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Lorsqu’un comédien va entrer en scène, on lui dit « Merde ! ». Il répond « Je prends. » On ne doit pas utiliser le mot « corde » à l’intérieur d’un théâtre sous peine de se faire dévisager par des regards inquiets, voire choqués. Les œillets portent malheur au théâtre, et aussi curieux que cela puisse paraître les koalas aussi. « Casser le quatrième mur », didascalies, souffleurs et trous de mémoire... Toutes ces expressions, j’en suis sûre, parleront à celles et ceux qui ont l’amour du théâtre.Des superstitions étranges des comédiens aux rapports intimes entre un auteur et ses personnages, du théâtre classique en état d’ébriété à l’extrême contemporain revisitant Shakespeare à la scie, de l’épreuve de mime olympique à la littérature comestible ou encore à l’agonie lente d’un grand héros latin, ces saynètes absurdes vous mèneront à travers une déclaration d’amour au théâtre, à ses auteurs, à ses scènes et ses usages, à son histoire et sa culture. Une façon, alors que nous célébrons cette année les 400 ans de la naissance de Molière, de dire au théâtre à quel point je l’aime.30 saynètes
Environ 2h00
De 1 à 5 personnages par saynète
À PROPOS DE L'AUTEURE
Claire Poirson commence le théâtre à 9 ans. Depuis, c’est une véritable histoire d’amour. En 2016 elle obtient un master 2 en Mise en scène et scénographie, achevant en parallèle une formation de comédienne au conservatoire de Mérignac. Autrice de théâtre et de poésie, Merde ! est son cinquième ouvrage.
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Seitenzahl: 77
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Claire Poirson
Merde !
Recueil de saynètes
ISBN : 979-10-388-0481-4
Collection : ENtr’Actes
ISSN : 2109-8697
Dépôt légal : décembre 2022
© couverture Ex Æquo
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
Les genres, dans les textes qui suivent, sont totalement arbitraires. Un « Monsieur » peut être transformé en « Madame », un « doctoresse » en « docteur », et ainsi de suite. Le seul genre qui importe, ici, c’est le théâtre.
(Une boutique de cordes. En décoration, l’œil attentif du spectateur pourra peut-être apercevoir une représentation (photo, statue, peluche) de koala, une référence à Macbeth, des œillets, un calendrier indiquant « lundi », ou tout autre élément portant traditionnellement malchance au théâtre. Nous invitons tout lecteur ignorant ces superstitions théâtrales à se renseigner, c’est un sujet passionnant ! Surtout l’histoire des koalas… Bref, revenons à nos moutons : entre le comptoir et la boutique, une échelle : les personnages passeront dessous sans hésiter. Le vendeur est habillé en vert. Il sifflote gaîment tandis qu’entre le client.)
LE VENDEUR
Bonjour, Monsieur, que puis-je pour vous ?
LE CLIENT
Bonjour. J’aimerais acheter une corde. On m’a dit que c’était votre spécialité.
LE VENDEUR
Parfaitement monsieur. Quel type de corde cherchez-vous ?
LE CLIENT
C’est pour un suicide. Je voudrais me pendre.
LE VENDEUR
Par les pieds ou par la tête ?
LE CLIENT
Pardon ?
LE VENDEUR
Souhaitez-vous être pendu par les pieds ou par la tête ?
LE CLIENT
On peut mourir en se pendant par les pieds ?
LE VENDEUR
Ça dépend des fois.
LE CLIENT
Comment ça ?
LE VENDEUR
Nous recommandons la pendaison par les pieds à tous nos clients hésitants. Si vous n’êtes pas sûr de vouloir mourir, vous pouvez monter sur une poutre, y attacher vos chevilles à une corde, et laisser faire le destin : si la corde est trop longue, vous mourrez la tête encastrée dans le plancher, sinon vous resterez en vie. À condition, bien sûr, que quelqu’un vienne vous libérer ou que vous ayez assez de muscles abdominaux pour parvenir à vous détacher les chevilles vous-même. Sinon, vous pourrez profiter d’une mort lente et atypique.
LE CLIENT
Je vais rester classique alors : je vais me pendre par la tête.
LE VENDEUR
Bien Monsieur. Souhaitez-vous vous tuer en l’air ou au sol ?
LE CLIENT
Si je me pends, je suis forcément en l’air, non ?
LE VENDEUR
Pas si vous vous pendez au parquet, Monsieur.
LE CLIENT
On peut se tuer en se pendant au parquet ?
LE VENDEUR
Nous mourrons tous un jour.
LE CLIENT
Oui, mais c’est une mort rapide ?
LE VENDEUR
Si vous vous pendez au sol, vous mourrez probablement de faim ou de soif d’ici quelques jours. À moins que vous ne vous pendiez dans votre salle de bain ou près de votre frigo, bien entendu. Auquel cas vous pourrez peut-être mourir de froid.
LE CLIENT
Je vous remercie, mais je vais opter pour une pendaison classique.
LE VENDEUR
Bien Monsieur.
LE CLIENT
J’aimerais quelque chose de rapide et d’efficace. Je voudrais être sûr de ne pas me louper. Quel type de corde me conseillez-vous ?
LE VENDEUR
Pour quelle raison souhaitez-vous mourir ?
LE CLIENT
Qu’est-ce que ça change ?
LE VENDEUR
Monsieur, chaque détail a son importance.
LE CLIENT
LE VENDEUR
Ah, je vois Monsieur. Alors, je vous recommande chaudement la corde sensible.
LE CLIENT
La corde sensible ?
LE VENDEUR
Oui : c’est une corde de violon. Une petite corde très fine et très tranchante. Avec ça, je ne vous donne pas deux minutes. Si la pendaison ne vous achève pas, vous vous viderez de votre sang par les carotides.
LE CLIENT
Vous n’auriez pas un modèle un peu moins… tranchant ?
LE VENDEUR
La corde de piano. Avec ça, la mort vous frappe en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. En cas de loupé, notre service après-vente s’engage à venir vous achever à votre domicile en vous éclatant la tête avec un marteau.
LE CLIENT
Un peu violent, non ?
LE VENDEUR
Toujours dans notre collection musicale, nous avons la corde vocale : pour mourir en chanson.
LE CLIENT
Je vous remercie, mais je chante faux… Auriez-vous d’autres cordes à me proposer ?
LE VENDEUR
Bien entendu, c’est dans mes cordes.
LE CLIENT
J’aimerais une mort poétique.
LE VENDEUR
Alors, je peux vous proposer une pluie de cordes.
LE CLIENT
Comment ça fonctionne ?
LE VENDEUR
Une avalanche de cordes vous tombe dessus jusqu’à vous recouvrir totalement et vous mourez étouffé. En ce moment la boutique vous propose une promotion exceptionnelle : pour toute corde vocale achetée, la pluie de cordes est à moitié prix. Si vous voulez faire profiter votre entourage de…
LE CLIENT
Non merci, je préférerais une mort plus rapide.
LE VENDEUR
Puis-je vous suggérer de vous faire exploser ? Nous vendons des cordes à sauter.
LE CLIENT
Un peu violent, non ? Et un peu salissant. Je préférerais mourir propre et bien habillé.
LE VENDEUR
Bien Monsieur. Je peux vous proposer la corde à linge. Nous en recevrons lundi, si vous voulez bien repasser…
LE CLIENT
Vous n’avez pas plus élégant ? Je voudrais mourir en grande pompe.
LE VENDEUR
Pendez-vous à un lacet.
LE CLIENT
J’aimerais une mort un peu plus romantique…
LE VENDEUR
Souhaitez-vous mourir sur Seine ?
LE CLIENT
Comment ça ?
LE VENDEUR
Nous pouvons vous pendre au pont des Arts, puis le bateau-mouche démarre et l’affaire est jouée. Une mort pleine de romantisme.
LE CLIENT
Le côté spectaculaire me plaît bien, mais je préférerais me pendre dans l’intimité. La mort en public, c’est pas trop mon truc.
LE VENDEUR
Bien Monsieur. Ne vous en faites pas, j’ai plus d’une corde à mon arc, je vais vous dénicher la mort idéale. Que penseriez-vous de la corde de ring ?
LE CLIENT
Comment ça marche ?
LE VENDEUR
C’est très simple : un boxeur professionnel vous étrangle dans une corde de ring jusqu’à ce que vous étouffiez. Vous pourrez mourir en hurlant le nom de celle qui vous a brisé le cœur.
LE CLIENT
LE VENDEUR
Je peux vous proposer de mourir de rire alors.
LE CLIENT
Quel rapport avec les cordes ?
LE VENDEUR
Nous vendons aussi des calembours avec le mot corde. Je peux vous proposer : les cordes chasse, les cordes métier, des cordes théâtre, la corde Eon…
LE CLIENT
Mais ce n’est pas drôle !
LE VENDEUR
Ah, Monsieur, l’humour c’est très subjectif.
LE CLIENT
Vous n’avez pas autre chose ?
LE VENDEUR
Je peux vous raconter l’Histoire de la corderie depuis ses origines, pour vous faire mourir d’ennui…
LE CLIENT
Non merci.
LE VENDEUR
Souhaitez-vous mourir pendu à une corde d’escalade ? Avec un peu d’altitude, vous vous ferez manger par les vautours.
LE CLIENT
LE VENDEUR
Je peux vous jeter une espadrille.
LE CLIENT
Non.
LE VENDEUR
Je peux vous frapper avec une corde raide.
LE CLIENT
Non.
LE VENDEUR
Vous jeter d’une corde de funambule.
LE CLIENT
Non.
LE VENDEUR
Monsieur, j’ai presque fait le tour de tous nos produits, ne tirez pas trop sur la corde !
LE CLIENT
Vous avez du choix, je vous l’accorde, mais je veux trouver la mort parfaite. Je n’en aurai qu’une, autant ne pas la louper.
LE VENDEUR
Je vous comprends. Et nous soignons notre clientèle, Monsieur. Malheureusement, à part la strangulation avec un string et la mort dans une baignoire je n’ai plus rien à vous proposer.
LE CLIENT
LE VENDEUR
Non, Monsieur. Un membre de notre équipe commerciale, déguisé en Charlotte Corday, vient à votre domicile pendant que vous prenez votre bain et vous poignarde à la poitrine.
LE CLIENT
Bof.
LE VENDEUR
Sinon, nous avons la corde verte. Il suffit de vous pendre dans un théâtre et de laisser la malchance opérer. En ce moment nous avons une promotion exceptionnelle : pour toute corde verte achetée, on vous offre un bouquet d’œillets.
LE CLIENT
C’est pas mal, ça… En plus ils jouent Macbeth en ce moment au théâtre à côté de chez moi… Je vais vous prendre une corde verte alors.
LE VENDEUR
Bien, Monsieur. Ça fera 35 €.
(Le client paie et s’en va.)
LE VENDEUR
(Un cabinet médical. Le patient entre.)
LA DOCTORESSE
Bonjour, Monsieur, qu’est-ce qui vous amène ?
LE PATIENT
Bonjour. Eh bien voilà... (Il hésite.) J’ai un problème un peu gênant... (Au public.) Je ne voudrais pas passer pour un cinglé...
LA DOCTORESSE
Il ne faut pas avoir honte de vos problèmes. Allez, dites-moi tout.
LE PATIENT
Eh bien... Je casse le quatrième mur.
LA DOCTORESSE
Pardon ?
LE PATIENT
Au quotidien... Mais vraiment très fréquemment... Je casse le quatrième mur.
LA DOCTORESSE
Qu’est-ce que vous appelez casser le quatrième mur ?
LE PATIENT
