Nous, les écorchées vives - Flo Lavie - E-Book

Nous, les écorchées vives E-Book

Flo LAVIE

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Beschreibung

"Enfant, Flo a vécu l'innommable. Pour elle cette autobiographie est l'opportunité de mettre des mots sur une enfance détruite, une adolescence chaotique avec des repères bouleversés. Sa vie d'adulte reste contrastée avec pour dénominateur commun, des rencontres et de l'amour charnel. Après le déni, les dérives, la résilience viendra une partielle mais nécessaire reconstruction. " Dominique MAUSSERVEY Auteur "Depuis quelques années, le silence qui entourait les maltraitances que peuvent subir les enfants se déchire. Ce témoignage s'inscrit dans ce mouvement. Grâce à des personnes courageuses, qui ont osé parler, nous comprenons mieux ce qu'il en est de l'emprise que peuvent subir ces enfants, et des conséquences que cela a sur eux." Edith LOMBARDI, Auteure de "Sortir de la maltraitance" ( L'Harmattan) Afin de faire la paix avec moi-même, cette délivrance par des mots était devenue primordiale. Un reflux viscéral permettant une sorte d'exutoire d'écorchures encore bien vives. C'est également un appel à toutes ces personnes qui sont encore prises en étau dans leur silence, honte et culpabilité. Une main tendue à toutes ces âmes noyées dans le déni et le traumatisme. Une assignation à cette justice encore trop fébrile et apathique. Ensemble, nous, les écorchées vives, nous pouvons faire en sorte que ces fléaux ne soient pas niés et banalisés. Flo LAVIE

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Seitenzahl: 303

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Je dédie ce livre à tous les enfants violés, à toutes ces victimes de violence qui ont souffert, qui souffrent, qui ne sont plus là, et toutes celles qui ne doivent pas et plus s’oublier dans le déni, le silence, la culpabilité et la honte.

Je souhaite également délivrer un message afin que ces personnes parviennent malgré tout à se projeter vers une certaine sérénité.

A mes enfants, qui m’ont toujours encouragée sans relâche, afin que je puisse achever ce récit.

Titre en hommage à mon médecin, Hervé D., qui me nommait ainsi.

Pour préserver l'anonymat des personnes citées dans cette autobiographie, j'ai transformé volontairement leur nom et leur prénom, à l’exception de ceux des professionnels de santé auxquels je voue un profond respect.

Il m’aura fallu plus de 40 ans pour poser concrètement des mots sur mes maux, restés figés et engloutis à la suite des écorchures d’une enfance souillée. Puis de longues décennies pour me libérer de la honte provoquée par des secousses physiques et morales.

Sommaire

PREFACE

AU COMMENCEMENT

LE VOISIN

L’ADOLESCENCE, LE DÉNI

LA FEMME

VIOLENCES CONJUGALES

HARCELEMENT SEXUEL AU TRAVAIL

LES HOMMES ET MOI

Jacques

Denis

Roland

Mickaël

Bertrand

Yann

Ludovic

LES PLONGEONS, LES DÉRIVES ET LES

L’alcool

Poids en dents de scie et bien d’autres problèmes

Les dépressions

Les problèmes de santé

HP (Hôpitaux psychiatriques)

Les TS (Tentatives de suicide)

LES RÉPARATIONS

Acceptation

Confiance et estime de soi

Méditation

Séances avec plusieurs psychologues et thérapeutes

Docteur Catherine J. à Pontarlier. :

EMDR-Docteur GALBES

Réparation avec la petite fille

Mes enfants

Bienveillance

LE FONCTIONNEMENT DU CERVEAU ET MON

Dissociation

Déni

Traumatisme

Peurs

Rêves

LA JUSTICE

Audition de mon bourreau, Octobre 2013

Résultat de l'audition de mon bourreau

Quelques jours plus tard :

Courrier à mon bourreau

CIDFF

DEMAIN LE RENOUVEAU

ÉPILOGUE

NUMEROS & LIENS UTILES

REMERCIEMENTS

PREFACE

De tout temps, il a toujours été question de disparités dans divers domaines, différences, injustices, révoltes, tout comme l’inégalité de genre, de statuts et classes sociales confondus.

Néanmoins, on s’aperçoit qu’il y a certains faits, certaines actions, des abus, qui se retrouvent au même niveau, dans toutes les couches de la société. Tels que les viols et les violences conjugales, par exemple.

L’être humain et en particulier l’homme, qu’il soit fortuné ou non, puissant ou faible, charmant ou repoussant, peut, à tout moment, se convertir en pervers, manipulateur, agresseur, devenir violent à différents degrés.

Tout comme certaines personnes médiatisées, j’ai souhaité également parler de mon histoire qui démarre dans un milieu, que je définirais et ce, sans préjugé dégradant, de modeste.

Le but étant de démontrer que, quoi que soit la source, l’environnement, l’origine, l’étendue, les degrés des violences subies, il est possible de libérer la parole. De prévenir, d’écouter, d’accompagner et pourquoi pas, de guérir.

Si mon récit peut enfin délivrer, libérer, alerter, apaiser voire sauver, ne serait-ce, qu’une personne, alors ce sera pour moi une magnifique récompense.

On m’a proposé gentiment de m’aider pour la rédaction de cet ouvrage qui retrace exactement ce que j’ai vécu, mon histoire. Seulement, j’avais à cœur de communiquer au plus près les étapes de ma vie. C’est pour cela que j’ai souhaité livrer moi-même, les épisodes de mon existence.

En déversant le trop plein si longtemps accumulé, en ouvrant les vannes avec des mots. Mais également afin de donner de l’espoir, de tendre la main, de montrer les portes ouvertes et si tant est, de soutenir, d’aider.

Et c’est en soutien à ces causes, qu’une partie des fonds de cet ouvrage, sera reversée à : SOLIDARITÉ FEMMES

AU COMMENCEMENT

2021, Frappée d'un arrêt total, malaise, mal être…

Un diagnostic qui tardera à être établi.

Mon corps se met en repos complet, je ne peux quasiment plus me déplacer. En à peine une journée, active et énergique d'ordinaire, je deviens paralysée, freinée. Telle une personne âgée. Plus de ressource, plus d'énergie, je me retrouve atone et vide. Et comme d'habitude, cela ne me plait pas du tout.

Il faut vite que je reprenne du poil de la bête. Entre mon travail à l’extérieur, ma petite entreprise créée juste avant le premier confinement, les travaux domestiques et l'éducation de mon enfant adolescent, c'est que j'ai du pain sur la planche, moi.

Seulement voilà, mon cerveau veut, mais mon corps refuse.

Stoppée net, tel un marathonien qui reste sur la ligne du départ, après s'être pourtant entraîné comme il le fallait.

C'est donc avec contrainte et amertume, que je me retrouve ligotée sur mon lit. Prisonnière de mon inertie, je suis rapidement obligée de constater que je ne peux même pas vaquer à mon loisir préféré, à savoir la lecture.

Par conséquent, c'est sans attendre, seul le temps se dépliant au ralenti, que vont s'inviter dans ma cellule, néanmoins charmante, des moments de brouillard intense. Un voile sur mon moral, additionné à des pensées moroses, soutenues par un entourage, pas toujours compréhensif, qui souhaite, lui aussi, des explications sur mon état.

Immobilisation léthargique, que je ne comprends pas moi-même, tout comme mon médecin.

Cela suffit à déclencher une pluie abondante de négatif, suivie d'inondations de larmes répétées, d'interrogations sournoises.

Le tourbillon acariâtre persiste et bat son plein, telle une machine à laver activée sur programme long. Je m'installe facilement au chaud, dans cette couverture ornée d'un patchwork avec les principaux morceaux tissés représentant : mélancolie, abattement, tristesse, pessimisme, lamentation. Et bien entendu où je ressasse sans cesse le négatif.

Hé oui, c'est tellement plus commode de s'enfoncer, plutôt que de trouver des lumières.

Je ne respire pas normalement. Je peine à me déplacer. Je dois tout réapprendre, tel un bébé qui découvre chaque sens, mais cela mettra de longs mois avant de retrouver difficilement l'équilibre que j'ai perdu à tous les niveaux.

De surcroît, outre un corps amorphe, je n'ai plus de goût, alimentaire certes, et peut-être plus de goût à rien...

Au bout de quinze jours, les symptômes toujours aussi présents, la détresse installée, seuls quelques kilos disparaissent.

Ne serait-ce donc pas le moment d'accepter les choses, de laisser venir la résilience, et pourquoi pas d'opter pour un lâcher-prise. Souffler, relâcher, évacuer ce trop-plein.

Qui permettrait de faire un check-up interne. Un combat contre l’ego.

Ah, c’est sûr, ça risque de ne pas être facile. Un exercice périlleux, que j'ai toujours repoussé, évité, mis de côté. Mais les combats contre moi même, ça me connait. Cela fait plus de quarante ans que je les enchaîne. Qui plus est, j'ai décroché avec honneur toutes les médailles.

Cette vie, ma vie, que j'ai souhaité quitter à sept reprises.

Et si, ne pouvant rien faire d'autre, j'en profiterais pour la faire défiler.

Et si je visionnais les images de mon cerveau. Même celles enfouies. Celles dont j'ai évité de regarder.

Notamment, en cassant le miroir. En oubliant volontairement le passé. En me mutilant. En me faisant du mal, encore et encore. En me dégoûtant et en me punissant. En ayant honte, en ayant peur.

Hé bien Madame ! Prends-le ce miroir, regarde-les ces images, fais-le ce retour en arrière qui t'a tant mutilé, affronte-le ce passé qui t’a tant dégoûté...

Et cette parenthèse de vie, ce frein à main déclenché à une vitesse trop rapide, trop mouvementée, saccadée, m'a permise, je crois, de me regarder enfin. D'aller à l'encontre de cette petite fille que j'étais.

Celle-là même, que j'ai accusée, délaissée, pas comprise, jugée et même punie.

Cette histoire que vous allez découvrir, ce sont mes échos. Cette vie, c'est la mienne. Et puisque je ne peux pas la réécrire, alors je vais l'écrire et la poser.

Une histoire réelle, vécue et aussi remplie de paradoxes. Une instabilité régulière, dans mes amours, dans mon travail, dans mon humeur.

Avec cette vision intrusive, je serai sans doute jugée, peut-être délaissée, je vais sûrement surprendre, étonner, secouer, notamment mes proches, sans doute mes amis qui ne connaissent pas mon histoire.

Mais pour une fois, je dois déverser ce trop-plein, vomir ces mots trop longtemps restés fixés en moi. Evacuer ce surplus, ce poison injecté dans mes veines, au fil des années, qui m'empêche d'avancer. Déverser mes tripes trop souvent nouées. Crier ma colère, laisser couler mes larmes de souffrance et de désespoir. Extraire les saignements dans mon cœur. Me libérer tout simplement.

Par déni, par traumatismes, par honte, par dégoût, par peur aussi. Je me suis moi-même fabriqué mon cocktail d'une drogue dévastatrice et sournoise.

J’avais déjà tenté cet exercice, il y a quelques années en arrière. Mais, force est de constater, que ce n’était sans doute pas le moment. Avec des mots qui saignaient encore. Trop fragilisée, toujours installée dans l’émotif.

Maintenant, je sens comme un appel à cette délivrance, un besoin.

Alors allons-y, pour le visionnage du film, qui retrace les cinquante-trois années de ma vie. Et en particulier, depuis mes huit ans, là où mon calvaire a débuté…

Un film dont j'ai volontairement, par la suite, coupé des passages. Du moins, c'est mon cerveau, comme je l'expliquerai plus en détail, qui a su me protéger de différentes manières. Jusqu'à ce que des scènes jaillissent dans mon champs visuel…

Je vous invite donc à prendre place, à mes côtés, afin de suivre le cheminement de mon existence.

Par protection, par pudeur, par respect et pour garder un peu de maîtrise sur mon histoire, les prénoms seront modifiés et certaines périodes, au-delà de mes vingt ans pourront être déplacées.

Malgré tout, cela reste des faits réels.

Des violences que j'ai bel et bien subies. Des retranchements, via des traumatismes qui m'auront collé tout au long de mes jours. Des automutilations, qui n'auront pas eu ma peau, quoi que...

Des blessures dont je ne me serai pas épargnées et dignes des scénarios d’autodestructions les plus étudiés et pittoresques.

Des événements, fruits de blessures internes, que j’aurais souhaité éviter, mais que j'ai cependant moi-même attisé et attiré, en quelque sorte. Des personnes qui m’ont manipulée, violentée, humiliée, trahie, rabaissée, salie et abusée.

Mais aussi des moments ensoleillés, des rencontres éblouissantes, des histoires pétillantes, des liens forts et puissants, que je vais vous faire découvrir.

La projection durera un certain temps. À vous de trouver votre rythme pour le visionnage des étapes qui ont construits ma vie ou brisées mon existence par moments.

Je ferai en sorte de vous le rappeler à la fin de mon récit. Mais soyez attentifs, et si vous aussi, vous reconnaissez des signes auprès de quelqu'un, dans votre entourage, similaires aux miens. Alors, n'attendez pas.

Allez à sa rencontre. Elle ne se libèrera pas forcément de suite mais montrez lui que vous êtes là, que vous la soutenez. Et tendez-lui votre main, d’une manière ou d’une autre.

Un geste, un signe, une parole, ça peut sembler peu et pourtant c’est déjà beaucoup.

C'est le but de cet ouvrage. Faire avancer les choses. Aider, soutenir, libérer et même si cela est sans doute prétentieux, pourquoi pas, sauver.

C'est mon grand désir. Car toutes les classes sociales peuvent être touchées. Tous les individus peuvent être atteins.

De plus, on n’en parle pas suffisamment à mon sens, mais le fait est, qu'il n'est jamais trop tard, pour que ça cesse. En stoppant le mal à la source, directement avec les bourreaux.

Eux aussi doivent avoir le courage de se faire aider, à défaut d'être punis par la justice...Afin que ça ne se reproduise plus.

Il faut aussi prévenir, avertir, informer cette jeunesse qui est dorénavant éduquée à coups d’informations diverses, avec les réseaux sociaux notamment. Des informations pas toujours correctes, sérieuses, légitimes et pouvant même, être inadaptées, violentes, malsaines.

Même si je ne fais partie à ce jour d’aucun mouvement féministe, je considère toutefois que la femme doit pouvoir user de ses droits à tout moment.

Au-delà de ça, j’estime que la femme, ne doit, en aucun cas se soumettre, être rabaissée, démunie, à l’égard de l’homme.

Et si je déploie le résonnement à la base, l’enfant, peu importe le sexe, doit être traité en tant que tel. On se doit de lui donner une éducation, des valeurs, une ouverture aux autres, à la différence.

Il doit également être respecté comme ENFANT à part entière. Il ne peut pas être l’objet d’une chaîne humaine perverse, sadique et sans scrupule.

Tout comme, je ne m’aligne dans aucun mouvement politique.

Néanmoins, à mon sens, je trouve une lenteur équivoque, en matière d’avancement sur la lutte des violences faites aux enfants et aux femmes.

Ce n’est pas politique me direz-vous, mais la lignée de la justice se conduit et se repose forcément sur des principes gouvernementaux.

* * * *

Le thème du film, celui qui allait me poursuivre consciemment et non, débute il y a plus de quarante ans.

À cette période, il n'y avait pas de technologies comme actuellement. Peu d'informations, peu de connaissances, beaucoup de tabous, des secrets et des non-dits. D'autant plus, que j'habitais un hameau retiré, paumé, comme on dirait maintenant.

Aînée d'une famille de trois enfants, l’épilogue de ma vie s'est déroulé légèrement à l'écart du village, et à une dizaine de kilomètres de la ville adjacente.

Mes parents n'étaient pas fortunés. Néanmoins, nous ne manquions de rien, mes frères et moi-même, matériellement, du moins.

Dans la famille, les sentiments ne se montraient pas, ça ne se faisait pas.

Force est de constater, que quarante ans plus tard, il en est toujours de même, sans guère d’évolution. Jamais ou peu de compliments, pas de câlins, des dialogues essentiellement dirigés sur la vie en général.

L'harmonie familiale était simple et fluide.

Noël était synonyme des derniers « Playmobil » et « Tintin » pour mes frères et je bénéficiais, entre autres, de joyaux en plastique que j'appréciais. Nous avons eu une éducation sobre, nous inculquant des valeurs sûres, comme le respect, la politesse, le travail, entre autres.

Mes parents se sont mariés en 1967. Tout de suite, comme voyage de Noce original, Maman s'est retrouvée “bloquée” dans la ferme paternelle. Après un incident climatique, provoqué par un déversement de fortes tombées de neige, qui allaient les contraindre à être retirés du monde pendant trois semaines.

Restant repliés sur eux-mêmes, leur couple se construisant, plus ou moins dans une sorte de microcosme à huis clos. Désirée ou non, c'est quelques neuf mois plus tard, que je faisais mon apparition. Et je prenais place dans ce décor de petite maison, ou plutôt de grande ferme dans la prairie.

Suivirent ultérieurement mes petits frères, Thomas, trois années plus tard, puis ce fût au tour de Mathieu, mon cadet de cinq ans. Petit dernier et pénalisé d'un membre en moins, il aura redoublé d'attention à son égard, ô combien normale et légitime.

Maman tenait des mains de maître sa baguette, en l'occurrence sa fourche d'agricultrice, seule. Elle ne se plaignait pas, et accomplissait des travaux pénibles et difficiles avec bravoure. Un exemple royal et digne, qui laissait sans voix la gent masculine. Elle exécutait de lourdes besognes fatigantes, tous les jours, sans répit. D'autant plus qu'elle devait s'accomplir également des tâches ménagères, et élever ses trois enfants encore en bas âge.

Papa n'a jamais vraiment apprécié le monde agricole. De ce fait, il s'activait à l'extérieur pour rapporter un salaire complémentaire.

Prenant toutefois des vacances pour effectuer les foins l'été, il aidait aussi un peu le soir en rentrant, et le rythme était posé.

Loin de moi l’idée de le qualifier de machiste, il s'est quand même tout au long de sa vie laissé bercer par les services de Maman. En se délectant des plats préparés uniquement par son épouse et en la laissant gérer notre éducation.

Il faut dire, que depuis le départ, elle l'a toujours naturellement habitué ainsi, donc...

Le cliché est resté figé et identique encore aujourd'hui.

Par conséquent, Maman était, la plupart du temps, seule à devoir accomplir son rôle de mère, d'épouse, d'agricultrice, en plus de la cuisine, du ménage, et des nombreuses occupations au sein de la grande ferme où nous habitions.

Etant la dernière d'une famille de cinq enfants, elle a eu une jeunesse très rude. À la suite de la perte de ses parents, alors qu'elle était à peine adolescente. Elle a été élevée à la dure par sa grande sœur, qui, elle aussi a dû se saisir d'un rôle beaucoup trop tôt.

De ce fait, Maman ne possédait pas tous les codes, les repères, pour elle-même, et pour ainsi les transmettre à ses enfants.

Quoi qu'il en soit, à son époque les rapports parents/enfants étaient tenus, mais sans être affectueux, souvent avec le minimum de dialogue.

Pour autant, par la suite, les choses ont toujours été plus simples pour mes frères que pour moi.

Nombreuses sont les fois où, lorsque maman était à la traite, nous restions coincés sur le canapé en attendant, souvent avec des biberons de cacao dans la bouche.

Mais c'était comme ça, on faisait avec, ou sans...Nous nous y accommodions tout simplement.

Maman multipliait les tâches diverses. À la ferme, ses vaches représentaient tout pour elle. Elle s’employait à leur donner les doses nécessaires à leur croissance. Et, elle se retrouvait souvent le cœur déchiré lorsque l’une de ses bêtes, était vendue à un maquignon, afin de terminer sa vie dans les assiettes de tout un chacun. Coriace, elle ne se laissait pas manipuler, lorsqu’il s’agissait de déterminer un tarif équitable.

Rien ne la rebutait dans ses travaux agricoles, souvent réalisés par la gent masculine. Elle pouvait très bien tuer un lapin, un coq, parfois je regardais, je la secondais même pour tenir l’animal. En revanche, je me souviens que je tournais la tête lorsque la bête était décapitée.

À la fois dégoûtée et tétanisée, à tirer les plumes résistantes des volailles, je m’éclipsais pourtant lorsqu’il fallait extraire et décortiquer les abats de l’animal.

L’hiver, c’était au tour des cochons, moment qui se voulait convivial, puisque beaucoup de personnes étaient réunies autour de ces mammifères, qui allaient eux aussi, leur offrir des plats de viande et de boudins. Les cris perçants des cochons résonnent encore dans mes oreilles.

Un liquide chaud et rouge coulé dans de longs boyaux, qui allait faire le bonheur de plusieurs papilles. Agrémenté par une compote de pommes maison, c’était pour ma part, déjà loin de me rendre joyeuse à cette période, et encore moins aujourd’hui.

Les diverses et nombreuses besognes de Maman se poursuivaient avec la réalisation de confitures, conserves, gâteaux en tout genre, congélation de viande, etc…

En parallèle, elle réalisait des pulls, des écharpes avec une machine spécifique, ou bien alors avec des aiguilles pour des réalisations plus pointues.

Couture, jardin, tracteur, maniement de la fourche, veille d’une vache qui allait donner naissance à un petit veau, rien n’avait de secret pour Maman.

Bottes, blouse et un petit foulard dans les cheveux, son équipement l’attendait devant la porte de l’étable. Libérée de son activité, elle repassait matin et soir dans la salle de bains pour se refaire une petite beauté.

Elle qui travaillait sans relâche, ne se plaignait jamais. Même lorsqu'elle devait se lever, lorsqu'il lui arrivait d'être souffrante, pour effectuer la traite de ses vaches. D'un courage exemplaire, d'une force admirable, je l'ai toujours vu s'exécuter dans ses multifonctions, sans rechigner.

À cette époque, j’étais loin de me douter que toutes les femmes n'étaient pas logées à la même enseigne.

Et c'est bien mérité, quand quarante ans plus tard, lorsque mon papa a été libéré de son travail, par le biais de la retraite, que Maman de dix ans sa cadette, s'est également détachée de son activité professionnelle. Un travail qu’elle aura accompli sans répit, mais qui l'aura bien fatiguée. De nos jours, ils profitent tous les deux de tout un confort qu'ils ont pu améliorer et étendre.

Tout le monde, parents et enfants, étions bien ancrés dans notre rôle. Sans m’en rendre compte, je remplaçais Maman, en gardant et protégeant mes petits frères.

Papa discret, réservé, laissait à la charge de Maman, déjà bien occupée, de définir notre éducation. Il se débinait également pour l’entretien de la maison. Elle s’en accommodait, comme elle l’a fait toute sa vie. Sans rien lui demander. Sans rien lui reprocher. Allant même jusqu’à le servir, le gâter, le chouchouter comme son quatrième enfant.

Anecdote et fait marquant lors de ma troisième année avec la venue d’une star qui commençait à se faire connaitre dans le milieu du rock. Chanteur et vedette devenu très rapidement mondialement connu. Une icône, l’idole des jeunes en personne : Johnny Hallyday. Une apparition pour un concert à quelques pas seulement de la maison, ce n’est pas anodin. Papa était bien sûr présent, d’autant plus que le concert était associé à la présence de cascadeurs automobiles, eux aussi bien connus du grand public.

Comme quoi, même dans les recoins de la campagne, il se passe aussi des choses intéressantes et qui ont le mérite d’être soulignées pour la petite histoire scintillante.

Les seuls moments de repos, sans l'être vraiment, que Maman s'accordait, étaient lors de veillées, comme cela s'appelait dans le Haut-Doubs. Les voisins des autres hameaux, amis, agriculteurs ou pas, étaient conviés. En général, le samedi soir, et les parties de tarot, (jeu particulièrement apprécié dans le Haut-Doubs) s'effectuaient sur notre très grande table de salle à manger. Souvent, pour ne pas dire tout le temps, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Hé oui, pas de mélange, même si les conversations, elles, étaient regroupées.

Certaines femmes n'aimaient pas jouer, et tricotaient les pulls de leur progéniture. On « défilait » ensuite avec des motifs jacquards, très à la mode autrefois. Des écharpes, parfois mal tricotées, etc...

À l'occasion de ces interminables soirées, puisqu'il y avait les parties de cartes, mais pas seulement. Cela se poursuivait par un mini repas, où les conversations entamées s’éternisaient jusqu'à point d'heure.

Jambon fumé, saucisse de Morteau, salade, comté bien évidemment, et une composition de fruits maison entre autres, le menu d'accueil et de partage était dressé.

Nous adorions, nous les enfants, qui faisions partie de ces fêtes conviviales et chaleureuses, nous agglutiner sous la table, et chatouiller les jambes de ces Mesdames et Messieurs.

Pour ma part, comme cela se terminait parfois très tard dans la soirée, ou tôt dans la matinée, je m'exerçais à écouter la conversation des grands. Fortes intéressantes, puisque l'on parlait d'un tel du village, ou d'un autre. De celui qui vendait mieux ses vaches, ou de l'autre qui laissait les siennes trop longtemps aux champs. Venaient aussi s'initier des choses plus croustillantes et secrètes. Je luttais, en faisant semblant d'être dans les bras de Morphée, pour écouter tous les potins, mais aussi l’apport de connaissances bien plus cultivées.

Il y avait les blagues de Toto, si bien racontées par un tel, où l'on rigolait pendant des longues minutes, même si l’on ne comprenait pas toujours le sens. On faisait comme si…

Je me souviens aussi des discours d'un autre invité, sosie de Valérie Giscard d'Estaing, qui possédait une intelligence très fine et subtile, et nous enrichissait de savoir, dont je raffolais.

Puis c'était sans compter sur ce bel homme, commercial, possédant un certain charisme. Et qui, à part de ce monde agricole, exprimait des potins qui venaient égayer ses déplacements professionnels.

Les femmes n'en étaient pas en reste, même si beaucoup plus discrètes et réservées pour la plupart. Cependant, une épouse se détachait du lot, très expansive et dynamique, elle nous faisait bien rire, avec ses « blagounettes », et sa façon de les raconter surtout.

Ce même groupe, et cette ambiance joyeuse et festive, malgré les aléas que rencontraient chacun, avec les travers de la vie difficile et rude de la campagne, se retrouvaient à nouveau l'été. Cette fois, afin de partager des grands piqueniques, suivis de balades dans le secteur.

Hé oui, travail de la traite oblige, il fallait rentrer pour 17 H au plus tard…

L'occasion pour moi également, de faire ample connaissance avec les garçons des autres demeures. On avait les jeux les plus intéressants et naturels que la nature nous livrait, et l'on s'en accommodait très bien.

À ce moment-là, nous étions loin de nous douter de la richesse que nous avions à disposition, et qui n’avait rien à envier à ces bâtiments de ville où s’entassaient de nombreuses familles.

Une bonne entente, parfois avec des cris entre frères et sœurs, où des chamailleries sans excès, de copinage.

Nous nous retrouvions toujours avec le même engouement, bien loin de toute la technologie actuelle. Celle qui éloigne les enfants, plus qu'elle ne les rapproche...Nous, c'était plutôt, grimper aux arbres, construire des cabanes, jouer à cache-cache dans la forêt. Tout juste, compléter par quelques outils artificiels, magnétophone, talkie walkies.

Et plus en amont, faire les foins. Se rouler dans la grange entre deux coups de fourche. Monter sur le tracteur, emmener les bidons de lait à la fromagerie. Ce que j'aimais moins aussi, à savoir, tirer le râteau dans l'herbe sèche. Aller chercher les vaches, ce qui m'empêchait de regarder tranquillement la télévision et mes programmes préférés.

Les choses étaient simples, mais harmonieuses.

Pendant longtemps, mes parents étaient le seul foyer du hameau, à posséder la télévision. Tout comme le téléphone qui se trouvait dans un petit couloir à l'entrée de la maison. C'est donc tout naturellement qu'on venait prendre contact avec la vie citadine, notamment, par le biais de cet appareil à cordon plaqué sur le mur du couloir de l’entrée.

Parfois pour alerter d'un incident, d'une prise de rendezvous auprès du médecin, d'un appel à sa bonne amie (fiancée), signaler un veau qui allait naître. Un contact avec l'extérieur tout simplement.

Et bien entendu, c'est tout naturellement que le défilé s'effectuait dans notre maison. Lorsque l'occasion le permettait, j'essayais autant que possible d'écouter. Même avec la porte fermée et le froid qui arrivait de l'extérieur. Et mon système auditif était régler au maximum, surtout lorsque c'est Robert, le voisin qui venait pour appeler sa fiancée…

Pour la télévision, c'était un autre registre qui permettait aux enfants des voisins de venir. Je n’étais pas peu fière, et j’en jouais. Pas toujours délicatement, voire de façon mesquine, je l’avoue...

Heureusement, je savais aussi faire part d'une grande délicatesse et générosité, en prêtant mes jouets, ou en partageant des confiseries maison, par exemple.

Dehors, avec mes frères, on se forgeait aussi notre petit monde. Maman avait mis un grillage devant la maison, mais sans beaucoup d'effort, nous passions dessous pour nous échapper, jamais très loin pour autant.

Une remise servait de hangar devant la maison, et avec mes frères à l'automne, nous jouions très simplement, en bravant ce qui serait fortement interdit et déconseillé à l'heure actuelle. Dans des boîtes de conserves, bien entendu sales et légèrement rouillées (sinon ce ne serait pas drôle), on se préparait des petites marmites, avec des pommes qui tombaient des arbres fruitiers devant la maison, pas forcément mûres. Mais, ce qui assommerait plus d'un bactériologue à l'heure actuelle, nous restions sains et saufs, sans virus, sans contamination et contents dans notre petit laboratoire maison.

Le dimanche, comme à l'accoutumée, après bien sûr nous être rendus à la messe, tels de bons pratiquants. Nos parents nous faisaient découvrir des endroits lors de la balade en voiture, qui étaient minutée pour le retour de la traite des vaches.

Notre loisir préféré, assis gentiment à l'arrière de la voiture avec mes frères, était de regarder et surtout de trouver la correspondance de la plaque des voitures que l'on croisait. Ça c'était lorsque l’on ne se chamaillait pas, et surtout si nous n'étions pas malades. Car, des arrêts s’imposaient, malgré le morceau de plastique qui dépassait du coffre de la GS, censé atténuer les nausées. En même temps, on n’était pas peu fiers de posséder une voiture similaire à une fusée, qui montait et descendait. Gadget, qui ne nous a pour autant pas empêché de rester bloqués dans la neige, qui à l'époque recouvrait, d'une forte épaisseur, son manteau blanc sur les plateaux du Haut-Doubs.

Sinon, les longs dimanches d'hiver, le refrain était légèrement modifié. Messe obligatoire, bien sûr. Nous devions attendre, après l’office, été comme hiver d'ailleurs, que ces Messieurs boivent leurs apéritifs au café du village, bien placé à la sortie de l'église. Maman s'adonnait soit à la lecture de ses livres préférés, soit à la création de lainages qui allaient par la suite nous réchauffer. Inutile de préciser que, lorsque ces Messieurs étaient confortablement installés au chaud, appréciant leurs breuvages hebdomadaires, enfants et épouses des fermes, restions sagement dans les voitures respectives.

Parfois, avec l'agitation, l'attente, le froid, Maman indiquait à un de nous trois d'aller demander à Papa de bien vouloir s'activer un peu. Ce qu'il finissait par faire, mais pas toujours à la première sommation. Et l'attente pouvait s'effectuer parfois pendant plus d'une heure. Dans le Haut-Doubs, l'hiver, les températures pouvaient descendre jusqu'à moins vingt, moins trente degrés. Je vous laisse apprécier comment nous étions récompensés, lorsque notre regard se dirigeait sur la porte du café et que nous apercevions enfin notre paternel.

À la maison, le dimanche, tous réunis, le rituel était souvent le même. Messe, repas dominical, télévision, souvent Jacques Martin, ensuite une partie de petits chevaux ou un jeu de dames avec papa. Il était très fort Papa ; il m'a appris à apprécier les jeux de société, la stratégie, l'audace. Jamais une parole au-dessus de l'autre. Il a toujours été quelqu'un de réservé, discret, extrêmement gentil. Pas lecteur pour un sou, l’un de ses passe-temps était de s'intoxiquer avec deux paquets par jour, d’une cigarette avec un motif bleu sur le paquet. Vice, qu’il a arrêté, du jour au lendemain, depuis bien longtemps, avec une motivation et un acharnement exemplaire.

La plupart du temps, il bricolait, mais le dimanche c’était repos, sauf à l’heure de la traite bien sûr…

Battante, avenante, combattante et solide, Maman a toujours donné cette image, mais au fond je sais maintenant que ça cachait aussi de nombreuses souffrances et maux. Passionnée par la lecture, elle s’y adonnait, entre autres, chaque fois qu'elle revenait de la traite le matin, en prenant son petit déjeuner où elle dévorait des livres en continu.

Elle aurait en effet souhaité devenir institutrice et c’est certain qu'elle en aurait eu les capacités. Intelligente, elle aurait pu aisément gravir les échelons et se poser dans un statut professionnel et social allégé.

Mais, à l'époque, la perte de ses parents et le manque de finances ne lui ont même pas permis d'y songer. Elle s'est donc retrouvée tout naturellement à la tête d'une petite structure agricole, associée à la maison familiale où son mari était né et où, en ce moment même, ils y séjournent toujours.

Papa, à qui je pense ressembler davantage est beaucoup plus introverti et replié devant cette épouse qui mène la danse, depuis plus de cinquante années de mariage. Elle contrôle, il dispose…

Un rythme qui leur va bien, semble-t-il, pas de questions, pas de frictions.

Pas de manipulation, ni de possession, c'est tout simplement que ces deux-là étaient faits pour s'emboîter tout naturellement et ce duo marche plutôt bien puisqu'ils ont toujours fonctionné ensemble, à part peut-être pour la cuisine et le ménage.

Papa a toujours compté pour moi. Même discret, j’aime sa douceur, sa neutralité, voire sa réserve. Enfant et adolescente, puis même maintenant, j’ai toujours aimé passer du temps avec lui, l’écouter, lui, toujours curieux de tout, avide de connaissances et habile de ses mains.

Dans mon enfance, en l’écoutant avec son accordéon, le regarder gagner au tarot.

Plus tard, faire des trajets avec lui dans son camion, où espacés de longs silences, nous tenions une conversation classique, mais enrichissante. Sur la vie en général, sur son métier, rarement sur des confidences.

Soudés, épanouis, fusionnels, mes parents m’ont toujours transmis une image du couple limpide, respectueux, tendre et harmonieux. Je ne les ai jamais vus ou entendus se froisser. Leur mode de fonctionnement a toujours été le même. Maman en dirigeant et effectuant les tâches essentielles, domestiques, administratives et notre éducation lorsque nous étions encore dans la maison.

Papa en allant à l’époque chercher un revenu complémentaire, en bricolant et en se repliant sous les services réalisés par Maman.

Balades, marches, vélo, voyages, sorties, ont souvent été accomplies ensemble.

En revanche, nous n’avons eu aucune information ou éducation sexuelle.

Néanmoins, pour la petite anecdote, la cloison entre leur chambre et la mienne étant très fine, j’ai pu entendre leurs ébats parfois. Même si à ce moment-là, je ne savais pas vraiment à quoi cela pouvait correspondre…

La vie à la campagne n'était pas toujours simple et fluctuante pour les adultes, mais ils témoignaient d'une dignité et humilité constantes.

Les enfants n'étaient pas de reste et s'exécutaient, sans rechigner, aux tâches agricoles. Je me souviens tout particulièrement du chemin qu'il fallait se forger pour se rendre à l'école, à travers les champs, avec la neige qui nous arrivait, bien souvent jusqu'à la pointe de nos petites têtes. C'était devenu ma corvée, dès lors que tous les autres enfants plus grands, sont partis au collège.

Parfois, la neige était tellement tombée, qu'il était impossible de se rendre jusqu'à notre école par le raccourci des prairies. Et il fallait alors, emprunter le terrain goudronné des routes qui nous rallongeait, d'autant plus, la distance. Inutile de préciser, que les adultes, n'avaient pas le temps, ou tout simplement pas de moyens de locomotion pour nous faire regagner les pupitres de l'apprentissage. De plus, au moins trois dames du hameau, ne possédaient pas le permis de conduire.

Aussi, l’école réunissait tous les enfants du primaire, la classe maternelle ayant été supprimée en ce qui nous concernait.

L'académie avait toutes les peines à recruter un instituteur ou une institutrice qui souhaitait venir se perdre dans cette campagne. Alors, après que Madame X qui nous a bien appris, sans jeux de mots, les diverses matières, non sans détruire l'esthétique des oreilles de plusieurs camarades, tellement elle avait tiré dessus. C'est sans surprise que l'on a eu droit à un défilé de maîtresses et maîtres d'école, tous autant inappropriés et de courte durée. Entre une, qui passait son temps à se maquiller, celle qui utilisait la règle comme un fouet, un autre qui attendait avec ardeur sa mutation ailleurs, une qui ne travaillait qu'avec ses élèves préférés…

C'est tel le Messie, que lorsque Monsieur MOUTAR est arrivé et qu'il est resté surtout, que nous avons pu enfin respirer et apprécier l'école. Malheureusement trop tardivement pour moi, puisque je n'aurai profité que de deux années à ses côtés. J'adorais l'écouter, son calme modéré, puisqu'il se rongeait les ongles, sa moustache bien dessinée, bref, je le trouvais beau.

Hé oui, j'avais déjà des objectifs de séduction à cet âge. Tout comme je m'étais amourachée d'un petit voisin, cadet d’une année. Avec qui, je m'exerçais à embrasser sur la bouche et avec la langue, s’il vous plaît, dans la cabane, qui servait pour le dépôt de bois derrière l'école.

Bref, une enfance modeste, mais heureuse. Un manque affectif, que je cherchais avec mes compléments artificiels, des jeux injectés de personnages imaginaires. Des évasions dans la lecture que je commençais à savourer. Et, un jour j'ai développé un autre centre d'intérêt, qui se trouvait juste à côté.

Ou plutôt j'ai découvert que quelqu'un s'intéressait à moi, me mettait en valeur, me donnait des moments de tendresse. Du moins, c'est ce que je croyais, naïvement…

Assoiffée de connaissances, du plus loin que je me souvienne, j’'aimais m'intéresser à tout, savoir, connaître, découvrir.

Et ce, depuis mon plus mon âge, j’ai toujours été plus à l'affût de la présence des adultes, que celle des acolytes de ma génération.

Je voulais être plus grande. Petite, Maman me faisait des hauts chignons qui me tiraient les cheveux. Ensuite, je posais sur les photos avec des sacs à main, des talonnettes, des petits foulards. Bref, j’essayais malgré ma petite taille de m’élever, au moins physiquement. Je n’étais pas en reste pour être à l’affût de copinages plus âgés, de savoir, et d’informations que je picorais auprès des adultes.

Et c'est sans surprise, que je me suis dirigée vers ce proche voisin, jeune homme, se déplaçant naturellement vers l'âge adulte.

Cet « homme », si tant est qu’il ait droit à cet adjectif de normalité, qui allait bouleverser mon existence.

Cet homme, dont la justice qui ira à sa rencontre quarante ans plus tard, sans pour autant le condamner, protégé derrière le syndrome de la prescription.

Il ne sera coupable que de son propre reflet…