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Ce livre n’est pas un roman, c’est le témoignage incroyable d’une partie de ma vie. Après le décès de ma mère, j’avais 14 ans, mon père s’est remarié. Maltraitée et malheureuse, je me suis alors promis qu’un jour je fonderai un orphelinat pour apporter affection et scolarité aux enfants pauvres. 1980-je quittais la France pour créer une affaire d'importation aux USA. 1996-je vendais mon affaire. Fin 1999-un grand cyclone dévastait une partie de l’Inde en Orissa. Je me rendais sur les lieux pour aider les enfants, je rencontrais Parivaraj (prêtre, docteur et professeur) Eliazar et Ruth Tumati, les 3 dirigeants d’une organisation similaire : New Hope Rural Leprosy Trust, existant depuis 18 ans. Parivaraj était le cerveau, il m’a proposé son aide pour créer une fondation en Inde et des villages d’enfants, appellé : MEGF Trust. Des bénévoles du monde entier affluèrent dans ces villages pour apporter leur aide. Avec l’argent récolté 243 reçurent une éducation scolaire. Mais presque tout le personnel, recruté par Parivaraj, et les enfants parlaient l’Oriya, ce qui m’empêchait de suivre leurs conversations. 2008- Malgré les menaces et graves sanctions de Parivaraj, les enfants ont rompu le silence pour me parler. Par leurs témoignages, je découvrais que New Hope était une couverture de fraudes, mensonges, dons détournés etc, pour payer le silence du personnel sur les abus sexuels des enfants commis par Parivaraj sur les garçcons et Eliazar Rose sur les filles, dès l’âge de 10 ou 11 ans, dans les deux fondations. Tout ce travail de corruption et viols orchestrés par un pédophile récidiviste, Parivaraj recherché par la police depuis 25 ans qui avait changé 7 fois de nom, à chaque fois qu'il était recherché. Le 7 novembre 2008, je portais plainte à la police qui découvrait son véritable nom: Paul Dean, australien, qui fut arrêté et emprisonné pendant presque 4 mois. Cependant de sa prison, il restait le chef du gang. Ses complices à l’extérieur exécutaient ses ordres pour le faire libérer, en accomplissant quatre actes de forfaiture... Paul Dean libre m'a alors menacée de mort à 2 reprises pour me forcer à retirer ma plainte. Comme je ne voulais pas céder, il a fabriqué de faux documents présentés aux autorités indiennes, pour me faire emprisonner. De justesse, j’ai échappé au piège…
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Seitenzahl: 435
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Préambule
Préface
Dédicace
Un hommage d’amour
Une jeunesse simple et belle
Une jeunesse de labeur
Le retour des obligations
Les nouveaux chemins de vie
Ma vie de femme
Un changement de direction mais pas de destination
Le grand départ
Une nouvelle vie commençait
Les premières mauvaises rencontres
L’évolution
Un souvenir marquant du Pays
Un premier bilan
Le démarrage de mon projet
La création de ma fondation
Le démarrage officiel de ma fondation
L’aide enfin apportée aux autres qui en ont le plus besoin
De nouveaux besoins
Un nouveau site
La construction du village
Mieux connaître la fondation «New Hope»
Partir pour chercher des aides
L’évolution de la fondation
Que de souvenirs marquants !
L’évolution continue
Les premiers discrédits
La catastrophe du Tsunami
La continuité de l’engagement
De belles émotions
La recherche de nouvelles aides
Les premières suspicions et trahisons
La révélation de l’horreur
Agir ensemble pour défendre les enfants
Les trahisons continuent
L’arrestation finale et les suites
La réorganisation
La dernière trahison
La vérité finit toujours par sortir
Témoignages
Une rencontre importante
Témoignages
Une vie frauduleuse qui commence
De sa naissance aux années 70
Témoignages
Une vie frauduleuse qui continue
Des années 80 aux années 2000
Témoignages
A partir de son arrestation en 2008
Témoignages
La libération provisoire en mars 2009
Témoignages
Continuer le combat pour les enfants
Témoignages
Les témoignages confirment l’horreur
Témoignages des enfants
Les drames se répètent
Un bilan d’horreur
Le combat pour la scolarité des enfants
Réponse aux dernières attaques
Les procédures judiciaires
Ma vie d’après: continuer à aider les enfants
Les suites judiciaires en 2014
Les actualités récentes
Mon engagement
Une amicale pensée aux Arcyats
Six ans plus tard
S’unir ensemble
Une dernière Dédicace
Remerciements
Liens et informations annexes
Cher Lecteur
Ce livre n’est pas un roman, c’est le récit d’un
événement véridique, sincère, stupéfiant
qui a marqué au fer rouge
la deuxième partie
de ma vie et
celle de nombreux enfants.
« Un livre est un détonateur qui sert à faire réagir les gens »
Les combustibles (Amélie Nothomb)
Dans la lignée des preux chevaliers dont la quête parsemée d’embûches et d’adversités ne s’arrête qu’au trépas, Mary Ellen Gerber (MEG) est à la fois le porte-étendard et l’arrière-garde d’une armée silencieuse. Du haut de ses 77 ans et de sa voix douce et fluette, celle qui a réalisé le projet fou d’héberger, de nourrir, de soigner et d’éduquer plus de cinq cents enfants en Inde, défend avec fougue, le sort des enfants abusés et réduits au silence.
Son aventure, véritable épopée contemporaine, est une croisade dont les louables intentions évoluent au gré de sa destinée. MEG a tout de l’héroïne qui se défend de l’être. Confrontée aux attaques insidieuses de ses ennemis jurés, elle risque sa réputation, sa liberté et sa vie mais elle ne renonce jamais. Répliquant avec bravoure, elle construit un rempart virtuel autour de ceux qu’elle protège. Renonçant à l’avenir qu’elle avait imaginé, elle compose, avec de simples mots, l’arme puissante d’un réquisitoire.
En parcourant l’espace et le temps à ses côtés, on peut s’étonner de la détermination de MEG, s’émouvoir des revers qu’elle subit et admirer sa farouche résistance. On discerne dans son cheminement cette part de crédulité que seuls les purs possèdent, tout en appréciant l’impérieuse et chevaleresque opiniâtreté de sa noblesse de cœur.
Les rebondissements, les voyages, les reniements, les trahisons, les succès et les échecs qui forment la trame de ce récit, constituent autant de raisons pour MEG de devenir un jour l’archer dont la flèche se destine aux criminels tout-puissants de l’enfance tiers-mondiste. Loin d’une stérile diatribe, ce témoignage à charge donne en effet la parole à l’innocence et dénonce les carences judiciaires qui, de corruptions en négligences, ménagent trop souvent les criminels.
Si MEG atteint sa cible, elle aura au moins permis de donner à l’enfant «marchandise», le statut d’une espèce protégée qu’on n’hésite pas à attribuer aux animaux en voie d’extinction. Son récit, sans prétention littéraire, n’est pas un blabla éphémère mais une œuvre de salut public. Son dessein est de mettre les prédateurs sexuels et autres rabatteurs d’enfants hors d’état de nuire.
Tout commence par une enfance marquée par le décès. Celui d’une mère aimante qui sera remplacée par une marâtre digne d’un conte de fées. De cet univers coercitif où elle souffre d’isolement et d’indifférence, émerge un vœu secret et tenace: Aider les enfants dont les besoins vitaux, affectifs et éducationnels sont négligés par l’environnement misérable des familles décimées par la maladie ou une catastrophe naturelle.
Quelques décennies plus tard, en Inde, sur le chemin qu’elle avait tracé sans penser à la suite, vient le moment crucial qui bouleverse son existence et la fait changer de cap. Celui d’une nuit tiède où sous un clair de lune, se promène le premier des témoins. MEG s’engage alors dans une guerre sans merci mettant un terme définitif à des années d’ignorante satisfaction.
La suite apparaît comme l’archétype d’un combat entre le vice et la vertu. Pour la candide héroïne de cette tragédie humaine, c’est l’existence entière qui bascule. Tout ce qu’«Amma» (c’est le nom que lui ont donné les enfants) a patiemment construit est réduit à néant. Tout semble perdu. Sauf l’espoir.
MEG n’est pas naïve. La vérité est simplement au-delà des distances respectables de l’imagination lorsqu’il nous faut explorer les ténèbres. Une fois dépassé le déni inconscient de la «réalité», c’est une mission ultime qui se dessine pour le coryphée qu’elle incarne et dans ce face à face manichéen, la Providence redistribue les cartes et sauve in extremis celle qui pensait finir ses jours auprès de sa grande famille d’enfants.
L’histoire ne s’arrête pas là. Il fallait ce livre pour tenter, à sa manière, de juguler le fléau actuel qu’elle stigmatise. Pour que les politiciens placent leur devoir de protection de l’enfance avant leurs prérogatives. Pour que les hommes d’Église, en lieu et place des dogmes et doctrines liberticides, transmettent l’idée d’une humanité respectueuse de sa progéniture. Pour que tous confondus, occupés qu’ils sont à fustiger -au nom de la morale- les rapports consentis et autres amours interdites fassent cesser en priorité, la plus abjecte des atteintes individuelles.
MEG le mousquetaire, a trouvé le courage de lutter et de s’opposer à ses détracteurs. Après avoir été «seule contre tous», elle a fait, avec les enfants le serment «Un pour tous, tous pour un» dont le romanesque n’ôte en rien la solidarité qu’il implique. Bien sûr, elle n’est pas la seule au monde à dénoncer l’horreur, mais son témoignage nous avertit: En voulant bien faire, nous sommes tous susceptibles, un jour, d’entretenir et de cautionner (par nos dons et notre volontariat) des missions caritatives servant de couverture à des réseaux organisés d’esclavage sexuel.
De nombreuses fondations luttent pour la protection de l’enfance dans le monde. Plus ou moins soutenues par les ministères, les mécènes, les lois et les médias, elles appellent une plus grande cohésion et une action plus globale. Puisse donc cette singulière histoire rejoindre l’objectif ultime d’une humanité qui vacille dans ses valeurs et fédérer les esprits pour rompre le silence. Puisse cette tragique expérience servir la Justice des hommes et la Dignité de l’enfant.
Ce livre est un pavé. Non par sa longueur et son épaisseur mais par la part édifiante qui en fait le poids. C’est un pavé jeté dans les eaux saumâtres des conspirateurs qui sont toujours aux commandes aujourd’hui. Si le cas «Paul Dean» s’apparente à un dédoublement de personnalité et/ou autres pathologies mentales qui n’échapperont pas aux psys, l’homme n’en est pas moins le dangereux Mister Hyde aux allures philanthropiques d’un Docteur Jekyll. Un illusionniste à qui les «biens intentionnés» donnent le bon Dieu sans confession.
Hors la mise à l’index des pédophiles en tous genres, le récit des péripéties de MEG dévoile ce qui peut se passer dans les arrière-boutiques de «l’humanitaire» et alerte les donateurs sur l’emploi subversif de leurs libéralités. Car les adversaires sont riches et toujours actifs. Liés par la débauche et la vulnérabilité d’un passé complice, ils soignent plus que jamais l’image salvatrice qui leur sert d’appât. La méthode a déjà fait ses preuves: Pour mieux mystifier les nouveaux «pigeons» qui se présentent, il leur suffit d’exhiber les titres de gloire usurpée et d’exprimer la probité et le dévouement.
Cependant, si les acteurs de l’ombre pensent avoir de beaux jours
devant eux, ils se trompent lourdement. Le temps viendra où leurs agissements seront exposés et sanctionnés comme il se doit car la traque de MEG et de ses successeurs ne finira qu’à ce prix. A force d’ajouter les mensonges aux mensonges, ils feront l’erreur fatale d’une nouvelle récidive à moins que leurs soubresauts vengeurs ne signent un jour l’aveu de leur culpabilité. Et pour les victimes, en âge aujourd’hui de reprendre le flambeau, la parole ne sera plus contestable tant le discours se répète, d’un pays à l’autre, de province en province, de témoins en témoins, à l’infini et à l’identique.
Marie Montard
Aucun mot ne sera jamais assez fort pour exprimer l'horreur des atrocités que Paul Dean a commises sur de jeunes enfants, dont beaucoup étaient orphelins, et qui de justesse avaient échappé au cyclone ravageur dans le golfe du Bengale en 1999.
Le récit déchirant de Mary-Ellen sur les innommables crimes que Paul Dean a habilement réalisés sur ces mêmes enfants qu'il était censé aider et protéger, dépasse l'imagination. Et pourtant, je peux vous assurer que Mary-Ellen n’a pas inventé une seule ligne de ce livre exceptionnel.
Il y a trente ans, dans une autre partie de l'Inde, j’avais rencontré cet homme qui signait ses lettres «Docteur Brother Paul». Tout comme Mary-Ellen, j’avais cru en la parole de cet escroc chevronné qui m’avait montré toutes les caractéristiques d'un être compatissant. Tout en faisant semblant de prendre soin des lépreux et des enfants handicapés, ce tyran avait reproduit les mêmes crimes et détournements de fonds que Mary-Ellen dénonce dans son remarquable livre.
J’espère de tout cœur, que cette histoire véridique fera déplacer des montagnes de bureaucratie et stoppera à jamais le comportement machiavélique de Paul Dean envers les enfants.
Merci, Mary-Ellen, pour l’amour salvateur que vous avez inexorablement apporté à tous vos enfants d’Orissa! Nathalie Nellens
Anil. C’était il y a bientôt trente ans…
J’ai souvent repensé à lui, et je garde en mémoire ce matin de juillet. Il était tôt, le pani-wallah était déjà passé par ma chambre portant sa charge d’eau, j’étais encore plongée dans mes rêves sous ma moustiquaire, lorsque je perçus une conversation agitée provenant de la pièce d’à côté…
Je ne pouvais comprendre de quoi il s’agissait car la conversation se déroulait en hindi, mais je sus immédiatement que quelque chose de grave était arrivé.
Ma sœur entra, « Anil est mort » dit-elle…
Ce fut un choc terrible, cette nouvelle me fit l’effet d’une bombe.
Anil, ce beau gamin au regard parfois sombre, mais qui s’éclairait dès qu’il souriait. Ce gamin de 12 ans qui avait pris l’habitude de passer tous les jours un petit moment par chez ma sœur, où il prenait place sur une chaise, observait ce que nous faisions, et souriait… il n’arrêtait pas de sourire d’ailleurs.
Son suicide me bouleversa. Quels sont les motifs qui peuvent pousser un gamin de 12 ans à se suicider ? Cela me paraissait inconcevable.
Douze ans à peine, accomplissant les gestes graves qui lui ont donné la mort, un geste d’adulte, un geste de désespoir, un geste mûrement réfléchi, en tous les cas…
Nathalie me raconta qu’Anil vivait chez quelqu’un qui s’appelait Brother Paul, qui avait trouvé Anil dans une gare, il était orphelin. Brother Paul l’aurait-il mal traité, car il se montrait parfois violent avec les enfants, et il les battait. Mais à l’époque, elle n’en savait évidemment pas plus !
Un dimanche soir, nous étions parties en hâte pour traiter une urgence médicale quelque part dans la campagne. Lorsque ma sœur et moi sommes rentrées, un voisin est venu nous dire qu’Anil était passé ce soir-là, qu’il avait passé un long moment dans la maison de ma sœur à nous attendre, mais que ne nous voyant pas venir, il était rentré chez lui.
Le lundi matin, on apprit le suicide d’Anil.
Le restant de mon séjour chez ma sœur à Titilagarh, il m’était difficile de m’habituer à l’idée qu’il ne viendrait plus. Ni ce soir, ni demain, jamais plus. Lorsque j’entendais des freins de vélo ou que quelqu’un s’arrêtait devant la maison, je m’attendais toujours à voir entrer Anil. Son beau sourire le faisait rayonner de l’intérieur, malgré les drames de sa vie, et celui à venir.
Alors, je ne peux que vous féliciter, Mary-Ellen, pour cette belle initiative, de dédier ce livre à la mémoire d’Anil.
Sylvianne Nellens
J’ai vécu une enfance heureuse dans une famille unie. Mon père était originaire d’Alsace, ma mère de Bourgogne dans l’Yonne, où nous allions souvent rendre visite à ses proches, dans l’Avallonnais. Mon père était militaire de carrière affecté à Meknès, au Maroc, en ce mois d’avril 1937 de ma venue au monde. Pendant la guerre, ma mère a rejoint le corps des AFAT (Auxiliaire Féminin de l’Armée de Terre) dans les transmissions. Elle avait suivi ses études jusqu'à l’âge de vingt ans grâce à l’aide de sa marraine qui les lui avait offertes. Une chance, à cette époque, car cela était peu courant dans les milieux modestes.
En 1946, mon père avait été affecté à Thionville, en Lorraine. Puis, mes deux parents ont quitté l’armée. Maman a donné naissance à ma petite sœur cette même année et mon père a pris la gérance de la cantine d’une usine sidérurgique, à Serémange, dans la vallée de la Fensch.
C’est là que j’ai grandi.
Maman voulait que ses enfants suivent leurs études comme elle-même avait pu le faire. Chaque occasion était bonne pour parfaire notre instruction. Aussi, la première année pour chacun de nos anniversaires, elle nous avait abonnés à des revues de notre âge : mon père se régalait à la lecture de Rustica et concevait virtuellement son futur jardin, maman s’évadait dans les histoires d’amour de l’hebdomadaire Intimité, mon frère et ma petite regardaient les images de Mickey et pour ma part, je dévorais le journal de Lisette. Étant l’aînée, je prenais des cours de piano. Mais je préférais mille fois me régaler à chanter avec maman toutes les chansons ou les opérettes entendues à la radio, autour desquelles nous inventions des parodies.
J’ai aussi eu la chance pendant trois ans d’être dans la classe d’une institutrice très psychologue. Dans cette école, chaque enseignant suivait ses élèves dans la classe supérieure jusqu’au Certificat d’Études. Cette institutrice, nous l’appelions «Mimi». Elle a merveilleusement su me comprendre et cerner mon caractère, au point que quarante-sept ans plus tard, lors d’une réunion des anciens élèves, une copine de classe m’a confié:
- Elle ne te parlait pas de la même manière qu’à nous. Elle avait une voix très douce quand elle s’adressait à toi.
Cela fonctionnait bien puisque j’étais très souvent la première de la classe. Lorsque l’on est doux et gentil avec moi, je peux tout donner. En revanche, lorsque l’on me brusque, quand on ne me fait pas confiance, je me ferme hermétiquement, et je ne donne plus rien.
Pourtant, malgré tous ces bonheurs, tout a basculé l’année de mes 14 ans …
Ma mère souffrait d’une tumeur cérébrale maligne. Le chirurgien a procédé à l’opération, mais a dû aussitôt refermer le crâne. La tumeur était déjà trop importante.
A la suite de cette intervention, elle a perdu la vue. J’entends encore le bruit de sa canne blanche qui tapait le sol lorsque je l’accompagnais dans ses promenades journalières. Cependant, elle restait toujours joyeuse et sensible aux autres malgré ses souffrances.
Avant de partir pour son dernier voyage maman s’inquiétant de l’avenir de ses enfants et de son mari, avait fait promettre sur son lit de mort, à Claude, son amie intime, et à mon père de s’unir par le mariage afin que le bonheur continue à régner parmi nous, car nous nous aimions tous énormément. Elle pouvait ainsi partir en paix.
Le mal l’a emportée rapidement au bout de neuf mois de maladie. Elle n’avait que 36 ans lorsque maman a fermé définitivement ses beaux yeux bleus, le 23 décembre 1951.
Sitôt après la mort de maman, son cousin germain, mon grand cousin Jacky, de dix ans mon aîné, militaire et étudiant en médecine, m’a prodigué quelques conseils qui se sont avérés très utiles dans ma vie, tels que ne jamais fumer, ne jamais boire d’alcool ou très peu, occasionnellement et ne jamais me laisser entraîner à le faire par des gens de rencontre, pas forcément bienveillants. Il m’a aussi expliqué les lourdes conséquences de ces fléaux. J’ai été très attentive et je me suis rappelée mot à mot ses précieux conseils qui m’ont permis de toujours rester maître de moi-même, dans toutes circonstances. J'éprouvais pour ce cousin une profonde amitié, lui qui m'a soutenue dans mon immense chagrin.
L’été qui a suivi la mort de maman, Jacky venant d’être promu au grade de Médecin Aspirant, a proposé à mon père de me changer les idées en rendant visite à la famille un peu éparpillée en France. Ce qui a été accordé immédiatement.
J’ai été surprise d’une permission aussi rapide sachant qu’il y avait du travail à la maison avec mon frère et ma sœur. Mais mon père a insisté m’assurant qu’il avait déjà tout organisé pour que je passe d’agréables vacances sans souci. En bon gentleman, Jacky est venu me chercher à Serémange, alors qu’il habitait à Bordeaux. Un itinéraire à travers la France a été établi en partant de la Lorraine vers Gérardmer dans la luminosité de ses genêts en fleurs, couleur soleil. Puis l’Alsace à Lièpvre, pour une visite à mes grands-parents paternels, à Sélestat, dans les vignobles de mes oncles, à Paris chez Claude, l’amie de maman, dont nous attendions la réalisation de la promesse, mais d’après ses dires, mon père préférait attendre encore un peu, après son veuvage.
Enfin, retour à Bordeaux chez ma grand-tante et mon grand-oncle, les parents de Jacky. La découverte de cette ville a été mémorable pour moi: la Tour Saint Michel et ses soixante momies formidablement bien conservées, la rue Sainte Catherine, cœur de la ville avec ses badauds et ses beaux magasins, la Place des Quinconces avec ses beaux chevaux, ses colonnes donnant sur la Garonne et le Jardin Public avec ses amoureux «qui s’bécotaient sur les bancs publics» chantés par le grand Georges Brassens en 1952 : chanson que nous écoutions en nous observant du coin de l’œil, tout en souriant…
Mais ce jour-là, Cupidon rôdant depuis un certain temps et ne faisant pas de distinction familiale, nous a lancé sa flèche faisant ainsi coup double. Nos regards, ô combien éloquents, échangeaient les mêmes sentiments, permettant ainsi à Jacky de déposer un petit baiser délicat et prolongé sur un coin de ma bouche secrètement désireuse, marquant à tout jamais le sceau de mon premier amour. Comme je n’avais que quinze ans, cet idylle est restée platonique autant qu’indélébile.
Tous ces kilomètres joyeusement parcourus ensemble avaient généré en nous des souvenirs de vacances paradisiaques. Notre bonne entente très complice se voyait très nettement, au point que la tante Thérèse de passage chez les parents de Jacky, s’est exclamée:
- Ces deux là s’entendent à merveille, ça ne m’étonnerait pas que cela finisse par un mariage.
Ce qu’elle ne savait pas c’est que nous avions déjà choisi le nom de notre première fille… sur les bancs publics! Mais ma grand-tante a fait les gros yeux.
De retour en Lorraine avec Jacky après six semaines d’absence, j’ai compris la véritable raison de l’acceptation aussi rapide de mon père, car tout avait changé pendant ce temps. Ma petite sœur était placée chez des amis, mon frère en colonie de vacances, mon père avait tout déménagé ou vendu y compris mon piano, sur lequel maman et moi jouions à quatre mains. La perte de mon piano m’a énormément affectée: il était pour moi un dernier trait d’union tangible avec maman qui disparaissait définitivement pour ne laisser place qu’aux souvenirs.
Mon père avait pris la gérance d’une autre cantine à Fontoy, et avait embauché une serveuse avec qui il s’entendait très bien. Leur façon d’agir dénotait qu’ils avaient déjà fait des projets d’avenir…
Elle s’appelait Ginette. C’est ainsi que Jacky et moi avons eu la surprise de faire sa connaissance. Comme il repartait à Bordeaux deux jours plus tard, nous sommes restés tous les deux dans une chambre à parler, à pleurer et à se demander ce que serait notre avenir désormais.
Puis, je me retrouvais seule face à cette nouvelle situation et mise au travail tout de suite pour toutes les tâches ménagères et pour servir les clients. J’ai beaucoup pensé à Jacky et aux souvenirs que nous nous étions construits ensemble virtuellement.
Mais à cette époque, les communications n’étant pas ce qu’elles sont aujourd’hui, les jours m’ont semblé très longs sans lui, n’ayant plus personne à qui me confier.
Puis les événements se sont malheureusement déroulés comme je l’avais pressenti, puisqu’à peine un an après le décès de maman, mon père épousait Ginette, cette inconnue, de seize ans sa cadette, qui le subjuguait complètement alors que dans le couple qu’il formait avec ma mère, c’était lui le chef de la famille. Je n’ai pas compris ce brusque changement de sa part.
Dès la première semaine de leur mariage, j’ai compris que je n’avais plus la protection de mon père. J’ai découvert que ses belles promesses faites à maman mourante et à la famille sur l’avenir de ses enfants, s’étaient évanouies laissant libre cours à la volonté de sa jeune femme. Cette première année de la nouvelle vie de mon père a été révélatrice et déterminante pour moi.
Je me suis sentie totalement orpheline. Malaimée, maltraitée, c’est là que j’ai réalisé combien il est difficile de vivre et de se construire sans l’amour et la protection d’une maman. Ainsi est née au fond de moi une idée, une envie qui ne m’a jamais quittée et que j’ai fini par réaliser, bien plus tard: celle de fonder un orphelinat pour des enfants miséreux, malheureux, sans amour ni protection autour d’eux.
Outre le fait que Ginette ait réussi à faire mettre les biens de mon père à son nom à elle, celle-ci a vite éloigné de SA maison tous les membres de ma famille maternelle et paternelle, mon cousin Jacky et les trois enfants. Ma petite sœur de six ans a été placée en maison d’accueil. Mon frère de dix ans est rentré à l’école militaire des Enfants de troupe où il a appris le métier de mécanicien/pilote d’hélicoptère, ce qui lui a permis d’exercer un métier intéressant dans l’armée.
Quant à moi, j’étais au collège: c’était l’année du brevet élémentaire. Je venais de terminer le premier trimestre de 3ème, mais au lieu de retourner en classe en janvier, j’en ai été retirée pour travailler avec Ginette et assumer tous les gros travaux dans le nouveau café que mon père venait d’acheter au nom de sa nouvelle femme, à Audun le Roman, en Meurthe-et-Moselle.
Le jour de mes seize ans, je récurais les urinoirs de son café, qu’il me fallait nettoyer tous les jours avec un décapant très fort, tellement c’était sale, nauséabond et jaunâtre. Comme cadeau d’anniversaire, il y avait mieux! Je pleurais à chaudes larmes.
Un homme est entré afin d’uriner et s’est étonné de mes larmes:
- Qu’as-tu ma petite?
- C’est mon anniversaire et je dois nettoyer ces toilettes dégoûtantes.
- Quoi que tu fasses dans la vie, fais-le toujours avec le sourire et avec ton cœur. Tu verras, ça ira mieux! a affirmé cet homme que je n’ai jamais revu.
Bizarrement, j’ai ressenti ce message comme envoyé par maman. Ce principe est toujours resté ancré en moi.
Dès lors, j’ai accepté les épreuves avec beaucoup plus de sérénité. C’est drôle comme certaines remarques ou pensées peuvent s’inscrire dans nos mémoires et changer notre attitude pour la vie…
Ce même jour, mon père, Ginette et moi prenions notre déjeuner. Ils parlaient d’un problème auquel je croyais pouvoir apporter une solution.
A peine avais-je dit:
- Je pense que …
Ginette m’a interrompu:
- Tais-toi ! Toi, tu n’as même pas le droit de penser! Mais au lieu de penser et de perdre ton temps à toujours lire, dorénavant, tu vas travailler davantage, comme cela je serai moins en colère après toi.
Lorsqu’elle en avait assez de me voir ou plutôt, lorsque tous les gros travaux étaient effectués, elle me chassait de sa maison, me laissant seulement cinq francs en poche, soit dix centimes d’euro, juste assez pour prendre le bus jusqu'à Metz, la grande ville éloignée d’une cinquantaine de kilomètres, où je pensais avoir plus de chance de trouver du travail.
Ginette m’a chassée à … quatorze reprises! A chaque fois, je trouvais le travail qu’il me fallait pour être logée, nourrie et appréciée de mes Patrons. J’ai toujours aimé les jeunes enfants et le commerce, c’est pourquoi, dans un premier temps, j’ai recherché un travail dans une famille pour trouver un peu de chaleur humaine et du même coup, j’allégeais la charge des mamans en m’occupant des enfants et de leurs soins. Ils m’appréciaient fortement car j’ai toujours fait mon travail consciencieusement, dans la bonne humeur, sans jamais compter mes heures.
Pendant cette période douloureuse, je pensais beaucoup à Jacky, lui aussi certainement. Un jour, avant que je ne sois retirée de l’école, il avait traversé la France de Bordeaux à Thionville pour me revoir au portail du Collège. Mais trop émue, troublée et surprise, je n’ai pas su profiter de ces dix minutes de permission accordées pour lui dire que je l’aimais follement. Si j’avais su m’exprimer, il aurait peut- être attendu mes vingt-et-un ans…
Mais le sachant de dix ans mon aîné, je savais bien qu’il devait faire sa vie de garçon, c’était normal et en plus c’était un très bel homme. Moi, je ne pouvais lui offrir qu’une idylle platonique: j’avais seulement quinze ans. Ensuite, je n’ai plus eu de ses nouvelles et deux ans plus tard, alors que j’étais à Audun, j’ai reçu un faire-part de mariage, envoyé par sa mère, le lendemain de la cérémonie.
Ginette s’est alors écriée en colère:
- Il t’a compromise. Tu vas porter plainte contre lui.
Elle attaquait mon Jacky, c’en était trop et pour la première fois, j’ai tenu tête à ma belle-mère et lui ai cloué le bec en disant fermement:
- Je l’aime et je veux qu’il soit heureux avec ou sans moi.
Elle n’a plus rien dit et m’a laissée seule avec mon chagrin. Mais que voulait-elle dire par «Il t’a compromise?». Lui qui m’a toujours respectée, lui qui m’a toujours aidée autant qu’il le pouvait. Alors, elle n’avait rien à lui reprocher, cette mégère.
Puis, ma famille de Bourgogne m’a annoncé qu’une petite fille été née dans son foyer.
Seule dans mon grenier, je hurlais de douleur:
Dieu que j’aurais voulu être à la place de cette femme et avoir mis au monde un enfant de lui!
Mais c’était ainsi …
J’ai alors travaillé à l’Aide aux Mères, un organisme qui employait des jeunes filles pour venir en aide aux mères après un accouchement. Chaque semaine, je partais en mission pour vivre à domicile et soulager le travail d’une mère de famille nombreuse. Cela me plaisait beaucoup.
Mais Ginette m’a vite rattrapée…
Étant née au mois d’avril par quarante-deux degrés à l’ombre et ayant vécu au soleil jusqu’à l’âge de huit ans, je souffrais beaucoup du froid l’hiver, en Lorraine. Je me souviens particulièrement de Février 1956 où la température était descendue à moins vingt-huit degrés pendant le mois entier. J’avais des engelures aux orteils, je boitais et je devais travailler. J’ai dû servir les clients bloqués par le verglas pendant toute une nuit, dans le café de Ginette qui était en même temps l’arrêt du bus.
Dans le village, Ginette avait fait la connaissance des Patrons d’un restaurant qui en possédaient un autre à Nice.
Je ne sais pas par quel bonheur, ce couple a demandé à ce que j’aille travailler avec eux à Nice, dans leur établissement, pendant la saison d’été, durant six mois.
Je ne me suis pas fait prier pour partir dès le lendemain!
C’était début Mai. Là aussi, j’étais très appréciée de mes Patrons et j’étais heureuse. Comme je parlais un peu l’anglais, niveau 3ème, c’est moi qui étais en charge de servir les clients anglophones.
Un jour, j’ai vu arriver une très gentille dame, Nancy et son fils, Colin. Celui-ci ressemblait comme deux gouttes d’eau à Elvis Presley et avait mon âge. Sitôt les présentations faites, une réelle sympathie nous a soudé tous les trois, avec leur accent du Yorkshire!
Au bout de quelques jours, Nancy m’a même fait des confidences engageantes: elle avait une petite épicerie qu’elle serait prête à m’offrir pour assurer mon existence en devenant la jeune fille qui épouserait son fils. J’étais surprise. Habituellement, les mères de fils unique sortent volontiers leurs griffes à l’approche de tout être en jupons venant trop près de leur progéniture. Mais là, c’était complètement l’inverse!
Cependant, mon Elvis me plaisait bien et une petite idylle platonique s’était amorcée.
A la fin de leurs vacances, deux semaines plus tard, Colin et Nancy voulaient vraiment m’emmener avec eux, mais je n’étais pas prête, je venais juste de sortir des antipathies de Ginette, je voulais un peu connaître le monde, vivre ma vie sans engagement dans ce beau pays niçois. Tous deux sont repartis tristement, me laissant à Nice.
Mais le bonheur était toujours de courte durée avec Ginette. En juillet, ma Patronne a reçu un télégramme:
«Ellen doit revenir immédiatement à Audun».
Ne sachant pas quelle en était la raison, elle a aussitôt téléphoné pour en savoir plus, car nous étions au beau milieu de la saison touristique et l’hôtel-restaurant était plein. La raison - stupéfiante - était que ma sœur, alors âgée de onze ans, s’était fait renvoyer de la énième maison d’accueil où elle vivait, parce qu’elle présentait des périodes d’énurésie transitoires. Bien sûr, depuis la mort de maman, elle aussi était perturbée et je devais rentrer pour m’occuper d’elle.
Ma Patronne, furieuse, a répondu :
- Je ne laisserai pas partir votre fille pour un tel motif, vous êtes sur place et vous pouvez vous occuper de votre fille cadette vous-même!
Deuxième télégramme:
«Monsieur Gerber vient chercher sa fille, tel jour».
Ma Patronne n’a pas répondu, mais m’a demandé:
- Veux-tu y retourner?
- NON, ça suffit, je ne veux pas ! Cela fait trop longtemps que ça dure, tous les trois mois, ils me retirent de chez mes Patrons où je suis bien. Un mois plus tard, ils me renvoient après avoir fait les gros travaux de la maison et à nouveau, je dois chercher un autre travail.
- Eh bien, tu vas aller travailler dans notre maison à Cimiez, au lieu de rester au restaurant et lorsque ton père viendra, je dirai que tu es partie.
Ce qui fut fait. C’est ainsi que je me suis retrouvée à entretenir une magnifique villa avec un grand jardin et vue sur la mer sur les hauteurs de Nice, en compagnie des autres employés de maison.
Dix jours après la date prévue, mon père n’était toujours pas passé.
Ma Patronne m’a dit au téléphone:
- Il ne viendra plus maintenant et tu nous manques au restaurant, il y a beaucoup à faire.
Je suis donc retournée à mon travail. Dès mon retour, le bonheur était dans la salle: ma Patronne, le personnel et les anciens clients qui m’avaient connue, m’ont applaudie et embrassée chaleureusement. Cette fois-ci, je pleurais de joie.
Le lendemain, mon père est arrivé.
Je n’avais que dix-neuf ans, j’étais encore mineure. Je pleurais de tristesse et surtout d’impuissance, mais la joie que j’avais éprouvée la veille me portait haut dans le cœur. D’autres personnes reconnaissaient mes valeurs, cela seul m’importait et renforçait la confiance en moi.
C’est avec une grande tristesse et des larmes plein les yeux que je quittais ma Patronne aussi affligée et déconcertée que moi par l’attitude de mon père. Je me suis promis de revenir vers ce lieu de bonheur, dans la belle ville que je laissais…
Mon père m’a installée dans le train Vintimille/Metz, le jour même, en m’annonçant:
- Je reste encore quelques jours sur la Côte d’Azur.
Arrivée à Metz, il fallait changer de train pour aller à Audun le Roman. Complètement perdue dans mes pensées, mélangées de divers sentiments et surtout de ce que j’allais trouver en arrivant, sans m’en rendre compte, j’ai pris un train en direction opposée, je m’en allais vers le nord. Instinctivement, je prenais la direction de l’Angleterre, vers Colin.
Lorsque j’ai réalisé mon erreur, j’aurais pu continuer sans m’inquiéter puisqu’une famille chaleureuse m’aurait reçue les bras grands ouverts, mais j’ai pensé à ma petite sœur qui certainement était malheureuse et avait besoin de moi.
Alors j’ai rebroussé chemin et tant bien que mal, j’ai pris le premier train en direction d’Audun qui est arrivé tard vers vingt-trois heures.
A mon arrivée au café de Ginette, j’ai frappé fort à toutes les portes du Café, puisque l’appartement était au premier étage. Personne ne m’a ouvert, j’ai dû aller à l’hôtel y passer la nuit pour retrouver le lendemain toute l’hostilité que j’avais quelque peu réussi à oublier pendant ces semaines heureuses.
Ma sœur et moi, devions dormir au grenier et je devais acheter nos provisions avec l’argent gagné à Nice pour compenser le prix du voyage de mon père. Il me fallait faire notre cuisine et notre vaisselle à des heures bien précises pour ne pas déranger, madame, et repartir aussitôt dans notre grenier. Lorsque la vaisselle n’était pas terminée à l’heure, je devais la descendre à la cave et la laver plus tard, aux heures indiquées.
Quand mon père est revenu de Nice, devant Ginette, il m’a dit:
- Tu n’as pas obéi et j’ai dû aller te chercher.
Sans ajouter un mot, il a pris ses gants de boxe, m’en a donné une autre paire et m’a dit:
- Maintenant, défends-toi.
Ancien champion de France de boxe, puis entraîneur dans cette discipline, il savait manier la pirouette et il m’a mise KO au bout d’un moment. Le lendemain et les jours suivants, j’avais les bras bleuis par les coups. Je n’ai pas dit que j’avais mal, mais je portais volontairement des chemisiers sans manche pour faire tout le travail et servir les clients, qui m’ont posé des questions.
Et moi de répondre ironiquement:
- C’est mon père qui m’a prouvé son amour en me boxant.
C’est là que j’ai appris par eux une information importante:
- Pendant tes absences, on voit souvent la sœur de Ginette venir en villégiature, bien nippée et repartir chez sa mère ou qui sait … peut-être sa grand-mère.
En effet, Ginette se comportait avec elle plus en mère qu’en grande sœur.
Cette «sœur» avait le même âge que mon frère, elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Cette fille est morte dans un accident de voiture le jour de ses 21 ans.
Les années, les emplois, les renvois et les affronts se succédaient, mais je gardais le sourire.
La treizième fois que mon père est venu me voir à Metz, il m’a froidement dit :
- Cette fois-ci, je ne te demanderai pas de rentrer à la maison, tu peux rester à ton travail. Mais comme je te sais très travailleuse et économe, je te demande de me donner tes économies de ces trois derniers mois. Nous en avons besoin pour acheter un juke-box pour le café.
J’ai dû obéir et lui donner les 100.000 anciens francs que j’avais économisés sou par sou. Je me réservais cet argent pour retourner à Nice et peut-être, retrouver Colin, parce qu’il m’avait écrit pour me demander d’être sa Valentine. C’était une somme importante car compte tenu de l'érosion monétaire due à l'inflation, le pouvoir d'achat de 100.000 anciens francs en 1956 était donc le même que celui de 2035 euros en 2013.
Je serrais les dents et me disais, décidée :
-Dès que j’atteindrai ma majorité, il me faudra partir loin sans dire où je serai pour ne plus être rattrapée par Ginette.
J’ai appris bien plus tard que l’année suivante, Colin était retourné à Nice avec un copain pour venir me chercher. Cependant, le souvenir de Jacky me hantait encore, je l’aimais toujours autant, je le sentais toujours présent, il devait certainement en faire autant pour que mes pensées soient aussi vivaces. J’aurais suivi Colin non pour les bonnes raisons de l’amour, mais pour fuir une situation de douleur et de frustration.
Et puis, il y avait deux petits points qui me gênaient. Le premier c’est qu’il était de six mois mon cadet. J’avais besoin d’un homme plus mûr que moi, j’avais besoin de protection.
Le second était le froid du Yorkshire difficile à supporter à moins d’y être née. Bien sûr, j’aurais trouvé la chaleur humaine de ces gens simples et aimants qui me portaient déjà leur entière affection. La flamme de leur cœur aurait compensé le froid du dehors, mais j’aurais senti mon attitude injuste et volontairement malhonnête, à leur égard.
En attendant les réponses à mes questions, pour me renflouer et retourner à Nice, ce qui m’éloignerait, je devais travailler plus et plus vite. Il me fallait donc deux emplois. J’ai pris la totalité de mes partitions de chansons sous le bras et suis allée voir le chef d’orchestre d’un dancing réputé, à qui j’ai formulé cette demande:
- Je voudrais chanter.
- Oui, pourquoi pas, quelle chanson savez-vous?
- Je sais chanter tout ça.
J’ai déballé mes chansons en lui précisant:
- Je connais tout ce répertoire par cœur.
Je savais parfaitement les chansons qui passaient à la radio ainsi que des airs d’opérettes ou d’opéra.
Il a choisi «La Paloma». Le public a applaudi. Il a alors choisi une autre chanson, puis une autre encore. Tant et si bien que la Patronne du bar mitoyen, qui entendait la musique depuis sa caisse grâce à des baffles, est venue dans la salle de danse à la fin de la soirée, en demandant:
- Qui est le petit rossignol?
- C’est moi, Madame.
Elle m’a aussitôt engagée, me payant deux mille anciens francs (quarante et un euros) pour chanter pendant deux heures, et je viendrais trois soirs par semaine, ce qui était conséquent à l’époque, d’autant que cela s’ajoutait à mon salaire de serveuse au restaurant où je travaillais le midi. Le Smic était alors à cent trente-trois francs (deux euros soixante dix) de l’heure. J’étais heureuse de pouvoir m’exprimer par le chant que j’aime tellement, être enfin respectée et aidée.
Hélas, tout cela était arrivé aux oreilles de la marâtre qui est venue avec mon père un midi au restaurant sur mon lieu de travail. Probablement jalouse de cette relative réussite, elle m’a déclaré:
- Si tu n’arrêtes pas de chanter immédiatement, nous te plaçons en maison de correction!
Il faut dire qu’à cette époque, les parents avaient pleine autorité sur leurs enfants jusqu’à leur majorité et sans aucune intervention de la justice. J’avais vingt ans et demie, on devenait majeur à vingt-et-un ans.
J’ai dû me soumettre, encore une fois. Je me suis promis que c’était la dernière.
A ce moment-là de ma vie, Ginette a cassé quelque chose au fond de moi et je n’avais plus confiance en mon père.
Je voulais fuir encore plus vite, m’en aller très loin d’eux.
C’est ce qui explique que peu de temps après, j’ai épousé le premier venu, trop rapidement; un homme de treize années mon aîné, fort, beau parleur, qui m’avait séduite simplement parce qu’il était le premier à tenir tête à Ginette et à mon père et aussi parce qu’il devait repartir au Tchad et au soleil pour son travail, quatre mois plus tard!
Ainsi allions-nous vivre loin, très loin de cette femme qui me coupait toujours les ailes…
Avec lui, je me suis enfin sentie protégée. De mon côté, j’avais le cœur plein de reconnaissance, ne demandant qu’à aimer un homme digne de ce nom et à partir loin de Ginette pour me faire une nouvelle vie, une belle vie avec celui qui m’apporterait ce qui me manquait depuis si longtemps, depuis la mort de maman.
Sa protection s’était manifestée mais dans un premier temps seulement, car j’ai appris très vite sa véritable nature. J’échappais à un joug familial pour être capturée par un autre. Je découvrais les mensonges de mon mari qui cachaient des raisons obscures.
Je me retrouvais moralement dans une autre prison.
Nous avons alors dû chercher du travail en Lorraine, car il était interdit de séjour au Tchad! Qu’avait-il fait ?
L’éloignement avec Ginette ne viendrait donc jamais...
Puisque j’étais désormais majeure et mariée, Ginette ne pouvait plus m’interdire quoi que ce soit. Cependant, elle voulait me séparer de la vraie famille qui me restait, elle interdit à mon frère et ma sœur, encore mineurs, de me revoir ou de n’avoir aucun contact avec moi, sous peine de grave sanction.
Mais dès leur majorité, ils se sont empressés de me retrouver et de combler ce vide entre nous. C’est comme cela que j’ai appris que ma sœur, encore mineure, voulant faire des études d’infirmière, avait eu besoin de l’autorisation parentale pour intégrer cette école.
En cachette de Ginette, mon père la lui avait accordée, lui faisant promettre de ne rien dévoiler… C’était pitoyable.
J’avais aussi appris que mon frère avait travaillé dans une fête foraine voyageant sur une grande partie du territoire français, principalement la Bretagne, pendant les grandes vacances, pour se faire de l’argent de poche qu’il utiliserait durant sa nouvelle année scolaire.
A la demande de mon père, mon frère lui avait confié ses économies «pour plus de sécurité», lui avait-il dit...
Évidemment, lorsque mon frère avait eu besoin de ses économies, elles avaient été utilisées pour un autre achat et il s’était retrouvé sans le sou.
Il travaillait très bien à l’école, presque toujours le premier de sa classe. Mais lorsque les petites vacances arrivaient, il voyait ses copains de classe partir dans leur famille, lui n’en avait pas l’autorisation. Le Proviseur avait bien contacté mon père à ce sujet, il était resté de glace...
C’est au court de nos retrouvailles, que notre trio a rebaptisé Ginette pour lui donner le nom d’une grosse araignée venimeuse: «La Tarentule», nom qui lui est toujours resté dans la famille...
C’est bien plus tard, lorsque ma sœur a pris connaissance du brouillon de mon manuscrit, qu’elle et moi avons été stupéfaites par la similitude de comportement de «la Tarentule» à notre égard dans nos jeunesses respectives.
En effet, celle-ci a continué le même schéma employé avec moi. Elle envoyait mon père débaucher sa fille cadette pour faire les gros travaux de son café et la renvoyait le mois suivant chercher du travail ailleurs. La relève était assurée pour satisfaire les caprices de cette marâtre. Mais en entrant dans l’école d’infirmière, ma sœur était tenue par un contrat de travail. Mon père avait dû alors dévoiler à la Tarentule l’accord signé à son insu, permettant ainsi à ma sœur d’entrer dans cette l’école jusqu’à sa majorité.
Ce jour-là, elle est entrée dans une colère folle, de se voir ainsi privée de sa deuxième Cendrillon.
Elle a voulu faire annuler cette autorisation paternelle, mais elle a dû se rendre à l’évidence, impuissante à faire valoir une quelconque affiliation parentale, n’étant pas la mère légitime.
Au cours des années qui ont suivies, j’ai découvert l’instabilité de mon mari et la succession de déménagements à chaque fois qu’il se faisait renvoyer d’un emploi. Ce fut en un premier temps, la gérance d’une station service à Woippy en Moselle, où nous bénéficions d’un logement de service. J’avais appris à servir les clients, afin de le seconder et le laisser libre de faire les autres travaux demandés. Très vite, il avait déserté son poste du jour pour fréquenter une boîte de nuit où, soi-disant, il trouvait sa clientèle. Au bout de quelques mois, un Inspecteur avait compris que mon mari n’était pas apte à ce travail. Le licenciement avait été rapide.
En répondant à une annonce, nous avons été engagés par la femme d’un célèbre industriel parisien. Cet emploi nous convenait bien: mon mari était embauché pour le gardiennage, la supervision de l’entretien de la propriété et l’achat des provisions. Ma tâche consistait à préparer les repas pour la famille et les employés. Une gouvernante s’occupait des cinq enfants.
Arrivés sur place, quelle ne fût pas notre surprise de découvrir un magnifique domaine situé sur les hauteurs de Montmorency.
La demeure avait été construite de telle façon que l’on pouvait dominer et admirer au loin la ville de Paris, avec pour point d’attraction la Tour Eiffel, juste au milieu de l’immense baie vitrée. La maison du gardien nous a été attribuée et une voiture mise à notre disposition.
La cuisine superbement équipée m’a permis de me surpasser dans le domaine culinaire pour satisfaire les goûts de mes patrons. A tel point que le maître des lieux se faisait un point d’honneur à inviter ses clients importants pour leur faire déguster mes spécialités.
Au bout de six mois, ma patronne satisfaite de mon travail, m’a offert une forte somme pour me garder dans la famille, mais ne voulait plus employer mon mari qui ne remplissait pas ses fonctions correctement.
Je n’étais mariée seulement que depuis trois ans, je croyais devoir persévérer.
J’ignorais encore que l’on ne peut pas changer une personne qui ne désire pas changer elle-même.
A nouveau, nous avons répondu à une annonce et avons postulé au Club Méditerranée à Santa Guillia, en Corse.
Le cadre de vie et le travail me plaisaient parfaitement. Nous étions engagés comme GO, «Gentil Organisateur», l’été au bord de la mer et l’hiver dans la neige.
Chaque soir, il y avait un spectacle. En 1963, le Club ne comptait que des vacanciers et du personnel français, ce qui veut dire que les jeux de mots et les blagues comportaient toute la subtilité de la langue française, rendant les soirées hilarantes, sans aucune vulgarité. Moi qui aime rire, j’étais vraiment servie. Par contre, lorsque je travaillais avec mon mari, au final, c’était toujours le même topo : on me proposait de me garder, mais pas lui.
De retour sur le continent, après avoir pleuré durant toute la traversée en bateau et ne voulant surtout pas retourner en Lorraine, nous sommes allés à Nice où j’ai trouvé du travail, sans lui.
Un jour, j’ai rencontré un couple, lui français, elle américaine, qui revenait de Californie après dix années de travail laborieux dans les vignobles de Napa Vallée, au nord de San Francisco.
Ils avaient cinquante ans, ils venaient vivre une retraite paisible et agréable en France, sans plus avoir à travailler.
Enthousiasmé par leur belle réussite, ce couple m’a raconté combien le commerce était fructueux et valorisant en Amérique à condition d’être courageux, d’offrir de bons services et des bons produits. J’étais toute ouïe, les yeux écarquillés, ne voulant rien perdre de ce formidable récit, me promettant de toujours m’en souvenir.
En 1967, l’Univers m’a envoyé le plus beau cadeau de ma vie: la naissance de ma fille Nathalie à laquelle j’ai voulu consacrer tout mon amour, mon temps et mon énergie jusqu’à ce qu’elle atteigne au moins l’âge de cinq ans. J’avais lu que jusqu'à cet âge, l’enfant grave tous ses traits de caractère, ses émotions, et ses dispositions dans son subconscient, comme des bases indélébiles, même si plus tard, l’empreinte de la société pouvait les modifier. Maman m’ayant appris à tricoter, à crocheter, à broder et à coudre, j’ai pu me perfectionner sur ces bases, et confectionner toute la layette de l’être le plus cher que j’avais en ce monde. Mon bébé bien-aimé et désiré, la perle de mes yeux. Mon mari ayant perdu un autre travail, puis un autre encore, il me fallait gagner de l’argent afin de bien nourrir mon enfant et rester à la maison. Pour ce faire, j’ai demandé à Mimi, ma maîtresse d’école de Serémange, avec laquelle j’étais toujours en relation, s’il lui était possible de m’avancer l’argent nécessaire pour l’achat d’une machine à tricoter. Ce qui fut fait.
Ainsi, je pouvais continuer à m’occuper de Nathalie, l’allaiter pendant les six premiers mois, me réjouir de chacun de ses sourires, de ses premières paroles, suivre avec délice et ravissement ses progrès et travailler à la maison. Elle était tout mon bonheur, j’oubliais tout le reste.
Rapidement, je me suis constituée une clientèle dans le village de Tourettes-sur-Loup où nous habitions à ce moment-là.
J’avais gardé des connaissances partout où nous avions résidé, qui sont devenues mes clientes ainsi que mes agents de publicité par leur bouche-à-oreille. J’ai remboursé «Mimi» au plus vite, sous les trois mois. Plus tard, j’ai confectionné toute la garde-robe de ma Titi, jusqu'à celle du poupon et la mienne, afin de ne pas dépenser l’argent superflu que je n’avais pas ! Je gardais précieusement mes économies pour bien nourrir mon enfant.
A quatre ans, elle participait à la fête de la Violette, à Tourettes. Je lui confectionnais une belle parure avec le tissu de la robe de ma communion. Elle était adorable.
En 1972, mon mari avait répondu à une petite annonce pour un poste dans un grand club de vacances à Grasse. A sa demande, je l’ai accompagné à l’entretien d’embauche.
Après l’avoir interrogé, les recruteurs m’ont demandé :
- Et vous, Madame, que faites-vous? Avez-vous une expérience professionnelle?
Au final, c’est moi qu’ils ont retenue comme gérante du Club House des Bois Murés. Mon mari devait m’aider, mais n’était pas rémunéré. A nous de faire fructifier ce commerce pour gagner plus. C’était un endroit idéal à quatre kilomètres en-dehors de la ville, dans la forêt, avec chevaux, courts de tennis, piscine et son maître-nageur.
De suite, j’ai fait apprendre la natation à mon bout de chou de Nathalie qui, à cinq ans, n’avait pas sa langue dans sa poche. Il est vrai que je lui ai toujours parlé comme à une grande.
Les clients étaient sympathiques, toujours détendus, la blague au bord des lèvres. Les rires et la bonne humeur étaient au rendez-vous puisqu’ils étaient en vacances.
Le soir après le dîner, ils aimaient danser, surtout le slow. J’avais même fait venir un célèbre chanteur et son groupe de chanteurs-danseurs-musiciens avec leur gros bus du Big Bazar, pour une escale aux Bois Murés, lors de leur tournée à Grasse.
Les deux artistes qui attendaient leur première fille ont dormi chez moi tandis que la troupe entière logeait chez les habitants des Bois Murés qui étaient ravis.
Bref, c’étaient les vacances à l’année et j’aimais cela tout en travaillant fort.
Pour satisfaire ma clientèle, je confectionnais moi-même des pâtés campagnards que je cuisinais au four dans des terrines en terre. Cela générait une odeur tellement attirante que les clients me demandaient sans cesse mon pâté en entrée! Je leur mettais carrément la terrine sur la table avec des crudités, pour leur plus grand plaisir.
Lorsqu’ils repartaient chez eux, ils m’en achetaient d’autres à emporter.
Les clients étaient contents et moi aussi.
Cela faisait neuf mois que nous travaillions dans le même endroit. J’espérais que cette fois, mon mari donnerait satisfaction aux patrons car je désirais vraiment y rester.
Mais un soir alors qu’il avait un peu trop bu avec les clients, il devint agressif. Je lui demandais gentiment de freiner sur la boisson, mais au contraire, il est devenu furieux, laissant déborder sa haine, une folie que je ne lui connaissais pas, alimentée par la jalousie de ne pas être le patron et de ne pas faire ce qu’il voulait. Ce soir-là, il a saboté toute notre installation musicale avec un grand couteau de cuisine. J’ai eu très peur pour ma fille.
