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Aujourd'hui, on ne peut plus douter du fait que les SS étaient des maîtres en la matière pour effacer toutes les traces de leurs crimes. C'était sans compter sur la mémoire.La mère de Sylvia Pourbaix (Käte dans le roman) a vécu à Berlin les horreurs de la guerre comme d'autres enfants en Europe occupée les ont vécues. Orpheline d'un père enrôlé de force par la Wermacht et mort à la bataille de Dieppe, le 19 août 1942, elle vit à Berlin avec une mère révoltée envers le régime nazi.Si le mot d'ordre en Allemagne nazie était: "Tais-toi et obéis !", sa grand-mère (Helga dans le roman) n'en fit jamais le sien. Elle devient, dès lors, une traître de la nation. Arrêtée le 18 février 1943 par la Gestapo, elle est envoyée au camp de Ravensbrück pour y mourir, pendant que sa fille prend le chemin de l'orphelinat.Helga survit au camp, par chance ou "par hasard", qu'importe ! Elle en sort et récupère sa fille cloîtrée dans un couvent dont une aile est réservée aux orphelins de guerre.La guerre est finie. Pas la leur. Helga reste une traître de la nation: "C'est à cause de salopes comme toi que l'Allemagne a perdu la guerre" sera la phrase qu'elle entendra souvent de la bouche de nostalgiques hitlériens. Elle veut quitter Berlin, sa ville assassinée et dirigée par l'armée soviétique.Cela se fera au prix de beaucoup de souffrances et de sacrifices.Arrivée en Belgique avec sa fille, fin 1945, un autre combat commence: elles sont malvenues dans un pays peu enclin à recevoir des boches.Ravensbrûck a laissé des traces de malnutrition et de maltraitance dans le corps d'Helga.Elle meurt à Charleroi peu de temps après son arrivée sur le sol belge. Käte fera la promesse sur le lit de mort de sa maman de ne jamais retourner dans ce pays de "lâches" et surtout de ne plus jamais parler allemand.
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Seitenzahl: 319
Veröffentlichungsjahr: 2014
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Je l’ai surprise en pleurs devant une boîte en métal remplie de photos et de lettres. C’était un matin gris de mes quinze ans. Elle ne m’avait pas vue et se laissait aller à un chagrin étrange et douloureux.
Je la laissai tranquille ce matin-là, bien que ses larmes me furent insupportables. Personne n’accepte de voir pleurer sa mère sans raison. Et même si mille motifs lui permettaient de le faire au quotidien, la mienne ne pleurait jamais.
Alors quoi ? Qu’était-ce ce chagrin extirpé de nulle part et déversé dans la maison vide de ses bruits et de ses habitants ?
J’aurais peut-être dû ce matin-là poser ma main sur son épaule, m’asseoir à ses côtés et l’écouter se libérer. Je n’avais pas osé, je l’imaginais balayer ma présence d’un geste de la main, ravaler ses sanglots et reposer sur son visage le masque dur et sec qu’elle portait en permanence.
Quelques jours plus tard, je fouillai en cachette dans la boîte en métal. Je découvris des lettres, toutes écrites en allemand (dont certaines en gothique), auxquelles je ne compris rien. Sur des photos d’une autre époque, des personnages souriaient en noir et blanc. Aucun ne m’était familier.
Il fallait que je sache. Je rangeai le tout soigneusement dans la boîte mais déjà un afflux de questions me brûla la langue : Qui ? Qu’est-ce ? Pourquoi ?… Des énigmes que je comptais résoudre avec le temps et la patience. Il me fallut beaucoup des deux !
Trente années au juste pour faire renaître des aïeux bannis par l’absurde, et autant pour comprendre que ma mère, sous des blessures de guerre, les avait sciemment enfouis au fond de son cœur relié à cette boîte en métal.
J’avais dans mes gènes l’obstination de ma grand-mère et la patience de mon grand-père. Ma mère le découvrit et une complicité tardive naquit entre nous. Entre rires et larmes, elle se confia et des pages entières furent écrites sur la vie de mes grands-parents allemands, morts bien avant ma naissance.
Que faire ensuite de ces cahiers noircis de confidences ? Les laisser encombrer mes tiroirs ou les offrir en héritage et envahir ceux de mes enfants ? En faire un récit ou un roman afin de dire à ceux qui n’ont jamais su ? J’optai pour le roman. J’eus bien du mal toutefois à donner une voix aux absents car les peurs et les doutes me tenaillaient le ventre quand mon imaginaire étayait leurs dialogues. Pourtant, je les sentais là, toujours présents, à guider mon crayon. C’est eux, je pense, qui me soufflaient d’en écrire davantage.
Que les érudits de l’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale me pardonnent. Si des erreurs de chronologie sur les faits historiques relatés se sont glissées, elles ne sont dues qu’à la mémoire confuse et défaillante de la seule survivante de mon récit : ma mère, une enfant de l’époque à qui je laisse la parole.
Dans ses interventions, elle m’appelle « la narratrice ». Venant d’elle, cela me fait sourire… Mais puisque ma narration n’aurait pu voir le jour sans sa dictée, c’est à elle, en premier, que je la dédie.
Sylvia Pourbaix
A ma mère,A ma grand-mère,
Mon sang allemand
« Moi dont je ne sais rien, je sais que j’ai les yeuxouverts à cause des larmes qui coulent sans cesse. »Samuel Beckett, L’Innommable
Châtelet, le 4 septembre 2010
La table de la salle à manger vient d’être desservie. Son manuscrit sorti d’une farde et gardé par ses mains; elle est là, face à moi.
Elle : La narratrice.
Que me veut-elle encore ? Je suis si fatiguée. J’en ai assez de raconter !
Depuis le temps qu’elle trimbale ses notes derrière ma vie, toujours à la recherche de nouvelles anecdotes, de couleurs claires ou sombres, de parfums, de gammes sur des octaves… Des petits bouts de mon histoire qu’elle assemble pour en reconstruire les murs. Qui s’y intéressera ? Pourquoi s’acharne-t-elle à mettre au clair tous les imbroglios de ma mémoire ?
C’est l’automne. Celui de ma vie. Si dans mon corps, tout se décharne, usé par le vent des saisons, dans mon cœur, il y a longtemps que l’hiver s’est installé. Le gel a figé mon sang le 19 août 1942. Je n’ai cessé d’avoir froid depuis.
Elle se dit prête à publier le fruit de ses efforts et le glisse, terminé, devant moi. «Voilà ! Il faut le lire ensemble, une dernière fois », me dit-elle.
Je sais le mal qu’elle s’est donné pour calligraphier de minuscules en majuscules ce que j’ai tu parmi mes plaintes et mes pleurs. Elle a la plume émaillée de tant d’années à s’enquérir d’un détail à dessein oublié, de tant de bruits camouflés par mes silences…
J’ai peur soudain de ce paquet de pages à parcourir.
Devant mon air craintif, elle ajoute qu’en cours de lecture, je peux intervenir quand bon me semble ; mes commentaires éventuels, elle se débrouillera pour les intercaler à bon escient.
Dans son récit, elle me nomme Käte. Mes parents : Ludwig et Helga.
J’aime bien ces prénoms. Ils sont empruntés le temps d’une histoire. Celle de mon enfance…
Berlin, 1933.
Ce mardi 30 mai, une vague de chaleur pèse sur le quartier de Charlottenburg. L’air y est déjà lourd à cette heure très matinale.
Deux hommes dans la rue, Ludwig et Hans, ont appris les émeutes de la nuit et constatent les dégâts. De quelle chaleur transpirent-ils le plus ? Ils n’ont pas l’air d’être incommodés par celle de l’été précoce. Ce qu’ils voient les fait suer davantage.
Les commerçants clouent ici et là quelques planches en remplacement des carreaux explosés, les gens s’affairent à repousser les gravats de leur porte. Avec force, les antisémites ont montré leur détermination. Symptôme d’une guerre ? Personne n’en sait rien encore.
La nuit a été violente. Des chaussures égarées traînent sur la route, des portefeuilles éventrés sont jetés dans les caniveaux, un vélo est encore renversé sur une flaque de sang…
Maintenant, tout est calme. Difficile d’imaginer qu’ici, il y a quelques heures, les murs ont été ébranlés et les vitrines ont volé en éclats. Hitler, élu par la majorité, a soufflé son haleine putride dans ce quartier où l’Université Humboldt et son campus se vident petit à petit de leurs élèves et professeurs. Un nouveau décret vient d’être voté : les Juifs dehors !
Hans, en dernière année de médecine, fait partie des exclus. Son nom est affiché avec d’autres sur le mur, côté ouest de la Faculté. Son nom, suivi d’une injure.
– Viens, Hans. Ne restons pas là.
– Fiche-moi la paix, Ludwig ! Mon père me propose depuis longtemps de finir mes études à Boston. J’ai toujours refusé mais cette fois, j’accepte ! Je n’ai plus rien à faire dans ce pays.
Ludwig l’attire vers un coin plus tranquille. Hans s’en dégage d’un geste brusque :
– Tu réalises ce qui se passe, Ludwig ? Hier, l’autodafé : même les livres de Zweig ont été brûlés sur la place publique. Aujourd’hui, ça (il pointe du doigt le désordre) ! Et demain, ce sera quoi ?
Ludwig ne sait que répondre. Bouleversé, il tente de trouver les mots justes, ceux qui excusent ou dédommagent, ceux qui consolent des insultes faites par ses compatriotes à son ami.
Hans allume une cigarette. C’est la troisième en une demiheure. Il shoote dans tout ce qui se trouve devant son pied, tape du poing sur chaque panneau vantant le NSDAP (Parti National Socialiste).
– Tu es fou, Hans ? Quelqu’un pourrait te voir. On arrête et on tue pour moins que ça en ce moment. Reste calme et viens t’asseoir !
Hans ne veut pas s’asseoir, et comment pourrait-il rester calme face à ce déluge ?
– Je ne sais pas qui de nous deux est le plus fou : toi l’Allemand qui accepte, ou moi le Juif qui m’insurge ?
Ludwig se laisse tomber sur le bord du trottoir. Hans à raison; aujourd’hui, demain, que peut-il survenir encore ? Mais lui ne comprend rien à la politique rébarbative actuelle, celle qui vient de voter ce décret, celle qui frappe tous les Juifs d’interdiction de professer, d’étudier, de soigner, d’écrire…
Sur le trottoir d’en face, Hans consent enfin à s’asseoir, le visage dans ses mains, il se frotte les yeux. Ludwig le regarde, malheureux. Ses tentatives de réconfort seront vaines, il le sait. Mots ou gestes, tous seraient inadaptés. Donc il reste là, immobile et silencieux… Et se souvient de la naissance de leur amitié.
Ils s’étaient rencontrés dans l’Allemagne pauvre de 1926. Hans, le Juif d’une riche famille des beaux quartiers de Berlin, et Ludwig, l’Allemand pauvre, orphelin de la Grande Guerre.
A cette époque, Ludwig partageait un modeste deux-pièces avec sa mère et consacrait ses nuits à l’étude de la restauration de l’Art Ancien. Certains jours, nourri de mauvais pain, il les passait dans les rues de Berlin à la recherche de travaux de hasard. Dans les riches quartiers juifs, la main d’œuvre ne manquait pas. C’est là qu’il avait rencontré Hans et ses parents, Sara et Josef, pour la première fois. Ceux-ci admiraient Ludwig, ce garçon courageux, levé tôt, couché tard, afin de subvenir aux frais de ses études. Sara et Josef lui trouvaient toujours quelques travaux faciles et bien payés.
A la mort de sa mère, Ludwig dut faire face au loyer du triste deux-pièces, et parla d’abandonner ses études pour un travail à plein temps.
« Pas question mon petit ! » avaient objecté Sara et Josef. Sans se soucier des signes évidents de sa pauvreté, ils offrirent à Ludwig leur aide financière et une chambre de leur maison. Il put donc terminer ses études pendant que Hans prolongeait ses années de médecine à Humboldt. Ludwig n’a rien oublié de leur bien-veillance.
Que faire maintenant face à la montée du nazisme et à la recrudescence de sa politique xénophobe et raciste ? Ludwig n’en sait rien. Dans sa tête, mille questions se bousculent.
Dans le silence, il cherche les réponses.
Hans se lève brutalement. Il écrase nerveusement sa cigarette sur le sol (la quatrième). Des bris de verre crissent sous sa chaussure et il peste pour sa semelle neuve, trouvant ainsi le moyen d’attirer l’attention de Ludwig, impassible sur le trottoir d’en face.
– Mais merde, Ludwig ! Réagis, bon sang !
Ludwig soulève pesamment les épaules et les laisse retomber dans un soupir d’impuissance.
– Que veux-tu que je te dise ? Ne cède pas à la panique…
– Ne pas céder à la panique ? T’es aveugle ou quoi ! Ouvre les yeux, mon vieux !
– Je te parle de ton départ pour Boston. Pourquoi partir si loin, il y a d’autres universités en Allemagne…
– Bien sûr, l’interrompt Hans. Tu oublies que je suis Juif et que partout en Allemagne aujourd’hui, les Juifs sont exclus de la citoyenneté allemande !
– Depuis la grande crise de 1929, le peuple se relève, Hans. Il va se réveiller et arrêtera l’assaut lancé contre les Juifs. Le monde entier nous prêtera main-forte. J’en suis sûr. Il ne peut en être autrement ! Oublie Boston. Attends encore un peu.
– Ah Ludwig ! Mon cher ami Ludwig-le-pacifiste ! Tu tiens là des propos utopistes mais dignes de ta foi en l’Humanité. J’aimerais que ta doctrine philosophique me gagne, mais je préfère ne pas perdre mon temps. J’attendrai en Amérique que le feu animé par certains soit éteint par la sagesse d’autres de ton espèce.
– Je demanderai conseil à mon beau-père…
– Le père d’Helga ? Tu plaisantes ? Je doute fort qu’il veuille te rendre ce service ! Et puis, je n’ai pas de conseil à recevoir d’un commissaire de police allemand. Vois autour de toi, Ludwig : la haine du Juif ne fait que croître. Civils et dirigeants concèdent comme une faveur à Hitler une Allemagne vidée de ses indésirables.
– Pas tous les civils, Hans. Ni tous les dirigeants. – D’accord. Mais que deviennent les opposants arrêtés, hein? Ils sont isolés dans des camps; et ceux qui ont la chance d’en revenir sont doux comme des agneaux ou brisés par la peur.
– Tu as peut-être raison.
– Sûr que j’ai raison ! Tu te trompes, Ludwig, sur la portée du nazisme. Il n’y a pas qu’une Allemagne debout qui importe à Hitler. D’ailleurs, plusieurs membres de ma famille ont compris cela depuis longtemps et quittent le pays pour des contrées plus calmes. Je partirai dès que possible et convaincrai mes parents de me rejoindre plus tard quand je serai installé à Boston. J’espère n’avoir pas trop attendu, les frontières se ferment petit à petit. Vous devriez y réfléchir Helga et toi. Votre avenir est autant menacé que le mien. L’Allemagne va s’intoxiquer des paroles vénéneuses mais non moins solennelles d’Hitler. La « race des seigneurs » ne sera pas longtemps à la fête et aux loisirs offerts en ce moment par le nazisme. Croismoi !
Ludwig regarde sa montre :
– Il faut que je rentre. Helga va s’inquiéter, ça fait plus d’une heure que je suis parti.
En effet, il était à peine 6 heures ce matin quand Hans était venu les réveiller, tambourinant à la porte de leur appartement :
« Dépêche-toi, Ludwig. Il y a eu du grabuge cette nuit. Allons voir ce qu’il s’est passé ! ».
Ludwig était parti très vite, entraîné par Hans, et laissant sa femme inquiète derrière lui. « Sois prudent, Ludwig ! », avait supplié Helga. Ludwig lui avait conseillé de retourner se coucher mais était certain qu’elle n’en avait rien fait. Elle devait sûrement l’attendre, inquiète.
Les deux amis se séparent. Chacun rentre chez lui.
Ludwig presse le pas sur le chemin inverse qui le ramène vers Helga, son épouse toujours tourmentée, soucieuse et inquiète.
Pourquoi ? Ludwig n’en sait rien. Il tâche, par des gestes tendres et amoureux de tempérer ses craintes. C’est tout ce qu’il peut faire !
Sans se soucier des regards étonnés des gens qui le croisent, il sourit au souvenir de sa rencontre avec Helga. Il était venu à Cologne, de Berlin, restaurer la nef d’une église romane.
Le Conservatoire de Musique se trouvait à deux pas. Helga était sortie en courant de son cours de piano pour attraper un tram. Ludwig flânait, le nez en l’air sur les hauts bâtiments de style gothique, et avait reculé d’un pas sans regarder derrière lui. Le choc avait été inévitable.
C’était ça sa rencontre avec Helga. Les partitions s’étaient retrouvées éparpillées sur le sol mouillé par la forte pluie de la veille. Helga, agacée, s’était baissée pour les ramasser.
Ludwig s’était accroupi devant elle, s’était excusé de sa balourdise et l’avait aidée à rassembler ses feuillets dégoulinants. Puis, tous deux s’étaient relevés d’un même geste, sauf que Ludwig n’en finissait pas de se déployer (le mètre cinquante-sept d’Helga fut plus vite debout que son mètre nonante-huit). Ils avaient été pris d’un fou-rire… et le tram était passé sous leur nez. Helga avait reprit son air sérieux : « Oh non, je serai en retard pour la répétition ! »
Ses longs cheveux bouclés retenus d’une main, elle regardait autour d’elle, affolée, après un autre tramway, un autre autobus, et avait repris ses partitions des mains de Ludwig, sans même le regarder.
Et voilà, c’était tout ! Leurs doigts s’étaient touchés… Au contact de la peau de Ludwig, Helga s’était apaisée.
Elle n’avait pas assisté à sa répétition ce jour-là. « Tant pis, ce n’est pas pour une fois ! », s’était-elle surprise à dire, elle, si consciencieuse, si appliquée, si sérieuse,…
Mais il y eut d’autres fois ! Pour prendre un verre d’abord, partager un repas ensuite, et surtout visiter Cologne. Ludwig ne connaissait rien de cette ville ; il n’était là que depuis trois semaines. Helga, élève au Conservatoire depuis deux ans, s’était avéré un très bon guide. Elle l’avait emmené partout visiter les richesses historiques, culturelles et architecturales de la ville.
Rue Obenmarspforten, au Musée du Parfum, Ludwig découvrit l’histoire de l’«Eau de Cologne» et ses méthodes de production. Ce jour-là, le parfum d’Helga le troubla davantage !
Ce fut l’endroit de leur premier baiser.
Plus tard, dans sa chambre d’étudiante, ils avaient fait l’amour. Helga était si jeune, mais déjà tellement femme, elle savait que Ludwig serait l’homme de sa vie.
Quand, voraces de leurs corps, ils étaient repus l’un de l’autre, Ludwig lui parlait de Hans, de Sara, de Josef, mais surtout de Berlin, car Berlin manquait à Helga.
Elle y était née, son père y avait une grande maison. Elle ne souffrait ni de l’absence de l’un ni du confort de l’autre mais c’était de Berlin qu’elle s’ennuyait : de ses grandes avenues, de sa Porte de Brandebourg, de ses lacs, de la Maison des Concerts, de l’époustouflante Place Publique, de son Opéra, de sa Cathédrale Sainte-Edwige… Elle ne pouvait s’empêcher, chauvine, de les comparer aux autres beautés de Cologne.
« Oui, Cologne est une très belle ville, mais Berlin ! Ah Berlin ! », disait-elle souvent.
Et lui, un enfant de là-bas, devait bien reconnaître qu’Helga avait raison.
Hans court derrière Ludwig, le rattrape et interrompt son voyage dans le passé :
– Ludwig ! … Attends ! … Pff… Tu marches vite dis donc ! Ludwig est arrivé au pied de son immeuble. C’est vrai qu’il marche vite, aidé par ses grandes jambes.
– Pff… J’ai oublié de te dire… Attends, je reprends mon souffle…
– La cigarette, mon vieux Hans ! Tu devrais savoir mieux que quiconque que c’est mauvais pour le cœur ! … Quoi, qu’est-ce que tu as oublié de me dire ?
– … Pff, ma mère a fait un gâteau… pour tout un régiment !… Pff… J’ai pas envie d’être seul à le manger ! Venez ce soir le partager avec moi, sinon j’en mangerai pendant huit jours !
– Si tu parles de son délicieux gâteau de cannelle, aux amandes et au miel, bien sûr que nous viendrons. Helga l’adore ! Tu peux compter sur nous !
Il lève la tête et l’aperçoit à la fenêtre de leur appartement. Helga est là qui l’attend, vêtue de sa robe de chambre couleur champagne, en soie du Japon. En quatre enjambées, il gravit l’escalier du premier étage. Belle, douce, amoureuse, elle se jette dans ses bras. Inquiète.
– Ludwig, je me faisais du souci. Que s’est-il passé dans le quartier de Charlottenburg ?
– Quelques excités ont… Oh, et puis, rien de grave, rassuretoi. Sauf que Hans parle de partir pour les Etats-Unis. Nous en discuterons ce soir avec lui car Sara nous a préparé son délicieux gâteau. Hum, j’en ai déjà envie !
Il la serre dans ses bras, ses doigts caressent le bas de ses reins, il colle sa bouche à la sienne et murmure sur ses lèvres :
– Mais tu sais ce dont j’ai envie par-dessus tout ?
Helga s’est rendormie, dans ses bras. Ludwig regarde la soie couleur champagne se soulever au rythme de sa respiration. Son souffle, aussi léger qu’un battement d’ailes de papillon, lui chatouille le cou. Il a envie de la rejoindre au pays des songes mais dans moins d’une heure, il devra partir vers son chantier, pour la restauration du bas-relief d’une chapelle.
Sans la réveiller, Ludwig embrasse Helga sur le front et se glisse hors du lit.
Il prend son café à la cuisine et la regarde dormir par la porte entrouverte.
Dieu, comme il l’aime !
Un moineau piaille sur les fleurs du balcon. Un autre le rejoint. Ludwig, immobile, les voit se frictionner le bec. Le spectacle l’attendrit. Dommage qu’Helga dorme, il est seul à profiter de ce parfum de tendresse qui efface d’un coup la laideur des images bellicistes de l’aube.
Laissant seul le premier arrivé sur les fleurs, l’autre moineau repart. Les piaillements de l’abandonné ne sont plus les mêmes; ils ressemblent à des cris de douleur, à des plaintes.
Les mêmes qu’Helga avait poussés quand il avait dû quitter Cologne, l’abandonner à ses études et partir pour un autre chantier à Karlshorst (Lichtenberg) à plus de cinq cents kilomètres. Helga était désemparée. « Je t’en supplie, ne me laisse pas. Je vais mourir sans toi, ici », avait-elle hurlé.
La veille de son départ, la chambre d’Helga n’était pas libre pour eux seuls. Ils s’étaient promenés, jusqu’à la tombée du jour, le long du Rhin. Avant de se quitter, ils s’étaient aimés, debout contre un mur, dans un coin tranquille et sombre d’une rue sous un croissant de lune. Helga pleurait, lui mordillait la peau, caressait la trace de ses dents sur ses lèvres en lui jurant de le rejoindre bientôt.
Elle tint sa promesse ! Malgré le réconfort de Ruth, son amie la plus fidèle, Helga n’en pouvait plus de Cologne sans Ludwig. Une semaine plus tard, elle l’avait rejoint à Karlshorst, abandonnant tout simplement le Conservatoire.
Son père ! Comment avait-elle pu l’oublier ? Prévenu par le Conservatoire de la fugue de « l’écervelée », il lui intima de rentrer au bercail ! Cette liaison avec un artiste sans le sou ne plaisait guère au patriarche qui comptait bien remettre sa sotte fille sur le droit chemin de l’école !
Helga était peut-être sotte mais, surtout, elle était éperdument amoureuse. A cela, son père n’avait certainement pas pensé en la ramenant de force au Conservatoire de Musique de Cologne.
Elle fugua à nouveau pour rejoindre Ludwig à Karlshorst.
Le père dut se résoudre « aux caprices » de sa fille et la laissa, résigné, aux mains de l’artiste sans le sou. Helga ne reprit pas ses études.
Deux mois plus tard, Ludwig signait un contrat pour un très grand chantier au nord-est de Berlin.
Quel bonheur pour eux d’y revenir ! Il ne leur fut pas difficile de trouver un logement au centre de la ville, et ils emménagèrent de quatre fois rien dans un appartement à deux pas de la porte de Brandebourg.
Son piano se trouvait encore dans le salon paternel, et Helga se démena pour le récupérer chez elle. C’était un cadeau de sa mère, il lui appartenait après tout !
Son père concéda à le lui rendre.
La vie mondaine de la Friedrichstrasse offrait bien des tentations à Helga habituée à un train de vie luxueux avant son mariage. Cependant, le loyer onéreux et le seul salaire de Ludwig rendaient les fins de mois très difficiles.
Le père savait tout ça. Il en profita pour proposer à sa fille, en échange d’une somme d’argent mensuelle, une espèce de chantage : le premier dimanche du mois, un dîner avec lui. Et sans Ludwig ! Car celui-ci, en plus d’être artiste sans le sou, ne cachait pas son idéal très rouge, le rouge communiste.
Le patriarche le rendait responsable de la déroute de sa fille, et gardait envers lui une sourde colère. Dès lors, leur relation se limitait aux strictes marques de politesse mais Ludwig ne fut jamais autorisé à franchir le seuil de la maison paternelle.
C’est donc seule qu’Helga devait dîner avec son père, un dimanche par mois.
Quand elle rentrait, elle déposait l’argent « généreusement » offert, et ne parlait pas à Ludwig des remontrances et des vexations qu’elle devait subir lors de ces dîners sans fin et sans faim.
Son état nerveux et ses yeux rougis en disaient bien assez !
Février 1934.
Bientôt huit mois que Hans a quitté Berlin. Ses parents hésitent encore à le rejoindre. Leur fils à l’abri des diatribes et violences racistes, Sara et Josef n’ont pas peur pour eux. Ils pensent que les calomnies injurieuses se lénifieront avec le temps. Ne sontils pas Allemands avant tout ? Josef s’est battu en 1914 contre l’Europe aux côtés de ses frères allemands. C’est ce qu’il répète sans cesse, approuvé par Sara. Tous deux n’entendent cependant pas qu’aujourd’hui, « leurs frères allemands » imputent la défaite de 1918, l’impécuniosité et la misère qui s’ensuivirent, à tous les Juifs !
Les supplications de Hans, là-bas en Amérique, n’y font rien. Dans une lettre, il insiste sur le sort présagé des Juifs d’Europe. Mais Josef et Sara n’en lisent rien; ils ont tant de mal à se détacher de leur Berlin natal. Rachel, l’amie d’enfance de Sara, est partie pour Zurich la semaine dernière, avec homme et enfants. Ils ont trouvé un « passeur » et de quoi le payer. Depuis, Sara réfléchit… Et reporte à plus tard ses esquisses de départ.
La porte de l’appartement s’ouvre avec délicatesse.
Helga se soulève difficilement du canapé. Son ventre, depuis deux mois, gêne le moindre de ses mouvements :
– Ludwig, c’est toi ? Une lettre de Hans est arrivée ce matin. Tiens, lis-la ! Il me dit de ne pas m’inquiéter ; ma tension un peu élevée n’est due qu’à la venue proche du bébé. Il parle des nouvelles techniques médicales que les Américains…
Ludwig attire sa femme vers lui et force ses lèvres à se taire en y posant les siennes. Il entoure des deux mains le ventre si chaud, si doux, si rond de leur premier bébé et le caresse à la manière d’un sculpteur façonnant son œuvre.
– Ce cher Hans, toujours là quand on n’a pas besoin de lui !
Ludwig plaisante. Car dans sa lettre, son ami conseille de le rejoindre là-bas avec Helga et le bébé quand il sera né. Ludwig sourit face à l’affolement de Hans.
La veille de son départ pour Boston, Ludwig lui avait annoncé qu’Helga et lui allaient avoir un enfant et il se souvient de la panique de son ami : « Vous êtes fous, avait-il crié. A cette époque ! Il ne faut permettre à aucun enfant de naître ! Pas ici, en tout cas ! ».
A cette époque, en effet, l’Allemagne écrit les premières lignes de sa ténébreuse histoire, mais quel est l’Allemand qui le devine ? Sûrement pas Ludwig !
Helga, elle… Mais bon, c’est Helga. Toujours inquiète !
Leurs visites se font plus rares dans la maison de Sara et Josef.
« C’est normal, dit Sara à qui veut l’entendre, ils ont tant à faire avec la venue imminente de leur bébé. Et puis, Ludwig travaille beaucoup ; Helga vient d’accepter le poste de pianiste au « Salon Musical » et joue parfois tard le soir. Ils semblent si fatigués tous les deux quand ils viennent échanger des nouvelles de Hans ».
Lors de ces rares visites, Sara, dans son trop plein de tendresse, caresse le visage de Ludwig. Elle ne peut s’empêcher de montrer par ses débordements affectifs combien elle aime ce fils adopté ! C’est plus fort qu’elle. Pourtant, tout à son adoration, elle ne voit pas ce que Josef remarque depuis peu dans le regard d’Helga : un mélange de peine, d’inquiétude et de confusion.
28 mars 1934.
– Voici votre jolie petite fille !
A la clinique du Centre Ouest, un petit être, poussé du ventre d’Helga, vient de naître.
Sa fille. Ludwig hésite à la prendre. Ses mains tremblent comme jamais elles n’ont tremblé. Les trois petits kilos de sa chair, de son sang, déclenchent un véritable séisme dans le cœur de l’homme, soudain conscient d’être l’auteur de ce léger frémissement de vie.
La sage-femme l’invite à s’installer confortablement près du lit de la jeune accouchée. Elle a l’habitude des troubles émotionnels des jeunes papas et pose avec assurance le « petit paquet » emmailloté dans ses bras.
La petite Katerina (prénom choisi par Helga en souvenir de sa mère décédée trop tôt) se rendort, repue de son premier repas. Ludwig ne retient pas ses larmes, son trop-plein d’émotion roule dans les cheveux du nourrisson.
– C’est un bien grand prénom pour une si petite fille, balbutiet-il. Il faudrait l’abréger.
Helga, attendrie par son géant de mari, si petit et fragile dans sa nouvelle paternité, acquiesce :
– Nous l’appellerons Käte, si tu veux.
Au même instant, un orage violent déchire le ciel de Berlin. Comme un présage.
Mais Ludwig fait fi des présages et des bruits de bottes de plus en plus soutenus martelant le pavé de toutes les villes du pays. Il vient d’être papa, quoi de plus beau ? Le reste est tellement anodin.
Quelques mois ont passé. Ses désordres intérieurs disparus, Ludwig est épanoui et comblé par les gazouillis de l’enfant.
Il se réjouit aussi de son nouveau travail, il doit rénover un bâtiment ancien en revêtement de stuc. Le stuc : cette matière composée de plâtre fin, de colle, de poussière de marbre, est si fine, si blanche et si douce qu’elle lui rappelle la peau de son bébé. Il effleure le jour les formes décoratives à restaurer en rêvant aux doux instants du soir où il pourra câliner sa fille dans son berceau.
De son chantier, Ludwig a trois rues à traverser pour rejoindre son bonheur au foyer. Helga et Käte. Le soir, à peine délesté des éclats de plâtre, il vole vers elles. Il en oublie presque la seule ombre à son bonheur : son beau-père, à qui il faut souvent rappeler que le père de l’enfant c’est Ludwig !
Ce soir, avant de rentrer, il se dévêt de sa blouse de travail, étrille ses cheveux épais et se brosse bien les ongles. Helga le lui a demandé. Il doit être présentable car Ruth, son amie arrivée de Cologne, leur rend visite.
Ruth étudiait le violon et Helga le piano mais elles partageaient la même chambre pendant leurs années de Conservatoire. Helga n’a pas oublié l’attention particulière mise en œuvre par son amie pour lui faire supporter le départ de Ludwig.
Aujourd’hui, en bordure du Rhin, Ruth a trouvé un logement et y réside depuis qu’un chef d’orchestre célèbre l’a engagée comme second violon.
Dès son entrée dans l’appartement, Helga remarque les efforts de Ludwig. Il est très présentable, en effet.
Il lui lance un sourire, elle répond d’un tendre clin d’œil…
Ludwig laisse les deux amies bavarder pendant qu’il sert l’apéritif. Après des mois sans nouvelles, elles ont tellement de choses à se dire ! Des choses qu’elles se diraient bien volontiers avec la légèreté d’autrefois mais l’heure n’est plus à la réjouissance.
Ruth explique qu’à Cologne les habitants subissent les conséquences des violences de la rue. La ville a annulé les concerts programmés ; c’est la raison de son séjour à Berlin.
– Tu te souviens de Karl, Helga ?
– … ?
– Celui qui me faisait la cour à chaque sortie de notre stage à la Cathédrale de Cologne ! Et bien, figure-toi que je l’ai revu. Il défilait devant une foule que le meeting d’Hitler mettait en délire. Qu’est-ce qu’il était beau ! Il m’a rejointe ensuite et nous sommes allés prendre un verre.
– … !
– Je crois qu’il me plaît ce garçon. T’en penses quoi, toi Helga ?
Ruth fréquente qui elle veut. Mais Karl ! Bien sûr qu’Helga s’en souvient. Elle le détestait déjà à l’époque…
– Eh ! Reviens sur terre Helga ! Tu me sembles bien soucieuse pour quelqu’un à qui tout réussit ! Allez, dis-moi, t’en penses quoi ?
– … Rien !
– Je te remercie, Helga. Ta réponse est honnête mais peut-être changeras-tu d’avis quand tu le connaîtras mieux. Je pense pouvoir bientôt te le présenter. Tiens, vous avez des nouvelles de Hans ?
Hans et Ruth s’étaient parfois croisés chez leurs amis communs. Ruth avait appris son départ forcé.
– Non !
La réponse de Ludwig claque et ne laisse pas à Helga le loisir de parler de Hans et des lettres échangées entre Berlin et Boston. Il se lève brutalement. La table basse bascule et il vocifère des injures contre son verre renversé.
Helga constate, stupéfaite, la mauvaise humeur soudaine de son mari.
Le bébé sent le malaise ondoyer dans l’espace autour d’elle et se met à pleurer.
– Que se passe-t-il, Ludwig ? Pourquoi es-tu désagréable ?
Ils sont seuls dans la cuisine à préparer le café. Ruth fume une cigarette sur le balcon.
– Je n’aime pas les manières fourbes de cette fille. Je déteste l’ardeur de ses qualificatifs quand elle nomme son … comment déjà ? Karl : Karl le Magistral, Karl le Somptueux, Karl le Brillant… Elle m’emm… avec son crétin de Karl, moisissure de nazi !
– Oh, Ludwig. S’il te plaît ! Je n’aime pas les gros mots. Je connais bien Ruth, tu sais. Ce Karl passera aussi vite que les autres avant lui. Durant nos années de Conservatoire, elle en a aimé cinq avec la même dévotion, mais … Chut ! Elle revient au salon.
– Ne lui parle pas de Hans. Ni du livre de Zweig qu’il t’a envoyé dernièrement ! Tu sais que c’est interdit…
Helga empoigne la cafetière au contenu brûlant et souffle sur la porcelaine dans ses doigts : Aussi chaud que Berlin en ce moment, ce breuvage ! Elle se tourne vers Ludwig et frôle sa joue de ses lèvres :
– Promis, je ne parlerai de rien ! Mais arrête de bouder !
Dans toute l’Allemagne, les partisans du Parti National Socialiste vouent un véritable culte à Hitler. Les avenues sont noires de monde et les nazis hurlent leurs chants à chacune des visites de leur leader.
Hitler s’estime investi « d’une mission providentielle ». Rares sont les Allemands qui osent (au nom de leurs principes humanistes) le contredire ou transgresser les multiples interdits imposés par sa loi.
Il y a bien sûr ceux qui doutent des paroles d’Hitler, mais ceux-ci sont très vite tourmentés par les adeptes du « divin » qui leur rappellent l’ascension fulgurante de l’économie allemande depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir.
Ludwig et Helga sont loin de ces « querelles » politiques. Ils sont artistes, jeunes parents, insouciants et heureux. Si Hitler fait tant de bruit, ils se fient tous deux à la Providence qui le fera taire.
Noël 1935.
La petite Käte reçoit les premiers flocons sur le bout de son nez. Ses parents la promènent sur les bords du lac de l’Havel. L’enfant, aux joues rougies par le froid de décembre, les regarde s’embrasser.
Helga chante sa chanson composée pour eux trois, sur son piano, dans un coin du salon de leur appartement. Quand Käte fait la sieste, Helga joue et compose ce qui lui passe par la tête. Elle y met des paroles comme celles-ci :
Aimer, ce n’est pas difficilePiquez l’aiguille, tirez le filEt cousez le bonheur À jamais sur le cœur.
Ludwig adore cette petite ritournelle. Elle n’appartient qu’à eux. Ensemble, ils la chantent le soir à la petite Käte avant de l’endormir.
Ce duo fredonné assure à la petite fille le bonheur cousu sur ses rêves d’enfant… Malgré le tourbillon d’inepties projetées par les hommes alentour !
La mémoire est étrange !
Il suffit de fredonner une chansonnette pour que celle-ci ravive les couleurs ternies par le temps, redonne aux fleurs leurs parfums, retrace les chemins que l’on croyait perdus…
Je chante à peine ces quelques vers et, à l’instar de la Madeleine de Proust, les arômes de mes jours heureux se réveillent et restituent à ma mémoire ce que l’oubli lui a volé.
Mes parents étaient très amoureux l’un de l’autre.
J’entends encore le bruit de leurs baisers qui claquent . Je les revois danser, enlacés. Je respire les effluves de cannelle liés à leurs gestes de tendresse. Je me réchauffe à la flamme de leurs regards échangés…
J’étais si jeune enfant. Dans quelle partie de mon cerveau ces souvenirs se sont-ils terrés ? Ils ont bien dû se mettre ailleurs que dans ma tête pour resurgir sans crier gare, réveillés par quelques rimes ?
Le cœur ! Voilà, j’y suis. C’est dans mon cœur qu’ils se sont, comme des semences, dispersés.
Je fredonne la chansonnette à la narratrice, et soudain l’amour de mes parents revient fleurir, parfumer, colorer le jardin de mes jours heureux.
En « taquinant la muse » sur une partition, ma mère a-t-elle pensé que, septante-cinq ans plus tard, ses vers seraient consignés dans un livre, cousus à jamais sur le cœur de celle qui l’écrit ?
Avril 1936.
Une nouvelle lettre reçue de Boston. Hans raconte la difficulté d’obtenir les papiers nécessaires afin de faire venir ses parents aux Etats-Unis. Sara n’y met pas de bonne volonté, malgré les vents violents soufflés par la prise de pouvoir d’Hitler. Josef, lui, opte plutôt pour la Suisse ou l’Angleterre… Cela lui fera moins loin pour rentrer après la tempête.
Dans sa lettre, Hans fulmine contre leur entêtement mais Helga et Ludwig lisent surtout son angoisse.
S’il savait !
En réponse, Helga le remercie pour le dernier livre de Stefan Zweig (envoyé sous une fausse couverture) et lui dit n’être pas étonnée de l’énorme succès aux Etats-Unis de la biographie de Marie Stuart vendue en 300.000 exemplaires dont UN passé sous le manteau « au pays interdit ».
Est-il nécessaire d’inquiéter Hans sur le climat politique actuel à Berlin ?
Tous les Juifs sont sujets aux discriminations de toutes sortes et les Allemands qui les fréquentent de près ou de loin ne sont pas à l’abri du danger .
Helga n’en écrit rien ! Pas encore.
Septembre 1936.
Après la liesse des dizaines de milliers de spectateurs du Stade Olympique, les rues de Berlin ont comme un goût de lendemain de fête. Pourtant, les boutiques arborent encore à leurs vitrines les drapeaux olympiques et allemands (frappés de la croix gammée).
Helga se presse, tête baissée. Elle tient Käte fermement par la main. La petite n’a plus vu son grand-père depuis deux mois et celui-ci, fort de son autorité, a réclamé sa visite.
Helga, de mauvaise grâce, l’y emmène. Ludwig n’est pas invité.
– Helga, Doux Jésus ! Où courez-vous comme ça ?
Eva, les bras chargés de brocarts de soie, l’interpelle. Dans son atelier de couture, ses doigts experts, assistés de quelques ouvrières, assembleront bientôt le luxueux tissu en divines créations.
Helga a maintes fois fait appel au talent d’Eva pour ses robes de soirée, ses ensembles stricts de concert en satin noir et pour quelques frivolités à la mode.
La presque quarantaine, petite, énergique, les cheveux grisonnants, Eva porte son âge avec autant de fraîcheur qu’il y a quinze ans, quand elle venait livrer dans la maison familiale les toilettes de Katerina, la mère d’Helga. Eva avait alors une place importante dans la vie de l’adolescente. Ses visites édulcoraient ses jours entre son père despote et sa mère déjà malade.
Eva avait pour particularité d’ajouter « Doux Jésus » à chacune de ses phrases : au début ou à la fin, selon l’humeur de la couturière. Mais ces Doux Jésus, Helga les savourait autant que la présence d’Eva dans l’austère maison familiale. Son éloignement pour le Conservatoire à Cologne, puis son mariage avec Ludwig n’avaient en rien entravé sa relation avec Eva. Elles se voyaient moins souvent depuis la naissance de Käte mais c’était toujours avec beaucoup de bonheur qu’Helga se rappelait les beaux souvenirs de la généreuse et affectueuse Eva.
Eva se penche sur le front de l’enfant et l’embrasse :
– Doux Jésus, cette petite marche déjà ?
