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Le vendredi 23 août, notre vie bascule. Manon, notre fille de 11 ans, a une grosseur dans la narine. Dix jours plus tard, nous apprenons que c'est un cancer. C'est une battante, nous le savons, nous en sommes sûrs. Ce témoignage plein d'espoir vous livre les épreuves que nous avons surmontées, les émotions qui nous ont envahis, les faiblesses mais aussi les forces qui nous ont accompagnés tout au long de ce combat. "Notre quotidien a été bouleversé en une poignée de secondes... Nous n'avions plus le choix. Nous devions vite nous adapter à un univers complètement méconnu, mener de front la maladie et les épreuves avec rigueur pour conserver un équilibre familial. Il fallait tout assurer avec force et courage pour que notre fille combatte ce cancer et conserve, malgré tout, son sourire..." Une partie des bénéfices du livre ira à la recherche contre le cancer et sera reversée à des associations.
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Pour toi Manon Voici ton histoire racontée par ta maman, avec ses émotions, son ressenti face à ta maladie.
C’est dans l’adversité que les caractères se révèlent. C’est à ce moment que l’on se découvre, que l’on découvre les autres.
Avant-propos
Les premiers signes
Le jour où tout bascule
La grosseur
Le début du traitement
La vie à l’hôpital
La radiothérapie ou la protonthérapie
Caen
Le retour en Bretagne
La vie à la maison
La fin du protocole initial
La chirurgie
La résilience du papa
Le décalage
Des rencontres inoubliables
Manon reste Manon
Epilogue
Remerciements
Nous sommes nos choix1.
Toute notre vie, nous faisons des choix qui vont avoir un impact sur notre avenir, notre devenir. Avec quelle copine je vais jouer ? Quelles études et quel métier je vais choisir ? Avec qui je vais me marier ? Vais-je avoir des enfants ? Où vais-je habiter ?
Tout acte et tout choix entraînent des conséquences. En choisissant, nous décidons de renoncer à d’autres possibilités, d’autres alternatives. Parfois, nous faisons aussi le choix de ne pas faire de choix.
Tout serait tellement plus simple si l’ensemble de nos décisions devait seulement être des choix que nous dirigerions, entreprendrions ou renoncerions. Malheureusement, des faits incontrôlables viennent perturber toutes nos projections et peuvent à tout moment, d’un revers de main, tout remettre en cause. Nous sommes alors limités par la réalité que nous subissons, qui s’impose à nous.
Notre vie prend une nouvelle tournure, une nouvelle trajectoire que nous n’avons pas choisie. Les projets que nous avions imaginés s’en trouvent ébranlés, mis à mal, compromis, voire irréalisables.
Une seule ombre au tableau peut venir tout changer.
Parfois, le seul choix qu’il nous reste sera notre manière de réagir et d’appréhender la difficulté rencontrée pour espérer des jours meilleurs…
Avec David, nous nous rencontrons pendant l’été 1998. Nous sommes tous les deux saisonniers chez Lactalis à l’Hermitage, entreprise agroalimentaire dont sont salariés mes parents et son père.
Tout en continuant mes études, assez rapidement, nous nous installons ensemble dans un appartement proche de Rennes. Deux ans plus tard, nous déménageons dans une maison en location un peu plus loin de la ville, à une trentaine de kilomètres. Nous nous marions en 2003 et achetons une ruine dans cette même commune un an plus tard pour la rénover.
Nous voulons fonder une famille rapidement. Maël nait début septembre 2005, deux mois après notre emménagement. Manon et Noé viennent nous rejoindre deux ans et huit ans plus tard.
Nous dessinons un avenir relativement classique. Comme la plupart des familles, nous sommes rythmés entre le travail, la vie à la maison et son quotidien.
En 2016, nous investissons dans une maison de bourg à Lassy, commune proche de la nôtre. David met trois ans à la restaurer entièrement tout en conservant les week-ends et les vacances en famille. Il choisit un métier lui permettant de dégager du temps. Travaillant le matin, ses après-midis sont consacrés à la rénovation de cette maison qui va donner un souffle financier considérable à notre compte en banque, nous permettant d’entrevoir des possibilités, de concrétiser des projets jusqu’ici irréalisables.
Les locataires sont trouvés et doivent s’installer le 1er août 2019, juste après notre retour de vacances. Maël a quatorze ans, Manon onze ans et Noé à peine six.
1 Jean-Paul Sartre
Depuis quelques mois, sans le savoir, Manon souffre d’un mal qui prend place et se développe, petit à petit, sournoisement.
De mars à juin
En revenant de l’école où elle est scolarisée en classe de CM2, ma fille me signale que son œil se met parfois à couler le matin pendant les heures de cours, de manière discontinue. La saison étant propice aux allergies, nous attendons avant de consulter. Elle va parfaitement bien et n’a aucun autre symptôme. Ça ne doit pas être grand-chose…
Après quelques semaines, les écoulements étant toujours présents, je décide de l’emmener voir notre médecin traitant qui, comme je m’y attends, lui prescrit des traitements antihistaminiques.
Malgré la prise des médicaments, les écoulements continuent à intervenir, de plus en plus souvent, tous les jours. Un autre rendez-vous médical avec le remplaçant de notre médecin confirme le premier diagnostic. Il faut attendre la fin de l’été pour que les symptômes disparaissent.
Pendant ce temps, nous continuons les préparatifs de notre voyage prévu à l’autre bout du monde : les passeports pour tous, les délivrances d’ESTA2 pour l’escale prévue sur le sol américain, l’achat des sacs à dos, masques et tubas, maillots de bain…
L’excitation est à son comble.
En juillet
Nous partons avec nos trois enfants en Polynésie rejoindre nos amis pour trois semaines. Depuis déjà deux ans, ils s’y sont expatriés. Dès leur départ, nous leur avions promis d’aller les rejoindre deux ans après. Les billets d’avion vers Tahiti sont achetés depuis dix mois. Nos amis ont réservé les logements et les transports aériens et maritimes dans les deux îles que nous allons visiter : Moorea et l’atoll de Rangiroa.
Après des retrouvailles émouvantes, nous découvrons la beauté de la Polynésie et la convivialité des habitants. Ces vacances sont idylliques et paradisiaques.
Sur place, nous consultons tout de même un médecin généraliste pour des boutons sur les mains et les pieds de Noé et une ophtalmologue pour les larmoiements de Manon qui sont toujours présents. Les rendez-vous pour consulter des spécialistes à Tahiti sont plus accessibles et plus rapides.
Verdict : syndrome du pied-main-bouche pour Noé et une allergie possible aux acariens pour Manon. Elle doit toujours dormir du même côté, d’où les larmoiements exclusivement de son œil droit. Même si j’ai des doutes sur cette explication, cette consultation me rassure.
Nous sommes, à ce moment, loin de nous imaginer de ce qui va se passer par la suite. Nous profitons de manière insouciante du bonheur d’être en famille, dans un lieu magnifique et dépaysant.
Le retour à la maison est difficile. Manon pleure à chaudes larmes en quittant nos amis à l’aéroport de Papeete. Elle continue à pleurer dans l’avion jusqu’au décollage.
Mi-août
Nous récupérons nos enfants partis une semaine en camping au bord de la mer avec mes parents. Manon se mouche souvent. Mes enfants prennent l’habitude de rester en débardeur dehors du matin jusqu’au soir, peu importe le temps. Ça m’énerve… Elle a dû prendre froid et a certainement attrapé un rhume.
Les jours suivants, mes inquiétudes commencent à apparaître. En effet, en plus des larmoiements, sa narine droite est maintenant obstruée. Impossible pour elle de faire passer l’air de ce côté.
Notre médecin traitant étant en vacances, nous consultons le nouveau médecin généraliste qui s’est installé dans notre commune depuis peu. L’avantage, comme il vient d’arriver, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’attendre longtemps pour obtenir un rendez-vous. En plus, j’apprécie sa ponctualité.
Après lui avoir expliqué les démarches entreprises depuis plusieurs mois, les médicaments prescrits qui n’ont eu aucun effet, je lui fais part de mes doutes et de mes craintes sur le diagnostic des allergies.
⎯ Est-ce normal que son œil coule seulement du côté droit et que seule sa narine droite soit obstruée ?!
Sans répondre à cette remarque et après une très brève auscultation, il nous confirme, lui aussi, le même diagnostic que ses confrères.
Comme les professionnels de santé consultés jusqu’à présent ne veulent pas faire d’explorations au-delà des allergies, je commence à naviguer sur internet. Je sais que je dois me méfier des informations souvent anxiogènes et pessimistes du web, mais je commence à chercher par moi-même, n’ayant pas de réponse convaincante qui atténue mes craintes. Les symptômes qu’a ma fille peuvent correspondre à un canal lacrymal bouché, des polypes, une tumeur... En regardant l’intérieur de son nez, je suis maintenant persuadée que le problème vient de la sphère ORL. Je suis désormais convaincue que des polypes se sont installés dans sa narine droite. Tout coïncide : les larmoiements qu’ils causent en comprimant l’extrémité intérieure du canal lacrymal et le nez bouché du côté droit. Ces symptômes valident toutes les cases. En plus, je crois apercevoir quelque chose qui va dans ce sens dans le fond de sa narine.
Pensant avoir trouvé la solution, je retourne voir le nouveau médecin généraliste pour lui faire part de mes conclusions. Il me répond :
⎯ Effectivement, il s’agit peut-être d’un problème ORL. Il faudrait que vous consultiez un spécialiste. Je tiens juste à vous prévenir que vous aurez de la chance si vous obtenez un rendez-vous dans les deux mois.
Je ne peux plus attendre…
L’amour d’une mère pour son enfant ne connaît ni loi, ni
pitié, ni limite. Il pourrait anéantir impitoyablement tout ce
qui se trouve en travers de son chemin3.
Lundi 19 août
Je me présente avec ma fille aux urgences de l’hôpital privé de Saint Grégoire, l’attente à l’hôpital pédiatrique public étant parfois extrêmement longue. Nous avions attendu des heures quelques mois auparavant pour un bras cassé…
A ce moment, je suis persuadée que les recherches vont commencer. Je suis confiante car mes arguments sont convaincants et écartent la piste d’une allergie. En allant aux urgences, il sera plus facile d’accéder à un spécialiste de l’hôpital, je vais gagner du temps, je sens au fond de moi qu’il ne faut pas en perdre.
Malheureusement, encore une fois, nous ressortons en entendant le même diagnostic.
⎯ Ne vous inquiétez pas, c’est une allergie. Votre fille a une grosse inflammation dans sa narine. Je ne vois rien d’autre. Nous allons prescrire un corticoïde et tout rentrera dans l’ordre.
Je suis sûrement aux yeux de cet interne, une mère angoissée pour pas grand-chose…
« Arrête de stresser, fais leur confiance, il ne doit rien y avoir. Encore une fois, tu psychotes, tout va bien ! »
Je me reprends et j’essaie de relativiser, de me raisonner. Ce sont des professionnels.
Après avoir récupéré les médicaments à la pharmacie, Manon rejoint en soirée ses frères chez les parents de David chez qui ils resteront toute la semaine.
Vendredi 23 août
Après plusieurs jours sans voir mes enfants et heureuse d’être en week-end, je rentre vite du travail. J’espère aussi que les corticoïdes ont supprimé l’inflammation et que tout est rentré dans l’ordre. Malheureusement, sans grande surprise, Manon m’annonce qu’elle a toujours les mêmes symptômes et un mouchage de plus en plus important. Mes pressentiments se confirment. Je sais, à ce moment, que la piste des allergies doit être écartée. Je demande à ma fille de basculer sa tête en arrière pour essayer de voir quelque chose, les corticoïdes ayant normalement supprimé l’inflammation…
Je me fige, livide, horrifiée, en visualisant ce que j’aperçois. Mon cœur se met à battre à toute vitesse, une bouffée d’angoisse monte instantanément.
« CE N’EST PAS POSSIBLE ! MAIS C’EST QUOI ÇA ?!!! »
Tremblotante, je prends vite mon portable pour mettre la lumière et regarder à nouveau.
⎯ David ! Viens vite ! dis-je en hurlant de toutes mes forces.
A l’intonation de ma voix, mon mari vient me rejoindre précipitamment.
⎯ Regarde dans le fond de son nez ! C’est quoi ce truc ?!
Il reste un bon moment muet, stupéfié, en regardant lui-aussi ce que je viens d’entrevoir. Puis, il ajoute, déconcerté :
⎯ Là, ça craint…
Nous savons, à ce moment, que quelque chose de grave se passe…
2 Autorisation de voyage aux Etats-Unis
3 Agatha Christie
Il y a des jours où tout bascule. Notre vie en une poignée de secondes s’écroule. Le matin, nous nous levons paisiblement, le soir, nous nous couchons anéantis…
Pendant que David nous prépare des sandwichs, je prends les chargeurs, les téléphones portables et quelques bouteilles d’eau pour aller aux urgences de l’hôpital sud. Cette masse sombre à l’intérieur du nez de notre fille, nous savons que c’est sérieux. David reste avec les garçons à la maison.
Nous arrivons toutes les deux à l’hôpital public pédiatrique vers 19 heures. Il n’y a pas beaucoup d’attente. Après avoir passé les formalités administratives, nous sommes prises en charge par une infirmière qui ne semble pas comprendre notre présence aux urgences.
⎯ A-t-elle de la fièvre ? Des douleurs ?
⎯ Non. Pouvez-vous regarder l’intérieur de sa narine droite car je vois quelque chose d’anormale ?
⎯ Se mouche t’elle souvent ?
⎯ Oui, de plus en plus.
⎯ Il s’agit sûrement d’une sinusite. A son âge, c’est possible !
J’insiste de nouveau pour qu’elle regarde l’intérieur de la narine de ma fille mais elle ne le fait pas, étant certainement agacée par mon comportement insistant.
⎯ Je vous préviens, vous ne serez pas prioritaires. Il ne s’agit pas d’une urgence vitale.
Encore une fois, on ne me prend pas au sérieux, mais ce soir, je sais que mes angoisses sont fondées.
« J’attendrai le temps qu’il faudra mais quelqu’un va regarder à l’intérieur de cette narine et se rendre compte que ce que je vois, ce n’est pas normal ! »
Nous attendons longtemps. Des enfants arrivés après nous passent devant nous. Certains enfants semblent aussi « en forme » que Manon mais on nous fait bien comprendre que nous ne sommes pas prioritaires. Mon angoisse et ma peur sont immenses à cet instant, me sentant en outre très seule et incomprise.
Après plusieurs heures d’attente, nous croisons une interne, Mathilde.
⎯ Excusez-moi, nous sommes seules dans la salle d’attente et attendons depuis plusieurs heures. Pourriez-vous me dire quand ma fille sera auscultée ?
Après s’être renseignée, elle revient et nous installe dans un box. Je lui relate l’ensemble des rendez-vous médicaux, les suspicions d’allergie et, pour finir, la masse sombre visible dans le fond de la narine de ma fille.
⎯ Manon, peux-tu mettre ta tête en arrière ? lui demande-t-elle, d’une voix douce.
Elle prend son portable et allume la lumière pour mieux visualiser. J’ai bien vu, malgré son beau sourire, qu’elle semble préoccupée.
⎯ Je vais prendre quelques photos de l’intérieur de ta narine pour les montrer à une pédiatre, tu veux bien ? Je vois que tu te mouches, puis-je voir tes mouchoirs ?
C’est vrai que depuis mi-août, Manon se mouche très souvent. Mal à l’aise, elle déplie l’un de ses mouchoirs. Nous constatons qu’il est légèrement rosé.
⎯ C’est quoi, d’après vous ?
⎯ Je vais montrer tout ça au pédiatre et je reviens très vite, me répond l’interne.
Elle quitte la pièce, esquissant un léger sourire bienveillant, l’air inquiet.
Après quelques minutes, elle revient avec le Dr Chloé P., pédiatre de garde aux urgences.
Tout comme avec Mathilde, Manon met sa tête en arrière.
Après un long silence, la pédiatre s’adresse à moi en disant posément :
⎯ Je vais prévenir le radiologue. Manon va passer un scanner tout de suite car le service de radiologie va bientôt fermer et ne rouvrir que lundi. On va essayer de vous apporter des réponses pour que vous ne restiez pas dans le doute tout le week-end.
Rapidement, un brancardier vient chercher Manon. De nuit, nous traversons de longs couloirs interminables, ma fille allongée sur un brancard, moi à ses côtés. J’ai mal au ventre, mes pensées vont dans tous les sens.
« Enfin, quelqu’un me prend au sérieux ! Enfin, on va trouver ce qu’il se passe ! Qu’est-ce qu’on va m’annoncer ?! Pitié, faites que je m’inquiète pour rien et que ce ne soit pas grave ! »
J’attends sur une chaise, seule, dans une salle d’attente vide et sombre. Impossible de regarder mon portable, je n’en ai aucune envie. Je ne peux même pas appeler David, il n’y a pas de réseau. L’examen doit durer dix minutes. Plus les minutes défilent, plus mon angoisse monte. Je sais que cette attente interminable n’est pas normale…
Au bout d’une quarantaine de minutes, sans un mot, on nous ramène dans la chambre.
En attendant les résultats, Manon regarde mon téléphone et pouffe de rire en visionnant des vidéos. Je garde le silence et souris à chacune de ses paroles, ne voulant pas qu’elle ressente mon profond désarroi et ma grande inquiétude.
Après une bonne heure d’attente, je quitte la chambre pour aller aux toilettes, espérant croiser l’une des médecins. Dans ma tête, à cet instant, je me dis qu’elles nous ont elles aussi oubliées. Nous sommes revenues du scanner depuis un bon moment. En plus, les salles d’attente des urgences sont presque vides.
Après m’être lavé les mains, j’ouvre la porte des toilettes pour rejoindre la chambre où m’attend ma fille. L’interne et la pédiatre qui m’ont vue passer sans que je m’en aperçoive sont là, prostrées devant moi. Je reste statique, en effroi face à elles. Je comprends à cet instant qu’elles ne m’ont pas oubliée... Elles se sont préparées à savoir comment m’intercepter, comment m’annoncer, comment m’isoler…
⎯ Madame Ruelleux, nous souhaiterions nous entretenir avec vous. Pouvez-vous nous suivre ?
Même si je me doute de leur réponse, je leur demande tout de même :
⎯ Manon peut-elle venir avec nous ?
⎯ Nous préférons vous voir seule, sans elle…
Alors que tout s’emmêle dans ma tête, je les informe que je vais la prévenir. Je sais qu’elle va s’inquiéter de mon absence.
Le cœur serré, la gorge sèche, je vais voir ma fille.
⎯ Pourquoi je ne viens pas avec toi ? me demande Manon.
⎯ Ne t’inquiète pas ! Les médecins vont me montrer les images du scanner. Continue à regarder tes vidéos, je vais revenir vite !
Après un dernier regard lancé à ma fille, je ferme doucement la porte de la chambre.
Sans un mot, elles commencent à marcher devant moi, silencieuses. Il fait nuit depuis quelques heures déjà. Nous traversons les urgences. Le trajet me semble interminable. Elles me dirigent vers un bureau de consultation, un peu à l’écart. Elles s’assoient et me demandent de m’assoir en face d’elles.
Tout ce que je redoute, je sais que je vais le vivre à cet instant. Une annonce terrible va m’être délivrée. Je n’ai plus de doutes. Je suis seule à la recevoir. Il faut que je sois forte, je n’ai pas d’autres choix. J’ai mal au ventre, des sueurs froides traversent tout mon corps. Je suis gelée, pétrifiée, terrorisée.
Le Dr Chloé P. prend la parole. Elle pèse chacun de ses mots. Avec beaucoup d’empathie, elle m’annonce ce qu’elles ont vu sur les clichés du scanner :
⎯ Manon a une tumeur…
⎯ Je le savais que ce n’était pas normal, personne ne m’a crue ! J’aurais dû insister davantage !
Je répète ces mots en boucle. Je suis anéantie, en colère intérieurement, complètement perdue.
⎯ Vous ne pouviez rien prévoir. Aucun médecin n’aurait pu le soupçonner ! Vous n’êtes pas responsable !
C’est à cet instant que le Dr Chloé P. m’informe qu’elle est pédiatre au service oncologie-hématologie de l’hôpital et Mathilde interne pour quelques mois dans le même service.
Il faut effectuer des recherches, trouver le mal qui ronge ma fille, savoir à quoi correspond cette tumeur. Maligne ou bénigne, il faut des examens complémentaires pour le découvrir.
Elle va nous contacter le lundi suivant pour programmer une IRM et une biopsie. Plusieurs pistes de tumeur sont écartées d’emblée. Manon n’a pas les ganglions gonflés, les résultats de la prise de sang passée ne montrent rien.
⎯ Est-ce possible que ce soit une tumeur bénigne ?
⎯ Oui… Mais sur les clichés, nous constatons qu’il y a une lyse osseuse. La tumeur a commencé à ronger un os interne du nez.
Les mots raisonnent dans ma tête : tumeur, cancer… Ils me font peur, me terrorisent, me glacent le sang.
⎯ Quelles sont les chances de survie en cas de tumeur maligne ?
La pédiatre m’informe que 80% des enfants survivent à un cancer. Ces chiffres me rassurent. Je me raccroche au moindre détail qui pourrait atténuer ma profonde détresse.
Je n’entends pas tout ce qu’elle me dit ensuite. Tout s’emmêle. Je veux me réveiller. Je veux rentrer chez moi, sortir de cet hôpital.
A la fin de l’entretien, elle me demande :
⎯ Souhaitez-vous que j’appelle votre mari pour lui expliquer ce qu’il se passe ? Vous sentez-vous capable de rentrer chez vous ?
A cet instant, je reprends mes esprits. Je retourne dans la réalité. Ma réalité. Ma fille m’attend. « Depuis combien de temps suis-je là ? » Elle doit s’inquiéter… Je veux la rejoindre vite. Je dois être forte. Je dois me reprendre.
⎯ Je lui expliquerai tout à la maison. Je ne veux pas inquiéter Manon, je dois rentrer ! lui dis-je.
Je n’ai pas le choix, peu importe mon état émotionnel, il faut la protéger. Même si l’on vient de m’annoncer l’une des choses que je redoute le plus au monde, je dois la ramener et faire comme si tout allait bien…
Nous sortons de la pièce. Ce retour me paraît une éternité. Je suis submergée par des tonnes de questions. « Comment le dire à Manon ? Dois-je lui dire ? Comment va-t-elle réagir ? »
Avant de rentrer dans la chambre, le Dr Chloé P. me demande si je préfère qu’elle parle. J’acquiesce, n’arrivant plus à sortir un son.
Quand la porte s’entrouvre, je vois ma fille qui semble rassurée de me voir revenir. Elle cherche mon regard. Je le fuis. Je me force à paraître détachée, naturelle. Les années passées à jouer des rôles au théâtre m’aident à cacher mes émotions, à faire semblant.
La pédiatre prend instantanément la parole :
⎯ Nous avons vu sur le scanner que tu as une grosseur. Il va falloir faire des examens complémentaires pour trouver le meilleur médicament pour l’enlever. On va donc se revoir très vite. Tu peux retourner chez toi maintenant.
Manon esquisse un sourire, elle est heureuse de quitter cet hôpital. Les médecins sortent de la pièce, me lançant un regard compatissant avant de fermer la porte.
Dans ma tête, à cet instant, je me raisonne. Je dois faire comme si tout allait bien pour ne pas m’écrouler, ne pas l’inquiéter.
⎯ Tu en as mis du temps ! C’était long ! me dit Manon, d’un air agacé.
Je remets les chargeurs et les portables dans mon sac. Je dois prévenir David. Je propose à ma fille d’aller aux toilettes avant de partir afin d’éviter d’annoncer la nouvelle à mon mari devant elle. Je sais qu’il attend mon appel. Je fais vite pour qu’elle ne surprenne pas notre conversation.
A l’annonce, il est décontenancé mais pas surpris. Au fond de lui, sans me l’avoir dit avant de partir, il le savait, il s’en doutait…
Manon étant revenue plus vite que prévu, j’abrège donc notre conversation et me remets dans mon rôle de comédienne en ayant qu’une seule envie, sortir de cet hôpital au plus vite pour retrouver mon mari.
Ce 23 août, ma vie bascule. Je suis détruite, vidée, comme si on m’avait foudroyée.
On m’a arraché le cœur.
Samedi 24 août
Une fois à la maison, vers une heure du matin, les lumières du séjour sont allumées. Manon va se coucher sans comprendre que son papa soit toujours éveillé alors qu’il doit se lever trois heures plus tard.
Une fois notre fille endormie, nous restons longtemps tous les deux, silencieux. Quoi dire, quoi faire ? Comment réagir face à cette nouvelle ? Nous alternons toute la nuit entre le lit et le canapé, sans arriver à nous assoupir.
Nous nous mettons d’accord. Nous devons les protéger. « Tant que nous ne savons pas, nous ne leur dirons rien. Il faut que nous soyons forts. Notre priorité, ce sont eux ! »
David part au travail à quatre heures. Moi, j’attends que les heures passent, m’effondrant régulièrement. Le silence, la pénombre n’arrangent pas mon angoisse.
Je passe beaucoup de temps sur internet à compter de ce jour, cherchant des informations sur les tumeurs bénignes qui provoquent des lyses osseuses, les cancers ORL, les pronostics, les traitements. Je ne trouve rien qui semble convenir à la situation. Manon ne fume pas, elle n’est pas en contact avec des poussières de bois, elle est trop jeune… Je suis complètement perdue par cette masse d’informations.
Alors que les premières lueurs du jour commencent à apparaître, je décide de sortir pour trouver un endroit isolé, loin de la maison. Pas un bruit dehors. Il fait beau mais dans mon cœur, c’est la tempête. J’ai un besoin irrépressible d’hurler, d’exploser, d’expulser toute cette colère, ce profond désarroi. Je pleure, je crie mon désespoir, demandant que ce cauchemar cesse. Je supplie même qu’un miracle se produise. Malheureusement, ce que je vis à cet instant est bien réel.
Une fois le jour et les enfants levés, je continue à jouer un rôle, ne pas paraître anxieuse pour éviter de les inquiéter, les protéger. Le moindre de mes faits et gestes est calculé. Je ne peux pas rester sur le canapé
