Sous l'apparence - Joshua Kahdels - E-Book

Sous l'apparence E-Book

Joshua Kahdels

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Beschreibung

L'évolution de la conscience d'un jeune homme entre 18 et 30 ans. Un récit extrêmement fort, grâce au vocabulaire utilisé et à la force des idées. La sensibilité qui émane de ce livre est sans doute ce qui m'a le plus marqué. Cette vision du monde, même si elle ne peut être pleinement visualisée par des mots, est fascinante. Un point plutôt curieux a attiré mon attention, cette manière de fusionner des réflexions philosophiques profondes avec des anecdotes quotidiennes, racontées avec un vocabulaire accessible. Cette nuance légèrement déstabilisante ajoute cependant un humour subtil au livre. Les trois grandes parties de ce récit sont toutes aussi intéressantes de part leur différences mais surtout par la progression de maturité et de conscience du narrateur. Grâce à ce livre, j'en ai appris plus quant au monde, aux humains, une autre façon de vivre et de penser, et sur moi-même. Cela aurait pu être une banale autobiographie mais non. La richesse culturelle, du raisonnement et des expériences rend ce livre unique. Merci infiniment pour ce don précieux.

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Seitenzahl: 334

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Désormais, je ne vois plus que de l'énergie, qui prend plein de couleurs et de formes différentes. Il s'agit de vagues de lumière et de poussière qui, chaque seconde, évoluent, se développent, se détériorent et se régénèrent.

Désormais, tout me semble à la fois simple et compliqué, vide et rempli de sens, indépendant et dépendant, libre et emprisonné, logique et contradictoire, et surtout, tout semble ne faire qu'un.

En définitive, l'essentiel n'est pas d'essayer de posséder, de contrôler ou de manipuler ces vagues d'énergie mais de les écouter avec patience, de les accompagner en douceur, de les nourrir en prônant l'équilibre, et de les partager en s'exprimant sincèrement.

Mon problème, c'est que j'ai de plus en plus de mal à m'exprimer sincèrement, car trop souvent, quand je m'y risque, on me prend pour une personne étrange qu'il vaudrait mieux éviter d'écouter ou de laisser parler...

Parce que les discussions sont de plus en plus compliquées, l'écriture reste mon meilleur espoir de me faire comprendre, malgré les exigences et les critiques parfois sévères de certains lecteurs, capables de refermer un livre dès qu'un chapitre, ou parfois même une seule phrase, ne leur plaît pas.

Ce livre ne s'adresse donc qu'aux personnes sensibles et ouvertes d'esprit qui feront l'effort de tout lire et qui ne jugeront ce livre qu'une fois fini.

SOMMAIRE

PARTIE 1

Chapitre 1 : Le bordel

Chapitre 2 : L'environnement

Chapitre 3 : Les acolytes

Chapitre 4 : Le samedi soir

Chapitre 5 : Kesseltreiben

Chapitre 6 : L'éducation

Chapitre 7 : La discrimination

Chapitre 8 : Les profs

Chapitre 9 : Weismann

Chapitre 10 : Le Joker

Chapitre 11 : L'adolescence

Chapitre 12 : L'intensité

Chapitre 13 : Les colocs

Chapitre 14 : La distance

Chapitre 15 : Online

Chapitre 16 : Hartz

PARTIE 2

Chapitre 17 : L'écriture

Chapitre 18 : Mary

Chapitre 19 : GB

Chapitre 20 : WTF

Chapitre 21 : Reich

Chapitre 22 : Aïe

Chapitre 23 : Le dilemme des femmes

Chapitre 24 : Mamie

Chapitre 25 : MS

Chapitre 26 : La pythie

Chapitre 27 : Régime

Chapitre 28 : Vision

Chapitre 29 : Aliboron

PARTIE 3

Chapitre 30 : Vitesse

Chapitre 31 : Langage

Chapitre 32 : Le hasard

Chapitre 33 : Spirale infernale

Chapitre 34 : Le décalage

Chapitre 35 : Décrisper

Chapitre 36 : Hybride

Chapitre 37 : Complications

Chapitre 38 : Retrouvailles

Chapitre 39 : Les pirates

Chapitre 40 : Carnaval

Chapitre 41 : Le nerf de la guerre

Chapitre 42 : L'ermite

Chapitre 43 : Le cauchemar

Chapitre 44 : Le progrès

Chapitre 45 : La déconfiture

Chapitre 46 : Insomnies

Chapitre 47 : Les clebs

Chapitre 48 : Un début de sagesse

Première partie

Chapitre 1 : Le barouf

Bremen, dans le nord de l'Allemagne, douze ans plus tôt.

Alors que je rêvais d'un petit déjeuner au lit, avec un chocolat chaud, un verre de jus de fruits frais pressés, un pain au chocolat et des tartines de beurre, quelque chose me tira de mon sommeil.

Aucune idée de ce dont il s’agissait, mais j'eus un mal de chien à reprendre mes esprits. Il faut dire que j'étais épuisé – je n'avais dû dormir que quelques heures –, que j'avais vraiment mal au ventre et à la tête, que je tremblais à moitié et que je me sentais sale : mes cheveux étaient gras, je ne m'étais pas brossé les dents et je puais l'alcool, le tabac et la transpiration. C'était la totale, la pire gueule de bois de ma vie.

Le matelas sur lequel j'étais allongé était beaucoup trop dur et épineux pour qu'il s'agisse du mien, et il faisait trop frais pour que je sois bien au chaud dans mon lit, sous la couverture. J’essayai donc d'ouvrir les yeux pour voir où j'avais dormi mais le soleil m'éblouissait tellement que je les refermai aussitôt. Le soleil... J'avais passé la nuit dehors.

Alors, je me concentrai sur les bruits autour de moi, mais hormis quelques rouges-gorges qui chantaient joyeusement quelque part, j'entendais surtout le bruit de la circulation.

Normalement, je n'aurais pas perdu de temps pour me relever, analyser la situation et rentrer chez moi, mais je n'avais pas encore dessaoulé de la veille et j'étais bien trop à l'ouest pour entreprendre quoi que ce soit.

Lorsque je me retournai sur le côté droit, ma position favorite pour me rendormir, je remarquai qu'une odeur plutôt désagréable, voire nauséabonde, s'était lentement mais sûrement propagée dans mes narines. Je me retournai donc dans l'autre sens.

Mais bizarrement, soit l'odeur devenait de plus en plus intense, soit j'en étais de plus en plus conscient. Écœuré, je finis par ouvrir les yeux, lentement, le temps que ma vision s'affine suffisamment et réalise que j'avais dormi nez à nez avec une énorme crotte de chien, une sorte de cataplasme tout mou d'une couleur jaune d’œuf pétant avec quelques nuances de marron clair. En bref, un bon cocktail chimique. Le pauvre chien à l'origine de cette horreur avait visiblement mangé le pire du pire...

C'est dans les montagnes, où l'on trouve des vaches, des moutons, des chevaux et des porcs en liberté que j'ai compris à quel point la forme, la couleur et l'odeur des selles dépendaient de la nourriture car l'odeur de leurs excréments n'y était ni forte, ni agressive.

Mais là, il s'agissait d'une odeur féroce et infecte de mort et de décomposition.

Avez-vous déjà percuté involontairement une chauve-souris en conduisant votre voiture la nuit ? Et réalisé, trois jours plus tard, que l'odeur immonde émanant du système de ventilation venait du fait que cette chauve-souris était tombée sous le capot, probablement à cause des essuie-glaces, et qu'elle se décomposait sur l'emplacement du filtre d'habitacle de la Clio ? Si oui, vous savez exactement de quelle odeur je parle.

Pris par la peur soudaine de m'être roulé dans la merde pendant mon sommeil, j’essayai de balayer de la main l'immense nuage de mouches qui rodait autour de moi et inspectai tous mes vêtements. Par chance, je l'avais échappé belle.

À moitié réveillé et conscient, je m’assis dans l'herbe et réalisai que j'avais dormi à une dizaine de mètres de la station de tramway « Malerstrasse » et de l'appartement où j'habitais.

Malgré mon terrible mal de crâne, je voulus mettre de l'ordre dans ma tête et me fixer des priorités : tout en me massant le front avec le bout des doigts, je me dis que la première chose à faire en rentrant dans l'appartement, ce serait de prendre du paracétamol, avant même de couler un bronze ou de prendre une douche. Et hors de question de manger quoi que ce soit.

Puis, j’eus quelques flashbacks de la veille : on avait poussé le bouchon un peu trop loin en sifflant deux bouteilles de whisky sous forme de shooters purs, chez Friedrich, à quatre, assis autour de la table de sa cuisine, dans une semi-obscurité.

Petit à petit, mon cerveau assemblait les différents morceaux du puzzle : au départ, on avait juste voulu prendre un petit remontant avant d'aller à une soirée et j'avais même prévu de rentrer assez tôt, vers trois heures du matin, car j'étais crevé de ma semaine.

Mais une fois la première bouteille finie, Friedrich avait proclamé qu'il était inconcevable de « partir sur une seule jambe ». Et Hans en avait rajouté une couche, affirmant que « quand le vin était tiré, il fallait le boire ! »

Toutefois, on avait quand même préféré vider la deuxième bouteille plus lentement, en buvant nos shooters à tour de rôle, au lieu de les prendre tous en même temps.

Le problème de boire seul, c'est que c'est deux fois plus coton. Alors, on a commencé à s'encourager mutuellement, de manière dépravée, en tapant des deux mains sur la table et en braillant : « BOIS ! BOIS ! BOIS ! BOIS ! BOIS ! ... »

J'étais tellement soulagé lorsque je venais de passer mon tour que je galvanisais les trois autres en leur distillant des compliments doux et agréables, du genre : « Petite bite ! Kiki mou ! Gros blaireau ! Facho ! Capitaliste ! Troufion ! Cul terreux ! », et j'en passe.

Mais lorsque c'était au tour de Hans, qui se trouvait à ma droite, et que j'étais le prochain sur la liste, là en revanche je ne faisais plus le fier, là je stressais.

À chaque fois que c'était mon tour, je voulais arrêter car je savais que j'allais gerber dans la soirée et être malade pendant plusieurs jours. Mais une fois qu'on est pris par l'euphorie de l'alcool, on ne s'arrête plus, c'est plus fort que soi.

En grande quantité, c'est si puissant que ça prend le dessus sur tout le reste : la conscience, la responsabilité, le sens moral, l'éducation, l'intelligence, les capacités physiques, etc.

Une fois les deux bouteilles de whisky vidées, Friedrich a braillé un tonitruant : « JAMAIS DEUX SANS TROIS ! »

Mais là, ni Daniel, ni Hans, ni moi ne l'avons suivi. C'était de la pure folie. On était déjà bien dans le pétrin, on n'allait pas finir en queue de poisson.

Le reste de la soirée, je vous le donne en mille, je n'ai strictement aucune idée et aucun souvenir de comment j'ai pu rentrer, ou plutôt atterrir sur cette pelouse.

Pris d'une méchante envie de fumer, je fouillai mes poches. Mais, sacrilège, je n'avais plus rien sur moi : pas de feuilles, pas de filtres, pas de tabac et, oh putain, même plus mon briquet... Toutes les soirées, c'était le même désarroi avec mon feu : soit je le perdais, soit je le prêtais à quelqu'un qui oubliait de me le redonner, soit c'est moi qui oubliais de le redemander, et le lendemain, je devais toujours me démerder pour en retrouver... À ce moment-là, je me suis dit qu'il serait temps que j'apprenne à faire du feu avec du silex ou deux morceaux de bois, de manière à pouvoir me passer d'allumettes et de briquets.

En regardant partout autour de moi pour voir si, par hasard, je n'avais pas tout perdu dans les environs, j’aperçus un autre jeune homme qui dormait encore dans l'herbe, sur le ventre, trois-quatre mètres plus loin, au pied d'un chêne. Voyant qu'il ronflait, je ne m’inquiétai pas pour lui.

À ma droite, deux femmes d'une soixantaine d'années attendaient le tramway avec leurs petits chariots de course pliables. Elles allaient probablement au grand marché du samedi matin, il devait donc être entre neuf heures et midi. Elles étaient visiblement de bonne humeur et semblaient avoir une discussion captivante, au point de ne pas s'être inquiétées de voir deux ploucs dormir dehors, dans l'herbe, au milieu d'un champ de mines canines.

Mais tant mieux pour nous car, en vérité, il n'y a rien de plus agréable que de pouvoir vivre sa vie tranquillement, en paix, sans être jugé et dérangé par qui que ce soit.

Pris d'un coup de mou, je me recouchai dans l'herbe, sur le dos, et j’observai le ciel bleu et les traînées blanches parfaitement perpendiculaires créées par des avions en vol, comme s'ils s'amusaient à jouer au morpion. J'avais mal partout, mais au moins il faisait beau et le soleil commençait à réchauffer mon corps, malgré une légère brise venant du Nord.

J’essayai de me détendre sans y arriver pour autant à cause des signaux alarmants que mon cerveau m'envoyait : il y avait le feu au lac, quelque chose d'urgent à faire, mais impossible de savoir quoi.

À l'époque, mon cerveau avait tellement de poids sur mes choix et mon comportement que j'ai passé une grande partie de ma jeunesse à courir dans tous les sens, juste parce que des idées me traversaient l'esprit.

Enfant par exemple, il était pour moi hors de question de manger dans un autre fast-food que le MacDo. Et si mes parents avaient le malheur ne serait-ce que de l'envisager, je leur faisais une scène mémorable. À tel point que pendant les vacances d'été, il nous est arrivé de chercher un MacDo pendant des heures, vu qu'à l'époque, il n'y avait ni d'Internet, ni de GPS. C'est dire à quel point je me prenais la tête pour des sottises.

Parfois, mon cerveau a aussi été un frein à certains projets. Car à force de m'imaginer et d'anticiper toutes les difficultés possibles que j'aurais à affronter, afin d'éviter la moindre mauvaise surprise, je finissais par les trouver trop compliqués, voire irréalisables. Et en définitive, au lieu de me lancer dans de nouvelles aventures et de m'adapter au fur et à mesure, je laissais tomber.

Aujourd'hui encore, il m'arrive d'avoir du mal à profiter de l'instant présent, même lorsque je me balade dans des endroits magnifiques, comme au bord de la mer devant un soleil couchant, à cause de pensées négatives qui parasitent mon esprit : je pense alors à tout ce qu'il y a à faire ou à des problèmes professionnels et personnels « classiques ».

Apprendre à discipliner son esprit, à prendre du recul, à relativiser et à se détendre est en fait un travail qui demande beaucoup d'investissement, de patience, et de persévérance.

Bref, il me fallait d'abord découvrir ce qui me stressait avant de pouvoir me reposer.

Bon sang mais oui, il y avait toujours la bouillie jaune à côté de moi et il était urgent que je bouge de là, car j'étais limite shooté par cette odeur de décomposition, j'en avais le tournis.

Comme malgré moi, je me mis debout. L'inconnu qui dormait sur ses deux oreilles devant le gros chêne m’intriguait. Je me rapprochai de lui l’air de rien, tranquillement, au calme, pour voir si je le connaissais.

Il était entouré d’une quantité de déchets variés. C'est quand même incroyable que certains abrutis ne comprennent toujours pas que tout ce qu'on jette dans la nature laisse des traces invisibles à l’œil nu dans l'eau, les sols et l'air pendant des centaines d'années, ce qui finit toujours par se retrouver dans nos corps d'une manière ou d'une autre.

Et dire qu'on produit dix tonnes de plastique par seconde dans le monde et que seuls neuf pourcents sont recyclés et onze pourcents incinérés... Huit des dix tonnes produites chaque seconde finiront donc un peu partout, dans la nature, dans les décharges, en Asie, en Afrique, dans les mers et les océans...

D'ailleurs, les centaines de millions de tonnes de déchets en plastique qui flottent dans les océans se décomposent en millions de fragments de quelques millimètres de diamètre, qui sont ensuite ingérés par les planctons, puis par « l'ensemble de la chaîne alimentaire ». Après, il ne faut pas s'étonner si les humains mangent, en moyenne, 250 grammes de plastique par an et si on devient tous patraques à force d'ingurgiter du bisphénol, des phtalates, des PBDE et des milliers de microparticules.

L'inconnu dans l'herbe, c'était en fait Daniel, mon petit colocataire d'un mètre soixante, avec ses cheveux blonds, milongs et bouclés, sa grosse tête de Goliath, son visage de fripouille avec son grand front, son nez crochu et ses yeux bleus.

Cool, il avait dormi avec moi dehors ! Il avait même eu le réflexe de se faire un petit oreiller avec la partie « sport » du journal local, chapeau l'artiste. Ou alors il avait essayé, en vain, de lire quelques articles sur le « Werder de Bremen », le club de foot fétiche du coin.

Après l'avoir appelé plusieurs fois par son prénom, il me sembla qu’il vivait le même processus de prise de conscience que moi une demi-heure plus tôt : son cerveau s'est mis en marche, il a lâché une grosse caisse, grogné et essayé d'ouvrir les yeux.

Je le laissai prendre son temps, on n'était pas pressés. On faisait toujours nos courses le vendredi soir de manière à pouvoir glander le reste du week-end. Et puis Daniel, c'était un vieux moteur diesel, il fallait y aller mollo pendant un quart d'heure, le temps qu'il monte en température.

Lorsqu’il s’assit, je remarquai plusieurs tâches de vomi sur son jean et sur les manches de son manteau en cuir. Je voulus les lui montrer mais il me regardait d'un air chelou, comme si j'étais un extraterrestre, avec son œil gauche qui disait merde à l'autre. Il fallait attendre que l'information monte au cerveau, lui aussi était encore complètement ivre et paumé de la veille.

Lorsqu'il commença à s'étirer, en émettant des bruits dignes d'un cochon du Vietnam, je me suis rappelé que l'alcool fort en grande quantité, c'était une belle saloperie. Ça ne te loupe pas. Une fois qu'on a dépassé sa dose, on est bon pour vomir ses tripes, perdre le contrôle de soi-même, avoir des gros trous de mémoire et être malade pendant plusieurs jours.

Une fois d'ailleurs, je me suis fait très peur en me réveillant seul, en t-shirt, à moitié gelé dans la neige, dans une forêt à deux kilomètres de la boîte de nuit où j'avais passé la soirée, sans savoir comment j'avais atterri à cet endroit...

Mais on avait beau se dire après chaque grosse cuite qu'on ne boirait plus jamais une seule goutte d'alcool de notre vie, tout en sachant qu'il n'y a rien de beau, de spirituel ou d'épanouissant dans le fait de se bourrer la gueule, il n'y avait rien à faire : lorsqu'on rentrait crevés d'une semaine de merde, la tentation était trop grande de se reprendre une « murge », ou « une biture » comme dirait Hans, pour tout oublier. Et deux ou trois fois par an, ça finissait mal, c'était comme ça, ça faisait partie du deal.

Lorsque Daniel me reconnut, je lui demandai s'il se souvenait comment on avait atterri dans cette pelouse, il me répondit : « Euh, vaguement », ce qui voulait dire « non, que dalle ».

Puis, lorsqu'il se leva pour rentrer à l'appart, je lui fis à nouveau remarquer qu'il s'était vomi dessus, vu qu'il n'avait pas réagi la première fois. Alors, il inspecta frénétiquement tous ses vêtements, renifla tous les endroits contaminés avant d’exprimer haut et fort sa frustration à sa manière : « Oh putain de merde, c'est trop dégueulasse ! Fait chier, ça me pète les couilles, mais un truc de fou quoi. Quelle merdouille, pis ça pue vraiment la mort ce truc, c'est infect c't' odeur ! » Puis, après un moment de lucidité : « Oh mon Dieu, je vais devoir laver toute cette mouise à la main avant de tout mettre à la machine... »

La vulgarité n'est pas souvent appréciée, mais pour nous elle a souvent été un moyen simple, pacifique et efficace d'évacuer du stress ou de la frustration.

En revanche, le fait de voir des gens réagir aussi violemment face à des selles, des vomissements ou de l'urine est quelque chose qui m'a toujours étonné. C'est sûrement le fait de ramasser les crottes de mes chiens et d'avoir travaillé avec des bébés qui m'a rendu indifférent, à force de changer des couches et de nettoyer tout ce qu'ils peuvent régurgiter. Quoi qu'il en soit, ce n'est rien de spécial ou de bien méchant à mes yeux.

En mettant la clef dans la porte d'entrée du bas, on s'est souvenu que la veille, on avait essayé, en vain, chacun son tour, pendant trois plombes, d'ouvrir cette foutue porte. On avait tellement galéré qu'on s'était posé dans l'herbe, le temps de dessaouler, de reprendre des forces et d'être capables de l'ouvrir. Et on avait fini par y vomir et s'y endormir.

C'est dans l'après-midi que j'ai réalisé, après une longue sieste, à quel point j'étais amoché. Et j'en ai payé le prix fort pendant une semaine entière.

Depuis cette soirée, je me suis toujours gardé de perdre le contrôle de moi-même. Car, ce qui m'intéressait vraiment, ce n'était pas les drogues, mais le fait de ressentir, grâce à des sorties, des voyages, des rencontres, des anecdotes farfelues et des fous-rires, que la vie était une aventure qui valait la peine d'être vécue.

Chapitre 2 : L'environnement

Pouvoir dormir dehors, à la vue de tout le monde, sans risquer de se faire voler ou abuser par des inconnus, est une chance qu'il faut savoir apprécier.

En fait, Bremen était la ville idéale pour apprendre à me connaître moi-même, car, exceptés deux-trois quartiers à éviter, je m'y sentais globalement très en sécurité.

De plus, la vie n'y était pas très chère à l'époque – une dizaine d'euros pouvait suffire pour y passer une excellente soirée – et la cerise sur le gâteau, c'est que l'offre culturelle y était large et accessible.

Le quartier « latin » était mon préféré, j'y passais la majorité de mon temps car on y trouvait de tout : des dizaines de terrasses de café, des pubs où l'on pouvait chanter et danser, des cinémas insolites, toutes sortes de petits restos abordables allant du grec à la pizzeria italienne, et des commerces variés, comme des librairies ou des magasins d'antiquités, même si une poignée de boutiques offraient une ambiance bizarre, comme si elles cachaient des business de contrefaçon ou des trafics de drogue dans leurs caves.

Sur une place verte très populaire entourée de cafés, des marchands essayaient de vendre leurs fromages, fruits et légumes, pendant que des enfants jouaient au foot. Un peu plus loin, des punks faisaient un peu de musique devant un supermarché, en esquissant des notes sur une guitare mal accordée et en chantant des textes rebelles et improvisés, alors qu'un soixantenaire sans-domicile-fixe avec une longue barbe blanche, de longs cheveux blancs et des vêtements troués nettoyait bénévolement les rues avec un balai dépouillé.

Devant le grand carrefour, deux alcoolos en fauteuil roulant passaient leurs journées à attendre, la bouteille à la main, que le feu piéton passe au rouge pour traverser la route, agacer les voitures, et gueuler sur ceux qui oseraient klaxonner. Et il y avait toujours au moins un vieux pervers au kebab juste devant la rue des malheureux prostitués.

Plus au sud, le long du fleuve la Weser, des enfants tous nus se baignaient ou s’amusaient dans le sable, quelques chiens en liberté attrapaient une balle ou un frisbee, des sportifs couraient ou jouaient au foot ou au volley, des jeunes fumaient, d'autres jouaient aux cartes une bière à la main, et parmi tout ce bordel, quelques hommes pressés en costard-cravate traversaient le quartier en bicyclette.

Dans l'ensemble, cet endroit me fascinait car on y sentait la vie flotter dans l'air, d'une manière brute, impulsive et spontanée. Surtout après dix-huit heures, lorsque tout le monde sortait du boulot, en bicyclette évidemment, et semblait se retrouver dehors, au bord de la Weser ou sur des terrasses pour manger, prendre des cafés, des binouzes ou des glaces, discuter entre amis, lire un journal ou observer les passants.

C'est là que j'ai compris à quel point l'environnement dans lequel on grandissait jouait un rôle énorme sur notre personnalité. Car si j'avais grandi dans un autre environnement, dans une autre ville, région, pays ou continent, qui sait la personne que je serais devenu.

Mes amis et moi sortions tous les jours ou presque, car ce n'était que dehors, en affrontant le monde extérieur, qu'on se sentait vivre. On ne ressentait strictement rien enfermés dans des murs, devant des écrans, à regarder des millions d'images défiler.

Lorsqu'on sort régulièrement aux mêmes endroits, on finit par en connaître du monde, mais seule une poignée d'amis avaient mon entière confiance : des personnes discrètes, bien triées sur le volet, à l'allure souvent atypique, mais authentiques, sincères, fidèles, avec la tête sur les épaules et un grand cœur. Impossible de les influencer d'une quelconque manière, l'effet de groupe n'ayant aucune emprise sur leur comportement. De plus, on pouvait se lâcher, être soi-même et exprimer les différentes facettes de sa personnalité en leur présence, avec la certitude de n'être jamais jugé d'une quelconque manière.

Et on avait beau parfois s'en envoyer plein la poire entre nous, lors de débats hyper animés, on continuait toujours de s'adorer, comme si de rien n’était. Personne ne prenait quoi que ce soit personnellement, sachant qu'il peut y avoir de grosses marges d'erreurs entre ce qu'on pense, ce qu'on aimerait dire, ce qu'on dit effectivement, ce que les autres entendent, ce qu'ils comprennent et comment ils l'interprètent.

Tous les mardis soirs, on se retrouvait à la soirée reggae-hip hop du Barbare, un vieux pub alternatif dans un style un peu glauque, long, étroit, bas de plafond, où l'on pouvait picoler de la bière pour pas cher, danser dans une semi-obscurité et fumer en toute tranquillité, au fond, sur de vieux canapés troués.

Une grande affiche à l'entrée du Barbare informait les clients qu'il y était strictement interdit de juger, de prendre en photo ou de filmer qui que ce soit qui buvait, fumait ou dansait, un principe inspiré des « karaokés clubs » où il est interdit de siffler quelqu'un, même lorsqu'il chante comme une casserole.

C'est avec Hans, un grand gaillard plutôt séduisant d'1m90, aux cheveux châtain clair, aux yeux marrons et au visage d'ange, que je pense avoir passé le plus de temps. On le surnommait « le docteur » à cause de son intelligence et de son humour dévastateur qui « soigne tous les maux ». Aucun détail ne semblait échapper à son regard éveillé, vif et attentif, et il pouvait clouer n'importe quel bec, à travers une simple phrase de vérité.

Il excellait dans les calculs et les jeux de cartes. Au point d'avoir inventé un paquet de nouvelles règles pour notre jeu de carte fétiche « Doppelkopf », que je trouvais bien plus palpitant que la belote coinchée. Il va sans dire que Hans était un adversaire redoutable. En fait, le seul défaut de son jeu, c'était le manque d'imprévisibilité. Il rechignait à prendre des risques alors que l'effet de surprise pouvait faire des ravages. Raison pour laquelle j'essayais régulièrement de brouiller les pistes, en tentant des trucs farfelus qui n'ont, en théorie, aucune chance de réussir, comme un solo de valets avec seulement deux valets dans la main par exemple.

Chaque année, Hans faisait des miracles lors de « la semaine des projets » au lycée, en rédigeant un texte sur des sujets d'actualité intéressants aux yeux des profs, qu'il bouclait en deux heures à tout casser, ce qui nous permettait de jouer toute la semaine à des jeux de société. Il s’arrangeait même pour que des potes d'autres groupes qui, eux, bossaient souvent comme des tarés, nous préviennent en avance lorsqu'un des profs venait faire son tour de la journée, ce qui nous laissait le temps de tout cacher.

Friedrich, on l'avait surnommé « Eisenmann », « l'homme de fer », car il était un peu nerveux et impossible à coucher au pétard ou à l'alcool. Même en s'enquillant une bouteille de rhum ou de whisky pur à lui tout seul, en plus d'une dizaine de bédos bien chargés, il tenait la route et les discussions sans problème.

Il était de taille moyenne, plutôt enrobé à cause de l'alcool qu'il picolait pendant ses réunions politiques, avec des cheveux bruns, courts mais très épais, une barbe de trois jours bien taillée, et un regard qui trahissait, malgré des yeux souvent rouges, un mélange subtil d'humour et d'intelligence.

Sa spécialité, c'était les débats. Friedrich était un excellent orateur, ce qui n'est pas surprenant venant d'un éternel étudiant en sciences politiques et syndicaliste de gauche pure souche. En fait, il passait sa vie à avoir de grandes discussions bien arrosées.

L'inconvénient de sortir avec Friedrich en soirée, c'est qu'il refusait de changer de pub tant qu'il n'y avait pas discuté avec l'ensemble des clients... Vu que les autres du groupe et moi, on aimait bien changer d'ambiance, nos soirées sont rapidement devenues un mélange de séparations et de retrouvailles spontanées. On se divisait en plusieurs groupes, chacun suivait ses envies, on changeait de pub, on se perdait de vue, on se retrouvait à d'autres endroits, les groupes changeaient, et ainsi de suite.

Felix, « le dentiste », était à la fois le doyen du groupe, mais aussi le plus mince, le plus grand – il faisait près de deux mètres - et le plus calme. Il avait des cheveux blonds très fins et il portait des lunettes rondes qui cachaient ses yeux verts et son regard réfléchi. Alors que dans notre groupe, nous étions majoritairement de gauche au niveau politique et que nous portions des vêtements simples, décontractés ou alternatifs, lui assumait sa préférence pour Angela Merkel et s'habillait plutôt classe, d'où son premier surnom « l'architecte », qui évolua en « dentiste » lorsqu'il entama des études d'odontologie.

Felix ne disait jamais non à une bonne cuite – mais uniquement d'alcool – à un grand débat satirique sur la politique, ou à un challenge sérieux de baby-foot, domaine où il excellait, sauf lorsqu'il avait trop bu. D'ailleurs, le contraste entre son tempérament calme, serein, posé et parfaitement bien éduqué en temps normal et ses réactions expressives lorsqu'il prenait trop de buts au baby-foot était distrayant. Alors, il s'emportait et on pouvait l'entendre gueuler de l'autre bout d'un pub, tel un paysan qui entrerait pour la première fois de sa vie dans une ferme de dix milles vaches : « Non mais attends là, c'est quoi tout ce fumier ?! Je vais te mettre un peu d'ordre dans tout ce merdier, moi, tu vas voir ! »

Benedikt ressemblait vaguement à Harry Potter, raison pour laquelle les autres du groupe le surnommaient « ZB », une sorte d'abréviation de « Zauberstab » (baguette magique en allemand).

Il était très tête en l'air et nous sortait beaucoup de perles en cours, en histoire par exemple, lorsque le prof le sortait de son sommeil avec des questions surprises du genre : « Benedikt, réveillez-vous s'il vous plaît, juste le temps de répondre à une petite question et ensuite vous pourrez vous rendormir : pourquoi Bismarck a-t-il inventé la sécurité sociale ? » Bene, pris par surprise car à moitié endormi, prenait quelques secondes pour réfléchir avant de répondre : « Euh, bah, pour affaiblir les ouvriers, non ? Euh, ou pas ? ... » La tête du prof et le rire de la classe rendaient toute réponse superflue.

Il avait aussi les pires blagues du groupe, du genre « Pourquoi les plongeurs plongent-ils toujours en arrière et pas en avant ? Parce que sinon, ils tomberaient dans le bateau... », et il était souvent le seul à en rire.

Avec les femmes, c'était de loin le plus maladroit du groupe. Bon, aucun de nous n'a jamais été un grand séducteur, loin de là, mais Bene, c'était quand même particulier, il accumulait toujours plein de petites boulettes.

En fait, il avait le chic pour prendre son courage à deux bières et aller s'asseoir à côté d'une jeune femme au caractère bien trempé, voire fort désagréable, qui semblait n'avoir aucune envie de discuter ou de rire avec qui que ce soit. Puis, il l'abordait à sa manière, avec son visage d'enfant innocent, en enchaînant nerveusement des questions-réponses du genre : « Salut toi, ça va ? Tu veux une bière ? Voire deux ? Je t'invite ? T'aimes bien la bière ? J'en ai déjà pris quelques-unes, désolé de ne pas t'avoir attendue. Alors ? Qu'est-ce que t'en dit ? Qu'est-ce qu'on fait ? Où on va ? », tout en lui donnant des petits coups d'épaule et en lui faisant des clins d’œil avec ses grands yeux couleur noisette.

Mais plus il s'entraînait et mieux il s'en sortait. Et grâce aux rires qu'il provoquait involontairement, il a réussi à se créer quelques belles amitiés.

Ses copines pour leur part avaient la particularité d'être soit bien trapues, soit bien plus âgées que lui, soit les deux. Une de ses ex, qui avait le double de son âge et vivait seule, divorcée, avec ses deux enfants de trois et cinq ans, était tellement baraquée qu'on rechignait tous à s'en moquer, de peur de se faire cogner. Et pourtant, ça nous démangeait depuis qu'un dimanche matin, ses deux enfants avaient réveillé Bene avec ces doux mots : « Bonjour, Papa ! ».

Manuel était petit, les cheveux longs châtain clair bouclés, de grands cernes sous les yeux, un nez courbé, un regard souvent vague et un rire souvent crispé. C'était de loin le plus grand fumeur de pétards du groupe, zéro concurrence, et aussi le plus pacifique : jamais de provocations, d'insultes ou de réactions disproportionnées de sa part car il détestait les conflits. Du coup, on l'avait surnommé « l'indien », après que « le docteur » ait évoqué la possibilité que s'il fumait autant le calumet de la paix, c'était pour enterrer les haches de toutes les guerres dans le monde.

La vérité en soi était plus triste car il y avait un rapport de causalité entre la fumette et nos soucis : plus on avait de problèmes, plus on se sentait triste, blessé, mal-aimé ou mal dans notre peau, et plus on fumait pour en rire, pour relativiser ou pour se changer les idées. C'est quelque chose qui nous aidait à nous calmer, contrairement à l'alcool qui pouvait nous rendre cinglés.

Or, même s'il est vrai que tout le monde vit des choses plus ou moins difficiles dans sa vie, le visage de Manuel était particulièrement marqué, à force d'accumuler des blessures et des déceptions.

Il avait mis beaucoup de temps à se libérer du suicide de son unique cousin, et il souffrait aussi de la pression constante de ses parents, qui exigeaient de leur fils unique qu'il réalise leurs rêves « d'ascension sociale ». Raison pour laquelle Manu aimait affirmer qu'on était tous « victimes de nos exigences et de celles de nos entourages ».

De plus, trop d'opportunistes avaient profité de sa gentillesse et de sa générosité. Une fois par exemple, il avait laissé son appartement à deux de ses « potes » – un jeune couple qui s'était retrouvé à la rue pour des raisons diverses – le temps qu'ils se remettent sur pied. Sauf qu'à peine le chat parti quelques jours chez sa copine, les souris ont invité tous leurs potes et enchaîné de grosses soirées bien alcoolisées, pendant lesquelles son appartement a été défoncé... Et ce jusqu'à ce que les voisins portent plainte et que Manu réalise à quel point ces opportunistes l'avaient enfumé. Évidemment, il a fallu y aller à plusieurs pour les jarter, et on a mis trois jours à tout rénover...

Du coup, pour se détendre, Manu fumait tous les soirs. Personnellement, en tant que partisan d'équilibre et de modération, je pense que c'était trop mais je ne lui ai jamais fait la moindre remarque pour autant, premièrement parce que ce n'était pas à moi de le juger, et deuxièmement parce qu'il le faisait de manière plutôt responsable : il était toujours sobre au travail, il fumait uniquement le soir en sortant du boulot, jamais avant d'y aller, jamais le midi ou pendant les pauses. De plus, on fumait en majorité de l'herbe avec des taux élevés de cannabidiol (ce qui aurait d'indiscutables bienfaits sur la santé) et des taux modérés de tétrahydrocannabinol (ce qui défoncerait), et surtout, aucun de nous ne faisait jamais n'importe quoi, même complètement défoncé.

Cela étant, Manu enchaînait les petites boulettes en fin de soirée...

Une fois, à la vidéothèque, à l'époque où l'on pouvait encore louer de grosses cassettes vidéo, il s'était trompé de numéro de cassette en prenant celui au-dessous du boîtier au lieu de prendre celui au-dessus. Du coup, au lieu de se retrouver en face d'une comédie dont on avait entendu le plus grand bien, on s'était retrouvé perchés dans son grand canapé en cuir, devant un film d'horreur de massacre à la tronçonneuse complètement insensé. Et vu qu'on s'en est rendu compte à vingt-trois heures, quand la vidéothèque venait de fermer, on a maté la moitié du film avant de capituler.

Une autre fois, Manu, ce grand passionné du milieu aquatique, avait mis, sans réfléchir, une grosse gambas vivante qu'on lui avait offert pour son anniversaire dans son grand aquarium, là où se trouvaient tous ses poissons adorés. En une seule nuit, celle-ci les avait tous avalés... Le lendemain, Manu était tellement furax qu'il s'était vengé en la mangeant grillée et marinée avec une mayonnaise maison.

Comme tous les autres du groupe, Manu avait aussi beaucoup de qualités humaines. Le jour de la rentrée scolaire en seconde, alors que ça ne faisait que cinq semaines que mes parents, mes frères et moi avions déménagé d'une banlieue de France à Bremen, le prof principal allemand m'avait demandé d'épeler mon nom de famille avec une telle vitesse, qu'il m'était impossible de le comprendre, et ce n'est qu'au bout de quatre essais embarrassants que j'avais enfin compris sa question et épelé mon nom de famille.

À ce moment-là, personne dans la classe ne savait que malgré mon nom de famille allemand et un léger accent difficile à cerner, je parlais peu l'allemand car en plus d'avoir grandi en France, on ne parlait jamais allemand à la maison.

La plupart des élèves de la classe se sont indignés de mon incompréhension : « C'est une blague ? C'est un handicapé mental ou quoi ? Il doit venir d'un lycée professionnel ! Mais qu'est-ce qu'il fout ici... ? ». À part une poignée d'élèves, dont Manu, qui lui venait d'un lycée professionnel (…), le reste de la classe m'a regardé comme si j'étais un lépreux qu'il fallait à tout prix écarter.

Je me sentais tellement gêné que lors de la première pause, je m'étais assis seul, la tête rouge comme une tomate, sur un banc isolé à côté d'une centaine de bicyclettes attachées, d'où je pouvais observer de loin tous ces jeans troués, bérets, joggings, sarouels, piercings osés, tatouages visibles et même quelques jeunes filles avec les cheveux rasés. J'en voulais à tous ces jeunes de ne pas avoir conscience de la chance qu'ils avaient de ne pas avoir de code vestimentaire strict à respecter.

En me voyant de loin, Manu est venu me demander amicalement s'il pouvait aussi s'asseoir sur le banc. Étonné qu'il ose braver aussi manifestement les ragots qui couraient ce jour-là sur mon compte, je lui ai répondu oui d'un signe de la tête. Puis, il s'est allumé un pétard, sans se soucier du fait qu'on soit dans la cour du lycée, et il m'a demandé pourquoi je n'avais pas compris la question du prof.

En apprenant ma situation, il a fait de grands yeux, appréciant les efforts que j'avais dû fournir pour avoir aussi peu d'accent, le meilleur moyen en théorie de se fondre dans le décor.

Néanmoins, pour éviter d'être pris pour « un débile mental », il est parfois préférable d'avoir un accent étranger, surtout lorsqu'on ne comprend pas tout.

Manu ayant gardé ces informations pour lui, j'avais profité du premier cours de français, le lendemain des moqueries, pour rendre la monnaie de la pièce aux ignorants de la veille, en ne faisant aucun effort pour parler lentement, et en utilisant un maximum d'expressions françaises qu'ils ne pouvaient connaître ou comprendre, du genre « avoir du pain sur la planche », « en prendre de la graine », « ne pas faire dans la dentelle », « être au taquet », « toucher du bois ». À part le prof et moi, personne d'autre n'avait rien compris pendant l'ensemble du cours.

Mais avec le recul, ce genre de remarques et de réactions désagréables de la part d'inconnus m'ont souvent bien aidé car elles permettent de faire, en seulement quelques secondes, le tri entre les personnes qui s'en foutent des autres et celles sur lesquelles on peut peut-être compter.

Bref, pour récapituler, Hans « le docteur », Friedrich « Eisenmann », Felix « le dentiste », Benedikt « ZB », Manuel « l'Indien » et moi, qu'ils surnommaient « der Franzecke » - un mot-valise affectionné mélangeant « Franzose » et « Zecke », c'est-à-dire le Français et la tique, donc « le Frantique » – formions un groupe hétérogène très soudé.

À l'instar de ce qu'on appelle des « tuteurs de développement », leur présence et leur amitié m'ont aidé à me créer un capital psychique qui m'a permis de façonner ma résilience et d'encaisser les aléas de la vie, sans jamais m'effondrer.

Sans parler de la chance d'avoir pu côtoyer des personnes aussi sensibles, avec un aussi bon fond, pleines de bon sens, authentiques, sincères et cultivées.

Chapitre 3 : Les acolytes

Nous sommes toujours restés très indépendants les uns des autres, on n'a jamais voulu d'une amitié « exclusive » où l'on ne reste qu'entre potes. Bien au contraire, on était toujours ouverts à de nouvelles rencontres amicales, et chacun de nous avait son propre réseau d'amis en dehors du groupe.

Le pote le plus illustre de « Eisenmann » et du « docteur » s'appelait Olaf et sa spécialité, c'était les gaffes chroniques, il ne se passait pas une semaine sans qu'il fasse quelque chose d'ébouriffant.