Un semblant d'amour à l'antillaise - Lorely BK - E-Book

Un semblant d'amour à l'antillaise E-Book

Lorely BK

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Beschreibung

Emeline est née le 17 octobre 1975 à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. Dès lors, elle essaie d'imaginer la vraie définition de l'amour avec ses yeux d'enfant, puis d'adulte, tel un journal intime tenu en son for intérieur. Mais que retirer de ses expériences qui lui font admettre que l'amour n'est pas si facile et qu'il ne s'agit pas uniquement d'une attraction physique entre deux humains ? Elle projette ses émotions le plus souvent dans ses pensées. Aussi bien en Guadeloupe qu'en métropole, elle finit par comprendre que ce terme peut certainement recéler différentes formes à travers sa vie familiale, ses activités, ses rencontres amoureuses, sa culture.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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LORELY BK

Un semblant d’amour à l’antillaise

Bòdlanmè pa lwen pou lanmou

Ce livre est dédié à ma petite fille Rayssa qui est ma force et ma volonté. Mais aussi à quiconque qui pense que l’amour a toujours représenté un danger de confiance.

Néanmoins, si les hommes et les femmes avaient bien étudié le sujet, il n’y aurait jamais eu de discordes. En toute honnêteté, qui peut donner la vraie définition de l’amour ?

Émeline est une jeune fille qui est à la recherche de l’amour, cet amour qu’elle s’est toujours imaginé, cet amour qui dépasse toutes les pensées et dont elle seule a le secret. Mais ce n’est pas chose facile.

Kidnappe mon cœur de ton

Amour sans limites,

Réveillant tes doux sentiments qui

Initient amour et fidélité,

Naviguant dans le bonheur total

Éternellement.

Baiser sur ta bouche,

Oubli dans ta douce nuit,

Illimitées sont tes douces caresses,

Sensuelles sont tes lèvres,

Naïves sont tes paroles si tendres qui

Embellissent ma vie tout entière.

Sommaire

Chapitre I : Les parents ne s’entendent pas

Les activités avec les parents

La « blesse »

Le cercle et les autres activités

L’ami de mon père

Chapitre II : Une nouvelle vie

Le cyclone Hugo

Les petits boulots

Les premiers amours

La rupture avec Jason

Mise à la porte

Chapitre III : La vie de famille : quelle galère

La fausse couche

Enfin enceinte

Naissance d’Émilie

La rupture avec Julio

Chapitre IV : Une pause bien méritée

L’ami intime

La virée en boîte

Chapitre V : Entre deux mondes : voyage en métropole

Mon petit ami Manuel

Mes activités salariées en métropole

Chapitre VI : La queue du scorpion : rencontre sur le Net

Ma mère en vacances

Le grand départ de Happy seulement Happy

La cérémonie

Manuel ne change pas

Les vacances en Guadeloupe : mon beau-père

Rencontre avec Julio

Chapitre VII : Nouvelle chance

Les démarches administratives pour mon père

De retour de vacances, maison inaccessible

Chapitre VIII : Le lâcher-prise

Chapitre I

Les parents ne s’entendent pas

Dans quel monde vivons-nous ! Je me sens si fatiguée, je n’ai qu’une envie, c’est de pleurer. Je me suis étendue sur mon lit, les yeux fixant le plafond. J’essayais en vain d’extirper une mélodie en écoutant les gouttes de pluie qui tombaient sur la tôle de ma chambre.

Toc, toc, toc, tacata catac… Notre arbre à pain s’était pris au jeu, puisque le vent qui passait dans ses branches faisait aussi son méli-mélo qui s’apparentait plus à de la dissonance. Je me suis emparée de mon journal intime que je gardais enfoui sous mon matelas, je l’ai serré très fort contre ma poitrine. En fermant les yeux, des souvenirs relatés et enfouis commencèrent à émerger de mon esprit tourmenté.

Le 17 octobre 1975, je suis née à l’hôpital de Saint-Joseph à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. Ma mère n’a jamais su me dire si j’étais un beau bébé, étant donné qu’elle m’en avait que très peu parlé ou bien qu’elle ne s’en souvenait guère malgré mes demandes incessantes.

Ma mère, Mélina, résidait toujours au domicile de mon aïeule lorsqu’elle avait croisé mon père Léon en travaillant dans les habitations ; et à partir de là, lors d’une récolte, entre deux coupes de canne, mon frère cadet avait été conçu, et depuis ils sont restés dans le feu de la relation.

Un jour, ma mère passait la journée chez Léon, elle balayait devant la porte de la maison, lorsqu’un homme portant un grand chapeau de paille s’approcha :

« Bien le bonjour, madame !

– Bonjour !

– J’ai un message pour mademoiselle Mélina !

– Ah bon ! C’est moi.

– J’ai été missionné par votre grand-mère pour vous dire qu’à l’endroit où vous êtes à l’instant présent, restezy. »

Il articulait chaque mot en ayant un regard assez hautain.

Léon s’était approché tandis que Mélina écoutait sans bouger, elle cogitait. Ça ne devait pas se passer dans ce sens-là. Elle voyait sa conception de liberté, qu’elle voulait tant préserver, voler aux éclats. Elle a regardé Léon avec des yeux remplis de tristesse, celui-ci a hoché la tête, et elle l’a timidement imité avant que l’homme ne tournât les talons pour s’en aller. Elle se trouvait mains et poings liés, elle ne savait que faire et n’a pas osé désobéir.

Elle a été contrainte de vivre en concubinage avec Léon sans cette once de bonheur qui s’était envolée avec ces quelques mots qui résonnaient dans sa tête. C’était juste un concours de circonstances.

Quelques mois après ma naissance, elle a décidé de s’échapper de sa relation en me laissant du jour au lendemain seule avec mon père. En pleine dépression, elle n’avait plus la force de prendre soin de moi. J’ai commencé à souffrir dans toute mon innocence d’un manque affectif qui se traduisait par de grosses crises de diarrhées suivies de constipations chroniques. À plus d’un an, je ne marchais toujours pas.

Afin d’accélérer le processus, tous les jours, mon père fouillait un trou sur la plage et recouvrait mes petites jambes de sable. Cependant, les journées passaient, et il avait l’impression qu’il était tout aussi incapable de fournir l’affection et les efforts nécessaires à mon évolution et décida de me confier à la direction départementale des actions sanitaires et sociales (DDASS). J’ai vraiment eu de la chance, puisque cet organisme n’a pas eu le temps de me placer chez leurs nourrices.

Bienheureusement, sur notre petite île, il y a toujours une personne qui sait tout sur tout et cette dernière a vite averti ma mère :

« Mélina ! Léon a emmené Émeline à la DDASS !

– Ah ! ma pauvre petite, tant que je vivrai, elle ne se retrouvera pas placée à Saint-Jean Bosco ! Ce n’est plus le petit établissement d’antan où il s’agissait de protection de l’enfant, purement charitable, maintenant c’est par décision de justice. Ça veut tout dire ! Je serais bien embêtée ! »

Elle s’est hâtée pour venir me reprendre aux mains des assistants sociaux en prétextant un malentendu.

Ma mère s’était tout de même réfugiée chez sa grandmère qui l’avait élevée. Cependant, celle-ci l’injuriait au quotidien, la traitant de tous les noms puisque, selon elle, la place d’une femme se trouvait à côté de son mari alors qu’elle n’était même pas mariée. Ce n’était pas sain d’abandonner son enfant.

Peu de temps après cet épisode, ma mère s’est présentée en pleurant chez Léon. Elle tambourinait à sa porte.

Boum ! Boum ! boum !

« Léon, grand-mère m’a mise à la porte ! Je ne sais plus où j’en suis.

– Ne t’inquiète pas, je suis là. »

Léon était d’humeur joyeuse puisqu’il n’espérait que son retour. Néanmoins, dans l’esprit de Mélina, cette relation ne pouvait pas faire l’objet d’amour avec un immense « A », et dans ce contexte, tant qu’elle pouvait se cacher de la pluie sous le toit de Léon, elle devait le faire en attendant des jours meilleurs.

Il faut dire que j’avais déjà deux grands frères, dont l’un issu d’une autre union. Qui allait élever tous ces enfants ?

Quelques mois plus tard, un nouvel enfant est arrivé venant agrandir notre famille. C’était une petite fille, et je pensais dans ma petite tête qu’il s’agissait peut-être d’un cadeau du destin. J’allais me sentir moins seule et pouvoir enfin jouer à toutes sortes de jeux quand elle serait plus grande ; à la poupée, à la maîtresse, à la dînette… Je me souvenais bien de ce moment où mon père avait récupéré ma mère et le bébé à la maternité. Nous étions dans la vieille voiture marron de notre voisin, monsieur Maurice, qui habitait à deux pâtés de maisons. À la sortie de l’hôpital, un petit chausson a glissé du pied droit et potelé de ma sœur et je l’ai ramassé avec beaucoup de tendresse.

Seulement, tout le monde à la maison n’avait d’yeux que pour cette nouveau-née et je me sentais effacée de plus en plus de la civilisation. Je n’existais plus. Ma sœur était tout à coup plus jolie que moi, sa peau était plus claire, elle avait de magnifiques cheveux lisses, elle ressemblait à mon père… Aussi, lorsque les membres de la famille venaient, on disait de moi, « où est l’autre ?». Je n’avais plus de prénom, j’étais tellement blessée que je préférais rester dans ma chambre à écrire, à dessiner des graphiques, à lire tout ce qui me passait sous la main, à l’instar des notices et surtout de ce gros livre que ma mère exposait près de son lit et qui regorgeait de personnages et d’histoires passionnantes.

Ma mère avait tout de même décidé de garder de bonnes relations avec son ancien foyer et elle s’y rendait de temps en temps.

« Grand-mère, mon bébé est malade, la petite n’arrête pas de pleurer, il faut que je la fasse soigner, mais nous avons à peine de quoi nourrir toute la famille, je viens te demander de l’aide.

– Si tu étais mariée, tu pourrais au moins avoir une meilleure couverture sociale. Les gens commencent à parler et ça me gêne dans mes entrailles.

– Ça n’a rien à voir et je ne suis pas encore prête !

– Mais tu es prête à recevoir mon aide.

– Je n’ai pas le choix, je vois à peine mon père, j’aurais pu lui demander sinon.

– Qu’est-ce que vous faites de votre argent ?

– Tu sais bien que lorsque la paie qui provient de la coupe de la canne arrive, c’est pour régler l’ardoise que l’on possède au lolo. »

En effet, les parents achetaient souvent à crédit et en petites quantités à l’épicerie du coin ; des moyens de subsistance nécessaires à la tenue du foyer... La vendeuse notait dans un cahier chaque dépense.

« Déjà, tu as trois autres enfants et tu as un homme qui semble t’aimer, qu’est-ce que tu attends pour passer devant le prêtre ?

– Tout le monde ne pense pas comme toi ! Le monde change. Les femmes qui discutent sur les marchés rapportent certaines choses.

– Qu’est-ce qu’elles racontent encore ces commères ?

– Apparemment, il y a bien la famille "matrifocale" caribéenne où la mère, surtout l’arrière-grand-mère comme toi, est l’élément central en l’absence d’un papa, comme on dit chez nous, le potomitan ; mais certaines de ces dames hésitent à se mettre en couple, elles préfèrent rester des femmes célibataires ! »

Sa tête bougeait dans tous les sens, elle faisait des gestes avec ses mains qu’elle ouvrait de face et qui semblaient en accord avec ses dires.

– Ki mafouti é sa ! C’est du n’importe quoi, tu crois que c’est par volonté ! C’est vrai que l’on ne sait pas trop comment vous dire les choses parce que l’on n’a pas reçu les enseignements nécessaires, et vous interprétez la vie à votre manière ! Je ne pouvais qu’être une femme forte, j’ai été mariée avec Rigobert, oui j’étais une femme mariée, mais quand il a "passé l’arme à gauche" tu voulais que je fasse quoi ? Nous étions à deux, c’était donc notre devoir d’aider les membres de la famille qui devaient soit aller travailler, soit se trouvaient trop dans la misère pour pouvoir vous garder et vous nourrir tous.

– Voilà ce que je disais, grand-mère, tu es notre chef de famille, potomitan.

– Ah ! ma fille, mes cheveux blancs vont faire une marche arrière et remonter le temps pour se recolorer en noir !

– Attends, attends ! Depuis que les aides pour les femmes isolées ont commencé à être versées par le gouvernement, elles refusent dès lors que les enfants soient reconnus de peur de perdre ce pécule. Le compagnon n’a donc plus vraiment sa place dans le foyer, mais il peut passer de temps en temps pour continuer à procréer. L’essentiel, c’est qu’il ne réside pas au domicile. C’est la tendance ! La femme commence à être indépendante !

– Tchip, il faudrait essayer de voir plus loin que le bout de ton nez, Mélina, tu crois que ce sera plus facile, femme seule... avec combien d’enfants, hein ! Elles ne pourront même pas prouver qu’elles sont seules, puisque nous savons bien que les dénonciations vont fuser de toutes parts. Je tolérais que tu me parles de l’allocation orphelin ou des allocations familiales, au moins il faut travailler un tant soit peu. Non, mais femme isolée ! Où va-t-on ?

– Écoute, grand-mère, ce n’est pas fini ! Écoute ce qu’elles racontent, c’est très intéressant. »

Tout cela semblait avoir pris forme un peu plus loin dans la chronologie, avant 1848, au temps de la traite, où le mariage entre captifs n’était pas permis, sauf quelques exceptions chez certains catholiques. Lorsqu’une famille se constituait, le père était souvent déplacé. Il n’avait aucune autorité parentale. C’étaient les maîtres qui possédaient cette autorité sur les femmes et leur progéniture souvent illégitime. Ils ont de ce fait transféré une partie de ce privilège aux mères, notamment pour l’éducation des enfants.

« Je sais bien. Elle baissa les yeux. Ces histoires que l’on essaie d’oublier à tout prix... pourquoi tu remets encore de l’huile sur le feu ? »

Puis elle a levé l’index, le poing serré tout en jetant un coup d’œil au ciel et continua comme si elle n’avait rien entendu.

« Dépouillés de tout pouvoir familial, économique ou autre, il ne restait aux hommes que leur force, leur physique, et surtout ils étaient presque poussés à s’accoupler comme bon leur semblait sans toucher à la femme caucasienne bien sûr. Hein, grand-mère ! Ils ont donc copié cette sorte d’agressivité, vue et subie, émanant des colons sans qu’ils puissent avoir un droit quelconque pour réagir. En conséquence, cela a engendré la multiplicité des partenaires, certains comportements envers les femmes, des absences répétées au domicile conjugal puisque les habitudes ne s’oublient pas d’un claquement de doigts… enfin bref.

– Tu ne sais pas tout, les femmes ont pu avoir des privilèges en ce qui concerne ce qu’elles pouvaient offrir à certains durant cette période, mais il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier. Avaient-elles le choix, non ! non ! non ! Je ne sais pas si c’est un privilège d’essayer de survivre d’abord, en subissant puis en acceptant son sort. L’homme au moins était libre de procréer pour apporter de la main-d’œuvre. Mais ce sont les femmes encore aujourd’hui qui sont considérées comme fautives. Avaient-elles le choix ! »

Elle serrait les dents en parlant.

« Je ne comprends pas trop ce que tu veux dire, mais les femmes d’aujourd’hui sont libres de décider et de vivre leur vie comme elles l’entendent.

– J’espère que tu ne vas pas écouter ces personnes. Astu pensé à moi, à mon honneur ? Je me suis saignée pour vous élever, ta sœur, tes cousines et toi ? »

Elle baissa les yeux et marmonna.

« Regarde autour de toi toutes ces femmes avec des enfants de pères différents. On se demande comment certaines d’entre elles font pour nourrir leur enfant, elles donnent leurs faveurs et reviennent avec un autre enfant, do atè lajan si lonbrik. Ne remets plus les pieds ici, si ce n’est pour m’annoncer une bonne nouvelle ! »

Quelques mois après cela, mes parents se sont mariés à la mairie, et je pensais que nous étions parmi les enfants les plus chanceux puisque, à l’exception de mon frère aîné, nous portions le même nom que nos parents et étions en cela une famille.

Je n’arrêtais pas de poser la question à ma mère.

« Maman, pourquoi notre plus grand frère n’a pas le même nom que nous ?

– C’est parce qu’il est d’un père différent.

– Comment l’as-tu conçu ?

– Quand j’ai rencontré son père, nous nous sommes battus. Mais nous n’avons rien fait d’autre. »

Un jour elle m’a même dit que le médecin lui avait affirmé que son hymen était intact.

J’ai fixé ma mère avec de petits yeux malicieux accompagnés d’un petit sourire satisfait comme si j’avais reçu une récompense. Je devais être assez mature pour entendre cette dernière réponse.

De nombreux volumes d’une encyclopédie étaient fièrement mis en valeur dans un meuble du salon. Ils rassemblaient toutes sortes d’informations sur l’humanité et plus encore. Cependant, ils ne semblaient pas assez explicites sur les détails concernant l’anatomie féminine.

En tout cas, j’étais persuadée que mon grand frère ne pouvait être qu’un enfant de l’amour et que cette histoire d’hymen n’était encore qu’un mythe pour que je la laisse tranquille.

Les activités avec les parents

Je pensais souvent aux balades que je faisais avec mon père ou ma mère, du temps où j’étais la seule fille. Mon père avait pour habitude de m’emmener sur sa mobylette grenat à ses innombrables activités, telles que la coupe de la canne, la peinture chez des particuliers ou bien encore nous allions attacher les bœufs. Au cours d’une semaine qui précédait les fêtes de Pâques, avant la tombée de la nuit, il m’a montré comment poser des boîtes à crabes de terre. Les pièges étaient installés sur les terriers où avaient été déposées des crottes fraîches à l’entrée. Il faisait glisser un morceau de canne à sucre dans un fil de fer, qu’il introduisait dans un minuscule trou au fond de la boîte pour servir d’appât. Le fil de fer était maintenu en équilibre à l’extérieur, par un petit bout de bois attaché à une ficelle reliée au couvercle :

« Regarde bien, Émeline, ça s’appelle une badine, et elle a pour objectif de tromper l’animal. Lorsque celui-ci va tirer dessus pour se nourrir, le bout de bois va tomber, le couvercle va se rabattre et un beau spécimen va se trouver piégé.

– Mais il va s’échapper ?

– Impossible, puisque je mets une pierre sur le rabat, même le plus vaillant ne pourra rien y faire ! »

Le lendemain, il m’a réveillée très tôt pour aller faire "la levée des crabes", selon ses propres mots. Il y en avait dans toutes nos boîtes, je sautillais, je frappais des mains, tandis que mon père les glissait dans un grand sac. Leurs pinces étaient impressionnantes.

Arrivée à la maison, je voulais le voir les cuisiner dans la foulée, mais il les déposa dans un baril pour qu’ils puissent « dégorger ». Ils devaient être débarrassés de toutes leurs impuretés puis être nourris afin de pouvoir les apprêter pour qu’ils soient des mets délicieux.

« Tu verras, je vais te mijoter un bon matété a krab ou un bon donbré quand ils seront prêts. »

L’activité que je préférais, c’était quand nous partions à la plage, mais cette fois-ci, avec toute la famille. Mon père prenait toujours son harpon et un masque de plongée qui lui permettaient de pêcher des poissons et des poulpes au bord de l’eau. Nous, nous nous amusions à ramasser sur les rochers des coquillages (burgaux, yayas) qui nous servaient plus tard de festin.

Lorsque je suis rentrée à l’école maternelle, il m’asseyait sur ses genoux et me faisait lire à haute voix, en veillant à ce que je ne saute aucun mot.

C’était un intime souvenir qui allait rester ancré en moi.

Ma mère, elle, me traînait souvent dans des endroits que je trouvais magiques : les banques et autres services pour faire des démarches administratives, au cinéma Rex, les restaurants peu onéreux du coin et surtout les fêtes communales où nous assistions à des concerts de groupes musicaux tels que Typical Combo ou Magnum Band. Je ne savais pas à quoi étaient occupés mes frères pendant ce temps-là.

Cependant, j’avais l’impression que l’attention que ma mère me portait était étrange, elle me tapait souvent. Je pensais que je le méritais certainement puisque je faisais pipi au lit et, cela, jusqu’à l’âge de mes dix ans. Tous les samedis, tout se déroulait en général dans le même ordre : shampooing, cris, coups de peigne. Effectivement, j’avais les cheveux très crépus, et ce n’était pas un enchantement sans les cosmétiques pour prodiguer les soins nécessaires.

Mon frère cadet était toujours en train de rigoler quand je recevais mes corrections. Une fois, j’ai décidé de lui faire une petite blague. La veille, j’avais pris le soin de mettre un verre d’eau sous ma couche. Lorsque j’ai su que tout le monde dormait, je suis rentrée sur la pointe des pieds, j’ai versé le verre d’eau sur ses sous-vêtements et comme si de rien n’était, je suis allée me recoucher. Le lendemain, toute contente de mon méfait, j’ai été la première à dire à mes parents que mon frère aussi était incontinent, mais la raclée a été pour moi étant donné qu’il m’avait vu courir. Ma mère pensait que j’avais pu lui administrer un chaud et froid (un refroidissement) ou lui avais transmis une grippe alors que l’argent manquait pour les soins médicaux.

Je me sentais de plus en plus accablée. Et puis, j’ai eu tout à coup cette sensation de ne pas apprécier totalement cette petite qui me prenait tout l’amour qui m’était destiné au lieu de le partager. Ma mère était toujours là, à lui offrir des corbeilles de baisers, et moi, rien.

Quelquefois elle s’endormait dans les bras de ma mère, sa tête accolée à sa peau, entre ses deux énormes seins. Elle lui chantait une berceuse que j’écoutais en fermant les yeux, et je devinais mes joues blotties tout contre son cœur.

« Pitit an-mwen ka mandé-mwen tété, mwen kalé bali manjé matété. Pitit dodo, papa pala, sé manman tou sèl ki dan lanbara. Pitit dodo, papa pala sé manman tou sèl ki dan lanmizè… »

(Mon enfant me demande à téter, je vais lui donner à manger du matété. Endors-toi, mon enfant, papa n’est pas là, c’est maman seule qui est dans l’embarras. Endors-toi, mon enfant, papa n’est pas là, c’est maman seule qui est dans la misère.)

Le dimanche, pour aller à la messe, je n’avais que vingt centimes alors que ma sœur disposait de cinquante centimes. Dès qu’elle faisait une bêtise, ma mère me faisait comprendre que j’étais la plus grande et que j’étais donc responsable de ses actes.

D’ailleurs, j’avais l’habitude de l’attendre à la sortie de l’école avant de pouvoir rentrer à la maison. Pourtant, un lundi après-midi, toute sa classe était déjà sortie, et je ne la voyais pas. Mon cœur a commencé à s’emballer, j’ai questionné tous ceux que je croisais, personne ne l’avait aperçue. Elle ne devait pas être loin, je me suis mise à courir de toutes mes forces dans les rues de Port-Louis en espérant la retrouver. Quelques fois, je m’arrêtais pour souffler. Je l’ai cherchée partout, pendant longtemps. Quand je suis rentrée à la maison pour raconter ma mésaventure, ma sœur était déjà arrivée et ma mère m’attendait, une ceinture à la main. Je me suis précipitée sous le lit et, sans très grande explication audible, elle s’est mise à me lancer tout un tas de chaussures. Je ne pouvais que pleurer toutes les larmes de mon corps.

J’ai su par la suite que ma sœur avait décidé de passer son après-midi chez une copine sans m’en avertir et que sa mère l’avait ramenée. J’estimais que cela était injuste, mais je voulais être la meilleure sœur possible malgré mes a priori vis-à-vis d’elle.

Plus tard, pour m’occuper et éviter de me confronter le moins possible au monde qui m’entourait, je me suis mise à écrire ma première nouvelle qui s’intitulait, Sans nom. Il s’agissait d’une jeune fille qui vivait dans la crainte de voir surgir, dans sa petite vie bien rangée, un beau-père ou une belle-mère. Son histoire se finissait tragiquement puisqu’elle eut finalement une marâtre qui réveillait ses peurs les plus profondes.

J’aimais bien admirer notre maison. C’était une modeste habitation en bois et en tôle montée sur quatre grosses pierres, sous laquelle ma sœur et moi avions installé notre quartier général. On y trouvait, dessous, nos livres et nos jouets. Cet endroit était cher à mon cœur. J’y ai vécu les premières années de ma vie et c’était magique. Elle se situait dans un petit quartier qui faisait à peine une rue, mais cela n’avait pas d’importance, car c’était ma demeure. Si quelqu’un la regardait de près, il ne voyait qu’une maison en tôle et en bois, mais pas moi. Moi, je la voyais comme une protection qui me permettait de chasser mes mauvais rêves. Si quelqu’un essayait de la humer, il ne pouvait penser qu’aux fruits, aux légumes et aux animaux qui s’y trouvaient, mais pas moi. Moi, je sentais l’odeur de la cuisine qui imprégnait les murs hantés par le faible murmure des souvenirs passés. Si quelqu’un essayait de la toucher, il ressentait plusieurs émotions : l’amour que j’avais pour elle, mais aussi une profonde tristesse. C’était notre petite maison, et c’est à cet endroit que je me cachais lorsque je voulais être seule. Cependant, quelque temps plus tard, mes parents ont décidé de réaliser une construction en béton, dans laquelle se trouvaient une cuisine, un salon et deux chambres. Notre quartier général n’avait plus lieu d’être, étant comblé.

De ce fait, nous, les quatre enfants, nous nous amusions le plus souvent dans nos chambres. Les garçons restaient entre eux ou partaient voir leurs copains tandis que nous, les filles, nous sautions sur les lits, nous fabriquions des tentes avec les draps, nous organisions des repas avec la dînette et des cours de maîtresse d’école.

Le soir, quand nous étions assurés que nos parents dormaient, nous aimions nous réveiller pour aller dérober du chocolat blanc ou de la limonade dans le réfrigérateur. Le lendemain, lorsque ma mère demandait qui s’était servi, c’était toujours la même réplique qui était entonnée, « ce n’est pas moi ». Cette expression revenait à chaque fois puisqu’il était inconcevable pour nous de recevoir une punition.

Un jour, mon père a fait l’acquisition d’une splendide table en bois massif. Ma mère n’a pas perdu une seule seconde pour mettre dessus une belle nappe. Je dessinais toujours par terre et quand j’ai vu cette table, je me suis assise sur une chaise, j’ai pris un bout de papier et une paire de ciseaux au bout pointu et je me suis mise à crayonner, puis à piquer le pourtour de mon graphique. Et, lorsque j’ai levé les yeux de ma feuille de papier, quelle n’a pas été ma surprise ! La table toute neuve était criblée de trous.

Lorsque mon père est arrivé, je n’ai rien dit du tout. Puis quelques instants après, il m’a appelée, « Émeline, viens un peu ». Je savais que la chose avait été découverte, j’ai couru et je me suis camouflée derrière un baril d’eau qui se trouvait au fond de la cour. Mon père est venu me chercher et il m’a infligé quelques coups de ceinture. Ce fut la seule fois qu’il me corrigea, mais je ne lui en voulais pas, car j’avais vraiment mal agi en n’avouant pas mon méfait et en m’enfuyant.

À la maison, les commodités n’étaient pas agréables. Nous faisions nos besoins dans un seau en tôle émaillée muni d’une anse en bois et d’un couvercle. Le soir venu, ma mère nous emmenait jeter ces immondices à la mer près de gros rochers, que je trouvais bien trop loin de la plage. Par la suite, mon père a décidé de créer une fosse septique. Il a commencé par creuser un grand trou, il l’a façonné avec du ciment, puis il l’a rebouché en laissant un espace circulaire. Il a coupé le fond de notre vieux seau en métal et l’a introduit dans cet espace tout en le consolidant. Quelque temps après ça, ma sœur et moi, avec une petite lampe, nous nous amusions à regarder les vers qui se tortillaient dans tous les sens. Dès lors, nous ne nous installâmes jamais plus sur le fameux pot de chambre. Nous prenions des feuilles de cahiers que nous disposions par terre, nous y faisions nos nécessités et ensuite, nous les balancions dans la fosse.

Le samedi était le jour du nettoyage. Ma mère avait déjà mis à tremper du linge dans une grande bassine en acier galvanisé, et nous devions l’aider à faire la lessive avec un savon de Marseille qui n’arrêtait pas de nous glisser des mains. De plus, avant la récolte, les champs de canne étaient souvent brûlés pour éliminer les feuillages morts et les parasites. De loin se dégageaient d’épaisses et hautes fumées, et la cendre entachait de poussières noires tous les meubles que nous devions astiquer en y ajoutant de l’huile de coude. J’aimais bien ces jours-là, car j’apprenais beaucoup de choses. Après ce moment de labeur, mon père nous emmenait tous à la plage du Souffleur pour nous détendre.

Aussi, ma mère avait entre autres pour habitude de s’installer dans un fauteuil et de crocheter des napperons de toutes les couleurs et de toutes les tailles, qui ressemblaient étrangement à mes graphiques. Elle les disposait sur les tables, les fauteuils ou encore les étagères, et je trouvais qu’elle avait beaucoup de patience, si ce n’était de la passion. Dès l’instant où sa tâche était finie, elle lavait ses confections dans de l’eau additionnée de bleu de méthylène pour le linge et d’amidon. Par la suite, elle clouait chaque pointe de son ouvrage sur un contreplaqué qui devait rester au soleil. Lorsqu’ils étaient secs, les napperons durcissaient. Elle a voulu maintes fois me montrer comment faire du crochet, mais sans succès. Je m’impatientais et me fatiguais vite pour une besogne dont je ne voyais pas le bout.

La « blesse »

Ce samedi, mon frère aîné était en train de faire du sport ; il détenait des bâtons de nunchaku qu’il maniait avec aisance. Pour pouvoir faire comme les ninjas à la télé et épater celui-ci, je suis montée sur le gros poirier qui se trouvait dans la cour et j’ai sauté dans sa direction. J’ai atterri sur mes deux pieds après avoir manqué ma cible, lorsque j’ai ressenti une immense décharge électrique dans les jambes. Je n’ai ni crié ni pleuré, et mon frère ne s’est rendu compte de rien. Je ne savais pas comment réagir sur le moment, car je ne pensais qu’au châtiment corporel que je pouvais recevoir. J’ai serré les dents et n’ai conté ma déconvenue à personne, je suis parvenue à retrouver mon calme. Les semaines suivantes, j’ai commencé à avoir des crampes aux pieds et dès que je toussais, j’avais des glandes qui apparaissaient au niveau de l’aine qui virait au bleu. Je ne pouvais plus cacher mes douleurs, je n’arrêtais pas de pleurer, et mes parents étaient affolés. Ils m’ont conduite à l’hôpital où je me suis fait opérer d’une hernie inguinale. Par la suite, je devais aller me faire frictionner chez une masseuse. La première fois, je l’ai entendue dire à ma mère :

« Ah, ma pauvre, ta fille a une "blesse", son corps est bien en piteux état. La matrice, le bouké (sternum), les côtes, le coccyx, plus rien n’est à sa place ! Son estomac et ses petits reins sont ouverts ! »

La masseuse utilisait souvent de l’huile de carapate, de la chandelle molle, du sel, puis elle faisait flamber le mélange après y avoir ajouté du rhum z’habitant. Je le ressentais bien lorsqu’elle faisait remonter mon coccyx, qui partait sur le côté, avec ses doigts. Ses ongles n’étaient jamais assez limés et ils me coupaient. J’en avais toujours les larmes aux yeux.

Un jour, mon grand-père maternel que je ne voyais presque jamais est venu nous rendre visite. Ma mère l’avait fait appeler pour qu’il mît en place un rituel de protection, alors qu’elle s’inquiétait pour ma santé. Il a commencé par une libation, puisque, à un certain moment, je l’ai vu briser une bouteille de champagne dans un bain de feuillages qu’il avait laissé macérer au soleil. Puis, il m’a donné un minuscule bout de pain roulé en boule dans lequel il avait inséré quelque chose qui ressemblait à du métal gris bleuâtre que je devais avaler avant d’entrer dans le bain. Prise de peur à la vue du verre cassé dans la bassine, mon grand-père m’a rassurée et je me suis exécutée. Effectivement ni les feuilles munies de leurs branchages ni le verre cassé ne m’ont blessée, pourtant j’étais effrayée. Après le bain, je devais encore enrouler un mètre ruban autour de ma taille avant de pouvoir vaquer à mes occupations.

Cet accessoire devait empêcher toutes les « mauvaises communications » d’aller à mon encontre.

Le cercle et les autres activités

Il y avait souvent des discussions enflammées entre mon père et ma mère, étant donné que mon père ne voulait plus que nous sortions de la maison. Il est vrai qu’à cette période, on entendait beaucoup d’histoires de disparition d’enfants et tant d’autres encore. Ma mère allait à l’encontre de ses volontés, elle ne souhaitait pas que nous restions enfermés. Par conséquent, le mercredi après-midi, nous nous rendions au « cercle » et de temps en temps le samedi à la natation. Le « cercle », c’était le centre de loisirs et c’était génial ! Nous jouions au bodobo, à la pichin (jeu d’osselets), aux combats de coqs, au cerf-volant…

Le bodobo