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C’est l’été, le temps des vacances sous le grand soleil du Sud qui oblige à tirer les volets pour s’en protéger. Elle arrive la première dans la maison familiale, elle, la mère, la femme, la fille de… Elle aura sept jours seule pour prendre pied, préparer, se perdre, se souvenir, réfléchir, rêver et trouver peut-être l’accès à son éternité. « … elle avait bien fait le tour de la maison. Mais alors : combien de fois ? Un tour, deux tours ? Elle n’eut pas le loisir de réellement y répondre car elle suivit, dans la seconde qui vint ensuite, l’envie qui la poussa à courir. Elle jeta les sabots en l’air avec l’impulsion de chacune de ses jambes et s’élança dans une course rapide qui lui fit faire le tour de la maison, une fois, deux fois… et elle cessa de compter. »
À PROPOS DE L'AUTEURE
Laure Sorasso est autrice – de romans, nouvelles, poésie et théâtre. Elle Laure enseigne les lettres. « Tout part du fil, dit-elle, de celui qui nous tire du néant, de celui qui nous suit et auquel d’autres s’accrochent, de celui que l’on tisse et que l’on tend pour le relais. La filiation unit l’humain à un autre, fait perdurer un regard, une posture, transmet bien plus que la vie. Parce que l’humanité est une race qui persiste, il faut protéger le fil. » L’écriture est son fil privilégié.
Les guerrières est paru en juin 2018 aux éditions Parole, dans la collection Main de femme.
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Seitenzahl: 125
Veröffentlichungsjahr: 2021
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ISBN : 978-2-37586-111-0
© 2021, Éditions Parole
Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer
Courriel : [email protected]
www.editionsparole.fr
Tous droits réservés pour tous pays
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Laure Sorasso
Un été infini
« Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,D’où jaillit toute vive une âme qui revient. »
Charles Baudelaire
Il y eut un soir
L’été était sans fin. Il avait pourtant doucettement commencé fin juin, tout péniblement. Il lui avait fallu du temps, plusieurs jours, pour s’y sentir présente. Elle avait été entravée par des rencontres professionnelles imposées, des sortes de réunion qui donnent bonne conscience à ceux qui les organisent et à ceux qui y participent. Elle y avait appris l’argent à dépenser pour sa matière, à condition de monter des projets qui devaient ensuite être évalués parmi ceux proposés par les autres matières ; une façon de se positionner dans la rapidité, le mérite, l’émulation et l’efficacité, pense-t-on ; une façon de diviser surtout, mais c’est ainsi qu’on gouverne, parfois. Elle y avait noté le fonctionnement des classes et des groupes classe prévu pour l’année suivante, dans une éternité, pensait-elle ; elle y avait surtout appris les autres, ses collègues, qui avaient choisi leur place, positionné leur corps, pris la parole, plus ou moins agressivement, s’étaient défendus, s’étaient tus. Elle avait observé et s’en était divertie.
Elle avait aussi mis du temps à se faire à l’été parce qu’elle avait encore eu des spectacles de danse tardifs, l’attente des résultats du bac pour sa dernière, le changement d’université pour son cadet ; l’inquiétude globale liée aux choses non archivées, non achevées avait retardé sa plongée dans l’été.
Elle avait meublé ses attentes en rangeant ses cours de l’année, les papiers administratifs, les penderies de chacune des chambres, en faisant les vitres, les lavabos, en lavant les rideaux, en époussetant les bibelots envahissants.
Elle avait fini par partir dans le Var, seule. Tout le monde devait la rejoindre à des dates différentes, successives. Sa fille arriverait fin juillet avec des amis qui repartiraient une semaine plus tard, tandis que son aîné prendrait leur place pour une semaine aussi. Il devait remonter quelques jours sur Paris, pour un oral, puis redescendre et y attendre sa copine. Ils repartiraient tous les deux pour l’Italie. Son cadet avait prévu deux venues dans la maison et deux départs. Son mari arriverait à la mi-août tandis que sa fille repartirait à son tour sur Paris aux alentours du 20. Un été fait d’allers-retours successifs autour d’elle, immobile, figée, comme gravée dans la pierre de la maison. Elle aimait cette image d’elle imprimée dans la pierre, sa peau devenue pierre, la pierre devenue sourdement pulsante grâce à son corps absorbé. Les murs de la maison qui porteraient sa forme pour qui saurait la voir et en suivre attentivement des doigts les contours.
Elle était donc arrivée en éclaireuse, lasse des autres et ravie de se replonger au cœur de sa solitude, au moins quelques jours.
Elle pensait y trouver ses parents, les frigos pleins, les lits faits. Mais elle arriva de nuit dans une maison inhospitalière. Comme elle ne voulut pas réveiller ses parents qu’elle imaginait endormis, elle fila directement à l’étage et ferma le plus discrètement possible la porte de communication. Puis elle ouvrit grand les volets, les fenêtres et libéra ses deux chats qui avaient fait le voyage dans leur boîte respective. Les deux ombres filèrent dans l’obscurité et se diluèrent dans la nuit.
La lueur de la lune baignait l’appartement du haut dans une douce atmosphère poétisante. Les contours étaient atténués et les ombres des lourds meubles hérités des vies anciennes paraissaient amicales. Le réverbère de la rue fixait un point lumineux dans lequel voletaient les insectes nocturnes. Elle s’attarda et contempla quelques secondes leur ballet disharmonieux. Les arbres étaient immobiles et l’herbe du parc se fondait dans la noirceur ambiante où ses deux chats s’étaient évanouis. Elle se laissa pénétrer par les croassements et le cri régulier d’une chouette-hulotte. Un miaulement assez proche la ramena au présent et aux chats qu’elle venait de libérer. Elle décida de laisser la porte-fenêtre ouverte au cas où ils désireraient rentrer et gagna sa chambre.
Dans le couloir, elle se repéra grâce à ses mains qui anticipaient les contours des meubles et des objets dressés sur son passage. Ce chemin de nuit lui était habituel mais il lui fallait retrouver les repères oubliés depuis deux mois. Elle trouva à tâtons la porte de sa chambre, entr’ouverte, et la poussa. La pièce avait dernièrement été aérée mais elle ne pourrait pas y dormir tant qu’elle ne l’aurait pas ouverte sur la nuit frissonnante baignée par la lune. Elle buta contre le fauteuil que quelqu’un avait dû déplacer et atteignit la fenêtre d’un pas mal assuré. Elle connaissait parfois des secondes de panique quand soudainement plongée dans la nuit noire elle ne retrouvait plus ses repères. La désorientation l’affolait et une peur panique la saisissait le temps de prendre le contrôle de l’espace.
Ce ne fut cependant pas le cas ce soir-là.
L’air de la nuit entra dans la chambre et la pièce fut à son tour tendrement allumée par la lueur de la lune et celle du réverbère. Elle regarda la collégiale illuminée sur sa droite, avisa sa croix dressée qu’elle voyait de profil, puis se retourna vers son lit qui n’avait pas été fait. Elle ne se sentit pas le courage d’aller chercher des draps. Elle le contourna par la gauche, tâta sa place habituelle de la main et s’y allongea, habillée. Elle verrait demain.
Puis elle se ravisa. Elle avait décidé de dormir et le soleil matinal serait une entrave considérable. Elle se leva à nouveau, tira les volets vers elle, en attacha les deux battants par l’espagnolette et refit son chemin sur la gauche. Elle s’endormit assez vite.
Jour 2
Lorsqu’elle s’éveilla le lendemain, ce fut avec les neuf coups de la cloche. Elle s’étira, ouvrit les yeux et regarda sa chambre, rassurante dans son immuabilité. Elle resta elle-même immobile et écouta les bruits du village et de la vie autour. La maison par contre était silencieuse. Ses parents avaient dû partir de bonne heure.
Elle se leva et alla dans la salle de bains pour prendre enfin une douche. Sa serviette jaune était au portant, preuve qu’on l’avait quand même bien prévue sur la liste des arrivées estivales. Le soleil irradiait et la chaleur commençait à entrer. Elle s’enveloppa dans sa serviette, traversa le couloir, le salon, la cuisine pour aller dans les chambres de ses fils : les volets et fenêtres étaient déjà fermés, c’était également le cas dans la cuisine et dans la bibliothèque. Elle repartit vers la salle de bains pour poser sa serviette. Elle passa dans sa chambre dont elle ouvrit l’armoire, prit un short en jean et un débardeur ancien qu’elle enfila. Elle ferma sa fenêtre et se rendit dans la chambre de sa fille. Les volets et la fenêtre étaient là aussi fermés. Elle revint dans le salon, sortit le store de la terrasse avec la télécommande et alla attacher les premiers battants des volets de la double fenêtre, elle lia les derniers par l’espagnolette et ferma la porte-fenêtre. Ses chats n’étaient pas revenus de leur nuit et elle trouva le phénomène étrange. Elle chassa l’idée et descendit chez ses parents. Elle aimait habituellement reprendre contact avec les lieux familiers dans le silence, tous les sens aux aguets. L’appartement du bas était pourtant plongé dans un silence un peu inquiétant. Les volets et les fenêtres étaient déjà fermés, et à clef ! En passant de pièce en pièce, elle finit cependant par retrouver l’odeur de ses parents. Un chat miaulait devant la porte de la cuisine : elle l’ouvrit et Falala, leur chatte, entra comme une furie et courut dans la buanderie. Elle lui donna à manger.
Elle revint dans la cuisine, alluma la machine à café, vérifia son remplissage en eau et café en grains et la mit en marche. Pendant que l’appareil se mettait en fonctionnement, elle ouvrit le frigo et constata qu’il était bien vide. Ses parents avaient dû partir en courses.
Et puis elle quitta les lieux, oubliant qu’elle avait commandé un café, ayant peut-être dans l’idée qu’elle l’avait bu et déjà lavé la tasse.
Elle remonta chez elle happée par la pensée de défaire ses valises, montées rapidement la veille au soir.
Elle commença par distribuer les sacs de pièce en pièce afin de défaire l’énorme tas. Ses sacs de travail furent déposés dans la bibliothèque, les sacs de nourriture et de chat dans la cuisine, les affaires de sport dans la buanderie, les sacs confiés par chacun de ses enfants dans leur chambre respective puis sa valise, dans sa chambre. Elle prit son téléphone portable, son enceinte, lia les deux appareils en Bluetooth et chercha France Culture. Elle prit l’enceinte avec elle dans la bibliothèque.
Le temps la ralentissait ses dernières années mais elle avait toujours un peu de mal à se concentrer sur une seule tâche. Écouter « La fabrique de l’histoire » lui permettrait de ne pas penser et d’accomplir les tâches rébarbatives avec concentration et soin. Pour peu qu’une pensée la happe et elle se retrouvait à faire autre chose, laissant inachevée la première action.
Elle ouvrit ses sacs. D’abord l’ordinateur qu’elle fit trôner sur la table de travail, puis sa charge qu’elle brancha illico. Ce furent ensuite les paquets de livres, ceux pour ses cours qu’elle empila sur le meuble de rangement à droite du bureau, les romans qu’elle rangea par thème dans la bibliothèque vitrée. Elle ouvrit ensuite le carton des livres à archiver, les albums d’enfant qu’elle mit sur le rayonnage du bas, un à un, se rappelant pour chacun les circonstances de la découverte et de l’achat, lisant les dédicaces qu’elle avait écrites il y a un siècle de cela pour ses enfants, quand fêter Noël ou les anniversaires se faisait encore en piles de livres. Elle se replongea dans certaines histoires de Lou le loup, dans les illustrations de l’éléphant Elmer, dans les spirales colorées qui entouraient certains textes de Prévert. Elle oublia le temps. Quand elle émergea de cet oubli d’elle-même, elle vérifia l’heure. Il était déjà treize heures. Elle se dit qu’elle allait ouvrir une boîte de maquereaux pour tartiner des biscottes et manger. Elle sortit de la bibliothèque pour se rendre à la cuisine. Le temps qu’il lui fallut pour accomplir les quelques pas qui la firent sortir de la bibliothèque lui fit oublier le repas. Au lieu de traverser le salon pour se rendre à la cuisine, elle tourna à droite et se dirigea vers les chambres. Elle prit donc le couloir et entra dans sa chambre. Elle y défit méticuleusement sa valise pour sortir les vêtements, un à un. Au milieu des cintres, le nez dans son armoire, elle prit conscience qu’il n’y avait plus de bruit. Elle avait oublié l’enceinte dans la bibliothèque et la radio s’était tue. Elle s’envoya un « tant pis ! » et se remit à la tâche. Ce furent ensuite les tee-shirts en pile, le pull, le seul qu’elle avait choisi pour tout l’été, et puis elle prit le sac contenant les affaires de son mari et le défit aussi méticuleusement que le sien. Il ne contenait pas grand-chose. Elle regarda ensuite le sac des affaires à vélo avec hostilité, soupira, le saisit par les anses et traversa l’appartement pour se rendre à la cuisine. Elle ouvrit le meuble en chêne qui faisait face à la porte et y entreposa les affaires à vélo. Elle prit une étagère pour les casques, les gants, les gourdes, et réserva celle du bas pour les tenues qu’elle laissa dans le sac initial afin de ne pas les mêler au bois du meuble et à ses poussières particulaires. Elle en profita ensuite pour visiter le meuble, ouvrit chacun des tiroirs, observa leur contenu, les referma et avisa la fine pellicule de poussière sur le dessus. Elle se dirigea vers la buanderie, prit un chiffon et la cire, revint au meuble et le dépoussiéra avant de le nourrir. Elle repartit dans sa chambre et posa au passage le chiffon imbibé et le bidon de cire dans la buanderie. Elle en profita pour prendre une paire de draps, dans l’armoire à linge, avant de se raviser, et d’en prendre deux, ainsi que deux taies d’oreiller et elle se dirigea à nouveau vers sa chambre. Elle fit son lit soigneusement.
Une fois sa chambre ordonnée, elle se dirigea vers la porte et la contempla depuis le seuil. Impeccable. Le lieu était à nouveau acceptable. Elle en retirerait les valises après avoir rangé et préparé l’autre chambre.
Elle revint au fauteuil, saisit la deuxième paire de draps et la taie d’oreiller assortie, sortit de la pièce et rentra dans la chambre de sa fille, à droite.
Elle commença par faire le lit, choisit un oreiller dans l’armoire et mit la taie. Elle plaça le boutis au-dessus pour préserver la propreté du lit et décorer la chambre.
Elle se tourna ensuite vers le sac à défaire et rangea les vêtements l’un après l’autre dans l’armoire à clef. Une fois la tâche accomplie, en se tournant, elle aperçut quelques vêtements qui traînaient encore dans l’armoire vitrée. C’était l’armoire de rangement qu’avait choisie sa fille, qui préférait voir ses habits plutôt que les savoir enfouis dans une armoire de mur. Elle entreprit alors le déménagement et sortit tous les vêtements des dernières vacances, en vérifia la propreté en y plongeant le nez et les yeux. Elle les vit et les sentit tous et, rassurée, les rangea dans l’armoire à clef.
Elle contempla depuis le seuil de la pièce l’hospitalité du lieu. Parfait. Elle saisit le sac, prit sa valise vide en passant par sa chambre et alla tout caser dans le placard de la buanderie.
