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Pendant vingt ans l'auteur a été le secrétaire particulier de Lamartine ; il a donc vécu dans l'intimité du poète et de son épouse, qui prenait elle-même une part active à la relecture des oeuvres de l'écrivain, auxquelles elle mettait même souvent la dernière main. Il nous livre ici le portrait émouvant d'une femme dans le sacrifice total de son être à celui qu'elle aime et admire sans mesure.
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Seitenzahl: 528
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Madame de Lamartine
par
Charles Alexandre
Fait par Mon Autre Librairie
À partir de l’édition Dentu et Cie, Paris, 1887.
https://monautrelibrairie.com
__________
© 2021, Mon Autre Librairie
ISBN : 978-2-491445-90-4
Table des matières
Prologue
Le lac
La mère
PREMIÈRE ÉPOQUE
Les années heureuses (1819-1832)
La rencontre – 1819
Les Méditations – 1820
Le mariage – 1820
Le voyage en Italie – 1820-1821
Les enfants – 1821-1822
La vie à Florence – 1825-1826
La retraite à Saint-Point – 1828-1829
La mort de la mère – 1829
La réception à l’Académie Française - Les Harmonies – 1830
La réponse à Némésis – 1831
Le voyage en Orient – 1832
La mort de Julia – 1832
De Balbek à Jérusalem – 1833
Le retour – 1833
DEUXIÈME ÉPOQUE
Les années glorieuses (1834-1832)
La politique et la poésie – 1834-1842
L’atelier et la tribune – 1843-1845
Les ovations – 1847
La femme d’un héros – 1848
Le pèlerinage – 1849
L’hiver à Monceaux – 1850
Le printemps à Paris – 1850
Le nouveau voyage en Orient
L’automne à Monceaux – 1850
La vie à Paris – 1851
L’été à Saint-Point – 1851
L’automne à Monceaux – 1851
TROISIÈME ÉPOQUE
Les années malheureuses (1852-1853)
Les travaux domestiques – 1852-1857
es épreuves – 1858
Sursum corda – 1859
Les dons – 1860
Les pensées et les œuvres – 1861
Les lettres d’automne – 1862
Les dernières lettres – 1863
Les dernières paroles
Épilogue
À MADAME
Maria-Anna-Elisa DE LAMARTINE
Je suis toujours en deuil de vous, ma sainte amie !
L’huile du temps n’a pu guérir mon cœur blessé,
Loin de vous, ma douleur ne s’est pas endormie,
Dans votre tombe gît mon bonheur trépassé.
La mort, comme la mer, a donc son accalmie,
Votre doux souvenir y flotte, ineffacé.
Ma foi s’en va vers vous sur la vôtre affermie,
Mon rêve d’avenir rêve seul le passé.
Ma douleur, dans sa nuit, a toujours votre étoile.
J’ai peint votre figure auguste sur ma toile,
Parfumé votre front d’encens et de piété.
Dites-moi, près de vous, près de lui, revivrai-je ?
Dites-moi le secret de Dieu, vous reverrai-je,
Comme sur terre, au ciel, dans l’immortalité ?
On ne saurait trop propager le culte et le souvenir
des belles âmes dans un temps où il y en a si peu.
Lacordaire
Peut-être, il est trop tard pour parler encor d’elle.
Les femmes des hommes de génie sont inconnues. Elles disparaissent sous les rayons mêmes de leur gloire, ainsi que les astres invisibles le jour, sous la lumière du soleil. Comme les étoiles dans la nuit, elles ne brillent qu’après la mort.
Leurs vertus mêmes sont la cause de ces injustices, elles se cachent, elles se voilent sous l’ombre du foyer, elles meurent victimes de leur modestie et de leur dévouement.
Mme de Lamartine n’a pas eu le malheur de tant d’épouses d’hommes de génie, Mme de Chateaubriand, lady Byron, Mme Carlyle, mortes de l’abandon de l’époux. Elle a été aimée, respectée par son mari ; ses lettres et ses livres l’ont mise en lumière ; pourtant sa grande âme est restée fermée comme un sanctuaire.
C’est le devoir des amis fidèles de faire connaître ces nobles inconnues. Ils n’y ont pas failli. Pendant que Châteaubriand, cet amant de proie, dévorait ses colombes, s’aimait et s’aimait seul, abandonnait sa femme, pendant dix ans, oubliait son existence avec une sérénité d’égoïsme incomparable, courait d’oublis en oublis, et, plus tard, ne rappelait sa femme à son foyer que pour le décorum de sa vie d’ambassadeur ou de ministre, un cœur veillait. Joubert recevait dans des lettres charmantes, spirituelles et mordantes, les confidences de Mme de Chateaubriand.
Les amies des hommes de génie ont aussi le sort de leurs femmes, témoin la comtesse Pauline de Beaumont. Mais là aussi, les amis ont veillé. Joubert à l’amitié amoureuse, et plus tard, un amant platonique d’outre-tombe, M. Bardoux, dans un livre délicat et tragique, vengeait la suave Pauline, l’aimait à travers le passé et, à quatre-vingts années de distance, faisait revivre cette femme oubliée.
Né d’une femme au cœur tendre, à l’âme haute, fils d’une mère d’élite qui lui donna toutes les grâces intimes, il eut cette pensée exquise, dont je surpris, un jour, le secret, de porter à la tombe de Pauline de Beaumont, à Rome, un bouquet de ces bruyères de Bretagne qu’elle aimait comme un parfum de celui qu’elle avait adoré.
Joubert, l’exquis et fin rêveur, et M. Bardoux, ce frère de Joubert, eussent été dignes d’elle. Il est des parentés d’âme. Il est des êtres qui ne se rencontrent pas à temps pour le bonheur.
Le bonheur ! cette fleur éphémère et fragile, sans cesse effeuillée par la vie, vision que Dieu ne fit pas pour la terre, tout en lui donnant la plus grande et la plus belle des réalités, l’amour, la plus haute et la plus sainte, l’amitié, qui, elle, à l’abri des rafales des années, se noue plus fortement dès ici-bas, et ne se brise même plus sur une tombe.
On peut oublier le sourire d’un cher visage disparu, mais une larme qu’on a vue couler ne s’oublie jamais. Un mot, un regard, un parfum, un son de voix semblable, évoquent la scène, l’heure, le lieu, où elle coula lentement sur un visage pâli, dans ce combat silencieux de leur patient amour et de leur invincible dévouement.
Tel m’apparaît le noble visage et le cœur immortel de Mme de Lamartine. Il fut grand, il fut haut, il fut profond, rempli de bonheur à l’aube de son amour. Il contint toutes les joies et les perdit toutes, et malgré tout, elle n’eût pas changé sa vie d’épreuves, à côté du poète, contre une autre fortune, moins brisée, mais moins haute. Elle n’eût pas donné son malheur glorieux pour un vulgaire bonheur. Elle ne perdit jamais les forces de sa fière devise : « À cœur vaillant rien d’impossible. » Elle aima dans la douleur, comme elle avait aimé dans la joie, en Italie, aux années heureuses de l’amour donné et rendu, et de la maternité radieuse.
Le génie a-t-il donc l’ombre mortelle du mancenillier ? Tandis que sa cime orgueilleuse resplendit dans la lumière, a-t-il l’ombrage fatal aux êtres couchés à ses pieds ? Gardez-vous d’aimer les grands hommes, dit le monde aux femmes. Les génies sont de sublimes égoïstes. Le génie est un tyran, et la femme est sa victime. Souvenez-vous de ce récit où une femme racontait la vie d’obscure immolation de Mme Carlyle, révélait son martyre, ses admirables lettres et le repentir tardif de son tyran. Rappelez-vous Chateaubriand. Un jour Béranger, étant venu voir Chateaubriand, l’entendit dire : « Je me suis toujours ennuyé. – C’est que vous n’avez pas aimé les autres, répliqua Béranger. – Ah ! c’est bien vrai, » riposta Mme de Chateaubriand. Il y a des génies qui ont aimé les autres. À leur mort, on les juge selon leur vie. J’ai assisté aux funérailles des deux grands génies du siècle, Chateaubriand et Lamartine. Au convoi de Chateaubriand personne n’a pleuré ; au convoi de Lamartine, il y a eu des larmes. Leurs tombeaux révèlent leur nature et leur vie contraires. René s’est isolé, au-dessus et loin de la foule, dans sa tombe orgueilleuse, au bord de la mer. Jocelyn a voulu dormir au cimetière de village ; dans sa tombe de famille, près de sa mère, de sa fille et de sa femme, lui si grand, près des petits !
Lamartine a eu le respect du mariage, la dignité et l’amour du foyer. Il parle sans cesse de sa femme dans ses lettres à Aymon de Virieu, comme ce bon et grand Ampère qui prouva si bien qu’un homme de génie peut être un excellent mari. Il la loue, il l’aime, il l’honore. Il lui consacre des poésies dans les Méditations et les Harmonies, des pages dans les Commentaires. Si lord Byron a délaissé sa femme, s’il a couru sur mer ses voyages de poésie et d’amour, Lamartine a fait le voyage en Orient avec sa femme et son enfant. Ce beau livre, le Voyage en Orient, est plein d’elle, il lui demande un récit de son pèlerinage à Jérusalem, et il place ces pages pieuses au cœur de son livre. Il lui dédie son poème domestique de Jocelyn dans des strophes suaves et touchantes. Il a le secret de son âme supérieure. Il la consulte, il lui demande ses conseils, il lui confie ses œuvres. Elle a sa place dans le foyer, le génie n’étouffe pas sa voix. Elle le soutient de son âme virile dans les combats tragiques de 1848 et dans l’infortune. Elle est sans cesse au feu avec lui.
Le poème de sa vie eut des années heureuses de 1820 à 1833, de son mariage à la mort de sa fille ; des années mêlées de rayons et d’ombres de 1833 à 1848 ; de malheureuses années de 1848 à 1863, trois époques, des années bleues, des années grises, des années noires. Elle n’a pas eu à les reprocher au cœur de son mari, mais à la destinée, à l’ingratitude de la France, à la fatalité des événements.
L’amitié fut sa consolatrice. L’amitié plus pure que l’amour, digne du ciel dès la terre, et, selon un beau vers d’un poète breton, Hippolyte Violeau :
L’amitié n’aura pas à se transfigurer.
L’ami qui a pénétré dans l’intimité de sa vie sait mieux que personne sa digne attitude, son âme fière et haute en face des épreuves, sa noblesse dans les servitudes douloureuses, mais elle cachait la meilleure partie d’elle-même, sa pudeur d’âme voilait ses vertus intimes. Elle ne s’épanchait que dans sa correspondance, elle ne disait ses secrets, ses souffrances qu’à voix basse dans des lettres à un ami. Cet ami en a révélé quelques-unes dans un livre de Souvenirs qui l’ont déjà fait un peu connaître et beaucoup aimer.
Une curiosité pieuse désire la connaître davantage par un récit plus étendu de sa vie, une confidence plus abondante de ses lettres. C’est à ce désir que je viens répondre. Ce récit et ces lettres ne seront pas seuls. Des lettres de Lamartine viendront charmer le récit, se lier à la gerbe féconde de la femme. Elles feront aimer davantage le poète et sa noble compagne, et comme leurs corps couchés, côte à côte, dans le tombeau de Saint-Point, elles uniront leurs âmes dans la mort mieux encore que dans la vie.
Prologue
Le lac
Elle allait mourir, la femme adorée, l’enchanteresse du Lac, Donna del Lago, que son amant en deuil devait voiler et immortaliser sous le nom romanesque d’Elvire.
Il était venu seul, à Aix-les-Bains, au rendez-vous d’automne. On était en septembre 1817. Julie n’avait pu venir, mourante de la poitrine. Malade lui-même, le poète recherchait la solitude, errait au bord du lac, en son pèlerinage désolé. L’agonie de son amour commençait. Il invoquait la félicité perdue dans une poésie immortelle qui allait enivrer les jeunes femmes de son temps :
Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse,
Ne sait par cœur ce chant des amants adorés,
Qu’un soir, au bord d’un lac, tu nous as soupiré ?
Jamais l’amour n’avait chanté ainsi, jamais ainsi pleuré le vol, la fuite rapide du bonheur, la mort de l’idéale ivresse ! Cette suave poésie avait jailli des eaux et des larmes, du lac et du cœur. La douleur et la nature l’avaient inspirée. Elle évoquait l’enchanteresse en des vers magiques, dans une langue inconnue à la terre. Une poésie nouvelle était née.
Et l’amante se levait à l’appel de l’amour désolé, sa voix charmait le lac, et son chant d’amour émouvait la nature, donnait une âme aux rochers, aux arbres, aux eaux.
Le flot fut attentif.
Le lac, recueilli pour entendre, l’eau, le ciel même, faisaient silence pour écouter la barque harmonieuse. Le beau jeune homme en deuil ranimait le souvenir de la nuit d’amour. Il interrogeait la nature, lui demandait son secret, le pourquoi de cette fragilité des joies humaines et de l’éternité de la nature. Il lui demandait le retour du bonheur perdu ou, au moins, dans cette mort, son fidèle souvenir. Il appelait la sympathie des choses, les amitiés mystérieuses des arbres, des eaux, des brises, des parfums, des étoiles, les lacrymæ rerum. Il conviait toute la nature à perpétuer ce souvenir d’amour.
Jamais la poésie n’avait ainsi uni la nature à l’amour, dans un hymen de vie.
Dans la poésie antique, sauf dans Virgile, la nature restait indifférente, elle laissait les amants s’aimer, sans vibrer à leur voix. Elle n’avait pas d’âme. Ici l’enchanteur lui donnait un cœur.
La poésie de ce nouveau poète jaillissait du cœur ; elle naissait d’une félicité et d’une douleur, c’était une poésie vécue. L’amour le faisait poète, un soir, au bord d’un lac. Il en sera ainsi de toutes ses poésies ; elles sortiront des entrailles, elles seront filles de sa vie. Le poète aura aimé, pleuré, prié, avant de chanter. Comme l’a dit un nouveau saint Jean, Henri Perreyve, dans son ineffable livre : la Journée desmalades, « Ce dont il parle a été souffert avant d’être écrit. »
Le lac est la grande source d’où sortira la poésie de Lamartine et du dix-neuvième siècle. Quel bonheur d’inspiration avait donc ce jeune génie de trouver un art spontané, de créer, à vingt-sept ans, la plus belle poésie de l’amour et de la douleur humaine ! Cette poésie est une musique, les vers harmonieux coulent comme les eaux du lac, sous les clartés de la lune, passent, en rythmant leur large cadence, et les strophes laissent tomber le court vers final comme les gouttes d’eau des rames.
Tout dise : ils ont aimé !
Il est malvenu de parler d’art sous l’émotion de cet amour en deuil. Aussi bien cette poésie porte son art en elle-même. Son style, fils de la grâce, éclot d’une sève mystérieuse, épanouit son calice avec ses couleurs et ses parfums. Ses images si belles naissent en harmonie avec la scène, elles émergent du lac dans leur fraîche beauté, comme Vénus du sein de la mer.
Rappelez-vous ces vers de la strophe d’ouverture :
Ne pourrons-nous jamais, sur l’océan des âges,
Jeter l’ancre un seul jour...
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive,
Il coule et nous passons.
Et cette poignante question d’une éloquence si douloureuse :
Éternité, néant, passé, sombres abîmes !
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Cette poésie, réputée si vague, – oui, vague comme l’infini, – elle peint la scène en quelques traits d’une couleur précise : riants coteaux, noirs sapins, rocs sauvages qui pendent sur les eaux. On reconnaît bien le lac du Bourget, les collines de Châtillon, le mont du Chat et Hautecombe, ut pictura poesis. Elle peint et elle chante.
Cette barque du lac, n’est-ce point la barque enchantée de Gleyre, glissant sur le fleuve, au crépuscule, passant devant le poète mélancolique, assis sur la rive, les yeux sur l’Amour enfant aux roses effeuillées sur l’eau, et sur le groupe des jeunes femmes suaves, la tête inclinée ou levée au ciel, chantant aux accords de la barque harmonieuse et pleurant les illusions perdues ?
Le Lac, perfection inespérée comme dit Sainte-Beuve, est la poésie centrale des Méditations. Toutes se groupent autour de ses eaux et s’y baignent. Les unes s’étendent dans leur grâce, comme ses rives ; les autres s’élèvent dans leur hauteur, comme les montagnes du lac.
Voilà cette symphonie des Méditations. Pour être nées sans effort, elles sont composées avec un art profond, un goût poétique exquis. Le poète était à lui-même son meilleur critique. Il me disait un jour : « Si j’avais suivi les conseils de mes amis, il ne serait pas resté une seule Méditation debout. »
Elles ont la pureté de l’art grec, groupées dans un ordre harmonieux, comme les Muses. Poésie et musique à la fois, elle a trouvé des paroles pour ces impressions, ces sensations, ces accents, ces soupirs sans paroles, tout ce monde flottant que la musique seule faisait vibrer. Sa poésie a les brises mystérieuses de la musique de Weber.
Elle allait charmer les femmes, elle allait, par la confidence d’un ami du poète, faire naître un amour dans une jeune fille anglaise, venue près de là, sur une colline de Chambéry. Cette poésie enchanteresse allait enivrer un cœur pour le poète inconnu.
En décembre, la malade bien-aimée mourait à Paris, loin de son amant. Elle finissait avec l’année. L’ami fidèle, Aymon de Virieu, avait été témoin de l’agonie et de la mort. Ce ne fut pas lui, mais bien M. Amédée de Parseval, l’ami aux missions douloureuses, qui vint à Milly porter la nouvelle funèbre à son ami, le dernier adieu et le crucifix baisé par la femme adorée :
Toi que j’ai recueilli sur sa bouche expirante,
Avec son dernier souffle et son dernier adieu ;
Symbole deux fois saint, don d’une main mourante,
Image de mon Dieu !
Il tomba foudroyé de douleur. La folie du désespoir l’emporta loin de Milly. Il erra, trois jours et trois nuits, dans les bois, sa blessure au cœur. En guérit-il jamais ?
La mère
Au temps heureux où je vivais près du poète, j’aimais à regarder, dans son cabinet de travail, à Saint-Point, une charmante miniature de femme, suspendue près de la cheminée. Cette blanche figure aux yeux noirs, brillants et doux, rayonnait dans le clair-obscur, sous l’arceau cintré du sanctuaire, comme une madone intime du génie. Ses beaux cheveux cachaient leurs boucles noires sous un chaste bonnet blanc. Sa taille était voilée sous les plis d’une robe brune ; on eût dit une religieuse. C’était en effet une religieuse de famille. Mais malgré son costume austère, elle resplendissait de jeunesse, de charme et de vie. Jeune jusqu’à la fin, elle paraissait la sœur de ses filles. La jeunesse immortelle est un privilège, un don de la pureté. Elle était pleine de grâce, elle était digne de la salutation angélique : « Ave, gratia plena ! »
C’était la mère adorable et adorée du poète. Elle le rappelait par les yeux, les lèvres, le front, la noblesse, l’essor, le sourire, la physionomie, l’éclair de l’âme ; la ressemblance était saisissante. Lui, c’était elle ; elle, c’était lui. C’était sa mère de bon secours ; ce portrait le suivait partout, à Saint-Point, à Monceaux, à Paris, il l’emportait, il le suspendait devant ses yeux ; quand il écrivait ou priait, dans sa cellule de travail, il le regardait comme pour s’inspirer à cette chère image.
Les grandes âmes d’hommes sont filles de leurs mères ; saint Augustin, saint Louis, Lamartine. Sa mère lui avait tout donné, son sang, sa vie, son âme. Il tenait d’elle sa grâce, sa beauté, sa noblesse, sa foi, sa poésie. Aussi gardait-il avec piété tout ce qui venait d’elle. Dans un tiroir de la table de son cabinet de Saint-Point, il avait recueilli les dix-huit cahiers du journal de sa mère ; ils reposent toujours là, près des lettres de Julie, sous la garde pieuse de Mme Valentine de Lamartine.
Il se retrempait dans ces mémoires secrets. Il s’attendrissait toujours à ce spectacle d’une âme aux prises avec les vicissitudes de la vie, cette âme fût-elle celle d’une femme ignorée au fond de son obscurité domestique entre son mari et ses enfants. « Le drame n’est pas dans la scène, il est dans le cœur ; qu’une larme tombe pour la chute d’un empire ou pour l’écroulement d’une chaumière, c’est la même eau ! »
On ne peut lire sans émotion cette confession d’une mère, faite des battements de son cœur, ce récit de ses joies et de ses deuils, de ses rayons et de ses ombres, de son amour maternel, ce journal de sa conscience, ce mémorial d’une femme qui a le charme du monde et la ferveur de la sainteté, cette Imitation intime.
Quel idéal religieux elle se fait du mariage ! Après une prise d’habit de religieuse, elle écrit au retour, le soir : « J’ai beaucoup admiré leur dévouement, mais j’ai réfléchi que l’état d’une mère de famille, si elle remplit ses devoirs, peut approcher de la perfection de celui-là. On ne pense point assez, quand on se marie, qu’on fait aussi vœu de pauvreté, puisqu’on remet sa fortune entre les mains de son mari. On fait vœu d’obéissance à son mari et vœu de chasteté en ce qu’il n’est pas permis de chercher à plaire à aucun autre homme. L’on se voue aussi à l’exercice de la charité vis-à-vis de son mari, de ses enfants et de ses domestiques... Je n’ai donc rien à envier aux Hospitalières. Ces réflexions m’ont fait grand bien à l’âme, j’ai renouvelé mes vœux devant Dieu et je le prie de me faire la grâce d’y être fidèle. »
Son souci, son tourment, sa passion, c’est son fils bien-aimé.
Son fils revenu d’Aix-les-Bains est là, à Milly, sous le regard inquiet de sa mère : « On dirait qu’il est abattu par quelque chagrin secret qu’il ne me dit pas, mais que je crains d’entrevoir ; il n’est pas naturel qu’un jeune homme de cette imagination et de cet âge se confine aussi absolument dans la solitude ; il faut qu’il ait perdu, ou par la mort ou autrement, je ne sais quel objet qui cause sa mélancolie si profonde. »
La mère avait deviné.
Plus de deux ans s’étaient écoulés depuis sa grande douleur. Il avait vécu, tour à tour, à Milly, à la campagne, dans l’isolement, à Paris, dans le monde, recueilli dans le travail poétique, agité des tentatives pour une carrière diplomatique, sans fortune au milieu de grands-parents riches, ballotté de déceptions et d’espérances, du désespoir à la foi, poète déjà couronné d’une renommée intime, prédestiné à la gloire, malade de corps et d’âme, au fond toujours dans la tristesse, avide de consolation. La consolation approchait. Venu à Aix-les-Bains en août 1819, au bord de ce beau lac si cher à son souvenir, il allait rencontrer la jeune fille destinée à être sa consolatrice, la noble et fidèle compagne de sa vie.
PREMIÈRE ÉPOQUE
Les années heureuses (1819-1832)
Ce qui n’est plus pour l’homme a-t-il jamais été ?
La rencontre – 1819
Il y a près de Chambéry, à Pugnet, un château caché dans un nid d’arbres, au milieu d’un grand jardin. Il se dresse sur le piédestal d’une belle terrasse ; c’est le château de Caramagne. Il rappelle les villas italiennes. Le paysage est magnifique ; on domine la ville de Chambéry, le château des ducs de Savoie, la promenade, la vallée, la rivière descendant au lac du Bourget, les premières eaux du lac. Puis la vue monte avec les montagnes et s’arrête sur le flanc d’une colline, à la modeste maison des Charmettes. C’est un horizon de poésie.
Dans l’été de 1819 était venue là, d’Angleterre, Mlle Marianne-Élisa Birch, avec sa mère. Selon la mode de son pays, la jeune Anglaise aimait les voyages et visitait tous les beaux lieux de l’Europe. Quoique attaché à son home, le peuple anglais a la passion de courir le monde ; son grand poète, lord Byron, est un poète voyageur. Fidèle au génie de sa race, Mlle Birch avait les goûts de vie poétique ; comme Diana Vernon, elle aimait la vie à cheval par les libres chemins.
Le 4 septembre, à Milly, dans son journal, la mère du poète parle de sa fille future avec ce sentiment religieux toujours présent dans toutes les émotions de sa vie : « Je murmurais, je me désespérais de voir mon fils, sans occupation et sans but, errer d’un pays à l’autre pour user son temps et son feu en vaines inutilités ou en rêveries malsaines, et voilà que la Providence nous présente tout à coup par la main une étrangère qu’on dit accomplie et qui peut fixer son âme dans une vie honnête et faire son bonheur ; quant au mien, je n’en parle pas, il y a bien longtemps que mon bonheur est dans le sien et dans celui de mes filles.
« Voici ce qu’on me mande de Chambéry sur cette jeune Anglaise, très connue de Césarine (Césarine était la sœur du poète, la plus belle par sa beauté italienne). Sans être une beauté, don souvent plus dangereux qu’utile à celle qui la possède, elle a de l’agrément, de la grâce, une taille admirable, des cheveux superbes, une éducation remarquable, beaucoup de talents et un esprit supérieur ; elle est d’une bonne famille d’Angleterre, très bien apparentée ; sans être riche, sa mère, qui est veuve, a une fortune aisée ; elle est fille unique ; son père était colonel des milices en Angleterre pendant les menaces d’invasion par Bonaparte. On recevait très bien les émigrés français dans cette maison, à Londres ; on y accueillit particulièrement bien une grande dame émigrée de Savoie, nommée la marquise de la Pierre, qu’on m’a fait remarquer chez le gouverneur de Savoie, au mariage de Césarine. C’est une personne qui a dû être extrêmement belle. Elle a passé tout le temps de l’exil des rois de Sardaigne en Angleterre jusqu’en 1818 ; elle a plusieurs filles nées ou élevées à Londres ; ces jeunes personnes ont vécu, depuis leur enfance, comme des sœurs, avec la jeune Anglaise, leur amie. À leur retour en Savoie, elles l’ont engagée à venir avec elles recevoir à son tour l’hospitalité ; elles étaient naturellement fières de lui montrer leur patrie, leur château, leur considération dans leur province et dans leur domaine qu’on leur a, en partie, restitué. C’est le rendez-vous de la société distinguée et lettrée de cette jolie ville. On y dessine, on y peint, on y fait de la musique, on y monte à cheval ; c’est un petit canton d’Angleterre en Savoie. Césarine y va quelquefois, et son beau-frère, Louis de Vignet, ami d’Alphonse, très souvent ; il fait des vers et on les lit à ces demoiselles ; il leur a lu aussi quelques-uns des vers d’Alphonse qui ont paru bien à cette société ; on l’a interrogé sur son ami dont il a fait un éloge exagéré en le comparant à un jeune poète anglais, dont je ne sais pas bien le nom, mais qui écrit des poèmes fantastiques et mystérieux, d’une grande vogue en ce moment. » Elle voulait parler de lord Byron. M. de Vignet avait raison de juger son ami, le lord Byron français.
Puis cette mère, avec sa simplicité charmante, disait : « Il leur a promis de leur faire voir son ami, quand il passerait à Chambéry, en revenant de Suisse, où Alphonse était alors, vivant seul, dans une cabane de pécheur sur le bord d’un lac. »
L’imagination de la jeune Anglaise s’enflammait d’avance à ce poétique inconnu. Elle avait eu un grand-oncle, Birch, poète distingué, et dont le nom a eu l’honneur d’être gravé sur les murs de l’abbaye de Wetsminster, à côté du monument de Shakespeare, au milieu des noms glorieux de l’Angleterre. Elle tenait de race. Elle avait eu une instruction d’élite, elle savait l’anglais, le français, l’italien ; elle pratiquait la peinture, la sculpture et la musique ; elle aimait les belles-lettres et les beaux-arts.
La musique ! c’est l’art enchanteur par excellence, il attire la jeune fille entre tous, par sa langue mystérieuse comme son cœur. Elle confie ses secrets au piano, son ami, elle peut tout lui dire, tout lui demander. La jeune Anglaise, entre tous les génies, préférait la musique de Beethoven. Sa passion profonde, ses adagios attendris, ses divins mystères répondaient si bien à son âme, à ses rêves, à son idéal. Ce mâle et intime génie était frère de sa nature passionnée et religieuse. Elle me disait plus tard, à ces souvenirs de sa jeunesse : « J’ai connu cette langue, j’ai éprouvé ces émotions, j’ai lu et accompagné un grand nombre de partitions de Beethoven. Ma jeunesse était à cette école par goût. Elle me revient au cœur... » Cette musique sévère et douce était sœur de son âme.
Ses voyages lui faisaient aimer la peinture et la sculpture. C’est un art moins naturel que la musique. Il naît de la contemplation des musées, art de réflexion. Avant de peindre et de sculpter, la femme entend la musique, cet écho de son cœur.
Elle unissait en elle deux races qui se sont toujours aimées. Née en France, dans une des stations de son père et de sa mère, au midi, elle était de sang écossais. Elle me disait que son arrière-grand-père, Écossais, avait été témoin au dix-huitième siècle, vers 1750, des persécutions religieuses, de la disparition de nombreuses familles d’Édimbourg, devenues pauvres, tombées dans la misère, victimes de l’intolérance sectaire. Par la filiation mystérieuse du sang et de l’âme, elle avait sucé avec le lait la pitié.
Jeune fille, elle voyageait sans cesse, et sa vie errante en France lui ouvrait les horizons de la nature et de la pensée. Sa sève vivace, souffreteuse en son enfance, en était trempée. Son esprit précoce avait creusé de bonne heure les questions religieuses. Protestante, elle avait tourné contre le protestantisme son arme, le libre examen. Elle n’avait pas improvisé sa foi catholique, sa conversion. « J’ai lu, me disait-elle, de gros livres anglais, des apologistes, je n’ai pas agi à la légère. Les querelles des protestants m’ont décidée au catholicisme. J’ai examiné comme une pauvre jeune fille que j’étais. » Saint Vincent de Paul avait touché son cœur, Fénelon avait persuadé son âme, et saint Augustin l’avait pénétrée de la Grâce.
Aussi l’enchanteur religieux allait-il achever facilement la conversion par sa poésie.
Cette conversion révèle dans cette âme de jeune fille une virile précocité, un caractère. Une conversion est d’ordinaire une œuvre de l’âge mûr, des leçons et des épreuves de la vie, un fruit d’automne. Il faut être libre de la famille pour l’oser. Mais il est rare de voir une jeune fille, à l’âge de l’obéissance, s’affranchir de l’autorité de la famille, de l’enseignement, des leçons, de la foi bue avec le lait sur les genoux de la mère, rompre le charme austère de la lecture de la Bible, le soir, la légende des persécutions, des guerres religieuses, résister aux prières maternelles. Certes, il dut lui en coûter, elle dut verser en secret bien des larmes ; mais elle eut la force de sacrifier toute cette paix, cette poésie de la famille à sa conscience, et comme Jeanne d’Arc, elle écouta ses voix.
Quelle était la figure de la jeune convertie ? La mère du poète a fait un portrait vrai de la jeune fille. J’ai un médaillon donné, après sa mort, par sa nièce, Mme Valentine, qui semble en accord avec ce portrait écrit, daté du moment. Sa figure ovale est encadrée dans ses beaux cheveux bruns bouclés et couronnée d’un triple nœud de cheveux, selon la mode de la Restauration. Les yeux pleins d’intelligence semblent regarder le jeune et beau poète dont les poésies l’ont ravie. Le front large, bien ouvert. Le nez long et fin descend vers une bouche fermée et discrète. Toute la physionomie écoute plus qu’elle ne parle. Le cou a l’encolure du cygne, les épaules découvertes s’abaissent avec grâce ; quoique arrêtée à mi-corps, la taille laisse deviner une courbe élégante. La robe blanche fait bouffer des plis à la naissance du bras. Une sorte de draperie de tartan écossais entoure sa taille. Toute sa personne exhale un parfum de chasteté ; elle a le charme de la distinction, de la dignité, de la noblesse. Elle inspire la sympathie et le respect ; on voit, en ses regards purs, une jeune âme supérieure, une lumière et non la flamme qui allume la passion. Elle ne se livre pas, elle attend.1
Enfin le poète désiré arriva dans ce salon de femmes avides de le connaître et de l’entendre. Au milieu de ses quatre amies, les filles de Mme de la Pierre, la jeune Anglaise était dans une attente passionnée. Il arrivait dans sa jeunesse mélancolique, l’étoile au front, sous l’auréole de la beauté, de la poésie et de l’amour. La jeune fille savait par les poésies déjà entendues le secret de sa vie. Elle savait qu’elle ne serait pas la première ; mais l’amour, loin d’éloigner l’amour, l’attire et le fait naître.
Pour le revoir à ce moment, il existe un portrait charmant, fait par Mlle de Virieu. Peint à vingt-deux ans, on n’a qu’à y ajouter quelques années, et on a le beau jeune homme à cet été de 1819. Il a le profil presque grec, le nez n’a pas encore la courbe aquiline ; le visage a les belles boucles soyeuses de ces cheveux blonds, la fraîcheur, la jeunesse et cette fleur du teint comme le duvet des fruits. L’œil rayonne déjà du génie précoce. Il a la suave beauté.
Il y a des heures délicieuses dans la première rencontre. Quand la jeune fille vit apparaître le poète, beau comme sa poésie, son idéal réalisé, qu’elle entendit sa belle voix sonore, le chant de l’âme, tout son être vibra, l’homme acheva le charme, elle l’aima de suite de l’amour qui ne meurt pas.
La mère de Lamartine note cette rencontre. « Cela a été comme une rencontre de roman. La jeune Anglaise n’a pas caché sa passion pour les vers mélancoliques du jeune Français ; sa mère, qui fait tout ce que veut sa fille, a souri à cette inclination. Alphonse est devenu en peu de semaines le favori de la maison ; il a fait parler par Césarine à Mme de la Pierre ; celle-ci a parlé à la mère de la jeune personne. Mais la difficulté qui me fait trembler, c’est que la jeune personne est protestante. Mais Césarine me rassure, elle brûle d’envie de marier son frère, elle me dit que l’amie de Mme de la Pierre, très pieuse, a puisé, dans leur intimité en Angleterre, le goût de la religion, et qu’elle se serait déjà faite catholique, sans la crainte d’affliger sa mère. »
La famille de la Pierre avait quitté son château et était venue à Aix pour la saison des bains. Logé près d’elle, Lamartine y passait les soirées. Un vieillard, botaniste et musicien, avait loué des chambres à la famille. Au retour de ses promenades dans la montagne, il rentrait chargé de gerbes de fleurs, disait sa prière, et charmait sa veillée en jouant de la flûte à sa fenêtre ouverte sur les prés de Tresserves.
Le jeune poète allait voir le vieillard, l’écoutait parler des plantes et de Dieu, il s’était attiré son amitié.
Sachant l’amour de la jeune miss contrarié par sa mère, les obstacles religieux, les difficultés des deux jeunes gens à se voir seul à seul, le vieillard, désireux du mariage destiné à sauver une âme, se fit le complice de leur amour. Quand la terrible mère sortait seule et laissait sa fille à la maison, il jouait un air de flûte. Le jeune homme, averti par la mélodie secrète, accoudé à sa fenêtre ouverte, descendait de sa chambre et accourait près de la jeune fille ; on causait, on s’entendait pour vaincre la mère, et chaque jour, le musicien, par ce stratagème mélodieux, favorisait l’amour pour favoriser la conversion de la jeune protestante à la vraie religion. Que dites-vous de cette anecdote romanesque, contée par le poète lui-même dans Fior d’Aliza, de cette flûte pieuse appelant les amants au rendez-vous !
Le 29 août, le poète heureux écrivait à Mlle de Canonge : « La jeune personne est très agréable. Il y a des penchants communs, une conformité de goûts, de sympathies, tout ce qui peut rendre heureux un couple qui s’unit. »
Puis le bon vent avait changé, une brise aigre soufflait. Aussi, le 21 septembre, écrivait-il à son ami, M. de Virieu : « Je n’espère plus devant le refus obstiné de la mère protestante. La jeune personne est toujours admirable, mais cela ne servira qu’à la rendre persécutée et malheureuse... »
Revenu découragé à Milly, il écrivait, le 8 octobre, à sa confidente, Mlle de Canonge : « N’épousez que si vous aimez, car, à part l’amour, la liberté vaut mieux que tout ; mais de l’amour, en a-t-on deux fois ? ou du moins le second n’est-il pas une ombre du premier ? »
Cette halte pénible dans ses désirs et ses tentatives du mariage le rejeta dans la méditation. Aussi, le 20 octobre, dans sa retraite de Milly, écrivit-il à M. de Virieu cette ode amère à lord Byron, l’Homme, cette grande poésie de philosophie religieuse, pleine de vers sublimes comme les Proverbes de Salomon.
La mère alarmée suit les incidents du mariage désiré. « Tout est rompu, écrit-elle le 9 novembre, Alphonse est de retour, la mère de la jeune Anglaise vient d’amener sa fille à Turin pour l’éloigner de celui qu’elle paraît aimer ; cependant les jeunes gens s’écrivent quelquefois. J’ai bien de la tristesse... »
On est rentré à Mâcon pour l’hiver. Le poète médite pour conjurer les heures d’ennui et de tristesse. Il écrit à M. de Virieu le 8 décembre : « Ce qu’il y a de plus parfait encore, c’est de penser, mais de penser avec résignation et en Dieu, pour me servir d’une expression mystique, de se contempler en lui, de le voir dans tout, et de se reposer sur lui de nous-même. Mais, pour cela, il faudrait, outre l’enthousiasme, une ferme vertu, et nous n’en avons point. Il y a un peu de cet état de l’âme dans la Prière.
On le voit, la poésie naît toujours de sa vie, de son état d’âme, jamais d’une fantaisie, d’un caprice d’imagination. Il tente de faire prier dans la même langue que lui sa fiancée éloignée. Il lui prêche sa religion, le suprême accord de leurs âmes. Ce mariage qu’on a dit manquer de poésie en est plein. L’entrée en scène du poète, l’enthousiasme de la jeune fille, leur séparation douloureuse, leurs lettres, la volonté des deux fiancés en dépit de leurs parents réciproques, cet amour né de la poésie, jeune chez la jeune fille, recueilli chez le jeune homme, cette poursuite d’une conversion par ce beau et poétique prêcheur.
Certes, la jeune fille était vaincue d’avance. L’amour la convertit après la vérité. Puis la religion catholique l’attirait par sa poésie, son culte et ses fêtes ; le protestantisme est trop abstrait, trop sévère, trop raisonneur pour la femme. Le protestantisme, c’est l’hiver de la religion, le catholicisme, c’est l’été, c’est le soleil, c’est l’amour. Et dans la religion, les femmes ont besoin d’aimer encore.
Les Méditations – 1820
Il est né enfin, ce petit livre qui va enchanter le monde de son pieux amour et de sa suave tristesse ! Une jeune fille le lit dans la joie, elle en espère la gloire du poète bien-aimé, et le bonheur pour elle. Grâce à l’amitié de M. de Genoude, un éditeur a osé la publication gratuite de ces poésies inconnues. Sorties des limbes du manuscrit, elles ont éclos en un petit volume mystérieux, sans le nom du poète. Cette nuit de Noël de poésie a découvert ses étoiles !
Inconnu la veille, le lendemain il est devenu célèbre. Ces poésies murmurées, depuis deux ans, dans les salons du faubourg Saint-Germain, par le jeune charmeur, ont éclaté au grand jour. La foi de la fiancée a eu raison. Quel enthousiasme ! Comme la France vibrait alors à la poésie ! La jeunesse, les femmes, les hommes politiques, les vieillards, tous sont attendris ; c’est un ravissement.
Dans une chambre, au fond d’un hôtel de la rue Saint-Florentin, un vieillard au fin regard de diplomate, accoudé sur son lit, l’a dévoré en une nuit. Ce blasé, ce sceptique, qui a épuisé tous les plaisirs, toutes les fêtes de la vie, rajeuni par cette poésie inconnue, a passé la nuit dans l’enthousiasme.
Ses yeux secs ont eu des larmes. Les Méditations ont touché le Prince de Talleyrand ; et tout ému, il a écrit le matin, ce billet enthousiaste à son amie, la princesse P. :
« Je vous renvoie Princesse, avant de m’endormir, le petit volume que vous m’avez prêté hier soir. Qu’il vous suffise de savoir que je n’ai pu dormir, et que j’ai lu jusqu’à quatre heures du matin, pour relire encore. Mon insomnie est un jugement. Je ne suis pas prophète, je ne puis pas vous dire ce que sentira le public, mais mon public à moi, c’est mon impression sous mes rideaux. Il y a là un homme, nous en reparlerons. »
C’était le médecin de Julie et du poète, le docteur Alain, qui avait reçu la confidence par un billet de la Princesse, et l’avait fait porter, dès le matin, à son jeune ami.
Les nobles amies du poète, Mme de Sainte-Aulaire, Mme la duchesse de Broglie, avaient enlevé d’assaut sa nomination à Naples. M. Pasquier, politique littéraire, avait voulu décorer la diplomatie par la poésie, et envoyait le poète au bord de ce golfe où il avait trouvé son premier amour et ses premiers chants.
Les Méditations furent un événement poétique, comme le Génie du Christianisme, au commencement du siècle. Elles venaient à leur heure. Il semblait que la France attendît une poésie nouvelle, un printemps de poésie après l’hiver de la poésie de l’Empire. Après la Terreur, les massacres, les guerres, les invasions, les âmes avaient soif de consolation, de jeunesse et d’amour. Elles vinrent boire à cette poésie de l’amour en deuil, de la douleur, de l’espérance, de la philosophie religieuse, de l’idéal. Cette poésie intime devint une poésie sociale. Elle répondait à l’âme mélancolique du temps. Le poète ne croyait chanter que son âme, il chanta l’âme de tous.
« Les Méditations ont un succès inouï et universel pour des vers en ce temps-ci, écrivait-il, le 23 mars, à M. de Virieu ... Le roi en a fait des compliments superbes ; tous les antipoètes, MM. de Talleyrand, Molé, Mounier, Pasquier, les lisent, les relisent, enfin on en parle au milieu de ce brouhaha révolutionnaire du moment. Je te dis cela pour te tranquilliser et te rendre la justice que tu as été bon prophète, mais tout cela ne me fait pas tant qu’une goutte de rosée sur le roc. Je ne me sens plus de ce monde que par la souffrance et l’amitié pour toi et peu d’autres. Nous nous retrouverons, mon cher ami, ici et ailleurs, mais plus certainement ailleurs. Je me prépare, comme toi, à comparaître, et je dirai : Seigneur, me voici, j’ai souffert, j’ai aimé, j’ai péché, j’étais un homme, c’est-à-dire peu de chose ; j’ai désiré le bien, pardonnez-moi... »
On le voit, le poète ne se laissait pas enivrer par sa jeune gloire, l’homme s’élevait au-dessus de ce vertige d’orgueil, son âme s’envolait à Dieu.
« Si je me rétablis, ajoutait-il, j’épouserai cette année Mlle Birch. C’est la femme forte, elle a été parfaite. Après toi, c’est ce que je regrette ici-bas ».
Elle était la plus heureuse de ce succès, avec la mère du poète. Sa nomination, le 24 mars, assurait le mariage. La première édition des Méditations était enlevée, la seconde suivait, et on lui avançait 1200 francs ; on était plus modeste alors, on ne gagnait pas de fortune avec des romans putrides. Mais on avait l’honneur et les honneurs. L’abbé de Féletz saluait les Méditations dans les Débats, le grand journal qui faisait et consacrait alors les jeunes renommées. M. Siméon, ministre de l’intérieur, avait donné la magnifique collection des classiques français de Didot, et des classiques latins de Lemaire : « Je ne sais pas à quoi je suis redevable de cet engouement auquel j’étais si loin de m’attendre pour si peu de chose ».
Si peu de chose ! C’était tout un ciel de poésie ! Comment ne pas s’arrêter à le contempler ! Je le relis dans le petit volume que lisait mon père avec le même ravissement attendri. La mort a passé, le poète s’est envolé de ma vie, mais ses poésies ne sont pas mortes. Elles ont gardé pour moi leur jeunesse. Si elles semblent pâlies et fanées pour notre jeunesse desséchée, elles ont toujours leur charme, et j’y découvre des mélodies nouvelles comme dans la musique de Mozart.
Qu’était-ce donc pour la jeune fille dans la fraîcheur et la ferveur de son amour, quand ce printemps de poésie vint éclore comme les lilas ? Elle dévora le petit volume. Il y avait là un autre amour, une autre femme, qu’importe ! elle fut séduite. Elle lisait dans l’attente et l’impatience du dénouement heureux, toujours retardé par la défiance obstinée de sa mère, une tête anglaise ! Elle lisait bercée par le Lac, recueillie dans la Prière, convertie par la Foi, prosternée devant Dieu, attendrie par l’Automne, le doux adieu du poète malade à la vie. Elle aima cette poésie entre toutes. Pourquoi ? Elle y trouva une espérance, une pensée pour elle à cette strophe d’allusion à la jeune Anglaise, à la future providence de sa vie :
Peut-être l’avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu !
Peut-être dans la foule une âme que j’ignore
Aurait compris mon ^me et m’aurait répondu !
Cette âme de guérison, c’était elle.
Le mariage – 1820
Ce livre a été une clef d’or. Il a ouvert les trois portes de la gloire, de la carrière diplomatique, de la chambre nuptiale.
Une lettre à son ami révèle le sentiment inspirateur de son mariage. Je te dirai le fin mot à toi seul : « C’est par religion que je veux absolument me marier, et que je m’y donne tant de peines. Il faut ordonner sévèrement son inutile existence selon les lois établies, divines ou humaines, et, d’après ma doctrine, les humaines sont divines ; le temps s’écoule, les années se chassent, la vie s’en va, profitons du reste ; donnons-nous un but fixe pour l’emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c’est-à-dire le désir de nous rendre agréable à Dieu, hors duquel rien n’est rien, ainsi que nous le voyons... » Dès sa jeunesse, la note religieuse est la dominante de sa vie. Il aborde le mariage comme un devoir sacré.
Il y a souvent dans le mariage une dissonance. Le cœur a eu de premiers rêves, de premiers frissons, jeune homme et jeune fille. D’autres figures ont charmé avant celles du mariage. On a cueilli et respiré les lilas avant les roses. Si la jeune fille arrive au mariage dans sa virginité, souvent le jeune ami ne l’a plus. L’idéal est d’entrer dans la chambre nuptiale, tous deux, avec le premier amour ; mais l’idéal est-il de ce monde ?
Graziella avait été son amour de printemps ; Julie, son amour d’été ; Marie-Anne Elisa allait être son amour d’automne.
La tendresse, c’est l’amour apaisé. Elle est aussi une poésie ; elle a la saveur et la douceur du fruit mûr. La passion est souvent un fruit fiévreux. Qui sait si la tendresse n’est pas meilleure ! Mme de Staël a dit : « Le mariage est un égoïsme à deux. » On peut le dire souvent de l’amour. La tendresse est l’amour épuré, généreux, aimant, sans jalousie, l’amour fait de bonté, l’amour de l’âme qui ne s’aime pas, mais qui aime.
Le 20 mai, le fiancé écrivait de Genève à M. de Virieu : « Mon contrat est signé, nous sommes fiancés ... J’aime ma femme à force de l’estimer et de l’admirer. Je suis content, absolument content d’elle ... Je remercie Dieu... »
Le 25 mai, tout fut réglé, comme le prouve le contrat même passé par Me Léger, notaire à Chambéry, à six heures du soir, à Pugnet, paroisse de Saint-Pierre de Lémenc, à Caramagne. Le comte Xavier de Vignet, sénateur de Savoie, beau-frère du poète, était le fondé de pouvoir du père de Lamartine, de sa mère, de ses oncles et de ses tantes. La mère de la fiancée, Mme Christina-Cordelia Birch était près de sa fille. Le contrat la dit née en terre française, dans la province du Languedoc, avant la division de la France en départements, ce qui fixe à peu près son âge ; elle devait avoir l’âge du poète, être née en 1790, peut-être avant, vingt-huit à vingt-neuf ans ; du reste, la date de sa naissance resta toujours incertaine ; elle la cachait et n’en parlait jamais.
Sa mère donnait en dot à sa fille 10.000 livres sterling, 250.000 francs, placés dans les fonds publics d’Angleterre ; 5.000 francs sur les revenus de ce capital, divisés ainsi : 3.500 francs à M. de Lamartine, et 1.500 à sa fille pour son entretien particulier et ses menus plaisirs. Elle se réservait le reste des revenus pendant sa vie ; et sa prudence maternelle, défiante de la largesse de son gendre et de la générosité de sa fille, plaçait une somme de 400.000 francs, en réservant qu’elle serait insaisissable, même après sa mort, par sa fille. Elle en devait toucher seulement les revenus, sans rien aliéner du capital. En prévision d’infortunes, elle assurait ainsi une fortune à sa fille.
Alphonse de Lamartine recevait de son père la terre et le château de Saint-Point, estimés 100.000 francs, mais avec la charge pour son fils de donner à chacune de ses sœurs, Mmes de Coppens et de Vignet, la somme de 24.000 francs, soit en tout 48.000 francs. Et sa mère donnait, sur Saint-Point, sa propriété d’un sixième.
En outre, ses grands-parents, son oncle et les tantes de Lamartine donnaient la propriété de leur hôtel situé à Mâcon, rue Solon, estimé 45.000 francs, en se réservant la jouissance ; son grand-oncle, François-Louis de Lamartine, lui assurait 25.000 francs, ses tantes, chacune 10.000 francs, et avec intérêts à 5 pour 100, plus 15.000 francs à leur mort. Sa tante, Suzanne de Lamartine, lui donnait de suite 10.000 francs, plus 15.000 à sa mort. Enfin son oncle, l’abbé de Lamartine, lui léguait à sa mort 40.000 francs. Ces donations réunies assuraient 212.000 francs, une fortune égale, au moins, à celle de sa femme. On ne pouvait accuser le poète de faire un mariage d’argent.
Comme l’a dit un fin, un délicat, un pénétrant esprit, dans une conférence à Versailles sur la correspondance de Lamartine, M. Delerot, un éminent écrivain caché : « Ce mariage, tout de raison et d’amitié vraie, est encore une preuve de ce bon sens qui était une des qualités essentielles de l’homme qu’on a si souvent, parce qu’il était très grand poète, voulu absolument représenter dans ses actes comme un incurable rêveur de chimères. »
L’heure approchait. Le 5 juin 1820, on était au château de Mme de la Pierre. Lamartine a dit dans ses Mémoires politiques que le mariage se fit à Chambéry, à Lecherenne, chez Mme de la Pierre. M. Mugnier, conseiller à la cour de Chambéry, dans une brochure intitulée : Le mariage d’Alphonse de Lamartine, dit qu’à cette époque, il n’y avait pas de mariage civil en Savoie. Qui croire ? Le marié, qui doit en savoir quelque chose dans cet événement de sa vie, l’affirme ; M. Mugnier le conteste. Ne serait-il pas possible qu’on eût fait une exception en faveur d’un Français, né dans un pays où le mariage civil est obligatoire ?
Le 6 juin 1820, le mariage religieux fut célébré. La fiancée s’était préparée à cet acte sacré ; elle avait passé dans la retraite les jours précédant son mariage. Elle s’était recueillie dans sa piété. À sept heures du matin, par un beau jour d’été, les fiancés étaient agenouillés dans la chapelle du château royal. Une union royale allait s’accomplir, l’union de deux grandes âmes, du génie et de la vertu.
Près d’eux se tenaient les témoins et la famille. Les deux mères n’y assistaient pas. Mme Birch, la protestante sévère, était absente, elle avait refusé d’assister au mariage catholique. La mère du poète était absente aussi ; chose étrange, elle était partie, le 2 juin, de Chambéry, avec sa fille Suzanne. Mais la sœur si belle, si ardente d’amitié pour son frère, Mme de Vignet, l’auteur de ce mariage, était à genoux près de son frère et priait pour lui. Les témoins du mariage religieux, les seuls dont parle l’acte signé du curé, M. Favre, se tenaient près des deux fiancés.
À l’entour, la noble assistance : le comte d’Andezeno, gouverneur de Chambéry, qui donnait l’hospitalité religieuse dans la chapelle du château ; messire Noël Viallet de Montbel, président du Sénat ; le comte Rodolphe de Maistre. Puis la comtesse d’Andezeno, Mlle Olympe de Vignet, les amies de Mlle Birch, la marquise de la Pierre et ses quatre filles.
L’abbé Favre, curé de la paroisse du château, autorisé par l’archevêque de Chambéry, donna la bénédiction nuptiale. « La jeune femme, dit Mme de Lamartine dans son journal, était vêtue avec toute la convenance possible ; elle avait une très belle robe de mousseline brodée et un voile de dentelle superbe, qui la couvrait presque entièrement ; il est impossible d’avoir une contenance plus remplie de dignité, de modestie et de grâce, et l’air plus pénétré de piété. Je ne peux dire tout ce que j’éprouvais en voyant mon fils arrivé enfin en ce moment si important de sa vie. J’ai prié Dieu avec bien de l’ardeur, mais je me reproche toujours de ne l’avoir pas assez prié. Que peut réserver de prières, de reconnaissance et de joie dans son cœur une mère qui touche enfin pour son fils à un tel moment ! Son œuvre sur la terre est finie le jour où elle a vu le bonheur assuré de tous ses enfants. »
Il semble, à ces accents, à ces détails de toilette décrits complaisamment, par la femme même pieuse, à ce portrait de sa belle-fille, que cette mère, dite absente pourtant, ait été témoin de la cérémonie. Son amour maternel avait le don de seconde vue ; puis sa fille, Césarine, lui avait sans doute raconté la scène, la beauté noble de son fils, la pieuse simplicité de sa belle-fille, la grâce sainte de ses enfants.
Mais la mère était là. Son journal le dit, m’a assuré Mme Valentine, elle était à cette fête de son cœur, près de son fils adoré.
Le lendemain, 7 juin, le mariage selon le rite protestant fut célébré à Genève, devant la mère intolérante qui n’avait pas voulu assister au mariage catholique de sa fille. Connaissait-elle le changement religieux de sa fille ? Elle l’ignorait peut-être, sa fille n’avait pas osé encore lui faire l’aveu, et avait dû subir le mariage protestant pour éviter un chagrin à sa mère. Elle était devenue catholique avant son mariage, puisque l’acte religieux ne parle pas de dispense pour disparité de culte.
Un bruit s’était répandu à Chambéry. Depuis la mort de M. Birch, la mère de Mlle Birch, alliée aux plus nobles familles d’Angleterre, recevait, dit-on, une pension considérable de Georges IV, l’ancien duc de Galles, en reconnaissance des services du mari, qui avait été son gentilhomme.
Le poète, dès le contrat, légua à sa femme 6000 francs de rente après sa mort, « pour donner, selon le style des notaires, des preuves de la satisfaction qu’il éprouve du présent mariage ». Dans ce mariage tout se passa noblement.
Le voyage en Italie – 1820-1821
Il n’y a rien de plus charmant que le premier voyage à deux, à l’aurore du bonheur. Toutes les espérances chantent en chœur, comme les oiseaux aux rayons de l’aube. Le bonheur se lève sur la vie comme le soleil. C’est un enchantement. Tout brille, tout embaume, tout enivre. Les illusions voltigent, à l’image des papillons sur les fleurs. L’âme est pleine de fraîcheur et de jeunesse. Le rêve est devenu une réalité.
Le voyage en Italie est la fête des jeunes mariés. C’est le paradis de la nature et de l’art ; le poète et sa femme, impatients de s’y envoler, quittèrent vite Genève et son beau lac. L’Italie les attirait. C’est la Sirène antique. Ils avaient tous deux charmé leur première jeunesse en Italie. Ils désiraient la revoir dans leur vie nouvelle, non plus seuls, mais le bras appuyé sur le bras, cœur à cœur, dans l’allégresse de l’amour, dans leur jeunesse mûre, où les émotions ont moins de flamme, mais plus de douceur, la jeune femme les yeux sur le beau poète par elle consolé de ses tristesses.
Le charmant voyage se faisait à petites journées, selon le bon usage d’autrefois, où l’on s’arrêtait à tous les beaux lieux pour les admirer à l’aise. On ignorait les trains rapides de la vie, et l’on se reposait tous les soirs.
Des devoirs diplomatiques appelaient le poète à Naples. Mais il ne se hâtait pas, il s’attardait en route avec sa jeune femme. Ils allaient en avant dans leur voiture ; puis Mme Birch les accompagnait dans une autre voiture de voyage, au confort anglais. Les Anglais ont l’art du voyage, ils emportent avec eux leur bien-être natal.
On fit une halte d’amitié à Turin, dans l’hospitalité de l’ami préféré, M. de Virieu.
On avait hâte d’arriver à Florence, la ville enchantée. Florence les ravit. C’est la cité de la renaissance. Mme de Lamartine, si artiste, y goûta les chefs-d’œuvre des arts, et les fit admirer au poète. Les jours se passèrent en promenades aux Cascines, en visites d’enthousiasme aux monuments, au palais Pitti, à la Tribune, aux merveilleux palais gothiques, aux églises, à Santa-Maria del Fiore, où l’on pria ensemble. On fut en pèlerinage à San-Lorenzo, au grand tombeau des Médicis, au Penseroso de Michel-Ange, ce héros mélancolique, la tête penchée sur son bras accoudé, cachant sous sa visière baissée toutes les tristesses des temps modernes. Le poète dut rêver longtemps devant ce frère aîné de sa poésie.
Rien ne manqua au charme du voyage. On eut presque une aventure de brigands dans les gorges de l’Ombrie. On arriva sain et sauf, sans se douter du péril, malgré le bruit répandu de l’assassinat de Lamartine par une vengeance de femme.
Une grande dame toscane, d’une splendide beauté, après des journées passées à Paris, au chevet du poète malade, à lui donner les breuvages guérisseurs et lui lire les romans de Walter Scott, l’avait attendu à Florence. Lamartine, conduit par le marquis de C., alla lui rendre visite et lui fit l’aveu de son mariage. Accès de colère de la belle Italienne, scènes de jalousie comme dans un roman. Elle jura de se venger, le menaça de ne pas le laisser arriver vivant à Rome. Cette amie passionnée ne commit pas le crime, manqua heureusement à son serment de vengeance, resta fidèle à son serment d’amitié et continua d’aimer le poète jusqu’à sa mort.
Les voyageurs arrivèrent à Rome le jour même de la grande nouvelle, la révolution de Naples. Lamartine laissa sa femme, fatiguée des signes précurseurs d’espérance maternelle, avec sa mère, se reposer un peu, et courut à son poste, à son devoir, près du ministre de France, le duc de Narbonne. Le voyage si heureux jusque-là, enchanté par le séjour à Florence, fut attristé par cette brusque séparation. Il dit adieu à Mme de Lamartine le 13 juillet et partit la nuit.
Tous deux étaient dans la joie du succès des Méditations. Elles voyageaient aussi, comme leur auteur, et faisaient leur tour de France. Les éditions se succédaient, six en quatre mois ; elles donnaient encore peu d’argent. Mais il était tout à son bonheur intime. Il écrivait à sa vieille amie maternelle, Mme de Raigecourt, le 13 juillet, à la veille de quitter Rome : « Je trouve ma femme la plus parfaite des femmes pour moi, c’est aussi vous dire que j’espère être pour elle un bon mari. »
Il revint de Naples chercher sa femme.
