Mon doux foyer - David Angèle-Diniz - E-Book

Mon doux foyer E-Book

David Angèle-Diniz

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Beschreibung

Un gourbi, une maman dépressive, cinq gamins délaissés, puis séparés et confiés à la DDASS. Voilà comment débute mon histoire. Et depuis le placement, je compte chaque jour qui me sépare des week-ends, ou mieux de la sortie définitive. Sans me douter un seul instant que le plus gros des ennuis resterait à venir, et encore moins que j'en viendrais à regretter mes années de foyer. Ce livre raconte ma jeunesse. Une histoire d'amitié, de solitude, de résilience, d'amour d'un fils pour sa mère... en somme, une aventure humaine douce-amère.

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Seitenzahl: 227

Veröffentlichungsjahr: 2022

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À mes parents, ces âmes solitaires.

Je vous aime.

Sommaire

PROLOGUE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

EPILOGUE

PROLOGUE

Le bus qui m'emmenait vers le 119 de la rue de Ménilmontant à Paris, ce jeudi de septembre 1990, l’année de mes neuf ans, semblait glisser sur l'asphalte trempé par la pluie, poursuivant inéluctablement sa course, rugissant et soufflant à chaque reprise de vitesse, comme une bête immense et puissante. Dans son ventre, délimité par des vitres embuées et dégoulinantes de condensation, mon frère et moi, assis l’un à côté de l’autre, regardions silencieusement défiler le paysage urbain. Sur les sièges face à nous, M. Fournier et Mme Renaud, deux assistants sociaux qui nous rendaient régulièrement visite ces dernières années, nous fixaient, respectant notre mutisme et nous adressant de temps à autres des tentatives de sourires qui se voulaient, sans nul doute, pleins de bienveillance, mais emprunts de gêne.

M. Fournier était un homme approchant la cinquantaine, cheveux grisonnants, pantalon velours et sacoche marron en cuir usé, arborant un sourire aux dents déchaussées et tachées par le tabac dont l'odeur l'imprégnait. Mme Renaud était plus âgée que lui. Ses cheveux blancs comme neige, elle avait tout d’une petite mamie à qui on aurait volontiers collé dans la main un yorkshire en gilet au bout d'une laisse. Ces deux-là n'avaient pas de bonnes intentions à notre égard. Maman ne nous l'avait que trop répété : ils finiraient tôt ou tard par nous placer en foyer. C'était leur objectif, aussi illégitime, infondé et injuste fût-il.

Le dernier mot prononcé par Mme Renaud dans l'ascenseur, au sortir des locaux de la police judiciaire, quelques heures auparavant, résonnait dans ma tête : « après-demain ! »

« Après-demain ! », avait-elle affirmé, sourire compatissant aux lèvres, lorsque ma sœur cadette, Magali, 3 ans, lui avait adressé du haut de ses quelques centimètres un « je veux rentrer à la maison ! »

Attendez… quoi ? Après-demain ? Genre pas aujourd'hui, pas demain… après-demain ? samedi… le week-end…

La réalité que mon cerveau s’efforçait de bloquer depuis la sortie du commissariat semblait se frayer doucement un chemin vers ma conscience. Nous étions avec ces deux personnages, dans l'estomac humide et suffocant d'un bus-monstre, séparés de nos trois sœurs et visiblement pas en route vers chez nous.

Une lourde boule d'angoisse faisait son apparition dans ma gorge. J’espérais intérieurement qu'un événement inattendu se produise : un accident de la route, la chute d'une météorite, la fin du monde… n'importe quoi, pourvu que ce maudit bus n'arrive pas à destination. À chaque feu rouge, un super héros, sorti tout droit d'un cartoon et créé de toute pièce par mon imagination, descendait du ciel et se positionnait devant le bus pour empêcher de ses bras puissants qu'il ne poursuive sa route. Mais dès que le feu repassait au vert, le monstre gagnait le combat, et le super héros se faisait éjecter, semelles fumantes pour avoir tenté de freiner l'avancée de son adversaire sur la chaussée goudronnée.

Et finalement, la bête s'immobilisa et nous recracha sur le trottoir, à quelques mètres de notre destination : le Centre Éducatif du 119, rue de Ménilmontant, dans le 20ème, à Paris.

Je me sentais à la fois vide et pris d'une envie irrépressible de faire demi-tour. J'avançais malgré moi, tel un condamné se rendant à l’échafaud, vers un événement tragique et inexorable. Nous sommes entrés par une petite porte métallique incrustée dans un mur à la fois haut et large, s'étirant sur une centaine de mètres. De l'autre côté, une vaste cour s'ouvrait devant nous, composée, à notre gauche, de jeux pour enfants avec un bac à sable et, à droite, d'une étendue de pelouse avec un faux cratère en son centre, lui donnant une allure de très jeune volcan d'Auvergne.

Au milieu de ces deux espaces, face à nous, débutait un chemin qui, quelques mètres plus loin, encerclait un arbre majestueux entouré de souches. Mon frère s'est tourné vers moi, et s'est écrié « Tu as vu ? Y'a des jeux ! », visiblement peu perturbé par ce qui était en train de se produire – ou dans un déni total, ou bien peut-être cherchait-il, résigné, à se réconforter comme il le pouvait – et n'eut en guise de réponse de ma part qu'un sourire timide et crispé.

Derrière l'immense arbre, le chemin reprenait sa course et nous menait droit vers un bâtiment imposant vers lequel nous nous dirigions. Quelques marches à gravir nous séparaient de la lourde porte principale à double battant, au-dessus de laquelle était gravée une croix, accompagnée d'une inscription : « Laissez venir à moi les petits enfants ».

Délaissée, la vie d'un gosse ressemble à la flamme, D'une bougie dans un courant d'air.

Shurik'N “Si j’avais su” – Sad Hill, 1997

CHAPITRE 1

Le camion de la Brigade des Mineurs qui m’emmenait, un peu plus tôt ce jeudi-là, vers cinq heures du matin, aux locaux de garde à vue du 4ème arrondissement, semblait fendre l'air glacé de l'aube automnale. À l’arrière, accompagné de mon frère (Vincent, 11 ans), mes sœurs (Magali, 3 ans ; Delphine, 14 ans ; Sylvie, 16 ans), et de trois agents de police, j’observais, hébété et impuissant, cette situation que je peinais à assimiler.

Delphine, dont les sanglots étaient encore audibles et provoquaient des soubresauts au niveau de sa poitrine, semblait être la seule à comprendre ce qui se tramait. La trajectoire des événements des précédentes années nous conduisait pourtant en toute logique dans les parois métalliques et froides de ce fourgon…

Tout a commencé peut-être lorsque mon institutrice de CP m'a un jour pris à part, juste avant d'entrer dans la classe après la pause déjeuner, pour me demander si j'avais mangé à ma faim, si je ne voulais pas autre chose, une pomme peut-être, ou un bout de pain ? Ma silhouette chétive, mes cheveux emmêlés, mes yeux cernés et mes mains crasseuses, à l'instar de mes vêtements, y étaient sans doute pour quelque chose.

Lorsque j'étais plus jeune encore, aussi loin que je puisse me souvenir, avant même d'entrer en maternelle, ma mère n'en était alors qu'aux prémices de la dépression qui l'a faite sombrer par la suite, la situation n'était pas aussi alarmante, même si nous ne grandissions déjà plus dans un environnement que l'on pourrait qualifier de sain.

L'appartement dans lequel nous vivions était une HLM, située entre les quartiers de Jaurès et Stalingrad, dans un de ces immeubles typiques en briques orange, hauts de six étages, anciennement baptisés HBM (Habitation à Bon Marché), construits entre les années 1920 et 1930. C'était un T3 composé d'un salon, et de deux chambres : une parentale, et une partagée par les quatre premiers enfants de la fratrie : Sylvie, Delphine, Vincent et moi-même.

Papa, ouvrier, émigré portugais ayant fui la dictature de son pays natal, travaillait pour rapporter le salaire familial. Son boulot l’accaparait toute la semaine, dès six heures du matin et jusqu’en début de soirée. Il s’occupait également des courses et cuisinait le soir et les week-ends. Le samedi il s’octroyait une sortie en famille ou entre amis et rentrait parfois tard dans la nuit. Le dimanche, c’était jour de marché, l’occasion de se procurer des aliments et cuisiner des plats portugais puis, l’après-midi, une sortie avec les enfants : balade en forêt, au zoo ou rendre visite à un oncle ou une tante.

Il portait des cheveux mi-longs, fins, lisses et aussi noirs que sa grosse barbe fournie. Son regard était perçant, sévère et inspirait le respect autant que sa carrure trapue. Il était à la fois autoritaire et protecteur, savait imposer le silence avec un seul coup d’œil, parlait peu et ne s'exprimait jamais sur le registre des émotions et des sentiments.

Son amour pour ses enfants ne se manifestait qu’à travers le temps qu’il partageait avec eux, principalement le dimanche, ou l’achat de jouets. Toute autre marque d’affection, qu’elle soit physique ou verbale, était presque inexistante. De rares fois seulement, une main aux larges doigts durs et abimés par le travail manuel passait sur ma tête dans une caresse rassurante.

Et pourtant, cet amour, malgré l’absence d’expression et de manifestations extérieures, n’en demeurait pas moins authentique et indiscutable, je n’en ai aucun doute. Comme ces choses que l’on ressent au fond des tripes et qui se passent bien de preuves et de remises en question.

Maman était mère au foyer. Elle était l'avantdernière enfant d'une fratrie qui en comptait treize, issue d'une famille originaire d'Italie, de Grèce et de Malte. Née en Tunisie, elle était arrivée en France alors qu'elle n'était âgée que de trois ans, accompagnée de sa famille au grand complet, qui cherchait à fuir les attentats perpétrés par la lutte nationaliste et dirigés vers les colons et structures gouvernementales françaises. Elle rencontra papa à l’âge de vingt-et-un ans. Ils se marièrent, et eurent ensemble cinq enfants.

Dans sa jeunesse, elle avait été une très belle femme. Elle avait de grands yeux bleu clair, les cheveux longs, châtain, et des traits fins lui donnant un air de Vanessa Paradis. Les antidépresseurs et autres anxiolytiques divers lui avaient fait prendre bien du poids depuis.

Sa dépression avait pour origine, à en croire les récits familiaux, une jalousie maladive dont elle accablait mon père et qu'elle hérita vraisemblablement de sa propre mère. Elle pleurait souvent, fumait tout autant et se plaignait à longueur de journées de l’absence de papa qui était, selon elle, dans les bras de ses maîtresses, tout en écoutant en boucle sur un vieux tourne-disque de la musique de son époque, Jœ Dassin, Cloclo, et compagnie, s’attardant sur les mélodies les plus tristes qui, aujourd’hui encore, sont de vrais coups de poignard en plein cœur. L’été indien1 n’intégrera jamais ma playlist « Nostalgie » et cette chanson est zappée dès que j’en entends les premières notes.

Comme avec papa, côté affectif, c’était toujours le grand désert. Tout ce qui est nécessaire au développement et à l’équilibre affectif d’un enfant était tout à fait inexistant : mots doux, compliments, encouragements, caresses, câlins, baisers… Rien. Nada.

Sa dépression débuta peu après ma naissance, alors que nous vivions à Alfortville. Notre déménagement dans le 19ème arrondissement de la capitale eut lieu lorsque j'avais à peine un an. Maman commençait alors progressivement à baisser les bras. Sur notre éducation, notre propreté ainsi que celle de l'appartement. Et les choses n'iraient pas en s'améliorant.

À la maison, les rudiments de la politesse étaient quant à eux complètement ignorés. Des mots tels que « Bonjour ; s’il te plait ; merci » étaient totalement absents de notre vocabulaire, à tel point que pour nous, se lever le matin et passer devant les autres sans prononcer un seul mot était tout à fait normal.

L’hygiène, l’ordre et la propreté demeuraient également au fond des oubliettes. En un mot, nous vivions dans un parfait taudis. [Les enfants vivent dans un appartement sans confort] stipulaient de manière simpliste et tellement peu représentative les rapports sociaux.

Malgré leur jeune âge, les visages de mes camarades d’école primaire, réunis autour de moi, avaient exprimé une palette d’expressions allant de la stupéfaction au dégoût quand, dans ma grande naïveté, je leur racontai une partie de cache-cache avec mon frère, au cours de laquelle je me faufilai sous un lit, et y restai caché parmi les moutons de poussière, les mouchoirs, journaux et magazines déchiquetés, les asticots et les cafards.

Je ne suis entré en maternelle qu'à l’âge de 4 ans. Ma mère m’y avait accompagné pour l’inscription un beau matin d’automne. Des feuilles de platane rouges et jaunes gisaient sur le sol, des pigeons parisiens marchaient parmi elles et des cris d'enfants résonnaient dans le lointain. Nous avions été conviés dans le bureau de la Directrice. Un beau et grand bureau avec une bibliothèque en bois, une fenêtre donnant sur la cour de l'école, et un magnifique tapis au sol, sur lequel mon urine s'était répandue. Leur conversation, qui n'avait rien d'intelligible pour moi, était interminable. Maman me tenait par la main, et je me tortillais tout en regardant Madame La Directrice dans les yeux, sachant pertinemment qu'elle voyait l'auréole prendre de l'ampleur dans mon entrecuisse, puis sur son tapis…

J'avoue ne pas me souvenir de la manière dont cet entretien s'était conclu. J'imagine que j'étais loin d'avoir fait la fierté de ma mère.

Toujours est-il qu'il était désormais temps pour moi de quitter le confort du domicile familial pour aller me confronter au dur monde de la collectivité. Jamais vraiment sociabilisé, jamais initié aux activités manuelles ou créatives, toujours livré à moi-même, jouant seul dans mon coin en attendant que mes frère et sœurs ne rentrent de l'école, mes premières années de vie en société furent un véritable fiasco.

Le premier jour, mon frère était hilare. Sur le court trajet entre l'appartement de mes parents et l'école maternelle – que nous effectuions seuls entre frères et sœurs, – il ne cessait de me regarder, pour aussitôt pouffer de rire et commenter : « Ça fait bizarre ! » Et moi, niais, je souriais bêtement, ne me rendant pas compte que dans quelques minutes, ils me laisseraient tous, seul dans un endroit inconnu, sans m'y avoir vraiment préparé.

Après m'avoir brièvement présenté à l'accueil, un petit coucou de la main, et puis… l'angoisse. La solitude. L'incompréhension. Je me suis assis sur un banc en bois, un grand banc orné qui n'était pas sans rappeler le mobilier du bureau de Madame La Directrice – ou les bancs des couloirs du Palais de Justice – et suis resté là, immobile, attendant que les choses se fassent d'elles-mêmes. Que mon frère et mes sœurs reviennent, que ce cauchemar s'arrête. J'étais terrorisé.

Soudain, une cloche a retenti et des flots d'enfants tapageurs se sont déversés de tous côtés dans les couloirs. Trois ou quatre de ces mioches se sont arrêtés devant moi, m'ont regardé fixement dans les yeux en me décochant des coups de pieds dans les tibias au passage, ce qui ne manquait pas de creuser mon désespoir, à mesure que les brûlures provoquées par la pointe de leurs chaussures se faisaient ressentir à travers mon jean. Je suis resté assis, tête dans les épaules, jusqu'à ce que la concierge se décide enfin à me présenter à mon institutrice, Claudine.

Claudine avait été très accueillante et bienveillante envers moi. Un brin de réconfort dans cet univers hostile. Elle m'invita à réaliser une peinture : de grandes feuilles de papier blanc étaient suspendues, devant lesquelles se trouvait une table remplie de pots et de pinceaux en tous genres. Tétanisé par le regard des autres enfants et l'inconnu, je m'étais cantonné à l'utilisation du pot se trouvant le plus proche de ma « toile » : le caca d'oie.

Je me suis alors lancé dans la représentation de petits bonhommes constitués uniquement d'une sphère en guise de corps et de bâtons pour membres ; un genre d'araignée à quatre pattes. Tous uniformes. Seule la position de leurs membres changeait de temps à autre. Soudain, le temps resta suspendu : Claudine s'écria « Regardez ! Regardez tous ce qu'a fait David ! » Silence. Plus un mouvement dans la classe. Elle joignit les mains dans un geste de prière et conclut : « C'est magnifique ! » Un cri d'admiration collective, très peu objectif, s'ensuivit. J'étais soulagé.

Je suis rentré ce soir-là, mon chef d'œuvre sous le bras, enroulé et maintenu par un ruban élastique. Quand Vincent m'a demandé de le lui dévoiler, il me gratifia d'un cri d'émerveillement exagéré au possible, mais qui suffit à me conforter dans mon sentiment de fierté. Finalement, ça valait bien quelques coups de lattes dans les jambes.

La patience et la bienveillance de Claudine se sont bien vite délitées face à ma réticence à participer aux activités quotidiennes, mon manque d’implication, de communication et aux rendus toujours désastreux de mes travaux.

Elle me mettait à l'atelier écriture, je lui rendais, non sans avoir passé plusieurs minutes tétanisé, observant les autres écrire leur prénom en grandes lettres bien courbées, l'équivalent d'un moucheron écrasé au milieu de ma feuille ; elle me mettait à l'atelier tampons, je lui rendais une feuille aussi noire que mes mains.

Le jour de Mardi gras, nous devions fabriquer et peindre nous-mêmes des masques. Attachés au niveau de notre taille, ils nous recouvraient en quasitotalité, seuls des petits bouts de jambes et de bras dépassaient. Deux trous étaient positionnés à hauteur d'yeux pour que nous puissions y voir quelque chose en nous déplaçant et ils avaient des serpentins de couleur en guise de cheveux. En peignant mon masque, qui était supposé être coloré et festif, j'avais tellement imbibé mes pinceaux d'eau, que chaque couleur utilisée dégoulinait, y laissant des coulures verticales qui lui donnèrent une apparence de masque de sorcier africain terrifiant. J'étais plus dans le thème d'Halloween que du carnaval. Dans la rue, lors de notre petit défilé, tous les enfants qui me croisaient lâchaient, bouche grande ouverte et sourcils froncés, un cri d'horreur et de dégoût, cette fois non influencé par l'avis (mensonger) de l'institutrice.

Tout au long de cette première année, le déroulé des journées était sensiblement le même. Aussitôt arrivé le matin, j'allais me réfugier sous le préau, le repère des âmes solitaires, et j'y restais immobile jusqu'à ce que la sonnerie annonçant l'entrée en classe ne retentisse.

Dans la salle de classe, je me prenais des jouets dans la tronche, pendant la récréation, des pointards dans les tibias, y compris par de petites filles aux chaussures vernies. Je n'avais clairement pas la cote.

Je finis par me lier d'amitié avec un garçon habitant dans la même résidence que nous, Yannick, qui avait un défaut d'élocution prononcé et pleurait à la moindre égratignure. Un vaccin, même une semaine après son administration, le faisait hurler à la mort si on avait le malheur d'effleurer l'endroit où la piqûre avait été faite. Mais il parvenait tout de même à intimider quelques-uns de ses camarades et à chourer une petite voiture ci et là. Disons que j'avais été un peu plus tranquille à partir du jour où il était devenu mon copain.

Le midi, je rentrais avec mes frère et sœurs à la maison, où ma mère nous avait préparé notre repas, que nous mangions en regardant les clips sur M6. L'après-midi, dès mon retour en classe, c'était l'heure de la sieste. Je ne dormais absolument jamais. Je restais allongé au sol, droit comme un i, les mains jointes sur le torse. Quand je sentais la présence de Claudine qui se faufilait entre nous pour vérifier que nous dormions, mes paupières se mettaient à trembler, comme pour me trahir. Aujourd'hui encore, il m'arrive de sentir parfois dans le métro ou dans la rue un parfum qui me rappelle celui qu'elle portait, faisant surgir en moi le souvenir de la trouille que je ressentais en sa présence, face à l'autorité qu'elle représentait.

Après l’école, lorsque papa rentrait du boulot, les hurlements, les scènes de jalousie et les pleurs de maman rythmaient nos soirées.

C'est au cours de ma seconde année de maternelle, au mois de janvier précisément, qu'un événement familial important s'est produit. Plongé dans mon sommeil au petit matin, j'ai entendu un bruit d'eau se répandre sur le sol dans la chambre de mes parents, puis mon père demander :

– T’es en train de pisser ?!

– J'ai perdu les eaux ! le corrigea maman.

Magali arrivait.

Nous n'étions pas allés à l'école pendant quelques jours, nos deux sœurs aînées nous gardaient mon frère et moi pendant que mon père se rendait à la maternité. Magali était née par césarienne, mais elle et ma mère se portaient bien. Je me souviens avoir ressenti pendant ces jours-là mon premier état d'âme que je qualifierais d'étrange. Ce genre d'état d'âme que l'on ressent lorsqu'apparaît une faille dans le quotidien tel qu'on le connait et qu'un sentiment de bouleversement imminent et porteur de changements irréversibles se fait ressentir.

Magali nous a rejoint chez nous quelques jours après son arrivée au monde, et si mes souvenirs sont exacts, a très vite été acceptée par ses frères et sœurs. Hormis ces quelques fois où nous étions rappelés à l'ordre parce qu'elle était à la sieste et nous jouions trop bruyamment, il n'y eu que peu de changements pour nous. Nous étions en admiration, attendris. Autant que des enfants de notre âge puissent l'être. Nous avions tous assisté à son premier bain et l'avions surnommée « la chèvre », à cause de ses pleurs aigus et saccadés.

Le plus gros des changements fut pour ma mère. Au départ, galvanisée par l'arrivée de ce nouvel enfant, elle s'enfonça progressivement, pas moins d'un an après, dans sa dépression. La perte de ses parents fut la goutte de trop.

Mon nouvel instituteur était un homme prénommé Vincent, comme mon frère, svelte et barbu. Je me sentais plus en confiance avec lui qu'avec Claudine. Sans doute la présence de pilosité faciale me rappelait mon père. Yannick et moi n'étions plus dans la même classe, mais je m'étais lié d'amitié avec Marc, une âme solitaire du préau, comme moi.

Marc était un garçon un peu fort, avec une tignasse dense et bien coiffée. Sa mère lui glissait tous les matins des petits biscuits dans les poches de son manteau. Je le surprenais parfois en sortir des petits morceaux qui devaient dater de plusieurs jours et les manger après avoir poussé un petit cri de contentement. Un jour, après qu'il avait remarqué qu'une de ses poches était trouée, nous avions découvert que la doublure de son manteau était remplie de biscuits écrasés et rassis. Nous avions alors entrepris de la vider, laissant derrière nous un monticule de miettes.

En classe, j'étais plus attentif et plus soigneux. Le Mardi gras de cette année-là fut l'occasion pour moi d'exhiber un magnifique masque de corbeau noir au bec jaune. J'avais été inspiré par l'un de ces oiseaux que j'avais aperçu, haut perché sur le mur de la cour de notre résidence, un jour gris et pluvieux. Son air majestueux, l'indépendance et la liberté dont il semblait jouir, avaient exercé sur moi une certaine fascination.

Vincent, mon frère, et Delphine avaient un très bon coup de crayon pour leur âge et m'avaient alors initié au dessin. Je prenais plaisir à recopier leurs représentations d'animaux en tout genre. Je pouvais ensuite les reproduire indéfiniment et me les approprier petit à petit.

Un beau jour, en classe, je décidai d'en remplir une pleine page. Des animaux de toutes les couleurs, réalisés au stylo-feutre, que je maniais bien mieux que les pinceaux. Un jeune garçon remarqua mon talent, et appela un de ses amis : « T'as vu comment il dessine bien ? » Comme une étincelle à l'origine d'un incendie qui se répand et embrase les alentours, l'information passa rapidement de bouche à oreille, et la classe entière se retrouva bientôt attroupée autour de moi, ce qui ne manqua pas d'attirer l'attention de Vincent barbu. Il prit ma feuille, l'inspecta attentivement, puis me couvrit de compliments qui sentaient bon la sincérité : « C'est super ce que tu fais, non vraiment, tiens celui-là, on l'accroche, il est vraiment très beau, bravo ! » Mon œuvre se retrouva affichée sur un panneau à l'entrée de la classe.

J'étais tellement fier que je repassais le film en boucle dans ma tête, je me sentais de plus en plus léger et transporté à mesure que la bobine du souvenir défilait.

Quelques jours plus tard, Madame La Directrice était entrée dans notre classe et était en grande conversation avec Vincent. Chacun vaquait alors à ses occupations, et je commençais doucement à m'éloigner d'eux lorsque qu'elle m'interpella : « Dites donc, jeune homme ! » Je stoppai net et tournai sur moi-même dans sa direction, lentement, prêt à entendre des remontrances, lorsqu'elle poursuivit : « Il va falloir que vous m'en fassiez un en grand format, pour l'afficher dans le hall ! » Elle n’eut comme retour de ma part que ma réponse de prédilection : un discret sourire.

Cette seconde année de maternelle fut moins pénible que la précédente, sur bien des aspects, même si j'étais toujours aussi effacé, évitant au maximum d'entrer en contact avec les autres, adultes ou enfants, à l'exception de Marc.

Les choses prirent un véritable tournant durant mes premières années d'école primaire, du CP au CE2. Mon caractère commençait à s'affirmer et j'étais loin d'être tendre, surtout avec ma mère. Nous lui tenions tous tête et n'écoutions pas ce qu'elle nous disait, mais je crois que dans ce domaine-là, je portais la couronne. J'étais turbulent et tapageur, malgré les multiples plaintes des voisins, je hurlais et tapais lorsque je n'obtenais pas ce que je désirais.

Hurlement est un bien faible mot pour décrire le son émis par mes cordes vocales. Lorsque j’entrais dans une crise de rage, je devenais incontrôlable, détruisais tout autour de moi et mon cou doublait de volume, marqué par un dense réseau de veines apparentes, alors que j’éructais un beuglement bestial, un cri de possédé. Sans pour autant chercher à me mettre sur le dos l’entière responsabilité de la dépression de maman, j’estime que mon caractère colérique a plus que joué son rôle parmi les circonstances aggravantes.

Elle n'avait aucune autorité sur moi, ne parvenait pas à me canaliser et le soir, lorsqu'elle racontait tout à mon père, qui rentrait épuisé par sa journée de boulot, elle n'obtenait comme réponse qu’un « Qu'est-ce tu veux qu'j'te dise ? » ou une petite oreille tirée par de gros doigts d'électricien de temps à autre, pas de quoi me faire changer de comportement.

Je n'écoutais rien, mangeais ce que je voulais, ne me lavais pas, ne me changeais pas… et je partais à l'école en l'état. Je faisais absolument tout ce que je voulais. En dehors des nuits et des temps de repas, je jouais et regardais des dessins animés à volonté. J'inventais les pires jeux avec mon frère, comme vider les tiroirs d'une commode de leur contenu, enlever ces mêmes tiroirs une fois vides, et se retrouver coincés sous le meuble après qu'il nous était tombé dessus car déséquilibré ; ou encore piquer des œufs dans le frigo, les casser dans une glacière, et se recouvrir la tête de jaune liquide et de coquilles… Lorsque nous ne trainions pas dans les rues, seuls, parfois jusqu'à vingt-et-une heures, sous les regards inquiets des passants qui cherchaient des yeux, non loin de nous, un adulte qui aurait pu être notre accompagnateur.

Mon univers intérieur était riche, mon imagination foisonnante, j'étais fasciné par la découverte du monde, qu'il s'agisse de notre quartier, d'un dépotoir au détour d'une rue, des quais du canal de l'Ourcq, ou d'un zoo et d'une forêt, lorsque papa nous y emmenait le dimanche après-midi. J'adorais écouter de la musique et laisser aller mon imagination… L'album Thriller de Michaël Jackson est sans doute celui qui aura le plus imprégné ces années-là.

À l'exacte opposé de mon comportement à la maison, en classe, j'étais sage comme une image. Je buvais les paroles des différentes institutrices, que je craignais. Je n'avais pas besoin de faire d'efforts, je comprenais tout avec une facilité qui m'étonne encore aujourd'hui et j'avais d'excellents résultats, ce qui me valait souvent des encouragements, des félicitations. Tout était facile et agréable, j'aimais l'école, et notamment le fait d'être cadré, assis la majeure partie du temps devant le tableau noir, et non plus en roue libre comme en maternelle. J'avais un groupe de copains constitué de trois autres garçons, je m'épanouissais.

Mon apparence physique en revanche en racontait long sur la négligence dont mes parents faisaient preuve. Les premiers signalements avaient sans doute été faits par les voisins, à cause des cris, des pleurs et du vacarme incessant. La suite fut reprise par la médecine scolaire : « Yeux cernés. Chétif. » pouvait-on lire sur le compte rendu de visite médicale.