Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Sur le chemin du retour, je remarque sur le quai la présence d’une femme qui était comme moi au dancing. Elle est impeccablement habillée. Ses chaussures noires à talons ont des petites paillettes discrètes, juste ce qu’il faut pour marquer la spécificité de cet après-midi, mais pas trop afin de passer inaperçue parmi les autres qui auront passé une journée ordinaire. Son compagnon de vie l’aura pensée en train de faire les boutiques. A qui la faute, ce besoin de tricher ? Pour l’heure, à la regarder plutôt calme sur ce quai, il n’y a pas de signes extérieurs de bonheur. Comme moi, a-t-elle l’esprit encore envahi d’airs de pasos et de tangos, un sourire à peine dissimulé sur les lèvres ? A la semaine prochaine, chère Madame. J’ai accepté une invitation par un homme qui semblait bien mis de sa personne. C’est un slow et, dès l’abord, il pose ses mains sur ma taille. Il est donc de l’espèce vautour, de celle qui imagine que les femmes sont là à attendre le privilège d’être invitées pour une séance de tripatouillage en règle avec un parfait inconnu. La passion de la danse mène à tout, et même à la fréquentation des thés dansants. Histoire de voir ce qu’il en est des préjugés possibles sur ces lieux. Mamies-gâteaux à cheveux bleus ? Pépères à culottes de velours ? Pas vraiment. C’est plutôt un monde avec ses émotions, ses illusions, ses déceptions, et que j’ai reçu comme une claque de la vraie vie.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 565
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Jetez votre rêve dans l’espace, vous ne savez pas ce qu’il rapportera »
Anaïs Nin
Au début, c’était la curiosité de voir ce qu’il se passait derrière ces portes, en plein après-midi, quand tout le monde travaille. A quoi s’occupent nos aînés ?
C’est aussi l’amour de la danse rétro et le besoin de la pratiquer qui m’ont mise sur le chemin de ce que l’on appelle les thés dansants. L’expression est belle et alléchante. C’est à la fois tranquille, ou supposé tel, et festif.
J’avoue que j’y suis allée avec des préjugés plutôt défavorables, les considérant comme un repaire de personnes des troisième et quatrième âges, femmes à cheveux bleus, hommes à gilets de laine et culottes de velours qui évoluent tranquillement sur un air gentillet d’accordéon.
Il fallait vérifier si la rumeur avait du bon.
Plus de dix années ont fait un sort à ces idées préconçues, infondées pour la plupart. J’y ai bien retrouvé les papys et mamies qui vont bien, mais pas que.
Oui, plus de dix années parce que s’est installée chez moi une forme d’addiction à cette pratique de la danse dite de salon. Certains de mes partenaires de piste ont même parlé de « drogue », drogue douce mais drogue tout de même.
Ma curiosité a été plus que satisfaite puisque j’ai, certes, rencontré la clientèle à laquelle je m’attendais, mais aussi des plus jeunes, et même bien plus jeunes que moi, tous excellents danseurs. Comment ne pas être accro ?
La motivation de mes partenaires était, pour la plupart, de s’échapper du quotidien vécu à la maison pour les personnes déjà en couple. Impression forte de rencontrer des prisonniers en cavale, évadés du milieu carcéral pour quelques heures, le bracelet électronique enrayé pour un temps.
Les célibataires, ou ceux qui se prétendaient tels, étaient eux ostensiblement à la recherche de leur moitié, celle qui marquera la fin de leur malaise.
Le dénominateur commun, c’est la fuite de la solitude et de la misère affective.
La crise sanitaire étant passée par là, les établissements ont fermé durant un an et demie. C’est long, très très long et impensable, même dans le pire des cauchemars. Les accros guettent le moment de la réouverture avec une certaine appréhension pour retourner prendre un petit shoot. Je les imagine parfaitement. En attendant ce moment qui ne manquera pas d’arriver, comment ont-ils vécu un quotidien impossible à esquiver ?
Je pense souvent à ceux qui m’ont fait des confidences, révélant que la fréquentation des thés dansants de temps à autre était absolument salutaire et indispensable à leur équilibre psychologique. Le coût du ticket d’entrée devrait être remboursé par la sécurité sociale.
Y-a-t-il eu des dommages collatéraux alors que le bal était fermé ? Des balles à blanc perdues ?
A la reprise des festivités, ils seront sûrement tous à l’appel, heureux, comme moi, de poser de nouveau leurs pas sur le parquet ciré. Musique, Maestro !
Cette femme est assise juste au bord de la piste de danse, pour être absolument inévitable au regard des hommes. Pourtant, elle reste complètement « évitée », jamais invitée semble-t-il.
Intriguée, je l’ai observée en effet à plusieurs reprises, et, à chaque fois, je l’ai vue assise à la même place, le regard fixé sur la piste de danse.
Elle a mis « sa plus belle robe », comme avait dit quelqu’un un autre jour, une robe ouverte sur sa poitrine, et fendue jusqu’en haut des cuisses.
Assise, elle laisse volontiers entrevoir le haut de sa jambe, très haut.
Pourtant, personne n’en veut…
C’est triste et pathétique. Pourquoi ? Qu’est-ce qui cloche ? Sans doute a-t-elle passé l’âge de plaire malgré tous ses efforts. La question se pose-t-elle en ces termes pour les hommes ?
En la regardant, alors que j’évolue sur la piste en compagnie d’un cavalier, je ne peux m’empêcher de penser à moi.
Sera-ce moi dans quelque temps, posée là, sur le bord, comme sur une aire d’autoroute ?
J’aurais mis pourtant tant de soins à me préparer pour un après-midi de rêve à virevolter, danser, sous le regard d’un homme qui m’aura choisie parce que je suis, à ses yeux, séduisante.
Et puis passe le temps, à chaque morceau de musique qui commence, j’attendrai avec le même espoir renouvelé qu’un danseur vienne m’arracher à ma banquette de skaï qui colle aux cuisses, qui viendra me chercher, moi, parce qu’il m’aura repérée au milieu de cette faune.
Mais personne, ce n’est pas pour cette fois, il suffit juste d’attendre le morceau de musique suivant…
Phase de disco, phase d’accalmie dans la partie de chasse. Personne n’invite personne, c’est la danse des « tout seuls ». Je me lèverai, histoire de me montrer un peu, histoire de « leur » montrer que je sais bouger même quand on ne m’invite pas. C’est une dame qui, un jour m’a dit, en sa qualité d’habituée de ces lieux, qu’il fallait se montrer sur la piste lors des phases disco parce que c’est à ce moment que ces messieurs repèrent leur future cavalière à sa façon de bouger. Dont acte, en bonne élève j’applique le code.
Mais pour l’instant, pour l’instant encore, je suis épargnée et ne fais pas partie des laissées pour compte en bordure de chaussée. Je dois plaire à certains, même si la réciproque n’est pas toujours vraie. Je peux encore m’offrir le luxe d’exiger la réciproque.
« Vous avez un beau sourire. Vous êtes charmante, c’est très agréable ! » dit ce cadre la soixantaine à la retraite. Nous avons dansé à plusieurs reprises ensemble. Et un minimum de confiance s’installant entre nous, il m’a fait certaines confidences sur la ou les femmes qu’il a rencontrées en dansant. Il avoue deux rencontres. C’est peu, il veut peut-être donner de lui l’image de quelqu’un qui ne cherche pas forcément la bagatelle. A plusieurs reprises donc et à des jours différents, il m’a invitée. Mais il m’a aussi dit qu’il y avait en ces lieux une ou deux personnes qui le « collaient » un peu, me précisant qu’il ne voulait pas s’engager dans quelque chose de « sentimental ». Je prends note, lui précisant que moi non plus.
Mais pourquoi me dit-il tout cela ? Lui ai-je donné cette impression ? Est-ce une façon de dire que son charme est certes irrésistible mais que c’est lui qui décide ?
Donc, prendre ses distances…
Je le verrai encore d’autres jours, danser avec d’autres femmes. Moi aussi, je suis avec d’autres cavaliers. Il en est ainsi de ces lieux, n’attendre rien de personne ou faire mine de.
Parce que, dans ces lieux dits « thés dansants », personne ne vient jamais officiellement pour rencontrer quelqu’un et/ou pour rompre sa solitude. Non, on vient toujours, à entendre ces messieurs, pour « prendre un verre » ou « passer une heure ou deux à écouter de la bonne musique », comme si cela n’était pas possible chez soi.
Personne n’avouera jamais que c’est la solitude ou l’ennui de la vie de couple qui pousse chacun à mettre les pieds en ces lieux, et à les remettre parfois durant des décennies comme ont pu me le confesser certains.
De toutes ces solitudes additionnées, il en ressort quelquefois une histoire d’amour, une vraie rencontre entre deux êtres. Chacun vient donc avec l’espoir de repartir un jour avec quelque chose comme ça dans le cœur. Et moi ? Mon ancienneté dans ces lieux est de cinq ans environ.
A mon actif, pas vraiment d’histoires avec un début, un milieu et une fin. Des émotions, disons, et c’est déjà bien.
Autre lieu, autre ambiance. J’ai voulu changer pour voir comment c’était ailleurs, parce que l’on finit par revoir toujours les mêmes têtes qui se lassent aussi de voir la vôtre. L’émotion, les vibrations que l’on vient chercher manquent à l’appel.
Donc, aujourd’hui, orchestre s’il vous plait, au grand complet, avec en vedette l’accordéoniste désuet à souhait, un tantinet ringard juste ce qu’il faut, comme au temps des fêtes foraines du 14 juillet de mon enfance. Un orchestre capable de vous servir un rock n’roll rythmé au son de l’accordéon et d’une batterie souffreteuse ! Il faut juste l’écouter pour le croire ! Mais l’ambiance est là et il y a beaucoup de monde, beaucoup d’amateurs, d’admirateurs en ce lundi après-midi. Des retraités, mais aussi des actifs qui ont libéré des heures, comme moi, pour prendre un peu d’air et d’espace.
Je danse beaucoup. Tant mieux. Le premier de ces messieurs est plutôt jeune par rapport à la majorité. Un paso-doble puis deux tangos. Pas un seul mot d’échangé… Comme il est plus grand que moi, je n’ai pas eu l’occasion de voir son visage et ça fait bizarre. J’ai seulement « senti » qu’il cherchait un contact plus rapproché. Déjà… Pas de répondant de ma part. Il n’est donc pas revenu m’inviter évidemment. Tant mieux. Les choses ont eu le mérite d’être claires, sans qu’aucune parole n’ait été dite. Et nous nous sommes néanmoins parfaitement compris. Le langage du corps a, ici plus qu’ailleurs, toute sa place.
« C’est très agréable de danser avec vous, vous dansez très bien ! ».
N’exagérons rien, c’est un slow… que j’ai souhaité un peu rapide pour éviter les malentendus. « Je ferai ce que vous voudrez », m’a-t-il répondu avec son accent espagnol. Excellent début !
Environ cinquante ans, peut-être plus. Il est parfois difficile de donner un âge sous cet éclairage semi-direct.
Puis invitée sans discontinuer par un homme bon danseur, pour toutes les danses. Au début de la série, nous n’échangeons aucune parole, alors que je suis d’un genre plutôt communicatif. Bon, je respecte la nature de chacun.
Il a spontanément évoqué certaines choses de sa vie. A la retraite, la soixantaine, tennis, voyages, danse. « J’adore danser », précise-t-il. Une retraite dorée en somme, comme je n’en aurai pas peut-être.
Nous avons passé presque tout le temps de l’après-midi ensemble, sur la piste, à enchaîner les danses les unes aux autres avec un plaisir partagé. Le plaisir de la danse et rien d’autre, comme je le voulais. Il ne m’a rien demandé de spécial sur ma vie et qui trahirait sa recherche d’une histoire « trompe-solitude ». Il a seulement cherché à savoir s’il y avait « d’autres jours » que je réserverais à la danse. Oui, quand mes obligations professionnelles me le permettent. Au moment de son départ, il est venu me faire la bise en disant « je vous remercie d’être venue ». La prochaine fois sera due au hasard comme cette première rencontre. Je ne connais pas son prénom ni lui le mien. C’est un bon début.
Mon Espagnol revient. « Je vous ai cherchée, vous n’étiez pas à votre place ! ».
Non, je dansais et je suis même venue pour cela.
Il ajoute « Est-ce que vous venez lundi prochain ? C’est pour savoir si moi je viens. » Rires.
« Vous êtes seule ou vous avez quelqu’un ? ».
Ah, voilà LA question qui arrive toujours plus ou moins tôt.
« Parce que vous avez une tête à avoir quelqu’un ».
(Ouf, tant mieux.)
« Oui ? Non ? », insiste-t-il.
Je réponds à son insistance « Quelle importance ! Vous avez remarqué que je ne vous ai pas posé cette question ? ».
« Eh bien je vous réponds non. Alors, vous venez lundi prochain ? ».
Je répondrai par un sourire.
Parce que j’aime bien aussi avoir l’avis des dames qui fréquentent ces lieux, j’engage la conversation avec ma voisine de banquette. Elle m’indique qu’elle vient ici de temps à autre pour « échapper » à son ami qu’elle a pourtant rencontré en dansant trois ans plus tôt. « Mais de temps en temps, j’ai besoin d’un peu d’air ! », avoue-t-elle. On mettra ce que l’on veut derrière cette expression. Pourtant, elle a un look complètement sage et apparemment rangé, comme pourrait l’avoir ma voisine de palier. En grattant un peu les apparences, les dorures du bal se montrent volontiers.
En partant, mon Espagnol me gratifie d’un « Rentrez-vite, on vous attend sûrement ! », comme une dernière tentative d’avoir une réponse à la question qui le hante.
Je suis donc rentrée en pensant déjà à la magie de la prochaine sotie et qui sera au rendez-vous, c’est sûr.
Quand on prend une forme d’habitude à se présenter souvent au même endroit, même si c’est à chaque fois avec l’espoir de créer l’évènement, on finit par nouer une forme de relation avec les mêmes, et voir les mêmes scènes qui se répètent avec toujours les mêmes acteurs.
Des discussions se font au terme desquelles je finis par dresser une sorte de portrait-type, de profil psychologique de mon cavalier qu’il vaut mieux connaître pour avoir l’à-propos adéquat et ne pas y laisser trop de plumes.
Le célibataire montre d’emblée qu’il entend le rester, a priori satisfait de sa solitude bien choisie, qui ne fréquente surtout pas ces lieux pour qu’une relation commence avec une personne de l’autre sexe, non ! De quoi parle-t-il donc ? De l’actualité (la plus grave possible), de ses activités hors piste de danse, sportives le plus souvent, ce qui l’amène invariablement à évoquer ses problèmes de forme physique défaillante l’âge aidant, et ceux affectant sa santé au sens large. Passionnant ! Il veut rester seul ? Il fait bien tout pour atteindre l’objectif.
Nous sommes loin du rêve espéré et de l’évasion attendue. Mais le point positif est qu’il est bon danseur et je le retrouve au hasard des semaines, souvent sans connaître son prénom ni lui le mien. Nous sommes satisfaits, l’un et l’autre de cette formule de contact.
Le dragueur éternellement insatisfait est en général petit, plein d’humour, pas toujours très raffiné mais bon… Et est très bon danseur. J’ai rencontré l’espèce avec grand bonheur pour plaisanter ou rire sans discernement tout en dansant. Je jette alors un œil aux autres couples et je vois qu’ils ont l’air de s’ennuyer ferme. Ce n’est pas le cas pour nous.
J’en ai connu un qui me disait tout de suite « Je suis SDF », conscient de la surprise qu’il entendait provoquer. Puis il ajoute sensible, délicat, fragile.
C’est un moment à double détente : la danse et le rire conjugués permettent de vivre un moment en dehors de toutes les contraintes et en dehors du temps simplement.
Seul bémol, notre homme, qui met en pratique l’adage « Femme qui rit à moitié dans son lit », est un grand dragueur devant l’Eternel. Il veut passer le plus tôt possible à la phase finale. La conversation converge vite vers le but à atteindre. Il a souvent « une copine » comme il la nomme, avec laquelle il ne vit que durant les fins de semaine. Ses pseudo-confidences l’aident à tenter de convaincre doucement sa partenaire du moment qu’il est possible d’occuper à deux les après-midis de semaine autrement qu’en dansant. S’il pressent que ce n’est pas gagné et qu’il y a de la résistance dans l’air, il abandonne aussitôt sa proie pour une autre qui sera plus facile à convaincre sans doute. Il doit obtenir un retour sur investissement dans les meilleurs délais et c’est précisément pour cela qu’il est là. Il est hors de question de perdre son temps.
L’insaisissable a des lettres, est bien mis de sa personne et est bon danseur. Bref, il a tout pour plaire. Mais, mais, on ne sait pas pourquoi il est là parce qu’il ne dévoile pas son jeu. On ignore s’il est marié ou pas parce que le fait qu’il ne porte pas d’alliance n’est absolument pas significatif en soi. Il fréquente les thés dansants très souvent, danse avec une cavalière toujours différente. Il ne dévoile rien sur sa vie personnelle ou professionnelle. Comme je n’aime pas danser sans parler, je finis par apprendre, après de nombreuses danses et de nombreux mois, la confiance aidant sans doute, qu’il exerce une profession « sérieuse » au sein des plus hautes institutions du pays et qui devrait normalement l’empêcher d’être en ces lieux. S’il était démasqué, ce serait sûrement dramatique. Il avoue aussi que la danse lui permet de décompresser de ses obligations professionnelles, un peu comme moi en quelque sorte.
Ces profils qui restent des généralités ont en commun de révéler de bons techniciens de la danse comme vecteur de la communication. Et, quand on vient pour bien danser, c’est tant mieux.
Je retourne à l’endroit « Orchestre grand jeu ».
Avant d’entrer, il faut attendre son tour devant la porte d’entrée. Du monde en file indienne qui prend patience, avant que le tiroir-caisse ne prenne du service.
Sur le chemin du dancing à l’extérieur, je reconnais les yeux fermés ceux et celles qui vont danser à leur tenue impeccable, leur façon de marcher, un je-ne-sais-quoi qui les trahit.
Dans la file d’attente d’ailleurs, j’ai retrouvé deux dames à la retraite qui étaient déjà mes voisines dans le RER.
Dans le train, je les ai entendues évoquer leurs vacances passées et futures, les croisières, sans se douter que l’on se rend au même endroit.
Les voilà donc devant moi et elles continuent à discuter comme si elles étaient seules.
« Figure-toi que j’ai acheté deux soutiens-gorges, 120 francs l’un (elle n’a pas encore adopté l’euro). Ils sont bien ! »
La présence d’auditeurs de l’autre sexe à proximité ne les dérange pas. En somme, nous sommes entre nous. Si, effectivement, elles viennent chaque semaine, une forme d’intimité se créé inconsciemment.
Dans la file d’attente toujours, un homme rondouillard me précède, d’un certain âge (oui, encore !).
Il est excédé par le comportement de celui se trouvant devant lui qui porte une espèce de cartable en bandoulière, pour faire sans doute « intellectuel » avant d’entrer et en sortant d’ici.
Cet homme se retourne toutes les dix secondes pour regarder derrière lui (quoi ? qui ? ceux qui attendent comme lui sans doute). A chaque rotation de son corps, son cartable virevolte et vient toucher la personne qui me précède. Lequel finit par se retourner vers moi et me prendre à témoin : « Qu’est-ce qu’il fait avec son sac ? Il vient faire son marché ? ». Cela a servi d’entrée en matière pour qu’il me demande si je viens souvent ici tout en se dirigeant vers le vestiaire. Il ne m’a heureusement pas repérée une fois dans la salle.
De nouveau, je pénètre dans ces lieux. L’orchestre n’est pas le même que la dernière fois. C’est mieux, un tantinet moins fête foraine. Et, curieusement, j’apprendrai que c’est l’autre, celui de l’accordéoniste en vedette, qui a le plus de succès.
Une fois n’est pas coutume, je suis venue avec Geneviève, une copine rencontrée dans des lieux identiques.
Je jette un œil alentour, à la recherche de têtes connues, sympathiques et techniquement à la hauteur. Par exemple, mon partenaire taciturne « retraite dorée, bon danseur » est-il là ? Oui je le vois passer mais lui ne m’a pas vue.
L’orchestre commence par un boléro, danse tranquille juste ce qu’il faut pour nouer les premiers contacts.
Je suis invitée par un homme qui m’indique danser souvent et qui me demande presque illico si je-suis-seule-à-la-recherche-de-quelqu’un. Il est donc de l’espèce prédateur.
J’esquive, je tergiverse. Ça lui déplait forcément et nous ne danserons plus ensemble. Tant mieux.
Le taciturne de la dernière fois me trouve et nous passerons l’après-midi ensemble, à danser, danser, danser.
« Le problème, me dit-il, c’est que j’adore danser et que je ne me lasse pas ».
Le problème, c’est que pour moi ce n’est pas un problème, bien au contraire.
Les phases de danse seront entrecoupées de rares pauses où nous échangeons quelques propos avec Geneviève, sur ce qu’il peut se passer en des lieux comme ceux-ci.
Geneviève fait tout de suite des confidences indiquant qu’elle y a rencontré quelqu’un « mais qui n’est pas disponible aujourd’hui et j’ai donc décidé de venir seule ».
Mon cavalier, dont je ne connais pas le prénom, nous parle d’une dame qui vient, elle, l’inviter à danser « collé-serré » et qui ensuite retourne se poster au bar…. A attendre quoi ? Il ne comprend pas, il est intrigué.
« N’est-ce pas agréable ? », lui-ai-je dit.
« Si, si, je suis un homme à près tout », a-t-il admis.
J’en retire qu’il faut veiller à son comportement et à la réponse que l’on peut donner à chaque forme de demande. Au risque de se voir enfermée définitivement dans un jugement hâtif.
Mon cavalier attitré est parti pour cause de « chien qui l’attendait dans la voiture ». Et donc depuis au moins trois heures, c’est une pauvre victime collatérale quand le maître veut échapper un peu à son quotidien à la faveur de ces moments d’escapade… Nous nous sommes séparés avec peut-être l’opportunité de se retrouver dans les jours à venir.
Alors que nous venions de nous quitter et que je me trouvais encore sur la piste de danse, l’Espagnol de la semaine dernière est aussitôt venu m’inviter comme s’il m’avait suivi du regard. J’ai accepté de danser deux danses avec lui comme pour ne pas le laisser déçu de m’avoir attendue.
Je m’imagine dans la situation inverse et je n’aime pas être dans le rôle ingrat. Mais ce ne fut pas désagréable, loin de là, puisqu’il m’a dit que j’étais « très gracieuse ».
Un compliment reste doux à entendre en ces lieux où l’on n’attend pas forcément de la sincérité. J’aurai l’occasion de voir maintes histoires qui dérapent vers le « sentimental », de façon voulue ou pas. Enfin, de voir, disons plutôt de déduire. Parce que, en venant souvent, et en voyant le même danser avec la même, en regardant les gestes plutôt rapprochés, on peut légitimement penser qu’un couple s’est formé.
Certains viennent même spécifiquement pour cela. La danse qu’ils pratiquent avec plus ou moins de bonheur n’est que le prétexte, un moyen d’approche qui peut s’avérer très efficace de tenir dans ses bras une femme totalement inconnue la minute qui précédait le début de la danse.
Un cavalier m’avait d’ailleurs dit un jour : « Vous vous rendez compte, je vous tiens dans mes bras alors que jamais je ne vous aurais abordée dans la rue, ne serait-ce que pour vous adresser la parole ? Sinon, c’était au risque de recevoir une gifle. Alors que là, votre visage est tout près du mien et je vous tiens dans mes bras ».
Cette remarque très juste m’avait troublée… On se lance sur la piste de danse avec une spontanéité insoupçonnée en d’autres lieux et qui confine à l’inconscience quand on découvre a posteriori les conséquences possibles.
Un après-midi, j’ai été très intriguée par la présence d’une femme qui évoluait sur la piste, plus qu’elle ne dansait, face à l’orchestre juste devant. Sa gestuelle était la même, quelle que soit le rythme de la musique. Impossible de ne pas la voir. Etait-ce un choix de sa part ou avait-elle fini par en prendre son parti puisque personne ne l’invitait jamais ? Je l’ai regardée. Je vois une brune et le genre de femme plutôt pulpeuse qui, a priori, devrait plaire à ces messieurs. Alors pourquoi est-elle seule au point de se donner ainsi en spectacle ? J’aurais la tentation de prêter mon cavalier pour que cesse ce spectacle pathétique et dégradant.
Les malheureux et les mal-assortis se rencontrent aussi chez les hommes.
Je pense à Bernard, ce cadre commercial, à quelque mois de la retraite de son activité et que j’ai rencontré en ces lieux.
Sportif, très bon danseur et ça se voit puisqu’il marche un peu comme il danse d’ailleurs. Nous avons abondamment ri en échangeant des propos légers et empreints de beaucoup d’humour.
Ça ne pouvait que coller entre nous. Il m’a rapidement dit qu’avec sa femme « on n’a plus rien à se dire. On s’engueule tout le temps. Je suis censé être au billard. J’ai bien pris soin de me constituer une activité hors de mon travail. Ça me servira aussi quand je ne travaillerai plus ».
Dur, dur. J’imagine l’ambiance au foyer. Je me figure cet homme qui me renvoie l’image exactement contraire en ce moment de quelqu’un qui plaisante, qui bouge, qui vit intensément l’instant présent, qui rentre complètement dans un processus de séduction. Celui qu’il a dû être avec sa femme à un moment de sa vie.
C’est hallucinant et déroutant de penser qu’il peut devenir complètement indifférent à la femme avec laquelle il partage en fait son existence et qu’il cherche clairement à fuir. C’est en dehors de son foyer dans lequel il passe pourtant le plus clair de temps, que paradoxalement il se réalise.
Cet après-midi, je suis tranquillement assise sur la banquette, apprêtée dans ma petite robe seyante juste ce qu’il faut, sans jamais tomber dans le côté aguicheur.
Un homme arrive par ma droite, tout sourire, et m’invite.
Le sourire est très engageant et rend toujours d’emblée la personne plus sympathique.
J’accepte donc volontiers et nous voilà partis pour une série de danses sans fin, rétro, rock…
Nous nous accordons à la perfection jusqu’au moment de la fermeture de l’établissement. J’apprendrai que mon cavalier est directeur commercial dans une société qui a son siège en Suisse. Il habite à la frontière française et vient de temps à autre à Paris pour raisons professionnelles.
La cinquantaine plutôt sportive, bon danseur et de l’humour. Notre relation s’annonce donc plutôt bien, sous le signe de la décontraction. Au moment de la séparation, nous échangeons nos coordonnées. Et c’est lui qui m’appelle depuis Genève : « Bonjour, c’est le Petit Suisse ! ».
Il sait tirer parti de sa taille plutôt moyenne.
Et puis, au fil de nos après-midis de danse, notre relation autour de la danse n’a pas survécu à la canicule de l’été 2003. Elle a complètement fondu dans ce dancing sans climatisation.
Me voilà sur la piste à danser avec un homme que je sais bon danseur, mais sans plus.
La danse se termine et, alors que je m’apprête à quitter la piste, un homme plutôt grand prononce la formule magique « Vous dansez ? ».
Oui, bien sûr, encore et toujours. C’est une valse. Tout en dansant, nous parlons beaucoup. Plutôt lui, d’ailleurs. Les danses s’enchaînent les unes aux autres. Pendant les pauses que nous nous octroyons, il s’installe près de moi et continue à parler beaucoup de lui, son ex-activité professionnelle, ses voyages, sans que j’aie à demander quoi que ce soit. Ma capacité d’écoute se vérifie encore…
Au moment de partir, il griffonne son numéro de téléphone sur un petit bout de papier. D’ailleurs, sur le comptoir du vestiaire, il y a le kit tout prêt pour le cas où, stylo et morceaux de papier pour ne pas se laisser prendre au dépourvu. La direction a tout prévu…
Il s’appelle Daniel. Nous nous quittons devant le dancing, prenant la direction opposée. Visiblement, il a du mal à s’en aller puisqu’il s’éloigne presque à reculons.
Je l’appelle quelques jours plus tard, curieuse de voir comment les choses allaient évoluer de part et d’autre et nous nous sommes revus.
Il m’a avoué que, lorsque je l’ai appelé (il n’avait pas mes coordonnées), il était « fou de bonheur ! », que, lorsque nous nous sommes séparés, il « s’est senti tout seul ».
S’il donne, au fil de nos rencontres, des signes de s’intéresser de très près à moi, la réciproque n’est pas vraie. La raison n’a pas sa place ici et il faudrait partir sur le terrain psy…
Je fuis les histoires « cache-solitude ». La perfection sinon rien. Je risque d’attendre longtemps.
Pour l’heure, je continue à fréquenter ces salles obscures où il se passe je ne sais quoi d’indéfini, qui rend ceux et celles qui les fréquentent comme empreints d’un peu de magie, voire séduisants parfois.
C’est en tout cas comme cela que je les vois, quitte à être déçue deux ou trois danses plus tard mais je ne le sais pas encore, le temps que le rêve ait pu exister l’espace d’un très court instant.
Dimanche jour de Pâques.
Je décide de casser la routine courses-ménage en allant danser.
Je ne vais à pas à l’endroit où se produit un orchestre, de peur de trouver une foule innombrable qui empêche de danser. Je retourne au lieu de prédilection de mes débuts de danseuse assidue.
Il y a tout de même du monde, ceux qui ne sont pas partis en ce week-end pascal, les irréductibles comme moi qui préfèrent venir danser.
Dans quel état d’esprit serai-je en fin d’après-midi ? Déçue ? Pleine d’espoir avec l’imagination qui commence à déraper ? Flattée d’avoir plu même si la réciproque ne s’est pas vérifiée ? C’est toujours très agréable de plaire et chacun vient ici, en fait, pour mesurer son pouvoir de séduction.
L’après-midi s’annonce mal. Je ne suis pas invitée pendant les premières danses. J’ai le temps d’évaluer la gente masculine. Plutôt ringarde, veillotte, et certains paraissent à peine propres sur eux. Du genre à avoir choisi entre les programmes TV de l’après-midi et ici, comme me l’avait dit un jour un monsieur « Je suis venu parce qu’il n’y avait rien d’intéressant à la télé ». Même pas Derrick ?
Réflexion faite, j’aurais peut-être dû rester à effectuer mes tâches ménagères au lieu de chercher à fabriquer du rêve à tout prix.
Je suis assise et, de part et d’autre, il y a d’autres femmes qui attendent, l’air a priori détaché.
Elles sont donc installées en rang d’oignon et les hommes arpentent les allées en jetant un coup d’œil vif, en biais, l’air de rien, à la recherche de leur future proie comme à la foire aux bestiaux.
Ce sont ceux qui ne veulent pas danser « gratuitement » et qui envisagent la danse comme un investissement. Ils prêtent de leur temps, et parfois de leur technique parce qu’ils ne savent pas toujours danser, mais à charge de drague ostensible et plus si affinités.
Parlant de ce comportement, un cavalier m’avait dit « danser utile », ce qui est lourd de sens et fin comme du gros sel.
J’enrage de voir qu’ils ne prêtent pas plus de subtilité et de respect à la gente féminine, qu’ils n’imaginent pas une seconde que la plupart d’entre nous ne sont pas dupes de ce jeu.
La clientèle du dimanche est sensiblement différente de celle de la semaine. Les femmes paraissent plus jeunes, bien que j’aie déjà repéré les laissées pour compte d’habitude.
Comme celle qui reste debout au bord de la piste, pour être sûre d’être vue.
Pourtant, impossible de l’ignorer à voir ses formes généreuses dans un tailleur rouge vermillon, dont la jupe laisse bien voir les genoux. Et le détail qui change tout : elle porte des escarpins à talons très hauts dont la couleur est exactement assortie à celle du tailleur !
Je l’imagine en train de faire ses achats, partir à la recherche des chaussures avec la même couleur que le vêtement. J’imagine sa joie de les avoir trouvées. Plus rien ne devrait donc s’opposer à ce qu’elle fasse la rencontre décisive qui va changer sa vie.
Eh bien, si, justement, il y a semble-t-il des obstacles puisque je l’ai vue toujours à son poste stratégique qu’elle a quitté seulement au moment des séries de disco pour se rendre sur la piste, séries que je soupçonne exister seulement pour les oublié(e)s de service. Lors de ces instants de grâce, le DJ a pris soin de leur faire toucher du bout des doigts le monde du rêve qu’ils n’ont pas abordé de plain-pied.
Je relève presque toujours la présence de ce genre de clientèle, des femmes pour la plupart, qui mettent pourtant tout en œuvre et qui ratent complètement le but recherché.
C’est sans doute inconsciemment pour éviter de faire partie des oubliées du jour que j’accepte la première invitation, sans trop regarder le look de celui qui invite.
Un jour, une dame habituée m’avait dit que nous sommes toujours observées par tous ces messieurs et que, si une femme refuse une danse, elle ne sera pas invitée par d’autres alors même que les cavaliers potentiels ne se connaissent absolument pas. C’est une espèce de loi draconienne tacite, machiste, décrétée par on ne sait qui mais qui a bien cours comme je l’ai constaté maintes fois.
Il y a une autre loi tout aussi impitoyable et qui veut que ce soit l’homme qui invite et la femme qui attend de l’être, ce qui la rend très vulnérable et la met en concurrence avec ses congénères.
Le cavalier potentiel fait son choix selon des critères bien à lui et, lorsque l’invitation tombe, la femme se sent forcément flattée puisqu’elle a été choisie elle plutôt que sa voisine.
Intriguée par ce jeu dont je ne saisissais pas les règles, j’ai fait mon sondage auprès de ces messieurs pour savoir ce qui les guidait avant d’inviter. C’est l’apparence essentiellement physique qui fera le choix en premier, puis, en critère numéro deux, ils jugent d’après le spectacle donné à son insu par la dame alors qu’elle dansait auparavant avec d’autres. Oui mais qu’advient-t-il de celle qui n’est pas invitée ?
Et c’est donc ainsi que l’on fabrique les « laissées-pour-compte »…
Le corollaire de ce « système » bien huilé est que les danseurs qui ne viennent que pour « danser utile » arrivent généralement vers 18 heures, une heure avant la fermeture, et c’est à cela qu’on les reconnait. Ils repèrent donc celles qui ne sont pas en mains. Elles ne sont pas difficiles à trouver. Ce sont celles qui attendent, figées sur la banquette. Sans se donner la peine de dévoiler le grand jeu, ils n’ont plus qu’à cueillir le fruit mûr à souhait tant elles sont lassées d’avoir espéré le cavalier depuis le début de l’après-midi. Et miraculeusement, les couples, qui ne dureront que ce que vivent les roses, se forment pour ensuite partir ensemble à l’heure de la fermeture.
Si je ne suis a priori pas très regardante au moment de l’invitation, je développe ensuite « sur le terrain » mon argumentation pour et contre. J’évalue au rythme de l’évolution de la danse le profil psychologique de mon partenaire tout en captant des détails sur le physique, bien que j’attache plus d’importance à l’allure générale, à la façon de s’exprimer, d’aborder le pas de danse tout simplement.
Celui par exemple qui danse de façon rigide, méthodique, sans aucune grâce ni un soupçon de sensualité ne pourra en aucun cas me faire partager un moment de plaisir, quel que soit son physique par ailleurs.
Ce jour-là, le « premier venu » fut un homme de ma taille à peu près, et je ne suis pas grande, de l’espèce ringard de chez ringard, c’est-à-dire le costume de couleur beigeasse plutôt fatigué, les chaussures à peine nettoyées, l’allure générale pas « clean » du tout, vue de l’extérieur.
L’intérieur parait tout aussi poussiéreux, avec un manque de fantaisie criant. J’accorde tout de même le bénéfice du doute pour ne pas asséner un jugement péremptoire et sans appel. J’accepte quelques danses.
Pendant que nous dansons, nous échangeons des propos sur la technique de la danse en général, et du rock en particulier qui est celle que je préfère. Il me donne la réponse qui va bien avec le personnage : « Je ne danse qu’avec une personne que je connais. Je veux être sûr que l’on s’accorde. Je regarderai comment vous dansez et ensuite…. ».
Je lui réponds que, lorsque l’on sait danser, c’est-à-dire en accord parfait avec le rythme musical, peu importe le ou la partenaire. J’ai ajouté qu’à force de prendre des cours de danse, ce qu’il m’a dit faire, on risque de rester prisonnier de la théorie et paralysé lors de la pratique.
Lorsqu’arrive la série des rocks que nous ne ferons donc pas ensemble, je suis invitée par un monsieur qui danse à la perfection, qui sait parfaitement me guider et que je ne connaissais pas du tout, la démonstration exacte de ce que je venais de dire.
Ce fut un intermède heureux mais revoilà le cavalier à la triste figure.
Mon jugement premier le concernant ne fait que se confirmer : notre homme est ennuyeux au possible et cherche de toute évidence à se caser.
« Vous avez quel âge ? » me questionne-t-il ? Je ne réponds pas directement ou par un « Quelle importance ! Je ne vous ai pas demandé le vôtre. »
« Vous avez raison », me dit-il. Mais il récidive dans le registre « investigations ».
« Vous êtes là et votre mari vous attend peut-être ? ».
Je lui jette un regard noir et lui dis « Je vous pensais plus subtil ! ».
Plus subtil oui parce qu’il me dit qu’il est professeur à la retraite.
Il me dit aussi qu’il s’ennuie. Moi aussi, je m’ennuie et j’arrive à peine dans votre vie.
A chaque pause, il reste collé en me suivant de près.
Je rejoins ma place assise et il s’assoit donc près de moi, les bras croisés comme à l’école, plutôt mal dans sa peau. L’image qu’il dégage n’est pas des plus reluisantes et la question qui me taraude est « comment s’en débarrasser ? ».
C’est lui qui, sans le savoir, va me tendre la perche.
« Cela vous plairait que l’on se revoit pour des balades sur les quais ? » me demande-t-il. (J’aimerais mais pas avec vous)
« C’est-à-dire que, quand j’ai le temps, je préfère venir danser ».
« Mais vous aimeriez que l’on se revoit ? »
« Je viens ici pour danser et je ne cherche pas spécialement autre chose » (en tout cas pas avec vous)
Il encaisse la réponse et, après l’avoir décryptée, analysée et comprise, il ajoute :
« Ça vous ennuie si je danse avec quelqu’un d’autre ? »
Enfin ! Je l’aurais embrassé ! C’est vrai que, même en cherchant, je ne lui trouve aucun point d’attirance. Il a l’air triste, sans odeur ni saveur, le genre de personne de laquelle il ne se dégage rien.
Bref, exactement ce qu’il ne me faut pas. Les boléros s’enchaînent. Alors, qu’est-ce que tu attends pour te lever ? Puis les paso-doble. Je le pousse encore « Vous pouvez inviter quelqu’un d’autre vous savez ! ». Il a compris !! Il se lève, part vers de nouvelles aventures. Et moi aussi.
Mon rocker de tout à l’heure revient m’inviter et ce fut enfin le moment agréable que j’étais venue vivre.
Il a de la poigne, sait parfaitement guider et me retenir quand je dévie de la trajectoire.
Puis, ce sont les tangos. Alors que je m’apprête à quitter la piste, il me demande si j’ai « quelqu’un pour le tango ». Non personne ici et maintenant qui soit capable de me faire vibrer.
Nous avons donc continué. Et ce fut une merveille de danse. Un tango qui n’avait rien de classique et de répétitif et pourtant je le suivais parfaitement dans ce qu’il attendait de moi. L’osmose…. L’accord parfait sans avoir à se parler, la danse exactement comme je la conçois !
La fin de la série s’annonce et c’est le début des danses « tout seul » ou à deux genre merengue des îles qui satisfait un peu tout le monde. Je retourne m’asseoir et lui est resté sur la piste d’où il me fait signe. Je lui indique que je dois partir.
« Vous partirez après ! », me rétorque-t-il en me prenant dans ses bras pour danser.
« Vous êtes toujours aussi directif ?
— Oui, et c’est pour ça que je suis tout seul ! » me dit-il.
Bon ! la réplique me plait. Et je note qu’il a pris soin de mettre une cravate sans avoir l’air trop guindé. Et, deuxième bon point, en fin d’après-midi après avoir dansé sans arrêt, il ne sent pas la transpiration ! C’est peut-être un détail pour vous, mais pas pour moi.
J’ajoute : « Vous savez tout de même changer d’avis si on vous démontre que vous avez tort ? »
« Je peux être con mais pas borné… » conclut-il.
Nous nous séparons avec l’intention de se revoir la semaine d’après, ici même.
Ce fut un bel après-midi, en vérité.
Le dimanche suivant arrive, je suis là…. Heureuse à l’idée de revivre les mêmes émotions, mais il ne viendra pas. J’ai été un peu déçue, il faut le reconnaître.
Mais bon, faisons contre mauvaise fortune bon cœur.
Il y a beaucoup de monde. J’accepte et je refuse les invitations selon celui qui se présente. L’un d’entre eux à qui j’ai répondu par la négative me dit : « Je ne suis pas assez beau pour vous ? ».
Non, je venais simplement de faire une série de rocks et j’avais besoin de souffler. (mais il est vrai qu’il avait un physique particulier).
Au final, j’ai passé l’après-midi à danser, et y compris les rocks qui restent la danse la plus compliquée pour trouver le cavalier adéquat quand on arrive en terrain inconnu. Les hommes m’ont en effet confié qu’ils hésitent toujours à inviter sur cette danse une femme dont ils ignorent les performances artistiques en la matière.
J’en ai d’ailleurs fait les frais. J’ai accepté la première série de cette danse avec un inconnu mais nous avons rapidement décidé d’arrêter parce que, en toute objectivité, c’est lui qui n’assurait pas.
Les séries de rock qui ont suivi se sont passées avec deux cavaliers différents, mais comme il s’agissait de bons danseurs, ce fut bien. Si je n’ai pas vécu les émotions attendues, je ne me suis pas ennuyée non plus.
Des petits tracas de santé m’obligent à ranger mes chaussures à petits talons pour quelques semaines. Je reviendrai pour savoir si le taciturne au chien m’aura cherchée.
Me revoilà alors qu’il aurait été plus raisonnable de rester au repos. Mais l’envie de me replonger dans cette ambiance a pris nettement le dessus. Mes problèmes de santé d’ordre purement mécanique affectent ma façon de me mouvoir et donc de danser. Mais je suis tout de même là, dans ce lieu où il est possible de s’ennuyer à mourir comme de passer un excellent moment.
Je reste d’abord prudente et je prends place sur un pouf, légèrement en retrait. Un tour d’horizon par le regard et je ne vois pas le taciturne escompté. Mais chaque visite ici est une aventure renouvelée.
Je repère la clientèle féminine habituelle. Parmi elle, ces femmes qui jouent leur va-tout lors de ces après-midis, boudinées dans des tenues provocantes et vulgaires, trop courtes, trop serrées, trop voyantes, trop mal assorties, trop tout… Triste spectacle. Et visiblement, je ne suis pas la seule à le penser.
Un homme assis derrière moi a dû lire dans mes pensées. Il me tapote sur le bras et m’interpelle d’un : « Regardez-moi ça ! A quoi ça ressemble ? Ces veillasses ! (je ne connaissais pas le terme). Ce sont les rescapées de la canicule de l’an dernier ! Vulgaires ! Vous avez vu comme elle s’assoit celle-là ? ».
Je suis son regard. Il est vrai qu’elle avait les jambes plutôt écartées, avec une jupe très courte sur des grosses cuisses habillées d’un collant à gros pois…
Et mon interlocuteur de continuer : « On devrait les envoyer au front en Irak pour les soldats américains ! ».
Devant ma réaction de surprise à cette réflexion extrême, et d’ajouter « Voilà, vous êtes parfaite. Pas de bijoux, pas de montre, simple, la classe. Il n’est pas nécessaire d’en faire trop ».
Je le remercie de ses propos, lui expliquant que tous les goûts sont dans la nature et que, si ces dames s’accoutrent de la sorte, c’est peut-être que cela répond à une certaine demande masculine.
Il ajoute avec une certaine gouaille que je suis « la plus classe de la boîte », avec son smoking, son nœud papillon et son profil à la Fernand Ledoux (référence pour cinéphiles).
Nous échangeons quelques propos du genre puis il disparait comme il était venu. C’est la loi du genre qui veut que les contacts débouchent parfois sur absolument rien. Mais cela n’enlève rien à leur qualité.
Je serai invitée par quelques danseurs mais sans que cela procure d’émotion particulière.
Puis mon râleur du début vient m’inviter et m’a encore gratifiée d’un compliment du genre « Vous avez de la personnalité », « vous n’êtes pas belle mais vous avez du charme ».
Comment dites-vous ? Est-ce un compliment entre deux méchancetés sur les uns et les autres, à telle enseigne que je lui demande s’il était vraiment venu pour danser ?
Il a placé quelques remarques sur les uns plus intelligents que les autres parce que plus riches, élite dont il fait partie à n’en pas douter.
Je lui ai demandé si avoir de l’argent était forcément signe d’intelligence. Vexé peut-être ? Voilà, fin de l’entrevue alors que je doute fort qu’il y ait une prochaine fois.
Dommage parce que nous avions au moins en commun d’observer ce qui se passe alentour et d’en tirer certaines réflexions.
Ainsi, alors que débutait une série de slows, j’ai fait la remarque suivante : « Tiens, voilà l’heure des vautours ! ».
Il a réagi immédiatement et, en sortant un petit carnet qu’il avait sur lui, il dit « L’heure des vautours, voilà une remarque intéressante ! C’est exactement cela, je vais la noter. J’ai sur moi un petit carnet et je note toutes les réflexions que je peux faire au hasard des jours ».
Comme moi en fait…
Puis s’est présenté un homme pas très grand pour un tango. Plutôt bon danseur. Nous avons rapidement échangé des propos et dansé plusieurs fois ensemble. L’alchimie semble se faire sans que l’on comprenne trop pourquoi autour des sujets comme le travail, les loisirs, les vacances.
Il me dit qu’il essaie d’apprendre la valse à sa fille qui va se marier et il est de tradition qu’elle ouvre le bal avec son père sur cette danse.
« Il y a du boulot », me dit-il, alors que nous étions justement en train d’en danser une.
Son rêve est de partir en Autriche, à Vienne, pour valser en smoking. Beau rêve qui montre qu’il aime danser et c’est bon signe.
Malgré mes jambes fragilisées par l’intervention chirurgicale, j’ai dansé le rock en guise d’exercice de rééducation.
Me demandant ce que j’avais aux genoux, je lui ai répondu que j’avais été opérée du ménisque pour ne pas entrer dans le détail.
« Ah bon ? Vous jouez au foot ? C’est ce qui arrive quand on pratique ce sport. »
« Non et ne cherchez pas à me faire entrer dans une case. Il n’y a pas de place pour moi ».
Ce monsieur est Ingénieur et dit avoir inventé et déposé des brevets de fabrication dans le domaine de l’agro-alimentaire, et notamment les pâtes à gâteaux liquides prêtes à cuire.
Je lui ai dit que je ne fais pas partie de sa clientèle, préférant choisir moi-même mes ingrédients.
Pas de case pour moi non plus ici, ai-je dit.
« C’est plutôt pas mal l’originalité », a-t-il conclu.
Il m’a demandé quand je compte revenir.
« Peut-être lundi prochain, rien de sûr.
« Je viendrai quand même. Et le dimanche ?
« Peut-être aussi. Je ne sais pas à l’avance. Ça se décide un peu au dernier moment.
« Je comprends, me répond-t-il. Je viendrai aussi dimanche. Et demain lundi ?
« Non, je ne peux pas.
« Dommage, si vous étiez venue, je serais venu aussi ».
Avant de partir, je lui ai souhaité une bonne fin d’après-midi.
« Ce sera difficile de trouver une cavalière aussi charmante que vous » ajoute-t-il dans un sourire.
Ce compliment résonne agréablement à mon oreille et m’accompagne jusqu’à la sortie.
Le dimanche suivant. Il y a beaucoup de monde. C’est une affaire qui roule assurément et qui génère un chiffre d’affaires certain comme pour toutes les drogues. Les accros répondent toujours présents.
Côté clientèle, être là, c’est aussi une manière de tirer profit de sa solitude, sans montrer une seconde que l’on peut en souffrir. Et bien au contraire, il est interdit de montrer son mal-être. Comme dans la chanson de Piaf « Les femmes qui font la gueule, les hommes n’en veulent pas »
Je cherche du regard Monsieur l’Ingénieur, comme dans le film « L’Etoile du Nord » avec Philippe Noiret dans le rôle. Cette autre référence ne parlera qu’aux cinéphiles ou à la clientèle cible des thés dansants.
Pas d’ingénieur en vue pour l’instant.
Un coup d’œil sur la clientèle révèle le même lot de personnes plus ou moins mal fagotées, fardées, décolorées. La couleur de cheveux largement dominante est le blond et il faut donc en conclure que c’est sûre ment celle qui plait davantage à ces messieurs. Je ne suis pas blonde, mes chances sont donc bien minces.
Je vois encore que ce sont essentiellement les femmes qui font des efforts pour se présenter, pensent-elles, au mieux de leur apparence physique. Même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de l’énergie fournie, il faut reconnaître que certaines font preuve d’élégance en oubliant les dorures et paillettes en tout genre que d’autres pensent indispensables en ces lieux.
On ne peut pas en dire autant des hommes dont certains se présentent « brut de décoffrage » et l’on a aucune peine à les imaginer dans leur jardin quelques heures auparavant à manier la bêche.
Pour eux, le jardin n’a rien de secret.
Mais la règle du jeu me parait bien inéquitable entre les deux sexes.
Faut-il que ceux-là soient sûrs de leur charme, tout de même ! Ou alors, ils comptent sur la loi de l’offre et de la demande qui joue, pensent-ils, en leur faveur…
J’accepte une première invitation sur une série de valses et mon cavalier est bon danseur. Je le lui dis et il me répond que, lorsqu’il danse avec sa femme, il fait exprès de lui marcher sur les pieds pour qu’elle ne soupçonne qu’il est habitué de ces lieux, censé qu’il est d’être occupé à une activité plus « normale » quand ils ne sont pas ensemble.
La valse, comme le rock, demande de la technicité que tout le monde ne possède pas. Et c’est pour cela que les cavaliers se raréfient quand il faut évoluer sur ces rythmes.
Puis une autre personne se présente pour la série des tangos. C’est un autre topo puisque mon cavalier ne sait pas vraiment faire. C’est plutôt du bricolage mais dans le rythme cependant.
Il me demande si je suis Française.
« Quelle importance ? », lui ai-je répondu.
Je lui demande s’il est Turc. Bingo. C’est juste son fort accent qui le rappelle. Je finis par lui demander d’arrêter la danse tant son niveau est mauvais. Notre échange n’a rien d’agréable pour moi.
Quand un cavalier potentiel se présente, la plupart du temps j’accepte l’invitation parce que je suppose a priori que celui qui invite sait danser. Ce n’est malheureusement pas toujours aussi logique. Et lorsque la qualité n’est pas au rendez-vous, je ne vois pas pourquoi je ne m’accorderai pas la possibilité de stopper le calvaire. Je le fais sans vexer en utilisant la formule du genre « Je crois que nous ne dansons pas exactement de la même manière et il vaut mieux arrêter ». Mais je ne vois pas au nom de quoi je m’infligerai cette épreuve.
L’Ingénieur arrive et me sort de cet ennui.
« Je vous cherchais » me dit-il.
Nous échangeons une bise sur chaque joue, comme de vieux amis alors que je ne connais pas son prénom, ni lui le mien.
Nous prenons de nos nouvelles pour la semaine qui vient de s’écouler, toujours comme le feraient de vieilles connaissances.
Puis commence réellement le processus pour lequel nous sommes venus : la danse.
Nous enchaînons les figures en accord avec la musique qui se présente, tout en continuant à échanger sur le travail, les loisirs, les enfants…
Les pauses nous sont accordées avec les séries disco que nous ne pratiquons pas ni l’un ni l’autre.
Au moment du départ, il m’indique qu’avec ses amis, dont il m’en a présenté un, ils ont coutume de finir la soirée au restaurant et il me demande si je veux me joindre à eux.
Non, je dois rentrer, une autre fois.
Il me raccompagne au vestiaire et me demande de lui téléphoner si, d’aventure, je pense revenir la semaine prochaine.
Il me tend sa carte et je vois son prénom : Roland.
Il a donc attendu plusieurs rencontres entre nous avant de distribuer sa carte et c’est appréciable.
Parce que j’en ai vu certains qui avaient des petits papiers en nombre, juste là dans leur poche, tout prêts à être distribués rapidement dès la première danse et pour le cas où la cavalière plait un peu. Oui, ce ne sont pas des cartes de visite, mais des carrés découpés et en plusieurs exemplaires sur lesquels figurent nom — le plus souvent le seul prénom — et numéro de portable. J’imagine la personne en train de les préparer en série sur un coin de la table de la cuisine… ça casse un peu l’image glamour. Quand ce sont des cartes de visite, il s’agit de cartes obsolètes recyclées au dos desquelles sont portées les coordonnées.
Pas question de trop investir à ce stade de la relation. Ça augure mal du reste…
Pour la semaine d’après, je décide de changer de lieu et d’aller sentir une autre ambiance.
Mal m’en a pris a priori puisque je suis invitée certes, mais par des personnes desquelles il ne se dégage aucun humour ni échanges intéressants malgré les efforts que j’ai pu faire pour amorcer le processus.
Le point positif de l’après-midi est dû à la présence d’un cavalier avec lequel j’ai déjà dansé et qui entend prendre ses distances avec ces dames. Il est venu me saluer et nous avons discuté, surtout lui en fait, des derniers évènements qui ont traversé sa vie. Rien d’excitant, si ce n’est le fait qu’il indique avoir un penchant artiste qu’il exerce par la sculpture à partir de photographies. « Et surtout les corps de femmes », précise-t-il, « parce que j’aime ce qui est beau, et les femmes en particulier ».
C’est sans doute pour cela qu’il vient me voir, n’est-ce pas ?
Il n’a pourtant rien d’un dragueur et il fait même preuve d’éducation, ce qui ne gâche rien. Je n’en saurai pas plus sur ce personnage mystère.
Le profil du dragueur se cache derrière le cavalier suivant qui m’invite pour une série de slows.
Il a le visage fatigué mais les cheveux teints cependant qui tranchent crûment et ne font qu’accentuer l’âge qu’il cherche à cacher. Le chewinggum à la bouche machouillé avec frénésie est peut-être destiné à lui donner de la contenance. Cela me dérange mais je ne m’en suis aperçue qu’une fois sur la piste.
La danse à peine ébauchée et après l’échange des premières paroles banales, il lâche ma main droite et pose la sienne sur ma taille. Je lui pose la main en position normale de danse et lui précise que je préfère ainsi « pour mon équilibre ». Toujours ce souci de ménager l’autre.
La réponse ne le satisfait qu’à moitié puisqu’il me répond en riant qu’il aurait plutôt envisagé cela pour un tango.
Il ne s’avoue pas vaincu pour autant puisque, peu de temps après, il récidive en approchant sa tête de la mienne, que je recule aussitôt, en lui demandant naïvement s’il danse toujours de cette façon. Nouvel épisode de rires de sa part. Il justifie son comportement par la nécessité, d’après lui, de « communiquer ». Dans l’esprit de certains, les femmes sont toujours d’éternelles gourdes.
Je m’adapte donc au personnage et je lui réponds que la communication passe, selon moi, d’abord par la parole. Nouvel éclat de rires (décidément, je l’aurais amusé), et de poser de nouveau sa tête contre la mienne ! Dans le genre « lourd », je voudrais le patriarche. Heureusement la danse se termine. Je le verrai avec une partenaire différente à chaque fois. J’en déduis que ma réaction de rejet n’a rien d’atypique. Lui, opiniâtre, continue sa quête. Il finira bien par trouver, tant certaines femmes sont malheureusement prêtes à renoncer à leurs propres aspirations pour ne pas rester seules.
Et ce genre de personnage en joue, bien sûr.
Mon absence d’idées préconçues sur le cavalier idéal fait que j’accepte facilement les invitations à danser. La surprise peut être au rendez-vous, même si le personnage a plutôt une apparence physique dévalorisée. Je fais, pour ma part, des efforts de présentation, mais soit.
Ainsi est venu me chercher un homme en chemise à carreaux genre « Vieux Campeur », sans cravate évidemment, pantalon et chaussures à l’avenant.
La première danse fut une valse. C’est plutôt bon signe qu’il vienne m’inviter sur cette danse qui demande un peu de savoir-faire. Il est revenu systématiquement me chercher et j’ai accepté pour rester correcte envers lui, même si je regrette mon excès de courtoisie qui m’oblige à passer l’après-midi avec une personne qui ne m’intéresse pas.
Je fais le parallèle avec les hommes qui ne s’embarrassent pas d’autant de précautions. L’un d’eux qui souhaitait que la danse entre nous évolue sur un plan plus personnel et que je le refusais, insistait en me disant que « l’on pouvait s’arranger à l’amiable ». Voilà un contexte auquel n’ont pas pensé les juristes de tout poil ! Quand ceux qui invitent s’aperçoivent qu’ils ont fait un choix malheureux, ils ne reviennent pas une deuxième fois ou alors ils optent pour la solution plus radicale et plus rapide de « planter » leur cavalière en pleine piste au beau milieu de la danse.
La cerise sur le gâteau avec mon « vieux campeur » a été lorsque j’ai remarqué, alors que nous dansions, une sorte de grosse pochette accrochée à sa ceinture. Je lui ai demandé s’il transportait avec lui son central téléphonique.
« Non, me répond-t-il, ce sont mes clefs, appartement, voiture, et portefeuille ». Tout pour plaire !
Ce qui m’a donné l’énergie nécessaire pour décliner son invitation à la série de slows qui a suivi. Il a fini par comprendre que c’était chacun sa route.
Vendredi, lendemain de jour férié et jour de pont possible. Peu de personnes seront vraisemblablement présentes sur les pistes de danse, sauf les irréductibles comme moi.
Et ça se confirme à mon arrivée, effectivement je trouve peu de monde.
Et pour la première fois, je vis les moments qui se passent sans invitation ou si peu.
Je regarde alentour. Des femmes en grappes, mais pas seulement. Il y a aussi des hommes qui ont choisi de n’inviter personne. Ambiance…. Que se passe-t-il ? J’envisage même de rebrousser chemin. Les invitations que j’ai acceptées pour ne pas me laisser gagner par la morosité ambiante n’ont hélas pas permis de me transporter dans un monde plus léger où l’ennui n’a pas sa place.
Mes partenaires relevaient de la catégorie « ringard et mauvais danseur ». Le deux en un, quelle chance !
Un homme plus jeune que la moyenne des présents m’avoue ne pas savoir danser mais il m’invite quand même. Je m’aperçois assez vite qu’il a raison. Il me dit aussi venir ici depuis trois mois. Professeur le matin et désœuvré l’après-midi, il n’a pas besoin de s’abîmer au travail. Propriétaire d’appartements, dont il encaisse le loyer, il occupe donc ses moments libres.
Je lui dis qu’avec ce bon plan, il a tout loisir d’apprendre à danser (et de revenir quand il saura faire).
Un dragueur même pas beau pose d’emblée sa main sur ma taille. Alors que je saisis de nouveau sa main pour la remettre à la bonne place, il me plante sur la piste et me tourne le dos. Il ne supporte apparemment pas les échecs. Il ira loin.
Un sexagénaire (ce n’est pas une déduction de ma part mais une information donnée par lui) me confie que sa femme « l’a quitté » depuis un an et demie. Il se positionne donc tout de suite en victime et ce n’est pas bon signe. Il continue en disant que « même si la télé, c’est bien, et que je fais ce que je veux, de temps à autre, j’ai un coup de blues et la solitude me pèse ».
En voilà enfin un qui le reconnait ! Il avoue également « ressortir » de chez lui pour rencontrer quelqu’un. Deuxième aveu, mais je ne dois pas être son genre puisque je ne le reverrai pas.
Le fin du fin de cet après-midi fut incarné en un personnage gros rougeaud, chemise fantaisie pour la circonstance à motif clé de sol en noir et blanc. Faut-il en déduire qu’il aime la musique ? Non, c’est sûrement plus subtil !
Il m’invite donc pour un paso-doble. Soit. J’aime cette danse entraînante, sauf qu’avec lui, c’était un véritable marathon, et tout juste dans le rythme. A chaque fois qu’il voulait me faire tourner, il le faisait plutôt violemment en me saisissant le bras sans signe avant-coureur, alors que, normalement, le cavalier annonce la prochaine passe par un geste que sa partenaire comprend. Mais, cela, c‘est quand on sait danser. Ce fut donc une véritable épreuve physique !
La danse terminée, il est revenu m’inviter pour une biguine. J’ai d’abord refusé puis, devant son insistance, j’ai accepté.
Toucher un gros corps en sueur, le regarder dégouliner de sueur et sourire sur des dents disgracieuses et mal soignées était un véritable plaisir !
La série de rocks s’est annoncée et il a également eu l’occasion de me maltraiter, en me donnant un coup de coude sur le haut de la tête à chaque fois qu’il envisageait une figure un peu compliquée.
Cela se reproduisant plusieurs fois, j’ai dû lui en faire la remarque. Quatre-vingts kilos de délicatesse pour moi toute seule, je suis sûre que toutes les femmes restées en bordure de piste m’envient !
Et comme, bien sûr, il ne s’est pas du tout rendu compte de mon inconfort, il m’a suggéré que « l’on se tutoie tout de suite ». La cause était pour lui entendue.
Au moment de se séparer, il m’a demandé si je revenais le lendemain samedi. Il voulait donc poursuivre l’aventure ! Mais bien sûr, aucun problème. Des moments comme ceux-là ? Mais j’en redemande !
C
