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La plus haute sainteté est possible dans le mariage ! Comment, concrètement,avancer sur ce chemin ?Ce livre propose une véritable feuille de route à partir de l’histoire de nombreux couples, connus ou moinsconnus : Louis et Zélie Martin, Baudouin et Fabiola de Belgique, Félix et Élisabeth Leseur, Raoul et Madeleine Follereau, Frédéric et Amélie Ozanam...En s’appuyant sur des épisodes de leur vie et sur leurs écrits, Pascal Ide invite les époux à vivre, à leur exemple, l’amour dans toutes ses dimensions : l’amour de Dieu,l’amour des autres, l’amour dans les épreuves... et surtout l’amour conjugal ! Car les saints couples sont avant tout des couples amoureux. À PROPOS DE L'AUTEUR Monseigneur Pascal Ide est prêtre du diocèse de Paris depuis 1990 et membre de la communauté de l'Emmanuel. Actuellement, il est chef du service des Universités catholiques à la Congrégation pour l'Éducation catholique. Il est docteur en médecine, en philosophie et en théologie.
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Seitenzahl: 324
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Pascal IDE
Sacrés couples !
Vivre la sainteté dans le mariage
Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2021
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-895-4
Dépôt légal : 2e trimestre 2021
Bienheureux ceux qui aiment. Le Seigneur les bénira1.
Les saints sont les vrais porteurs de lumière dans l’histoire, parce qu’ils sont des hommes et des femmes de foi, d’espérance et d’amour2.
Pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux les foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n’ont pas besoin d’exhorter ; ils n’ont qu’à exister ; leur existence est un appel3.
1. Raoul FOLLEREAU, Le Livre d’amour, Paris, Association française des fondations Raoul Follereau, 1972, p. 9.
2. BENOÎT XVI, Lettre encyclique Deus caritas est sur l’amour chrétien, 25 décembre 2005, n° 40.
3. Henri BERGSON, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1932, p. 28.
Ce livre est d’abord né d’une demande : une conférence faite le 4 février 2020 dans le cadre des « Mardi théologique », organisés par la paroisse Saint-François-Xavier, où je suis vicaire. Pour la préparer, j’ai lu un certain nombre de biographies de couples, canonisés ou canonisables. En découvrant leurs vies, je fus progressivement frappé par des points communs qui sont devenus la structure de l’exposé. Or, si les biographies de « saints » couples ou de « saintes » familles (je reviendrai sur ces guillemets) commencent aujourd’hui, heureusement, à se multiplier4, il n’existe pas, semble-t-il, d’ouvrages qui, de manière transversale, cherchent à en repérer les traits saillants et les proposer ainsi en exemple.
Exemple, le terme est lâché ! Et derrière lui : imitation. Mais l’imitation ne rime-t-elle pas avec aliénation ? Chacun est unique ! De plus, n’imitez pas les saints, vous allez imiter leurs défauts – met en garde saint Jean de la Croix. Enfin, imiter, c’est changer l’extérieur, alors que devenir saint est une métamorphose intérieure.
Essayons de formuler l’intuition morale et spirituelle qui sous-tend ce livre. Depuis l’origine, l’éthique a emprunté deux grandes voies : le devoir et la vertu. Le devoir prescrit, par exemple : « Tu ne voleras pas. » La vertu forme, ici en apprenant la probité. Ces deux chemins se sont opposés. En fait, ils sont appelés à se conjuguer. Dans le discours sur la montagne (Mt 5-7), Jésus insère dans l’énoncé des nouveaux commandements un certain nombre de pratiques vertueuses. De même, le Catéchisme de l’Église catholique tresse ensemble les deux voies. Sa morale particulière5 est structurée par les dix commandements au sein desquels elle multiplie les appels à la vertu : justice, chasteté, etc.
Mais, si riches soient-elles, ces deux voies présentent aussi leurs limites. Emprunter le seul chemin de la loi (« Il faut », « Tu dois ») peut conduire au découragement face à son idéal trop élevé ou au pharisaïsme quand il est atteint. Emprunter le seul chemin de la vertu peut conduire à un essoufflement face à sa trop lente acquisition. Suffit-il alors de compléter un chemin par l’autre ? Mais ne risque-t-on pas plutôt d’additionner les difficultés ?
Un troisième chemin, lui aussi complémentaire des deux autres, peut et doit être emprunté : celui de l’imitation. C’est en effet une voie naturelle (elle se fonde sur de nombreux processus psychologiques, que les sciences de l’éducation ou les neurosciences commencent à déchiffrer6), dynamisante (qui, en lisant la vie d’un saint, n’a ressenti un jour le désir de mettre ses pas dans les siens ?) et plus aimante (le ressort de l’imitation, ultimement, est l’amour).
Mais, dira-t-on, le Christ qui nous invite à le suivre (Mt 9, 22 ; 17, 24) et à l’imiter (Jn 13, 15), ne suffit-il pas ? Pourquoi se mettre à l’école des saints ? Car ils nous sont proches, comme des frères aînés. Si l’Évangile est la partition notée, les saints sont la partition jouée.
Bien évidemment, à l’instar des deux autres chemins, cette voie présente aussi ses limites. D’où l’intérêt d’arpenter de concert les trois chemins de la loi, de la vertu et de l’imitation, que ce soit dans l’éducation des enfants ou la formation permanente que devrait être notre vie. D’où l’importance de proposer de suivre avant tout un exemple d’humilité, de foi, d’espérance et de charité, ainsi que le disait Benoît XVI dans la phrase que nous avons choisi de mettre en exergue.
En fait, la peur suscitée par l’imitation des saints est double : celle, générale, de l’imitation dont nous venons de parler ; celle, plus particulière, concernant les saints à imiter. En effet, ceux-ci ne sont-ils pas plus admirables qu’imitables ? Notre crainte est secrètement minée par trois idées reçues : un saint couple est un couple austère, voire ascétique, qui vit comme frère et sœur ou qui aime tellement le bon Dieu qu’il n’a plus besoin de l’amour humain ; un saint couple est un couple traversé par d’effroyables épreuves, épreuves qui lui valent de mériter la sainteté ; un saint couple remporte la médaille d’or soit en matière de vie mystique (il prie toute la journée), soit en matière de vie apostolique (il ne cesse de se dévouer pour autrui, les plus défavorisés, jusqu’à fonder une œuvre planétaire), bref, il vit une charité héroïque.
Bien entendu, nous allons rencontrer des couples mystiques ou plus ascétiques. Bien entendu aussi, ils ont parfois vécu de grandes souffrances. Mais il s’agit aussi, et même d’abord, de couples amoureux. Ce fut pour moi l’une des découvertes les plus réjouissantes. Voilà pourquoi je consacrerai à cet amour conjugal pas moins de la moitié du livre (les trois premiers chapitres).
Ajoutons une évidence qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler : on ne naît pas saint, on le devient ! Fini les hagiographies où l’on s’extasie sur le futur saint qui, nourrisson, refusait le sein de sa nourrice le vendredi ! Dans les exemples que nous rencontrerons, certains époux sont des convertis, dans leurs mœurs ou dans leurs convictions (mais ce n’est pas une exclusivité masculine !). C’est ainsi que le bienheureux Franz Jägerstätter7 avait une réputation de bagarreur et eut un enfant hors mariage avec une autre femme que son épouse ; Cyprien Rugamba a maintes fois trompé son épouse avant sa conversion ; Félix Leseur, quant à lui, était un athée non seulement convaincu comme Cyprien, mais militant…
La conférence donnée à la paroisse s’intitulait initialement : Saintes familles. Si le jeu de mots m’enchantait, il s’est vite avéré que la seule vie du couple était un sujet à part entière. De même, en rédigeant l’ouvrage, je me suis rendu compte que, s’il fallait aborder le sujet immense de la famille et donc de l’éducation, j’écrirais un deuxième livre. D’ailleurs, l’amour conjugal n’est-il pas la source de l’amour parental ? J’ai donc choisi de ne traiter que le premier thème.
J’avais aussi à décider entre deux sortes de saints époux : les canonisés (ou assimilés) ; les canonisables, c’est-à-dire les couples vertueusement exemplaires, mais pas (encore !) reconnus par l’Église. « J’ai tout choisi8. » Aussi, pour signaler le sens élargi que je donne au terme « sainteté », j’ai décidé d’écrire l’adjectif « saint » entre guillemets. L’annexe I précisera les critères et montrera aussi la variété de ces couples. Ne pouvant multiplier les exemples, je me suis surtout centré sur six d’entre eux. Si certains couples vous sont moins familiers, l’annexe II les présente brièvement.
Enfin, nombreux sont les points communs dans la vie de ces couples. Quatre m’ont sauté aux yeux. D’autres se seraient certainement imposés à d’autres lecteurs. C’est donc là une dernière option, qui décide du plan de l’ouvrage. Sans surprise, il vrille tout entier autour de l’amour :
1. l’amour entre les époux (chap. 1 à 3) ;
2. l’amour des époux pour Dieu (chap. 4) ;
3. la compassion pour les plus déshérités (chap. 5) ;
4. l’amour à travers les épreuves (chap. 6 et 7).
4. Cf. la bibliographie au terme du livre. Pour ce qui concerne les exemples de « saints couples », nous avons réduit les références dans les notes au minimum, renvoyant, pour les titres complets, à cette bibliographie.
5. Cf. Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame, 1992, troisième partie (« La vie dans le Christ »), deuxième section (« Les dix commandements »).
6. Cf., par exemple, la pédagogie Montessori que Céline ALVAREZ croise avec les neurosciences (Les Lois naturelles de l’éducation, Paris, Les Arènes, 2016). Cf. site pascalide.fr : « Les lois de l’éducation selon Céline Alvarez ».
7. Le réalisateur Terrence MALICK lui a consacré un superbe film : Une vie cachée (2019). Cf. la critique sur pascalide.fr
8. « Je choisis tout » (SAINTE THÉRÈSE DE L’ENFANT-JÉSUS ET DE LA SAINTE-FACE, Ms A, 10 r°, dans Œuvres complètes. Textes et dernières paroles, éd. Conrad de Meester, Paris, Éd. du Cerf/DDB, 1992, p. 84-85).
Nous l’avons dit en introduction, ces « saints » époux sont très amoureux l’un de l’autre. Si le français (comme l’allemand) dispose d’un seul mot, « amour », le grec, qui est la langue du Nouveau Testament et de certains écrits, dits deutérocanoniques, de l’Ancien Testament, en emploie quatre9 : éros, qui est le désir, l’élan jusqu’à l’extase ; philia, que l’on traduit usuellement par « amitié », qui est l’amour réciproque ; agapè, qui est, proprement, la charité, c’est-à-dire l’amour qu’est Dieu. S’ajoute un quatrième terme, moins connu, storgè, qui concerne davantage l’amour des parents pour leurs enfants. Comme nous nous centrons sur l’amour conjugal, nous ne considérerons que les trois premières formes d’amour que conjuguent les « saints » couples. Nous consacrerons à chacune un chapitre à part entière.
Loin de réserver leurs élans d’amour à Dieu ou aux plus démunis, ces « saints » époux sont donc profondément amoureux (1). Cet éros – qui ne se réduit pas à l’attrait sexuel – se caractérise par son intensité qui se communique partout et toujours (2 et 3), son besoin pressant, sa nécessité qui, paradoxalement, laisse libre (4 et 5), son incarnation esthétique (6 et 7) et son énergie qui se concentre dans des symboles (8 et 9).
Comme dans chaque chapitre, nous commençons par quelques exemples sans chercher à être exhaustif.
Frédéric et Amélie10
Frédéric et Amélie Ozanam
Frédéric Ozanam (1813-1853), pas plus qu’Amélie Soulacroix (1824-1894), n’envisageaient de se marier. Mais leur rencontre dépasse le simple mariage de raison. Ils vivent un amour passionné. « Ni moi sans toi, ni toi sans moi », se promettent-ils. Durant leurs sept mois de fiançailles où ils se trouvent séparés – une éternité pour l’époque, en 1840 –, ils s’écrivent énormément, habitude qu’ils garderont toute leur vie. […]
« Qu’elle soit bénie […] cette correspondance qui nous a fait connaître l’un à l’autre, écrit Amélie à son bien-aimé […]. Venez sans crainte, je crois par moments que je vous entends arriver et mon cœur bat si fort qu’il semble qu’il va éclater. » Le fondateur de la Société Saint-Vincent-de-Paul va se transformer au contact de sa femme, trouvant dans le mariage une véritable vocation.
Le 23 de chaque mois, en souvenir de leurs noces, il offre des fleurs à Amélie et l’associe à son œuvre en tout, ne cessant d’écrire « ma femme et moi ». Leur amour mutuel les ouvre à une charité toujours plus large, dépassant le cadre de la famille qu’ils forment avec leur fille unique Marie. Leur foyer rayonne auprès des pauvres1.
Voici comment, dans une lettre, Frédéric Ozanam dit toute la folie de son amour pour son épouse : « Il est dit que je serai toujours le plus fou des deux, et je ne m’en repens pas. » Le futur bienheureux s’explique : « Je n’ai pas rougi de t’écrire deux fois le soir même11 ! » Paroles de jeune amoureux transi, aveuglé par sa passion ? Cela fait déjà plus de neuf ans qu’il est marié à Amélie !
Et en voici un autre exemple : « Ce printemps éternel qu’il a mis dans nos cœurs12. » Cet alexandrin a jailli la veille de Pâques 1851, donc après une dizaine d’années de mariage ! Cette fraîcheur de l’amour n’a jamais cessé entre les deux époux.
Louis et Zélie
Même si – nous le raconterons plus bas – l’amour entre les époux Martin semble mal commencer, même s’ils paraissent ensuite nourrir une amitié mutuelle plutôt qu’une véritable passion, ne nous trompons pas : leur attachement est profond, tendre, affectueux. En voici quelques exemples.
Quand elle parle de son époux dans une lettre, Zélie ne dit pas sèchement « Louis », mais toujours « mon bon Louis ». Cette attitude spontanée en dit long sur la manière dont elle l’appelait dans la vie quotidienne.
Louis et Zélie Martin
On n’a plus besoin de présenter les parents de la « petite Thérèse » ! Rappelons simplement que Louis Martin (1823-1894), natif de Bordeaux, apprend le métier d’horloger. Attiré par la vie monastique, il demande à entrer au monastère du Grand-Saint-Bernard ; mais sa candidature est refusée car il ignore le latin. Il retourne alors à Paris, puis à Alençon où, passant sur le pont de Sarthe, il rencontre Azélie-Marie, dite « Zélie », Guérin (1831-1877). Celle-ci songe aussi à la vie religieuse, précisément à entrer à l’Hôtel-Dieu d’Alençon, mais la supérieure l’en dissuade aussi. Elle devient dentellière et se révèle particulièrement douée pour le point d’Alençon. Ils se marient le 12 juillet 1858 à l’église Notre-Dame d’Alençon. Il a 35 ans, elle en a 27.
Zélie et Louis assistent chaque matin à la messe de 5 h 30, prient individuellement et en famille, jeûnent, respectent le repos du dimanche, visitent les vieillards seuls, les malades, les mourants, voire accueillent un vagabond à leur table et font les démarches pour le faire accepter à l’hospice d’Alençon. De leurs neuf enfants, quatre meurent en bas âge. Leurs cinq filles deviendront toutes religieuses : quatre, Marie, Pauline, Céline et Thérèse entrent au Carmel de Lisieux et l’une, Léonie, chez les Visitandines de Caen ; elle a d’ailleurs été déclarée servante de Dieu en janvier 2015. En août 1877, Zélie meurt d’un cancer du sein alors que la future sainte Thérèse n’a que 4 ans et 8 mois. M. Martin décide alors de s’installer avec ses filles à Lisieux dans la maison des Buissonnets.
À une époque où les mariages de raison priment les mariages d’amour, les mots employés dans les lettres sont loin d’être des formules toutes faites. Par exemple : « Ta femme qui t’aime plus que sa vie13. »
Un jour, Zélie avoue là encore spontanément à une de ses correspondantes : « C’est un saint homme que mon mari, j’en désire un pareil à toutes les femmes14. »
C’est peut-être la manière dont Zélie vit l’éloignement de Louis (presque toujours pour des raisons professionnelles) qui révèle le mieux son amour. Elle ressent un manque immense. « J’ai reçu ce matin ta lettre que j’attendais avec grande impatience », écrit-elle à Louis qui a dû s’absenter à Paris pour un voyage d’affaires. Et un peu plus loin : « Je t’embrasse de tout mon cœur, je suis si heureuse aujourd’hui à la pensée de te revoir que je ne puis travailler15. » Attitude régressive, suspectera le psychologue. Ce serait oublier combien Zélie est une femme de tête, qui mène ses affaires en véritable chef d’entreprise (elle n’avait pas moins de vingt personnes sous ses ordres à Alençon).
En août 1873, Zélie part pour se détendre à Trouville avec ses plus petites filles. Mais, alors que « les enfants sont ravies », elle peine à être heureuse loin de « [s]on cher Louis ». Voici ce qu’elle lui écrit :
Mais moi, je suis dure à la détente ! Rien de tout cela ne m’intéresse ! Je suis absolument comme les poissons que tu tires hors de l’eau ; ils ne sont plus dans leur élément, il faut qu’ils périssent ! Cela me ferait le même effet si mon séjour devait se prolonger beaucoup. Je me sens mal à l’aise, je ne suis point dans mon assiette, ce qui influe sur le physique et j’en suis presque malade. Cependant, je me raisonne et tâche de prendre le dessus ; je te suis en esprit toute la journée ; je me dis : « Il fait telle chose en ce moment. »
Il me tarde bien d’être auprès de toi, mon cher Louis ; je t’aime de tout mon cœur, et je sens encore redoubler mon affection par la privation que j’éprouve de ta présence ; il me serait impossible de vivre éloignée de toi. […] Nous revenons mercredi soir, à sept heures et demie. Que cela me paraît long ! […]
Je t’embrasse comme je t’aime16.
Quel touchant élan du cœur, après quinze années de mariage ! Nous sommes bien éloignés de la représentation encore trop usuelle d’un amour qui se serait refroidi avec le temps pour se muer en simple complicité. Les derniers mots que Zélie écrira à Louis ne sont-ils pas : « Toute à toi17 » ?
Ces témoignages proviennent de Zélie, qui a toujours nourri une abondante correspondance avec toute sa famille. Pourtant, Louis, qui n’aime guère écrire, n’est pas en reste. Alors qu’il est en voyage d’affaires à Paris pour une question concernant le point d’Alençon, voici ce qu’il écrit à son épouse :
Chère Amie,
Je ne pourrai arriver à Alençon que lundi ; le temps me paraît long, il me tarde d’être près de toi.
Inutile de te dire que ta lettre m’a fait grand plaisir, sauf d’y voir que tu te fatiguais beaucoup trop. Ainsi, je te recommande bien le calme et la modération, dans le travail surtout. J’ai quelques commandes de la Compagnie Lyonnaise ; encore une fois, ne te tourmente pas tant, nous arriverons, Dieu aidant, à faire une bonne petite maison.
J’ai eu le bonheur de communier à Notre-Dame des Victoires, qui est comme un petit paradis terrestre. J’ai aussi fait brûler un cierge à l’intention de toute la famille.
Je vous embrasse tous de cœur, en attendant le bonheur de vous être réuni. J’espère que Marie et Pauline sont bien sages !
Ton mari et vrai ami, qui t’aime pour la vie18.
Luigi et Maria
Fiancés, Maria et Luigi s’expriment leur amour, comme on le faisait si souvent à l’époque : par la correspondance19.
Un exemple entre mille : « Je t’aime tellement, tellement20 », écrit Maria à Luigi. L’audace de leur formulation est telle que, par un réflexe de pudeur, les époux passent spontanément à l’anglais : « Kiss me… one million of kiss » ; « I take your hands and put them on my face, on my heart, on my mouth and I kiss them a million of times21 » (« Je prends tes mains et je les pose sur mon visage, sur mon cœur, sur ma bouche et je les embrasse un million de fois »).
Luigi et Maria Beltrame Quattrocchi
Luigi Beltrame Quattrocchi (1880-1951) et Maria Corsini (1884-1965) sont le premier couple non martyr à être béatifié ensemble en 2001. Ils ont mené « une vie ordinaire vécue de façon extraordinaire », dira d’eux le pape Jean-Paul II lors de leur béatification.
Luigi est né à Catane en Sicile, poursuit des études à la faculté de jurisprudence à la Sapienza, soutient une thèse et devient avocat. C’est à Rome qu’il rencontre Maria Corsini : née à Florence, elle y est venue pour faire des études de commerce. Ils se marient le 25 novembre 1905 à la basilique Sainte-Marie-Majeure.
Les époux Quattrocchi font des trois vertus théologales les maîtres mots de leur existence qui est rythmée par la prière : « La journée commençait ainsi, explique Maria : messe et communion ensemble. Sortis de l’église, il [Luigi] me disait bonjour comme si la journée ne commençait que maintenant. » Chaque soir, ils récitent le chapelet. Tous les mois, ils suivent une retraite ensemble à la Basilique Saint-Paul-Hors-les-Murs. Cette intense vie de prière s’accompagne aussi d’une riche vie culturelle et artistique, et d’une belle générosité : leur maison est ouverte à tous.
Les deux époux sont engagés. Maria fait le catéchisme dans sa paroisse, participe à de nombreux mouvements d’action catholique, pendant la Guerre, s’engage volontairement comme infirmière de la Croix-Rouge, puis, pendant la Guerre d’Éthiopie, se spécialise dans les maladies tropicales afin de soigner les malades. Outre sa vie de famille et son travail où il témoigne de sa foi, Luigi travaille avec l’association scoute naissante l’ASCI et en devient conseiller général. Lors de la montée du fascisme, il refuse d’y adhérer et cache des Juifs et d’autres personnes poursuivies par le régime. Après la guerre, alors que son refus du fascisme avait stoppé son avancement professionnel, il est nommé vice-avocat général de l’État Italien.
De leurs quatre enfants, l’aîné, Filippo, devient prêtre à Rome, la deuxième, Stefania, moniale bénédictine à Milan, le troisième, Caesare, moine, chez les Bénédictins, puis chez les Trappistes, enfin, la quatrième, Enrichetta – née en bonne santé après une grossesse difficile, alors que les médecins préconisent l’avortement et que les parents le refusent –, laïque consacrée.
Dans leurs échanges épistolaires, Maria et Luigi n’en restent donc pas au langage verbal, mais font volontiers appel aux gestes, d’une manière aussi concrète que pudique. Par exemple, les fiancés échangent un baiser en envoyant un portrait. L’un des deux embrasse la feuille ou l’image en un point précis et le signale à l’aimé pour que celui-ci puisse, à son tour, « embrasser encore et encore ». Gino (Luigi) : « I have put a kiss so warm as my love : the thought that you shall take it with your adored lips give me a moment of happiness22 »(« J’y ai mis un baiser chaud comme mon amour : la pensée que tu le recevras avec tes lèvres adorées me donne un moment de bonheur »). Maria : « I kissed that flower I keep always with me, and I seemed to kiss your own lips, so great a passion I put in it23 » (« J’ai embrassé cette fleur que je porte toujours avec moi et il m’a semblé que j’embrassais tes lèvres, tellement j’y ai mis de passion ») ; « Here I put my most ardent kiss for you24 »(« J’ai mis là mon baiser le plus ardent pour toi »).
Loin de s’arrêter aux fiançailles, ces manifestations si incarnées se sont poursuivies après le mariage et même après la venue des enfants : « Les enfants [Quattrocchi] attestent que les époux se donnent parfois un baiser (non érotique), échangent devant eux quelques signes d’affection, mais toujours avec cette discrétion qui empêche toute supposition déplacée25. »
Baudouin et Fabiola
Jusqu’à maintenant, les couples que nous avons présentés se sont rencontrés par hasard26, sont tombés amoureux l’un de l’autre et se sont épousés. Tel ne semble pas être le cas du roi des Belges, Baudouin (1930-1993), et de la future reine, Fabiola de Mora y Aragón (1928-2014). Leur mariage n’est-il pas plus de raison que de passion ? Si leur rencontre est un véritable roman, elle ne semble rien avoir d’une romance. Racontons-la dans le détail, tant elle est riche de sens, avant de répondre à l’objection.
Depuis quelques années, les Belges, qui aiment leur jeune roi, sont inquiets de le voir demeurer célibataire, malgré toutes les promesses de mariage qu’on lui attribue régulièrement. Sa piété conduit même certains journalistes à s’imaginer qu’il va devenir trappiste ou bénédictin. Baudouin connaît ces craintes et ces rumeurs. Il prend alors une décision qui va faire basculer sa vie.
Nous sommes en 1959. Alors qu’il a déjà 29 ans (l’on se mariait bien plus tôt à l’époque !), le roi demande au cardinal Suenens (1904-1996) de venir le voir au Palais royal de Bruxelles, à Laeken27. Pendant les deux heures de dialogue à bâtons rompus qu’il a avec son souverain, le primat de Belgique comprend combien il souffre de la solitude, de ses responsabilités écrasantes, de l’acharnement indiscret des journalistes et du reproche adressé à sa permanente tristesse. Le lendemain, le cardinal lui écrit : « Je voudrais tant pouvoir vous aider un peu à répondre à l’appel de votre vocation magnifique, au rêve de Dieu sur vous. Car Dieu a un rêve qu’il veut réaliser en vous, avec vous, à travers vous. » Si Baudouin ne comprend pas tout de suite, du moins saisit-il que le mariage peut être une voie de sainteté. Il revoit le cardinal Suenens quelques semaines plus tard. Celui-ci lui parle de Lourdes et l’invite à s’y rendre. Alors, Baudouin, stupéfait, lui répond qu’il en revient et qu’il a prié à la grotte pour son « problème de mariage ». Enhardi par cette étonnante coïncidence, l’archevêque de Malines-Bruxelles révèle à son tour à Baudouin que Lourdes est devenu pour lui un lieu de très grande importance depuis qu’il a rencontré sœur Veronica O’Brien (1905-1998). Il parle alors avec enthousiasme de cette religieuse irlandaise qui, en lui faisant découvrir le Renouveau dans l’Esprit, a changé profondément sa vie28. Sa joie est si communicative que Baudouin lui adresse une demande : « Je voudrais bien à mon tour rencontrer cette Veronica. » Rien de plus simple : le cardinal donne au roi son adresse et son numéro de téléphone. Séance tenante, le roi Baudouin l’appelle.
La première fois que Veronica est arrivée au palais de Laeken, elle s’est perdue ! En effet, elle ne sait pas lire une carte routière : elle se trompe de direction, fait quelques demi-tours périlleux sur la route et s’engouffre par une porte grillagée interdite au public. Alors qu’elle se confond en excuses pour son retard, le roi la met tout de suite à l’aise. Ils ne parleront pas moins de cinq heures ! Avec grande simplicité, Baudouin explique son désarroi : il désire véritablement se marier, mais ne connaît personne correspondant à son désir, notamment personne qui partage ses grandes aspirations spirituelles. Le lendemain, Veronica lui envoie le Traité de la vraie dévotion de saint Louis-Marie Grignion de Montfort ainsi qu’une lettre, où elle écrit : « Marie est immensément plus intéressée à votre avenir que vous-même pourriez l’être. Elle prendra le plein contrôle de tous les pas qui vous conduiront à la rencontre de celle avec laquelle vous aimerez et servirez le mieux le Seigneur29. »
Lorsque leurs conversations s’approfondissent, Veronica demande à Baudouin de noter ses méditations dans un cahier. Malgré ses réticences30, le roi y consentira – ce qui nous permet aujourd’hui de savoir comment il a vécu intérieurement, mieux, spirituellement, ce chemin. Dans une rencontre ultérieure, Veronica dit avoir longuement prié et discerné que c’est en Espagne qu’il trouvera son épouse : sa double tradition chrétienne et monarchique l’atteste. Le roi répond qu’il y a déjà pensé, mais qu’il ne sait pas comment faire. Quelques jours plus tard, Veronica lui dit que, toujours mue par une inspiration intérieure, elle est convaincue que c’est à elle de se rendre en Espagne afin d’y trouver la future reine des Belges ! Baudouin lui donne carte blanche. Veronica s’envole pour Madrid avec, pour tout viatique, une lettre de recommandation pour le nonce apostolique, Ildebrando Antoniutti. Veronica, quant à elle, est toujours l’instrument de Dieu, ainsi qu’elle recommande au roi de l’être, dans la missive qu’elle lui envoie avant de partir, le 15 avril 1960 : « Je suis au service d’un enfant très aimé de Dieu, qui est aussi l’enfant de Marie, destiné à faire de grandes choses pour l’Église et pour les âmes, s’il se laisse conduire lui-même par l’Esprit Saint31. »
Suit un enchaînement de cinq rencontres providentielles : le nonce ne comprend pas ce que veut Veronica (qui ne lui dévoile pas la raison de sa présence), mais il lui donne le nom d’un diplomate très introduit dans les milieux aristocratiques de la capitale. Le diplomate ne comprend guère plus, mais il communique à la religieuse irlandaise le nom d’une autre sœur qui dirige une importante école féminine fréquentée par les milieux de la haute société madrilène. Veronica rencontre la directrice qui ne sait pas qui lui conseiller, mais pense à une de ses anciennes élèves. À son tour, celle-ci se déclare incompétente. Mais, souhaitant ne pas décevoir sa visiteuse, elle réfléchit longuement et finit par lui dire : « Je connais une femme remarquable, très chrétienne, qui connaît bien les milieux de votre enquête. » Elle prend alors un papier et, avec l’adresse et le numéro de téléphone, elle inscrit un nom : « Fabiola de Mora y Aragón »…
Aussitôt, Veronica téléphone à ladite personne. Celle-ci peut la recevoir dès le lendemain. La religieuse s’y rend avec la directrice. Elle raconte sa visite dans un courrier au roi afin de lui donner ses impressions. Par prudence, elle pseudonymise Fabiola en « Avila ». Laissons-lui la parole, d’autant qu’elle la décrit avec une précision toute féminine :
Après avoir beaucoup prié et avoir récité le chapelet, nous partions (la Supérieure et moi) vers Avila. Appartement très moderne, très joli, fraîchement arrangé, tableaux magnifiques qui valent des millions. Une charmante petite domestique dit qu’Avila a été retardée, mais arrivera. La porte s’ouvre, Avila s’avance et ce fut une bouffée d’air frais. Grande, mince, bien bâtie, visage good looking and striking, pétillante de vie, d’intelligence, d’entrain, de droiture, de clarté. Visage ovale, cheveux touffus châtain clair, beau front. Bouche peinte, généreuse, assez grande.
À la même seconde quelque chose en moi me dit : « C’est elle ! » Mais le bon sens disait : « Non c’est impossible en raison de l’âge. » [Fabiola est de deux ans l’aînée de Baudouin, donc a 32 ans.] Et puis, était-elle encore libre ? C’était peu probable. Et pourtant une partie profonde de moi-même était convaincue que j’étais devant l’élue de la très sainte Vierge, devant celle qu’Elle avait elle-même longuement préparée. La conversation s’engage. Tout de suite, c’est l’entente cordiale. Chaque mot trouve en moi une résonance et confirme « la certitude ».
Avila raconte sa vie, comme un exemple typique pour comprendre la mentalité de son milieu. Elle s’occupe de malades et de pauvres, a pris un diplôme de Croix-Rouge. Elle parle de ses malades avec tendresse, tout en avouant sa crainte d’assister à des opérations… Elle-même, comme ses amies, dit-elle, n’ont qu’un but : se perfectionner pour leur mari afin de pouvoir donner à Dieu et à l’Espagne des enfants dignes de Dieu et du pays. Avila répétait sans cesse que ses amies valaient mille fois mieux qu’elle, et qu’elle avait hâte que je les rencontre.
Elle parle de sa famille, spécialement de son père qui est mort, dit-elle, le sourire aux lèvres, avec ce mot plaisant d’adieu : « Tous mes bagages sont prêts. » Elle parle encore de ses sports favoris. Après quoi on s’installe, autour d’une table abondante, pour le thé ; elle s’excuse de l’abondance, croyant qu’elle allait recevoir tout un groupe de pensionnaires anglaises de quinze ans. Elle avait mal compris au téléphone de quoi il s’agissait… et encore moins de quoi !
Elle raconte qu’elle a refusé le mariage avec un jeune diplomate en partance pour Washington « parce que ma vie s’est enracinée ici ». Osant toutes les questions, je lui demande : « Comment se fait-il que vous ayez évité le mariage jusqu’ici ? » Réponse : « Que voulez-vous ; je ne suis jamais tombée amoureuse jusqu’à présent. J’ai mis ma vie entre les mains de Dieu, je m’abandonne à Lui, peut-être que Lui me prépare quelque chose. » […] C’était bouleversant, car je savais avec certitude ce que Dieu lui préparait.
La lettre continue, pleine de suspense et de rebondissement toujours aussi romanesque. Mais arrêtons-la, d’autant que nous connaissons le dénouement, pour affronter l’objection. Certes, les circonstances de ce mariage semblent providentiellement guidées. Mais l’agapè, l’amour divin, n’a-t-il pas empoisonné l’éros, la passion amoureuse32 ?
Baudouin et Fabiola ont-ils véritablement oublié d’inviter l’amour ? Une première rencontre entre les futurs souverains a lieu en Belgique, chez Veronica, rue de Suisse. Mais nous n’en avons nulle relation, ni par les intéressés, ni par les médiateurs (la religieuse ou le cardinal). Arrive une deuxième rencontre, à Lourdes, début juillet 1960. De celle-ci, nous connaissons le détail, puisque Baudouin raconte le rendez-vous dans une lettre au cardinal Suenens. Or, il ne narre rien de moins que l’éveil de l’amour dans le cœur d’un homme. Veronica accompagne Fabiola qui vient de Madrid dans son Aronde et Baudouin de Bruxelles avec un ami très proche, Paul :
Il est 19 heures lorsque l’Aronde verte apparaît. Après présentation rapide, nous nous engouffrons dans un petit chemin désert, à deux, et pendant près de trois heures, nous ferons le point de la situation en nous racontant tout ce qui s’était passé et pensé depuis la rue de Suisse. Le contact avait été de nouveau immédiat et merveilleux et la confiance réciproque : en quelques minutes, l’amitié dans les deux sens avait déjà grandi et nous comptions tous les deux sur Notre-Dame de Lourdes pour faire en sorte que nous puissions dire oui l’un à l’autre avant la fin du séjour qui était fixé au 10. Après un dîner à quatre dans un charmant restaurant, nous sommes allés à la Grotte. Après y avoir prié, nous avons marché sur l’esplanade le long du Gave jusque très tard dans la nuit. C’était vraiment le prolongement de la conversation de la rue de Suisse en nous étudiant l’un et l’autre de l’intérieur. J’aimais chacune de ses remarques et de ses réactions : de plus en plus, j’avais la conviction que Fabiola avait depuis toujours été choisie par la Très Sainte Vierge pour devenir ma femme, et je m’en sentais infiniment reconnaissant à Elle et à son si cher instrument Veronica. […]
Souvent Fabiola me posait des questions et je me rendais compte que c’était à chaque fois un test, car la réponse qui allait souvent de soi l’intéressait moins que la manière de répondre ; elle est très réfléchie et perspicace ; je l’aime de plus en plus.
Ce qui me plaît de plus en plus en elle, c’est son humilité, sa confiance en la Très Sainte Vierge et sa transparence33.
Nous sommes désormais à même de répondre à l’objection concernant le sentiment amoureux (l’éros). L’expérience permet de distinguer deux sortes de sentiment, ascendant ou descendant. Le premier naît d’en bas, c’est-à-dire des attraits sensibles (beauté, charme, désirabilité, etc.), et le second d’en haut, c’est-à-dire des valeurs éthiques, culturelles, spirituelles. L’on pourrait aussi les distinguer d’une autre manière. Dans le sentiment ascendant, l’inclination est première : d’emblée, l’homme et la femme sont attirés par ce qui est plus sensible ou apparent chez l’autre ; et c’est progressivement qu’ils sont conduits à découvrir ce qui, peut-être, constitue leurs désirs profonds, leurs convictions communes. Dans le sentiment descendant, cette inclination n’apparaît pas tout de suite. Les deux futurs époux partagent d’abord leurs aspirations les plus fondamentales, voire leur mission. Et c’est à la faveur de ce partage et de la communion qui s’y révèle que l’inclination se réveille, de manière très incarnée et très puissante. Il ne s’agit donc pas d’opposer la raison et la passion, mais la passion qui précède la raison (et, pas si rarement, l’exclut) et la raison qui précède la passion (et, plus souvent qu’on ne croit, l’inclut).
Le sentiment ascendant est de loin le plus fréquent, chez l’homme, certes, mais aussi chez la femme. Et c’est ce modèle, d’origine romantique, qui prédomine presque exclusivement aujourd’hui, dans la littérature, la chanson ou le cinéma. Le sentiment descendant, s’il est plus tardif, n’est pas moins puissant. S’il grise moins (de prime abord), il promet beaucoup plus. Les couples qui ont d’abord été attirés par passion et qui n’en ressentent plus le feu font de nouveau l’expérience de cet attrait proprement érotique après un moment de communion, de complicité spirituelle, de pardon, etc.
Or, d’emblée, Fabiola et Baudouin partagent leurs élans les plus élevés. Et ceux-ci sont étonnamment convergents : grandir ensemble dans la foi, prier ensemble, tout abandonner entre les mains de Dieu ; servir un pays, avec toute la responsabilité que cela suppose. Comment s’étonner que, ainsi qu’il le raconte, Baudouin sente naître en lui l’amour (éros) pour Fabiola ? Et l’on sait combien il sera profond et durable.
Achevons brièvement l’histoire de cette rencontre aussi bouleversante qu’édifiante. Le 7 juillet 1960, Baudouin et Fabiola continuent donc à échanger très longuement tout en arpentant la nature somptueuse autour de Lourdes. Arrive le 8. Ils marchent le long du Gave, vers Argelès. Soudain, Fabiola s’immobilise et demande à Baudouin de dire trois Ave Maria pour remercier le Seigneur et la sainte Vierge pour leurs « gentillesses » envers eux deux. Ils reprennent leur marche silencieusement. Ils savent qu’ils sont en train de vivre un moment fondateur. Après quelques pas, Fabiola s’arrête à nouveau et regarde Baudouin dans les yeux en souriant : « Cette fois-ci, c’est oui, et je ne peux plus regarder en arrière. » Quand ils retrouvent leurs amis, Veronica et Philippe, au rendez-vous qui a été fixé au bout de la forêt, ils se donnent amoureusement le bras et Fabiola leur annonce, dans un radieux sourire, qu’ils sont fiancés. Magnificat !
Il vaut la peine de s’arrêter et de mesurer ce qui se joue ici. Lorsque Fabiola avait reçu la demande adressée par Veronica et le cardinal Suenens, elle avait spontanément élevé deux objections : ses racines sont en Espagne ; sa mère est veuve et a besoin d’elle. En épousant Baudouin, elle consent donc à perdre beaucoup. S’attacher au roi des Belges, c’est s’arracher à tout ce qui fait son enracinement. Nouvelle loi de l’amour : se donner, c’est aussi se détacher ; aimer, c’est aussi écarter ce qui est étranger à cet amour.
Les « saints » couples sont donc amoureux. Or, leur élan amoureux, leur éros est tellement puissant qu’il aspire à multiplier les rencontres. « Venez à moi en esprit chaque soir, ma Colombe. » Frédéric Ozanam, qui a dû quitter Amélie habitant à Lyon, pour se rendre à Paris en octobre 1843 (après deux ans et demi de mariage), se fait même encore plus incarné : « Toi, quand le soir, tu remonteras seule dans ta petite chambre, tu y trouveras mon souvenir qui te visitera et tu sentiras passer sur tes lèvres le souffle le plus doux et le plus ardent de mon amour34. »
De même, l’amour des époux se joue des distances. Ainsi celui qui aime aime se représenter ce que l’autre fait et se rend présent, au-delà de la séparation, malgré l’éloignement. Jusqu’à ressentir ce que vit l’autre : « Je t’ai suivi tout le jour et il me semble que tu étais un peu triste mais calme35. » L’empathie d’Amélie, jointe à l’intuition, se joue de la distance qui la sépare de Frédéric. Pour autant, cette conviction intime n’est en rien une illusion fantasmatique. En effet, aussitôt après, l’épouse reconnaît non seulement la séparation, mais l’effet émotionnel de celle-ci : « Après t’avoir quitté je n’ai pu fermer l’œil : j’avais le cœur gros de te voir partir quoique ce soit pour peu de temps. Une séparation est toujours triste, surtout quand on s’aime comme nous, mon bien-aimé36. »
Au-delà des séparations, l’amour enjambe l’espace. Voyons comment, du commencement jusqu’au terme, l’amour embrasse le temps. Autrement dit, il ne s’affadit jamais.
Être amoureux les premières années, ce n’est pas seulement habituel, mais naturel ; ce n’est pas seulement normal, c’est hormonal (oui !). Il n’en est pas de même après plusieurs décennies, voire un demi-siècle ! Voici le témoignage de Raoul Follereau sur celle qu’il a rencontrée et tout de suite aimée alors qu’il n’avait pas quinze ans :
La plus grande chance de ma vie, ce fut ma femme. Lorsque nous décidâmes de nous marier, nous avions trente ans à nous deux ; nos parents furent sages qui en sourirent. Plus de cinquante ans ont passé ; c’est nous qui sourions aujourd’hui. Jamais je ne fis un seul voyage sans elle. Elle m’a accompagné dans toutes les léproseries du monde ; elle fut mon soutien, toujours37.
De fait, ceux que l’on a surnommés « les Vagabonds de la charité » ont accompli ensemble l’équivalent de trente tours du monde : « Durant trente années, en avion, par le train, en jeep, en pirogue, voire à dos de chameau, j’ai parcouru 1 200 000 kilomètres38. » Or, cet incroyable périple, il l’a littéralement fait au bras de son épouse : « Quand ce bras est avec vous et vous est tendu depuis un demi-siècle, croyez-moi, il est très doux de le prendre et on y trouve et on y puise une grande force39
