Planète malade - Michel Collon - E-Book

Planète malade E-Book

Michel Collon

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Beschreibung

Comment en est-on arrivé là ? Tout était annoncé depuis 2003, mais les gouvernements n’ont rien préparé. Début 2020, pourquoi ont-ils perdu deux mois avant de réagir ? Masques, tests, vaccins, lits d’hôpitaux et stratégies : qui est responsable ?

Michel Collon a mené une enquête approfondie. D’abord en invitant à son émission Michel Midi (trois millions d’internautes atteints) ceux que l’info officielle laissait de côté. Puis, en investiguant les zones d’ombre, aidé par un vaste réseau international : infirmiers, médecins, scientifiques, économistes, écologistes, témoins locaux…

Ce livre démontre qu’on aurait pu protéger tous les citoyens de ce traumatisme, éviter 80 à 90 % des décès et maintenir les économies actives. Aujourd’hui, l’humanité se demande comment elle doit continuer à vivre. À tous se posent les mêmes questions :

1. Comment certains pays s’en sont-ils mieux sortis ?
2. Qui a affaibli nos soins de santé ?
3. Le Big Pharma nous protège-t-il ?
4. 40 années de néolibéralisme : quel bilan ?
5. Quelle économie, quelle écologie nous faut-il ?
6. Se faire la guerre ou coopérer ?
7. Avons-nous été bien informés ?

Proposant 7 leçons du Covid, Collon souligne ce qui doit absolument changer. Car les scientifiques nous mettent en garde : d’autres pandémies menacent.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Collon - Fondateur du collectif Investig'Action, analyste des stratégies de guerre et de désinformation, auteur d'USA. Les 100 pires citations et La Gauche et la guerre.

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Planète malade

Ouvrages déjà parus chez Investig’Action :

Élisabeth Martens, La Méditation de pleine conscience. L’envers du décor, 2020

Staf Henderickx, Je n’avale plus ça ! Comment résister au virus de l’agrobusiness, 2020

Jude Woodward, USA-Chine. Les dessous et les dangers du conflit, 2020

Johan Hoebeke et Dirk Van Duppen, L’Homme, un loup pour l’Homme ?, 2020

Michel Collon et Saïd Bouamama, La Gauche et la guerre, 2019

William Blum, L’État voyou, 2019

Ludo De Witte, Quand le dernier arbre aura été abattu, nous mangerons notre argent, 2019

Jacques Pauwels, Les Mythes de l’Histoire moderne, 2019

Robert Charvin, La Peur, arme politique, 2019

Thomas Suárez, Comment le terrorisme a créé Israël, 2019

Michel Collon, USA. Les 100 pires citations, 2018

Edward Herman et Noam Chomsky, Fabriquer un consentement, 2018

Saïd Bouamama, Manuel stratégique de l’Afrique (2 Tomes), 2018

Ludo De Witte, L’Ascension de Mobutu, 2017

Michel Collon, Pourquoi Soral séduit, 2017

Michel Collon et Grégoire Lalieu, Le Monde selon Trump, 2016

Ilan Pappé, La Propagande d’Israël, 2016

Robert Charvin, Faut-il détester la Russie ?, 2016

Ahmed Bensaada, Arabesque$, 2015

Grégoire Lalieu, Jihad made in USA, 2014

Michel Collon et Grégoire Lalieu, La Stratégie du chaos, 2011

Michel Collon, Libye, Otan et médiamensonges, 2011

Michel Collon, Israël, parlons-en !, 2010

Michel Collon, Les 7 péchés d’Hugo Chavez, 2009

Michel Collon

Planète malade

7 leçons du Covid

L’urgence de repenser le système

Tome 1 : L’Enquête

Investig’Action

© Investig’Action et Michel Collon

Mise en page : Joël Lepers

Couverture : Joël Lepers

Correction tome 1 : Gulcan Gunes, Delphine Claire, David Delannay

Correction tome 2 : Sonia Etignard, Camille Ratonnat, Patrick Noireaut, Stéphanie Scarpone, David Delannay

Édition : Investig’Action – www.investigaction.net

Distribution librairies : [email protected]

Commandes : boutique.investigaction.net

Interviews, débats : [email protected]

ISBN : 978-2-930827-35-3

Dépôt légal : D/2020/13.542/5

Table des matières

Préface

Introduction

Pouvait-on éviter tant de morts ?

Tout était prévu et annoncé…

Il y aura d’autres pandémies…

Pourquoi on a perdu deux mois avant de réagir

Leçon n° 1

Comment certains pays s’en sont-ils mieux sortis ?

Leçon n° 2

Qui a affaibli nos soins de santé ?

Leçon n° 3

Le Big Pharma nous protège-t-il ?

Leçon n° 4

40 ans de néolibéralisme : quel bilan ?

Leçon n° 5

De quelle économie et de quelle écologie avons-nous besoin ?

Leçon n° 6

Se faire la guerre ou coopérer ?

Leçon n° 7

Avons-nous été bien informés ?

 

Une solution était possible

Chronologie

Sources

À vous

Aux infirmières, infirmiers, médecins, soignants dont le dévouement héroïque a sauvé tant de gens. Et à toutes celles, tous ceux qui ont courageusement continué à exercer les métiers réellement essentiels. À celles et ceux qui ont perdu un être cher. Tout être humain mérite d’être sauvé.

Au docteur Dirk Van Duppen que le cancer nous a enlevé trop tôt, juste au début de cette pandémie. Toute sa vie, il s’est battu pour le droit à la santé pour tous. Avec Johan Hoebeke, il nous a offert L’homme, un loup pour l’homme ? Les fondements scientifiques de la solidarité, ce merveilleux livre que j’ai eu l’honneur d’éditer en français. Il a beaucoup inspiré Planète malade.

À tous ceux qui m’ont écrit pour me confier leurs peines, leurs colères, leurs espoirs, leurs désaccords aussi parfois, un tout grand merci ! Vous m’avez donné la force de mener à bien cette enquête qui fut douloureuse. Comprendre qu’il était possible d’éviter la plupart de ces souffrances, savoir que cette vérité sera indésirable et sans doute combattue, cela peut être très lourd à porter.

À l’équipe Investig’Action qui se bat pour une information véritable, contre toutes les censures et pour un libre débat sans tabous. Particulièrement à tous les bénévoles qui m’ont aidé à corriger, clarifier, améliorer ce livre afin que chacun puisse le lire aisément et entendre tous ces précieux témoignages.

Je suis convaincu que l’homme est capable de surmonter les virus, de protéger ses enfants et de leur léguer une planète plus sûre. J’espère que vous pourrez partager ce livre autour de vous.

Merci à tous.

Préface

Avec une autre stratégie, nous aurions pu sauver la plupart des victimes du Covid, diminuer considérablement l’angoisse générale et relancer bien plus vite nos économies.

Pourquoi certains pays ont-ils réussi et nous pas ? Comment aurions-nous pu éviter cet immense gâchis ? Et surtout comment éviter qu’il se reproduise puisque d’autres virus nous menacent ?

C’est pour répondre à ces questions que j’ai mené cette enquête pendant sept mois. Elle s’appuie sur quarante entretiens avec des infirmiers, médecins, scientifiques, économistes, écologistes, écrivains et journalistes provenant de seize pays. Il fallait analyser minutieusement les événements, les stratégies et les responsabilités en France, en Belgique, en Italie, en Espagne, aux États-Unis... Les comparer avec des pays qui ont subi la même catastrophe et s’en sont beaucoup mieux sortis. Pourquoi n’avons-nous pas étudié ces réussites ? «  L’arrogance de l’Occident a fait des dizaines de milliers de morts  », s’indignait Richard Horton, rédacteur en chef de la prestigieuse revue médicale The Lancet, dans un petit livre publié en mai 20201. Curieusement, cette cinglante condamnation d’un des plus grands experts mondiaux de la santé fut passée sous silence par presque tous les médias. Aucun débat, aucune remise en question de nos stratégies. Pourquoi ?

Un événement historique et beaucoup de questions

Cette pandémie constitue un événement historique sans précédent. En quelques semaines, toutes les règles ont été bouleversées. Des millions de gens, sans avoir été emprisonnés, ont perdu la liberté de se déplacer. Des gouvernements ultralibéraux ont interdit aux commerçants d’ouvrir leurs magasins. Du jour au lendemain, les travailleurs de professions méprisées sont devenus des héros. Des économistes qui martelaient «  Il n’y a pas d’argent  » ont proclamé que, finalement, il y en avait autant qu’on en voulait. Des ministres décidaient à qui vous pouviez faire un câlin. Des pays pauvres arrêtaient l’épidémie alors que les nations les plus riches en étaient incapables. Des «  dictatures  » sauvaient leurs populations alors que les «  démocraties  » n’y parvenaient pas. Le monde à l’envers ?

Dans ce monde chamboulé, des milliards de gens se demandent à présent comment ils doivent continuer à vivre. Alors, pour éviter que tout recommence au prochain virus, pour éviter que notre société bascule dans la haine, la démagogie et l’autoritarisme, il nous faut un bilan objectif. Sans tabous. Einstein pensait qu’on ne peut pas résoudre un problème avec le mode de pensée qui l’a engendré. Alors, n’attendons pas que les solutions viennent de ceux qui nous ont menés là. Nous devons repenser le système en répondant à ces sept questions…

1. Comment certains pays s’en sont-ils mieux sortis ?

Était-il possible, en réagissant vite et fort, d’éviter tant de morts ? Oui. En janvier et février 2020, nos dirigeants sont restés passifs pendant deux mois alors que la vitesse de réaction est le facteur décisif face à une pandémie. Comme face à un incendie en fait. Nous étudierons les stratégies efficaces de plusieurs pays très divers et dont vous n’avez guère entendu parler.

2. Qui a affaibli nos soins de santé ?

Au moment où le président français rendait un vibrant hommage à tous les soignants, un infirmier du Var lui a répondu : «  Vous n’êtes pas mon président !  » Lorsque la Première ministre belge s’est rendue, enfin, dans un hôpital du centre de Bruxelles, les soignants ont formé une haie du déshonneur en lui tournant le dos. Nous devons comprendre les raisons de cette colère toujours présente. Des gens juste bons à torcher des derrières ou des gens qu’il faut écouter pour mieux organiser nos soins de santé ?

3. Le Big Pharma nous protège-t-il ?

Face au Covid, à quoi ont servi les multinationales pharmaceutiques ? Pourquoi avaient-elles refusé de travailler sur les coronavirus et aussi sur les grandes épidémies qui frappent le tiers-monde ? Comment imposent-elles des prix beaucoup trop élevés pour nos médicaments ? Est-il vrai qu’elles trichent pour publier des résultats faussés dans les grandes revues médicales ? Face aux pandémies annoncées pouvons-nous faire confiance à ce Pharma Business et à ses coûteux vaccins ?

4. Quarante années de néolibéralisme : quel bilan ?

Depuis près de quarante ans, le néolibéralisme domine nos sociétés. Insidieusement, il a implanté dans nos cerveaux une série de raisonnements qui ont fini par sembler naturels et incontournables. Ces clichés résistent-ils à l’examen des faits ?

5. Quelle économie, quelle écologie nous faut-il ?

Changer notre économie ou périr ? Les jeunes manifestants du climat nous avaient vigoureusement interpellés et le Covid-19 leur a donné raison. En détruisant les forêts, l’agrobusiness capitaliste a mis l’homme en contact avec des singes, des rongeurs, des chauves-souris qui ont transmis leurs virus à nos aliments, et ce n’est pas la première fois. Ainsi bafouée, la Nature a bloqué toute notre économie. Resterons-nous passifs en sachant que d’autres virus nous menacent ?

6. Se faire la guerre ou coopérer ?

Comment est-il possible qu’en plein Covid, les États-Unis mais aussi l’Europe aient empêché à des populations entières d’importer de la nourriture, des médicaments et des masques ? Combien l’ont payé de leur vie ? Crise économique, crise climatique, réfugiés : pourrons-nous résoudre ces grands défis avec le «  chacun pour soi  » ou sommes-nous condamnés à coopérer ?

7. Avons-nous été bien informés ?

Pour choisir les bonnes stratégies et pour que les citoyens y adhèrent, l’information est cruciale. Comment expliquer la méfiance croissante envers la science ? Les grands médias traditionnels se gaussent des «  complotistes  ». Mais ne portent-ils pas une part de responsabilité dans cette situation ?

Sciences, médias, complotismes…

Ces sept questions forment le fil conducteur du tome 1. Au début du livre, j’ai placé trois textes très courts :

Tout ce qui s’est passé était annoncé depuis des années. Nos gouvernements avaient été avertis.Le «  patient zéro  » n’existe pas. Analyser les origines du virus est fort complexe et exige une démarche purement scientifique sans arrière-pensées politiques.Il y aura d’autres pandémies. La longue liste des virus «  en attente  » doit nous inciter à investir dans la recherche et à exiger une coopération internationale.

Au début de ce livre également, un entretien avec le mathématicien Laurent Lafforgue démontre pourquoi la stratégie des gouvernements français et belge au début 2020 n’avait aucune chance de réussir. Et pas davantage lors de la deuxième vague. Ni d’ailleurs lors des prochaines vagues, tant qu’on n’aura pas adopté la seule stratégie efficace. Face à une épidémie, on ne peut se baser sur de vagues espoirs ou sur des paris très risqués, mais seulement sur une approche scientifique…

«  Tout à coup, les mathématiques sont entrées dans nos vies  », explique le romancier italien Paolo Giordano qui a publié en urgence le livre Contagions quand l’Italie était frappée de plein fouet. Il a discuté avec des gens qui disaient : «  Oh, vous verrez, dans quelques semaines, tout sera terminé et nous ne nous en souviendrons même pas.  » À quoi il répond : «  Mais les mathématiques disaient très clairement que cela ne pouvait être le cas2.  »

Giordano a raison. De telles discussions, j’en ai eu beaucoup en mars et avril avec ceux qui me disaient : «  On exagère le danger, c’est banal comme une grippe, ça va passer…  » Quand elle est pratiquée au sommet des États, cette méthode Coué anti-scientifique coûte très cher. Le public s’est retrouvé piégé entre un discours médiatique qui refusait de critiquer le pouvoir et un discours complotiste qui niait la science et le danger.

En fin de volume, le lecteur trouvera une chronologie internationale des faits entre décembre 2019 et fin avril 2020. J’ai constaté que de nombreux faits importants restent ignorés du public et d’autres sont déformés. La chronologie Wikipédia n’est pas du tout fiable. Elle omet des événements très importants et met en avant des faits non prouvés, voire carrément démentis.

Le droit de savoir et de débattre

Autour des mêmes questions, le tome 2 regroupe quarante entretiens. La plupart ont été réalisés «  à chaud  » dans mon émission Michel Midi en live sur Facebook entre mars et juillet 2020. Au total, près de trois millions de vues ont confirmé l’énorme besoin de comprendre les choses en profondeur. Puis, d’autres entretiens hors caméra sont venus enrichir la réflexion. Ces témoignages viennent de personnalités célèbres (Noam Chomsky, Jean Ziegler, Rafael Correa, Éric Toussaint…) ou moins connues, et tous apportent une expérience précieuse qui éclaire un aspect du problème.

Le virus nous a tendu un miroir, disait encore Richard Horton, déjà cité, «  à la face de notre société qui a révélé les disparités, les inégalités, les injustices. Nous savions tous qu’elles existaient, mais nous leur avions tourné le dos. Nous devons utiliser la mémoire de cette pandémie comme un aiguillon pour la recherche de la vérité. Cette vérité est que la plupart des dizaines de milliers de morts auraient pu être évitées. C’est une blessure abominable pour notre société que nous ne devons pas ignorer3.  »

En fin de volume, un index vous permettra de retrouver tous les sujets abordés dans les deux tomes. Et toutes mes sources sont mentionnées avec les références complètes. Chacun peut vérifier, discuter et débattre. Les rumeurs d’origines multiples ont fait trop de tort. Nous avons besoin d’un débat qui ne cache rien. Un débat qui ne s’enferme pas dans une bulle d’amis Facebook ou celle des habitués d’un média, mais au contraire confronte toutes les opinions dans le respect. C’est peut-être le premier enseignement de cette crise : les citoyens doivent être traités en adultes, ils ont le droit de savoir, le droit de se forger une opinion en s’écoutant les uns les autres, le droit de juger les stratégies et les responsabilités.

Ce livre apporte des informations qui ne plairont pas à certains intérêts. Seront-elles accessibles au grand public pour développer enfin un véritable débat ou seront-elles étouffées ? Cela dépend de vous.

N.B. Vos commentaires, témoignages, critiques et suggestions peuvent être envoyés à : [email protected] Tous les lecteurs du livre recevront des indications pour participer à ce débat s’ils le souhaitent.

Introduction

Pouvait-on éviter tant de morts ?

Tout était prévu et annoncé…

Pourquoi a-t-on ignoré ces avertissements ?

Pour justifier leurs improvisations et tâtonnements du printemps 2020, les gouvernements occidentaux ont déclaré avoir été surpris par le coronavirus. En réalité, les avertissements avaient été nombreux et très précis…

1994. Laurie Garrett : « La peste qui vient… »

« En définitive, l’humanité devra changer sa perspective sur sa place dans l’écologie de la Terre, selon que l’espèce humaine compte s’éteindre ou survivre à la prochaine peste. La globalisation rapide des niches humaines exige que chaque être humain sur cette planète regarde au-delà de son quartier, de sa province, de son pays ou de son hémisphère. Les microbes et leurs vecteurs ne reconnaissent aucune des frontières artificielles édifiées par les humains […]. Dans le monde microbien, la guerre est permanente […]. Time is short [le temps est compté]4. »

2002. Le chercheur Bruno Canard : « Nous allions étudier tous les virus… »

Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des coronavirus : « En 2002, j’ai commencé à travailler sur les virus émergents. Je me suis aperçu que les virus à ARN, d’une diversité incroyable, étaient peu étudiés. […] L’épidémie de SRAS – une maladie infectieuse des poumons causée par le virus Sars-CoV – venait d’apparaître. » L’Union européenne décide alors de lancer plusieurs programmes afin de ne pas être prise au dépourvu en cas d’émergence de ces virus… « On ne possédait pas encore cette capacité extraordinaire de séquencer facilement les génomes, mais nous avions compris que leur étude large serait intéressante, car elle allait amener beaucoup de connaissances biologiques, biochimiques, nécessaires à la conception de traitements. Nous avons eu cette idée, qui s’est révélée fructueuse : les virus ont une capacité énorme à être différents, variés, avec de larges familles. Nous allions donc les étudier tous en même temps afin d’en avoir un type, modèle qui nous permettrait, en cas de menace d’un virus inconnu, d’en trouver un proche où nous pourrions extraire des données scientifiques. En étudiant ainsi l’ensemble pour disposer de connaissances transposables au nouveau virus, notamment sur leur mode de réplication, cela permettait d’anticiper. Dans mon équipe, nous avons participé à des réseaux collaboratifs européens, ce qui nous a conduits à trouver des résultats dès 2004. C’était passionnant, novateur. Et cela reste toujours d’une actualité incroyable. Nous avions décrit à l’époque noir sur blanc le risque émergent qui pourrait mettre la pagaille.

Cette recherche d’anticipation doit être validée sur des programmes de long terme. Mais, au final, elle permet de gagner un temps précieux. Pour déterminer une structure de protéine virale et faire un médicament, il faut au moins cinq ans, parfois dix. Avoir étudié un virus émergent quinze ans auparavant permet forcément d’avoir sur l’étagère des molécules prêtes à être utilisées pour la conception de médicaments. Ce programme permettait de s’affranchir de cette espèce de temps de réaction. Mais en recherche virale, en Europe comme en France, on met le paquet en cas d’épidémie, et après, on oublie. C’est ce qui s’est passé pour le Sars-CoV […]. Ces programmes européens ont été arrêtés5. »

2003. Didier Raoult : « Non préparés »

« Le risque d’apparition de mutants de virus respiratoires, en particulier de la grippe. Notre préparation face à ces événements chaotiques est faible. » Raoult propose d’amplifier « la surveillance des maladies infectieuses ». « Il faut faire des campagnes d’information auprès du public, mais aussi auprès du personnel soignant6. »

2004. Institut US de Médecine : « Nous devons agir »

« Savoir ne suffit pas ; nous devons appliquer. Vouloir ne suffit pas ; nous devons agir. L’endiguement rapide du SARS [en 2003] est un succès de la santé publique, mais c’est aussi un avertissement […]. Si le SARS revient, les systèmes de santé dans le monde seront soumis à une pression extrême. Une vigilance continue est vitale7. »

2004 : National Intelligence Council : « Une pandémie pourrait stopper le commerce mondial »

« Un autre scénario dont nous estimons qu’il pourrait stopper la mondialisation serait une pandémie. […] La globalisation serait mise en danger si la contagion de la maladie stoppait les déplacements mondiaux et le commerce sur une période importante, obligeant les gouvernements à mettre des ressources considérables sur des secteurs de santé en surchauffe8. »

2005. Jean-Philippe Derenne : « Les chances sont de 100 % »

« Tous les grands experts de la virologie de la grippe, toutes les grandes revues de médecine et toutes les organisations internationales, l’OMS en tête, […] vous disent les chances de pandémie sont de l’ordre de 100 %. […] Tout, absolument tout doit être préparé dans les moindres détails, c’est-à-dire premièrement quelles sont les armes dont on dispose ? Ces armes sont de deux ordres : les armes chimiques, c’est-à-dire des antiviraux et éventuellement des vaccins et les armes physiques, c’est-à-dire des mesures d’éviction et en particulier les masques et également se laver les mains. Ça, ce sont les armes. Ensuite, il faut les appliquer et les utiliser dans une stratégie. La stratégie va être de déterminer les lieux de stockage des armes, les modalités d’utilisation, qui en seront les bénéficiaires, comment ce sera administré.

Aujourd’hui, il faut se préparer [pour] le jour où la pandémie […]. L’apparition d’une pandémie dépend de la mutation génétique naturelle, de la recombinaison de souches virales déjà en circulation ou encore de l’irruption d’un nouveau facteur pathogène dans la population humaine. Les experts voient dans les souches hautement pathogènes de la grippe aviaire telles que le H5N1 des candidats probables à ce type de transformation, mais d’autres agents pathogènes, comme le coronavirus du SRAS et diverses souches de la grippe, auraient les mêmes propriétés. Si une maladie pandémique se déclare, ce sera sans doute dans une zone à forte densité de population, de grande proximité entre humains et animaux, comme il en existe en Chine et dans le Sud-Est asiatique, où les populations vivent au contact du bétail. Les pratiques d’élevage non réglementées favoriseraient la circulation d’un virus comme le H5N1 parmi les populations animales – augmentant les chances de mutation d’une souche susceptible de provoquer une pandémie. Pour se propager rapidement, il suffit que la maladie apparaisse dans des régions à forte densité humaine.

[…]

Dans le pire des cas, ce sont de dix à plusieurs centaines de millions d’Occidentaux qui contracteraient la maladie, et les morts se compteraient par dizaines de millions. Dans le reste du monde, la dégradation des infrastructures vitales et les pertes économiques à l’échelle mondiale entraîneraient l’infection d’un tiers de la population du globe et la mort de centaines de millions d’êtres humains. » « L’arrivée brutale de patients présentant en grand nombre des signes cliniques respiratoires inquiétants doit susciter une vaste campagne de formation des médecins, des infirmières et, plus généralement, de tous les personnels soignants. Il est indispensable que chacun soit capable d’évaluer la sévérité de l’état respiratoire et, en cas de besoin, de pratiquer les gestes élémentaires de réanimation : ventilation au masque, intubation, etc. Rien que pour les soignants, cela fait plus de deux millions de masques par jour de pandémie. Là ne s’arrête cependant pas l’évaluation concrète des moyens nécessaires. Il y a d’abord les différents matériaux jetables : bottes, casaques, bonnets9… »

2006. Martin McKee :« Homo Sapiens pourrait disparaître »

Martin McKee, professeur à la London School of Hygiene and Tropical Medicine : « Ce type de pandémie [la grippe aviaire H5N1], nous y serons à nouveau confrontés, car l’homme est exposé à ces maladies infectieuses depuis qu’il cohabite avec les animaux. Tant que nous ne modifierons pas ces modes de vie, de nouvelles maladies émergeront. Je ne peux même pas écarter l’hypothèse qu’à long terme, un organisme inconnu apparaisse et fasse disparaître Homo sapiens10. »

2008. Livre blanc de la Défense française :Une pandémie massive dans les quinze années à venir »

« De nouveaux virus rémanents apparaissent, au rythme moyen d’un virus tous les deux ans, et se transmettent avant que les moyens de prophylaxie et de traitement soient trouvés et diffusés. Sur les quinze années à venir, l’apparition d’une pandémie est plausible. La cinétique d’une pandémie à forte contagion et à forte létalité s’étendrait sur une durée de quelques semaines à quelques mois, en plusieurs vagues, qui seraient elles-mêmes espacées. Par son ampleur, sa durée, son extension géographique, son caractère indiscriminé, une telle crise est de nature à remettre en cause le fonctionnement normal de la vie nationale et des institutions. Les conséquences impliqueraient une mobilisation et une coordination élevées de moyens tant civils que militaires, nécessitant une planification aussi poussée que possible. Ce scénario aurait évidemment une importante dimension européenne et internationale. […] Les virus n’ont pas de frontières et passent continuellement de l’homme à l’animal. Les mouvements de plus en plus importants, la déforestation et les modifications des biotopes font que les virus vont se multiplier et muer de plus en plus11. »

2008. Les services US : « Un tiers de la population mondiale serait touchée »

Le rapport de prospective du National Intelligence Council (NIC, le centre de réflexion stratégique de la communauté américaine du renseignement) évoque une possible pandémie basée sur des « agents pathogènes, comme le coronavirus du SRAS », avec une apparition dans « une zone à forte densité de population, de grande proximité entre humains et animaux, comme il en existe en Chine et dans le Sud-est asiatique ». « Des voyageurs présentant peu ou pas de symptômes pourraient transporter le virus sur les autres continents […] en dépit de restrictions limitant les déplacements internationaux. » Dans le pire des scénarios, à savoir des « vagues de nouveaux cas tous les quelques mois », « la dégradation des infrastructures et les pertes économiques aboutiraient à environ un tiers de la population mondiale touchée, et des centaines de millions de morts12 ».

2015. Bill Gates : « La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts »

« Quand j’étais petit, la catastrophe dont nous avions le plus peur était un conflit nucléaire. Mais si quelque chose tue plus de dix millions de personnes dans les prochaines décennies, ce sera plus probablement un virus hautement contagieux qu’une guerre. […] Nous avons investi beaucoup dans la dissuasion nucléaire, et très peu dans un système pour endiguer les épidémies. Nous ne sommes pas prêts. […] Un virus où les gens infectés se sentent en bonne santé et prennent l’avion ou vont au supermarché13. »

2017. Revue stratégique de défense et de Sécurité nationale :

« L’accroissement de la mobilité de la population favorise l’extension des aires de diffusion de certaines maladies, ainsi que la propagation rapide et à grande échelle de virus à l’origine d’épidémies diverses (syndrome respiratoire aigu sévère – SRAS). La dernière épidémie d’Ebola survenue en 2014-2016 dans des pays fragiles d’Afrique de l’Ouest a démontré combien la densification des flux pouvait compliquer le confinement des grandes crises sanitaires, au point de devoir faire appel à la communauté internationale. Le risque d’émergence d’un nouveau virus franchissant la barrière des espèces ou échappant à un laboratoire de confinement est réel. De même, l’interconnexion des filières alimentaires génère des risques sur la santé humaine et offre un terrain propice à d’éventuelles actions ‘agro-terroristes’. »

2019. Event 201 : « C’est seulement une question de temps… »

Le 18 octobre 2019, le Johns Hopkins Center for Health Security a organisé, avec le Forum économique mondial (Davos) et la Fondation Bill & Melinda Gates, un exercice de simulation d’une pandémie : « Ces dernières années, le monde a assisté à un nombre croissant d’événements épidémiques, s’élevant à près de 200 par an. Ces événements sont en augmentation et ils perturbent la santé, l’économie et la société. Gérer ces événements exige une capacité globale, même en l’absence d’une menace pandémique. Les experts sont d’accord : c’est seulement une question de temps avant que ces épidémies deviennent globales ; une pandémie aux conséquences potentiellement catastrophiques14. »

« Combien de morts à cause de nos gouvernements ? »

Entretien avec Laurent Lafforgue

23 juin 2020

Laurent LAFFORGUE. Mathématicien. Professeur à l’Institut des hautes études scientifiques. Membre de l’Académie des sciences. A reçu la médaille Fields en 2002 pour avoir démontré une partie des conjectures de Langlands. Co-auteur de La Débâcle de l’école.

Hier, le président Macron a déclaré : « Nous n’avons pas à rougir, mes chers compatriotes, de notre bilan. Des dizaines de milliers de vies ont été sauvées par nos choix, par nos actions. » Laurent, êtes-vous d’accord avec votre Président ?

Non, je ne suis pas d’accord. La France a officiellement plus de 30 000 morts. Elle en aurait certes eu encore beaucoup plus si, par exemple, le confinement avait été décidé quelques jours plus tard. Mais elle en aurait eu beaucoup moins s’il avait été décidé quelques jours plus tôt.

Personnellement, j’ai beaucoup insisté sur la question des masques, des tests, du confinement, etc. Vous dites qu’il y a quelque chose d’encore plus important : la vitesse de réaction ?

Je pense même que c’est le facteur principal. Il explique en grande partie les différences importantes entre les pays. Certains, principalement les pays d’Extrême-Orient, ont été très efficaces et d’autres pas du tout. Le contraste entre le succès de la réaction chinoise à l’épidémie et la gestion catastrophique de la crise par les pays occidentaux est criant. D’autant plus que la Chine, ayant été frappée la première, a été surprise par l’épidémie, alors que les autres pays ont reçu de la Chine toutes les informations essentielles avant d’être frappés eux-mêmes : la nouvelle de l’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire, sa nature virale, le séquençage génétique du virus, son caractère très contagieux, sa létalité non négligeable et l’exemple d’une politique efficace de lutte contre l’épidémie.

Une différence concernant le nombre de morts…

Selon les statistiques officielles, certainement un peu incomplètes, la Belgique détient le triste record en Europe avec plus de 800 morts par million d’habitants, la France est à plus de 450, l’Espagne est au-dessus de 600, l’Italie un peu au-dessous, le Royaume-Uni à presque 700, les États-Unis approchent de 500. La Suède, qui a longtemps été citée en exemple pour n’avoir pas imposé de confinement, a vu son nombre de morts par million d’habitants augmenter régulièrement et rattraper peu à peu tous les pays. Elle a dépassé la France et s’approche de l’Italie. En comparaison, les pays d’Extrême-Orient ont des nombres de morts par million d’habitants environ cent fois inférieurs : la Chine en a trois par million, le Japon huit, la Corée du Sud en compte six et pour Taïwan, c’est trois morts pour dix millions d’habitants.

Le Vietnam, pays assez pauvre (même s’il connaît une croissance économique très forte), densément peuplé (cent millions d’habitants sur une superficie représentant les trois cinquièmes de celle de la France) et qui possède 1300 km de frontière commune avec la Chine, mérite d’être particulièrement cité en exemple. En effet, selon les chiffres officiels, il a seulement une poignée de décès liés au coronavirus et environ 600 cas identifiés : principalement des voyageurs arrivés de l’étranger au Vietnam. Par exemple, l’ambassadeur de France au Vietnam a contracté le coronavirus en France avant de revenir au Vietnam.

Oui, le contraste des chiffres est très fort. Un ami en contact avec ce pays m’a remis une note… Dès le 23 janvier 2020, alors que le Vietnam avait seulement deux cas identifiés, il a reconnu le virus comme une épidémie et a décrété l’état d’urgence nationale. Les écoles ont été fermées et le Vice-Premier ministre est devenu responsable de toute la crise. Il a mis en place un système d’alerte et une distance de sécurité. Tous les passagers venant de l’étranger ont été contrôlés. L’OMS a déclaré que la détection précoce au Vietnam a permis d’arrêter la propagation de la maladie en sauvant des milliers, voire des dizaines de milliers de vies. Pourquoi des pays civilisés très riches comme la France, la Belgique, n’ont pas été capables de faire ce qu’ont fait des pays parfois pauvres en Asie ?

Oui, le Vietnam a réagi très tôt en prenant les mesures qu’il fallait pour empêcher une diffusion générale du virus dans la population. Cela explique qu’il ait seulement 600 cas à ce jour.

Pourquoi ce facteur de vitesse de réaction se compte-t-il en jours ?

Le facteur essentiel est la rapidité. Même si l’on n’est pas scientifique, ou que l’on est réfractaire aux chiffres, on sait que lorsqu’un incendie se déclare, il faut agir le plus vite possible. Le feu démarre par une toute petite flamme qu’on peut éteindre facilement. Mais si on laisse le feu se propager, l’incendie prend de l’ampleur et devient extrêmement destructeur. Comme pour Notre-Dame de Paris l’an dernier : pour différentes raisons, l’intervention a été trop tardive et le résultat est la destruction de l’ensemble des toits et de la charpente.

J’aimerais que vous nous expliquiez la croissance exponentielle…

Commençons par une image qualitative : l’analogie entre le développement des incendies et la propagation des épidémies. « Exponentiel » est l’adjectif qui les rapproche. Quand on parle d’une croissance exponentielle, cela veut dire, dans le langage courant, une croissance extrêmement rapide. Mais ce mot a aussi un sens précis en mathématiques, celui d’une progression qui croît multiplicativement : si l’on divise le temps en intervalles de longueur fixe (par exemple en semaines), chaque passage d’un nouvel intervalle de temps a pour effet de multiplier la grandeur considérée par un facteur constant. Les physiciens et les ingénieurs se servent tous les jours des exponentielles, car de nombreux phénomènes naturels obéissent à des lois de progression exponentielle. En particulier, les épidémies suivent des progressions à peu près exponentielles dans la première phase de leur développement.

Or, les progressions exponentielles sont extrêmement rapides, et c’est bien pourquoi on peut perdre très rapidement le contrôle d’une épidémie. Pour juger si une épidémie est plus ou moins dangereuse, l’information la plus importante n’est pas le nombre de contaminés ou le nombre de morts à un moment donné, mais le coefficient par lequel ces nombres sont multipliés quand on passe d’un intervalle de temps au suivant. Ce n’est pas du tout comme si les épidémies suivaient une progression arithmétique.

La progression arithmétique, c’est…

1, 2, 3, 4… Ou bien 3, 5, 7, 9… À chaque étape, on ajoute la même quantité. Par contre, dans les progressions géométriques comme 2, 4, 8, 16, 32…, on multiplie à chaque étape par une même quantité. Les progressions géométriques croissent donc incomparablement plus vite que les progressions arithmétiques.

Dans une progression arithmétique, en partant de 1, si vous ajoutez par exemple la quantité 5 dix fois de suite, vous vous retrouvez avec un résultat de 51. Mais dans une progression exponentielle, en partant de 1, si vous multipliez par 2 dix fois de suite à chaque étape, vous vous retrouvez avec un résultat de 1024. Cette comparaison est d’autant plus intéressante que 2 est plus petit que 5 et que le point de départ était le même : nous sommes partis de 1 dans les deux cas.

Ce qui importe, ce n’est donc pas tant le nombre de contaminés au départ, mais la vitesse à laquelle ils vont contaminer d’autres personnes.

Oui, c’est la dynamique de progression des épidémies, au moins dans la première phase de leur progression. Elles sont de type exponentiel et pas du tout de type arithmétique. La raison est simple : dans chaque intervalle de temps, le nombre de nouvelles personnes contaminées sera grosso modo proportionnel au nombre de personnes contagieuses à ce moment-là. Par exemple, pour le coronavirus, en l’absence de masques et de distanciation sociale, on estime que chaque personne contaminée en contaminera trois autres, en moyenne, au bout de cinq jours. Donc, dans chaque intervalle de temps de cinq jours, le nombre de nouvelles personnes contaminées sera environ égal au nombre de personnes qui sont contagieuses à ce moment-là, multiplié par trois.

À ce rythme-là, si on ne fait rien (si on ne confine pas), les hôpitaux seront débordés, ils ne pourront traiter tous ces cas…

Les hôpitaux ont en effet été débordés. Les facteurs essentiels sont d’une part, le nombre de personnes que chaque personne infectée va contaminer à son tour en moyenne et, d’autre part, le temps nécessaire pour que cela se passe. Si l’on compare avec une autre épidémie comme le sida, qui se transmet par des fluides et non par l’air, le temps nécessaire pour devenir contagieux est très long. En l’absence de traitement, le sida est pratiquement toujours mortel, mais il met longtemps à rendre les personnes contagieuses et à les tuer. C’est pourquoi l’épidémie de sida s’est développée lentement. Elle a finalement tué plusieurs dizaines de millions de personnes, mais il lui a fallu des décennies pour cela.

Par contre, le coronavirus est beaucoup plus rapide : une personne contaminée deviendra contagieuse en moyenne au bout de quatre ou cinq jours, et non d’un an ou deux comme dans le cas du sida. Si vous combinez les deux : 1. le temps court qu’il faut pour devenir contagieux et 2. le nombre de personnes qu’en moyenne chaque personne infectée va contaminer, l’épidémie croît très vite.

En France, un bilan officiel récent fait état de 187 000 contaminations « confirmées » et environ 30 000 décès…

Première critique sur ces chiffres : dans la plupart des pays, les cas confirmés ne représentent qu’une toute petite fraction des cas réels. La raison en est simple : la plupart des personnes qui attrapent le coronavirus ont des symptômes légers, voire pas de symptômes du tout. Ces personnes ne vont finalement pas à l’hôpital et ne sont pas testées. Elles n’entrent pas dans les statistiques.

Par exemple, en France, on a procédé en mai à des tests aux anticorps du coronavirus dans des portions aléatoires de la population pour estimer la proportion de ceux qui avaient attrapé le coronavirus. On s’est aperçu que cette proportion était un peu inférieure à 5 %. Soit environ trois millions de personnes. Donc, le nombre réel de personnes ayant attrapé le coronavirus en France n’était pas de l’ordre de 150 000 comme donnait alors le comptage officiel, mais de trois millions. Vingt fois plus.

À quels chiffres se fier alors ?

Les statistiques du nombre de morts dus au coronavirus sont évidemment beaucoup plus proches de la réalité. Certes, elles ne représentent pas toute la réalité, car certaines personnes sont mortes chez elles, sans avoir été emmenées à l’hôpital. Ce fut le cas dans tous les pays. En France, un syndicat de médecins a demandé en mai à chacun de ses membres s’il avait connaissance parmi ses patients de cas de personnes mortes chez elles dans les derniers mois, probablement du coronavirus et sans avoir pour autant été testées. Le syndicat a reçu beaucoup de réponses qui ont permis d’évaluer le nombre de ces personnes à environ 9000. Le nombre officiel des morts du coronavirus est donc sous-estimé, mais, au moins, dans les pays ayant un système sanitaire performant, il a le même ordre de grandeur que le nombre réel des victimes.

Sur cette question du nombre de jours pour réagir, pouvez-vous analyser la politique du gouvernement et du président français ? Le 13 mars, Macron décide des mesures radicales à partir du 17. Mais le 10 mars encore, il recommandait de fréquenter les terrasses et les théâtres. Et il a maintenu les élections municipales du 15 mars… Si la France avait appliqué les mesures de confinement dix jours plus tôt, combien de morts en moins il y aurait eu ?

Pour en avoir une idée, il faut connaître la vitesse de propagation de l’épidémie avant qu’on ne prenne ces mesures. La vitesse de propagation est une vitesse multiplicative. C’est le coefficient de multiplication de l’épidémie dans chaque intervalle de temps. Il suffit donc de regarder les statistiques du nombre de morts dans les différents pays. La vitesse de propagation variait suivant les pays, en fonction des différentes habitudes sociales et de l’intensité des contacts rapprochés, mais on observe que partout, il y avait multiplication au moins par dix tous les dix jours. Les nombres de contaminés et de morts étaient multipliés au moins par dix tous les dix jours.

Dans certains pays, c’était encore plus rapide : l’Espagne avait un facteur multiplicatif par quinze ou vingt tous les dix jours. Cela provient sans doute du fait que le mode social espagnol est très convivial. De même, dans l’État de New York, qui est urbain et densément peuplé, la vitesse de multiplication était extrêmement rapide. Dans une grande ville, vous avez beaucoup de transports en commun, des activités et des interactions sociales très intenses. La vitesse de propagation n’a donc pas été la même dans les différents pays ou les différentes régions, mais elle était de toute façon très rapide partout.

Donc, si Macron avait pris dix jours plus tôt les mesures demandées par les experts à l’instar des autres pays ?

Eh bien, le bilan que nous avons aujourd’hui aurait été divisé environ par dix. Le bilan officiel dans le cas de la France est d’environ 30 000 morts, bien que l’épidémie ne soit pas du tout terminée, contrairement à ce que pensent beaucoup. Le confinement a permis d’abaisser fortement le niveau de contamination. Mais comme les gens sont de moins en moins prudents et qu’on ne cesse de supprimer des mesures de protection, je crains une reprise de l’épidémie à la fois en France et dans les autres pays.

On peut en conclure que si Macron avait pris les mesures dix jours plus tôt, au lieu de 30 000 morts on aurait eu un chiffre beaucoup plus près de 3000 morts, en tenant compte des facteurs variables. Le contraire de son bilan, dont il est si « fier » ?

Si la France, au lieu de démarrer le confinement le 17 mars, avait décrété les mêmes mesures le 7 mars, nous pouvons affirmer en analysant la vitesse de propagation de l’épidémie avant le confinement, qu’au lieu d’avoir 30 000 ou 40 0000 morts, on en aurait seulement quelques milliers. Cela veut dire que plus de 25 000 personnes qui sont mortes aujourd’hui seraient encore en vie si Macron avait décidé le confinement le 7 mars.

Et si on avait pris les mêmes mesures disons trois jours plus tôt ?

Une multiplication par dix tous les dix jours, c’est à peu près la même chose qu’une multiplication par deux tous les trois jours. Donc, si on avait pris les mêmes mesures trois jours plus tôt, on aurait environ deux fois moins de morts. Au lieu de 30 000 ou 40 000, on en aurait eu 15 000 ou 20 000. C’est absolument sidérant.

Quand vous avez vu les informations données par les politiques et les médias en février ou début mars, qu’avez-vous ressenti ?

J’étais extrêmement surpris. Pour moi, comme pour tous les scientifiques, qu’ils soient mathématiciens, physiciens, chimistes ou ingénieurs, il était absolument évident qu’une épidémie croît selon une progression de type exponentiel. La rapidité de réaction est donc essentielle. Il m’a fallu quelques semaines pour réaliser que les décideurs et la plupart des journalistes ne comprenaient pas cela. Ou alors qu’ils ne prenaient pas au sérieux ces notions mathématiques de base. À ce jour, je ne comprends toujours pas comment une telle ignorance ou une telle irresponsabilité sont possibles.

Ce n’est pas un phénomène uniquement français, c’est un phénomène occidental. Partout en Occident, on a réagi en retard, alors que chaque jour qui passait allait nécessairement démultiplier le bilan final. On le voit bien si on compare avec les pays d’Extrême-Orient. C’est ce retard qui explique, pour la plus grande part, les différences observées entre les pays. Par exemple, la Chine a aujourd’hui presque dix fois moins de morts que la France principalement parce que, relativement au calendrier de l’épidémie sur chaque territoire, elle a réagi dix jours plus tôt. Une différence de trois jours aurait permis de diviser environ par deux le nombre des victimes que nous avons aujourd’hui, une différence d’une semaine aurait permis de le diviser environ par cinq.

La Chine a été la première à affronter un virus inconnu à l’époque. Elle reconnaît avoir commis des erreurs au début en traînant un peu. Mais ensuite sa réaction a été rapide et radicale. Beaucoup d’experts et de scientifiques ont dit qu’elle avait appliqué la bonne méthode. Pourquoi Macron en France, mais aussi le gouvernement belge et d’autres n’ont-ils pas fait la même chose que les Chinois et d’autres pays, socialistes ou pas ? Est-ce de l’arrogance ? Du mépris par rapport aux Asiatiques ? Fallait-il absolument continuer la production coûte que coûte ? Ou bien n’ont-ils pas étudié les mathématiques ? D’un banquier, on s’attend à ce qu’il connaisse les chiffres !

Je ne vois pas d’autres explications que la bêtise pure et simple. Même si le but était de préserver l’économie quelques jours de plus, c’était en définitive complètement idiot. En attendant encore quelques jours, on a fortement aggravé l’épidémie si bien que, non seulement on a eu beaucoup plus de morts, mais aussi on a plus fortement hypothéqué l’avenir : on a dû maintenir le confinement plus longtemps, justement parce que l’épidémie avait pris trop d’ampleur. Et on est sortis du confinement avec un niveau résiduel de contamination non négligeable qui empêche de retrouver une vie sociale et économique normale et qui fait planer en permanence la menace d’une deuxième vague destructrice.

Donc, même du point de vue froidement économique, refuser d’abord le confinement n’était pas une bonne stratégie ?

Ces retards ont non seulement coûté des vies par dizaines ou centaines de milliers sur les continents européen et américains, mais même sur le plan économique, c’était un très mauvais calcul. Comparons avec la Chine qui a réagi très tôt. Résultat : dès le mois de mars, il n’y avait quasiment plus de cas en Chine, l’épidémie avait été éradiquée de son territoire et elle n’avait plus qu’à rester vigilante pour repérer le plus tôt possible et éteindre aussitôt les nouveaux départs de feu qui peuvent se produire par réimportation de cas depuis l’étranger. De ce fait, la population chinoise a pu retrouver une vie normale et l’économie a pu être remise en route très rapidement. Je me souviens d’avoir vu une statistique qui surprenait les Chinois eux-mêmes : dès le mois d’avril, la production industrielle chinoise était en hausse de 4 % et les exportations en hausse de 8 % en comparaison de la même période un an plus tôt. Sur le plan de la production industrielle, la crise était donc derrière eux. De même, les écoles et les lycées ont rouvert dans des conditions normales partout en Chine en avril. Les universités ont repris normalement en mai. Nous sommes loin de tout ça. Simplement parce que nous avons tardé à réagir.

Pourquoi ?

À mon avis, la seule explication est que c’est un problème d’éducation des élites et des classes dirigeantes responsables, mais aussi des faiseurs d’opinions. Au moment du confinement ou dans les jours précédents, j’ai entendu beaucoup de journalistes se focaliser sur les chiffres absolus et s’interroger sur le bien-fondé d’un confinement alors qu’on ne dénombrait que quelques centaines de morts. Mais comme nous venons de le voir, l’important n’était pas le chiffre absolu, c’était la dynamique, la vitesse de propagation.

Richard Horton, rédacteur en chef de la revue médicale The Lancet vient d’accuser « l’arrogance des gouvernants occidentaux » (envers les Chinois et les Asiatiques) d’avoir provoqué effectivement des dizaines de milliers de morts. Ne pensez-vous pas à un phénomène de mentalité coloniale ?

Je vais illustrer la rapidité de la réaction chinoise : au moment où la Chine décide de mettre en confinement et en quarantaine la ville de Wuhan ainsi que deux autres villes, soit vingt millions d’habitants, son bilan est de dix-sept morts. Par contre, quand la France décide le confinement, son bilan est de 175 morts. Dix fois plus. Ce facteur 10, nous le retrouvons dans le bilan final : en Chine, le bilan officiel est de 4600 morts ; en France, le bilan réel est d’au moins 30 000 morts, plus probablement 40 000.

Plus on traîne au début, plus on paye à la fin.

Il y a une quasi-proportionnalité entre les deux. Pourquoi la Chine a-t-elle décidé de confiner à partir de dix-sept morts ? Qu’est-ce que dix-sept morts à l’échelle de la Chine ? Rien du tout. Cela signifie que les responsables chinois avaient compris que ce n’était pas le faible nombre de morts à ce moment-là qui importait, mais bien la vitesse multiplicative de progression, la dynamique de type exponentiel.

Dans les premiers jours de janvier, les premiers morts sont survenus et leur nombre croissait vite. Cela a permis d’évaluer la vitesse de progression qui se révélait très rapide. Dès que les dirigeants chinois ont compris cela, ils ont procédé au confinement de la ville de Wuhan et de la province de Hubei et ont pris des mesures drastiques de distanciation sociale et d’arrêt de beaucoup d’activités dans tout le pays. C’est pourquoi le bilan final de la Chine, rapporté à la population du pays, est cent fois moindre que le nôtre. Et encore, 85 % des morts de la Chine sont concentrées dans la ville de Wuhan, et 97 % dans la province de Hubei. Cela signifie que la réaction chinoise a été assez rapide pour limiter à presque rien l’épidémie en dehors de Wuhan et de sa province.

Un commentaire sur Facebook : « Le confinement est une mauvaise stratégie ». Qu’en pensez-vous ?

Certains pays, en particulier les voisins de la Chine, ont réagi assez vite pour éviter un confinement général.

La Chine a confiné de manière extrêmement stricte dans la province de Hubei, mais elle a procédé différemment dans d’autres régions, en adaptant de manière très souple sa politique à chaque situation locale et à son évolution au cours du temps. Les interactions sociales ont été réduites, on a demandé à tous de porter des masques, on a pris des mesures très strictes de traçage des personnes contaminées et de leurs contacts, on a fait des tests de dépistage massifs. Mais pas de confinement général.

Pourquoi cette différence ? Le confinement devient nécessaire simplement quand vous avez trop de cas et que vous ne pouvez plus les identifier et les suivre. Quand il y a trop de cas, trop de porteurs du virus ne sont pas connus et il n’est pas possible de retrouver les personnes qui auraient pu être contaminées par un porteur du virus et de leur demander de s’isoler. Pour éviter que l’épidémie s’emballe encore et la réduire, il n’y a pas d’autre solution que de demander à toute la population de réduire drastiquement les contacts rapprochés. Si la population est très disciplinée et animée par un sentiment aigu de responsabilité collective, cela peut être obtenu sans coercition. Sinon, il faut décréter un confinement.

Quand on a échoué à prendre les bonnes mesures, on doit confiner…

En Chine, la ville de Wuhan et la province de Hubei ont été surprises, si bien que, vers le 20 janvier, la contamination était déjà à un niveau trop élevé. Il n’était plus possible de combattre le virus de manière ciblée. Il fallait demander aux gens de réduire leurs contacts au minimum possible. C’est pour cela que le confinement a été décidé.

En France, le confinement général était inévitable parce que le niveau de contamination était déjà bien trop élevé. Il s’y ajoutait les circonstances aggravantes qu’à cause des négligences des mois précédents et d’années d’imprévoyance, nous n’avions pas de masques ni de tests en quantité suffisante.

Mais comme nous avons vu, si nous avions fait non pas un confinement plus strict ou plus long, mais exactement le même confinement simplement avancé de dix jours, nous aurions eu environ dix fois moins de morts et serions sortis de ce confinement avec un niveau résiduel de contamination environ dix fois moindre, donc dans de bien meilleures conditions pour pouvoir éradiquer complètement l’épidémie du territoire et reprendre à terme une vie économique et sociale normale.

Et si on l’avait fait encore plus tard ?

Il y aurait eu en France des centaines de milliers de morts ! En Italie par exemple, la province de Bergame (1,1 million d’habitants), qui a été la plus touchée, a connu un taux de mortalité par le Covid d’environ 0,58 % de la population. À l’échelle de la France, le même taux de contamination aurait signifié 400 000 morts.

Cela peut aller très vite ?

Oui, pour passer de 40 000 à 400 000 morts, il suffit de dix jours de décalage dans la réaction.

Vous avez parlé du risque d’une deuxième vague à prendre très au sérieux. Le virus n’est pas du tout éradiqué et il faut adopter une bonne stratégie. Il y a quelques jours, on a fait état d’une centaine de contaminations à Pékin, probablement liées à une importation de saumon. Les Chinois ont dépêché des experts pour analyser ce marché, des milliers de tests ont été effectués dans tous les environs. Leur conclusion est que les marchés humides avec des animaux et des poissons, notamment sur de la glace, étaient probablement un milieu très favorable à la dispersion du virus. Il fallait donc faire attention à cela.

J’ai été choqué par des articles absolument dégoûtants dans la presse occidentale. Ainsi le quotidien belge Le Soir du 18 juin titrait : « Le retour du coronavirus plombe le moral des Pékinois ». Soulignant avec insistance que « le discours officiel fondé sur la supériorité du régime communiste face aux démocraties occidentales en prend un coup » ! Là, nous sommes vraiment en pleine propagande. Quelque soit le jugement qu’on porte sur le système chinois, beaucoup de scientifiques disent que leur expérience sur le virus était intéressante et à prendre au sérieux.

Interviewé dans Michel Midi, un économiste chinois, Ding Yifang, m’a confirmé que son pays prenait l’éventualité d’une deuxième vague très au sérieux. « Dès les premiers signes, nous allons beaucoup tester », disait-il. Donc, lorsque les Chinois testent vite et en masse, ce qui est la bonne méthode pour comprendre comment le virus fonctionne et voir s’il faut de nouveau prendre des mesures, comment se fait-il qu’en Europe, on ne fasse rien de tout ça ? Toujours pas de traçage vraiment sérieux à grande échelle !

Je voudrais m’adresser aux médias belges et français : allez-vous continuer cette guerre de propagande absolument puérile ? Asséner que tout ce qui se fait en Chine est mal pour prouver que c’est un mauvais régime (car nous avons de bons régimes) ! Allez-vous passer à une étape adulte ? C’est-à-dire une coopération face au danger qui nous menace tous en commençant par écouter chaque pays, voir ce qu’il a fait de bien et apprendre des erreurs qui ont été commises. Les Chinois disent eux-mêmes qu’ils en ont commis.

Ceci me semble d’autant plus urgent que nous recevons actuellement un courrier très abondant de « corona-sceptiques ». Ils prétendent que la crise est exagérée, que c’est du bidon et que tout ça s’éteint, qu’il n’y aura pas de deuxième vague, etc. Or, en Allemagne, on vient de découvrir 400 cas de travailleurs contaminés dans une usine de viande. Le taux de contamination en Allemagne vient ces jours-ci de remonter de 1 (ce qui est déjà trop) à 2,88. Hier, un responsable de l’OMS a alerté sur le fait que la pandémie ne reculait pas, mais continuait de s’accélérer au niveau mondial. Il a dit qu’il a fallu plus de trois mois pour que le premier million de cas soient signalés, mais que le nouveau million de cas a été signalé en seulement huit jours. C’est une application directe de vos explications sur les progressions géométriques ou exponentielles. Donc, il faut vraiment prendre la chose au sérieux. Les leçons que vous avez expliquées aujourd’hui sont valables pour une possible deuxième vague. Ou en tout cas pour les prochaines pandémies, car les experts nous disent qu’il y en aura encore…

Je voudrais aller tout à fait dans votre sens sur plusieurs points que vous avez mentionnés. Premièrement, le virus est toujours là, dans tous les pays européens. Si nous cessons d’être suffisamment vigilants, si nous abandonnons progressivement toutes les mesures de précaution, nous serons exposés à une deuxième vague. Il n’y a rien de magique dans tout cela. J’ai l’impression qu’en France, beaucoup de gens sont persuadés que l’épidémie est finie et que le virus a cessé d’être présent ou d’être virulent. Il n’y a aucune rationalité dans tout cela.

Si nous cessons d’être prudents, évidemment l’épidémie va repartir et je l’appréhende beaucoup. Si cela repart, exactement pour les mêmes raisons qui auraient dû s’appliquer au début de la première vague, il faudra réagir le plus vite possible. Nous avons déjà eu en France 30 000 ou 40 000 morts, en Belgique presque 10 000 morts. Nous pourrions très bien avoir une deuxième vague aussi importante, voire plus importante encore. Tant qu’il n’y a pas de vaccin disponible, cela dépend de notre comportement.

J’appelle à la responsabilité des citoyens, à la fois pour eux-mêmes et vis-à-vis des autres. Quand on est jeune, on ne fait pas partie des catégories à risque, mais on peut très bien transmettre le virus à d’autres personnes pour qui le virus est vraiment dangereux. D’ailleurs, même des personnes jeunes peuvent être abattues par le coronavirus. Des personnes de toutes tranches d’âge sont mortes de ce virus, y compris des adolescents et quelques enfants.

Deuxièmement, les pays d’Extrême-Orient nous ont donné une leçon et nous devrions enfin les prendre au sérieux. Comme vous l’avez dit, c’est une chose très positive d’apprendre des autres. Ces pays ont été beaucoup plus efficaces. Non seulement la Chine, mais également la Corée du Sud, le Vietnam, Taïwan, même le Japon qui ne compte que huit morts par million d’habitants, alors que la Belgique est à 800 et la France à plus de 450. Cela veut dire que nous devons apprendre de ces pays et comprendre pourquoi ils ont fait tellement mieux.

Ces pays se sont tous mis à l’école de l’Occident. Le Japon depuis un siècle et demi, plus récemment les autres. Or, ils ont derrière eux une très longue histoire et des civilisations très brillantes qui figurent parmi les plus grandes de l’histoire humaine. Leur histoire glorieuse ne les a pas empêchés d’accepter d’apprendre, d’adopter ainsi la science occidentale, la rationalité occidentale et les techniques occidentales. Ils ont accepté de regarder d’autres pays, de se demander ce qu’ils pouvaient en apprendre et d’en recevoir beaucoup. Aujourd’hui, et particulièrement dans cette tragédie du coronavirus, nous devons adopter la même attitude. Nous devons reconnaître que ces pays ont été beaucoup plus efficaces que nous et donc que nous avons à apprendre d’eux... Ce qui est nécessaire pour cela, c’est un minimum d’humilité de notre part. Accepter que les autres aient fait mieux que nous.

L’article du quotidien Le Soir est lamentable. Le marché de Pékin a été certainement contaminé via une cargaison réfrigérée importée de l’étranger. On sait que le virus se conserve bien dans le froid ou dans un milieu réfrigéré. Dans nos pays, nous avons d’ailleurs eu des contaminations massives dans des abattoirs. Quand arrive cette contamination à Pékin, alors que depuis deux mois, il n’y avait eu aucun cas dans cette ville, la Chine réagit de manière exemplaire, avec beaucoup d’énergie, en confinant à nouveau des quartiers entiers, et en annulant un certain nombre de trains et d’avions au départ de Pékin pour éviter d’aller apporter ce virus en dehors de la ville. C’est en réagissant ainsi très vite et très fort que la Chine permet à l’immense majorité de sa population de continuer à vivre normalement. C’est ce que nous devrions faire. Mais, pour prendre modèle, il faut avoir l’humilité d’accepter que l’on puisse apprendre des Chinois, des Vietnamiens, des Coréens, des Japonais ou des Taïwanais.

Vous nous avez livré la plus belle des conclusions, surtout venant d’un scientifique : on n’a jamais fini d’apprendre. C’est l’humilité qui permet de progresser. Si on refuse d’apprendre, si on se croit supérieur, on commet les pires bêtises. Nos gouvernants ont mené une politique non scientifique et dénuée de bon sens. Il y a des gens dans les couches populaires qui n’ont aucune éducation scientifique, mais qui prennent les bons réflexes. Il va falloir rendre des comptes et comprendre ce qui s’est passé pour éviter que cela ne recommence. Merci d’avoir été avec nous !

Le patient zéro n’existe pasCe que l’on sait aujourd’hui sur l’origine du SARS-CoV-2

Entretien avec Johan Hoebeke

19 juillet 2020

Une grande partie de l’attention médiatique a été concentrée sur la question « Où faut-il chercher le patient zéro ? » Scientifiquement, la question pourrait être intéressante pour étudier les modalités de la propagation du virus. Mais en fait, elle était dominée par certaines arrière-pensées politiques : « Si c’est en Chine, ce pays est responsable ».

Et si la question était mal posée ? Il me semble important de ne pas mélanger les genres et d’introduire plus de rigueur scientifique dans ces débats. J’ai donc interrogé Johan Hoebeke, chercheur belge, coauteur du livre L’Homme un loup pour l’Homme ? Les fondements scientifiques de la solidarité15.

Où en est l’état de la recherche sur l’origine du virus ? Une origine humaine est-elle possible ?

Différentes hypothèses ont été émises. Certaines ont pu être abandonnées vu les connaissances actuelles des multiples génomes de virus isolés chez les patients. L’hypothèse que le SARS-CoV-2 est originaire d’une manipulation génétique humaine est complètement abandonnée. Sauf par des sources non fiables comme la CIA, le ministère des Affaires étrangères des États-Unis et des officines associées.

On a surtout parlé du marché d’animaux vivants de Wuhan…

L’hypothèse affirmant que le virus a essaimé à partir de ce marché est en partie vérifiée. En effet, selon les dernières analyses réalisées sur des malades à Wuhan et en Chine16, une souche correspond au virus retrouvé chez des malades qui ont eu des contacts avec ce marché. Néanmoins, les mêmes auteurs démontrent qu’une autre souche s’est essaimée à partir de malades qui n’ont eu aucun contact avec ce marché. L’existence de deux souches originaires de Wuhan suggère qu’une souche virale, non encore connue, est le précurseur de ces deux souches identifiées. L’origine de cette dernière et ses effets pathologiques sont donc inconnus.

Donc, le virus aurait déjà circulé avant les contaminations constatées à Wuhan ?

Selon Anderson et d’autres auteurs17, trois hypothèses sur l’origine de ce précurseur peuvent être proposées. La première hypothèse propose une sélection naturelle dans un hôte animal avant le transfert vers l’humain. Pour cela, il faut une forte densité de la population animale hôte pour que la sélection ait lieu. Cette population doit avoir un récepteur pour le virus très proche du récepteur humain. Le pangolin peut être un candidat, mais il n’est certainement pas le seul.

Une deuxième hypothèse : la sélection naturelle s’est faite dans l’humain après le transfert à partir d’un animal. Pour cela, le virus ou son précurseur devait déjà être transféré dans l’humain longtemps avant que les symptômes de la maladie soient devenus visibles. Vu que de nombreux porteurs sont asymptomatiques, cette hypothèse ne peut être abandonnée, mais elle exige des données sérologiques qui ne sont pas encore disponibles actuellement.

Une troisième hypothèse : le virus aurait pu s’échapper d’un laboratoire. Cette hypothèse est possible, mais peu probable vu qu’aucun virus de ce type, étudié en laboratoire, n’a toutes les propriétés génomiques nécessaires à son adaptation à l’espèce humaine. La pression de la sélection naturelle ne peut pas jouer dans un environnement où les virus sont transférés constamment dans le même type cellulaire. L’adaptation d’une telle souche vers une adaptation infectieuse est donc peu probable.

Ces hypothèses sont-elles confirmées par des constatations ?

En France, le docteur Michael Schmidt, directeur de radiologie à l’hôpital Albert Schweitzer, analysant les radiographies réalisées en octobre 2019, a découvert douze cas suspects d’infection par le nouveau coronavirus : « Nous n’expliquons pas cette épidémie18. »

Finalement, a-t-on eu raison de se braquer sur cette question du patient zéro ?

La recherche d’un patient zéro est en tout cas vaine. En effet, le virus était déjà présent dans des récipients asymptomatiques avant que le premier malade ait été détecté. L’effort devrait plutôt se concentrer sur les variations génomiques du virus isolées chez les patients ou chez les personnes asymptomatiques. La première hypothèse d’Anderson, qui n’exclut pas la seconde hypothèse, suggère que la diminution de la biodiversité et le contact augmenté entre les espèces sauvages, les espèces domestiquées et l’Homme (à cause de la déforestation) augmentent les chances de contaminations mutuelles. Cela est probablement la cause la plus vraisemblable de la pandémie qui nous est tombée dessus.

La leçon à tirer ?

Cette proximité entre les animaux et l’humanité doit nous prévenir : à l’avenir, d’autres pandémies de ce genre peuvent nous tomber dessus.

Il y aura d’autres pandémies…

Le Covid-19 est apparu comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. À part de très rares exceptions, les gouvernements n’avaient rien préparé. Les populations ne l’étaient donc pas non plus. Cela explique l’ampleur des dégâts.

D’où une question bien légitime : après le Covid-19, est-ce que cela risque de recommencer ? D’autres virus peuvent-ils nous tomber dessus dans les années à venir ? Malheureusement, la réponse est oui. Pour tirer les leçons et mieux se préparer, il est donc nécessaire d’écouter enfin les scientifiques qui nous alertent…

«  Nous attendons le prochain SIDA  »

En 2012 déjà, David Quammen publie un livre intitulé Transferts. Les infections animales et la prochaine pandémie humaine. Basé sur les enquêtes menées en Afrique par plusieurs scientifiques qu’il a accompagnés sur le terrain. Sa conclusion est très claire et malheureusement, elle n’a pas été entendue : «  Une bonne partie de mon livre est consacrée à ces grandes épidémies comme le SIDA, qui a tué trente millions de personnes. On pourrait dire : ‘Mais pourquoi prêter attention à une maladie comme le SARS, qui a tué seulement 800 personnes ?’ [en 2003] ? Ma réponse est : les principes que nous en tirons sont importants. Et ceci aurait pu être le nouveau SIDA. Nous attendons le prochain SIDA et il débutera comme un petit transfert de l’animal vers l’homme. Nous devons l’identifier avant qu’il n’infecte et condamne quinze millions de personnes19.  »

«  De plus en plus d’épidémies difficiles à maîtriser  »

Préoccupées par l’épidémie du virus Ebola (2014 – 2016) et son impact sur les économies, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale de la Santé mettent sur pied le Global Preparedness Monitoring Board, groupe de quinze experts indépendants parmi lesquels figure le docteur Anthony Fauci. En septembre 2019, ce groupe publie le rapport A World at Risk. Après avoir analysé 1483 épidémies survenues dans 172 pays, ils avertissent : «  Les épidémies potentielles comme la grippe, le SARS, le MERS, Ebola, Zika, la peste, la fièvre jaune et d’autres sont le prélude d’une nouvelle période d’épidémies aux graves conséquences. Avec la possibilité d’une expansion rapide, que l’on constate de plus en plus souvent, elles seront de plus en plus difficiles à maîtriser20.  »

«  Nous ne les avons pas encore découverts  »

Brian Bird, directeur adjoint du One Health Institute de Californie, lance l’alerte en avril 2020 : «  Nous devons être prêts pour la prochaine vague. Les Sars-CoV-3, -4 et -5 sont en train d’attendre quelque part. Simplement, nous ne les avons pas encore découverts. Nous arrivons dans une époque de menaces chroniques21.  »

«  70 % des épidémies sont d’origine animale  »

Peter Daszak, épidémiologiste, président de l’EcoHealth Alliance, qui a étudié les origines du SARS et du Nipah : «  L’ensemble des pandémies augmente. Ce n’est pas un hasard. C’est provoqué par ce que nous faisons à l’environnement. Environ 70 % des épidémies humaines sont d’origine animale et près de 1,7 million de virus non découverts doivent exister dans la Nature. De nombreux chercheurs enquêtent pour savoir quel pourrait être le prochain transfert de l’animal vers l’homme. Les foyers les plus probables ont trois points en commun : des populations concentrées, des plantes et animaux divers, de rapides changements dans l’environnement.  »

«  Nos élevages de volaille  »

L’épidémiologue belge Marius Gilbert a fait partie des dix experts internationaux qui ont identifié des souches de grippe du type H5 ou H7. Leurs constats établis en 2018 sont inquiétants : «  Il existe un lien clair entre l’émergence de virus grippaux hautement pathogènes et les systèmes de production industrielle de volaille. Trente-sept des trente-neuf transformations qui ont été identifiées depuis 1959 se sont produites dans des élevages commerciaux de volaille. La majorité de ces élevages sont situés dans des pays à haut niveau de vie22.  »

«  Si la perte de biodiversité se maintient…  »

L’économiste Michaël Roberts a publié en septembre 2020 une étude sur l’importance de la prévention des épidémies pour l’économie : «  Un nombre croissant de nouvelles pandémies mortelles affligeront la planète si les niveaux de déforestation et de perte de biodiversité se maintiennent à leur rythme catastrophique actuel. Telle est la conclusion des scientifiques qui présenteront à la fin de ce mois des rapports au Sommet des Nations unies sur la biodiversité sous le thème ‘Action urgente sur la biodiversité pour le développement durable’23.  »

«  Le scénario d’horreur serait…  »

Thomas Gillespie, professeur à l’université Emory aux États-Unis, a étudié en Afrique et en Amérique latine les circonstances dans lesquelles naissent les épidémies : «  Les chauves-souris ont un système immunitaire de super-héros, ce qui leur permet de devenir des réservoirs pour de nombreux agents pathogènes qui ne les affectent pas, mais peuvent avoir un terrible impact sur nous s’ils parviennent à sauter le pas. Nous ne connaissons qu’une fraction des pathogènes portés par les animaux. Les inventaires que nous avons se basent sur des expéditions à l’aveugle. Je ne serais pas étonné si une nouvelle épidémie survenait. Le scénario d’horreur, c’est un virus aussi mortel que le SARS ou Ebola, et aussi contagieux que l’actuel coronavirus. Un peu comme la grippe espagnole en 191824.  »

«  Revoir notre relation à la Nature…  »

Joanna Mazet, épidémiologiste à la UC Davis School of Veterinary Medicine en Californie et directrice du One Health Institute, nous alerte : «  La plate-forme Predict, qui regroupe des laboratoires de trente-cinq pays, a été l’an dernier un bon test. Nous avons découvert 121 000 nouveaux virus, dont 160 coronavirus. Et nous nous sommes concentrés sur les plus dangereux pour l’homme chez les primates, les chauves-souris et les rongeurs. Il faut changer notre modèle, tout comme pour affronter le changement climatique […]. Nous devons revoir notre relation à la Nature. Si le Covid-19 ne nous fait pas bouger, j’ai peu d’espoir pour l’humanité25.  »

Pourquoi on a perdu deux mois avant de réagir

« Nous n’avons pas à rougir, mes chers compatriotes, de notre bilan. Des dizaines de milliers de vies ont été sauvées par nos choix, par nos actions. »

Nous sommes le 22 juin 2020. Dans une solennelle allocution télévisée, Emmanuel Macron se décerne un très bon bulletin.

À ce moment, la France déplore près de 40 000 morts du Covid. Quatorze semaines plus tôt, alors que les premiers morts étaient déjà tombés et que la contagion s’accélérait, le Président recommandait encore aux Français de continuer à fréquenter massivement les terrasses, les théâtres et les bureaux de vote.

Macron a-t-il vraiment sauvé des vies ? Ou bien en a-t-il fait perdre ? Il en a fait perdre, beaucoup même. S’il avait adopté dès le début une meilleure stratégie, 30 ou 35 000 de ces Français seraient-ils encore en vie aujourd’hui ? La même question se pose aussi pour la Belgique, l’Espagne et d’autres pays européens. Leurs dirigeants ont adopté un style moins prétentieux, mais, en gros, ils ont suivi des orientations similaires. Le ministre flamand de la Santé, Wouter Beke, a par exemple déclaré : « Toute cette affaire du corona a surpris chacun, question impact et vitesse. On ne peut pas faire beaucoup plus que ce que nous avons fait26. »

Puisque le mathématicien Laurent Lafforgue nous a montré que la clé d’une riposte aux épidémies, c’était la vitesse de réaction, il faudra lever un mystère : qu’est-ce qui explique l’attitude si attentiste, même carrément passive des gouvernements de l’Occident ? Entre le 24 janvier et le 13 mars, pourquoi ont-ils hésité, et même freiné la riposte ? Qu’ont-ils fait pendant ces quarante-huit jours qui auraient pu être décisifs ? Y a-t-il eu des pressions ?

Nous allons vérifier le bilan de Macron and C°. Pour cerner les responsabilités, il faudra examiner des questions très concrètes : les masques, les tests, le traçage, la protection des soignants, les maisons de retraite et l’attitude envers les entreprises.

Mais nous devrons d’abord tirer au clair cette explication souvent avancée : « Nous avons été complètement surpris, c’était imprévisible ». Vraiment ?

Les quatre avertissements qu’on a refusé d’entendre

Notre enquête doit essayer de comprendre pourquoi quatre avertissements ont été ignorés alors qu’ils auraient permis de gagner un temps précieux :

Les experts scientifiques occidentaux depuis 2003.L’expérience de la Chine, premier pays à affronter le virus.Les alertes et mises en garde de l’OMS.L’expérience catastrophique de l’Italie.

1. Les experts depuis 2003.

« Une pandémie est inévitable, on ignore seulement quand elle surviendra. » À partir de 2003 et l’épidémie de SRAS, tous le disaient : immunologues et virologues, grandes revues médicales et même les services de renseignements US et français. Ils avertissaient solennellement : préparez en quantité les masques, les tests, les respirateurs et surtout un grand plan de bataille. Ils ont parlé dans le vide. Une exception : Roselyne Bachelot, ministre française de la Santé, constitua en 2009 un stock stratégique de masques. La grippe AH1N1 s’étant finalement avérée moins grave que prévue, la ministre fut lynchée politiquement et médiatiquement pour son « gaspillage ». Aveuglement. En 2020, nos pays n’avaient pas de masques, pas de tests et aucun plan. Ce fut l’improvisation totale. Pourquoi ?

2. L’expérience de la Chine.

Le 3 janvier, la Chine identifie l’agent pathogène de ce nouveau virus inconnu. Elle fournit son génome aux savants du monde entier, et elle informe l’Organisation mondiale de la Santé sur la progression de l’épidémie. Jamais la communication sur un nouveau virus n’a été aussi rapide (le premier malade avait été signalé à peine dix-huit jours plus tôt).

Le 23 janvier, constatant l’insuffisance de ses premières mesures, Pékin adopte une stratégie beaucoup plus radicale : confinement total des onze millions d’habitants de Wuhan, mais en fournissant à domicile alimentation et soins de santé aux personnes contaminées, mise en quarantaine pour les cinquante-huit millions d’habitants de la province de Hubei, envoi en renfort de 40 000 soignants venus de tout le pays, construction d’un nouvel hôpital spécial en moins de deux semaines, tests massifs et traçage des personnes rencontrées par les contaminés. Ainsi alertés, que font l’Europe et les États-Unis, le 23 janvier ? Rien.

Rappelons ce douloureux constat du journaliste du New York Times, Ian Johnson, comparant le sérieux chinois et l’amateurisme européen : « La Chine a acheté du temps pour l’Occident et l’Occident l’a gaspillé. L’attitude envers l’épidémie de coronavirus aux États-Unis et dans la plus grande part de l’Europe a été bizarrement négligente, ou totalement passive, et les gouvernements de ces régions ont laissé passer leurs meilleures chances de bloquer la contamination. [...] Pendant que certains à l’Ouest s’obstinaient sur l’échec initial du système chinois à contrer l’épidémie, ils ignoraient les aspects qui ont réussi27. »

Ce témoignage est confirmé par Richard Horton, directeur de la célèbre revue médicale Lancet : « Du point de vue de la science et de la réponse de santé publique, les critiques vis-à-vis de la Chine et de l’Organisation mondiale de la Santé [OMS] sont totalement injustes. Elles sont liées uniquement au fait que les gouvernements occidentaux, et particulièrement les États-Unis, essaient désespérément de détourner l’attention de leurs propres erreurs catastrophiques. Nous avons assisté à une énorme manifestation de sinophobie, de racisme contre la Chine, de la part de nos gouvernements, mais aussi de nos scientifiques. [Pour eux,] la science et la médecine chinoises n’étaient pas au même haut niveau qu’en Occident, et cela expliquait ce qui se passait à Wuhan. [...] Cette arrogance est responsable de dizaines de milliers de morts. Les décès ont été provoqués par un virus, mais ils ont aussi été causés par un orgueil d’exceptionnalisme occidental28. »

Entre temps, des centaines de milliers de morts, provoquées par l’arrogance de l’Occident ! Acceptera-t-il qu’on en parle ?

3. Les alertes et mises en garde de l’OMS.