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Le récit autobiographique que nous livre Morgane Moor nous plonge dans l'Algérie des années noires, à l'heure où le terrorisme islamique fait rage. Pourtant, à l'exception d'une rencontre sur un checkpoint, la vague de terreur qui a duré si longtemps n'a pratiquement pas affecté la vie de l'autrice, et pour cause : elle a vécu cloîtrée, contre son gré. Séquestrée parfois sévèrement par ses proches, c'est dans le cadre d'un intérieur cossu qu'elle affronte un quotidien terrible. L'enlèvement de son premier-né par ses propres beaux-parents est le premier épisode d'un chemin de douleur qu'elle va endurer avec cette seule idée pour soutien : préserver ses enfants. Après de nombreuses tentatives pour s'extraire de cet environnement toxique, c'est d'ailleurs ce motif qui la pousse à dire non, définitivement cette fois-ci. Sa fille cadette est gravement malade et sa seule chance de survie se trouve de l'autre côté de la Méditerranée, dans ce pays où Morgane finira par s'installer avec ses enfants et trouver la paix à laquelle chacun aspire.
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Seitenzahl: 472
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À mes fils Ali et Smaïl, à mes filles Leïla, Meriam et Sarah. À mes petits-enfants Ghislaine, Ines et Rani. À mes filles de cœur Basma et Douwa.
Le cœur d’une femme est aussi profond qu’un océan.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
La dernière fois que nous nous sommes croisés, c’était dans le couloir de notre maison. Après trois ans de séparation à vivre malgré tout sous le même toit, ce soir-là, il est venu vers moi pour me prendre dans ses bras. Ce qu’il n’avait jamais fait pendant nos trente années de mariage. J’ai été surprise par ce geste totalement incompréhensible pour moi. Et pourtant, j’avais déjà pris la décision de quitter la maison le lendemain matin, à 9 heures pour être précise.
C’était bizarre, comme s’il avait perçu mon intention. Bizarre aussi ma réaction à son comportement alors que ce n’était pas dans mes habitudes. J’étais son esclave, j’étais celle qui disait toujours oui sans chercher à comprendre, d’ailleurs je n’avais pas le choix : c’était soit ça, soit le coup de poing.
Mais ce soir-là, je l’ai bien regardé dans les yeux en lui disant : « lâche-moi ! Je ne suis plus ta femme, c’est fini entre nous ». Et toujours aussi bizarrement, il m’a dit « je te demande pardon et je vais tout changer ». Et moi, après toutes ces années, ces trente ans de mariage, j’avais un cumul de haine, de tristesse, je lui ai dit « trop tard ! ». Il est reparti dans sa chambre et moi dans ma cuisine. J’étais soulagée, fière de moi.
Tranquillement, j’ai commencé à préparer le repas et j’ai même préparé plusieurs plats que j’ai conditionnés dans des boîtes au frigo à son intention, afin qu’il ait à manger après être rentré du travail. J’ai pris tout mon temps à bien ranger la cuisine. Avec les enfants, nous avons mangé dans le calme, sans dire un mot, comme d’habitude. Il est parti se coucher et, mes enfants et moi, nous nous sommes retirés dans la chambre de ma fille aînée, qui venait d’avoir son bac. C’était comme une petite réunion à huis clos, à finir les préparatifs pour notre départ. Nous parlions peu, nous nous comprenions du regard, nous craignions de faire du bruit. Nous avons passé une nuit blanche, compté chaque minute qui passait si lentement alors que lui dormait et ronflait même.
Le matin venu, comme à son habitude, il est sorti tôt pour faire sa prière à la mosquée. Et en rentrant, il a rapporté le pain et le lait. Il était le seul à faire les courses à la maison puisque moi je n’en sortais jamais. Mon rôle, c’était de me lever de bonne heure pour préparer le petit-déjeuner et réveiller les enfants pour aller à l’école. Il fallait qu’à son retour de la mosquée tout soit prêt sur la table. Ce jour-là, il a pris seul son petit-déjeuner, les enfants et moi attendions en haut, c’était pénible. Finalement, nous avons entendu la voiture démarrer et nous sommes sortis de la chambre. Chacun savait ce qu’il devait faire.
Tout de suite après, la voiture que mon fils avait louée s’est garée devant la maison et nous sommes partis sans rien dire, avec le minimum de bagages, dans un calme total. Nous étions mes trois filles, ma voisine, les deux copains de mes fils et moi. Nous avions réservé un hôtel et nous nous sommes enfermés dans cette chambre, comme des fugitifs. Les heures passaient et passaient quand soudain, mon téléphone a sonné. J’ai répondu : c’était la gendarmerie. Ils étaient à notre recherche. J’ai pris la parole « ce n’est pas la peine de nous chercher, je suis partie avec mes enfants et je vais demander le divorce. Et c’est mon avocat qui va envoyer la convocation ». Et j’ai coupé. On a éteint le téléphone. Cette nuitlà, je n’ai pas dormi, je revoyais toute ma vie, tout mon passé défilait dans ma tête, toutes ces années de souffrances.
Ma mère m’a abandonnée alors que je n’avais que neuf mois. Elle est partie, car mon père était un coureur de jupon et pas assez responsable pour assumer une famille. Mais ce que je n’ai pas compris, jusqu’à maintenant d’ailleurs, c’est pourquoi elle m’avait laissée ? Pourtant, j’étais son premier enfant. Bref… J’ai vécu avec ma grand-mère paternelle, qui m’a tout donné : l’amour, la tendresse. Comme elle disait, j’étais la princesse. Alors que j’avais 8 ans, une femme s’est présentée pour me dire qu’elle était ma mère et qu’elle s’était remise avec mon père. Ce fut un choc énorme pour moi. Bien sûr, je ne l’ai pas acceptée et je ne l’ai jamais considérée comme ma mère.
Après la mort de ma grand-mère, j’ai vécu une vie de Cendrillon avec ma propre mère. On aurait dit une belle-mère. Elle me frappait, me blessait avec des mots horribles, des insultes en tout genre et me laissait des traces, des bleus sur le corps.
Bref, j’avais ce rêve de devenir journaliste pour conquérir le monde et écrire des histoires. Cependant, mes parents ont décidé de m’interdire l’école à l’âge de 14 ans, car j’avais un petit copain et que j’avais eu le malheur de le leur dire. Je me souviens que mon père m’a mis la tête dans la poubelle puis dans la cuvette des toilettes, en me traînant partout par terre. Il me frappait violemment devant mes frères et sœurs qui étaient encore jeunes. J’étais l’aînée.
À partir de là, mon père m’a enfermée dans la maison et, même en plein jour, les volets restaient fermés. Je n’avais le droit de voir personne, j’avais juste celui de faire le ménage et de m’occuper de mes frères et sœurs, de cirer les chaussures de mon père… En cachette, je lisais les journaux qu’il achetait et dans lesquels j’ai découpé des articles et les poèmes que j’y trouvais. J’étais très intéressée par ces mots. Je me souviens aussi que j’étais très fan de Madonna et que je voulais lui ressembler : je dansais en cachette. J’adorais la chanson Papa don’t preach. Je voulais vraiment exister, je vivais ma jeunesse comme je le pouvais et, c’est bizarre, je n’ai jamais pensé à fuguer ou quoi que ce soit de ce genre. J’étais juste patiente.
J’aimais beaucoup dessiner : j’avais un petit cahier où je gribouillais Mickey et sa bande. J’adorais ça. Mais ma mère fouillait tout le temps dans mes affaires. Elle prenait tout ce qu’elle trouvait et déchirait même le cahier, les articles de journaux et me dénonçait à mon père. Elle était championne pour ça. Elle prenait un plaisir fou à voir mon père me frapper.
Quand j’eus 17 ans, les prétendants ont commencé à frapper à la porte. Toujours le même rituel : la maman et la sœur du garçon se présentaient avec un bouquet de fleurs et un gâteau et là, c’était la panique totale. Je devais me faire belle et aller dans la cuisine pour préparer le café et le présenter sur un plateau avec de belles tasses et quelques gâteaux, avant de poser le tout sur la table du salon. Je n’avais pas intérêt à faire un mauvais geste : ni sourire ni regarder qui que ce soit, toujours garder la tête baissée.
Il n’y avait qu’eux qui avaient le droit de regarder. En fait, il y a eu plusieurs prétendants, mais ma mère avait déjà un plan. Elle me préservait pour mon cousin, le fils de sa sœur qui vivait en France. Mais l’histoire, c’était qu’entre ma mère et sa sœur, il existait un conflit depuis leur plus jeune âge. Elles étaient neuf sœurs, et il y a eu une rupture qui a duré des années et des années entre elles deux, jusqu’à en faire deux sœurs ennemies. Je ne sais pas comment elles ont fait, elles ont réussi à se mettre d’accord pour que je me marie avec mon cousin. Je n’ai accepté que pour une seule et unique raison : je me foutais complètement de leur histoire, je voulais juste fuir l’enfer de mes parents. Cependant, mon cousin, celui qui allait devenir mon mari, est tombé amoureux de moi. Lui non plus n’avait rien à faire de ma mère ni de l’histoire. Alors nous nous sommes mariés.
Il était né en France, avait grandi en France et avait même fait ses études là-bas. Un beau jour, il a décidé de quitter ce pays avec ses parents pour venir s’installer définitivement en Algérie, dans un village horrible. Ensemble, ils ont construit une grande maison dont on ne voyait que les briques et le grillage : pire qu’une prison. C’était le style des immigrés : ils quittaient la France avec les poches bien remplies pour construire des blindés. Heureusement que mon mari avait un plan : vivre dans le sud de l’Algérie. Dans une maison rien que pour lui et moi.
Il était médecin, et j’étais la femme d’un médecin, et ça, ça comptait beaucoup. J’ai vécu trois ans d’amour et de bonheur. J’étais heureuse, mais pas amoureuse. J’étais juste libérée de l’enfer. Je me suis fait des amis, tous médecins, comme dans une communauté étrangère : des Russes, des Français et des Italiens. Je passais des moments magnifiques avec Ludmilla, Elena et Natacha. Elles m’ont appris beaucoup de choses, comme faire de beaux gâteaux. Nous nous amusions à tricoter, nous parlions de politique, de l’histoire du monde, de culture générale. Le Sud, c’était juste magnifique. Même avec le vent de sable, nous restions chez nous pendant des jours à laisser passer la tempête. Le climat était doux, chaud et sec. Avec la gentillesse des gens et leur hospitalité, nous étions souvent invités, nous mangions de bons plats traditionnels comme le couscous. Les gens m’aimaient beaucoup, ils me trouvaient belle. J’étais comme les Russes, blonde aux yeux verts. J’avais complètement oublié mes parents. Mon mari me prenait souvent en photo, il aimait faire ça. Une belle vie, quoi, un vrai conte de fées. Effectivement, c’était l’histoire de Cendrillon qui avait rencontré un prince charmant, s’était mariée et vécut heureuse, avec beaucoup d’enfants.
Un jour, je me suis éveillée : mon rêve a pris fin avec un coup de poing de mon mari en plein visage. La veille, nous avions été invités à une soirée avec tout le corps médical, Russes, Italiens, Français et Algériens. Et j’étais là, au milieu de tout ce monde, toute seule, alors que lui était en pleine discussion avec ses collègues médecins. Je ne pouvais pas participer à leur discussion, car ce n’était pas mon domaine. Un bel homme russe s’est approché de moi. Il s’appelait Sacha. Puisque j’étais seule, nous avons commencé à discuter, nous avons ri. Je ne me souviens absolument pas de quoi nous avons pu parler. J’avoue que ma soirée a été agréable. J’étais bien accompagnée. En rentrant tard à la maison, pas un mot de mon mari pendant le trajet. Moi, toute contente, je lui disais que j’avais passé une soirée magnifique. Alors que j’étais dans notre chambre en train de me changer, j’ai reçu ce coup de poing et je suis tombée à terre. Je saignais du nez et après, je ne me rappelle plus rien. Le lendemain, je me suis réveillée dans le lit avec lui, assis à côté de moi. Il semblait très triste. J’avais mal, je ne pouvais plus bouger. Il m’a demandé pardon en affirmant qu’il ne savait pas pourquoi il avait fait ça. Bien sûr, je lui ai pardonné, il avait l’air tellement sincère. Il prenait soin de moi et même, il m’apportait à manger au lit.
C’est vrai que, lorsque nous nous sommes mariés, nous n’avons pas eu de vraie nuit de noces. Oui, la nuit de mon mariage a été vraiment horrible. Comment cela s’est-il passé ? De la manière la plus traditionnelle qui soit. Même si cela ne se pratique pas ainsi dans toute la société algérienne. C’est cependant la tradition dans sa famille à lui.
Il est important pour moi de parler de quelque chose qui m’a beaucoup marqué lors de notre nuit de noces. Je suis assise sur le lit, lequel était recouvert d’un beau couvre-lit blanc orné de dentelle et de petites perles qui brillaient. Un peu comme ma robe blanche de mariée. On aurait dit une princesse assise sur un royaume de perles et de diamants. Lui se tenait devant moi, debout dans son costume noir avec nœud papillon. Il faisait très chaud, nous étions le 17 août. Je n’arrivais pas à le regarder en face, je me sentais gênée, ou timide, ou tout simplement je me posais bien des questions : qu’allait-il se passer ? Tout était fermé, il faisait vraiment une chaleur d’enfer. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est que j’entendais chuchoter des gens derrière la porte de la chambre. Et de temps en temps, ils frappaient à cette porte. Je ne comprenais pas.
Il s’est approché de moi en essayant d’enlever mon voile, comme s’il cherchait à me déshabiller. Je l’ai arrêté en lui demandant de ne pas me toucher. J’avais très peur. Il m’a dit : « écoute, je dois faire ça, il faut qu’on en finisse ». On n’arrêtait pas de frapper à la porte !
Pour bien comprendre, il faut savoir ce qu’exige la tradition : les gens qui se trouvaient derrière cette porte attendaient de récupérer ma nuisette avec des taches de sang. Le marié devait la leur donner pour qu’ils la montrent à toutes les personnes présentes au mariage. Ils allaient même danser avec.
Pour moi, c’était très humiliant. Finalement, c’est vrai que nous étions stressés tous les deux, une chose était sûre et certaine, je ne voulais pas me déshabiller. Il m’a rassurée, et je l’ai vu en train d’enlever sa veste et son pantalon. Il a pris un rasoir, ma nuisette et s’est fait une entaille sur le pied. Le sang a coulé, il a pris soin d’en répandre sur ma nuisette qu’il a jeté ensuite aux personnes derrière la porte. Je n’oublierai jamais son geste. Ce fut notre secret. Et même une très belle preuve d’amour.
Puis il m’a dit « nous avons tout le temps pour notre nuit de noces, ne t’inquiète pas. ». Cette nuit-là, nous l’avons passé à rire et à nous raconter des histoires. C’était ma première nuit au lit près d’un homme. Le lendemain, nous sommes partis tous les deux vers le sud, en voyage en amoureux. Dans la voiture passaient de belles chansons, comme Hotel California ou celles des Beatles, et aussi beaucoup de belles chansons françaises. J’avoue qu’il y avait une très belle complicité entre nous.
Puis deux mois ont passé. Vint cette nuit où nous avons compris qu’il était temps de vivre enfin notre nuit de noces. C’était juste magique, loin du monde, c’était l’amour vrai et je me suis sentie femme. Il m’a donné toute la confiance et la patience dont j’avais besoin.
À partir de cet instant, tout allait bien entre nous. Nous avons commencé à construire une belle relation de couple : lui partait travailler et moi je restais à la maison. Je rangeais, je préparais à manger, je me faisais belle, je prenais soin de moi. Je lisais. Je me rappelle le premier livre que j’ai lu lorsque j’étais enfant. C’était Le triangle des Bermudes. Et aussi mon deuxième livre, La mère de David S. Il m’a été offert par son frère, mon beau-frère, mon cousin donc, qui était amoureux de moi et je le savais. En réalité, nous faisions semblant de ne pas comprendre. Bref, c’est une autre histoire.
Mon mari travaillait beaucoup : à l’hôpital, le matin, et l’après-midi, au cabinet. Tous les lundis, il partait en consultation dans les villages. Il m’emmenait avec lui de temps en temps. Il me faisait découvrir comment il visitait et consultait les villageois. Nous allions à la ferme chercher le lait de vache ou de chèvre… J’adorais ça. Et les dattes ! c’était mon plus beau plaisir !
Nous regardions aussi les femmes préparer le pain dans un four en sable. Comme il était bon ce pain ! Et puis le thé… Les hommes bleus préparaient ce fameux thé à la menthe. C’était une vie simple, naturelle, magnifique. Le week-end, nous partions au fond du désert à la découverte de petites oasis au milieu des dunes. Ce qui était extraordinaire, c’est que nous trouvions des truffes sous le sable. Nous participions aussi aux fêtes de village, aux mariages, aux fêtes religieuses traditionnelles, nous étions les bienvenus. Eh oui, c’était ça ma vie avec mon mari au début de notre mariage.
Un jour, en me levant, j’ai eu des nausées. Je me suis même mise à vomir. Je n’étais pas bien du tout. C’est drôle, je n’ai même pas pensé que je pouvais être enceinte ! Il m’a fait passer un test de grossesse : positif ! J’étais enceinte de deux mois ! Alors, j’ai repensé au coup de poing reçu en plein visage : je portais déjà mon enfant à ce moment-là. Il m’avait promis qu’il ne me frapperait plus, j’ai décidé de mettre de côté ce que je considérais n’être qu’un accident. Nous avons tout oublié, nous étions juste heureux. J’ai vécu une grossesse avec un grand amour. Il prenait soin de moi. Je voyais mon ventre grossir jour après jour. C’était le bonheur total.
Au huitième mois de ma grossesse, sa mère l’a appelé, sur le téléphone fixe : à cette époque, il n’y avait pas de portables. Elle lui a demandé de venir chez elle pour que j’accouche dans son village. À moi en particulier, elle m’a assuré que tout se déroulerait bien. De notre côté, avec nos amis russes, nous avions déjà préparé l’accouchement et la venue du bébé.
Tant pis, il a exécuté les ordres de sa maman et nous avons dû nous rendre chez elle, nous n’avions pas le choix. J’ai fait mes bagages et nous sommes partis pour sept cent cinquante kilomètres par la route. Ce fut très fatigant, j’ai très mal supporté le trajet.
En arrivant, malgré un accueil majestueux, je me suis sentie très triste. Il régnait dans cet endroit une drôle d’atmosphère, comme si quelque mystère rôdait dans l’ombre. J’ai essayé de me convaincre que tout était normal. Je ne savais plus si j’avais peur de l’accouchement ou de ses conséquences. Je ne savais pas encore si c’était une fille ou un garçon. D’ailleurs, personne ne le savait. Il faisait chaud, j’étais lourde. Je pesais déjà soixante-huit kilos. Ma belle-mère jouait son rôle de maman, de tante, prenait soin de moi, de sa belle-fille ou de sa nièce, je ne savais plus. Je suis allée me reposer.
Sans m’avoir prévenue, sans même y avoir fait la moindre allusion auparavant, mon mari est reparti aussitôt après m’avoir remise entre les mains de sa mère. Je ne m’en suis aperçue qu’à mon réveil. Il était reparti dans le Sud, pour son travail. Je me suis retrouvée toute seule avec ses parents.
La veille de l’accouchement, je me souviens qu’ils ont reçu beaucoup d’invités et que j’ai beaucoup travaillé pour préparer à manger. À une heure du matin, j’ai commencé à sentir les premières contractions, avant de perdre les eaux. Mes beaux-parents m’ont transportée jusqu’à l’hôpital. J’ai été reçue par une sage-femme qui s’appelait Mama. Après m’avoir déposée, mon beau-père a reconduit sa femme à la maison puis est revenu seul. Lorsqu’il nous eut rejointes, la sage-femme qui me préparait lui a demandé s’il était mon mari. Il lui a répondu non et elle lui a rappelé qu’il n’avait rien à faire là, qu’il devait repartir. Ce qu’il fit.
J’avoue que cette sage-femme était juste un ange. Elle m’a ensuite expliqué ce qui allait se passer, m’a posé des questions, jusqu’à ce que je me retrouve seule avec elle dans la salle d’accouchement. Il était 3 heures du matin ce 19 juin. À 3 heures 30, au terme d’un accouchement naturel et sans complication, j’ai mis au monde un beau garçon de trois kilos et demi. Mama a bien pris soin de moi. Elle a pratiqué les premiers soins au bébé et m’a raccompagnée dans ma chambre. C’était incroyable, je n’avais plus de douleur, j’en avais oublié tous mes chagrins, j’étais juste heureuse, aux anges.
Jusqu’à ce que je pique une crise de nerfs lors de la visite de ma belle-mère. Je lui ai demandé de me donner mon fils en lui lançant : « il ne prend pas le biberon ! » Elle m’a alors répondu quelque chose que je n’ai pas compris sur le moment : « je t’ai donné un homme qui est mon fils, maintenant je prends le tien, ton fils. Et ça ne sert à rien de lui donner le sein, car tu repars avec ton mari dans deux jours. »
J’ai senti le ciel me tomber sur ma tête. Était-ce un cauchemar ou une fiction ? Non, c’était malheureusement la triste réalité. Je n’ai même pas pu prendre mon fils dans mes bras, même pas lui changer les couches. Je ne trouvais plus de mots pour crier mon désarroi. Quelque chose en moi venait de s’éteindre. Je me suis mise à l’écart et j’ai attendu mon cher mari. J’avais placé tous mes espoirs en lui. Quand il est arrivé, je l’ai vu tellement heureux d’avoir un garçon que mon espoir s’est réveillé. Il portait notre fils dans ses bras avant de me le tendre pour que je le berce à mon tour. Nous avons pris beaucoup de photos tous les trois.
Vint le temps du baptême. La cérémonie s’est déroulée à leur manière. Mon fils a même été circoncis. J’avais mal pour lui. Il pleurait et je pleurais d’autant plus que j’allais partir sans lui. Mon mari était d’accord avec sa mère. Je me suis à nouveau retrouvée toute seule dans mon chagrin. Pour lui, laisser son fils n’était qu’une juste récompense pour ses parents.
J’ai été trahie. Ils m’ont enlevé mon fils, voilà tout ce que je pouvais penser. La douleur de cette séparation imminente est venue m’éclairer, expliquer ce pressentiment à mon arrivée dans ma belle-famille pour l’accouchement.
Mon mari s’amusait de me voir pleurer, il me faisait écouter cette chanson de Daniel Balavoine Mon fils, ma bataille. Comme j’ai souffert ! Jeune et naïve, et seule contre tous. Je me voyais comme une marionnette dont chacun faisait ce qu’il lui plaisait.
Au cours de ce séjour chez mes beaux-parents et avant de regagner notre demeure, dans le Sud, j’ai connu un enfer de plus. Un soir, j’ai eu une forte fièvre accompagnée de frissons. Je tremblais de partout, j’étais seule dans la chambre. À un moment, j’ai même perdu complètement la mémoire, à ne plus pouvoir me rappeler où j’étais. J’avais très mal aux seins. Ma belle-mère a cherché à camoufler mon état en mettant des gants glacés sur mon front pour faire baisser la fièvre, avec le sinistre consentement de mon traître de mari, complice de sa mère. Ils m’ont gardée dans cette chambre je ne sais combien de temps, je n’en ai plus le souvenir.
Un matin, mon mari m’a réveillée en me disant « prépare-toi, nous partons ». J’ai trouvé la force et le courage de le supplier de prendre notre fils avec nous. Il m’a répondu « on s’en fiche, on en fera un autre ! ». J’ai quitté la chambre, je suis descendue en courant et j’ai jeté à ma belle-mère : « rendez-moi mon fils, je veux l’emmener avec moi ! » Elle m’a opposé un visage de diable qui me disait : « ce n’est pas ton fils, oublie-le et suis ton mari ». Me voyant devenir livide, elle a ajouté « d’ici six mois, tu pourras venir le chercher ». Mon mari a assisté à cet échange et soutenu les propos de sa mère avec une telle complicité que j’avais du mal à y croire. J’étais seule contre tous. J’ai fini par me taire et je l’ai suivi comme une idiote que j’étais. Le trajet fut long, pas un mot ne fut prononcé entre nous, j’étais plongée dans mes pensées. De temps en temps, je touchais mon ventre en me disant que j’avais porté un bébé pendant neuf mois, avant de l’abandonner quelque part. Je me disais que je n’étais pas digne d’être mère, je me suis mise à me haïr. J’étais surtout en colère contre mon mari. C’est alors que j’ai commencé à vouloir un autre bébé, en me promettant que cela se passerait autrement.
En arrivant chez nous dans le Sud, la maison me parut hostile : j’avais tout préparé pour l’arrivée du bébé et tout me rappelait mon terrible sort, ma douleur infinie. Pour moi, c’était comme si mon fils était mort à l’accouchement. Les bras chargés de cadeaux, mes amis russes sont venus à la maison pour me féliciter. Helena, Natacha et Ludmilla me trouvèrent dans un état lamentable. Sur le moment, Ludmilla n’a rien compris. Elle s’est mise à me poser des questions : « que se passe-t-il ? pourquoi pleures-tu ? où est le bébé ? » Je leur ai raconté l’histoire comme j’ai pu. Elles étaient toutes les trois choquées et me regardaient avec effarement. Ludmilla a réagi en disant : « non, ça ne passe pas comme ça, arrête de pleurer, personne n’a le droit de te prendre ton fils. » À ce moment-là, mon mari est arrivé. Nous sommes entrés dans des discussions incompréhensibles autour de l’attitude de ses parents. Mon mari respectait beaucoup Ludmilla, il l’écoutait. Elle lui a dit : « vous allez retourner chercher votre fils. Sinon, nous serons obligées de porter plainte. » Elle se croyait en Europe ! Elle ajouta « regarde l’état de ta femme, comment peux-tu accepter ça ? C’est presque comme un kidnapping ». Il l’a écoutée et nous sommes partis le soir même. Nous avons à nouveau parcouru les sept cent cinquante kilomètres. Le voyage a été pénible, angoissant. Tout au long de ces heures de route, chacun s’est réfugié dans ses pensées.
Enfin nous sommes arrivés. Ses parents nous ont ouvert la porte et j’ai pris la parole : « je suis venue reprendre mon fils et je ne pars pas d’ici sans lui. » Je n’oublierai jamais cette scène : mon beau-père qui descend l’escalier, un fusil à la main et qui le pointe dans ma direction. Il me dit « soit tu fais demi-tour et tu pars, soit je te tire dessus ». Mon mari est enfin intervenu et leur a dit « rendez-lui son fils ! » J’ai ajouté : « il n’est pas que mon fils, il est aussi ton fils. » La belle-mère a répondu « partez ! partez ! ce n’est pas votre fils. Dégagez ! » et elle a claqué la porte. Un terrible silence, lourd de glace s’est installé. J’étais amère. Nous avons fait demi-tour et nous sommes repartis, tous les deux, sans décrocher un mot jusqu’à la maison. Je savais que j’avais définitivement perdu mon enfant. Ludmilla a pris soin de moi, car je suis retombée malade. Les mois ont passés. Puis un jour, je me suis rendu compte que j’étais à nouveau enceinte.
J’ai vécu une grossesse agréable sous le climat ensoleillé du Sud. J’étais heureuse, et chaque jour, j’ai pensé qu’il fallait que je sois forte pour garder mon enfant. Le 29 juillet 1992, j’ai accouché de mon second fils. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le même scénario s’est déroulé : le moment venu, ma belle-mère a ordonné à son fils de me conduire à la même clinique, et, tout comme la première fois, il est reparti dans le Sud tout de suite après. Je me suis retrouvée avec la même sage-femme, mon beau-père attendant dans le couloir. Profitant d’être seule avec elle, je lui ai expliqué ce qu’il m’était arrivé après mon premier accouchement. Elle est alors sortie dans le couloir et a demandé à mon beau-père de partir.
L’accouchement s’est très bien déroulé, comme la première fois : un beau bébé blanc de trois kilos et demi, avec de beaux cheveux blonds et les yeux bleus. J’étais aux anges. Mama m’a prodigué beaucoup de conseils, elle m’a donné le bébé dans les bras et j’ai présenté mon sein. C’était la première fois que je ressentais ça, c’était extraordinaire. Puis Mama m’a demandé quel prénom je voulais donner à mon fils. Je le lui ai donné. J’avais réussi deux choses importantes à ce moment-là : donner un prénom à mon enfant et l’allaiter. Et tout comme lors du premier accouchement, mes beaux-parents sont venus le lendemain me chercher. Ils furent très déçus de constater que leur petit-enfant avait déjà un prénom et que c’était encore un garçon. Ils n’en souhaitaient qu’un seul. Mon mari est venu le troisième jour, il y a eu le baptême, la circoncision et le jour du départ est arrivé. Je me suis levée de bonne heure, mes bagages étaient prêts depuis la veille. Nous avons chargé la voiture. Je suis descendue avec mon fils dans les bras, pressée de monter dans la voiture et de partir. Si bien que nous sommes partis comme des voleurs, sans dire au revoir. Nous sommes partis dans le Sud et nous avons marqué l’événement avec nos amis autour d’une grande fête. Ce n’était que du bonheur, je donnais tout mon temps à mon enfant, tout mon amour et toute ma tendresse. Je l’ai allaité tout le temps. Nous nous prenions en photo. J’ai appris beaucoup de choses et je me suis enfin senti une vraie maman. Et j’ai commencé à penser à agrandir la famille.
En 1991, la guerre civile a débuté en Algérie. Une décennie noire a suivi, rythmée par le terrorisme. Un soir de cette année, mon mari et moi étions invités à assister à une grande réception entre médecins militaires et civils. Nous avions pris notre fils avec nous, il n’avait que quelques mois. Il était sage. Lors de cette soirée, des généraux étaient présents. La réception était placée sous haute sécurité. L’un de ces généraux a pris la parole pour remercier les personnes présentes puis nous avons dîné. Le repas était délicieux et je me souviens que j’ai même demandé à un serveur la recette de l’un des plats. De m’adresser ainsi au serveur a rendu mon mari furieux. Le chef est venu personnellement me donner cette recette, j’étais très contente et même touchée par cette délicate attention. Mon mari s’est senti ridicule. J’en ai même été gênée, mais c’était trop tard.
À un moment de la soirée, nous avons senti que quelque chose d’anormal se passait. Les militaires ont précipitamment quitté la réception, sans cependant provoquer la moindre panique. On percevait le bruit caractéristique d’hélicoptères manœuvrant non loin de là. Puis les invités encore présents ont fini par partir. Nous sommes rentrés chez nous, après avoir passé une agréable soirée malgré cet événement peu ordinaire qui en sonna la fin. Nous étions loin d’imaginer le pire qui allait venir. Le lendemain matin, aux informations, nous avons appris qu’une caserne avait été attaquée par des terroristes et qu’une trentaine de militaires avaient été égorgés. Nous avons été anéantis par cette nouvelle, en proie à une stupeur totale. Une atmosphère de méfiance mêlée de peur s’est immiscée dans notre quotidien. Personnellement, j’ai senti que cet événement était tabou. Nous nous sommes employés à continuer à vivre du mieux possible.
1992. Je suis à nouveau enceinte. Certes, j’étais heureuse, épanouie, mais la paix et le bonheur avaient disparu. Les étrangers quittaient l’Algérie, et, parmi eux, nos amis Ludmilla, Sacha, Helena et Victor. Les adieux ont été déchirants et je me suis retrouvée plongée dans une profonde tristesse. Dans cette zone sensible qu’était le Sud, où nous étions entourés de casernes, nous avons été contraints de quitter à notre tour la région. Mes beaux-parents appelaient leur fils chaque jour pour lui demander de rentrer chez eux. Mais mon mari aimait beaucoup trop l’argent et son travail qui lui rapportait des fortunes, il voulait rester une année de plus.
Chaque semaine et depuis de nombreuses années, il envoyait de l’argent à son père pour que ce dernier puisse agrandir sa maison. Si bien que mon beau-père a pu ajouter trois étages à sa maison. Il avait même commencé à construire une clinique pour son fils, accolée à sa maison.
À l’approche de l’accouchement, le même scénario s’est déroulé et je suis partie de notre maison pour rejoindre la même clinique que précédemment. Toujours la même sage-femme, mais cette fois-ci, mon mari était à mes côtés. Et il a eu le droit d’assister à l’accouchement.
Nous étions le 29 décembre, il était 10 heures du matin. J’étais allongée, prête à mettre au monde mon enfant, Mama en face de moi et mon mari debout à ma droite, vêtu d’un blouson en cuir noir. J’avais des contractions et la sage-femme m’a demandé de pousser. Dans un ultime effort, très puissant, j’ai malencontreusement déchiré la manche du blouson de mon mari. Aussitôt, tout s’est arrêté autour de moi : il m’a donné une gifle et, de surprise, j’ai arrêté de pousser, mettant en danger la vie de mon bébé. Mama s’est énervée, et a fait sortir mon mari de la salle. Lui ne savait que répéter qu’il l’avait payé cher, ce blouson. Mama a fermé la porte et, revenue vers moi, elle a tenté de me motiver pour pousser à nouveau. J’étais pétrifiée, mais elle a insisté en me disant qu’elle voyait la tête. Elle a fini par s’asseoir sur mon ventre pour faciliter la descente du bébé. Enfin, après de nombreux efforts, mon enfant est apparu. C’était une petite fille. La sage-femme est sortie pour l’annoncer au papa, mais il avait disparu.
Je suis retournée à ma chambre, Mama s’est occupée de moi. J’ai eu le droit de choisir un prénom pour ma fille, ce que je n’avais pas encore fait ne connaissant pas le sexe du bébé. Puis j’ai attendu la visite de mon mari ou celle de ses parents. Je n’ai vu que mon beau-père, en fin de journée. Il était content que ce fût une fille et il voulait absolument lui donner le prénom de sa mère. Je lui ai dit que c’était trop tard, que ma fille avait déjà un prénom. Puis il m’a raccompagnée à la maison.
En arrivant, j’ai aperçu ma belle-mère et la sale tête qu’elle avait. La veste de cuir était exposée et j’avais l’impression d’avoir commis un meurtre. Elle m’a engueulée pour avoir déchiré le blouson. Mon mari était présent, mais il n’est jamais venu m’embrasser ni me demander pardon, encore moins me féliciter. Il était obnubilé par sa veste. J’étais toute seule, et, comme à chaque accouchement, je prenais soin de moi-même et de mes enfants, je me débrouillais. Mon mari n’achetait même pas les couches, je devais utiliser la pointe et le carré pour le bébé.
Dans les jours qui ont suivi, comme à chaque fois, nous avons baptisé ma fille. Alors que nous étions à table, ma belle-mère a pris la parole. J’avais mon bébé dans les bras et mon deuxième fils à mes côtés ; mon premier fils se tenait près de mes beauxparents. Elle a simplement dit qu’il serait bien que je laisse ma fille chez eux afin que mon fils aîné ne sente moins seul. Mon mari n’a pas réagi, il a annoncé qu’il allait se coucher parce que nous partions tôt le lendemain. Quant à moi, je suis restée silencieuse et je suis sortie tranquillement de table avec mes enfants avant de monter dans notre chambre. Je n’ai pas dormi cette nuit-là et j’ai attendu le matin avec impatience. J’ai ramassé nos affaires et finalement nous sommes partis tous les quatre aux aurores. C’était un grand soulagement, je l’avais échappé belle. Nous avons fait la longue route, dans l’inquiétude : le terrorisme frappait l’Algérie et nous rencontrions un barrage tous les dix kilomètres. Des rumeurs parlaient de faux barrages et on ne savait plus s’il fallait s’arrêter ou pas. Mais nous n’avions pas le choix. Nous étions à chaque fois stoppés par des chaînes de clous au sol.
Dix années de guerre civile qui ont fait plus de cent mille victimes et sûrement plus. Tout a commencé en 1990, une année marquée d’un point noir en Algérie. Une bombe à retardement qui s’est mise en marche en 1988. Des partis politiques ont vu le jour et, parmi ceux-ci, le plus puissant, le front islamique du salut, le FIS. À partir de là, ma vie et celle de tous les Algériens sont devenues un enfer. Des conflits entre l’État et ces partis ont conduit à l’avènement du terrorisme et la guerre civile a déchiré mon pays. Les massacres de civils ont commencé en 1992, d’une ampleur sans précédent. Les villageois étaient la cible : des victimes de tous âges, des femmes, des enfants, des personnes âgées, égorgés, décapités. Toutes formes de tueries, c’était l’horreur.
Nous avons tout fait pour rester dans le Sud. Mes enfants grandissaient et nous demeurions à la maison sans sortir. Mon mari détenait une arme, non chargée. Je conservais par-devers moi la boîte de munitions. Un jour, nous avons décidé de sortir nous promener. Nous avons pris la voiture et nous avons rencontré un barrage. Nous ne savions pas si nous devions nous arrêter. Il nous semblait que ces gendarmes n’étaient pas des vrais. Ils portaient la barbe et, selon nous, ce n’était pas compatible avec leur uniforme, ça ne se faisait pas. Malgré nos appréhensions, nous nous sommes arrêtés. Il était trop tard pour fuir quand nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait bien de terroristes et non de gendarmes. Ils nous ont demandé de descendre de voiture. Après avoir obtempéré, un « gendarme » s’est mis à fouiller notre véhicule en commençant par le coffre pendant qu’un autre pointait son arme sur moi. Je savais que sous mon siège se trouvait la boîte de munitions. Je craignais vraiment qu’ils la découvrent. Par chance, le « gendarme » a tout fouillé, sauf à cet endroit précis, avant de nous dire de remonter en voiture et de poursuivre notre chemin. Nous avons pris conscience que, ce jour-là, nous avions échappé à la mort.
Nous avons donc préparé nos affaires pour quitter ce Sud que nous aimions tant pour nous rendre chez mes beaux-parents. En quittant cette région, j’ai eu le sentiment de perdre une partie de moi-même. J’avais dans la bouche un goût amer, je pressentais et j’appréhendais cet enfer qui, je le savais au fond de moi, m’attendait. J’étais persuadée que ce voyage ne serait qu’un aller sans retour.
Pendant tout le trajet, ce ne furent que larmes et tristesse. Je pensais à mes amis russes et à nos bons moments passés. Les fins d’années fêtées ensemble, la façon dont nous décorions le sapin, à la « russe », et les bons gâteaux que Ludmilla préparait. Son mari, Victor, et le mien faisaient les fous en buvant de la vodka. Nous nous amusions, nous dansions et nous nous retrouvions toujours à parler de politique. Nous passions des heures autour des apéros et je me souviens que nous étions tous très préoccupés par la guerre du Golfe, ce conflit qui a débuté le 2 août 1990 par l’invasion du Koweït par l’Irak. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la géopolitique et aux histoires de ce monde. Je ne faisais qu’écouter, mais j’avoue que, lorsque j’étais petite, j’étais déjà intéressée par la politique. Mon grand-père était à l’origine de cet engouement. Selon lui, tous les présidents du monde étaient la cause de toutes les guerres, des problèmes et des misères du monde.
Nous parlions aussi de la Yougoslavie et des conflits que connaissait ce pays depuis 1991, des débuts des violences et du partage des territoires.
Je repensais à ce beau pays où je me suis rendue en 1982. C’était un voyage magnifique et magique, comme un rêve. J’avais fait ce voyage avec mon père et ma tante, nous avions presque fait le tour de l’Europe. Nous étions partis en juillet de Paris, nous sommes passés par la Suisse, nous avons traversé l’Italie, visité Rome, Venise et, pour finir, la Yougoslavie. J’ai beaucoup aimé les villages et les autochtones. Là-bas, j’ai mangé les meilleures pastèques du monde. Un pays pauvre, mais généreux.
1982, ce fut aussi la coupe du monde de football. Et c’est l’Italie qui l’a remportée grâce à son joueur Paolo Rossi. L’Algérie participait pour la première fois à une phase finale et elle s’est imposée 2 à 1 face à l’Allemagne, dont un but marqué par Madjer. Une belle équipe algérienne, dans laquelle figurait aussi Belloumi, sans oublier Fergani. Que de beaux souvenirs ! J’avais 12 ans et j’ai fêté cette coupe du monde en Italie, c’était magnifique.
J’avais 22 ans et déjà trois beaux enfants quand nous avons quitté le Sud. Le trajet fut long et cette chanson de Nino Ferrer, On dirait le Sud, nous a accompagnés tout le long du trajet. J’aurais souhaité que le voyage fût plus long, beaucoup plus long. De temps en temps, nous nous arrêtions pour manger ou pour nous occuper des enfants. Dans le même temps, nous avions très peur de tomber sur des terroristes. Alors, parfois, nous nous pressions et nous obligions à reprendre la route.
Une fois tous arrivés à bon port, je me suis bien mis en tête que ma vie allait complètement changer. Je me posais des tas de questions, mais une chose était certaine, ma priorité était de protéger mes enfants de ma belle-mère : elle m’avait déjà volé mon grand garçon. Il avait 2 ans, c’était un petit blanc aux yeux noisette et aux cheveux frisés. Il était mince et grand comme son père. Son frère, âgé d’un an, était un petit blond, aux cheveux raides et aux yeux bleus. Quant à la petite dernière, elle était tout aussi blanche avec de magnifiques cheveux châtains et des yeux noisette. Je m’amusais à lui faire des couettes. J’adorais m’occuper de mes enfants. Notre vie se passait dans cette grande maison aux murs de béton recouverts de faïences multicolores, dans un style typiquement marocain – on aurait dit un hammam. Je la détestais, elle m’angoissait tellement. Mon beau-père rapportait toute cette faïence du Maroc. Nous étions environ à cent cinquante kilomètres de la frontière. Il faisait ses courses là-bas. Entre le Maroc et l’Algérie, c’est toute une histoire. J’en parlerai plus tard.
Le quotidien de ma nouvelle vie avait de quoi m’angoisser. Je me levais tôt le matin et descendais aussitôt dans la cuisine pour prendre le petit-déjeuner en famille. Dès cet instant, l’atmosphère devenait pesante, j’avais l’impression de gêner. Mon mari et ses parents consacraient le temps de ce repas à d’obscures discussions où il n’était question que d’argent.
À la fin du petit-déjeuner, son père quittait la cuisine pour aller dans son jardin s’occuper des chiens et de son potager. Tandis que ma belle-mère jouait le rôle du coach et de la secrétaire de mon mari. Elle gérait son argent, son emploi du temps professionnel, préparait le cabinet avant l’ouverture. Elle s’occupait même de l’accueil des patients puisque la clinique jouxtait la maison.
Quant à moi, mon rôle se résumait à faire le ménage dans les trois étages de la maison, soit environ quatre cents mètres carrés, sans parler des extérieurs et des escaliers. On aurait dit Fort Boyard. Je n’avais pas le droit de préparer les repas ni même d’ouvrir le frigo. Je ne devais pas non plus participer aux conversations ni manger à table avec mon mari et les enfants. Sa maman lui préparait une table pour lui seul avec à manger pour dix personnes. Une fois son repas pris, nous pouvions passer à table, les enfants et moi.
Dès les premiers jours, j’ai commencé à me livrer dans un journal intime. Je profitais de ce moment dans l’après-midi, à l’heure de la sieste qu’aucun d’entre eux ne manquait, pour écrire. Tout dans ce quotidien ressemblait à l’enfer, c’était pire que chez mes parents. Je me retrouvais en quelque sorte au point de départ. Le seul motif qui m’aidait à vivre et à accepter cette vie, c’étaient mes enfants. J’étais protectrice, attentionnée et je leur ai donné beaucoup d’amour. Quant à mon mari, chaque jour qui passait l’éloignait de moi et de ses enfants.
C’était difficile pour moi, j’ai connu une profonde souffrance, surtout lorsque mon fils aîné se trouvait à côté de moi et que je ne pouvais ni le serrer dans mes bras ni m’occuper de lui. Il était le prince de la famille et pour ma belle-mère, c’était le petit frère de son papa. Tout était différent. Dans cette maison, il y avait deux clans : la belle-mère, mon fils et mon mari ; et de l’autre côté : mes enfants et moi. Mon beau-père se tenait au milieu : il était très malin. Il profitait au maximum de l’argent de son fils alors qu’il percevait une retraite française et disposait d’autres ressources encore. En fait, lorsqu’il était en France, il travaillait dans une usine de je ne sais pas quoi et un jour il a fait semblait de se blesser pour toucher une pension d’invalidité. J’imagine qu’il ne fut pas le seul à user de ce genre de fraude.
Bref, il donnait à mon fils une éducation dure, faite de malignité et d’intelligence malsaine où le maître-mot était de gagner sa vie grâce à l’escroquerie. Il lui a surtout appris à être égoïste, à ne rien partager et à être dur avec les femmes. Comment peut-on imaginer apprendre à un enfant de 3 ans ces manières-là ? Il lui disait que lui et sa femme l’avaient trouvé dans une ferme abandonnée, au milieu des vaches. Mon fils était grossier et mal poli avec moi, méchant avec sa sœur et son frère. Je me souviens d’une fois où il avait pris des ciseaux et voulait couper l’un des doigts de sa sœur. Il n’y est pas parvenu, fort heureusement, mais il l’avait quand même blessée. J’ai entendu un cri et je suis arrivée en courant pour trouver ma fille la main ensanglantée. Ce fut pour moi un choc terrible, accentué par le fait que je ne pouvais même pas le réprimander encore moins le frapper. J’avais juste envie de le tuer. À chaque fois, je me retenais, et, au fond de moi, je cherchais un moyen de l’approcher et de gagner sa confiance bien qu’il fût capricieux.
Il est un point qui m’a vraiment marquée : il ne mangeait que de bonnes choses, les meilleures. La belle-mère trouvait toujours une combine pour lui donner à manger avant de passer à table. Ah, cette sorcière ! Elle l’emmenait à la cave et lui donnait à manger en cachette et, quand nous passions tous à table, moi et mes enfants nous mangions comme des misérables devant lui qui n’absorbait rien. Mais la belle-mère le forçait à finir son assiette jusqu’à ce qu’il vomisse à table, devant nous. Alors elle le frappait sous nos yeux et le traitait de « sale gueule », j’étais furieuse contre elle et j’avais pitié de lui. Elle faisait de lui ce qu’elle voulait. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai dit à la belle-mère que je ne voulais plus qu’elle frappe mon fils. Le beau-père est intervenu. Il m’a envoyée balader en me disant « occupe-toi de tes enfants, pas de lui, car il n’est pas ton fils. »
Avec ces gens-là, j’ai compris qu’il fallait jouer l’imbécile. Ce que j’ai fait, moins pour leur faire plaisir que les rassurer. À partir de ce moment, j’ai commencé à analyser les choses, observer et écouter, faire plus attention. Mon mari travaillait de 8 heures à 12 heures 30 et de 14 heures à 18 heures. Bien sûr, il faisait sa petite sieste en bas dans le hall, pendant que moi, je me tenais en haut avec mes enfants. Eux aussi faisaient la sieste et moi, j’en profitais pour écrire dans mon journal intime. Je regardais la télévision aussi.
À cette époque, on pouvait suivre les émissions de France 5. Mon mari regardait beaucoup Questions pour un champion, avec Julien Lepers. Je me souviens qu’il quittait son travail à 17 heures et montait en courant les escaliers pour ne pas manquer cette émission. Il prenait plaisir à répondre aux questions avant les candidats. Il me faisait rire, car, même quand il répondait faux, il se la jouait en prétextant qu’il n’avait pas compris la question ou qu’il l’avait mal entendue. Et quand il répondait juste, il était le plus fier du monde. De mon côté, pour lui faire plaisir dans ces moments, je lui montrais de l’intérêt. Il en profitait un peu pour jouer avec ses enfants. Il était surtout très attaché à notre fille, il disait qu’elle était intelligente comme lui alors que notre fils était bête comme moi.
J’avoue que mon mari était au fond de lui quelqu’un de bien, de bon, de fragile. Il aimait chanter, danser, rire, s’amuser, mais il était trop coincé à cause de ses parents. Ils étaient présents en permanence auprès de leur fils et tous les jours ils opéraient un lavage de son cerveau. Sa mère lui montait la tête contre moi. Elle avait créé une bulle autour de son fils et de son petit-fils dont mes enfants et moi étions exclus. Devant ce spectacle, je me disais que mon fils aîné allait subir le même sort que son père. J’ai commencé à penser faire quelque chose pour empêcher ça, mais je ne savais pas quoi.
Tous les soirs à 20 heures, nous passions à table, sans un mot et le volume de la télé à fond. Les informations du journal télévisé étaient très importantes. Nous prenions le repas tous ensemble selon un rituel immuable rythmé par la belle-mère. Les nouvelles étaient tristes : le terrorisme engendrait la psychose. Quand je voyais toutes ces images d’horreur, je me disais que je n’étais pas à plaindre. Après tout, j’avais un toit, j’étais avec mes enfants. Nous avions de quoi manger et peu importait ma souffrance comparée à ces événements. Tous les soirs, quand tout le monde était couché, je montais en cachette sur la terrasse du toit. Les escaliers étaient très longs pour y accéder et la porte en fer était dure à ouvrir, elle faisait beaucoup de bruit. Je prenais beaucoup de précautions pour l’ouvrir, comme si je devais désamorcer une bombe. Une fois ouverte, j’étais heureuse et je me sentais la reine du monde. Je levais les yeux au ciel et je voyais toutes ces étoiles. C’était juste impressionnant, comme si j’étais sur une autre planète. J’oubliais mes soucis, je priais, je parlais en chuchotant avec le Bon Dieu. Je priais en pleurant pour qu’il m’aide et surtout pour qu’il me donne de la patience. La patience de survivre sans vouloir me suicider, survivre pour mes enfants. Je priais aussi pour mon pays, je priais… et je savais que le Bon Dieu était à l’écoute, car cela me faisait du bien. Je me sentais protégée et rassurée. Puis je redescendais en catimini, sur la pointe des pieds, et je rentrais dans ma chambre pour me glisser dans mon lit. Mon mari ronflait et cela m’arrangeait beaucoup, il ne se rendait même pas compte de mes absences.
Un matin, pour la première fois, j’ai trouvé mon fils aîné dans ma chambre. J’étais surprise. Il est venu vers moi et m’a parlé de sa grand-mère. Il m’a expliqué pourquoi il vomissait à table. Il m’a tout raconté : ce que sa grand-mère lui donnait à manger dans la cave et bien d’autres choses horribles. Il m’a fait promettre de ne rien répéter. Je le lui ai promis. À partir de ce jour-là, mon fils et moi avons construit une relation de complicité extraordinaire. C’était ça ma récompense de la part de Dieu. Oui, j’avais gagné la confiance de mon fils. À chaque fois qu’il en trouvait l’occasion, il venait me voir dans ma chambre. Il a commencé à aimer sa sœur et son frère, il partageait même avec eux des tas de choses. Pendant la sieste de sa grand-mère, il descendait à la cave et nous rapportait des bonbons, des gâteaux et des chocolats en papillote venant de France. Nous nous amusions à lire toutes les citations qu’on trouve sur les emballages. Alors j’ai imaginé que cette cave que je n’avais jamais vue était une sorte de caverne d’Ali Baba. Je me demandais bien d’où pouvaient venir ces sucreries. Mon fils m’a expliqué qu’un bagagiste ami de la famille effectuait souvent le voyage en France et qu’il leur rapportait tout ça. Et même des fromages ! Mon fils et moi avons commencé un jeu : quand nous étions tous ensemble, devant l’autre clan, je faisais mine de n’avoir rien à faire de lui, je l’ignorais.
Sa première année à l’école primaire a été un grand moment pour eux comme pour moi. Là non plus, je n’avais pas mon mot à dire. Son grand-père l’accompagnait à l’école comme s’il n’avait pas de parents ! Mon mari et moi étions mis de côté. Cependant, grâce à notre complicité, je l’aidais à faire ses devoirs, en cachette toujours. C’était la routine, une vie difficile, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur.
Le terrorisme avait pris une très grande place dans toute l’Algérie, surtout dans les grandes villes comme Oran, Constantine et Annaba et bien sûr, dans la capitale, Alger. Tous les jours, on tuait des policiers, des civils, et les voitures piégées comme les attentats ne se comptaient plus. Des scènes d’horreur que le monde entier regardait. Les états arabes et le Maghreb regardaient aussi. Il n’y avait pas cette solidarité dont on parlait tant par ailleurs, la soi-disant union arabe. Non, loin de là. Les Arabes entre eux étaient les pires ennemis. C’étaient des lâches qui parlaient au nom de l’Islam, mais ce n’était que foutaises. Ils se sont habitués à regarder les guerres. Pour parler, ils étaient forts, mais pour agir, il n’y avait plus personne. C’était exactement comme pour les autres pays arabes en guerre, l’Irak et la Palestine notamment… Ils n’avaient pas cet engagement ou cette solidarité comme celle de l’Union européenne. L’Algérie plongeait dans l’horreur totale, la décennie noire. Les larmes, c’était tous les jours. Combien de femmes égorgées, violées même si elles étaient enceintes ? Combien d’enfants tués, innocents ? Combien de disparus ?
Je me souviens du 18 octobre 1993 et de la mort ce jour-là de mon journaliste préféré, présentateur du journal de 20 heures, Smail Yefsah. Je le regardais tous les jours avec attention et admiration. J’étais presque amoureuse de lui. En fait, c’était lui qui m’intéressait, pas les nouvelles qu’il présentait. Sa mort m’a tristement touchée, j’étais effondrée. J’ai pleuré comme je n’avais jamais pleuré de ma vie. J’avais ce besoin de vider mon cœur et d’en sortir toutes mes souffrances. Il était jeune et un peu timide, il avait à peine 30 ans. Il venait de se marier. Il était né en octobre et il est mort en octobre. C’est bizarre, je ne l’ai jamais oublié. Il est toujours dans mes pensées, son visage, son sourire. Je déteste ce mois en fait, même si, moi aussi, je suis née en octobre : j’ai constaté que c’était un mois de catastrophes.
Comment oublier le séisme d’El Asnam ? C’était le 10 octobre 1980 à midi et quelques minutes. Je me souviens très bien, même si j’étais trop jeune, car c’était un vendredi et le vendredi en Algérie, c’est un jour sacré. Prière de 13 heures à la mosquée, même si, à cette époque, mes parents ne faisaient pas la prière. Nous préparions le couscous et nous nous apprêtions à manger quand nous avons senti l’immeuble se mettre à trembler. Toute la ville d’Oran a tremblé. Je me souviens que nous sommes tous sortis dans les rues. Les gens couraient, pleuraient, c’était la panique générale. Ce jour-là, c’est la ville d’El Asnam qui a été la plus touchée : elle a été complètement rayée de la carte. Les sismographes ont enregistré une magnitude de 7,3, une intensité quasi maximale. Le séisme a été ressenti dans tout l’ouest de la Méditerranée, dans un rayon de deux cent cinquante kilomètres. Deux mille six cent trente-trois morts et des milliers de blessés, sans compter les disparus.
Tous ces souvenirs, bons ou mauvais, sont gravés en moi. Je ne peux pas oublier et je ne le pourrai jamais. Je me suis toujours sentie fragile dans mes sentiments et mes pensées. Je me suis toujours dit « avance et ne t’arrête pas. Essuie tes larmes et ne baisse pas les bras. Garde en toi un espoir et dis-toi bien qu’un jour tu verras le bout du tunnel ». Jusqu’à ce qu’à un moment, je me dise « ça ne sera pas possible », car je suis née pour vivre ainsi et accepter mon destin. De toute façon, je n’avais pas le choix. Je ne voyais plus mes parents, je n’en avais plus de nouvelles depuis mon mariage. Ni de mes cinq frères ni de ma sœur, dont j’étais l’aînée. J’étais coupée du monde.
