Mon Passé Simple - Denis Rabiller - E-Book

Mon Passé Simple E-Book

Denis Rabiller

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Beschreibung

. Dans les années 1950, entre bord de mer et campagne voici la chronique d'une enfance au sein d'une fratrie dans un village de Vendée. Entre la description du monde péri-agricole et celle de la société villageoise sont abordés les thèmes de la famille, de la vie de tous les jours, de l'école et de la religion. Comme dans nombre de villages dans les années d'après-guerre à l'écart de la vie citadine, se dévoile un mode de vie basé sur la subsistance au quotidien et le poids de l'organisation de la collectivité. Entre la vie de la fratrie et celle du pensionnat loin du cercle familial, ce récit emmène le lecteur dans un environnement d'un autre temps où s'éveille l'espoir d'une ouverture au monde.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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"Se souvenir est un signe de sagesse"

Confucius

"On est de son enfance comme on est d'un pays"

Antoine de Saint Exupéry

à mes parents, Henriette et Octave, et à mes grands parents,

à mes frères, Yves, Claude et André,

et à tous ceux qui m'ont accompagné avec bienveillance dans ces premières années.

Table des chapitres

Avant Propos

Novembre 2019

Landevieille

Nos parents

Le Moulin des Grèves

Notre Dame des Grèves

Tous les jours – à la maison

Tous les jours - Activités de nos parents

L'économie – la récupération

Tous les jours – nos activités

Tous les jours – les jeux

Les déplacements

La Trévillère - Brétignolles

La Nizandière – Brem sur mer

L'école

L'église – la religion

Notre Dame de la Tourtelière

Après - propos

Annexe, la chanson de Saint Urbain

Avant-propos

Ecrire ses souvenirs d'enfance, c’est un peu comme se promener un jour d'hiver sur nos plages aquitaines.

On marche au bord de l'eau, on flâne, et on trouve sur l'estran découvert à marée basse un paquet de cordages tout emmêlés par la mer et à demi enfouis dans le sable, mais propres et paraissant encore en bon état.

On s'approche et par curiosité on tire sur une boucle qui soulève et dégage un peu la pelote ensablée.

Puis on se prend au jeu, et on cherche une extrémité qui permettrait peut-être de démêler cet écheveau de câbles de dimensions et de couleurs variées.

Puis de boucle en longueur, on tire, on déroule, on dédouble, on dénoue, et au bout d'un moment on dégage un premier cordage qu'on écarte et met de côté sur le sable.

Puis une deuxième boucle ! Ha ! Une nouvelle extrémité ! Jusqu'où allons nous pouvoir la tirer? Patience et un peu de persévérance, parfois un coup de couteau bien placé, et une seconde longueur est mise de côté, on verra tout à l'heure.

On a encore un peu de temps, il fait encore bon, on ne va pas s'arrêter là, il en reste encore pas mal, ce serait dommage !

Et au bout du compte on se retrouve avec quelques longueurs de cordages qui pourront être utilisées, soit pour une amarre provisoire, attacher un arbuste qui penche, délimiter un espace dans le jardin, ou tout simplement pour quelque ouvrage de matelotage comme un joli paillasson pour l'entrée ou la terrasse.

On love soigneusement chaque tronçon mis de côté, on a tout ça ! Ça va être un peu lourd, mais on emporte tout. De toutes façons, il est bientôt temps de rentrer. On n'a pas eu le temps d'aller plus loin, mais tant pis, ce sera pour la prochaine fois.

Un jour, j'ai trouvé une boucle parmi les fils de ma mémoire. J'ai tiré, j'ai dénoué, j'ai trié, et voilà !

Principales routes de Vendée vers 1950-60

Novembre 2019

Vingt-trois novembre 2019. Après un déjeuner entre frères et belles sœurs dans un restaurant de Croix de Vie, nous venons faire notre promenade digestive sur la plage de la Normandelière, à Brétignolles sur Mer.

Le temps est gris, la marée presque basse, et mon troisième frère, André, sa moitié Andrée, Cosette et moi venons nous rendre compte des dégâts causés à la dune par les premiers travaux de défrichement engagés préalablement à la construction du port de plaisance voulu à grand bruit par le maire, Monsieur Chabot.

Ces ouvrages ont été entrepris sans attendre que soient levés les derniers recours administratifs intentés par les opposants à ce projet, qui depuis quelques années divise fortement les habitants de la commune (et de la Communauté de Communes du Pays de Saint Gilles-Croix de Vie qui doit assurer la maîtrise d'ouvrage de cet équipement).

Cette dune de bord de mer, relativement basse en comparaison des dunes du littoral aquitain, était couverte sur son versant terrestre, abrité des vents du large, d'une végétation de hauteur moyenne essentiellement composée de conifères de type cyprès et de tamaris, sur une lande rase de graminées, immortelles et chardons.

Aujourd'hui, de ce couvert végétal il ne reste plus rien et le sommet de la dune et ses deux versants sont pelés de toute verdure, ne laissant aux regards, sur plusieurs hectares qu'une étendue de sable nu, battue par le vent.

En arrière de cette zone dévastée, au delà de la route littorale, une ZAD (Zone à Défendre) s'est installée sur un terrain et dans des locaux privés désaffectés. Les occupants de cette ZAD ont établi un campement sommaire, avec un espace d'accueil du public et d'exposition de panneaux illustrant les arguments d'opposition à ce projet de port, qu’ils jugent inutile et dangereux (pour l'environnement et les éventuels usagers) .

Tout en étant amateur de voile et féru de culture marine, je suis personnellement opposé à cet équipement. Je n'ai pas toutes les compétences techniques et maritimes pour juger de sa faisabilité, mais alors que les ports de plaisance sont pleins de bateaux-ventouses qui ne sortent jamais ou presque, un programme de ce type, à quelques miles des ports déjà existants1, me paraît injustifié.

Ce qui me choque surtout, c’est la destruction de ce milieu naturel (de moins en moins naturel cependant depuis nos années d'enfance et d'adolescence) auquel sont attachés pour nous tant de souvenirs, dont en particulier notre rencontre et nos premiers échanges amoureux, à Cosette et moi.

Bien que résidant depuis longtemps loin de cette région côtière vendéenne, nous avons toujours autant de plaisir à y revenir, peut-être moins fréquemment depuis le décès de nos parents, mais régulièrement quand même, en visite à nos frères et sœurs qui y ont gardé des attaches plus permanentes.

Mes souvenirs de la plage de la Normandelière et du hameau voisin, le Marais Girard, remontent à l'enfance.

Très régulièrement, aux grandes marées, nous y venions à vélo depuis Landevieille, le village voisin où nous habitions. Parents et enfants lorsqu'il n'y avait pas école, pour une journée de pêche à pied sur les rochers où berniques, bigorneaux et crabes abondaient et venaient améliorer l'ordinaire de la famille.

A cette époque, la ferme du Marais Girard était tenue par une cousine de notre père Octave, Cécilia, et son mari dénommé Samson (je ne sais toujours pas s'il s'agissait de son réel prénom, ou d'un surnom, mais il était du genre costaud).

Comme il n'était pas question de laisser les vélos au bord de la plage, sans surveillance pendant que nous nous éloignions sur les rochers à marée basse ; nous les abritions dans une dépendance accolée à la grange de la ferme de Samson et Cécilia. Nous rejoignions alors notre lieu de ramassage des coquillages, à pied à travers les dunes alors quasiment vierges de constructions (la route côtière n'avait pas encore été aménagée, elle ne le sera qu'en 1960), en face du lieu dit « le Corps de Garde ».

Cependant, avant de nous mettre en route, il était habituel pour notre père de se rendre à la modeste épicerie en face de la ferme, tenue par la famille de son copain de jeunesse Blanconnier, pour acheter la fillette2 de rouge nécessaire au repas de midi. Parfois, si l'état des finances le permettait, nous avions droit, nous les enfants, à une bouteille de limonade, consignée bien sûr, qu'il fallait rapporter avant de reprendre les vélos pour le retour.

A cette époque, il arrivait aussi que nous venions à cette plage entre le Marais Girard et la Normandelière à l'occasion de sorties du jeudi avec le patronage, ou avec l'école pour des sorties de fin d'année; nous faisions alors le trajet depuis Landevieille à pied, en groupe avec nos camarades, soit environ six kilomètres pour l'aller, et autant pour revenir à Landevieille.

Note : Au moment d’achever l’élaboration de ces souvenirs, le projet de port de plaisance de Brétignolles a été abandonné par une décision de la Communauté de Communes en juillet 2021.

1 Saint Gilles-Croix de Vie, à environ six milles au Nord, Les Sables d'Olonne avec Port Olona et Port Bourgenay, respectivement à dix et quinze milles au Sud

2 Selon les régions viticoles la contenance d'une « fillette » varie de 30 à 37,5 centilitres

Landevieille

Au début des années cinquante, Landevieille était un village d'environ cinq cents habitants, sans particularité ou attrait remarquable, dont le bourg s'étendait principalement du nord au sud le long de la départementale N°32 .

Cette route reliait Challans aux Sables d'Olonne et elle recevait la plus grande part de la circulation entre ces deux petites villes ; la route actuellement plus empruntée qui passe près de la côte par Saint Gilles et Brétignolles n'était pas encore aménagée.

En arrivant des Sables par le sud, après avoir emprunté la longue descente depuis la ferme de la Roche Henri, une petite côte mène au lieu-dit le Moulin, puis la route redescend et traverse par un petit pont le cours d'eau que nous appelions « ruisseau de Cognac »3 .

Le centre bourg se déroule alors comme une longue montée, avec à mi-côte à droite la place et l'église, vers l'ouest la route de Brétignolles, un peu plus haut vers l'est, la route de Saint Julien. La montée continue en pente douce, en sortant du bourg sur un peu plus d'un kilomètre, jusqu'au carrefour avec la départementale N°12 qui mène sur la gauche au village voisin de la Chaize Giraud.

Bien que la côte atlantique soit proche, le paysage campagnard alentour est caractéristique d'un bocage peu fourni et émaillé d'exploitations agricoles de moyenne importance, les champs étant encore bordés à cette époque de buissons épais.

Les constructions étaient essentiellement de petites maisons basses couvertes de tuiles, avec en annexe des locaux utilitaires à usage de remises, étables ou caves. Les ateliers étaient rares : le menuisier, le forgeron, un garage , constituaient l’essentiel des activités non agricoles.

A cette époque la circulation était principalement composée de quelques camions, de rares autobus, et d'attelages de bœufs et de chevaux tirant des charrettes et des équipements agricoles pour l'activité et la desserte des exploitations locales. Les autos particulières étaient très rares, je ne crois pas que leur nombre dans la commune dépassait celui des doigts d’une main.

Quand je suis né, en 1948, mes parents, Octave et Henriette, habitaient deux pièces en rez de chaussée dans une ruelle près de la boulangerie ; on disait « chez Mincent », qui devait être le patronyme du propriétaire des lieux.

Ces deux pièces, d'un confort plus que sommaire puisque le sol en était en terre battue, donnaient au sud directement dans la ruelle, et au nord sur une courette en légère surélévation par rapport au niveau du sol intérieur. Les deux pièces ne communiquaient pas directement, et il fallait passer par la courette pour aller de l'une à l'autre.

La plus grande des pièces faisait office de pièce à vivre, de cuisine, et d'atelier de cordonnerie pour notre père. La seconde était la chambre dans laquelle nous dormions tous les six, les parents, mes trois frères et moi.

Il n'y avait bien sûr pas d'autre chauffage qu'une cheminée ouverte dans la pièce à vivre, et l'installation électrique était limitée à une ampoule au plafond dans chacune. Il n'y avait pas de prises de courant, et le branchement d'un appareil électrique - il n'y en avait pas d'autre à la maison que le poste de radio - nécessitait l'utilisation d'une « douille voleuse ». Celle-ci s'insérait entre la douille proprement dite et l'ampoule, et avait deux prises latérales permettant d’y raccorder d’autres accessoires électriques.

J'ai souvenir qu'un soir d'orage, sous une pluie diluvienne, l'eau provenant de la courette surélevée passait sous les portes, traversait la «chambre», et s'écoulait dans la ruelle, faisant flotter les descentes de lits et laissant le sol détrempé.

Ma mère, comme pour mes frères aînés, a accouché à la maison ; il n'était pas d'usage de se rendre à la maternité la plus proche, aux Sables.

Mes frères plus âgés, Yves et Claude sont nés à Brétignolles, respectivement en 19424 et 19445, et mon troisième frère André à Landevieille, au « Grand Logis » en 19456.

En effet, lors de son arrivée à Landevieille, la famille avait habité quelque temps au rez de chaussée d'un ensemble de bâtisses autour d'une sorte de place, au lieu dit « le Grand Logis », sur la route de Saint Julien. Le souvenir que j'ai de ce lieu, pour y avoir accompagné mes frères qui allaient y chercher le lait chez « Mémé Tazie », c'est qu'un escalier de quelques marches donnait accès à un logement de l'entresol, le local qu'avait occupé la famille Rabiller étant au rez de chaussée, de plain pied avec la cour.

Je suis le premier garçon à être né en 1948 à Landevieille, comme en atteste mon numéro de Sécurité Sociale se terminant par 001.

J’ai vu le jour (ou plutôt la nuit!) le 1er juin à 23h45 (selon le livret de famille), j'ai été baptisé le 02 juin dans l'après-midi. Mon parrain était notre grand-père Henri-Alexis Berthomé, et ma marraine notre cousine Marie-Gabrielle Boudelier, de l'Aiguillon sur Vie.

A cette époque, compte tenu des conditions d'accouchement et des risques sanitaires pour les nouveaux nés, le baptême était administré au plus tôt. En cas de décès l'enfant non baptisé ne pouvait aller ni au paradis des croyants, ni en enfer ou au purgatoire (car il était sensé n'avoir commis aucun péché); son âme était condamnée a errer éternellement dans les « limbes », espace indéfini où il était oublié de notre Père des Cieux.

Lorsque j'ai été en âge d'aller à l'école, nous étions douze enfants de 1948 à Landevieille, huit filles et quatre garçons.

La deuxième guerre mondiale était encore très proche, puisqu'achevée depuis trois ans à peine. Les tickets de rationnement, qui avaient été instaurés en 1940 et étaient la marque d'une économie de pénurie, ont été définitivement abrogés le 1er décembre 1949.

J’ai un vague souvenir de cartes cartonnées avec des impressions semblables à des timbres, qu'il fallait détacher et présenter aux commerçants pour obtenir du pain, du sucre, de la viande ou des pommes de terre. Probablement nos parents nous ont donné pour jouer ceux qui restaient inutilisés après leur abrogation, ce qui expliquerait que je m'en souvienne.

Parmi les anecdotes marquantes de cette période, il y a eu le jour où notre père, grimpé sur une échelle dans la dépendance qui servait de garage pour sa moto, est resté accroché à un clou de charpente par son alliance, l'échelle ayant glissé ; et c'est mon frère Yves qui l'a sorti de ce mauvais pas en coupant l'alliance !

De ce séjour « chez Mincent », nos parents avaient gardé des liens étroits avec les familles Goulpeau et Daniau qui occupaient l'ensemble des maisons séparant notre ruelle de la route de Brétignolles ; en particulier avec Abel et Delphine Goulpeau, lui « monté » à Paris travailler à la RATP, elle parisienne d'origine, et qui résidaient à Landevieille pour les congés d'été puis leur retraite.

Ces amis de nos parents ont été les premiers habitants de Landevieille à posséder la télévision en 1963, et plus tard la télévision en couleurs, et c'est chez eux qu'à l'été 1969, nous sommes allés, Cosette et moi, regarder en direct le premier pas de l'homme sur la lune.

La population de Landevieille était essentiellement agricole, répartie en hameaux d'une ou plusieurs métairies de moyenne importance ; outre les quelques artisans ou commerçants, celle du bourg était surtout constituée de petits propriétaires qui exploitaient quelques parcelles en polyculture et élevage laitier.

3 De son nom géographique, « la Marenne »

4 Le 19 septembre 1942

5 Le 1er août 1944

6 Le 29 novembre 1945

Nos parents

Notre père Octave était donc cordonnier, et notre mère Henriette était mère au foyer avec quatre jeunes garçons à la maison. Ni l'un, ni l'autre n'étaient originaires de Landevieille, bien que d'autres familles de même patronyme y était installées depuis très longtemps.

Octave était né en 19157 à Commequiers, berceau de la famille Rabiller à une vingtaine de kilomètres au Nord de Landevieille. Il était venu plus tard s'établir avec ses parents à la ferme de la Nizandière, une exploitation agricole de polyculture d'une cinquantaine d'hectares8, sur la commune de Saint Martin de Brem, mais seulement à trois kilomètres et demi de Landevieille, sur la route des Sables.

Les grands parents paternels, puis mes oncle et tante qui ont repris par la suite l'exploitation, ont toujours fréquenté le bourg de Landevieille, plus proche, plutôt que celui de Saint Martin.

Troisième d'une fratrie de cinq enfants9 notre père était donc un « gars de ferme », comme on disait. Sa scolarité avait été de seulement trois ou quatre années, (entre huit et douze ans), et il avait obtenu le Certificat d’Études Primaires de l'Instruction Publique, à Saint Gilles sur Vie, le 27 juin 1927. Tous les bras étaient alors nécessaires dans les exploitations agricoles.

Il manifestait un grand intérêt pour les chevaux et les travaux manuels non liés directement au travail de la terre, tel que la menuiserie et le charronnage10.Il était aussi passionné de vélo, et de TSF. Il avait contracté cette seconde passion lors de son service militaire dans les transmissions, à Montargis11, entre 1935 et 1937.

C'est lors d'une garde de nuit, pendant son temps d’incorporation, qu'il a contracté une maladie pulmonaire, reconnue plus tard comme invalidité, qui lui a valu d'être réformé et de ne pas être mobilisé en 1939 pour le second conflit mondial. Il a toutefois été réquisitionné en 1944, comme tous les jeunes hommes du coin, pour aller planter les « asperges de Rommel 12» sur les plages.

Henriette, née à Vairé, était la fille aînée d'un journalier et petit exploitant agricole. À ses 11 ans, avec ses parents et sa sœur Jeanne, ils se sont installés à Brétignolles, au lieu-dit La Trévillère.

Le grand-père Alexis (ou Henri, son deuxième prénom était parfois utilisé), y poursuivait son activité de journalier, tout en exploitant ce qu'on appelait alors une borderie, de quelques ares. La grand-mère Clarisse l'aidait aux travaux de l'exploitation.

Tant la métairie des grands parents paternels que la borderie des grands parents maternels ne leur appartenaient pas, ils étaient « métayers »13.

Henriette était très bonne élève à l'école et avait été classée deuxième du canton de Saint Gilles, avec mention Très Bien au Certificat d'Instruction Primaire des Ecoles Catholiques, le 20 Juin 1934. A partir de ses quatorze ans elle a été « placée » comme employée de maison et bonne d'enfants chez un docteur de Saint Gilles.

La débâcle de 1940 l’a surprise à Chinon, où elle était cuisinière en « Grande Maison » comme on disait, depuis ses 16 ans. Sur la sollicitation expresse de son père, elle rentrera seule par le train à Brétignolles, une véritable aventure, dont une nuit d'attente en gare de Niort, en compagnie de réfugiés des Ardennes.

Elle sera alors cuisinière au château de Beaumarchais, proche de la Trévillière à Brétignolles, puis à Landevieille, au château de Roche Guillaume.

Ils se rencontrèrent lors d'une sortie du dimanche, Octave circulant à vélo avec un copain, et se marièrent le 28 octobre 1941. Le mariage civil eut lieu à Brétignolles, et le mariage religieux à l'église de Landevieille. La noce s'est déroulée à la ferme de la Nizandière, que les mariés et leurs invités avaient rejointe à pied après la cérémonie.

Octave n'étant pas l'aîné de sa fratrie, il a du quitter la ferme tenue par ses parents ainsi que voulait alors l'usage. C'est sa sœur la plus âgée, Radégonde, avec son mari Joseph Moinardeau, qui est restée sur place avec les grands-parents Rabiller. Je crois que notre père a toujours considéré comme une injustice d'avoir dû quitter la terre et la ferme où il avait passé sa jeunesse et contribué à en faire une des exploitations les plus prospères des alentours.

Octave et Henriette vécurent donc avec les parents Berthomé à La Trévillère, où sont nés Yves et Claude, notre père recevant de l'état une pension d'invalidité partielle suite à sa maladie pulmonaire14.

De cette époque il est une anecdote que mon frère Claude se plaît à raconter. Dans la première quinzaine d'août 1944, des avions anglais ont bombardé Brétignolles et nos parents sont allés se mettre à l'abri dans les dunes, avec leurs deux petits, dont Claude, âgé d'à peine quelques jours, à l'abri dans une valise!

Après qu'ils aient déménagé à Landevieille et la naissance d'André, Octave est parti à Bordeaux pour une année suivre une formation de cordonnier au Centre de Réadaptation Professionnelle15. Cette formation s'inscrivait dans le cadre de la reconnaissance de son inaptitude aux travaux manuels pénibles.

Et c'est donc « chez Mincent » qu'il a commencé cette nouvelle activité professionnelle en tant qu'artisan, en complément de sa pension.

7 Le 7 septembre 1915

8 On appelait alors ce type d'exploitation une métairie

9 Radégonde, Simone, Octave , Eugène et Yvette

10 Travail du bois et du métal pour la construction et l'entretien des véhicules à traction animale

11 Huitième Régiment du Génie

12 Grands pieux en bois destinés à empêcher l'atterrissage d'avions, planeurs ou parachutistes

13 Le métayer rémunérait le propriétaire de la terre en lui rétrocédant la moitié des récoltes et du cheptel.

14 Bizarrement, cette pension lui était accordée en tant que pensionné de la guerre 1914-1918

15 L'établissement existe encore de nos jours au même lieu, rue du Hamel à Bordeaux

Le Moulin des Grèves

Vers 1951, nos parents ont pris possession d'un terrain et d'une bâtisse de deux pièces, au lieu dit « Le Moulin des Grèves », en haut de la côte, à la sortie du bourg sur la route des Sables.

Nous nous sommes donc installés dans ces pièces à rez de chaussée, sans confort encore, sans électricité cette fois, ni eau courante bien sûr ; il fallait prendre l'eau au puits des voisins, la famille Barreteau. Mais ici, plus de sol en terre battue, mais un dallage de carreaux de terre cuite d'un entretien plus facile.

La construction était en bord de route, et disposait à l'arrière d'un terrain de quelques centaines de mètres carrés, à usage de jardin, Les « commodités » se limitaient à un édicule en bois, avec la planche à trou, un seau pour réceptacle qu'il fallait vider régulièrement au fond du jardin ; sans oublier le clou avec les feuillets découpés dans les pages du journal Ouest France16.

Nos parents ayant concrétisé un projet de construction d'une maison neuve sur la façade du terrain côté route, au bout de quelques mois la pièce sud a été démolie, et nous nous sommes retrouvés à vivre à six dans la pièce restante d'une trentaine de mètres carrés.

Il avait fallu organiser dans cet espace notre vie de famille et l'activité de cordonnier de notre père. Au milieu, la table ; entre la cheminée et la façade coté route, un grand lit dans lequel couchaient mes trois frères (deux en long et le troisième en travers, à leurs pieds) ; côté jardin, l'espace cuisine (cuisinière à charbon) et le poste de travail de cordonnier ; en pignon sud, une alcôve constituée de grandes armoires qui dissimulaient le lit des parents que je partageais le plus souvent.

L'éclairage était assuré par une lampe à acétylène17, cet éclairage donnant une lumière très blanche, bon marché, pour l'éclairage de longue durée, et une lampe à pétrole pour les éclairages plus discontinus ou moins vifs.

Au delà de conditions de vie assez spartiates et d'une promiscuité importante, j'ai de cette époque d'autres souvenirs plus ou moins agréables.

L'importante cheminée qui occupait le pignon Nord de notre pièce à vivre était surmontée d'une étagère en bois, sur laquelle trônait, au moins pendant les mois d'hiver, une bouteille de « Quintonine ». Cette boisson fabriquée à partir d'un extrait à base entre autres de quinquina et de gentiane dilué dans du vin rouge, était un fortifiant pour nous prémunir contre les problèmes de santé courants.

Lorsque la saison froide le nécessitait, nous devions en boire une cuillerée chaque soir avant le repas ; ce qui n'était pas une punition, loin de là, le goût en était plutôt agréable compte tenu de ses ingrédients.

Il arrivait qu'un membre de la famille présente malgré tout des symptômes de gros rhume ou de bronchite, ce qui n'était pas si rare compte tenu des conditions précaires de chauffage de notre logement. Le traitement était alors la pose de cataplasmes : le Sinapisme Rigollot, sachet de papier perméable garni de farine de moutarde était mouillé d'eau tiède et appliqué sur la poitrine. Il provoquait un fort échauffement de la peau, et était sensé provoquer le décongestionnement des voies respiratoires, il faut dire qu'il dégageait aussi une forte odeur de moutarde !

Pour les adultes le traitement pouvait être la pose de ventouses. Ces petits récipients semi sphériques de verre étaient chauffés avec un tampon de coton imbibé d'alcool enflammé, puis plusieurs d'entre eux étaient appliqués, leur ouverture sur la peau, sur le dos ou la poitrine. La rétraction de volume causé par le refroidissement de l 'air contenu dans la ventouse provoquait une congestion locale colorée qui, disait on, extirpait les mauvaises humeurs de la zone inflammée. Cette thérapie pouvait aussi être aussi utilisée pour le traitement des rhumatismes ou tendinites, mais il n'a jamais été prouvé qu'elle ait une quelconque véritable efficacité médicale18.

Un simple rhume se traitait par « fumigations » ou inhalations. Avec un cornet de journal tenu par une épingle de nourrice, un bol d'eau chaude et une poudre (ou quelques gouttes) de perlimpinpin, je me souviens d'avoir respiré des vapeurs plutôt désagréables, à forte odeur d'hydrogène sulfuré, mais ça dégageait les trous de nez !

Autre souvenir moins agréable pour moi, la purée de betterave chaude sucrée ! C'était une recette d'hiver de notre mère que je n'appréciais guère et qui était à chaque fois la cause de cris, de pleurs et bien souvent se terminait au lit sans achever le dîner ! Mes frères eux, avaient plutôt l'air d'aimer ça.

Du temps où nous habitions « chez Mincent » notre père avait concrétisé sa passion pour la TSF par l'achat d'un poste de radio, à lampes bien sûr, les postes à transistors n'existaient pas encore. Puisque nous n'avions pas l'électricité dans ce nouveau logement, le poste qui trônait en place d'honneur de notre espace à vivre était donc alimenté par une ou deux batteries de voiture de six volts qu'il fallait régulièrement faire recharger.

Ce qui se faisait en les portant chez le transporteur, Pierre Praud, au milieu du bourg, qui disposait d’un chargeur pour son camion et son autocar. Compte tenu du poids de ces accumulateurs, notre père avait fabriqué une petite remorque à main, avec deux roues d'un ancien landau, qui nous permettait de remplir aisément cette tâche .

Pas de bande FM sur cette radio, la modulation de fréquence n'était pas diffusée alors, mais les grandes ondes, avec en particulier Paris Inter, la station préférée d’Octave, et les petites ondes avec leurs nombreuses stations. Pour l'accord des fréquences, ce poste était équipé d'un « œil magique » de couleur verte, qui nous fascinait. Ce dispositif se composait d'un tube électronique luminescent dont la variation de surface de deux zones éclairées indiquait la qualité de la réception et donnait une sorte de vie interne à l'appareil.

16 D’où l’expression « torche cul » pour désigner certaines publications

17 Aussi appelée « lampe à carbure », elle brûle du gaz acétylène produit par un écoulement d'eau sur la pierre de carbure de calcium. Ce type de lampe a été utilisé par les mineurs et les spéléologues jusqu'à il y a peu.

Le carbure de calcium s'achetait en droguerie.

Le chalumeau à acétylène de l'atelier des forgerons-ferronniers-plombiers de Landevieille, la famille Favreau-Ricolleau, était encore alimenté suivant ce principe lorsque j'y ai travaillé en tant que saisonnier à l'été 1965.

18 Bien qu'encore utilisée en médecine chinoise et plus rarement en kinésithérapie

« Notre Dame des Grèves »

La construction de la « maison neuve » ( par opposition à la « vieille chambre » où nous habitions provisoirement et qui devait toujours garder cette appellation) a commencé.

Les travaux de maçonnerie ont été confiés à une entreprise de Saint Gilles. Mais c'est le grand-père Berthomé, mon parrain, alors âgé de de soixante deux ou trois ans, qui a effectué les travaux de terrassements et de fouilles pour les fondations et la fosse étanche des cabinets.

J'ai encore en mémoire son image, en train de creuser à la pioche une tranchée dans le sol schisteux, le mètre à la main. J'étais son « petit bonhomme d'un mètre », ma taille à cette époque.

La tâche était dure pour le grand-père, le rocher était quasiment affleurant. Le site était en haut de colline et ce n'est pas pour rien que ce lieu s'appelait « le Moulin », les ruines du dit « Moulin des Grèves »19 étaient chez le voisin Biron, à environ cibquante mètres en retrait par rapport à la route.

Les murs étaient principalement de maçonnerie de briques, sauf la façade côté rue, qui était en pierre. Les planchers d'étage et du comble étaient en pin, sur solives du même bois, avec des plafonds en lambris de pin en lames étroites avec de nombreux nœuds20. Je me souviens que plus tard, lorsque je m'ennuierai pendant la sieste à laquelle il n'était pas question de déroger, ou lorsque je garderai le lit pour une grippe ou autre maladie infantile, je passerai beaucoup de temps à compter ces nœuds et à imaginer des personnages à partir de leurs contours ou assemblages.

Les menuiseries en bois avaient été fabriquées par l'artisan local, Robert Lhommeau (qui serait plus tard maire de Landevieille), et les portes intérieures du type « à panneaux » étaient du plus bel effet .

L'ensemble était couronné d'une imposante couverture à deux pans de tuiles mécaniques de type « canal », à forte pente, inhabituelle dans les régions au sud de la Loire.

La « maison neuve » comportait un rez de chaussée, un étage, et un comble dans l'espace libéré par la charpente à deux versants. Elle était l'une des rares maisons à étage de Landevieille. Avec ses deux pignons percés chacun de deux petites fenêtres dans leur pointe, elle se voyait de loin, tant depuis la route de Brétignolles bien au delà du carrefour de la Chaise Giraud à Brem, que depuis la direction de Saint Martin, depuis le lieu-dit « les Abattis ».

Au rez de chaussée, surélevé de trois marches du niveau de la route, on entrait par une porte fenêtre dans la pièce principale, la « cuisine » et pièce à vivre.

Sur la gauche, en façade côté rue, la « salle à manger » (je ne pense pas qu'on y ait jamais mangé ! ), mais qui servait de pièce à coudre à notre mère, avec sa machine à pédale de marque « Singer », escamotable dans son meuble en chêne clair, suprême luxe.

Derrière cette « salle à manger » et donnant sur le jardin, la « souillarde » ou arrière-cuisine, pièce à tout faire, depuis la toilette (dans une bassine émaillée) jusqu'à l'épluchage des légumes ou le dépouillement des lapins ou volailles.

Je ne me rappelle pas si le « cabinet » qui la jouxtait, en saillie sur le jardin, a été construit d'emblée ou rajouté par la suite, mais ce lieu d'aisances accolé à la maison constituait un élément de confort plus appréciable que la baraque en planches utilisée jusqu'alors. Surmontant une fosse étanche, il était équipé en guise de siège d'une planche à deux trous permettant la conversation lorsque deux utilisateurs, exclusivement les garçons, en usaient en même temps ; ce qui n'était toutefois pas si fréquent.

Les sols du rez de chaussée étaient carrelés de grès cérame dans les tons de beige et brun. Le sol de la souillarde était en ciment bouchardé21. Il avait été gâché avec du sable de mer et à chaque épisode de pluie, il se recouvrait d'une pellicule d'humidité dont il était impossible de se débarrasser en hiver.

A partir de la cuisine, au fond à droite, un escalier en bois menait au premier étage composé de trois chambres et d'un « cabinet de toilette », nom bien pompeux pour un espace servant de débarras ou de « dressing » (le mot n'était pas alors utilisé). L'aménagement de ce lieu en salle de bains ne