Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"Hasard et nécessité"Ou comme le dit Rabelais : Nécessité fait loi Ceci est le récit e l'itinérance de plus d'un demi siècle,qui débute par la fuite de Barcelone en 1939,l'exil en France,et de fil en aiguille la sédentarisation à Cognac. Les voyages de part le vaste monde:Europe,Amériques,Asie de Reykjavík à Tokyo,avec des séjours plus ou moins prolongés dont l'expatriation temporaire en Floride,le tout sous l'égide de Mars,Mercure,Éros et Thanatos en constituent la trame. Témoignages et souvenirs de l'auteur : réminiscences historiques,citations et commentaires littéraires, philosophiques,sociaux et un brin de fantasmagorie rapportés par Bart,chacun trouve sa place dans la séquence correspondante. On pourrait penser en quelque sorte à un scénario de film.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 178
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Méditation : Le temps qui passe – Enfance
Adolescence
Le fil rouge – Vie active
Vieillesse – Fin du voyage
Crédits et remerciements
Ressources
Bartolomeo « Bart » était assis sous la pergola recouverte par le bégonia, derrière la maison, face au jardin où prospèrent quantité d’arbres, tant fruitiers que d’agrément, qu’il avait plantés il y a quelque trente-cinq ans. En ce début d’automne, il y avait dans l’air cette douceur apaisante, particulière à la Haute Saintonge. Sur la table de jardin, un verre d’armagnac De Loyac 1964, marque qui lui avait appartenu et dont il avait conservé une réserve lors de sa cession, avait accompagné le Montecristo qu’il avait lentement réduit en cendres, plaisir qu’il s’octroyait avec modération, en infraction avec les recommandations de la faculté. Il éprouvait un sentiment de plénitude et de sereine tranquillité.
Laissant son esprit vagabonder, il revoyait la terrasse de la maison de sa grand-mère à Barcelone – son terrain de jeu quand il avait quatre ans. À l’extrémité de celle-ci s’érigeait le kiosque vitré, domaine de son grand-père, qui en avait fait sa bibliothèque. Sur le globe terrestre qui y trônait, il lui montrait les principaux pays du monde en lui racontant les histoires fascinantes de ses voyages. En quelque sorte, un cours de géographie qu’il avait mémorisé et qui allait lui servir plus tard. Le grand-père avait beaucoup voyagé au début du XXe et plus probablement à la fin du XIXe siècle : négociant en coton, son métier consistait à acheter la cargaison des bateaux à leur arrivée au port et à la revendre, sans même y toucher. Sa grand-mère lui avait raconté que lorsqu’il allait en Amérique latine et principalement au Mexique, il s’absentait pendant plusieurs mois. Elle avait un coffret plein de bijoux qu’il rapportait de ses voyages. Malheureusement, tout lui fut volé lors de la guerre et de l’exil en France !
Voulant protéger la tortue, dont la terrasse était le territoire, d’une chute dans les quelques marches qui conduisaient au petit bâtiment, c’est lui, Bart, qui dévala celles-ci. La cicatrice qu’il arbore au menton en témoigne.
L’idée lui vint qu’il pourrait faire un livre de son histoire dans l’Histoire, avec ses aventures, ses réflexions et ses émotions. Il aurait pour titre : « Sous le signe de Chronos ».
Le temps passant, il décida de s’y mettre avant qu’il ne passe lui-même.
De retour à Cognac, comment lui et sa famille avaient-ils élu leur nouvelle résidence ?
Qu’a la Colombie à voir avec ce choix ?
Les Vargas père et fils, les importateurs du cognac Otard, à Bogota, qu’il visitait régulièrement, habitaient une très belle maison basse, typiquement sud-américaine avec une grille courant tout le long de la galerie en façade, dont il leur avait fait compliment. Au cours de la conversation, il leur avait confié qu’il voulait acheter une maison à Cognac, mais qu’il n’en avait pas encore trouvé une qui leur convînt. Alejandro, l’un des fils, architecte, lui proposa : « Bart, achète un terrain, mon cabinet te fera gratuitement les plans d’une maison selon tes souhaits ! »
Cette sympathique proposition resta sans suite consécutivement à la reprise de son métier d’origine, avec pour corollaire le retour en Charente. Ils avaient vendu leur pavillon, ce qui leur permit d’acquérir leur nouvelle demeure. Son épouse, qui avait négocié avantageusement la vente de leur pavillon à Domont, près de la forêt de Montmorency, se chargeait de la prospection, ses voyages ne lui en laissant pas le loisir. Elle avait jeté son dévolu sur une « longère », ancienne ferme saintongeaise, vieille de presque deux cents ans. Ils l’occupent toujours et ils y sont très attachés.
Les tempêtes successives avaient abattu un certain nombre de ces arbres auxquels il tenait tant, sans que l’équilibre du jardin en fût altéré. On pourrait faire un parallèle entre le genre humain et le règne végétal ; les deux arrivent à se relever des pires désastres. Pour l’anecdote, la légende locale veut que dans les années dix-huit cent, le maire du village, propriétaire de cette ferme et son épouse, désespérés de ne pas avoir d’enfant, aient invité le curé chez eux. Ses oraisons et ses prières furent sans doute efficaces, car leurs vœux furent comblés et leur descendance assurée.
Guillaume et Rodolphe, leurs fils, et lui avaient construit la pergola où il lézarde, sur la dalle en béton coulée par les maçons. Ceux-ci avaient eu pour mission de restaurer la façade arrière après avoir supprimé l’énorme portail coulissant qui dans le passé permettait de rentrer les vaches à l’étable, quand cette demeure était encore une ferme. Leur chef-d’œuvre fut de surélever un chai pour agrandir le salon et de remplacer le mur de moellons par une baie d’environ cinq mètres sur deux qui donnait l’impression d’être dans le jardin. Pour compléter le tableau, il ne manquait que « Shogun ».
« Les chiens ne font pas des chats. » Puisque l’on parle d’eux… à presque dix-neuf ans – ils en ont maintenant cinquante-huit – les jumeaux Rodolphe et Guillaume, qui avaient travaillé pour se constituer un pécule, décidèrent de partir explorer l’Amérique, non sans avoir réservé leur billet de retour. Bart et leur mère, bien que très inquiets, n’exercèrent pas une trop forte pression pour les en dissuader, ayant conscience que cela n’aurait servi à rien, et que probablement ils auraient traîné cette frustration toute leur vie. Séquelle de mai 68 et de la doctrine « Libres enfants » d’Alexander Sutherland – sans compter que le président Giscard d’Estaing avait ramené la majorité à dix-huit ans. Guillaume, féru de musique et bon guitariste, avait fréquenté, avec plus ou moins de succès, le milieu musical. Rodolphe quant à lui entreprit de traverser les USA, en bus et en stop. C’est ainsi qu’il se retrouva moyennant rétribution à planter des clôtures dans le Vermont, dans un ranch appartenant à un évangéliste qui l’avait pris en stop, puis finit son séjour comme bûcheron au Canada pendant un mois. Parti avec les cheveux longs, il revint avec les cheveux courts, une musculature renforcée et une forme physique impressionnante. En septembre, ils se rejoignirent à New York et rentrèrent à la maison.
Comme il s’absentait souvent pour des voyages plus ou moins longs, il décida, pour assurer un minimum de protection à son épouse et à sa petite-fille qui vivaient avec eux, de prendre un chien. Ce fut un schnauzer géant, poivre et sel au pelage argenté qu’ils avaient acheté en Bretagne alors qu’il n’avait que trois mois et qu’ils avaient baptisé Shogun. À dix-sept mois, il mesurait soixante-dix centimètres au garrot et pesait quarante kilos.
Queue et oreilles coupées, la casquette de poils sur les yeux et la moustache typique de la race en faisaient un chien peu commun. Assis sur le perron, les pattes posées sur la première marche, il avait une allure aussi dissuasive que royale. Les voitures s’arrêtaient pour le regarder. À un an et demi, il était un redoutable gardien, ami personnel de leur petite-fille, qui lui faisait les pires misères, qu’il supportait stoïquement. C’eût été une grave imprudence de s’en prendre à elle. Quand il mourut à treize ans, âge normal pour un gros chien, ils décidèrent de ne pas en avoir d’autre.
Sa méditation introspective fut interrompue par l’arrivée de ses cousins Ramon de Barcelone et Miguel de Buenos Aires, qui s’étaient rejoints à Barcelone, pour lui rendre visite et passer quelques jours dans l’appartement de vacances de leur neveu Rodolphe à Royan. Il était très heureux de les revoir l’un et l’autre, ainsi que leurs épouses. Un peu dérouté par la « question catalane », il se réjouissait de pouvoir en discuter avec Ramon. Quoique se sentant parfaitement français, ses racines étaient depuis des siècles indiscutablement catalanes : le mariage selon les registres de l’Église catholique de ses lointains ancêtres Ferriol et Antiga en 1593 en est l’illustration, d’où son intérêt intellectuel pour la question catalane. Sans compter pour faire bon poids, ses encore plus lointains ancêtres, les chevaliers d’armes Pedro et Raimundo au XIVe siècle. (1)
Né en 1934 à Barcelone, il n’est pas superflu de rappeler les circonstances qui ont conditionné son existence.
1939/1945 : période tragique et barbare, que sa famille et lui avaient vécue en direct. Bart propose l’explication suivante : la guerre civile en 1936 fut le résultat quasi inéluctable de la lutte multiséculaire entre l’Espagne noire, archaïque, cléricale, absolutiste, soucieuse de conserver les privilèges des uns, et la misère du plus grand nombre par tous les moyens. Guerre qui ne fut avare ni d’horreurs, ni d’inhumanité, dont la fin avec la chute de Barcelone et la victoire du franquisme envoya vers l’exil des centaines de milliers de réfugiés. On parle de six cent mille hommes, femmes et enfants qui franchirent les Pyrénées. Suivie par la victoire de l’Allemagne et l’invasion de la France par la Wehrmacht.
Alegro Barbaro de José Luis de Vilallonga, publié en 1971, traite le même sujet sous un autre angle : la révolution en Espagne, la société et la famille royale, avec une description assez impressionnante des monstres engendrés par la consanguinité. Récemment décédé à l’âge de quatre-vingt-sept ans, il était un noble, selon les termes consacrés – un Grand d’Espagne – qui après s’être engagé à dix-sept ans dans l’armée franquiste, avait pris parti contre Franco. Exilé, et condamné à cent cinquante ans de prison par ce dernier, il vivait et écrivait en France.
Paradoxe : selon les dires de sa mère, un de ses grands-oncles maternels aurait été franquiste et même proche de Franco. Sa fille aurait été condisciple de la fille du « Caudillo », ceci au sein d’une famille républicaine ! On suppose qu’il était militaire.
Était-il le frère de son grand-père ou son beau-frère ? Qui étaient ses grands-oncles ? Il l’ignore. Il ne reste plus personne pour éclairer sa lanterne.
Ils avaient quitté Barcelone en 1938 en direction du nord. Sa sœur Christine s’est attachée à reconstituer leur itinéraire, dont les étapes furent : Figueres, l’Estartit, Vilameniscle. Franchissant la frontière, encore ouverte, à Cerbère le 3 février 1939 : sa grand-mère Paquita, sa mère, Bart et elle. L’Estartit, très modeste port de pêche, est devenu une station balnéaire à la mode et un grand port de plaisance. Après avoir traversé les Pyrénées à pied jusqu’à La Junquera, ils furent acheminés par chemin de fer à Troyes via Paris et conduits par camion au village de la Ville au Bois, commune d’Amance, non loin de Troyes, où sa mère dut travailler dans une ferme. Au cours de ces déplacements, on lui vola ses valises avec leurs vêtements, les siens et ses bijoux. On peut imaginer avec tristesse son désarroi. Sa grand-mère ne devait pas tarder à repartir en Espagne.
Lors du décès de sa mère à quatre-vingt-douze ans, il entreprit avec sa sœur Christine de trier ses papiers entassés dans des cartons. Soudain elle lui mit sous les yeux une photo et s’exclama : « Regarde, c’est nous ! » Il s’agissait d’eux deux, respectivement à trois et quatre ans, à leur arrivée à Troyes le 19 février 1939. Une autre réunissait ses arrière-grands-parents, son grand-père à vingt ans et ses grands-oncles et tantes : famille bourgeoise, tous vêtus de noir comme il se doit.
Bart et ses frères vendirent la maison, tout en conservant un grand terrain qui s’étendait à l’arrière pour une future opération immobilière, en accord avec Robert, le fils d’un compatriote de son père, qui pour les mêmes raisons possédait le terrain contigu, d’une surface équivalente.
Les recherches de sa sœur lui permirent de retrouver les Ruffoni, une sympathique famille italienne, leurs voisins à La Ville au Bois et de rapporter des photos. Celles-ci ont été l’élément déclencheur de souvenirs escamotés par la machine infernale de la mémoire et noyés sous bien d’autres. Ils étaient charbonniers, exerçant leur métier dans une forêt qui abritait des dépôts de munitions. Leur nationalité les rendait suspects d’espionnage au profit de l’Allemagne, ce qui leur valut d’être arrêtés. C’était une absurdité : tout le monde savait où se trouvaient ces dépôts à peine dissimulés sous des tas de bûches. Qu’en résulta-t-il ? Il l’ignore. Leur innocence fut probablement reconnue. Un des garçons devait devenir le maire du village. Elle lui fit la remarque : « À Amance, nous avions eu le bonheur de rencontrer des personnes qui nous avaient secourus. »
En dehors de quelques anecdotes, Bart n’avait recueilli auprès de son père, Santiago, que peu d’informations sur cette époque. Ce dernier était attaché à la République, comme la majorité de la famille, bien qu’il ait été réticent à en parler, car cet épisode de sa vie avait été trop douloureux. Il savait qu’il avait été mobilisé dans l’Armée de l’air et affecté comme chauffeur d’un pilote commandant un groupe d’avions de combat. Il s’en voulait de n’avoir pas été assez attentif et de ne pas l’avoir amené à lui expliquer les séquences et la chronologie politique et historique de son parcours. Il arriva en France le 6 février 1939 au Perthus, avec un groupe de militaires de l’Armée de l’air. Arrêté par les gendarmes, il fut dirigé sur le camp d’Argelès, où les conditions de vie étaient inhumaines, pour être finalement interné à Gurs, jusqu’à ce qu’il rejoigne la 165e compagnie des travailleurs étrangers, affectée à la construction de la base aérienne de Genté (Cognac). L’initiative, en septembre 1936, de construire un aérodrome militaire à Cognac revint au Front populaire. Le ministre de l’Armée de l’air, Pierre Cot, en janvier, juste avant son départ du gouvernement, signa les décrets d’application. Les travaux commencés fin 1938 sous la direction du Génie militaire, devaient continuer jusqu’en 1940 et s’y poursuivre sous l’Occupation. « L’organisation Todd » et la Luftwaffe y prenant le relai de l’aviation française.
Alain Léger, auteur du livre Les Indésirables – L’histoire oubliée des Espagnols en pays Charentais – complète le parcours de leur père Santiago. « Dès le 4 janvier 1940, les demandes de regroupement familial se multipliant, le sous-lieutenant Beaume se faisant le porte-parole des hommes sous son contrôle, se heurte à l’opposition du sous-préfet. Santiago Gratacos, présenté par Beaume comme l’un des meilleurs travailleurs de la compagnie, dirigeait à Barcelone une entreprise de serrurerie employant une douzaine d’ouvriers qualifiés. Lorsque la guerre éclata, il s’apprêtait à lancer la fabrication en série d’appareils de radiographie médicale à rayons X. Il dut envoyer ses ouvriers récupérer les impayés aux quatre coins de la ville pour assurer la paie, eut son camion réquisitionné et devint dans l’Armée de l’air le chauffeur attitré du pilote d’Indelacio Prieto. Pour l’heure, il réclame son épouse et ses deux enfants réfugiés à La Ville au Bois et finira par l’obtenir on ne sait trop quand. »
1939/1940 : toujours seuls à La Ville au Bois, après que le canon eut tonné pendant une semaine. Sa mère, Casilda, sa sœur et lui durent évacuer avant l’arrivée des Allemands et parcourir quelque soixante-quinze ou cent kilomètres à pied en direction du sud, jusqu’à Mussy-sur-Seine, harcelés par les « stukas » qui les mitraillaient : chaque fois qu’ils en entendaient un, ils se jetaient dans le fossé. Sa mère, femme énergique et déterminée, devenue en quelque sorte leader du petit groupe, s’arrangeait pour le nourrir, essayant de trouver quelque chose à manger dans les maisons abandonnées. Véritable citadine transformée en paysanne, elle avait arraché des pommes de terre dans un champ et même trait une vache dans un pré. Elle était une personne positive, mais intransigeante sur les principes : on se lavait les mains en arrivant à la maison, on ne mettait pas les coudes sur la table, on ne coupait pas la parole aux adultes, etc.
Les Allemands, qui avaient occupé toute la région, les ramenèrent au point de départ. Aussi surprenant que cela puisse paraître, maintenant au XXIe siècle, ces troupes utilisaient des chevaux. Était-ce seulement pour tracter la « roulante » ou aussi pour les canons ?
Ils en avaient parqué un certain nombre dans le verger et le pré entourant leur habitation, se servant de leur puits pour les abreuver. La malchance voulut qu’ils envoient par le fond le chaudron qu’ils utilisaient pour tirer leur eau. Un soldat tout penaud vint s’excuser. Bart ne sait pas s’ils avaient remplacé ce récipient. Son impression est qu’ils n’en firent rien. À ce stade, la Wehrmacht semblait vouloir donner une bonne image d’elle-même ; néanmoins deux événements contradictoires, qui n’allaient pas tous les deux dans le même sens, se produisirent :
– L’un sympathique : un jeune soldat autrichien qui n’avait pas fini ses études leur confia qu’il n’était pas un partisan d’Hitler, qu’il était dans l’armée contre son gré, incorporé d’office. Il lui fit cadeau d’un harmonica, dont il ne sut jamais se servir et qu’il finit par casser. C’était méritoire, car il n’en avait probablement pas d’autre et la guerre était loin d’être finie.
– L’autre terrible : deux soldats français prisonniers qui refusaient de couper des arbres destinés à la construction d’un pont furent fusillés.
L’être humain peut avoir des réactions généreuses, comme agir avec sauvagerie. L’actualité le montre tous les jours. « Ecce Homo ».
À l’instar de la période, ils avaient des jeux dangereux. Sur le chemin de l’école ils jouaient à la guerre, avec des fusils en plus ou moins bon état abandonnés par les soldats en fuite, ou à « pique couteau » avec des cartouches qu’il fallait planter en cercle dans la terre meuble. C’est un miracle que personne n’ait été blessé ou, pire, tué. Il faut croire qu’il y avait une providence pour les innocents petits crétins qu’ils étaient.
Derrière leur logement s’étendait un verger. Le propriétaire, un vieux monsieur avec un tablier bleu et un chapeau de paille, archétype du jardinier des catalogues de jardinage actuels, les autorisait à en manger les fruits, en leur recommandant de les plonger préalablement dans un bac d’eau pour s’assurer qu’ils n’hébergeaient ni guêpes ni abeilles. Cette précaution n’était pas vaine, car il exploitait quelques ruches. On ne parlait pas encore des tristement fameux frelons asiatiques, plaie des vergers.
Il faisait très froid et la neige avait blanchi le paysage. Les Ruffoni, qui occupaient une maison en bois où un feu joyeux pétillait dans la cheminée, leur offraient l’hospitalité : leur logement était dépourvu du moindre confort, pour tout dire glacial. En fait c’était une grange sommairement aménagée, sans eau courante ni électricité. À leur retour, comme la boulangère refusait de leur vendre du pain, de même qu’aux Italiens, le réservant aux Français, sa mère excédée alla se plaindre auprès du commandement allemand. Un officier supérieur qui parlait français se rendit à la boulangerie pour une explication de texte. L’ostracisme de la boulangère à leur égard et à celui des Italiens s’arrêta là. Le lendemain, un lieutenant leur apporta du chocolat, du beurre et de la confiture, et cela pendant tout le temps de leur séjour dans notre village.
Sa future épouse Maximilienne, âgée de huit ans et ses sœurs avaient l’habitude, en sortant de la messe à Coëx – la Vendée reste toujours une terre catholique par opposition aux Charentes au passé protestant – de s’asseoir sur un banc dans le parc pour rompre le jeûne en mangeant des gaufres faites maison. Ce dimanche, leur banc était occupé par deux très jeunes soldats allemands, dont l’un pleurait. Sa sœur aînée lui dit d’aller lui porter une gaufre, ce qu’elle fit. Il l’accepta et, lui prenant les mains, les garda dans les siennes quelques instants en tremblant.
Des deux cent cinquante hommes qui formaient la 165e compagnie de travailleurs étrangers, une douzaine seulement se sont établis après-guerre en Charente : maçons, peintres, plâtriers. Il en avait connu la plupart. Deux d’entre eux, célibataires, venaient régulièrement déjeuner à la maison le dimanche. L’un d’eux, José Martinez, était ingénieur. Il s’était réfugié sous un camion, à la limite du camp d’aviation, loin des bâtiments, lors d’un bombardement. Le malheur voulut que ce camion fût pris pour cible et qu’il fût très grièvement blessé et dût même subir une trépanation. Une autre version dit que son camion fut percuté en bout de piste par un avion qui décollait. Tout récemment sa petite-fille, qui cherchait des informations sur son grand-père et sa relation avec le père de Bart, a écrit à son frère Louis. Comme il était le mieux placé pour lui répondre, il se fit un plaisir de lui communiquer les éléments qui devaient lui permettre de poursuivre ses recherches. À sa connaissance, il ne reste aucun survivant. Son père, qui en faisait partie, est décédé en 1992.
Après sa participation aux travaux de construction du camp d’aviation de Genté, son père fut affecté à une ferme de la commune de Cherves. Le propriétaire l’avait requis, lui pour les travaux des champs, sa mère pour des travaux ménagers et la lessive (au reste pour un salaire de misère, si ce n’est sans salaire du tout.) Bart avait été frappé par la présence d’une dizaine de Vietnamiens portant un pantalon, une veste de toile noire et un chapeau de paille conique, qui étaient employés à nettoyer un vivier traversé par un ruisseau. Bien qu’enfant il les plaignait, car le travail dans la boue, par un soleil écrasant, lui paraissait très dur et il leur trouvait un air de grande tristesse.
