Maria d'An Drinded - Gwenn Abgrall-Servettaz - E-Book

Maria d'An Drinded E-Book

Gwenn Abgrall-Servettaz

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Beschreibung

La Trinité-sur-Mer, son port de plaisance, ses plages, ses huîtres... et ses habitantes. Portrait de femmes, souvenirs de famille et balades en bord de mer composent ici un hommage pudique aux Trinitaines du siècle passé. A travers l'évocation poétique de plusieurs générations de femmes, c'est aussi l'histoire d'un territoire que l'auteure retrace ici. A force de courage et de dignité, ses aïeules lui ont transmis l'amour de ce bout de littoral authentique et préservé de la fureur du monde.

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Seitenzahl: 195

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Maria d'An Drinded

Page de TitreDans les risées de la mémoireDes Champs à la rivièreMariaLoeiza, un autre destinChangements de vieMaria chef de familleDe mère à grand-mèreLa vieillesseEt maintenant, MaouezigPrintempsFête des mèresSolstice d'étéBelle saisonLes mois noirsChal a dichalGénéalogie Le RouzicBibliographieRemerciementsPage de copyright

Dans les risées de la mémoire

Enfant, je me pelotonnais souvent sur les marches de béton granuleux, agrégat de galets de la grève d’en bas. À l’abri du vent, dos au phare du grand môle, je cherchais une place, fesses bien calées au mieux du sol dur et inégal. Bras repliés contre mon petit buste, genoux dans les dents, cheveux filant au gré du courant d’air, je remplissais mes yeux noisette de tous les verts de l’océan… C’était pas tout à fait l’océan, le grand, le vrai. C’était plutôt la rivière, ses ombres, ses reflets et, en ligne d’horizon, la baie, la magnifique, ses ondulations magiques au gré du ciel changeant. Parfois, selon la météo, quelques taches longilignes s’apercevaient au fond, droit dans le 180°,… les îles du Ponant, ces belles silhouettes aux prénoms de palmipède : Houat et Hoëdic, le canard et le caneton en breton.

Quelques voiles, quelques sillages, des mâts de bateaux qui tintent et hérissent le paysage de leurs lignes gris-blanc, noires en contrejour. Les bois de l'autre côté du pont, douce masse verte qui donne à la rivière de si belles nuances sous le soleil entre-haché de nuages rapides. Le friselis des vagues berce en un ballet chaque jour renouvelé les voiliers sagement amarrés aux bouées rondes du chenal. Le port, pavé de larges dalles de granit poli par les siècles, accueille quelques caseyeurs et les vieux gréements chers à notre bon Docteur, pour offrir aux passants le spectacle de leurs manœuvres impeccables. Une rangée de bâtisses borde les va-et-vient des automobiles, cyclistes et piétons affairés ou en balade entre les commerces aux vitrines pimpantes.

Par-delà les marches grimpant le long du bar-tabac, le village. Le vent dans les ruelles, l’air tantôt ample et puissant, léger ou caressant, selon qu’il est empli des saveurs de la rivière, des bourrasques du suroît ou d’une brise d’été. Au creux des jardins clos, le murmure de la mer qu’on aperçoit entre toits et pignons, quand on revient vers elle, en descendant du bourg. Les maisons, adossées l'une à l'autre pour se tenir chaud, tantôt hautes et massives quand une autre est fluette et discrète, telle une ribambelle d'enfants qui sinuerait sagement du quai aux premiers vergers, des bords de la rivière enjambée par le pont à la douce ligne des plages regardant vers le large. Les façades blanches percées de petites fenêtres enchâssées dans la pierre de taille, aux volets de bois telles des paupières bien trop souvent fermées. De la douce géométrie des toits émergent l’amer remarquable du clocher de l’église et la haute ramure de son voisin le chêne séculaire.

Passés les vieux commerces aux devantures défraîchies, dans le haut de la rue qui remonte du port, après le perron de l’ancienne mairie et avant le bureau de poste d’antan, la vieille maison dresse fièrement sa façade blanche. Autrefois la plus jeune de toutes, quand elle était commerce et logement à la fois, elle est devenue tour à tour cocon d’où se sont envolées de belles destinées, lieu de vacances, demeure épisodique pour jeunes désargentés. En tout temps, elle a été refuge en marge d’un monde trop dur. Aujourd’hui, comme tant d’autres, seulement habitée l’été et un ou deux rares week-ends de belle saison, elle attend. Elle a dû en pleurer, des nuits de novembre, seule et triste dans le village déserté. Elle en a sûrement grelotté un paquet, des petits matins gelés de janvier, quand l’air crisse de tant de froidure dans le ciel bleu. La maison de Maria, celle des années de viduité, de labeur et de guerre, mais aussi le berceau de ma mère, de mes étés d’enfance et d’adolescence, le havre de tous les marins de la famille, l’abri de la tribu qu’on croyait indivisible. Elle en a vu et entendu, des voix qui gémissent d’amour ou de douleur, des visages extasiés par l’enfantement ou la jouissance, des corps transpirant de plaisir ou de souffrance, des pensées pures et d’autres torturées, des soupirs de bien-être comme des cris d’angoisse… Et tant de larmes aussi, et quelques joies parfois…

Si ses plus belles années ont trouvé leurs printemps et leurs étés bercés, façonnés et gravés dans les tapisseries et les boiseries de chacune de ses pièces, elle n’oublie pas les automnes de malheur et les hivers de solitude, quand le parquet ne grince plus des pas feutrés des amoureux, quand les rires ont fini de résonner de la cour au salon, quand les portes se referment, taisent pour de longs mois les allées et venues des enfants chamailleurs, les chuchotis de leurs parents en quête de repos.

Seule avec ces souvenirs, j’ai enfilé le gros chandail de Mamie, mis de l’eau à chauffer. Assise en tailleur dans le canapé, je regarde le feu. Faire du thé, par le geste immémorial de verser de l’eau, me ramène au premier jour, malgré les centaines d’hectolitres écoulées depuis. Les années ont passé, on dirait pourtant que ce pull aux mailles douces et moelleuses comme au premier jour vient d’être tricoté. Il porte encore dans chacune de ses fibres, savamment assemblées aux points de blé germé et chevron, l’histoire de ces matriarches bretonnes, femmes d’ouvrier ou de marin, mères d’officier ou d’ingénieur, qui se sont succédées dans la maison. Épicière, couturière, artiste peintre, institutrice en vacances, étudiante à peine diplômée ou secrétaire, leurs chemins serpentent des rives du Crac’h aux plages du Maroc, jusqu’aux îles ultramarines. Mère d’une dizaine d’enfants, jeune veuve aux traits prématurément décatis, midinette de bord de mer amoureuse d’un gars de la ville, épouse fidèle ou trentenaire délurée, elles ont emporté à travers les décennies progéniture, souvenirs et valises par-delà les rivières, les montagnes et les mers.

D’abord, il y a Maria, l’épicière du bourg d’entre-deux-guerres, sa vie de Trinitaine de 1882 à mon enfance, le destin de sa famille et les traces qu’il m’en reste. Entre les murs et les ruelles, il y a aussi Loeiza qui trébuche et peine à exister, enfant universelle, femme atemporelle. Enfin, il y a Maouezig, notre contemporaine, qui se faufile sur son chemin de vie cahoteux et écrit pour rappeler l’avant, comprendre le maintenant, imaginer l’après. De décennies en saisons, voilà l'histoire de cette petite Bretonne qui s'en va par les chemins de sa mémoire humer les saveurs passées, les relents des moments difficiles, écouter les rumeurs des voix qui se sont tues, essayer d'apercevoir derrière les brumes ancestrales des bouts de vérité. Les yeux remplis de l’air du large, cernés de rides de soleil, du sable au creux des plis du 501, elle arpente les sentiers tortueux du souvenir, tente de décrypter le passé, l'imaginer, le percevoir à partir de ce qu’il en reste, des quelques traces éparses prises dans les rets de la vie, glanées dans les conversations et les souvenirs des anciens ou de quelques vieilles pies qui, malgré leur plumage terni par le temps, continuent de jacasser à tout va pour qui veut bien les écouter.

Assise sur le plancher de la grande pièce claire aux empreintes de jadis effacées par les peintures fraîches et les vernis soignés, enfin seule avec ses idées, ses pensées, ses écrits passés et à venir, Maouezig raconte. Les caisses et les cartons qui contenaient tous les cahiers, albums et souvenirs serviront bientôt de repaire aux enfants, ils en feront une maisonnette fragile mais ô combien magique pour abriter leurs jeux les plus secrets, leurs instants de connivence comme leurs moments d'âpre solitude... mais c'est une autre histoire. Pour l'heure, les années défilent et les visages apparaissent, les mains soyeuses des brodeuses ou rêches des ménagères pianotent tour à tour au clavier de leurs vies, les marches funèbres alternent avec les impromptus vifs et joyeux, un requiem dégrise une valse, un tango fouette une berceuse, une ritournelle berce un opéra. Tout s'enchaîne, inexorablement, le tourbillon perpétuel de toutes ces existences l'emporte.

À la lumière d’une bougie posée sur la table de la cuisine, scrutant l’horizon depuis un rocher ou blottie au creux d’un bosquet, je voudrais vous conter cette histoire sans début ni fin qui chaloupe et virevolte, parfois hésite ou renâcle, mais toujours poursuit le flux obstiné des méandres de l’existence. Tantôt à l’abri du port enchâssé entre roches et marais, tantôt face aux bourrasques de la pleine mer, j’arpente ce paysage, ancestral et futuriste à la fois, pour trouver la bonne position, laisser le flot repartir à l’assaut de la digue des contingences quotidiennes, tenter de percevoir la petite faille, la fissure où le filet de pensées va pouvoir se glisser et reprendre son travail de lissage polissage pour agrandir le passage, creuser le lit et dans le courant installer la fluidité, le tranquille ruisseau qui chante et luit au soleil.

Comme d’autres ont jadis été par les champs et par les grèves, j’aimerais vous emmener par les phrases et par les chapitres, vous dire les matins tendres et les soirs embrumés, les décès, les heureux dénouements, tous les après, tous les comment et surtout et encore tous les enchantements. Une heure tranquille en bord de rivière, un jour complet à triturer mes pensées, contemplant des absences en longeant le port, le cœur étreint de mille questions, de cent millions de secondes qui ont fait les instants qui ont fait les moments de tant de gens, de tant de vies, des qui ne sont plus, des qui ne sont pas encore mais toujours et surtout cette ivresse du je suis là, je pense et j’aime et… pas grand-chose, un petit souffle, une légère brise et on revient au commencement et on repart sur les rivages improbables d’une existence décousue, d’un au-delà inconnu, d’un passé échevelé, d’un après incertain.

*

Tout ce qu’il me reste de Maria, c’est cette cafetière en porcelaine aux fleurs délicates. Son couvercle a disparu depuis bien longtemps, perdu dans un déménagement, cassé un jour de malchance, va savoir ? Tant de va-et-vient dans cette maison, tant d’existences entrecroisées, trop de fils tendus à se rompre m’empêchent aujourd’hui de comprendre, rien qu’en les regardant, l’origine ou le parcours des objets. J’essaie de distinguer le fil des souvenirs camouflés au repli du bec de la verseuse, pour tracer une esquisse de la vie de Maria, pour savoir quand et qui elle invitait à prendre un café, comment elle le préparait, comment elle disposait les tasses et le sucrier en verre bleu sur la table du salon. Mamie, Bellic ou Tatate auraient pu, l’air de rien, me raconter les après-midis d’hiver, les rudes journées d’automne ou les petits matins calmes de début de printemps. Maintenant qu’elles sont parties papoter ailleurs, je ne peux qu’essayer de remonter des lambeaux de ma mémoire les histoires de famille, les petites anecdotes ou les grands drames qui jalonnèrent la vie de mes aïeules. Les forces du destin sont parfois plus puissantes que la volonté d’une femme, en tous cas plus solides qu’un service à café, fût-il manipulé par des mains prudentes et en de rares occasions seulement. Pour rappeler les sons, les ambiances, les fragrances, les sensations de l’avant, ne restent que les souvenirs des murs de la cuisine, du plafond de la salle à manger, du chambranle des fenêtres ou des portes vermoulues du placard.

Et cette cafetière ébréchée du col. Semblables aux rinceaux d’une église, les entrelacements de son décor, rayés par une fine fêlure, chatoient en arabesques dans des tons de vieux rose mêlé de vert tendre. Reflet des douceurs d’antan et des chaos traversés au fil du siècle, elle garde, encore accrochée à l’anse au style suranné, la mémoire de ces vies. Le tintement léger du couvercle reposé un peu trop brusquement résonne à mon oreille. Je vois le mouvement gracile de son bec penché sur les tasses, tel le cou d’un cygne fier et vigilant veillant sur ses petits. Il me raconte une réunion de voisines, une fin de repas de communion, la visite d’un cousin renommé. Me voilà à broder mentalement ce lien ténu qui me rattache aux vies passées, tentant maladroitement d’en retenir des bribes, des parfums et des souvenirs pour tisser la trame du linceul où ensevelir une bonne fois pour toutes cette hérédité incomprise.

Entre les rameaux et les boutons de rose qui ornent la porcelaine, donc, questionnant l’absence, imaginant l’antan, j’ai placé une plante grasse d’intérieur. Comme en une farouche tentative pour dénouer les intrigues émanant des rares traces du passé et des témoignages ressassés à l’infini par les anciens, elle s’est efforcée pendant tous les mois d’écriture de suivre de ses petites feuilles rondes les courbures et les entrelacs de la fragile surimpression incluse dans le corps de cette verseuse d’un autre temps. Bizarrement, alors que je m’équipais chaque jour de bonne volonté pour passer des heures entières à la table de travail, en un été et un début d’automne, la plante périra, desséchée de mauvais traitement, ou d’un manque d’affection. Peut-être aussi a-t-elle doucement cédé sa place dans mon quotidien, me laissant attentive à questionner et ressentir le passé et me concentrer sur le seul récit de l’existence de mes aïeules ?

En tout cas, aucune marque de fabrique ne vient éclairer mes recherches d’origine ou de datation. Elle doit appartenir à l’époque où, dans les belles maisons aux parquets recouverts de tapis venus d’Extrême-Orient ou du fin fond du Maghreb, comme dans les chaumières obscures au sol en terre battue, les femmes tentaient de contrer les mâles ardeurs comme leurs plus tendres sensations par d’habiles subterfuges, perdant tôt leur innocence, déniaisées par l’âpreté du destin. De leur vie rude ou doucereuse, selon qu’elles étaient nées dans la dentelle ou sur une couche de paille, voici quelques traces éparpillées.

Des Champs à la rivière

À l’aurore de notre histoire, c’est au creux d’une ferme carnacoise que les âmes et les cœurs s’enlacent : Albin Le Rouzic et Marie-Anne Rio fondent leur famille en septembre 1826, au hameau de Kerallan. Il a vingt-cinq ans, elle en a dix-sept. Leur première enfant, Marie-Julienne, naît deux ans plus tard. Quatorze mois après sa naissance, une nouvelle frimousse apparaît, puis une autre l’année suivante. Jusqu’à l’âge de trente-sept ans, Marie-Anne enfantera tous les deux ans. De Jeanne et Rosalie, nées troisième et sixième, il ne restera pas de trace : l’état civil demeure silencieux sur leur décès, probablement en bas âge ou dans une autre commune. De Victor, né le cinquième, on sait seulement qu’il ne vécut que quelques mois. Victime d’une épidémie, d’une période de mauvaises récoltes entraînant la disette ou d’un accident dans la cour de ferme, aucun indice ne nous éclaire sur les raisons de son décès.

On peut toutefois imaginer que la destinée de cette fratrie aura été meilleure que celle de bien d’autres familles. Au creux des registres, on trouve ainsi parfois le souvenir de sorts plus sombres :

Acte de décès N° 39 – « Anonime, père et mère inconnus »

L’an mil huit cent vingt-six, le vingt-trois août, devant nous maire et officier d’état civil de la commune de Carnac, […] sont comparus Mathurin J., âgé de soixante-cinq ans, et Albin J., âgé de trente ans, les deux laboureurs, demeurant au village de Kerdrovihan, en Carnac, non parens au décédé ci-après, lesquels ont déclaré que ce matin à six heures, on a trouvé dans le champ dit Er Parc Moïn, le cadavre d’un défunt du sexe masculin, ayant l’âge d’environ quatre jours, né de père et mère inconnus. Et ont les déclarants affirmé ne savoir signer […].

Marie-Anne est bienheureuse, elle qui, des dix bambins nés en deux décennies, bercera, langera, nourrira et élèvera trois filles et quatre garçons jusqu’à l’âge adulte.

Un midi de mai 1847, cela fait maintenant cinq mois que son dernier-né est arrivé, pile pour le jour de l’An. Marie-Anne est à préparer le repas pendant que les plus petits s’occupent dans la cour, quand sa fille aînée, qui a maintenant dix-huit ans, entre tout essoufflée dans la salle commune :

— Maman, j’en ai encore vu deux, ils marchaient en parlant comme font toujours ces gens, sans regarder autour d’eux, et j’aurais bien pu les heurter s’ils n’avaient pas levé la tête au dernier moment !

— Où donc étais-tu à cette heure, Marie-Julienne, pour croiser des messieurs de la ville ? Je te croyais aux champs pour aider à rentrer les foins !

— Justement, je m’en revenais de Kerlescan, les gars avancent bien par là-bas et il est grand temps de rentrer le fourrage avant l’orage qui s’annonce, c’est Tad Goz qui le dit ! J’ai coupé par le Ménec. En descendant après le moulin, je me suis trouvée nez à nez avec des messieurs ! Il faut voir comme ils étaient mis, avec leurs chemises en soie et leurs bottines en cuir…

— Ah, c’est sûrement ces deux messieurs de Paris qui logent chez Mme Gildas. Il paraît qu’ils sont bien bavards, ça a dû leur donner soif, qu’ils ont réclamé des bières et discuté fort tard hier… Après ça, elle les a entendus se lever plusieurs fois pour remplir leur seau ! Ce matin, ils seront partis se dégourdir les jambes et voir les menhirs… Tiens, va-t’en chercher un broc au puits et lave-toi le visage, que tu es toute rouge à ainsi t’effaroucher ! »

Marie-Julienne obéit. La chaleur de la cour la happe au sortir de la chaumière. L’été est là avant l’heure, les cerises lui adressent leurs clins d’œil malicieux depuis le coteau menant au potager… Elles seront bientôt gâchées avec ce soleil de plomb. Julien, son cadet de treize ans, installe justement une échelle le long du tronc, aidé de Pierre-Louis, qui du haut de ses sept ans lui tend un panier. Elle les interpelle :

— Julien, attrape-donc le panier avant de grimper, garnement ! Et prenez garde, tous les deux : si Mam’Goz vous surprend la bouche toute barbouillée avant le repas, vous allez l’entendre ! ».

Croquer la tendre peau rouge et lisse, entamer la chair juteuse pour en savourer la délicieuse acidité… L’idée est plaisante, mais pour l’heure elle a soif, elle a chaud, elle pourrait prendre feu ! Encore quelques pas et la voilà devant la margelle de pierre pour tirer l’eau du puits. Elle replace sous sa coiffe une mèche de cheveux échappée de la fine toile blanche qu’elle a pourtant bien ajustée ce matin avant de s’en aller aux champs. Ses épaules tirent, son dos est raide de la course dans la lande, ses jambes fermement ancrées dans le sol sont deux masses d’airain. Bras douloureux et cuisses galvanisées par l’effort, elle sent son cœur reprendre la chamade… D’un puissant coup de reins, elle hisse le seau sur le rebord du puits. Ses mains, douloureuses d’avoir vigoureusement empoigné la manivelle, plongent dans l’eau fraîche. Elle asperge sa figure, laisse ruisseler l’eau sur ses joues, suivre la ligne effilée de son cou et rafraîchir en une langoureuse coulée son buste brûlant. La toile épaisse de son corsage retient les dernières gouttes, c’est maintenant une étrange sensation qui la saisit entre les seins puis le long de son ventre, comme une caresse du soleil ou la morsure d’un petit animal. Elle ne sait comment, ni pourquoi, c’est maintenant tout son corps qui frémit, de sa bouche à ses cuisses, elle n’est plus qu’un lent frisson qui n’en finit pas.

Mais sa mère l’appelle, stoppant net ses pensées troublantes. Pas le temps de penser à soi, à ce qu’elle ressent. Elle en parlera ce soir à Marie-Germaine, sa sœur cadette qui partage ce quotidien rude de fille de cultivateurs. Il faut préparer le repas pour les hommes qui vont bientôt rentrer des champs, envoyer Julien et Pierre-Louis chercher les bêtes pour les ramener à l’étable, et aussi s’occuper de Léon, de Marie-Anne et du tout-petit Pierre-Marie qui pleure tant que tant dans son berceau, déjà trop étroit pour ce petit gaillard emmailloté. Tout ce travail, la ferme, le ménage, les petits, l’ont détournée de l’école. Comme ses parents, elle ne sait ni lire ni écrire, et tout juste compter. Point n’est besoin de savoir tout cela pour participer aux travaux des champs, perpétuer à travers les siècles une kyrielle de semailles, de moissons, de récoltes et d’élevages. Le temps est rythmé par les messes dominicales, les pardons et les bénédictions du bétail, pour tous ceux qui labourent la même terre que leurs grands-pères et leur père avant eux, pour toutes celles qui vont de la même masure au même lavoir que leurs grands-mères et leur mère avant elles.

 La description que fit l’un des deux messieurs de la ville entraperçu ce jour de printemps ne lui parviendra donc jamais :  « Nous allions dans l’herbe, tête baissée et devisant sur je ne sais quoi, quand un frôlement nous a fait lever les yeux et nous avons vu une femme s’avancer par le sentier qui descendait, nu-pieds, nu-jambes, sans fichu, son grand bonnet remuant, sa jupe claquant au vent, une main sur la hanche et de l’autre retenant une énorme gerbe de foin qu’elle portait sur la tête ; elle marchait avec des torsions de taille, hardie et belle, dans son corsage rouge. Elle a passé près de nous. Son souffle était large et fort et la sueur coulait en filets sur la peau brune de ses bras ronds. » Quel outrage aurait ressenti Marie-Julienne, si elle avait pu lire qu’après avoir été dévisagée en plein effort par deux étrangers, elle avait été représentée comme une va-nu-pieds dépenaillée ! C’est en effet Gustave Flaubert qui traînait ce jour-là ses guêtres entre les menhirs, « ces grosses pierres », en compagnie de son ami Maxime Du Camp. Ils raconteront leur balade carnacoise dans la Revue de Paris en 1858, puis le truculent récit de leur périple à travers la Bretagne sera publié et lu par la haute société dans les années 1880. À la même époque, Marie-Julienne, bientôt cinquantenaire, déclarera la naissance de sa nièce Marie-Rose, sœur aînée de Maria, en signant d’une croix l’acte d’état civil. 

Dans sa jeunesse, Marie-Julienne n’a donc probablement pas savouré les douceurs du bord de mer, mais elle aurait certainement aimé goûter aux mêmes délices que les deux écrivains : «  n’y faire autre chose que de nous promener au bord de la mer et à nous coucher sur le sable, où nous dessinions avec nos bâtons des arabesques qu’effaçait le flot montant et sur lequel, étendus en plein soleil, nous dormions comme des lézards. L’un près de l’autre, assis par terre, nous prenions nos doigts, nous retournions la carcasse séchée de quelque vieux crabe évidé, nous cherchions des galets creux pour nous faire des encriers, nous ramassions des coquillages, et la journée passait. Le soleil s’abaissait sur la mer qui variait ses couleurs, continuait son bruit et laissait sur la plage son long feston de varechs et d’écume, nous ouvrions nos poitrines, nous humions le parfum des vagues, douce et âcre senteur mêlée d’eau, de brise et d’herbes, qui accourt vers nous du fond de l’océan, et des bouffées d’air chaud venaient d’entre les trous des dunes dont les joncs minces s’accrochaient aux boucles de nos guêtres. Quand le soir était arrivé, nous retournions au gîte en regardant dans le ciel les grandes traînées de pourpre qui s’étendaient sur son azur. »

Mais l’heure n’est pas à la contemplation de la nature environnante pour Marie-Julienne. Au hameau de Kerallan, mosaïque de champs et de granit assemblé en murs recouverts de toits d’ardoises ajustées pour les plus riches, de paille ou de chaume pour tous les autres, son univers, c’est la maison paternelle : quatre parois épaisses d’une pierre ancestrale piochée dans les champs de menhirs, taillée grossièrement par des mains larges et musclées aux ongles éraflés par le coup du marteau qui rate le burin, puis portée à dos d’homme ou de carriole quand on a bien géré les relations de voisinage. En ce temps-là l’entraide n’est pas une vue de l’esprit, c’est une question de survie en milieu hostile. Il faut du courage ou l’ignorance d’autres possibles pour s’entêter à construire, perpétuer la tradition, élargir les familles. De saisons en années, des maisons s’érigent, des femmes donnent la vie ou la regardent s’enfuir, des hommes combattent ou périssent en mer, la roue tourne, laissant sur le papier des registres municipaux plus que dans les mémoires, l’empreinte de leurs existences.

Les actes d’état-civil, établis par des maires ne sachant parfois pas mieux écrire que certains de leurs administrés, souvent signés d’une croix par des déclarants ou témoins analphabètes, nous ont laissé d’infimes traces d’alors. Des familles d’une dizaine d’enfants, de la litanie des mariages et des décès jalonnant notre arbre généalogique, il me reste quelques bribes d’existences fragiles ou impétueuses, reliant les pointillés de ce serpentin hasardeux. Scrutant entre les lignes de feuillets élimés, scrollant de page en page l’aridité des formules administratives, j’entre dans une autre unité de temps et de lieux.

« La déclaration du décès susmentionné a été faite par… », « Lecture donnée du présent dressé par nous soussigné,… », « …lesquels ont signé avec nous le présent acte, ce que le père a dit ne savoir-faire, après lecture. », « Extrait des minutes du greffe du Tribunal civil de Lorient (Morbihan) République Française, au nom du peuple français. Le Tribunal civil de première Instance séant à Lorient (Morbihan) a rendu le jugement ci-après au pied de la requête dont la teneur suit … »