Printemps funeste à Brest - Martine Le Pensec - E-Book

Printemps funeste à Brest E-Book

Martine Le Pensec

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Beschreibung

Mystérieusement abandonnée par son premier fiancé, Avril s'apprête-t-elle à revivre le même enfer ?

Avril porte un prénom de printemps, empreint de gaîté et de soleil, pourtant sa vie est marquée par une épreuve peu commune : elle a été abandonnée, des années plus tôt, à quelques jours de son mariage. Cette déléguée médicale de Brest après ce choc, a cependant réussi à se reconstruire et le bonheur lui a à nouveau souri. Mais se pouvait-il que la vie lui impose deux fois le même calvaire ? De mystérieuses roses de Jéricho sont déposées sur son passage tandis qu’elle souffre de la disparition inexplicable de son fiancé. Qui donc la suit sans relâche et tente de lui faire passer un message ? Ce qui est mort est vivant et ce qui est vivant est mort. Est-ce le sens du message de cette plante hautement symbolique ? Que vient faire cette étrangère dans le quotidien bouleversé d’Avril qui doit, de plus, soutenir sa sœur Violette dont le couple périclite ?
Alors que disparition passée et présente semblent étroitement imbriquées, saura-t-elle se garder des dangers qui jalonnent les chemins du bois de Kéroual ?

Un roman policier riche en suspense dans lequel l'auteur distille adroitement énigmes et indices.

EXTRAIT

Le fauteuil à bascule produisait un léger bruit en se balançant. Tassée dans un rocking-chair usagé, la femme aux yeux morts fixait le même point. Ses cheveux gris pendaient sur ses épaules décharnées et ses mains déformées, aux ongles longs, semblables à des serres d’oiseau, donnaient une note pathétique à l’ensemble. Le mouvement sans fin, identique au balancement psychotique des aliénés, la berçait et calmait ses angoisses. Ses yeux semblaient suivre le trajet prédestiné d’une goutte d’eau le long d’une fissure du plafond.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Éditions Bargain, le succès du polar breton. - Ouest France

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1954 à Cherbourg, Martine Le Pensec vit à Toulon où elle travaille comme conseiller à l’emploi. Mère de quatre filles, d’origine bretonne
et normande, elle puise son inspiration dans l’Ouest et dans le secteur médical où elle a travaillé durant douze ans.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près, ni de loin, avec la réalité, et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

« L’envie est un feu qui dessèche. »

Antoine Gombaud, Chevalier de Méré - 1607-1684Maximes, sentences et réflexions morales et politiquesÉditions Estienne de Castin

I

Le fauteuil à bascule produisait un léger bruit en se balançant. Tassée dans un rocking-chair usagé, la femme aux yeux morts fixait le même point. Ses cheveux gris pendaient sur ses épaules décharnées et ses mains déformées, aux ongles longs, semblables à des serres d’oiseau, donnaient une note pathétique à l’ensemble.

Le mouvement sans fin, identique au balancement psychotique des aliénés, la berçait et calmait ses angoisses. Ses yeux semblaient suivre le trajet prédestiné d’une goutte d’eau le long d’une fissure du plafond. L’éclat brillant de l’onde qui sourd, puis le renflement irisé de la goutte qui perle en tremblant, enfin sa chute sous le poids devenu trop lourd, avant que ne survienne la suivante, captaient son attention. Tous ses repères s’étaient effacés depuis longtemps. Passé, présent, futur se fondaient dans la grisaille d’une vie sans horizon.

La succession des jours et des nuits avait disparu depuis longtemps, remplacée par la lueur tremblotante d’une ampoule jaunâtre qu’elle n’éteignait jamais.

Pour ne pas se croire déjà livrée au tombeau. La goutte tomba avec un petit floc et grossit la flaque en formation sur le sol. La femme poussa soudain un cri inhumain, à glacer le sang, seulement répercuté par les parois de sa prison…

II

Vendredi 6 mars

Avril Quer venait de débarquer de l’avion qui l’avait ramenée de Marrakech. Tirant sa valise, récupérée sur le tapis roulant du terminal de bagages, elle tentait de se frayer un chemin parmi la foule des voyageurs qui traversaient l’aéroport de Roissy. Elle repéra un espace plus dégagé et chercha, en soupirant, un numéro dans son téléphone portable. La sonnerie retentit plusieurs fois, puis une voix enregistrée débita le message du répondeur. La jeune femme jura à mi-voix et raccrocha nerveusement. Une inquiétude sourde la taraudait depuis deux jours. Bon sang, pourquoi Éric ne répondait-il pas ? Elle reprit ses affaires et se dirigea vers la navette. Elle avait encore un train à prendre jusqu’à Brest. Retour prévu à la maison vers 18 heures.

Ses yeux fixaient le paysage sans le voir, tandis que son esprit vagabondait. Elle repensa au colloque qu’elle venait de suivre dans le plus prestigieux hôtel de Marrakech: « De l’utilité des oligo-éléments dans les pathologies articulaires. » Le laboratoire CELAC où elle était déléguée médicale depuis plus de dix ans, produisait justement cette gamme de produits. Son directeur de visite médicale l’avait désignée pour accompagner un groupe de médecins prescripteurs. Cinq jours dans un hôtel de rêve en contrepartie de quelques heures de travail. Suivre deux conférences par jour qui lui laissaient une bonne partie de l’après-midi libre. En revanche, elle se devait d’être présente au repas du soir, hôtesse de son laboratoire auprès des praticiens. S’assurer de leur confort, être à leur écoute, un boulot de relations publiques qui lui convenait bien habituellement. C’était, pour elle, l’occasion de quitter la Bretagne et Brest où elle couvrait trois UGA, ses secteurs géographiques, pour le compte de CELAC. Visites de médecins à leur cabinet ainsi que de certains services hospitaliers, en fonction des spécialités du groupe. Fatigants, mais aussi dépaysants, ces séminaires ponctuaient sa vie professionnelle. Avril aimait bien ces changements d’horizon d’où elle revenait la tête pleine d’images. Récemment, elle avait passé huit jours en Nouvelle-Zélande pour un colloque sur les anti-inflammatoires, mais cette fois-ci, le séjour avait été assombri par le silence prolongé d’Éric, son fiancé.

En partant, elle lui avait laissé le numéro de téléphone de son hôtel. Les premiers soirs, tout s’était déroulé normalement et ils avaient pu se parler un moment. Du même âge qu’elle, 37 ans, Éric Vannier était pilote d’hélicoptère dans la société HELIROISE basée à la sortie de Brest et qu’il avait créée avec un ami, issu comme lui de l’Aéronavale.

Le jeune homme effectuait toutes sortes de missions, la plupart d’ordre privé lors desquelles il transportait des hommes d’affaires pressés.

D’autres étaient sous-traitées par les autorités. Missions de nettoyage de plans d’eau et des côtes, quelquefois repérages en appui à certains services. Avril l’avait rencontré un an plus tôt, lors d’une fête de printemps. Des baptêmes en hélicoptère étaient proposés et l’envie lui était venue de monter dans ce drôle d’oiseau. Depuis, ils ne s’étaient plus quittés.

La jeune femme n’avait cessé de recomposer le numéro de téléphone d’Éric durant tout son trajet vers la gare Montparnasse. Sa messagerie devait être saturée désormais. Plus les appels sans réponse se succédaient et plus montait en elle une indescriptible angoisse. Deux jours entiers sans nouvelles. Cela ne faisait pas partie des habitudes du jeune homme de rester ainsi silencieux. Il lui sembla qu’un nuage noir se formait au-dessus de sa tête, menaçant son bonheur.

III

Avril avait jeté sa valise dans l’entrée. Un dernier appel de son téléphone fixe au domicile d’Éric, resté sans réponse lui aussi, puis elle avait foncé chez lui. Séance tenante. Le jeune homme habitait route de Brest, en bordure du bois de Keroual. Une maison de caractère, habitée par un couple de personnes âgées qui lui louaient une partie du rez-de-chaussée. Soixante mètres carrés au milieu d’un jardin orné de roses anciennes qui faisaient le bonheur d’Avril lorsqu’elle lui rendait visite. Elle avait un double des clés et ouvrit nerveusement le portillon en fer forgé. Au premier regard, elle vit que la voiture d’Éric ne stationnait pas sur l’allée de gravier où il avait l’habitude de la garer. Du courrier dépassait de la boîte aux lettres : EDF, téléphone, une carte des Antilles d’un Pierre. Elle sonna sans conviction à la porte d’entrée, puis inséra la clé. Une odeur de renfermé la prit à la gorge lorsqu’elle pénétra dans le couloir sombre. Aucune trace d’Éric. Au milieu du salon, elle demeura les bras ballants, son élan coupé par le silence de l’appartement désert, désarçonnée par la réalité de l’absence.

La fatigue du retour, ajoutée à l’inquiétude qui la taraudait depuis plusieurs jours, pesait de tout son poids sur ses épaules. Elle se secoua et parcourut les pièces du petit F2. Le salon était en ordre et elle ouvrit les volets pour mieux scruter les lieux. La cuisine était propre. Sur l’évier, un verre et une assiette avaient séché. Elle ouvrit le frigo et en examina son contenu. Deux steaks hachés dans la zone froide du haut, quelques yaourts, des œufs et des tomates. Une part de quiche aux bords racornis attendait visiblement depuis plusieurs jours sur une assiette. Dans la chambre, le lit était retapé sommairement et du linge sale était posé dans la salle d’eau.

Éric n’était pas parti en voyage. Le connaissant, il aurait vidé son frigo. Avril le savait attentif aux aliments périmés. Alors, comment expliquer son silence ?

« Salut Éric », la voix de Gaël, son associé, s’éleva dans la pièce. « On a eu les photos du Palomar transmises à la PREMAR. Pas content, le mec ! Il paraît que ça bouge un peu en haut lieu. A plus ! »

La jeune femme réécouta le message. Il arrivait à la société d’Éric de faire des photos de la côte. Serait-il tombé sur une infraction ?

Les messages suivants étaient les siens. Sept, huit, neuf. Elle allait arrêter le répondeur lorsque la voix posée d’une femme se fit entendre. « Bonsoir monsieur Vannier, c’est madame Hourdin du rectorat. J’ai obtenu votre information. Passez la chercher demain. »

Songeuse, Avril reposa le combiné. Elle referma soigneusement porte et volets et sortit. Au passage, elle croisa le propriétaire de la maison qui la salua.

— Bonsoir Mademoiselle, vous êtes venue rendre une petite visite à notre pilote ? lui dit-il en souriant.

— Oui, enfin… non, Éric n’est pas là.

— Que je suis distrait ! Sa voiture n’est pas dans l’allée.

— Savez-vous depuis quand il s’est absenté ? le questionna-t-elle.

Le vieil homme réfléchit.

— Maintenant que vous m’y faites penser… ça fait bien deux ou trois jours que je ne l’ai pas vu. Quelque chose ne va pas ? dit-il soudain avec inquiétude.

— Non, le rassura Avril, soucieuse de ne pas l’inquiéter inutilement. Il devait prendre quelques jours de repos et j’étais partie au Maroc pour le travail. Je me demandais juste quand il était parti.

— Ah bon ! Je vais le demander à ma femme. Elle est plus observatrice que moi.

Avril coupa court et reprit sa voiture. Elle sortit de la propriété et roula quelques mètres puis se gara sur le bas-côté. Elle fixa son téléphone portable au creux de sa main, quelques secondes, avant de chercher un numéro dans la liste de ses contacts : celui de la société d’Éric et Gaël, HELIROISE, basée sur la route du Conquet. Elle hésita quelques instants avant d’établir la connexion et respira un grand coup avant de répondre à la voix claire et forte :

— Gaël ? Salut, c’est Avril. Je cherche Éric.

— Salut ma grande ! Alors les Berbères t’ont laissée repartir ? plaisanta-t-il.

— Très drôle ! Éric est par là ?

— Ah non, c’est Luis qui le remplace. Il a eu un coup de fatigue lundi et il a pris le reste de la semaine en repos. Faut dire qu’il ne s’était pas arrêté depuis un bon bout de temps !

Un grand silence lui répondit. Le temps qu’Avril intègre la nouvelle.

— Avril ? T’es toujours là ?

— Oui…

— T’étais pas au courant ? Éric ne t’a pas prévenue ? C’est vrai que tu étais partie à Marrakech. Il doit être chez lui.

— Sûrement, répondit-elle d’une voix sans timbre. Merci Gaël. Bonne soirée.

Son doigt pressa nerveusement la touche arrêt du téléphone qui glissa de sa main au sol de la voiture. La boule qu’elle sentait grossir au creux de sa poitrine formait un bloc dur qui l’étouffait. Elle sentit perler des larmes sous ses paupières et posa le front sur le volant. L’histoire ne pouvait tout de même pas se reproduire deux fois avec autant de cruauté…

IV

Samedi 7 mars

Pourquoi ? Le mot tournait sans fin dans sa tête. Pourquoi ce qui n’arrive jamais à personne lui arrivait-il pour la deuxième fois ? Qu’avait-elle fait pour mériter une telle pénitence ?

Son visage ravagé et ses yeux gonflés témoignaient de la tempête qui sévissait dans son esprit. Anne mouilla des rondelles de coton avec de l’eau glacée et les lui appliqua sur les paupières.

— Tiens-toi tranquille deux secondes, sinon elles vont glisser. Si tu ne fais pas ça, demain tu seras défigurée ! Et cesse de pleurer ! se tança-t-elle. S’il a fait ce que tu penses, il ne mérite pas tes larmes.

Anne Guérin était l’opposée d’Avril. Son amie travaillait aussi comme visiteuse médicale, mais pour un autre laboratoire. Elles avaient fait connaissance des années auparavant, lorsqu’elles couraient les recrutements. De tests en entretiens, elle s’étaient croisées plusieurs fois pour un même poste et avaient sympathisé. Plus jeune de trois ans, Anne était petite et toute en rondeurs. Des cheveux blonds sur les épaules qui contrastaient avec les mèches brunes et courtes d’Avril, coiffée à la garçonne. De plus, Avril la dépassait d’une demi-tête et avait un corps mince et nerveux. Seuls, leurs yeux gris étaient semblables. Anne était célibataire, comme son amie, mais contrairement à Avril, elle n’était pas sur le point de se marier. Néanmoins, en matière de problèmes sentimentaux, elle était passée professionnelle ! Anne avait le chic pour tomber sur le plan foireux. Celui qui allait quitter sa femme pour elle dans le mois, si, si, c’était sûr ! Ou celui qui était affublé de deux marmots invivables pour qui il cherchait une nounou gratuite !

Anne faisait bonne figure, mais pourtant le chagrin bien réel de son amie la touchait. Elle lui servit une rasade de whisky et lui mit, de force, le verre dans la main.

— Bois ! Ça va te remonter.

Avril trempa ses lèvres dans l’alcool et fit une grimace. Anne s’était servi aussi un verre et en avala une lampée.

— Buvons à la lâcheté des hommes !

Avril esquissa un sourire au milieu de ses larmes. Anne était là pour lui tenir la main. Elles étaient toujours là l’une pour l’autre lorsque les choses n’allaient pas. Combien de fois avait-elle hébergé Anne lorsque ses aventures se terminaient abruptement ? Cette fois-ci c’était pour elle, mais le choc était d’autant plus rude que l’engagement était fort. Éric était libre, divorcé sans enfant, et il lui avait manifesté tout de suite un attachement sans faille. Son métier lui prenait beaucoup de temps et ses horaires étaient élastiques, selon les missions, mais sa vie semblait claire comme sa personnalité. Depuis un an, il avait dû surmonter les appréhensions d’Avril, déjà éprouvée des années plus tôt et lui prouver son attachement. Tant et si bien que la date de leur mariage était fixée au 11 avril. C’était lui qui avait souhaité que la cérémonie se fasse le jour de l’anniversaire de sa fiancée. Le mois prochain.

Voilà qu’il venait de disparaître sans explication, comme Florent autrefois. Anne connaissait l’histoire, mais elle laissa Avril s’exprima rageusement. Quelle malédiction pesait ainsi sur elle pour voir s’éclipser ses fiancés juste avant le mariage ?

Onze ans plutôt, Florent Astier devait l’épouser. Ils se connaissaient depuis la fac de droit qu’ils avaient suivie ensemble. Avril avait capitulé après la licence et cherché du travail. Florent avait poursuivi en maîtrise dans le droit immobilier et travaillait depuis deux ans dans un gros cabinet de transactions immobilières de la région. Leur vie s’écoulait sans heurts. Florent était un gentil garçon, calme et posé. Différent d’Éric. Moins sportif. Avec le recul, Avril réalisait que sa relation avec lui avait été moins intense que celle qu’elle avait maintenant avec Éric. Une amitié amoureuse qui s’était muée en un attachement solide, petit à petit. Sa disparition, à quinze jours du mariage, l’avait anéantie. Le jeune homme avait vidé son frigo, fermé son appartement et disparu sans jamais plus donner de ses nouvelles. Pas même à ses parents qui ne s’étaient jamais remis de cet événement. Sa clé avait été retrouvée dans sa boîte aux lettres. Une disparition organisée en somme.

Bien sûr, elle avait déclaré son absence auprès de la police. Mais un homme de 27 ans qui disparaît, sans que des faits inquiétants ne soient reliés à cette disparition, ne déclenchait pas automatiquement une procédure de recherche.

— Ma pauvre demoiselle, lui avait répondu le policier qui avait pris sa déclaration, si vous saviez le nombre de personnes qui disparaissent volontairement chaque année… surtout au moment de se marier ! Sauter le pas a pu lui faire peur…

Elle avait ainsi appris qu’un majeur peut disparaître volontairement sans qu’on le recherche. Avril n’avait pu avancer aucun détail susceptible de déclencher une enquête dans l’intérêt des familles.

Rien. Florent s’était volatilisé par une belle journée d’automne, dans la douceur de l’arrière-saison. Sans un mot, sans une lettre. Rien qui ne soit venu éclairer son esprit et apaiser le désordre dans lequel Florent l’avait plongée. Octobre noir. Depuis, elle détestait cette saison. Elle avait jeté sa robe de mariée qui lui semblait tellement entachée de malheur qu’elle n’aurait voulu, pour rien au monde, qu’une autre la porte. Heureusement, le mariage, sans cérémonie, avait pu être annulé sans trop de frais. Elle avait décommandé les invités et s’était repliée dans un hiver sentimental. Le temps s’était écoulé sans ramener de nouvelles de Florent. Petit à petit, son souvenir s’était fait moins présent et avait reculé dans le brouillard du passé. Quelques aventures sans lendemain, mais aucune relation suivie jusqu’à Éric. Un vrai coup de foudre cette fois. En un an, il avait réussi à lui faire baisser la garde.

— Bien sûr, nous pouvons vivre ensemble sans passer devant le maire, avait-il rétorqué à ses refus réitérés, mais si nous devons avoir, un jour, un enfant, je tiens à ce que sa mère porte mon nom.

Argument imparable. Vaincue, elle avait accepté de fixer une date, malgré le pincement d’angoisse qui ne l’avait plus quittée depuis. Elle ouvrit son placard avec violence. Dans la penderie, une garde-robe en plastique transparent occupait une partie de l’espace. Avril baissa la fermeture éclair et un nuage de tulle aérien apparut. Muette, Anne passa la main sur le fin tissu et admira les petites roses bordeaux qui l’agrémentaient.

— C’était ma robe, dit Avril tristement, la deuxième robe de mariée que je ne porterai pas…

V

Samedi s’était écoulé sans rien de nouveau. Le silence de plus en plus lourd régnait en maître. Avril avait séché ses larmes avec l’aide d’Anne et envisageait toutes les possibilités. Rien ne laissait présager un accident, néanmoins elle avait contacté les hôpitaux du coin et donné une description de son fiancé. Puis elle avait parlé avec Gaël. L’associé d’Éric avait paru abasourdi par la nouvelle. Lui aussi était sans nouvelle depuis lundi. Avril l’avait pressé de rassembler ses souvenirs. Comment était Éric la dernière fois qu’il l’avait vu ? Gaël s’était gratté la tête, mais non, vraiment rien de particulier à signaler. A part qu’il n’avait pas son dynamisme habituel. Un peu sombre. Mais le pilote avait justifié cela par un coup de fatigue, un virus qu’il couvait. Gaël l’avait d’ailleurs vu jeter deux comprimés effervescents dans un verre. Un virus grippal à la fin de l’hiver, ça n’avait rien d’étonnant.

Avril se sentait vide intérieurement. Elle s’efforçait de faire bonne figure, mais cette comédie lui mangeait son énergie. Elle poursuivit son enquête. Comment était Éric en dehors de sa présence ? Parlait-il de son futur mariage ? Avait-il rencontré quelqu’un d’autre ?

Cela coûtait à la jeune femme de cuisiner ainsi l’ami d’Éric. Elle aurait préféré rentrer chez elle. Mettre un drap sur sa tête et oublier. Ancien de l’Aéronavale et pilote lui-même, Gaël n’était pas très bavard. Plus habitué aux consignes laconiques qu’aux grands discours. Bien sûr, Éric était heureux de son mariage. Non, il ne l’avait jamais vu avec une autre femme depuis sa rencontre avec Avril, toutefois, une ombre était passée dans son regard et Avril avait insisté :

— Dis-moi, Gaël. Je ne sais que penser de ce qui arrive. Pour moi, toutes les pistes sont bonnes à prendre.

Un peu gêné, l’associé d’Éric avait baissé le regard.

— Tu sais, je suis certain qu’Éric t’adore…

— Mais ?

— Il a eu deux appels de Térésa.

Un grand blanc. Vertige de l’inconnu. Les paroles de Gaël faisaient entrevoir une facette d’Éric qu’elle n’avait pas envisagée. Térésa. Son ex-femme. Une bombe brésilienne qu’il avait épousée cinq ans plus tôt, après l’avoir rencontrée sur une plage de Copacabana et ramenée en France. Selon ses dires, il avait eu le sentiment de vivre en compagnie d’un volcan en éruption, le temps de leur union. Une jolie femme colérique et problématique. Il venait juste de terminer la procédure de divorce lorsqu’Avril était montée dans son hélico. Depuis, Térésa était partie vers Paris rejoindre des compatriotes et il en était sans nouvelle, disait-il. Que cachait sa réapparition ?

* * *

Avril avait eu du mal à encaisser l’information livrée à contrecœur par l’associé d’Éric. Le jeune homme avait fini par avouer que la brune explosive qui avait mis la vie d’Éric à feu et à sang, l’avait appelé à la société. C’était pour cette raison qu’il était au courant, car Éric ne semblait pas disposé à en parler. L’appel de Térésa l’avait assombri et il s’était tourné d’un air gêné pour y répondre. Le bureau exigu d’HELIROISE ne permettait pas d’avoir une intimité suffisante. Voyant la gêne de son ami, Gaël avait trouvé un prétexte pour sortir. A son retour, Éric rangeait des documents sans un mot. Trois jours plus tard, le même scénario s’était rejoué. Là, Gaël avait clairement entendu Éric répondre à son ex-femme qu’il allait réfléchir et la rappellerait.

Forte de ses expériences sentimentales malheureuses, Anne avait fait la grimace.

— Ça sent le retour de flamme, avait-elle conclu avec sa franchise habituelle. J’aurais pas pensé ça possible de la part d’Éric. Pas lui ! avait-elle tonné. Il n’y en a pas un qui soit fiable ! Mais tu sais, ma pauvre, cette info change tout. Tu m’as dit que c’était une bombe latino, elle a dû se trouver dans l’embarras et lui jouer l’air de la repentance. La fille morte d’amour pour lui qui vient de se rendre compte qu’il est l’homme de sa vie… Je crois qu’on m’a fait ce coup-là en 2001, c’était…

— Jérôme, répondit sombrement Avril.

— Ah oui ! Le beau Jérôme du département cardiologie, de ce labo qui suivait un séminaire de formation dans le même hôtel que nous… C’est son ex qui est revenue dare-dare quand elle a su qu’on sortait ensemble !

Avril connaissait par cœur la litanie des erreurs amoureuses de sa copine. Mais il ne pouvait pas lui arriver la même chose. Pas à elle ! Pas lui ! Il lui avait redonné confiance dans l’avenir. Grâce à lui, elle avait pu envisager de fonder une famille. Cela n’allait pas se terminer dans une lâcheté aussi minable ! En tous les cas, celui-là ne s’en tirerait pas comme ça. Il voulait la quitter ? Soit. Mais il faudrait qu’il le lui dise en face. Avril se promit de tout faire pour le retrouver. Elle ne pourrait pas supporter une deuxième fois le même scénario de fuite et le poids trop lourd de l’absence inexpliquée.

VI

Violette desservit la table et fit passer sa sœur au salon. Avril s’enfonça dans le profond fauteuil de cuir crème qui faisait face à la cheminée. D’un an sa cadette, la petite sœur d’Avril était différente de l’aînée. Elle portait ses cheveux châtains mi-longs et son allure différait de celle d’Avril. Plus classique, plus bourgeoise. Cela tenait à sa situation, certainement. Mariée depuis environ sept ans à Richard Le Gall, elle menait la vie rangée d’une femme d’avocat. Un peu seule, Violette, dans sa grande maison à la sortie de Brest, située entre Guilers et le bois de Keroual. Une belle demeure ancienne que Richard avait rénovée. Une maison de famille avec une entrée majestueuse, un perron à double escalier de marbre. Des dépendances, un grand terrain bordé d’un plan d’eau dans ce coin de Bretagne gorgé de sources. Des arbres magnifiques et des essences rares. Violette trouvait là tout le confort nécessaire mais l’essentiel lui manquait depuis longtemps. Le rire d’un enfant. Aucune naissance, malgré les traitements, n’était venue éclairer le foyer des Le Gall. La jeune femme masquait sa déception sous un visage avenant, mais Avril y lisait parfois la tristesse. Violette utilisait ses longues heures de liberté dans des associations de la région. Une façon pour elle de remplir le vide de son cœur. Les deux sœurs se faisaient face. La soirée, un peu fraîche, était réchauffée par une flambée dans la cheminée monumentale. Le bruit d’une porte qui claque leur fit comprendre que Richard venait de rentrer. Il ne comptait pas ses heures à son cabinet. Il pénétra dans le salon, suivi d’une bouffée d’air frais. Il salua distraitement sa femme tandis qu’il posait sa sacoche.

— Avril ! Quelle bonne surprise ! Vous avez mangé, les filles ?

— Oui, répondit Violette, ton repas est au chaud dans la cuisine.

— Attendez-moi deux secondes, j’arrive !

L’homme, âgé de trente-sept ans, avait une silhouette confortable. « Il se dégarnit », pensa Avril en observant son beau-frère. Ses cheveux blonds frisés avaient largement reculé sur le haut de la tête. Elle nota au passage les poches sous les yeux qui le vieillissaient et remarqua le coup d’œil en coin que Violette jetait à son mari. Des effluves légers, mais reconnaissables, de whisky émanaient de lui. Chacun gérait à sa manière la déception générée par l’absence d’enfant…

Son plateau-repas à la main, il prit place à leurs côtés.

— Alors Avril, attaqua-t-il, quelles nouvelles ?

La jeune femme fit un geste de la main comme pour chasser une mouche inopportune.

— Violette m’a mis au courant. Dis donc, c’est une drôle d’histoire. Éric semblait un garçon sérieux. On ne se serait pas attendu à une telle défection de sa part. Tu as de ses nouvelles depuis ?

Avril secoua tristement la tête. Les dernières heures avaient marqué son visage. Sa gaieté l’avait fuie. Elle oscillait entre angoisse et colère. Une colère brûlante qui lui donnait envie de carboniser d’un souffle Éric et Térésa. D’un autre côté, une petite voix la harcelait en permanence. Et si son absence avait une autre raison ? Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ? Tout en buvant son café, elle fit part à sa famille de son oscillation permanente entre deux avis sur la situation.

— C’est vrai, reprit Violette, cette disparition est bizarre. A cinq semaines du mariage tout de même…

Le rappel de la cérémonie toute proche pinça le cœur d’Avril.

— J’ai appelé tous les hôpitaux et cliniques, sans résultat. Gaël ne connaît pas le numéro de téléphone de Térésa, c’est dommage. J’aurais bien aimé l’appeler… Bon sang, tempêta-t-elle, savoir à quoi m’en tenir !

— Je te comprends, compatit Violette.

— Demain, je vais aller au commissariat. Je ne peux plus rester comme ça. Et s’il avait été victime d’un accident ou d’une agression ?

— Ne te casse pas la tête, Avril, je vais arranger ça, dit soudain Richard en prenant son téléphone. Quelques minutes plus tard, un bruit de freinage sur le gravier se fit entendre, suivi d’un coup de sonnette bref. Richard se leva pour ouvrir et Avril l’entendit parler dans l’entrée. Il revint, accompagné d’un homme qu’elle connaissait depuis longtemps, bien qu’elle l’eût perdu de vue depuis quelques années.

— Entre, lui dit Richard, tu connais Violette, mais te souviens-tu d’Avril ?

— Comment aurais-je pu oublier une si jolie femme ?

— Tu vois, pas besoin de te déranger dans un commissariat sinistre pour déclarer la disparition d’Éric. Je t’apporte Franck sur un plateau. Il va s’en occuper, n’est-ce pas Franck ?

Le nouvel arrivant acquiesça après avoir salué Violette et Avril. Franck Ernault. Elle se souvenait du jeune homme falot qui suivait les cours de droit à la faculté de Brest, une quinzaine d’années plus tôt. Richard, Franck, Avril, Vincent puis Violette, une année plus tard, s’étaient tous retrouvés dans l’amphithéâtre brestois en licence de droit. Puis leurs voies s’étaient écartées. Le plus décidé d’entre eux, Richard, avait validé ses études par l’obtention du diplôme d’avocat. La petite Violette n’avait pas poursuivi très loin. Un peu en retrait, réservée. Dans le sillage de celui qui allait devenir son mari, elle avait arrêté à la fin de la première année. Avril avait validé sa licence puis cherché du travail. Le droit, finalement, ce n’était pas trop sa tasse de thé. Le métier de visiteuse médicale lui convenait. Florent avait choisi le droit immobilier avant de disparaître. Quant à Franck, Avril n’en avait plus eu de nouvelles depuis la fin de ses études. Elle se souvenait maintenant qu’il était passionné de criminologie. Ainsi donc, capitaine de police, il était parvenu à son but.

— Ça fait combien de temps ? demanda-t-elle, surprise.

— Quatorze ou quinze ans mais, grâce à Richard, je ne t’avais pas perdue de vue complètement.

— Franck a fait sa maîtrise à Brest puis il est parti à Bordeaux. Enquêteur puis lieutenant de police et enfin capitaine. Un beau parcours. Et on ne s’est jamais lâchés, hein, mon vieux ?

— Effectivement, un joli parcours, admira Avril.

— Richard m’a un peu expliqué, dit Franck. Peux-tu m’en dire plus ?

Calée au fond du fauteuil, rassurée par la chaleur du foyer, l’arôme puissant du café et la présence de sa sœur, Avril sentit une amorce de détente se produire en elle, tandis qu’elle relatait au policier attentif son histoire depuis le début.

VII

Dimanche 8 mars

Désorientée par la tornade qui s’était abattue sur elle, Avril avait lutté contre le désir de se terrer sous sa couette et décidé de sortir. Anne avait répondu présente à son appel et elles avaient longé la côte jusqu’au Conquet. Avril perdait son regard sur les récifs acérés qui parsemaient cette pointe du Finistère. Que lisait-elle entre brume et nuages ?

Au retour, sa voiture avait suivi automatiquement le chemin du bois de Keroual. Anne avait levé un sourcil interrogateur. Les dents serrées, Avril avait sorti les clefs de son sac et invité son amie à la suivre. C’était plus fort qu’elle, malgré son désir d’attendre des nouvelles d’Éric, elle ne pouvait pas résister à l’envie de revenir chez lui. Toujours le même silence et le vide à la place de son véhicule. Il semblait à Avril qu’elle avait besoin de toucher du doigt cette absence. La voir pour la rendre réelle. Anne regardait, curieuse, le jardin ancien. Elle n’était jamais venue là. Éric, c’était chez son amie qu’elle le rencontrait.

Le cœur serré, Avril ouvrit la porte. Toujours la même odeur de renfermé. A quoi s’attendait-elle ? Le silence pesant régnait toujours en maître sur le petit appartement. Anne y jeta un regard curieux.

— Qu’est-ce qu’on fait, Avril ?

La jeune femme respirait l’odeur ténue qui lui rappelait le parfum d’Éric. Une odeur comme un souvenir. Mélancolique comme les choses passées. Anne s’était assise sur le canapé sombre et feuilletait le programme télé posé sur la table basse.

— Je ne sais pas, soupira-t-elle en s’asseyant à ses côtés.

— Puisqu’on est là, tu pourrais chercher des indices… Je ne sais pas, des gens à appeler, du courrier…

Avril prit un autre magazine entre ses mains. C’était celui d’une semaine passée. Alors qu’elle allait le reposer, elle sentit quelque chose de sec râper sa main et poussa un petit cri. Une plante rabougrie s’était accrochée au magazine et à sa main.

— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? grimaça Anne.

Avril détacha le bouquet desséché et le contempla, interloquée.

— Qu’est-ce qu’il y a Avril ? insista Anne.

Avril se remémorait un événement survenu quelques jours plus tôt.

— On dirait la plante que j’ai retrouvée, accrochée à un des essuie-glaces de ma voiture… J’étais arrivée avec, ici, et j’étais certaine de l’avoir jetée. On dirait qu’Éric l’a ressortie de la poubelle…

Curieuse, Anne lui posa des questions :

— Elle s’était accrochée toute seule, cette plante ?

— J’avais oublié, confia Avril. En fait, il y en a eu deux. A la première, je n’ai pas trop attaché d’importance, mais c’est à la deuxième que ça m’a fait bizarre. Car celle-là était attachée avec un fil. Elle ne s’était pas posée par hasard sur mon pare-brise.

— Drôle de façon d’attirer ton attention, si comme moi, tu pensais à un admirateur inconnu… Une rose rouge serait plus appropriée plutôt que… ce truc rabougri !

Avril était pensive et tournait dans ses mains les tiges repliées.

— Quand je suis arrivée chez Éric avec la première plante à la main, il a vu tout de suite que j’étais bouleversée.

— Explique-toi ; pour moi, c’est du chinois.

— Ça remonte à loin. Autrefois, lorsque Florent était encore là…

« Aïe ! Terrain miné », songea Anne.

— Florent adorait les plantes, c’était un peu son hobby. En fait, pas toutes les variétés, mais celles qui ont une histoire particulière et sont rares. Et une de ses préférées, voire même la préférée, c’était la rose de Jéricho. Je plaisantais souvent sur le sujet, car il passait des heures à soigner sa collection. Moi je préfère les roses mauves, c’est plus joli et plus odorant !

— Qu’est-ce qu’il trouvait de particulier à cette variété ?

— Il disait que c’était une plante miraculeuse, capable de survivre à la chaleur et au froid le plus extrême, sans eau ni terreau.

— C’est possible ça ? demanda Anne, incrédule.

— Comme toi, j’avais du mal à le croire, mais en 90 minutes, montre en main, il faisait renaître un tubercule, après l’avoir arrosé d’eau. Les feuilles s’ouvraient et la rose reprenait une allure vivante. Il la mettait dans une assiette et l’arrosait tous les jours. Après huit jours, il la remettait bien au chaud et elle se repliait de nouveau. Il disait que c’était une immortelle, capable de revivre tout au long des siècles. Originaire de Syrie, ce sont les Croisés puis les pèlerins médiévaux qui l’ont importée en Europe. Il était incollable sur le sujet et prétendait qu’elle apportait bonheur et protection dans la maison. Une plante magique.

Avril fit une pause et caressa la boule rêche, nichée au creux de sa main. Anne semblait suspendue à ses paroles.

— Alors, tu veux dire que…

— Je ne veux rien dire, Anne. La première fois, j’ai été bouleversée de trouver une plante pareille sur ma voiture et j’ai pensé à un signe du ciel. Une sorte de clin d’œil du destin. La probabilité que le vent me dépose une rose de Jéricho était tellement infime… ça ne pouvait qu’être un signe de Florent.

— Comment Éric a-t-il pris ça ?

— Relativement bien la première fois, quoique contrarié par mon trouble que je n’avais pas réussi à lui cacher.

— C’est sûr que, pour lui, arriver après un disparu ça n’est pas facile comme position, acquiesça Anne. Mort ou disparu, il repose dans les limbes du passé, inaccessible. Difficile de lui en vouloir vraiment, puisque tu ne connais pas les circonstances de sa disparition.

Avril regarda son amie. Sous ses dehors de midinette, Anne pouvait montrer parfois une lucidité étonnante.

— Quelques jours après, même scénario, encore une “rose verte”, mais attachée cette fois-ci. Pas d’ambiguïté, elle avait été déposée volontairement alors que je ressortais d’un cabinet médical à Brest, à Saint-Marc exactement. C’était le jeudi avant mon départ. Je n’y avais plus pensé, avec le voyage puis la disparition d’Éric…

— Mais lui avait continué, dit Anne en lui montrant un deuxième tubercule fané, posé dans un panier d’osier au pied de la table basse.

Avril fixa sans un mot les pétales recroquevillés, aux teintes passées, porteurs d’une menace informulée.

VIII

La femme continuait son balancement inlassable sans se préoccuper de son visiteur. Ses yeux fixaient un point indéfini et rien ne semblait pouvoir la sortir du monde intérieur dans lequel elle s’était réfugiée. Les paroles de l’autre ne l’atteignaient plus. Enfermée depuis si longtemps elle avait franchi la ligne qui sépare la raison de la folie. Quelquefois, son esprit retrouvait de la lucidité, mais ce qu’il y voyait était trop insoutenable pour un esprit humain. Elle était condamnée à perpétuité. Son horizon c’était cette crypte humide aux murs aveugles. Comme ses yeux qui, à force de pénombre et de lumière chiche, avaient beaucoup perdu de leur acuité. Sa vision était devenue floue. Qu’importait, elle n’avait rien à voir qu’elle ne connût par cœur. Au moins, elle ne distinguait plus clairement les lignes de son visage lorsque l’envie lui prenait de venir la narguer. Elle perçut une phrase au milieu d’un flot de paroles :

— …Je ne t’ai pas laissée seule… …Tu peux le voir tous les jours, si tu le veux…

Le bruit incessant d’un moteur emplissait l’espace de son bruit monotone. Elle cessa son mouvement et fixa la silhouette floue en face d’elle. Comme d’habitude, les doigts nerveux de l’être tripotaient des bouts de papier. Sa voix montait dans les aigus.

— …Toujours préféré… …son arrogance… toujours à m’épier…

Les doigts craquèrent plusieurs allumettes et une petite flamme jaune s’éleva dans le réduit. Elle perçut un rire d’excitation. Le même qu’autrefois. Le petit tas s’enflamma. Brève flambée sur la table qui s’éteignit rapidement.

— …Me suis bien débrouillé… …ah, ah, ah… …complètement indétectable… …idée de génie…

Elle se sentit soudain tirée de son fauteuil avec rudesse. Il tenait fermement sa vieille veste rembourrée. Ses jambes ne la portaient plus guère et elle poussa un petit cri de souris tandis qu’elle était traînée sur le sol. Un de ses chaussons quitta son pied et elle vit soudain le couvercle soulevé. La mémoire qu’elle tenait enfouie sous la folie lui revint l’espace d’un instant. Un froid glacial montait de l’appareil ouvert. Une main autoritaire l’obligea à baisser la tête et elle le vit, glacé, grisâtre, replié en position fœtale.

Elle poussa un cri de bête blessée tandis que l’être claquait la porte du congélateur avec un rire sardonique.

IX

Lundi 9 mars

Avril avait repris son travail le cœur lourd mais l’esprit rassuré de savoir la disparition d’Éric enregistrée par la police. Elle se sentait moins seule dans la tourmente d’avoir été ainsi entendue par le capitaine Ernault. Le dimanche s’était écoulé sans qu’Éric se manifeste. Avril avait passé sa soirée à contempler sa robe de mariée comme si la réponse à ses questions pouvait en surgir. Elle avait caressé le tulle fin, passé son doigt sur le corsage semé de roses. Dans leur boîte, ses chaussures en chevreau blanc l’attendaient, sagement rangées dans leur papier pelure. Les porterait-elle un jour ? Au fil des heures, cela devenait de plus en plus improbable. Cela faisait maintenant quatre jours qu’elle était sans nouvelle d’Éric. Quatre longues journées à se morfondre. Même s’il réapparaissait bientôt, serait-elle toujours décidée à l’épouser ? Quelle confiance pourrait-elle lui accorder ? Une zone d’ombre venait de s’ouvrir devant elle.

Ses pensées revenaient toujours au même point. Qu’avait-il bien pu lui arriver pour qu’il ne donne plus signe de vie ? Une chose était certaine, il ne s’agissait pas d’un accident d’hélicoptère. Tous les appareils de sa société étaient sagement rangés dans le hangar d’HELIROISE. Restait l’accident de voiture, mais aucun centre hospitalier n’avait signalé sa présence. Une agression ? On l’aurait retrouvé depuis ! Le retour à la surface de Térésa, son ex-femme, jetait une ombre au tableau. Cette réapparition lui aurait-elle fait changer d’avis quant à son engagement envers Avril ? Malgré son amertume, la jeune femme avait du mal à croire Éric capable d’une telle lâcheté. Et puis, il y avait sa société. Il ne pouvait pas lâcher son associé ainsi. Que signifiait ce silence prolongé ?

Elle avait repris sa tournée et assuré ses rendez-vous. Six à sept visites par jour, c’était le quota. Elle venait de voir deux des trois médecins du cabinet groupé, proche de l’hôpital Morvan. Le troisième allait sortir prochainement de sa consultation et elle pourrait lui présenter les produits de son labo. Elle reposa la revue qu’elle feuilletait, regarda ses mains et fit la grimace. Elle avait bien besoin de les laver ! La salle d’attente était vide. Elle laissa sa sacoche et passa dans le cabinet de toilette attenant. Tandis qu’elle faisait couler l’eau et se recoiffait elle perçut le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrait et se refermait.

Dès qu’elle pénétra dans la salle d’attente, elle la vit. Desséchée. Ses tiges comme des griffes repliées sur elles-mêmes. Incongrue et maléfique, la rose de Jéricho reposait sur la tranche de sa mallette. Elle sentit sa poitrine se contracter et l’air se raréfier. Que signifiait cette mascarade ? Qui essayait de raviver le souvenir de Florent ? Elle se précipita à la porte, mais le palier était vide. De la fenêtre de la salle d’attente elle scruta la rue. La foule habituelle d’un matin de semaine allait et venait mais aucun visage n’éveilla de souvenir en elle. Que cherchait-elle d’ailleurs ? Florent avait disparu depuis des années. Serait-il possible qu’il réapparaisse au moment précis où Éric disparaissait à son tour ?

X

Les deux filles s’étaient réunies en “conseil de guerre”. Dès qu’elle avait appris la nouvelle, Anne s’était ruée chez Avril. Elles étaient en train de passer toutes leurs relations au peigne fin pour découvrir qui déposait de tels présents à Avril. Un amoureux transi ? Curieux choix de plante pour exprimer ses sentiments… Quoique la symbolique de la rose de Jéricho fût la vie éternelle, mais aussi la résurrection. Alors, le retour d’un amour ?

— Peut-être quelqu’un que tu ne connais pas du tout ? Tu l’as juste croisé, même pas remarqué, mais lui a flashé sur toi. Et il sème des roses de Jéricho sur ton passage… Comme c’est romantique !