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L’auteur, baby-boomer de 1945, nous invite, au fil de l’histoire des évènements politiques et économiques qui ont jalonné son parcours, à découvrir sa vie personnelle ainsi que sa vie professionnelle passée au sein d’IBM, en France, au Brésil et, à la Banque Mondiale, à Washington. Au cours de cette traversée, il pose un regard attendri sur l’époque de sa jeunesse, de la communale à Sciences Po. Il relate les grands évènements de l’histoire sans hésiter à porter un jugement sévère sur les conséquences des évènements de mai 68, sur la déferlante provoquée par la chute du mur de Berlin et sur les attentats du 11 septembre 2001… Sa vie privée n’est pas exempte de surprises ; il découvre qu’elle est mue par un fil conducteur qui le mène indiciblement vers ce à quoi, dans son subconscient, il aspirait. Il peut, alors, s’octroyer quelques réflexions sur un Monde à la dérive, une Europe déchirée, une France malade.
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Seitenzahl: 517
Veröffentlichungsjahr: 2019
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À mon père.
À Sylvie et à nos deux enfants.
« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »
Jean de La Fontaine, Le Lion et le Rat
« L’avenir est une porte, le passé en est la clé. »
Victor Hugo, les Contemplations
« Faire ce qu’il faut pour que, sans perdre l’équilibre, l’élan se maintienne longtemps. »
Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir
Table
INTRODUCTION
PROLOGUE – L’EMBARCADÈRE
État Des Lieux
C’était Mon Père
Première partie
LES PRÉPARATIFS DE LA TRAVERSÉE 1951 / 1968
Premier Pont : Le Primaire 1951 / 1956
Découverte De La Communale
La Vie d’à Côté
Les Actualités de l’Après-Guerre
Deuxième Pont : Le Secondaire 1956 / 1963
Le Lycée ou le Temps des Copains
Au Sommaire de l’Actualité
Salut les Copains !
Les Escapades
Pont Supérieur : Les Études Supérieures 1963 / 1968
Première Année à la Fac
La Découverte du Nouveau Monde 1964
Les Années Sciences-Po. 1964 / 1968
Le Général de Gaulle : Mon Idole
Mai 68
Des Évènements…
… Lourds de Conséquences
Deuxième partie
LA TRAVERSÉE 1969 / 2008
Départ Imminent : Largage des Amarres
Première Étape : Les Grandes Découvertes 1969 / 1975
Découverte de l’Entreprise
Vers un Monde Nouveau ?
Une France à l’Apogée
Nouveaux Périples
La Vie Sentimentale : Ma Bien-Aimée
Maître de Conférences
Première Escale : Le Brésil, Pays des Extrêmes 1976
A. Le Brésil, Pays Envoûtant
B. Le Brésil, Pays des Désillusions
Deuxième Étape : L’Inflexion 1977 / 1988
Un Départ Prudent
L’Entreprise m’offre de Nouvelles Perspectives
L’Ère du Télétraitement
Un Monde dans l’Expectative
Vitesse de Croisière : Prélude au Changement
Deuxième Escale : Washington D.C., l’Aube d’un Grand Changement 1989 / 1991
Les Arcanes de la Banque Mondiale
Des Évènements qui vont changer La Face du Monde
Prospect House: Lieu Propice aux Changements
Troisième Étape : Les Grands Bouleversements 1992 / 2000
Prélude à un Nouveau Départ
Une Entreprise en Péril Contrainte de se Métamorphoser
Édification d’une Famille
Un Monde Mouvant
Une Europe Mutante
Une France Stagnante
Troisième Escale : Passage à l’An 2000
Quatrième Étape : Une Folle Traversée 2000 / 2005
Un Monde En Convulsion
Une Europe Déconcertante
Et Pendant ce Temps… L’Insouciance des P’tits Loups
Quatrième Escale : En Rade, L’Assommoir 2005 / 2008
Le Désarroi
La Tempête Économique
Troisième Partie
ARRIVÉE EN VUE 2008 / 2018
L’Accostage
L’Accueil à Quai : 2010, l’Année Bonheur
À Terre : La Vie Suit Son Cours
Quatrième Partie
LE TEMPS DES INTERROGATIONS : Où Va Le Monde Môssieur ?
Un Monde à la Dérive
Une Europe Déchirée
Une France Malade
CONCLUSION
INTRODUCTION
Je fais partie de cette génération d’après-guerre, communément appelée baby-boomers, qui a connu des bouleversements historiques considérables ponctués par des révolutions technologiques sans précédent.
J’ai ainsi découvert que, dans cette atmosphère de constants renouvellements, la vie tissera sa toile à partir d’un fil conducteur quasiment invisible; celui-ci transparaîtra sur le tard pour me permettre de mieux appréhender les évènements qui auront marqué cette existence sans qu’à aucun moment je prenne la mesure de leur importance. Je me serai laissé porter par des forces qui prenaient le dessus sur des actions dont je n’avais pas l’entière maîtrise mais qui finiront par s’enchaîner pour former un tout cohérent.
Les évènements politiques et économiques suivent eux aussi les fils qu’ils ont tissés au cours du temps, ils sont parties inhérentes de notre vie et comme tels ils en suivront le parcours.
Cette traversée s’apparente à un navire qui vogue au gré des flots. Le point de départ, l’embarcadère, situe l’état des lieux, suivi de la montée à bord du navire qui nous mènera à bon port. Sur chacun de ses ponts s’élaboreront les préparatifs de cette traversée. Les amarres larguées, la navigation commence. Elle sera ponctuée d’étapes et d’escales. À chaque étape correspondra un cycle de vie qu’une escale interrompra, prémisse de changements de cap. Arrivé à quai, il sera temps de laisser libre cours à quelques réflexions sur les évènements politiques et économiques qui auront imprimé de leurs marques le cours de cette traversée.
PROLOGUE – L’EMBARCADÈRE
Ce sont les ingrédients qui vont servir de trame à notre traversée. Ils sont les fondamentaux, pour parodier une expression favorite des financiers, qui serviront de point de départ à notre fil conducteur.
État Des Lieux
Lorsque je vins au monde, à Courbevoie, la guerre est finie. Je suis le deuxième enfant d’une famille qui en compte trois, un frère de 51 mois plus âgé, né pendant la guerre, et une sœur de 18 mois plus jeune.
La France est meurtrie, les destructions sont importantes. On dénombre deux millions et demi de bâtiments détruits, 20 000 kilomètres de voies ferrées hors d’usage, une production industrielle ne représentant plus en 1945 que 50 % de celle de 1938, une production agricole réduite à 61 % de celle 1938. Dans les rues proches de notre logement les stigmates de la guerre sont visibles : immeubles détruits que, gamins, nous traversons au milieu des gravats. Courbevoie avait fait l’objet d’une attaque aérienne du fait de la présence d’usines de construction aéronautique. La période d’austérité prévaut encore, le rationnement avec ses tickets ne prendra fin qu’en 1949. Il n’est pas rare de voir de longues files d’attente devant la boulangerie, le pain reste une de nos denrées favorites. À cela s’ajoutent les coupures de courant, d’autant plus impressionnantes, qu’elles se produisent à la tombée du jour et revêtent un côté quelque peu angoissant. À cette occasion, notre mère a recours à la bonne vieille lampe à pétrole, toujours prête, pour remédier à ce genre d’incidents.
Nous logeons dans un appartement à Courbevoie à proximité de la gare de Bécon-les-Bruyères. Il s’agit d’une location comportant trois pièces dans laquelle je partage l’unique chambre avec ma sœur, tandis que notre frère réside dans l’entrée avec pour couchage un lit pliant muni de sa table à rabats. Nos parents occupent le salon et dorment sur un canapé convertible1. En l’absence de salle de bains, la cuisine est nantie d’un lavabo et d’une baignoire. Si la cabine est exiguë, les espaces communs de l’immeuble paraissent grands, la cour sert de cour de récréation où tous les enfants de l’immeuble, de tous âges, aiment à se rencontrer et jouer en fonction de leurs affinités. Les parents se connaissent tous et entretiennent de bonnes relations. Mon père travaille comme ingénieur dans une usine, à Courbevoie, produisant des tubes électroniques. Ma mère nous élève comme mère au foyer. Notre père a une sœur plus âgée qui a deux enfants, tandis que notre mère est fille unique. Nos parents sont tous deux nés à Paris.
À ma naissance, mon père joue un rôle déterminant. Il constate sur mes jambes et mes bras des rougeurs qu’il considère comme anormales. Après de nombreuses consultations, la visite à un grand professeur lui révèle que j’ai contracté une ostéomyélite. Je suis immédiatement soigné à la pénicilline à l’hôpital Beaujon; son administration stoppe la bactérie staphylocoque doré mais laisse des séquelles nécessitant le port d’un appareil orthopédique jusqu’à l’âge de 17 ans, tout en interdisant les culottes courtes de rigueur à l’époque, avec comme conséquence une légère claudication à vie. À partir de ce jour mon père prend un soin particulier pour accompagner mes premiers pas, plus tardifs que chez les autres, et me prodiguer tous les soins dont j’ai besoin. Il s’assurait que les progrès se déroulaient correctement et faisait en sorte que je sois considéré comme les autres. Mon père, inconsciemment, avait reporté sur moi toutes ses attentions au détriment de mon frère aîné et de ma sœur cadette.
Cela jouera sur mon devenir, à la fois au sein de la famille et ultérieurement dans mon comportement, en m’incitant à la prudence dans toutes les actions ou exercices physiques que j’entreprendrai, me faisant plus spectateur qu’acteur, en étant probablement plus trouillard que les autres, plus obéissant également pour éviter les risques inconsidérés, finalement plutôt timoré et moins téméraire. Je vouais sans le savoir une admiration sans bornes à mon père. Je le considérais presque comme mon grand frère. Mon vrai grand frère s’était dérobé : ma venue l’avait vraisemblablement dérouté, je lui ravissais en quelque sorte la priorité et attentais à son droit d’aînesse. Il mettait tout en œuvre pour m’écarter de son chemin. Je me remémore, pas encore âgé de quatre ans, en vacances à Vieux Boucau, station balnéaire de la côte sud des Landes où, alors que nous étions sur la plage au bord de l’eau, mon frère m’avait dit avoir repéré un trou, à proximité du bord de l’eau, m’incitant à aller constater, ce que je fis bien volontiers, dans ma grande naïveté. Ce qui devait arriver arriva. Je tombai dans le trou, faillis me noyer. Je remontais à la surface pour en redescendre à plusieurs reprises, je crus ma fin arrivée, me souvenant des quelques années dont j’étais dépositaire. Fort heureusement, mon père, apercevant le bout de ma tête qui dépassait, est venu à la rescousse pour me sortir de l’eau et me délivrer de ce mauvais pas. Pendant que mon père prenait bien soin de me consoler, mon frère se moquait de moi, il en riait. Une fois de plus, sans mon père je ne serais pas là. Je le considérais comme mon sauveur; à la naissance mon salut a dépendu de lui et de lui seul.
Je me revois encore dans la cour de notre immeuble, à l’âge de quatre ou cinq ans, toujours sage comme une image, assis sur mon petit vélo, doté de deux petites roues arrière supplémentaires pour en assurer l’équilibre, mon père me croisant, avant de partir pour l’usine, me passe la main dans les cheveux avec un grand sourire affectueux : sa façon de me saluer, de me dire au revoir et à bientôt. Cela me rassurait, me donnait une certaine fierté et du baume au cœur. Je trouvais mon père étonnamment jeune et dynamique : il avait fière allure. Il me revient également, que les dimanches pour partir au bois ou à la campagne, nos grands-parents maternels emmenaient parfois toute la maisonnée en voiture, une Peugeot 203, mon père n’ayant pas de voiture. Dans ce cas j’étais assis à l’avant, entre les jambes de mon père, tandis que mon frère, ma sœur, notre mère et notre grand-mère se trouvaient blottis ou plutôt relégués à l’arrière. J’étais, en quelque sorte, avantagé, protégé et fort à l’aise dans cette position. J’aimais beaucoup ces virées dominicales lorsque notre grand-père nous trimbalait dans sa 203 Peugeot qui était sa grande fierté; il mettait un point d’honneur à ce qu’elle soit toujours impeccable, pimpante, presque comme neuve : il la bichonnait avec amour. Les beaux jours venus, c’était l’occasion de s’évader en forêt et de s’aérer quelque peu; nous n’allions jamais bien loin mais c’était l’occasion de sortir de l’exigüité de l’appartement et de contempler la campagne environnante proche de Paris. Certaines de ces escapades revêtaient une certaine tradition, comme celle du 1er mai, avec la cueillette du muguet dans les bois de Saint-Cucufa.
La vie quotidienne ne manquait pas de charme. Tous les matins, nous sommes réveillés par le camion qui transbahute les immenses bouilles à lait. Ce camion décharge sa cargaison chez le crémier surnommé le B.O.F..2 Chez lui, nous allons chercher notre lait. À l’aide de sa louche, le crémier verse le lait désiré, bien précautionneusement, dans la boîte à lait. Ce lait sert à agrémenter les petits déjeuners, il fait nos délices avec les yaourts que nous prépare notre mère. Je me rappelle encore être allé chercher trois litres de lait, à la demande de ma mère : c’est notre ration quotidienne. Suivent les chevaux des « Glacières de Paris», eh ! Oui ! Il existe encore des transports tractés par des chevaux, même à Paris et dans sa proche banlieue. Les chevaux, au son de leurs sabots, rythment le cadencement de la carriole, avant qu’elle ne s’arrête devant l’épicier. Celle-ci est remplie de pains de glace. Les réfrigérateurs ou « Frigidaires », comme on les appelle communément du nom de la célèbre marque américaine, n’existent pas encore dans la plupart des foyers, d’où le recours aux pains de glace vendus à la découpe; également utilisés par les commerçants pour conserver leurs produits au frais et pallier l’absence des congélateurs. Pour le transport du vin de table, dont la France raffole, on a recours aux voitures à cheval à l’esthétique de la diligence. La consommation de ce vin est quelque peu immodérée, la France est renommée pour son alcoolisme notoire. Ce vin de table porte la marque du « Postillon » dit le vin de Paris. Tout un programme. Ce vin de table accompagne en principe les repas du midi et du soir, principalement vin d’Algérie, souvent coupé avec d’autres vins d’origine française. Bien entendu, il y a belle lurette que ce vin a disparu pour être supplanté par le Beaujolais aux marques tout aussi représentatives et connues hors de nos frontières. Ces carrioles attelées m’ont laissé un souvenir impérissable, en laissant place à mon imagination, le temps du Far West ne semblait pas si lointain. Fasciné par cette activité, j’aimais me coller à la fenêtre, pour regarder, avoir la satisfaction de participer à l’éclosion de tout ce petit monde vibrionnant d’animations. Tout au long de la journée, la petite rue, dans laquelle nous habitons, s’anime et voit passer tour à tour, les rémouleurs et les repasseurs, ou le brocanteur qui crie à tue-tête : « chiffons, ferrailles à vendre! » Puis c’est au tour des chanteurs de pousser leurs complaintes, avec l’espoir de récupérer quelque menue monnaie lancée par les habitants des immeubles. Ce qu’ils font bien volontiers, et de bon cœur, en jetant la pièce ou les pièces enveloppée(s) dans du papier journal, pour éviter qu’elles ne s’éparpillent ou roulent dans un égout quelconque. Il y a de quoi être envoûté par toute cette agitation, rythmant la journée d’une rue en principe plutôt calme. De toute évidence la vie renaît, l’activité reprend ses droits, bat son plein, on répare, on construit. Un jour, attiré par le bruit des travaux de réfection du trottoir, je me suis précipité à la fenêtre, pour regarder avec extase le va-et-vient des seaux que maniaient les goudronneurs (poseurs de goudron) dont ils déversaient le bitume, encore incandescent, sur le trottoir et l’étalaient à l’aide de leur truelle pour former une surface lisse et plane. Rempli d’admiration par le travail qu’ils effectuaient, je disais à ma mère que j’aurais aimé avoir un Papa Goudron parce que vraisemblablement cela cadrait avec l’admiration que je leur portais. Sans oublier les charbonniers, les charbonneux comme j’aimais les appeler ; ce sont ces hommes qui transportaient les sacs de charbon. Deux fois par an, ils effectuaient leur ronde qui s’apparentait à un ballet, pour alimenter en charbon la chaudière de l’immeuble. En les voyant ployer sous la charge de leur fardeau, ces hommes forçaient mon admiration, leur gueule noire rappelait celle de nos mineurs. Les marchands de charbon, communément appelés les bougnats, mot qui vient de charbougnat (charbonnier) en auvergnat, tiennent parfois, comme c’est le cas à Paris, un café-buvette qui jouxte le dépôt de charbon. Plus tard, étudiant, j’aurai l’occasion de fréquenter le dernier bougnat de Paris qui faisait également office de café, rue de la Chaise. Je participais de façon quasi insouciante à cette euphorie naissante de la reconstruction.
Tout ceci se passe à Paris, ou dans sa proche banlieue. Mais la différence entre Paris et sa Province est encore importante. Mon grand-père maternel, qui travaille et vit à Paris, est originaire du Pas-de-Calais. Il se rend assez fréquemment dans son village, d’où il nous rapporte des provisions toutes fraîches: pâté, beurre, légumes quand ce n’est pas un lapin. Ces provisions font les délices de la maisonnée. Il m’est arrivé de me rendre, enfant, à Cagnicourt dans ce village du Pas-de-Calais, pour y passer quelques jours, soit avec mon grand-père, soit avec ma mère. Là, pour moi c’est un choc. Tout d’abord le patois est le langage courant, le Ch’ti, que je ne comprends pas, et pour lequel je voue à mon grand-père une certaine admiration, en pensant qu’il parlait une langue étrangère (sic !). Il faut avouer que j’ai du mal à me sentir à l’aise dans ce village dont je ne comprends pas les us et coutumes. Pour renforcer cette gêne, on me surnomme le Ch’tio Parigot, pour Petit Parisien, représentant l’injure suprême. De surcroît, la vie y est rude et sans confort. Les toilettes sont dans le jardin, la cuisinière à bois fait office de chauffage ; sans oublier le lapin assommé puis dépecé tout en étant suspendu au bout d’un fil ; une fois la peau ôtée, il devient tout sanguinolent : c’est horrible ! . Le mode de vie à la campagne paraissait décalé par rapport à celui de la capitale. La vie suit le rythme des saisons et des moissons. Un des cousins de mon grand-père, garçon de ferme, terme communément employé pour désigner le personnel de la ferme, se lève en été à cinq heures du matin. Avant de partir aux champs, il se tartine un grand quignon de saindoux, sorte de graisse, qu’il étale soigneusement : il se forge ainsi son remontant pour entamer sa rude journée de labeur. Les commerces paraissent antédiluviens, ils ressemblent plus à un amalgame constitué de bric et de broc, ce qui diffère de la spécificité et de l’ordonnancement des boutiques parisiennes. Ne me sentant pas très à l’aise, je finis par émettre le souhait de ne plus retourner dans ce village, je perdais ainsi les seuls contacts que je pouvais avoir avec la province.
Petit à petit, la vie reprend son souffle, tout le monde aspire à la reconstruction. Cette période est animée par un enthousiasme que rien ne saurait altérer, désormais tout paraît possible à qui veut s’en donner la peine, le monde appartient à tous. « Jour de Fête », l’excellent film de Jacques Tati, réalisé en 1948, dépeint admirablement cette période d’espérance, de joie retrouvée. Désormais tout est concevable, y compris rattraper le temps perdu. Son célèbre facteur, avec l’enthousiasme qui le guide, n’a qu’un seul souci en tête : faire toujours mieux. Il démontre que l’on peut accélérer le rythme des tournées et améliorer ainsi la vie au quotidien sur fond admiratif du modèle américain. Déjà, la notion de productivité pointait, l’exemple à suivre c’est celui de l’Amérique.
C’était Mon Père
Né en 1914, mon père, deuxième et dernier enfant, n’aura pas la joie de connaître à ses débuts, ses parents. Il sera placé en nourrice jusqu’à l’âge de 10 ans ; son père est mobilisé pour participer à la guerre de 1914–1918, puis engagé dans l’occupation de la Ruhr (1923-1925). Sa sœur aînée n’aura pas à subir cet affront. Il en souffrira, nous parlera, maintes fois, du père Hector et de la mère Léa, son deuxième père et sa deuxième mère. Nous finirons par rendre visite à la mère Léa, à Samoreau, petite bourgade à proximité de Fontainebleau, son lieu de résidence.
Il a toujours eu le sentiment d’avoir été délaissé par ses parents, considéré comme le mal aimé. Si bien que nos grands-parents paternels venaient plus rarement nous rendre visite, contrairement à notre grand-mère maternelle, qui nous prenait en charge fréquemment le jeudi, à l’époque jour de congé scolaire.
Il adorait nous chanter et nous déclamer les poèmes et chansons qu’il affectionnait, appris à l’école primaire. Parmi les chants et poèmes figuraient :
• Le chant du départ ;
• J’aime le son du cor le soir au fond des bois ;
Et parmi les poèmes :
• Celui de Ronsard : Quand vous serez bien vieille ;
• De Du Bellay : Heureux qui comme Ulysse ;
• Ou de Victor Hugo : Soleils couchants.
S’il échoue au concours de l’école des Arts et Métiers, il sera reçu à l’école Bréguet d’où il sortira ingénieur à l’âge de 21 ans. Auguste Detoeuf, ancien élève de l’école Polytechnique, Président d’Alstom et auteur du livre Oscar Louis Barenton, confiseur, prononcera le discours de sortie. Il avait une grande admiration pour Auguste Detoeuf, il était l’exemple à suivre. Parmi les professeurs il aura le commandant Cousteau qui, pour mon père, était un remarquable vulgarisateur.
Au conseil de révision, il fut ajourné d’un an, car considéré comme trop frêle, il ne correspondait pas aux mensurations requises. Cette décision ébranla son patriotisme, il se sentit diminué. En attendant, il se résolut à chercher du travail. En pleine crise économique, il finit par trouver un emploi d’ouvrier à la S.N.C.A.S.O. (Société Nationale de Construction Aéronautique pour le Sud- Ouest) dont la tâche consistait à assembler une coque d’hydravion en posant des rivets à l’aide d’un pistolet automatique. L’activité se déroulait à Caudebec en Caux à proximité de Villequier où la fille de Victor Hugo et son mari périrent. C’est ainsi qu’il ne pouvait s’empêcher de réciter :
« Les fleurs ne diront plus c’est elle.
Les hardis goélands ne diront plus c’est lui. »
Dépité par cette activité qu’il assimilait au film « les Temps Modernes» de Charlie Chaplin, il décida de démissionner au bout de deux mois. Il trouva à s’embarquer comme aide-mécanicien à la Compagnie de Navigation des Chargeurs Réunis pour un voyage au long cours sur les côtes d’Afrique. Ensuite, il rejoindra la Compagnie Générale Transatlantique où il embarque sur le Cuba, le 12 juin 1936, comme élève mécanicien. Ce navire le mènera aux Antilles, à la Barbade, à Trinidad, et à Caracas au Venezuela. Auparavant il aura l’occasion de visiter le Normandie qui a connu une triste fin : réquisitionné par les États-Unis pour servir de transport de troupes, il prend feu au cours de sa transformation et sombre en 1942 dans le port de New York. Mon père avait été attristé par sa perte; Il nous emmènera au Havre pour visiter l’Ile de France considéré comme son successeur, mais en moins bien. Il nous parlera beaucoup de cette période, avec ses voyages lointains, son affection immodérée pour les chansons de marin qu’il aimait entonner dans ses moments de gaieté. Après un an de long cours, il peut prétendre à l’accomplissement de son service militaire, au sein de la marine nationale en ayant passé avec succès, la visite médicale le déclarant apte.
En septembre 1937, il rejoindra à Toulon, comme aspirant Matelot E.O.R. (Élève officier de Réserve), la Royale, nom donné à la Marine Nationale comme il aimait à le mentionner, non sans une certaine fierté. Il gardera le grade d’aspirant pendant six mois, avant de prétendre au grade d’officier mécanicien qu’il obtiendra le 15 avril 1938. En attendant sa nouvelle affectation, il aura l’occasion de retourner à Paris et de rencontrer celle qui deviendra notre mère. En mai 1938, il rejoint Brest pour être affecté sur le croiseur le Boulonnais. En avril 1939, après deux ans de service militaire, mon père devait être en principe démobilisé mais compte tenu de la situation internationale un décret décide de maintenir sous les drapeaux le contingent libérable le 15 avril 1939. Entre des permissions, mon père se mariera le 2 décembre 1939 revêtu de la tenue d’officier avec laquelle il aura fière allure. En avril 1940, il fait partie de l’escadre chargée de couper la route du fer aux Allemands en Norvège. Le Boulonnais coule un sous-marin allemand, son équipage est décoré de la Croix de Guerre. Le 22 juin 1940, l’armistice est signé à Rethondes. À la faveur de cet armistice, l’amiral Darlan notifie aux amiraux et préfets que la flotte ne doit en aucun cas se rendre et que, si des tentatives étaient effectuées, elle devait se saborder. L’article 8 de l’armistice stipule que « l’Allemagne déclare solennellement qu’elle ne cherchera pas à s’emparer de la flotte ».
Mon père, présent à Mers El Kébir, en fera une obsession. Je reprends, ci-après, les termes qu’il a utilisés pour caractériser cet épisode. « En dépit des assurances de l’amiral Darlan, Churchill ne le croit pas et lance le 30 juin 1940 l’opération Catapulte. Le Boulonnais dans la matinée du 3 juillet 1940 est dans la rade d’Oran à quelques kilomètres de celle de Mers El Kébir. Cette opération, initiée par le Premier ministre Winston Churchill, donne mandat à l’amiral anglais Sommerville, au petit matin du 3 juillet 1940, d’exiger de l’amiral Gensoul, à la tête de la flotte française, de livrer ses vaisseaux aux Anglais, faute de quoi ils subiront le feu pour être détruits. À 16 heures 50, le cuirassé anglais Hood, avec les autres bâtiments qui l’accompagnent, ouvre le feu sur les navires français, qui à l’embossage ne peuvent réagir. Il ne s’agit pas d’un combat, mais d’un assassinat, le Général de Gaulle à Londres qualifie cet acte de coup de hache ! : 1 300 marins français y perdent la vie, soit trois fois plus de victimes que les kamikazes japonais infligeront à Pearl Harbor à la marine américaine le 7 décembre 1941 ».Le 14 août 1940, à la suite d’un entretien avec son commandant, mon père demande sa démobilisation et rentre à Paris pour rejoindre notre mère. Mers-el-Kébir marqua profondément mon père. Bien souvent il nous en parlait avec beaucoup d’amertume, pour lui il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait là d’une véritable trahison; à ses yeux l’Angleterre n’aura plus bonne presse ; c’est avec une grande satisfaction, qu’il approuvera la prise de décision, du général de Gaulle, de leur fermer la porte du Marché Commun.
En février 1941, il entre à la Compagnie des Lampes qui dispose à l’époque de deux usines, l’une à Courbevoie et l’autre à Saint-Pierre Montlimart près de Nantes. C’est à l’usine de Courbevoie qu’il fera toute sa carrière. C’est aussi à Courbevoie qu’il décide d’habiter pour être proche de son lieu de travail afin d’éviter des pertes de temps en transport en commun, mais aussi et surtout pour rentrer déjeuner en famille ce qui nous évitera la cantine. Pour mon frère ce fut un peu différent, le lycée Chaptal avait été choisi, car proche du domicile de nos grands-parents maternels, pendant l’heure du déjeuner il se retrouvait avec notre grand-mère ravie de le recevoir.
En 1958, mon père reçoit la mission de trouver un nouveau site pour l’usine de Courbevoie, il jettera son dévolu sur l’ancienne usine des cycles Alcyon, située également à Courbevoie, évitant des déménagements fastidieux. Il aura la charge de transformer cette acquisition pour en faire une usine ultra moderne. Il se fera aider par un ingénieur des Arts et Métiers et par un architecte; ensemble ils mettront un soin particulier pour en faire un site agréable et fleuri qui sera terminé en 1960. Il aimait à nous rappeler que son objectif était de produire plus, à moindre coût, dans les délais des produits de qualité. En 1964, à 50 ans il obtiendra son bâton de maréchal, il est nommé Directeur de la Production des trois usines de Courbevoie, de Lyon et de Saint-Pierre Montlimart au sein de la Compagnie, désormais dénommée C.I.F.T.E. (Compagnie Industrielle Française des Tubes Électroniques) qui finira dans le giron de Thomson-Csf. Il exprimera sa grande satisfaction, avec un regret, celui d’avoir été promu un peu tard, il estimait qu’une telle responsabilité devait s’effectuer dans la fleur de l’âge, c’est-à-dire à quarante ans.
Il passera une grande partie de ses fins de semaine à la maison avec des dossiers de plus en plus volumineux, lorsqu’il aura la charge de la nouvelle usine de Courbevoie3 : les plans jonchaient littéralement la table de la salle à manger (parfois même l’architecte était aussi présent). Mon père était de plus en plus accaparé par ces moments de folie qui le conduisirent à effectuer de nombreux déplacements à Lyon et Nantes, les autres sites dont il avait la charge où à Eindhoven, aux Pays-Bas, le siège de Philips, jusques et y compris un voyage aux États-Unis pour rendre visite à la General Electric.
Avant de se rendre à l’usine, sa mise était impeccable, il portait chemise blanche avec col amidonné et boutons de manchettes, cravate en soie, costume sur mesure. Mon père se voulait irréprochable tant dans sa tenue que dans sa conduite, il mettait un point d’honneur à avoir une conduite exemplaire. J’en déduis que cela provenait de son passage dans la Royale dont il avait la fierté tout en étant devenu officier de réserve.
De tout cela j’ai gardé l’image d’un travailleur infatigable qui finissait par nous délaisser quelque peu, rentrant de plus en plus tardivement à la maison parfois vers les 22 heures. Il était moins disponible qu’à ses débuts, mais passionné et d’une motivation à toute épreuve. Il partageait, au cours des repas, les problèmes auxquels il était confronté ainsi que les décisions qu’il était amené à prendre. Je ne sais pourquoi mais me vient à l’esprit, qu’au grand dam de mon père, ayant appris par un des fournisseurs de l’usine, qu’un membre du service achats s’était vu offrir l’ameublement de sa chambre, ce dernier fut licencié sur-le-champ. Dans ces conditions il pouvait devenir intraitable ; il n’aimait pas tergiverser, ses décisions étaient prises à l’emporte-pièce.
Mon père mettait un soin particulier à faire de la sécurité l’objectif primordial pour éviter tous les risques d’accident. De cela il nous parlait; une fois encore, c’est en écoutant ses propos que j’aurai la vie sauve. Invité par un copain de l’école (dont le père était commissaire de police), celui-ci brandit un fusil et me mit en joue pour s’amuser ; me rappelant une recommandation de mon père, j’écartais machinalement le canon du fusil d’où est sortie une balle venue se loger dans le parquet. J’en était quitte pour la peur et j’en informais mon père qui s’empressa de rendre visite au commissaire de police pour apprendre que la cartouche n’aurait pas dû rester dans le fusil. Des accidents de ce genre il y en avait fréquemment, mon père tenait à nous les mentionner pour que nous évitions d’en être les victimes.
Il m’a paru utile de faire ce bref historique de mon père qui illustre le personnage, un homme entier, peu accessible aux compromis, poursuivant sa route en prenant des décisions brutales. Il ne transigeait jamais. Il ne supportait pas l’irrespect; il était d’une grande probité et impartialité. Il était discret dans son comportement, il n’appréciait pas les vantards qu’il appelait plus souvent les fanfarons. Il évitait les conflits d’intérêts. Pour l’illustrer il nous révélera que lors de la campagne des présidentielles de 1974, Philippe Giscard d’Estaing lui demanda de lui prêter une des camionnettes avec un chauffeur pour coller des affiches électorales de son cousin Valéry ; bien qu’il vote pour lui, il lui répond : « ce n’est pas possible d’utiliser un moyen du centre pour privilégier un parti. »
Il avait, avant tout, le souci du travail bien fait. Il attendait de nous l’excellence, malheur à nous si nous lui récitions un poème avec quelques erreurs et, surtout, sans la bonne intonation, il nous reprenait et commençait à déclamer. Il adorait réciter les poèmes qu’il avait appris à l’école.
Assez distant vis-à-vis de sa famille, on aura à en supporter les conséquences. Il se croyait défavorisé par rapport à sa sœur; nous n’aurons que de lointains contacts avec notre cousin et notre cousine qui, à ses dires, étaient les préférés de ses parents, c’est-à-dire de nos grands-parents paternels.
Il acceptait difficilement les incartades commises par mon frère. Il avait des principes qu’il observait et tentera de nous les faire partager à l’aide d’expressions qui étaient ses recettes favorites. Il aimait nous les asséner, quand l’occasion s’en présentait ; elles ne souffraient d’aucune remise en cause. Tout gosse je m’efforcerai d’en comprendre leur portée ; parfois dépassé, j’avais souvent bien du mal à me les remémorer et il n’était pas rare que je les estropiasse. Parmi ses expressions favorites :
• Il ne faut pas jeter le manche après la cognée ;
• Comme on fait son lit, on se couche ;
• Pierre qui roule n’amasse pas mousse ;
• Marchandise vantée perd la moitié de sa valeur ;
• La critique est facile, mais l’art est difficile ;
• Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles (Edmond Rostand : Cyrano de Bergerac) ;
• Tu seras un Homme, mon Fils : Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot, te mettre à rebâtir, Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties Sans un geste et sans un soupir ; (Rudyard Kipling : Si…).
Il aimait nous prodiguer ses conseils ou ses mises en garde, toujours les mêmes, il ne changeait jamais d’avis, c’était son caractère quelque peu inflexible avec lequel je m’accommodais, ce qui n’était pas le cas de mon frère tant s’en faut. Peut-être que, par opposition, cela me convenait et je n’allais certes pas m’attirer ses foudres dont mon frère était l’objet pour insubordination. Cependant il était d’une grande générosité. Pour ses enfants il était prêt à tout. Lorsqu’il nous rejoignait sur nos lieux de vacances, c’était, pour chacun d’entre nous, un cadeau qu’il tenait dans sa main et qu’il se faisait un plaisir de nous offrir avec ce sourire paternel de grande satisfaction. Il était très attentif aux deniers du ménage dont il confiait la gestion à notre mère. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il considérait, comme non raisonnable, l’achat d’une voiture qu’il finira par acquérir plus tardivement à l’automne 1961. Pour les vacances, rien n’était trop beau ; lui-même en choisissait le lieu, différent chaque année pour nous faire connaître et apprécier l’hexagone. Plus tard, d’autres pays d’Europe compléteront la panoplie de nos visites avec l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la Yougoslavie et l’Espagne. Pendant les vacances, il s’armait de son fidèle appareil photo, un Zeiss Ikon, à soufflet, pour lequel la prise de vue devenait tout un art en considérant tous les réglages qu’il convenait de prendre en compte : la vitesse, la luminosité, la distance. Une fois les paramètres déterminés, la prise de vue pouvait s’éterniser, elle se révélait laborieuse, mais… le jeu en valait la chandelle. J’adorais feuilleter les albums de notre enfance aux photos en noir et blanc agrémentées de ses commentaires. Il était toujours très méticuleux et hanté par la perfection.
Pour lui trop de diplômes tuent les diplômes : il convient de se frotter le plus rapidement possible à la vie professionnelle pour y faire ses preuves. Une de ses marottes consistait à nous dire que, face à un polytechnicien il lui donnait un balai et s’il balayait mieux que les autres, il avait tout l’avenir devant lui ; dans le cas contraire, il n’avait aucune raison de progresser. Surtout pour faire son chemin, il ne fallait rechigner devant rien ; pour arriver au sommet seule comptait l’expérience acquise dans différents postes au sein de l’entreprise.
Il était d’un patriotisme à toute épreuve. Tous ses achats ne pouvaient concerner que des produits fabriqués en France. Il s’en faisait un devoir et nous répétait qu’ayant la responsabilité d’ouvriers français il se devait de les respecter en achetant leurs produits. Il était inquiet de la tournure de la désindustrialisation, il vilipendait les dirigeants qui bradaient notre patrimoine à l’encan. En particulier, son entreprise absorbée par le groupe Thomson a fini par disparaître. D’autres pépites du groupe ont été cédées par l’Énarque, Alain Gomez, à la tête du Groupe Thomson. Il est entré dans une colère folle en apprenant la cession à General Electric, du secteur médical, produit de haute technologie.
Un dernier point à mentionner, il a trait au comportement de mon père face à la politique. Compte tenu de tout ce qui a été écrit plus haut il ne pouvait s’en accommoder, il était tout sauf un politique ; la négociation et les compromis ne faisaient pas partie de son arsenal. Il détestait la politique ; c’étaient déjà tous des pourris ! Cela avait d’autant plus de force que sa sœur, notre tante, avait épousé un médecin qui s’était lancé dans la politique. Notre oncle était maire, conseiller général et sénateur. Les relations étaient plus que distantes, sinon tendues, il lui en voulait, en tant que représentant de la Nation, d’avoir acquis une voiture étrangère. Une raison de plus pour vilipender ceux qui vivaient de la politique, mon oncle en était devenu un professionnel. Mon père nous expliquait que nous ne faisions pas partie de ce monde qui d’ailleurs le lui rendait bien. Nous aurons très peu de contacts avec eux. J’avoue cependant que, lors de ma communion solennelle, j’ai bénéficié de la voiture du Sénat avec chauffeur, ce jour-là j’ai biché comme jamais, petit gamin de Courbevoie se faire conduire à l’église en DS 19 noire ! Cela peut-il expliquer tous les ressentis auxquels j’ai eu à faire face ? Jusqu’à des jours récents personne ne saura, ni au cours de mes études, ni au cours de ma vie professionnelle, que mon oncle versait dans la politique. Pourquoi le mentionner aujourd’hui ? Peut-être comme exutoire de n’avoir jamais tenté de faire de la politique, même si je m’y intéressais. À moins que ce ne soit une certaine fierté et une petite revanche face aux avanies que j’aurai à subir.
1 Mes parents ne disposeront jamais d’une chambre. Ils dormiront toujours dans le séjour sur un canapé convertible.
2 B.O.F. Commerçant de Beurre, Œufs, Fromage.
3 L’usine a aujourd’hui disparu pour laisser la place à des immeubles d’habitation.
Première partie
LES PRÉPARATIFS DE LA TRAVERSÉE 1951 / 1968
Munis de nos valises, il est temps de monter à bord pour entamer les préparatifs de la traversée. Ils se feront sur trois niveaux, trois ponts qui correspondent aux trois étapes de la vie éducative.
Premier Pont : Le Primaire 1951 / 1956
Découverte De La Communale
Voici venu le temps de l’apprentissage; en 1950, je fréquente la dernière année de l’école maternelle, la bien nommée mat. sup. (maternelle supérieure). Elle ne m’a pas laissé de souvenirs impérissables, je me suis contenté de jouer les spectateurs, en évitant de me manifester de quelque manière que ce soit, c’était mon côté prudent ou timoré qui prenait le dessus.
À partir de l’automne 1951, jusqu’en 1956, je fréquente l’école primaire, la communale, comme nous avions coutume de l’appeler. C’est une période charnière. L’école primaire dispense l’éducation, du cours préparatoire jusqu’au C.E.P. (Certificat d’Études Primaires) qui se passe à l’âge de 14 ans, terme de la scolarité obligatoire. C’est le cas de ceux qui n’ont pas la chance de rejoindre le lycée à l’âge de onze ans, après le passage de l’examen d’entrée en sixième, lequel se déroule à la fin du Cours Moyen Deuxième année (CM2). Nos Instituteurs et Institutrices jouent encore le rôle de ces « Hussards noirs de la République ». Ils nous dispensent l’éducation mise en place sous la troisième République. Ils portent une blouse, généralement de couleur bis pour les instituteurs et blanche pour les institutrices.
La séparation entre garçons et filles est de rigueur, même si les écoles se jouxtent. Dans mon école, une petite porte étroite sépare l’école des garçons de l’école des filles. Il est interdit de regarder par la porte, encore moins de l’ouvrir, ou d’aller taquiner les filles au sortir de l’école. Aux récréations le défoulement est total, si tous courent dans tous les sens et crient à tue-tête avec pour jeu favori la balle au prisonnier, ce n’est pas mon cas, et pour cause, je prétendrai aux jeux plus calmes : les osselets, les billes. Dès que la cloche sonne, nous nous mettons en rang deux par deux, face à la porte d’entrée de nos classes respectives, le silence est de rigueur.
La discipline règne à l’intérieur de l’école. Si l’un d’entre nous est responsable d’une mauvaise conduite, commise à l’intérieur ou à l’extérieur de l’école, il est sévèrement réprimandé. Le Directeur de l’école, communément dénommé le dirlo est un personnage fort important et très respecté; il fait preuve d’autorité et procède aux rappels élémentaires de discipline tout en faisant quelques remarques sur le mauvais comportement de certains, accompagnées des avertissements d’usage, ou d’engueulades notoires. Généralement cela se passe à la récréation du matin. Un jour, des élèves de l’école ont été repérés, posant des clous sur le toboggan du parc qui se trouve à proximité de l’école. Le directeur de l’école est alerté, les coupables identifiés. Ces derniers ont fait l’objet d’une réprimande dont ils ne pourront que se souvenir. C’est par le bout de l’oreille, que le directeur de l’école leur fait faire le tour de la cour de récréation, devant toutes les classes rassemblées, tout en les tançant sérieusement. Après cet évènement, tout est rentré dans l’ordre. Pareil châtiment impensable de nos jours, faisait partie des règles acceptées; nous ne nous en portions que mieux.
L’instruction civique nous était professée et nos maîtres, dans leur conduite, observaient avec scrupule les valeurs de la République dont celles de la laïcité ; ils n’hésitaient pas à nous en rappeler les préceptes en cas de manquement. En particulier le port de signes faisant référence à une religion était interdit. C’est ainsi que le port de la croix, s’il était visible, faisait l’objet d’un rappel de l’institutrice ou de l’instituteur qui demandait que la croix n’apparaisse plus de façon visible ou ostentatoire : il suffisait de la cacher sous un pull ou une chemise. Ces remarques ne souffraient aucune objection et étaient immédiatement respectées.
Le premier jour de mon arrivée à l’école, je suis surpris, presque abasourdi de constater que tous les garçons, au vu du port de mon appareil orthopédique, s’enhardissent par curiosité à me poser tout un tas de questions auxquelles j’étais dans l’incapacité de répondre, ne les ayant moi-même jamais soulevées auprès de mes parents. Je suis quelque peu désorienté. Ce brusque intérêt me paraissait complètement déplacé. Malgré tout je considérais leur candeur avec une certaine sympathie d’autant plus qu’ils me manifesteront leur affection en m’attribuant le prix de camaraderie. Puis, c’est au professeur d’éducation physique de me prodiguer toute son attention, en me dispensant de nombreux exercices, tout en m’acceptant dans son cours. À vrai dire, j’étais arrivé à l’école le premier jour de la rentrée comme tout un chacun ; mes parents à juste raison n’avaient pas jugé utile de faire état de mon faible handicap à qui que ce soit.
Cette agitation m’avait quelque peu émoussé, j’essayais de rester indifférent, de sorte que l’école ne captait pas trop mon intérêt ; je marquais même une certaine distance. C’est donc avec nonchalance que j’abordais mon premier mois au cours préparatoire. Je m’étais assis au fond de la classe ; les cours que dispensait l’institutrice ne captaient pas mon attention. Il serait plus exact de dire que je me renfermais ; c’était ma façon de me sentir plus en sécurité ; je me retranchais derrière ma carapace si tant est que j’en disposasse d’une.
Très vite, j’allais devoir être confronté à la réalité. À la fin du premier mois, comme ce sera le cas tous les mois, nous fûmes confrontés aux devoirs sur table, les bien nommés compositions : il s’agit de vérifier l’acquis de nos connaissances dans les matières figurant au programme de l’année scolaire. Ces compositions notées étaient prises en compte pour donner lieu à un classement des élèves. Les résultats obtenus étaient transcrits sur un livret scolaire qui nous accompagnait toute l’année avec les appréciations correspondantes. Ce livret était remis aux élèves, à charge pour eux de le transmettre à leurs parents et de le rapporter muni de leur signature.
C’est là que les Athéniens s’atteignirent, encore une des expressions chères à mon père. À la suite de la première composition de calcul, je m’étais littéralement planté. Les opérations proposées comportaient des « + » et des « - »; ne sachant pas comment les résoudre, parce que je n’avais strictement rien compris ou pas écouté, la résultante étant la même, je m’enhardis à imaginer qu’avec le + (plus) ce devait être le chiffre du haut et que pour ce qui était du – (moins) ce devait être le chiffre du bas. Je terminais la composition avec une rapidité incroyable et déposais ma copie sur le bureau de l’institutrice avant tous mes camarades. Le résultat ne se fit pas attendre, il fut catastrophique, au demeurant, sans vraiment m’affecter, même si l’institutrice tenta quelques réprimandes en me plaçant au fond de la classe, dont je n’étais, déjà, pas très éloigné.
Pendant toute ma scolarité, si notre mère nous accompagnait le matin puis le soir avec ma sœur à l’entrée, puis à la sortie de l’école, bien souvent mon père venait me chercher et me raccompagner pour le déjeuner. En sortant à midi, mon père constata que je portais mon livret à la main, il demanda à le consulter. À mon grand étonnement, il fut surpris et me fit comprendre, sans véritable réprimande, que ce n’était pas bien : il chercha à comprendre le pourquoi, c’est alors que je lui ai expliqué ma compréhension du calcul avec l’addition et la soustraction. Il n’en revenait pas ; sans aucun sermon, il me fit admettre qu’il fallait résoudre ce problème. Le but inavoué consistait à me faire sortir de cette quasi-torpeur qui m’envahissait en fréquentant l’école. Le soir à la maison, en rentrant de l’usine, il prit le tableau noir que nous avions dans la chambre et, muni de la craie, il m’expliqua le principe du calcul des additions et des soustractions. Il s’assura que je les avais bien assimilées en me proposant de résoudre un certain nombre d’opérations. Une fois la certitude acquise, je fus quitte. Le mois suivant, à la surprise de l’institutrice et de toute la classe, j’ai eu droit aux félicitations, je rejoignis les tout premiers rangs de la classe. Je jubilais, j’étais très fier. Je rejoindrai ainsi les premiers de la classe jusqu’à la fin de l’année. À partir de ce jour, je vouais à mon père une admiration sans bornes. Mon père était fier de moi, il suivait mes progrès et je lui accordais toujours plus d’estime. J’appris ainsi que le fait d’être considéré comme bon élève me rassurait et me confortait. Mon père prenait un soin particulier à rencontrer chaque année les instituteurs, voire le directeur qui, à chaque fois, me gratifiaient de leurs félicitations pour m’enjoindre de continuer dans cette voie ; cela me mettait du baume au cœur : je buvais du petit lait.
Un après-midi, de retour à l’école après le repas, mon père qui m’avait quitté au coin de la rue, me laissa seul terminer mon chemin ; un grand tenta de me faire un croche-pied, j’ai failli tomber. À mon grand étonnement, j’entendis quelqu’un qui déboulait derrière moi, frappait ce grand qui avait osé me faire tomber ; il s’agissait de mon père. Je fus surpris de constater qu’il me protégeait à ce point. Fier comme Artaban, je franchissais la porte de l’école, non sans avoir loué sa promptitude pour venir à mon secours comme un grand frère, ce que mon vrai grand frère ne fera jamais. Je savais désormais, qu’aucun grand ne pourrait m’importuner : j’avais un sérieux protecteur.
En fin d’année scolaire, nous avons droit au classement général, qui détermine notre rang, et le prix qui nous est attribué. La remise des prix revêt une grande solennité. Elle se déroule devant Monsieur le Maire, dans la grande salle des Fêtes de la Municipalité. Pour commencer la cérémonie de la distribution des prix, nous entonnons la Marseillaise, généralement interprétée par la chorale de l’école, composée des élèves des classes de Cours Moyen Deuxième Année et du Certificat d’Études Primaires. Ensuite a lieu l’énoncé, classe par classe, par l’institutrice ou l’instituteur de la classe dont ils ont la charge, des prix obtenus par chacun d’entre nous. Au Premier est attribué le Prix d’Honneur, au Second le Prix d’Excellence, puis viennent les prix Mention Très Bien, suivis des prix Mention Bien pour se terminer par les prix Mention Assez Bien. Les derniers de la classe ne reçoivent aucun prix, à l’exception éventuellement du prix de camaraderie, si la classe avait voté en leur faveur. Les lauréats du prix d’Honneur et du prix d’Excellence ont droit à une chaude poignée de main de Monsieur Le Maire qui, tout en les congratulant, leur donne un motif supplémentaire pour redoubler de constance et remettre cela l’année suivante.
En dépit de mon très mauvais score, lors du premier mois, au cours préparatoire j’obtiendrai le prix Mention Très Bien. Les années suivantes en Cours Élémentaire Première Année, Cours Élémentaire Deuxième année et Cours Moyen Première année, j’obtiendrai le Prix d’Honneur. De façon presque déconcertante, classé chaque mois premier ou deuxième, si déconcertante que le deuxième de la classe, qui m’avait ravi un mois la première place, était tellement désolé à mon égard, qu’il était venu s’en excuser, à ma grande surprise car je n’avais été nullement affecté. Je m’empressais de le rassurer. J’attendais, avec beaucoup de ferveur et une certaine fierté, la poignée de main de Monsieur le Maire.
Curieusement, je terminais la communale, en cours moyen deuxième année, comme je l’avais commencée, avec une Mention Très Bien. J’avais moins bien performé, mais ne me demandez pas pourquoi, je n’ai souvenir de rien, je ne pense pas avoir rencontré quelques difficultés particulières, à moins qu’un ou des évènements eussent pu modifier mes états d’âme. Je m’en contentais malgré tout, un peu blessé dans mon orgueil ; j’avais découvert qu’être considéré comme bon, ou plutôt très bon élève, procurait une grande satisfaction. Serait-ce, peut-être, la désagréable surprise d’avoir été évincé de la chorale, me privant d’entonner la Marseillaise, lors de la distribution des prix ? Le professeur de chant, qui ne comprenait pas pourquoi j’avais mentionné « voix moyenne » se sentit obligé de faire quelques contrôles parmi nous et me demanda, accompagné de son guide chant, d’interpréter quelques vocalises, le résultat ne se fit pas attendre. Je fus incapable de chanter correctement, en dépit des efforts consentis. Après plusieurs tentatives, force est de constater mon inaptitude au chant ; il proclama haut et fort que je chantais faux. La sanction tomba tel un couperet, j’étais interdit de chant, de chorale tout en provoquant quelques sourires ou risées des camarades de classe. J’étais profondément offusqué, interdit de chant pendant une demi-heure, une fois par semaine, condamné à glandouiller avec quelques autres (4 ou 5 au total) dans la salle de classe, pendant que le reste de la classe partait en répétition pour entonner la Marseillaise le jour de la distribution des prix . Je ne chanterai plus jamais. Cela, a-t-il influé sur mes résultats ? Une autre raison à cette baisse de régime, mon père avait décidé de changer de cabine en achetant un appartement plus grand, toujours situé à Courbevoie, à l’extrémité du pont de Levallois offrant une vue sur tout Paris. Malheureusement il était situé au carrefour d’une circulation intense qui mettait fin à la quiétude dont nous jouissions dans notre ancien appartement, certes plus petit mais, plus convivial avec ses rues calmes dotées de commerces. En d’autres termes, l’environnement de ce nouvel appartement était plus impersonnel, je le ressentais comme tel. Cela a-t-il influé sur mes résultats ?
Grâce à la communale, mes parents, particulièrement mon père, m’attribueront dorénavant la qualité d’accrocheur, sans compter la considération de mes maîtres qui me rendaient l’école agréable. Peut-être, était-ce ma façon d’opérer une petite revanche sur la faible infirmité dont j’étais affecté ? Ou peut-être une revanche par rapport à mon frère qui ne loupait aucune occasion pour m’accabler de tous les défauts. Peu importe, les états d’âme n’étaient pas mon fort. Je faisais ainsi mes premiers pas et découvrais l’enseignement de grande qualité dispensé à la communale. Le respect envers nos enseignants était total, je n’ai pas souvenir d’une institutrice ou d’un instituteur qui aient manqué à son devoir. Elles ou ils sont dévoués, aiment passionnément leur métier. Sur le plan éducatif, j’apprends la discipline, la rigueur, le respect et la fierté du travail bien fait, tout ce que notre père nous inculquait.
La Vie d’à Côté
Le jeudi, journée des enfants, était jour de récréation, il coupait la semaine en deux ; le samedi était un jour comme les autres, les week-ends n’existaient pas encore. Si jeudi rimait avec fête comme le proclamait la chanson vive jeudi : … c’est jeudi qu’on s’amuse et qu’on rit… c’était aussi le moment de pratiquer les activités extra-scolaires. Dans la mesure où les activités physiques m’étaient proscrites, les occupations en dehors de l’école suivaient un rituel avec les leçons de piano, le catéchisme, les visites chez notre grand-mère maternelle. Ensuite viendra le temps des vacances.
Notre mère tenait à ce que nous ayons quelques rudiments en matière musicale, même si à l’école la sanction avait été cinglante, en me déclarant comme persona non grata pour la chorale ; pour mes parents, il était important de recevoir un minimum d’éducation musicale en pratiquant un instrument de musique, le piano. Comme l’appartement était petit, mon père s’était ingénié à le choisir de manière qu’il soit le moins visible possible et le moins encombrant ; le clavier se rabattait et l’affaire était jouée, le piano ressemblait à une commode ; je n’en ai jamais vu de semblables. Mon père ne supportait pas la vision d’instruments ; ils devaient systématiquement être cachés ; il en sera ainsi lorsque, bien plus tard, il acquerra un poste de télévision ; il déploiera beaucoup d’imagination pour trouver un artisan qui lui confectionnera un meuble sur mesure intégrant cet instrument qui devait s’extraire de sa vue. Ainsi donc, munis de ce piano, nous pouvions donner libre cours… à la musique. Tout comme pour tout ce que je faisais, je m’appliquais ; je n’avais aucun don particulier pour la musique, mais je m’astreindrai à poursuivre des leçons jusqu’à la classe de terminale du lycée. Une fois par semaine, nous nous rendions chez le professeur de piano, résidant à proximité de notre domicile et titulaire d’un deuxième prix du conservatoire de musique de Paris. Je venais après mon frère qui, généralement à mon arrivée, exécutait ses leçons de solfège, l’occasion pour lui, en battant la mesure, de m’asséner avec l’aide de son bras droit quelques coups au ventre au grand dam de notre professeur. C’était sa façon à lui de me ridiculiser et de montrer le mépris qu’il me portait.
Je ne peux m’empêcher de mentionner un évènement qui s’est produit au cours de ces leçons de piano et qui m’a beaucoup touché. Un jour j’ai constaté avec effroi, en arrivant prendre ma leçon, que notre professeur était en larmes ; elle venait de perdre l’un de ses fils à la guerre d’Algérie. Mon incompréhension était totale, j’acceptais difficilement que l’on puisse se faire tuer pour une cause qui m’était inconnue. À cet instant, j’ai commencé à prendre peur des répercussions que cette guerre pouvait occasionner sur notre vie quotidienne : crainte des attentats dans les transports en commun, incendie à l’usine de Courbevoie quand, à trois reprises, mon père fut réveillé en pleine nuit, l’obligeant à se rendre sur les lieux pour constater les dégâts occasionnés.
L’autre activité du jeudi, que j’allais omettre, étant la pratique religieuse qui s’est, au fil du temps, disloquée comme l’a si bien démontré Jérôme Fourquet dans son ouvrage l’archipel français. Bien que non pratiquants, pour nos parents, il était de bon ton de recevoir les rudiments de la religion catholique qui faisait partie du paysage de la société française. Pendant les périodes scolaires, tous les jeudis matin, dès l’âge de neuf ans, je me rendais au catéchisme à la paroisse Sant Maurice de Bécon ; c’était l’occasion de se faire des copains et de découvrir de nouvelles pratiques. J’étais attiré par le scoutisme mais mes parents me firent comprendre que, compte tenu de mes problèmes physiques, ce n’était pas dans le domaine du possible ; fidèle à moi-même j’obtempérais. Là aussi j’ai donc dû freiner mes ardeurs. J’avoue avoir été quelque peu peiné car cette activité aurait pu agrémenter mes loisirs. La fréquentation du catéchisme m’a laissé quelques souvenirs dont je ne peux m’empêcher de conter quelques scènes auxquelles j’ai assisté et qui, inconsciemment, ont laissé quelques traces, voire terni ma ferveur religieuse si j’en avais eu une. Une des premières anecdotes concerne le tout jeune prêtre qui nous était dévolu pour prendre en charge notre éducation. Il s’appelait l’abbé Oui ; il était particulièrement colérique et supportait difficilement nos chahuts et incartades. Je me souviendrai toujours de ces esclandres lors de la messe dominicale de 10 heures dédiée aux catés, désignant les enfants fréquentant le catéchisme. Au cours de l’office il n’était pas rare que nous soyons très dissipés. Il faut dire que les circonstances s’y prêtaient. Au cours de cet office les catés occupaient les premiers rangs, les filles assises à gauche, tandis que, nous, les garçons, occupions les bancs de droite ; l’occasion était trop belle de lorgner voire de zieuter les filles d’à côté, sans oublier les nombreuses messes basses que nous entamions, allant jusqu’à perturber le bon cours de la messe. Un beau dimanche il est advenu qu’il devenait pratiquement impossible d’entendre le sermon. L’abbé Oui, ayant en charge la conduite de l’office, n’y tenant plus, est rentré dans une rage folle, il ferma son missel, le claqua sur le pupitre et quitta l’église sur le champ en nous laissant en plan.
Dans un tout autre domaine, la paroisse organisait une kermesse qui se tenait une fois l’an et permettait à tous de s’amuser tout en donnant à l’église l’occasion de collecter des fonds ; c’était avec plaisir que je m’y rendais. Au cours d’une de ces kermesses, avec un copain nous reluquions les stands et l’envie nous prit de chaparder quelques crayons, gommes et carnets. De retour à la maison mon père eut l’intelligence de me demander d’où provenait tout ce matériel ; assez rapidement, je lui révélais l’avoir volé. Mon père en fut fort contrit et me tança gentiment tout en me faisant comprendre que c’était inacceptable. Pour punition je devais rendre le butin de mon larcin et pour s’en assurer il décida de m’accompagner pour que je puisse remettre en main propre, au prêtre, les objets subtilisés. Il va sans dire que j’essuyais les foudres de l’abbé Oui ; j’en étais quitte pour aller à confesse et avoir le sentiment que, dès lors, je serai considéré comme persona non grata. Une fois encore, je devais à mon père le service de m’avoir remis dans le droit chemin.
Était-ce pour me faire pardonner ? Toujours est-il que je postulais comme enfant de cœur pour servir la grand-messe du dimanche matin. Outre le fait de porter une aube rouge surmontée d’un surplis blanc, notre rôle consistait à porter les cierges, balancer l’encensoir et verser le vin dans le calice. Afin de nous préparer à ces actes nous suivions une instruction. Là, j’ai quelque peu déchanté ; au cours d’une séance où régnait une certaine dissipation, notre instructeur, excédé, voulut faire montre d’autorité en punissant le coupable. Sans trop savoir pourquoi, il s’en est pris à ma personne en me considérant comme le responsable de ce chahut, alors que je n’y étais strictement pour rien. Pour sanction, il se saisit de mon missel et le déchira. Ma réaction fut immédiate, je quittais sur le champ la séance. C’en était fini de ma vocation d’enfant de cœur et j’ai cessé de servir la grand-messe du dimanche avec un amer aperçu des comportements de certains représentants de ma paroisse qui étaient exempts d’une attitude irréprochable à laquelle j’eusse aimé qu’ils se conformassent.
Je ne peux m’empêcher de me remémorer le film d’Yves Robert, la guerre des boutons qui, outre le fait de nous conter l’histoire d’un petit village de France qu’animent ses deux bandes rivales avec Petit Gibus, met en scène l’instituteur de l’école communale et le prêtre de l’église ; il met en valeur le rôle qu’ils ont joué dans l’équilibre de la société française ; ils en sont les socles qui ont façonné notre petite enfance.
Les jeudis après-midi nous nous rendions très fréquemment chez notre grand-mère maternelle qui adorait nous recevoir, rue des Dames, dans le quartier des Batignolles à Paris. Notre mère nous y conduisait après avoir emprunté le train à la Gare de Bécon pour atteindre, en 7 minutes, la Gare Saint Lazare. C’était pour notre mère l’occasion de faire ses courses dans Paris
