Lignes de coeur - Claire Poirson - E-Book

Lignes de coeur E-Book

Claire Poirson

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Beschreibung

Bordeaux. Une boîte à livres sur les quais, une carte postale perdue et un coup de pouce du destin : il ne leur en faut pas plus pour se rencontrer et s’aimer instantanément. Mais Antoine et Manon sont des marginaux : plutôt que de céder aux facilités de ce monde qui va trop vite, ils décident de s’écrire des lettres. Cette étrange correspondance épistolaire, qu’ils conserveront coûte que coûte, devient le témoin de leur histoire. Et si le destin, qui les a réunis, décidait à présent de les éloigner, les mots parviendraient-ils à les sauver ?

« C’est ce que j’aime tant dans nos lettres : on ose écrire ce qui, or de ce petit monde à nous que nous avons créé, serait impossible à prononcer. Je veux garder à la mémoire chacun de nos mouvements d’âme, chacune de nos façons d’aimer. Plus nous vivrons ensemble et plus il s’étendra, ce joli spectre d’émotions dont nous sommes le prisme. J’aimerais, lorsque nous serons vieux, que nous nous relisions toutes nos lettres comme on regarde des albums de jeunesse, qui ne sont que des photos. Nous, nous aurons construit un univers de mots. »

À PROPOS DE L'AUTRICE

Comédienne, metteuse en scène, autrice de théâtre et poétesse, Claire Poirson dirige la compagnie L’Extra théâtre à Bordeaux. Elle enseigne le théâtre et l’écriture. Pour son huitième ouvrage, elle innove et s’aventure hors de ses genres de prédilection en signant ce premier roman.

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Seitenzahl: 193

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

 

 

 

 

Claire Poirson

Lignes de cœurs

Roman épistolaire

 

 

 

 

ISBN : 979-10-388-0927-7

Collection : Romance

ISSN : 3038-3994

Dépôt légal : septembre 2024

 

 

 

©couverture Ex Æquo

©2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

 

 

 

 

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles 88370 Plombière Les Bains

www.editions-exaequo.com

 

 

 

Avant-propos

 

 

 

Aujourd’hui, bon nombre de métiers nécessitent une présence quasi-quotidienne sur les réseaux sociaux. En tant que comédienne, metteuse en scène et autrice, je n’ai pas vraiment le choix. Je dois y être à chaque instant, faire des selfies, contacter des chroniqueurs et chroniqueuses pour mes livres, publier des photos de mes spectacles. Alors, imperceptiblement, j’accepte de laisser ma vie glisser de l’espace humain réel à la sociabilisation par pixels. Messenger me permet de maintenir le contact à distance avec mes amies (coucou Hélène, Mado et Azélie !), Google Agenda me dit où je dois aller et les conversations Whatsapp fragmentent mon environnement professionnel et amical en groupes de travail, de centres d’intérêts communs, d’événements… Parfois je m’aventure un peu sur Tiktok dans l’espoir de trouver un contenu culturel intéressant, mais les adolescents qui se trémoussent sur de la musique autotunée ont rapidement raison de ma patience et je renonce, me limitant à Facebook, Instagram, Whatsapp, LinkedIn et X – anciennement Twitter. Quelquefois, mon entourage déplore que je ne sois pas sur Snapchat ou Telegram. Il y a aussi celles et ceux qui préfèrent Signal.

Ainsi vont les relations humaines : bien rangées, chacune sur son réseau social. Emojis, GIF, stories, ont appris à s’immiscer entre les mots, et même les sarcasmes s’accompagnent d’une petite tête ronde et jaune qui sourit, juste pour s’assurer que l’interlocuteur a bien saisi la subtilité de la plaisanterie. Alors, quand on tombe amoureux, on ne se demande plus si le brillant d’un regard, la contraction subtile d’un zygomatique ou le tremblement d’une main sont un signe de trouble érotique ou sentimental : on analyse les algorithmes. « Il apparaît en premier dans ma liste de personnes connectées, c’est forcément un signe, non ? », « Je vais faire une photo dans la forêt en faisant croire que je suis en randonnée. Elle est sportive et elle aime la nature, ça devrait lui plaire. », « Je vais m’afficher en story avec un autre mec, ça va le rendre jaloux. », « Il a vu mon message et il ne m’a pas répondu. Mais quel con ! », « Elle m’a liké, mais attention, pas avec un pouce, avec un cœur ! ». On devient accro à la petite notification rouge qui indique un nouveau message, comme avant on l’était à son parfum, son rire ou ce petit haussement d’épaules qui n’appartient qu’à lui ou elle. Les pupilles ne sont dilatées que par les écrans, qui nous renvoient au visage le miroir de notre solitude réelle.

Les gens se swippent sur la gauche ou sur la droite, rangeant d’un côté les personnes physiquement désirables, et de l’autre les « indésirables », mis à la corbeille. La beauté, ayant perdu de la rareté qui jusqu’à présent la caractérisait, se retrouve alors confrontée aux banalités du « Salut ça/sa va ? ». Si la parade nuptiale des tourtereaux de Tinder survit à ces fades échanges, on passe ensuite à la rencontre réelle. Alors, c’est la désillusion. « Il ne ressemble pas à ses photos ! », « Elle a un défaut d’élocution qui me perturbe… », « Il a une calvitie naissante, tu m’étonnes qu’il mette des bonnets sur tous ses selfies ! », « Il n’a aucun charisme et quand il rit il a l’air d’un débile ! » … Alors, en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour swipper, on déplace l’autre dans la corbeille aux indésirables.

 

Je suis de cette génération intermédiaire, celle qui a connu le fameux Nokia 33 10 et les téléphones à 30 SMS par mois, celle qui a grandi sans Internet, connu les bottins téléphoniques et s’en est très bien sortie sans tablettes. Je m’occupais en lisant des livres et en grimpant aux arbres. J’ai appris mes résultats du bac sur le Minitel. Durant mes années lycée, j’ai effectué mes premières recherches sur Internet, dont la base de données était à l’époque très limitée, et j’ai appris à utiliser un moteur de recherche. Il était tout de même beaucoup plus simple de comprendre et d’utiliser le sommaire d’un livre et de se repérer dans la bibliothèque du lycée.

Lorsqu’un garçon me plaisait, progressivement, j’ai appris à discuter avec lui sur MSN (ancêtre de Messenger) pendant l’heure quotidienne d’Internet à laquelle j’avais droit. Ma génération a fait le grand écart : nous avions des correspondants dans d’autres pays, nous leur écrivions des lettres, mais nous découvrions les merveilles du numérique. Un pied dans le papier, l’autre dans les pixels. Je ne suis pas née avec une tablette dans les mains, mais j’ai tout de même eu mon premier téléphone à 13 ans et je ne suis pas en panique devant un ordinateur.

 

J’ai perdu tous mes anciens correspondants. Mais de toute façon, maintenant, qui s’écrit encore des lettres ? Pour travailler les langues et parler à des personnes partout dans le monde, il existe des applications de smartphone. Pourtant, je fais partie des gens qui envoient encore des cartes postales. J’ai du papier à lettre, quelque part, au fond d’un tiroir. Avec les courriers, il faut être patient : la latence entre l’envoi et la réception, le temps que l’on met à écrire, à faire des brouillons (car il n’y a pas de touche « supprimer », juste un horrible effaceur utilisable une seule fois et qui perfore à moitié le papier), à aller à la poste. Tout ce temps donné à l’autre est un pas dans sa direction, une volonté de réellement passer du temps avec lui, même à distance.

 

Peut-être suis-je un peu vieux jeu, comme mes personnages, mais moi aussi je pense que les lettres manuscrites permettent d’atteindre ce qu’un clavier ne nous fera jamais frôler. Les doigts qui martèlent les touches en plastique, les pixels comme une demi-réalité, l’aseptisation de l’écriture par les caractères d’imprimerie… Comment tomber amoureux, dans une société qui nous prive de la courbe des lettres, du parfum de l’encre, du toucher du papier ? C’est ainsi qu’est née l’envie d’écrire ce roman. Je me suis demandé ce qu’il se passerait si deux personnes, vivant pourtant non loin l’une de l’autre, décidaient d’entreprendre une correspondance par lettres. Un roman épistolaire du XXIème siècle, en somme. Est-ce encore possible ?

 

Dans vos solitudes, je vous remercie d’avoir pris le temps de lire cet avant-propos. Et, comme au théâtre, je vous donnerai ce conseil : avant d’aller plus loin dans cette lecture, éteignez vos téléphones !

Lignes de cœurs

M. Antoine Magnan

7 rue Caron

Appartement 11

33 800 Bordeaux

 

 

 

À Talence,

Le 2 février 2022

 

 

 

Monsieur,

 

Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous écrire. J’ai trouvé, dans une boîte à livres, un roman à l’intérieur duquel figurait la carte postale ci-jointe. J’ai cédé à la curiosité et l’ai lue. Étant donné son contenu, je pense que vous serez content de la récupérer (peut-être fais-je erreur). Je vous la renvoie donc à l’adresse qui y est mentionnée, en espérant que vous la recevrez. Pardon pour cette immersion dans votre intimité, je vous assure de la bienveillance de mon acte. Je me dis qu’à votre place, j’aurais aimé que l’on agisse ainsi pour moi.

 

Bien cordialement,

Manon Chaumes

Mme  Manon Chaumes

11 rue Louise Labé

33 400 Talence

 

 

 

À Bordeaux,

Le 12 février 2022

 

 

 

Madame,

 

Je vous remercie pour cet envoi, que je n’ai pas du tout mal pris, bien au contraire. Cette carte postale a effectivement une grande valeur sentimentale pour moi, comme vous pouvez vous en douter.  Je suis tête en l’air et peu ordonné. Utiliser le premier objet qui me passe sous la main en guise de marque-page, cela me ressemble bien. Mais je déplorais la perte de ce courrier si cher à mon cœur et je m’en voulais.

Pour vous remercier, j’aimerais vous inviter à prendre un verre à l’occasion. Je suis enseignant, donc actuellement en vacances jusqu’au 28 février. Plutôt que de vous laisser mon numéro de téléphone et de ramener notre conversation à la banalité du quotidien, je vous propose, si toutefois vous acceptez ce rendez-vous de remerciement, de choisir un jour, une heure et un lieu à proximité de Bordeaux. J’y serai avec grand plaisir. C’est bien la moindre des choses.

 

Bien cordialement,

Antoine Magnan

M. Antoine Magnan

7 rue Caron

Appartement 11

33 800 Bordeaux

 

 

 

À Talence,

Le 16 février 2022

 

 

 

Monsieur,

 

Cet échange de lettres m’amuse beaucoup. Alors d’accord, je vous propose un café le 25 février prochain. Est-ce que 15h, place Pey Berland, vous conviendrait ? Nous pourrons chercher ensemble un café où nous installer. Et puisque je n’ai pas votre numéro de téléphone, vous pourrez me reconnaître à mon sac à main bleu. Je veux bien également une information me permettant de vous identifier.

 

Bien cordialement,

Manon Chaumes

Mme  Manon Chaumes

11 rue Louise Labé

33 400 Talence

 

 

 

À Bordeaux,

Le 21 février 2022

 

 

 

Madame,

 

C’est parfait pour moi, je note donc notre rendez-vous. Me concernant, j’aurai une écharpe rouge et je vous attendrai devant la statue de ce bon vieux Chaban-Delmas ; ceci devrait faciliter nos retrouvailles. À bientôt alors !

 

Bien cordialement,

Antoine Magnan

 

À Bordeaux,

Le 27 février 2022

 

 

 

Manon,

 

Ce fut un véritable plaisir de faire ta connaissance. J’ai ri lorsque j’ai aperçu ton livre resté sur la table, après ton départ ; j’ai pensé que tu étais aussi étourdie que moi. Puis j’ai souri en trouvant la carte postale à l’intérieur, qui dépassait joyeusement, n’attendant qu’un peu d’indiscrétion de ma part : « Revoyons-nous, si tu veux bien. Manon » C’est donc pour cela que tu t’es absentée au bureau de tabac. Je m’étonnais, puisque tu m’as dit ne pas fumer.

Je te propose une promenade sur les quais, samedi prochain, si tu es disponible. Je te laisse choisir l’heure qui t’arrange. Qu’en dis-tu ?

 

Bonne journée,

Antoine

 

À Talence,

Le 1er mars 2022

 

 

Antoine,

 

Je lis ton message juste à temps pour te répondre dans les délais. Tu devrais recevoir cette lettre… le 2 ? Le 3 ? Ce serait tellement plus pratique si nous pouvions nous téléphoner… Tu es têtu, tu sais ? Mais je reconnais que moi aussi, j’aime bien ces échanges de courriers. C’est amusant. D’accord pour samedi, retrouvons-nous à 14h au niveau du Miroir d’eau. Si j’ai du retard, je ne pourrai pas te prévenir et ce sera de ta faute. Comment nos ancêtres faisaient-ils ?

 

Bonne journée,

Manon

 

À Bordeaux,

Le 7 mars 2022

 

 

 

Manon,

 

Je te remercie pour cet agréable moment partagé ensemble. J’aimerais beaucoup te revoir. Je ne suis pas disponible cette fin de semaine hélas, mais je te propose de m’accompagner le 19 au soir ; j’avais prévu d’aller voir au cinéma « Belfast », qui vient de sortir et sera encore très certainement à l’affiche d’ici là. Mais si ce n’est pas ton style (je ne sais même pas quel genre de films tu aimes) nous pourrons aussi choisir sur place, dans la spontanéité du moment. Je te laisse me répondre par retour de courrier pour me dire si cela te convient.

 

Je suis content que tu aies accepté ma proposition de ne pas échanger nos numéros de téléphone ; cela complique un peu la logistique, j’en ai conscience, mais c’est également une expérience humaine très intéressante. Puisque le hasard a voulu que nous prenions contact par écrit, autant pousser le concept jusqu’au bout. Les correspondances épistolaires se font rares, dans notre ère des réseaux sociaux et autres applications de Smartphone. On « swipe », on « matche », on « like », mais on ne sait plus s’exprimer sans tous ces artifices. Le sarcasme rit jaune, tristement dissimulé derrière ces nuages de smileys artificieux. Je préfère t’adresser des mots vrais, qui n’ont pas besoin de petites têtes jaunes pour expliciter le fond de ma pensée. Et puis, j’ai la nostalgie des lettres.

Je sais, mon côté vieux jeu te fait sourire. Mais j’aime me dire qu’il est encore possible d’avoir de vrais beaux rapports humains, immaculés, préservés des interférences numériques de notre monde qui va à toute vitesse. Sans « emoji », sans « wiz », sans « pok », sans notifications d’appels manqués, pouces bleus ou autres. Si je m’écoutais, je cachetterais mes lettres à la cire, parce que c’est tellement plus élégant… D’accord, d’accord, je sais, je suis un peu kitch. Désolé. Mais par esprit de contradiction et par volonté de révolte, j’ai parfois envie de lutter, de sortir une plume, de la tailler et d’écrire à l’ancienne, avec un encrier. Quitte à être un dinosaure dans ce monde qui va trop vite et remplace une application par une autre avec une rapidité déconcertante, j’aimerais m’offrir la superbe d’une lettre calligraphiée, d’un beau papier, d’une encre parfumée. Réenchanter le quotidien qui me file entre les doigts, avec l’insipidité d’un clavier tactile blafard et impalpable.

 

Quand tu m’as écrit, sans te connaître, j’ai ressenti un profond plaisir à te lire, mêlé d’une nostalgie de mon enfance. J’avais un correspondant londonien lorsque j’étais au collège. Nous avons grandi, nous nous sommes perdus de vue. Je me demande ce qu’il est devenu. Je ne sais même pas ce que j’ai fait de mon papier à lettre. Je suis sûr d’en avoir encore quelque part… Accepterais-tu d’être ma correspondante ? Supporterais-tu toutes mes fantaisies ? Sinon, dis-le-moi et je te donnerai mon numéro.

Allez, j’attends ta réponse pour le 19. Si cela te convient, je te propose que nous nous retrouvions à la terrasse de l’Utopia pour prendre un verre ensemble avant la séance, dans les alentours de 19h30 (le film est à 20h30).

 

Bonne journée à toi,

Antoine

 

À Talence,

Le 10 mars 2022

 

 

 

Antoine,

 

Je me ferai un plaisir de me joindre à toi le 19. L’heure et le lieu me conviennent. Décidément, le café de l’Utopia va finir par devenir notre QG. Nous nous organiserons donc, une nouvelle fois, sans téléphone. C’est une expérience intéressante. À chaque fois, je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’il se passerait si nous ne nous trouvions pas. J’ai beau savoir que tu es toujours très ponctuel, nous avons beau être précis dans nos lieux de rendez-vous, je suis angoissée à l’idée d’avoir besoin de te contacter, de te prévenir d’un retard, de ne pas parvenir à te repérer à cette terrasse. Comment faisaient donc nos parents ? Est-il possible que le téléphone ait pris autant d’importance dans nos vies, que nous ne sommes même plus capables de nous retrouver sans lui ?

 

Je ne suis pas aussi nostalgique que toi du XVIIème siècle et je ne ressens pas d’envie particulière d’affûter des plumes, mais je suis joueuse et j’aime les défis, donc soit : je veux bien être ta correspondante. Je suis curieuse de savoir combien de temps nous tiendrons ainsi, par voie postale, sans aucun biais numérique. Déjà, je peux te prédire que nous allons nous ruiner en timbres ! Mais ton excentricité m’amuse, je trouve ça mignon.

Non, tu n’es pas vieux jeu, tu es toi, avec une personnalité bien à toi, et ça me fait du bien. Alors, comme tu l’écris, poussons cette expérience jusqu’au bout et cherchons-nous s’il faut se chercher. Même si ça doit prendre des tournures de chasse au trésor géante, nous nous trouverons sans téléphone.

Fais attention, je peux te battre à ton jeu : je vais finir par investir dans du papier à lettre et, qui sait, peut-être même dans des plumes. Quitte à y aller, allons-y franchement !

En attendant le 19, je t’embrasse.

 

À bientôt,

Manon

 

À Talence,

Le 22 mars 2022

 

 

 

Antoine,

 

J’ai adoré le film ainsi que la fin de soirée, j’ai hâte de te revoir. Malheureusement, je vais devoir décaler notre prochain rendez-vous : je dois quitter Talence quelque temps. Mon père a des ennuis de santé, je vais donc passer une semaine ou deux en famille, du côté de Saint-Émilion. Mais je ne tarderai pas à rentrer. De toute façon, je ne pourrai pas faire durer trop longtemps mon congé, mes clients vont me harceler et il faudra bien que je reprenne le travail…

En tout cas, si tu souhaites poursuivre notre conversation épistolaire en attendant que nous puissions nous fixer un nouveau rendez-vous, tu peux m’écrire à cette adresse : 19 rue des Peupliers, 33 330 Saint-Émilion. Mes parents portant mon nom, tu peux écrire à Manon Chaumes. Je les avertirai que je risque de recevoir du courrier. En fait, pour tout te dire, je compte sur toi : cette période risque d’être riche en tensions, t’écrire me changera les idées.

Je suis désolée de te faire faux bond, vraiment. Mais ce n’est qu’un contretemps et je serai heureuse de retourner au cinéma avec toi dès mon retour. J’aime l’idée d’aller me mettre au vert, j’aurais simplement préféré que ce soit dans de meilleures circonstances. Mon père nous inquiète beaucoup.

 

Quand je rentrerai, je compte bien réussir à te convaincre de venir surfer avec moi. Je sais que ça t’impressionne un peu, mais je t’assure, ce n’est pas si compliqué. Et puis tu bénéficieras d’une prof rien que pour toi ! Il paraît que j’explique bien.

Au printemps, je descends régulièrement sur la côte basque pour profiter de la mer et de la montagne. La nature me permet de me déconnecter, ça me fait un bien fou. On dirait que c’est loupé pour la déconnexion, au moins pour un moment. Entre ce séjour et la reprise du travail, avec toutes les commandes qui vont s’accumuler, il me restera tout juste le temps pour nos rendez-vous. En attendant, nos échanges me remonteront le moral.

 

Je m’en vais pile à l’arrivée du printemps : lui et moi nous croisons, ce n’est vraiment pas de chance. Mais je suis contente malgré tout de retrouver la campagne, les vignes, les petites routes… Je sais que tu es un « homme de la ville », comme tu dis, mais je ne désespère pas de t’emmener en excursion à l’occasion.

Allez, je dois poser le stylo, je vais filer faire ma valise. Donne-moi des nouvelles !

 

À très bientôt j’espère,

Manon

 

À Bordeaux,

Le 21 mars 2022

 

 

 

Manon,

 

J’ai passé un très bon moment en ta compagnie. Je suis heureux que tu acceptes de te joindre à moi vendredi prochain. Nous avons apparemment les mêmes goûts en matière de cinéma, cela nous donnera de bonnes occasions de nous voir.

 

En ce qui concerne la musique, j’écouterai les quelques artistes que tu m’as conseillés. Est-ce que cela te dirait, avant le cinéma, de venir dîner chez moi ? Au moins, tu n’auras pas à craindre que l’on se manque sur la terrasse, que l’un de nous soit en retard ou qu’un événement de dernière minute vienne menacer notre organisation. Et puis, tu connais déjà l’adresse !

 

J’attends donc de tes nouvelles et, dans tous les cas, je serai heureux de te revoir en fin de semaine.

 

Belle journée à toi,

Antoine

 

À Bordeaux,

Le 28 mars 2022

 

 

 

Manon,

 

Nos courriers se sont croisés. À ton retour tu trouveras un message que je t’ai écrit juste avant de recevoir celui qui m’annonce ton départ. La poste n’a pas la précision du téléphone, certes, mais j’espère que nos lettres te feront du bien pendant ce séjour préoccupant. Je suis désolé pour toi, j’imagine que ce n’est pas une période facile. Je sais bien que cela ne vaut pas grand-chose et que nous nous connaissons depuis peu, mais tu as tout mon soutien et toute mon empathie.

 

Quant aux nouvelles que tu me demandes, je poursuis l’écriture du roman que j’avais entamé pendant les vacances et dont je t’ai brièvement parlé. Actuellement j’ai rédigé une trentaine de pages. Ce n’est rien, bien sûr, mais je suis content que cela avance comme je le souhaite et j’ai l’impression de savoir où je vais. Du moins, pour le moment.

 

Au collège, les conseils de classe sont passés, je souffle un peu. Ce sera de courte durée, puisque nous approchons dangereusement de la pire période de l’année : le brevet des collèges. J’ai toujours envie d’agrafer le petit Nathan à sa chaise tellement ce gamin me file le tournis à gesticuler comme il le fait, et les parents d’élèves mécontents car j’ai puni leur chère et délicate progéniture pourtant innocente continuent de défiler. De manière générale, tous les enseignants que je côtoie sont au bout du rouleau. Je crois t’avoir parlé de Daphnée, ma collègue de musique, et Vincent, qui enseigne l’EPS. Demain soir, nous allons au cinéma tous les trois pour décompresser.

Et puis, sortir de chez moi me fait du bien. Le centre-ville de Bordeaux, ce n’est certes pas la côte basque, mais c’est déjà un peu de répit. Mes voisines se disputent de plus en plus fréquemment et à travers les murs mal isolés j’entends absolument tout, ce que je trouve embarrassant. Ce sont de bonnes copines, nous nous voyons de temps en temps, mais je suis toujours gêné de me sentir projeté au cœur de leurs crises de couple. Je ne comprends pas comment on peut s’aimer et se disputer autant. Je n’ai jamais saisi ces tempéraments colériques, ces gens qui s’assaillent à coups de mots, de menaces, de chantage affectif. Aimer, est-ce nécessairement faire du mal à l’autre ? Je crois que je vise une espèce d’idéal de pureté, une bulle de confort dans laquelle même les flèches involontaires ne pourraient pas pénétrer. Un amour sans douleur, cela doit bien pouvoir exister, non ? Je suis assez inexpérimenté en la matière je dois dire, je suis un solitaire dans l’âme. Mais avec mes voisines, j’ai parfois l’impression de vivre un peu de cette violence par procuration et cela m’effraie.

 

J’ai repensé plusieurs fois à nos trois rendez-vous. Je suis heureux d’avoir partagé ces beaux moments en ta compagnie. J’espère que nous en aurons d’autres, bientôt. En attendant, je suis avec toi par la pensée.

 

Passe une bonne journée,

Antoine

 

À Saint-Émilion,

Le 31 mars 2022

 

 

 

Antoine,

 

J’ai reçu ta lettre aujourd’hui, je te réponds en suivant. Ici, je n’ai même pas de voisines qui se disputent ; tout est tristement calme, rythmé par la venue des infirmières. Habituellement, mon père est un boute-en-train, il nous cuisine de bons petits plats, me propose des parties de cartes et des promenades. Là, il est contraint de rester allongé, je m’occupe de la cuisine (ma mère est une catastrophe aux fourneaux) et tout le monde est très… mesuré, voire apathique. Mon père est optimiste de nature, il pense être totalement rétabli d’ici la fin de semaine, mais il est encore bien pâle et très affaibli… La bonne humeur n’est qu’un apparat, le temps que tout rentre dans l’ordre. En attendant, nous sommes comme en suspens.