0,49 €
Niedrigster Preis in 30 Tagen: 1,99 €
Dans "Renan et ses critiques", Jacques Boulenger examine avec une acuité remarquable la vie et l'œuvre d'Ernest Renan, ainsi que les répercussions de sa pensée sur le débat intellectuel de son époque. Le livre ne se limite pas à une simple biographie; il s'emploie à contextualiser les critiques qui ont accompagné Renan, en soulignant les enjeux philosophiques et religieux qui habitent son écriture. Boulenger adopte un style analytique et argumenté, riche en références littéraires et historiques, permettant ainsi au lecteur de saisir la complexité des interactions entre Renan et ses détracteurs au sein du siècle des Lumières. Jacques Boulenger, critique littéraire et historien des idées, s'est toujours intéressé aux figures controversées qui ont façonné la pensée moderne. Passionné par le mouvement rationaliste et la critique des dogmes religieux, Boulenger s'inscrit dans une tradition d'analyse qui interroge les fondements mêmes de la croyance et de la culture. Son ouvrage s'inscrit dans son projet plus large de déconstruction des certitudes, invitant ainsi à redéfinir le rapport entre religion et science. "Renan et ses critiques" est une œuvre essentielle pour quiconque s'intéresse non seulement à la pensée de Renan, mais aussi à la dynamique des idées au XIXe siècle. Elle offre aux lecteurs une perspective éclairante sur la manière dont les idées évoluent en réponse aux controverses et se nourrit d'un riche héritage intellectuel. L'érudition de Boulenger, alliée à la pertinence des sujets abordés, rend ce livre incontournable pour les amateurs de philosophie et d'histoire littéraire.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2021
Un universitaire a pris la peine de composer tout un gros volume, afin d’établir que Renan est le type de «l’égoïste intellectuel». Egoïste et intellectuel, cela jure, quel que soit le sens qu’on donne à égoïste: il faut choisir. On ne saurait, en effet, être égoïste en tant qu’intellectuel, si connaître c’est d’abord sortir de soi-même pour pénétrer l’objet. Et si l’on entend que l’égoïsme, c’est l’amour de soi, «l’amour-propre», poussé jusqu’à la passion, alors on peut dire que l’intellectuel n’est pas égoïste. Car il ne peut aimer beaucoup son prochain, mais il ne peut non plus s’aimer passionnément; peut-être ne peut-il rien aimer beaucoup. Cette intelligence divine des penseurs est un Moloch qui dévore une grande part de leurs sentiments; leur cœur n’est qu’un esclave chétif, taciturne. Chérir? Si quelque amour naît par surprise, elle travaille puissamment à en faire un concept ou un devoir. L’action, qu’est-ce pour eux? Une démonstration par le fait, un exemple, tout au plus un sport. L’intellectuel a conscience de son Moi donné, et, d’autre part, conscience d’en avoir conscience, conscience d’un Moi qu’il crée ou d’un pouvoir de le créer; il a, comme on l’a dit, «un jugement de sa nature et un sentiment de son artifice». Il se sent l’un de nous et, à la fois, il sent en lui quelque chose de plus universel. Telle est sa «pluralité», dirait M. Pierre Lasserre. Le «bien-être», la vie même, qu’est-ce pour lui, quand il ne saurait oublier que son corps est aussi l’abri de la Divine, quand une part des soins qu’il en prend, c’est pour elle? Si vous dites que l’intellectuel est égoïste, ajoutez que c’est à la façon des voués. Renan eût-il un peu sacrifié tous les siens à sa pensée (ce qui n’est pas vrai, tant s’en faut, il fut un fils, un mari, un père normaux), ce serait là un genre d’«égoïsme» tout semblable à celui d’un philanthrope qui, par dévouement à son œuvre, négligerait trop sa famille. Prétendez-vous qu’il a travaillé, non pour atteindre la vérité, mais pour se procurer d’agréables «sensations intellectuelles»? En ce cas, ne l’appelez pas intellectuel. Un penseur ne peut travailler pour son bonheur qu’en s’efforçant vers le vrai, comme un artiste vers le beau: sciemment penser le faux, raisonner mal, cela ne saurait lui procurer aucun plaisir. Et Renan a renoncé toutes les joies sensuelles: si quelque volupté s’attache à l’exercice de l’intelligence, il faudrait être bien inhumain pour lui reprocher de l’avoir goûtée. Est-il rien de plus noble, de plus permis que les passions de la raison?...
Laissons donc ceux que leur préjugé contre Renan prive d’une bienveillance, sans laquelle on ne saurait entendre une pensée complexe et qui s’exprime avec toutes les ressources des plus merveilleux artistes. Laissons aussi ces esprits plus géométriques que fins, que déroutent les politesses que l’auteur de la Réforme intellectuelle et morale a abondamment réparties à tout le monde. Une politesse achevée suppose toute une morale, et elle est la marque de la délicatesse d’esprit: une légende, mais pleine de sens, affirme que c’est en écoutant le chevalier de Méré que Pascal, qui avait peut-être retrouvé seul la géométrie, découvrit un monde d’idées qui, tout génial qu’il était, lui avait été jusque-là fermé. Et gardons-nous surtout de reprocher à Renan le souci qu’il a toujours montré des solutions opposées, le scrupule qu’il a eu de rien sacrifier de sa vérité, l’attention avec laquelle il s’est préservé de tout dogmatisme. Lui faire grief de ses «contradictions» partielles, en effet, c’est se méprendre du tout au tout sur le caractère, la nature même de son œuvre, et, du même coup, sur un des aspects les plus exquis de la pensée française.
Sainte-Beuve ne s’est jamais soucié de composer une histoire de la littérature: il s’est contenté d’en élucider des détails, d’en étudier des morceaux, d’en examiner des moments, et il a ainsi contribué plus que personne à l’établir. Renan est, à ce point de vue, comparable à Sainte-Beuve; mais son effort s’est produit sur un plan beaucoup plus vaste, où c’est l’Histoire des origines du Christianisme et celle du Peuple d’Israël qui correspondraient à Port-Royal. Renan. n’est l’auteur d’aucune «somme». Son œuvre se présente comme une suite d’essais échelonnés selon le cours d’une longue vie de penseur, où il examine divers points déterminés et nous donne des conclusions immédiates, partielles, successives, dont, animé du meilleur esprit scientifique, il ne prétend jamais qu’elles soient définitives. Il nous laisse suivre le mouvement de sa pensée, la genèse de ses idées, et il ne nous en dissimule pas les états divers, non plus qu’il ne nous cache les corrections qu’il leur apporte: il pensait telle ou telle chose, mais, comme il n’a cessé d’améliorer son expérience intellectuelle, il en est venu, quand il a été mieux informé, à penser un peu autrement. Sans doute, il touche aux plus hauts problèmes, mais incidemment, et par une largeur d’esprit qui lui est naturelle. Et, de temps en temps, il fait son «examen de conscience philosophique», mais il ne s’est pas proposé de construire un système métaphysique et moral: il n’a voulu qu’apporter des matériaux bien préparés, bien confrontés et mesurés, à l’édifice commun. Ses «contradictions» de détail marquent son progrès: il faut y voir la preuve de sa sincérité, et l’on dirait presque de sa candeur.
D’autre part, l’homme qui a pu signer et publier à67ans, en n’y faisant que des réserves d’intensité, pour ainsi dire, un ouvrage comme l’Avenir de la Science, qu’il avait écrit à25, nous donne un exemple de stabilité rare. Sur le fond, Renan n’a pas varié. Sans doute, il a travaillé de toutes ses forces à saper les fondements de ce catholicisme qu’en même temps il a aimé, regretté comme un exilé sa patrie: nul n’en a mieux célébré la beauté, les bienfaits moraux et l’utilité sociale. «Sadisme» (car on l’a dit)? Mais non! Il estime que le catholicisme n’est pas vrai. et il le déplore, car il l’aimait: quoi de plus simple? Eût-il même été vers la fin de sa vie (selon le mot de Barrès dans son fameux livret) «franchement anticlérical dans sa conversation», quelle contradiction y aurait-il là? Son opinion, c’est celle de Sainte-Beuve (si renanien par certains côtés): «Le christianisme, de nos jours, a cessé d’être cru; mais il a été compris et senti: c’est ce qui le prolonge». (Notons au reste que l’inquiétude religieuse de Renan pourrait lui valoir certaines indulgences, s’il ne s’y était pas si visiblement complu.) Sans doute aussi, il a fait voir tour à tour l’utilité et les inconvénients du libéralisme et de l’absolutisme, vanté et dénigré la Révolution, que sais-je? C’est qu’il apercevait les horreurs et les grandeurs de la Révolution, les qualités et les défauts des divers systèmes politiques. Le premier devoir d’un critique est de voir clair. Grâce à Renan, une quantité de vérités partielles sont entrées dans notre patrimoine. Il s’est efforcé de découvrir ce qu’il y a de juste jusque dans les thèses opposées, et il n’a pas été de ceux qui s’efforcent de concilier à tout prix les antimonies de la réalité.
On ne saurait trop insister là-dessus. Renan n’est pas un «philosophe», un «métaphysicien»: c’est un «critique», et il ne s’est jamais donné pour autre chose: faut-il rappeler cette page de l’Avenir où, tel à peu près le vieux Malherbe, il s’écrie que ce qui importe, «c’est en mourant de pouvoir critiquer la mort elle-même»? Nul esprit n’a disposé d’un plus merveilleux pouvoir de se prêter pour épouser son objet, pour le pénétrer avant de le juger. Ah! quelle liberté, celle d’un Renan! Il ne se figure pas qu’il a trouvé la pierre philosophale, qu’il détient la vérité, et que cela le dispense de chercher des vérités: tout dogmatisme lui semble étouffant comme une prison, et mieux: endormant. «J’ai toujours pensé, pour ma part, que la critique pure est une manière bien plus efficace, pour réveiller les esprits, qu’une exposition dogmatique», écrit-il. Il n’a garde de s’enfermer dans un système: c’est par là qu’il déroute de bons esprits, de nos jours surtout où ce qui manque le plus, c’est justement l’esprit critique, et où ceux qui ne s’appliquent pas à juger avec le cœur et sentir avec la raison (ce qu’on appelle «avoir le sens de la vie») apprécient tout en le conférant, soit à une philosophie hautement donnée comme le commentaire d’une religion, soit à une doctrine embrassée mystiquement et devenue presque religion.
