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Depuis 2009, ce sont les navigations en mer Méditérranée et la découverte des pays traversés, avec les rencontres, qui nourrissent mes murmures. Je suis parti de la France avec un terrible mal-être, accompagné de toutes mes douleurs. C'est aux îles éoliennes, dans le nord de la Sicile, que cette vie de nomade a vraiment débuté. La Méditerranée est une flaque en mouvement perpétuel que bordent trois continents, la mer y fume parfois d'un coup de chaleur... Mon voilier fût ma maison et mon moyen de déplacement d'une île à l'autre et de l'Europe vers l'Anatolie et aussi la Tunisie.
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Seitenzahl: 151
Veröffentlichungsjahr: 2020
À Romain et Pauline, mes enfants.
En souvenir de mon ami, Maurizio Caccialupi.
À Francine, Giulia, Nina.
À Rosanna,
À Louisette,
À Brigitte.
À Luciana, qui a fait confiance à ce Normand errant en Sicile et avec
qui je partage ma vie aujourd’hui.
« La beauté est la seule mère qui ne fait jamais défaut à ses fils. »
Christian Bobin.
« Le grand art de la vie est de sentir que nous existons, même dans la douleur. »
George-Gordon Byron.
« Les non dupes errent. »
Jacques Lacan.
Préambule :
Chapitre I : Les premiers mois
Chapitre II : Retour vers l’Ouest
Chapitre III : Vie tunisienne
Chapitre IV : En Sardaigne, 2011 à 2013
Chapitre V : Vers le soleil levant
Épilogue :
CARTOGRAPHIES :
méditerranée.
Sicile.
Turquie.
Tunisie, Sardaigne.
Le point bleu : Syracuse.
Les lieux d’hivernage sont en jaune.
Le trois mars 1955, au Havre, la fenêtre de la maison familiale ouverte sur le Sud laisse entrer l’air du printemps de l’estuaire de la Seine.
Quelques années plus tard c’est de cette même fenêtre que je regarde sans lassitude Honfleur et les rivages de la côte fleurie. J’y vois toutes les fumées des usines de constructions et de réparations navales, les fumées des paquebots, celles des bananiers, des gaziers, des vraquiers et autres cargos, ainsi que la vapeur des dernières locomotives reliant Le Havre à Paris. Je vais y entendre aussi tous les bruits d’une ville portuaire qui travaille à sa reconstruction car dix années après la fin de la seconde guerre mondiale la ville du Havre est toujours en reconstruction.
La mer au Havre est partout, même dans la ville. L’odeur des marées est mon concentré de parfum, avec l’odeur du café torréfié sur les hauteurs de la cité. Les jours de vent fort, portant de l’Ouest, elles m’arrivent au nez avec celles de la distillerie du Rhum Negrita et de la bière Paillette.
Le houblon, le café, le poisson, la mer : belles odeurs !
Le Havre offre la mer et les bateaux comme paysages et comme distractions. La plage et le port deviennent mon second jardin et c’est tout naturellement que l’eau salée entre dans mon sang. C’est à cette époque que j’ai commencé à écouter les murmures de la mer.
Nous sommes le 27 décembre 2019 ; je rentre de la France où j’ai passé Noël. Je me suis installé à Syracuse en Sicile ; c’est là que je relis et tente de finaliser mes écris de dix années de voyage en Méditerranée sur mon voilier Antidote. Je précise tout de suite que j’ai trouvé le bateau avec ce nom-là, le hasard ! Je ne crois plus au hasard, la nécessité peut-être ?
Le désir de raconter cette vie, de la partager, est maintenant réel. Je ne compte pas faire un récit technique de navigation en bateau, pas plus un guide de voyages en mer Méditerranée ; ils sont nombreux et utiles mais ne m'intéressent plus aujourd’hui. Je suis depuis une semaine dans cet appartement d’Ortigia, l’île de Syracuse, je m’y sens bien pour écrire et je vais y être le temps de réaliser ce travail. Mon bateau est resté à la marina de Riposto, petit village de pêcheurs du Nord-est sicilien, là où j’ai vécu presque une année. Le fait d’être maintenant à terre marque la fin d’un cycle d’une vie commencée en avril 2009 au départ du port de Gruissan et qui s’est déroulé en Corse, Sardaigne, Sicile, Grèce, Turquie et aussi en Tunisie. Ce voilier de presque douze mètres fût ma maison et mon moyen de déplacement d’une île à l’autre, d’un pays à un autre, de l’Europe vers l’Anatolie et aussi l’Afrique du Nord.
Depuis 2009 ce sont les navigations en mer Méditerranée et la découverte des pays que j’ai traversé, avec les rencontres, qui nourrissent mes murmures. Naviguer sur cette mer est avant tout un voyage, non pas par le nombre de milles parcourus, mais par les richesses et les différences culturelles des contrées visitées.
J'ai appris à naviguer sur une mer désordonnée et parfois incompréhensible. J’ai aiguisé mon observation de l'horizon pour anticiper avant le coup de Sirocco qui arrive plus vite qu'un cheval au galop, là-bas dans le Sud. J'ai développé mon acuité visuelle de nuit, pour identifier les filets dérivants ou les flottilles de guerre se rendant en Libye où ailleurs pour détrôner les dictateurs et j’ai évité les sous-marins fonçant à la surface pour rejoindre les zones d'opérations. J'ai aussi découvert la navigation au passage des caps quand le vent de cinq nœuds passe à trente et de l'Est tourne à l’Ouest. Je me suis trouvé au mouillage obligé de mettre les pares-battage à cause des « touristes » qui ne connaissent pas le rayon d'évitement et me suis vu forcé de partir précipitamment à quatre heures du matin pour laisser la place au ravitailleur d'eau douce. La Méditerranée, c'est une flaque en mouvement perpétuel que bordent trois continents ; c'est le cœur et les poumons de millions de terriens qui ne seraient rien sans elle. Son soleil est bleu tellement il chauffe et la mer fume parfois d'un coup de chaleur.
Je devais m’en aller, m’éloigner de la France et de ces terribles et trop longues années de vie qui m’ont emmené inexorablement dans un mur la tête la première. Je combattais depuis longtemps une très profonde et permanente dépression avec des périodes très compliquées. J’étais trop souvent malade : psychiquement et physiquement. Cela m’a amené jusqu’au passage à l’acte, pour mettre fin à l'insupportable, à deux reprises ! Les raisons de ces perturbations je les connais aujourd’hui grâce à ce voyage et tous les murmures qui l’ont nourri. Même si ce n’est pas l’objet de ce livre, il est possible que ces motifs se découvrent au fur et à mesure de mon récit, en ombres chinoises...
Je suis parti avec un terrible mal-être accompagné de toutes mes douleurs mais surtout l’envie de jours meilleurs et l’énergie sous-jacente pour les trouver. Au fur et à mesure de mes navigations, avec le temps et les rencontres, tout va rentrer dans l’ordre et les maux vont s’estomper mais sans jamais oublier. Cela n’est pas possible et pas souhaitable, car il faut prendre le bon chemin pour retrouver la Route et cela se fait en regardant derrière à chaque instant...
Depuis le début de ce voyage j’ai pris des notes, parfois même un peu plus que des notes. J’ai tenu un « blog » ou figurèrent à coté de mes articles : des peintures, des dessins, des photos. C'étaient « mes murmures de mer » ; très bien, mais pas satisfaisant ! J’ai supprimé ce blog car m’exposer ainsi sur « la toile » était contre nature et j’ai enregistré mes écris que je vais feuilleter pour me rafraîchir les idées ; j’en utilise certains avec une autre police d’écriture.
Je place aussi (en italique) dans mon récit des écrits plus poétiques en rapport avec ce que j’ai découvert et ce que j’ai ressenti tout au long de ce grand tour de presque onze années en Méditerranée. Ils datent de tous ces moments si particuliers de ma vie. Je les écrivais à bord, souvent le soir, quand je retrouvais ma paix intérieure !
La nuit tombe sur Ortigia, j’ai quitté la terrasse qui était ensoleillée tout l’après-midi pour m’installer au bureau face à moi et à vous. La solitude se reflète dans l’écran de l’ordinateur avec lequel j'écris et elle m’interpelle : c’est un moment de vérité que je dois affronter, ne pas éluder sous un quelconque prétexte.
Me voici donc face à mes souvenirs !
C’est aux îles éoliennes dans le nord de la Sicile que cette vie de nomade a vraiment débuté. Je suis arrivé dans ces îles vers la fin du mois de mai 2009 avec une amie qui m'y a accompagné en partant de la France. En juin de Lipari je l’ai reconduit à Palerme. Le tumulte du souffle de son avion s’envolant pour Marseille a ravivé ma nausée présente depuis le début de la semaine. De nouveau j’étais seul dans mon bateau et surtout seul dans cette vie puisque je ne reverrai plus jamais Corinne. Notre séparation était convenue auparavant, elle a partagé mes dernières difficiles années à terre...je devais prendre un nouvel envol.
« Après avoir déposé Corinne à Palerme je me retrouve seul à bord. Nous sommes le jeudi 18 juin 2009 et je sais que cette solitude est pour longtemps. Il vaut mieux ne pas réfléchir et partir naviguer sinon je vais avoir le gros blues ; celui du dentiste, celui qui se joue à la clarinette mais qui est très sournois ; je le connais trop bien pour rester là.
J'appareille pour l'archipel Éolien.
Ma dernière navigation en solo remonte à novembre 2003 en Manche, sur un petit voilier, pendant trois semaines et ce n'est pas vraiment un bon souvenir ! Je n'ai rien de prévu jusqu'à fin août avant le retour à bord de Didier pour rallier la Turquie. Je suis venu en 2008 aux Éoliennes comme équipier sur plusieurs voiliers et j'ai aimé, alors je vais chasser le spleen avec les thermiques éoliens.
Je suis debout tôt, la météo s'annonce bonne, je décolle du ponton de Salpancore et mets le cap sur Cefalu. Le vent est doux, la pression légère mais suffisante pour gonfler les voiles et les conditions seront comme cela jusqu'au coucher du soleil qui éclaire la passe entre Lipari et Vulcano où je vais mouiller pour cette nuit. J’ai sauté l’escale de Cefalu et ce n'est pas plus mal ! Trop de souvenirs ! Une bonne nouvelle arrive au petit déjeuner : c'est un courriel de Daniel qui m'annonce son arrivée sur Coraline, nous devrions nous retrouver au Stromboli dans deux jours. Hier soir j'ai mouillé à Vulcano dans l'anse du Levant pas loin des fumerolles et des bouillons d'anhydride sulfurique et le petit déjeuner est agrémenté de l'odeur d'œuf pourri. Ensuite je me vautre dans les boues bienfaitrices et me frictionne la tête pour la remettre en place.
Il faut que j'aille à Lipari pour voir du monde, plonger dans la foule des touristes qui arpentent la rue principale de l'île capital de l'archipel et m'arrêter en terrasse boire un café pour y rester jusqu'à retrouver l'envie vitale d'appareiller.
Je ne dois pas rester isolé !
Il n'y a pas de vent pour faire le mille qui me sépare du ponton de la « Buona fonda » mais les voiles sont hissées et piano-piano Antidote approche de la panne près de l'embarcadère des aliscafi (hydroglisseurs). Celui qui gère le ponton me reconnaît et il fait des grands signes de bienvenue, me voilà de retour sur île connue. Lipari sera mon test de bonne santé morale. Je vais rester aux éoliennes deux mois et demi avant mon départ vers l'Orient. »
Le lendemain, la navigation de retour par beau temps me permet pendant quelques heures d’admirer le sommet de l’Etna encore enneigé, spectacle fascinant vu de la mer. Depuis mon arrivée dans le nord de la Sicile je découvre les volcans ; ceux des îles éoliennes et l’Etna sur lequel je pars en excursion plusieurs fois. L’Etna a une influence sur la vie de cette région et aussi sur la météorologie locale.
C’est en fin de journée que j’arrive en vue du ponton à la Marina Lunga de Lipari, île qui est la capitale de l’archipel Éolien. J’y suis déjà passé avec Corinne, je suis accueilli par Antonio le fils de la famille qui exploite ces emplacements pour l’amarrage. Il me faut une place un ou deux jours par semaine pour charger les batteries du bateau et faire le plein d’eau, le reste du temps j’ai prévu de me mettre au mouillage. J’ai surtout besoin de présence n’étant pas du tout un voyageur solitaire...la solitude m’a accompagné trop souvent depuis longtemps, je ne la recherche pas !
Cinquante-quatre ans au mois de mars viennent de s’inscrire à mon état civil. J’ai arrêté ma vie de dentiste en Normandie depuis peu ; l’avais-je seulement commencée ? Je découvre le monde méditerranéen mais pas la navigation à voile que je pratique depuis jeune. Maintenant que je suis aux îles Éoliennes je retrouve mes yeux d’enfant et aussi une certaine innocente disparue ; une fleur de bananier me fait m'arrêter plusieurs minutes, simplement content, apaisé, je marche et je découvre ...
En face du ponton où je m’amarre se trouve un petit bistro, un bar pour les marins de passage, nommé « La Luna Quinta, la cinquième lune ». Il est tenu par Dora, suisse naturalisée italienne mariée à Giorgio, skipper pro, faisant du charter ici avec son voilier. Par l’intermédiaire d’Antonio rapidement je suis introduis à la Luna Quinta. J’y prends mon café chaque matin et le soir je vais boire un coup. C’est à la Luna Quinta que je rencontre Rosanna, une amie de Dora, qui aide au service quand il y a du monde. Rosanna est une napolitaine qui a vécu dans le Nord à Brescia et qui depuis son divorce loue une petite maison sur l’île voisine de Salina. C’est une femme du Sud, très brune, vêtue de couleurs vives et qui aime danser pieds nus au rythme de la musique qui agrémente les soirées de ce bistrot, du très bon Jazz ! Elle arrive maintenant quotidiennement plus tôt dans l’après-midi, elle met en route la musique et passe beaucoup de temps à nettoyer les deux tables qui se trouvent dehors face au ponton ou je suis « accroché ». Moi aussi je nettoie de plus en plus souvent maintenant à l'extérieur de mon bateau et j'apprécie ce jeu de séduction qui occupe mes fins de journées.
Rosanna me fait découvrir Salina, l’île féminine, puis m’accompagne régulièrement à bord pour des petites navigations côtières. Le soir quand je ne vais pas au ponton, je me mets au mouillage à Vulcano qui est l’île la plus proche de Lipari. Le mode de vie est tranquille, rythmé par la douceur des mois de mai et juin et devient désagréable à partir de mi-juillet avec l’arrivée des hordes de touristes. Je réfléchie à la suite de mon périple mais je suis au début de mon voyage, alors je profite !
Les Éoliennes.
Le nom de l'archipel résonne sur les roches volcaniques des îles comme une pierre lancée par les Dieux sur la surface de la mer qui ricoche jusqu’au versant nord du mont Etna.
La mer Tyrrhénienne livre Alicudi, Filicudi, Vulcano, Lipari, Stromboli, Panarea et Salina aux regards de ceux qui voyagent, depuis la naissance de la vie méditerranéenne. Presque depuis toujours ; depuis que le vent souffle et que l'homme est marin. C'est en mai qu'il faut les accoster et les embrasser jusqu’à l’automne.
J'y suis venu mais jamais vraiment reparti ! En s’éloignant pour regagner la Sicile on aperçoit la généreuse poitrine de Salina qui pointe à travers la brume, sensuelle et attirante.
Le Stromboli est un petit diable qui ne se repose jamais et qui perturbe la tranquillité de l'archipel. Il est l'enfant malade de la terre qui râle pour exprimer ses peurs.
Les sept îles se tendent la main mais les îliens la refusent, par la terre il n'y a pas de liens !
Les voiles glissent sur l'eau pour rapprocher les egos des habitants éoliens. C'est que cet archipel n'a pas l'humeur facile ! Les Éoliennes peuvent laisser un goût âcre comme celui des câpres que l'on cueille ici. Le souffre de ces îles dépose une trace jaune qui démange parfois et vient vous rappeler qu'il est temps de s'en retourner ! L’hiver est féroce : Éolien.
Parfois il m’arrive de penser au départ afin de rejoindre la côte sud de la Turquie pour passer mon premier hiver à bord. J’ai parlé à Rosanna de ce projet qui me tient à cœur depuis la décision de voyager avec mon voilier. Nous sommes d’accord sur mon départ fin août de Lipari ; elle m'accompagnera jusqu’à Messine où je dois retrouver un équipier qui naviguera avec moi pour la traversée jusqu’en Grèce. Mais pour le moment je jouis de la vie d’ici presque comme un îlien, à bord de mon bateau. Je visite et je passe du temps à le préparer, déjà dans ma tête ! Me préparer aussi, car partir d’Italie en direction du Levant est une nouvelle décision d’éloignement de la France et de ce qui me reste dans ce pays. Mais pourquoi la Turquie ? Ce n’est pas vraiment proche et je me plais ici...j’ai une indicible attirance pour l’Orient et un désir de fuite aussi peut-être !
Souvent tôt le matin, de Vulcano, je sors au moteur et me dirige vers le nord de Lipari. Je plonge ma ligne de pêche, parfois je prends un ou deux poissons entre les deux îles, là où le courant agite un peu la mer même en absence de vent. Je retrouve Rosanna quand je suis ancré à Salina et en fin d’après midi nous retournons à Lipari. La navigation me manque (la liberté) mais je ne compte pas m’en aller maintenant ; j’ai réservé une place pour six mois dans une marina en Turquie, mais pas avant le premier octobre. Je réfléchis à ma relation avec Rosanna ; j’y pense mais l'attirance pour un autre monde est grande : je reviendrai ! J’ai besoin de dépaysement et c’est ce que je fais, je me dépayse.
Par l'intermédiaire de Dora je fais la connaissance de Claudio, un autre suisse, navigateur lui aussi. Il a bourlingué sur presque toutes les mers et a posé son sac et son petit voilier à la marina de Pignataro de Lipari. Il vit à bord maintenant avec ses soixante-douze ans et tous les chats du coin. Claudio, qui est un très bon mécanicien de marine, vient me donner un coup de main pour l’entretien du moteur d’Antidote car moi je découvre la mécanique !
