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Jean-Marc n’était pas d’accord. Il ne voulait pas que j’écrive ce livre. « Tu ne sais pas t’y prendre, tu n’as rien compris à la poésie. Et puis c’est quoi cette thématique du ciel ? C’était déjà éculé du temps des poètes romantiques. C’est d’un has been, ma pauvre… ». Oui, Jean-Marc aime les anglicismes. Et, j’ai un aveu à vous faire, Jean-Marc n’existe pas.
Ce n’est pas pour me trouver des excuses mais le ciel, c’est quand même un sacré bordel. Avec un tel sac de nœuds au-dessus de la tête, comment ne pas perdre le fil ? Les nuages se carapatent et je cours derrière. Alors, quitte à ne pas pouvoir mettre d’ordre dans tout cela, si au moins on y mettait un peu de couleur ? D’abord, il faudra méticuleusement effacer les Jean-Marc, les Pierrot aux étoiles mortes et toutes ces scléroses du ciel qui nous bouchent la vue. Ensuite, on verra bien ce qu’on peut faire pour décorer un peu. Bien sûr, tout ciel est provisoire, tout bail sur Terre a une fin, mais quitte à devoir un jour passer l’arme à gauche, autant sortir l’acrylique dès à présent pour se préparer un beau coucher de soleil.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Claire Poirson est comédienne, metteuse en scène et autrice (théâtre, poésie, roman). Elle dirige la compagnie L’Extra théâtre et enseigne le théâtre à Bordeaux. Après "Musc" et "Le Chemin des étoiles", publiés tous deux aux éditions Ex Aequo, "Repeindre le ciel" est son troisième recueil.
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Seitenzahl: 38
Veröffentlichungsjahr: 2025
Claire Poirson
Poésie
ISBN : 979-10-388-0990-1
Collection : À l’En-Vers
ISSN : 2606-1716
Dépôt légal : mars 2025
©couverture Ex Æquo
© Illustration
©2025 Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
« Non, ce n’est pas de la poésie, ça », dit-il en se gratouillant la tonsure de ses petits doigts aussi boudinés que son orgueil. « La poésie, c’est… », commence-t-elle de toute l’assurance de ses dents blanches de personne très sûre d’elle qui écume les petits fours dans tous les endroits où il faut être. « Bien sûr », « C’est évident », acquiescent-ils simultanément de leurs egos circulaires de gens entre-choisis qui ont décidé ensemble, à coups de présent de vérité générale, de ce qu’est, de ce que doit être, de ce qu’il faut, de ce qui assurément, à n’en pas douter…
D’âneries en hâbleries, je les entends braire en petits groupes, armés de longues écharpes et de divers signes de reconnaissance mondains. Alors bien sûr, quand une grande institution parisienne élitiste leur accorde un résidu d’importance, ils rampent d’orgueil sur les réseaux sociaux et vont répandre leur sagesse poétique dans tous les lieux à la mode.
« Mais pourquoi écris-tu en alexandrins ? Ce n’est plus ça, la poésie… Il faut que tu évolues. » Eh bien, oui mais non. En fait, Jean-Marc (appelons Jean-Marc notre importun), je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’est la poésie, et toi non plus tu ne sais pas. Si, si, crois-moi Jean-Marc. S’il devait y avoir un élu, un prophète de la poésie descendu sur Terre pour distiller la bonne parole, ce ne serait pas toi, Jean-Marc. Regarde-toi : tu répètes toujours les mêmes conneries en boucle, tu fais claquer des mots qui sonnent bien mais dans le fond mon petit Jean-Marc, tu es le degré zéro de la personnalité ; tu es fade comme une salade de concombre sans assaisonnement. Et tu sais quoi ? Tu m’énerves tellement que je commencerai mon prochain recueil par un avant-propos qui parlera de toi.
Alors bien sûr, dans la vraie vie, Jean-Marc ne s’appelle pas Jean-Marc. Soit dit en passant, je présente mes excuses à toutes les personnes formidables – et même les pas formidables – qui s’appellent réellement Jean-Marc et qui ne comprennent pas pourquoi je m’acharne autant contre leur sympathique prénom. Choix arbitraire, désolée !
Bref, redonnons un peu la parole à mon Jean-Marc :
« Pourquoi écrire en alexandrins ? Tu as raté deux siècles de poésie, ou quoi ? Tu ne lis pas ce qui se fait, aujourd’hui ? »Mais tu ne veux pas me laisser tranquille, Jean-Marc ? Bien sûr que je lis des poètes et des poétesses d’aujourd’hui… mais pas que. Et puis, pourquoi une telle binarité ? Tu me refais la querelle des Anciens et des Modernes, là, Jean-Marc.
« Tu n’en as pas fini avec tes sempiternels poèmes à l’eau de rose ? C’est passé de mode, c’est éculé, ça n’a rien de subversif. Et puis, les poètes qui se racontent comme ça, qui parlent d’eux… Pouah. » Alors pardon, mais moi, les effets de mode, je me mouche avec, Jean-Marc. Je ne recherche ni la transgression ni à verser dans la poésie à la mode en barbouillant le tout de mots bien sales « qui en jettent », ni à copier ce qui s’écrit aujourd’hui. Je connais le cahier des charges institutionnel, mais je le trouve d’un ennui… Vois-tu, mon petit Jean-Marc, je préfère encore faire ma poésie dans mon coin.
« Bon, tu y mets vraiment de la mauvaise volonté. Comment veux-tu que les gens bien s’intéressent à ce que tu écris ? » Écoute, Jean-Marc, ça suffit à la fin. Déjà, c’est mon bouquin, donc si au milieu de tout je décide de caler une scène de théâtre dans laquelle tu fais des pompes claquées en criant « Je suis un âne ! », je peux le faire. Alors, Jean-Marc, chut maintenant. Va-t’en.
Les autres, celles et ceux qui ne sont pas des Jean-Marc, quels que soient vos prénoms, que vous vous appeliez Jean-Marc ou non, je vous souhaite une bonne lecture, et j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop de ne pas être à la mode.
Acte I, scène 1
