Victor Plastre - Re(bondir) - Frédéric Péran - E-Book

Victor Plastre - Re(bondir) E-Book

Frédéric Péran

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Beschreibung

Lorsque Victor recroise Natacha, toute sa vie, de ses échecs à ses rencontres amoureuses, remonte en surface.

Depuis que Natacha est partie, Victor Plastre sèche ses larmes avec un mouchoir en lin de la marque Simonot-Godard spécialement brodé pour l’occasion. Il est hanté par son passé qui l’empêche de prendre son destin en main. Rebondir ? Il y pense. Après tout, la vie est un immense terrain de jeu, entre Montmartre, la Goutte d’Or et les troquets. Aussi Victor Plastre aime les femmes et parfois, elles le lui rendent bien.
Un beau jour de mars 2017, Victor Plastre croise à nouveau le chemin de Natacha. Qui sont-ils réellement maintenant, l’un en face de l’autre ?
Frédéric Péran nous ouvre ici les pages d’un premier roman où le lecteur va découvrir la psychologie tourmentée d’un homme du XXIe siècle.

Plongez dans la vie de Victor Plastre et revivez avec lui ses errances, ses tourments, ses déboires amoureux et ses désirs... Un roman que vous dévorerez d'une traite.

EXTRAIT

J’arrivai le premier. Je m’assis sur un banc pour l’attendre. Quand elle arriva, elle eut un petit moment d’hésitation avant de se pencher vers moi pour me poser un baiser sur la bouche.
Ce geste me mit en confiance. Je me levai aussi sec et je l’attrapai par la taille.
On discuta en marchant, sûrement de tout et de rien, je dois bien avouer que je ne me souviens pas très bien. J’étais trop occupé à me projeter sur la suite de la soirée.
On choisit alors de manger un morceau vers le métro Crimée. Là non plus, je n’ai pas trop de souvenirs de ce qu’on a pu se raconter, j’étais sur un nuage. D’autant plus qu’on s’embrassa plusieurs fois pendant ce repas.
Puis on rentra chez moi. Sur le chemin, je faisais avec mon pouce des petits mouvements circulaires dans le bas de son dos. Ces mouvements étaient discrets, incertains, mais j’avais l’impression qu’elle n’y était pas totalement insensible.

CE QU'EN DIT LA CRITIQUE

"La plume est fluide, vivante, élégante. Le roman est écrit à la première personne, cela peut gêner certains lecteurs mais étant donné que c’est l’histoire de Victor, c’est normal que le « Je » soit employé." - Gabrielle sur La lectrice compulsive.

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Seitenzahl: 260

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Frédéric Péran

Victor Plastre - Rebondir

La Compagnie Littéraire

Catégorie : Roman

www.compagnie-litteraire.com

Mardi 7 mars 2017, 18 heures.

Je descends les escaliers à toute allure et je me précipite dans le wagon bondé. Le plus souvent nonchalant, je n’ai pour autant jamais réussi à accepter l’idée de laisser passer un métro. 

Je lève la tête et je me retrouve nez à nez avec Natacha. On se dévisage sans rien se dire puis, sûrement dans le seul but de rompre le silence, elle me présente la fille comprimée à côté d’elle : « Une stagiaire, elle travaille avec moi. » Et c’est de nouveau le silence. Nos regards se croisent, se détournent, puis se recroisent timidement. 

Combien d’années ont passé depuis ce jour où elle m’a abandonné brutalement sans même me laisser une dernière chance?

Quelques stations plus loin, la stagiaire descend. Mécaniquement, j’attrape mon téléphone. Natacha le pointe du doigt : « Tu es toujours aussi accro à ce que je vois. » En regardant vers le sol, je lui avoue que c’est juste parce que je suis mal à l’aise, et que si la loi était moins contraignante, j’aurais plutôt allumé une cigarette. Elle sourit.

Les stations défilent. Sur un ton faussement dégagé, je lui demande si elle veut boire un verre. Elle refuse. Juste avant d’arriver à Barbès, je le lui redemande. 

« Je t’ai déjà répondu non! » 

Je sors de la rame, la gorge nouée. Je grimpe lentement l’escalier, quand j’entends une petite voix derrière moi : « Après tout, puisqu’on est là! »

Natacha m’a suivi. 

« Je veux bien boire un verre, mais en terrasse alors. » 

On marche jusqu’à l’avenue Trudaine. On voit, au loin, deux types qui se lèvent, on se précipite pour prendre leur place. Elle a envie d’un verre de vin blanc, « un vin blanc sec. » Le serveur lui conseille un petit-chablis. « C’est parfait pour l’apéro. » 

Je prends la même chose. Elle me tend une cigarette, j’accepte volontiers. « Combien de fois as-tu essayé d’arrêter de fumer depuis toutes ces années? », me demande-t-elle. Je reconnais bien là son ironie.

Sans la quitter des yeux, je me mets à lui parler de l’abattement dans lequel m’avait plongé notre rupture. On m’a souvent répété qu’il ne fallait pas trop exprimer ses peines, que les filles n’aimaient pas les garçons qui se plaignent, mais moi je m’en fous. Je n’y crois pas à tout ça. 

J’ose : « Pourquoi n’as-tu jamais répondu à mes messages à l’époque?

— J’ai fait comme j’ai pu. » 

Après un court silence, elle répète, le regard fixe : « J’ai fait comme j’ai pu. » 

Et rapidement, ça fait moins d’un quart d’heure qu’on est assis, elle me dit qu’elle doit y aller, qu’elle a des choses à faire. 

Elle n’est pas très bavarde.

« Déjà? Mais… » 

Elle se lève.

« On peut peut-être se revoir un de ces jours?

— Je ne sais pas, Victor.

— Ça serait pas mal...

— Je ne sais pas, parce que ça fait bizarre de te voir. »

Elle va vers le serveur, paye l’addition et revient vers moi. Debout, les deux mains posées sur le dossier de sa chaise, elle reste en suspens pendant quelques secondes, immobile et silencieuse. Finalement, elle s’approche, me fait deux bises en chuchotant « ça fait vraiment bizarre de te voir » et elle file. Je reste planté là, je la regarde s’éloigner. 

Six ans, oui, c’est ça, six ans qu’elle m’a quitté, comme ça, du jour au lendemain, sans plus jamais donner de nouvelles. Elle considérait que je manquais de sang-froid depuis que j’étais amoureux d’elle. Elle ne trouvait pas ça très rassurant. 

C’était juste après un week-end un peu raté en baie de Somme. Je me souviens. On était assis sur la plage du Crotoy et, tout en vidant goulûment un bocal de salicornes au vinaigre, on regardait la mer se retirer. Elle m’avait dit, ce jour-là : « Je suis comme la mer en Picardie, tu sais. Quand je me retire, je vais loin, très loin. » La semaine suivante, elle est partie. 

Au début, je m’étais rassuré en me disant que même en Picardie la mer finissait toujours par revenir. La mer, peut-être. Pas Natacha! Il a fallu qu’on se retrouve par hasard dans le même métro, sinon je ne l’aurais sûrement jamais revue. 

Je ne l’ai pas quittée des yeux depuis qu’elle s’est levée. 

Juste avant de bifurquer à droite, en direction de la station Barbès, elle se retourne. Elle me fait un petit signe et reprend son chemin. 

Comment vit-elle aujourd’hui? Est-elle en couple?

Mon regard reste fixé sur le bout de la rue, à cet endroit précis où elle a tourné avant de disparaître. 

A-t-elle eu des enfants? 

Seule l’idée de prendre un verre me fait sortir de ma torpeur. Le serveur passe devant moi, je lui fais signe:

«Je vais reprendre la même chose !

—Ah ! Vous voyez, il est pas mauvais, hein?»

Ces longs mois passés à attendre qu’elle revienne, à me torturer, à continuer à parler d’elle au présent et à me convaincre que je n’aimerais plus jamais personne comme je l’avais aimée me reviennent en pleine tronche. 

Mes amis ne comprenaient pas à l’époque. 

« T’as buggé », me disait mon pote Pierre. 

Ils se demandaient tous comment une relation de seulement quelques mois, même passionnée, pouvait m’obséder autant? Je me souviens que ces réflexions me rendaient fou de rage. 

Au bout de combien d’années avait-on le droit de dire qu’on était amoureux? À partir de combien d’enfants? Combien d’engueulades à Noël? Combien de repas de famille? 

J’essaye de raviver les bons moments partagés avec Natacha. Rien ne vient… Le souvenir de la rupture occupe toute la place, ces longs mois de souffrance avant d’intégrer que c’était bel et bien fini. 

Ce mardi 7 mars 2017, on se croise enfin et elle ne cherche même pas à savoir ce que je suis devenu. Je trouve ça fou, mais ce n’est peut-être pas plus mal, parce que je ne sais pas ce que je lui aurais raconté. Non pas que je n’aurais rien eu à dire, il s’en est passé des choses pendant toutes ces années. Mais c’est juste qu’à un moment, plus rien n’est allé comme je l’aurais voulu.  

Chapitre 1

Quelques huit ou neuf mois après que Natacha m’avait quitté, ce sont les messages mystérieux d’une inconnue qui m’aidèrent à sortir de cette période obsessionnelle.

Un soir de mai 2012, je trouvai dans ma boîte aux lettres une enveloppe avec mon adresse écrite à la main. C’était suffisamment rare pour que ça me saute immédiatement aux yeux. De cette enveloppe, je sortis un tissu rouge accompagné d’un petit mot : « Sur votre mouchoir, une date est brodée, j’imagine que vous y tenez, je vous le renvoie. »

Le message n’était pas signé. L’écriture était soignée.

Je m’étais bien rendu compte que je n’avais plus mon mouchoir, mais ça ne m’avait pas perturbé plus que ça. Ce mouchoir, je l’avais acheté quelques jours après la rupture avec Natacha. Et j’avais fait broder la date du 9 septembre 2011 dessus, la date à laquelle elle était partie. J’avais acquis ce mouchoir en lin de la marque Simonot-Godard, roulotté à la main, pour le symbole. Et pour sécher mes larmes. 

Ce fut effectivement douloureux. Deux jours après le départ de Natacha, je passai la journée sur mon canapé à regarder les commémorations du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Ce n’était que le début d’une période d’hébétude de plusieurs semaines. Quand je rentrais chez moi, je zappais sur les chaînes d’infos. La primaire socialiste, la capture de Kadhafi ou encore l’élection présidentielle camerounaise rythmaient mes soirées et mes week-ends. Je suivais aussi dès que je le pouvais la Coupe du monde de Rugby, qui se jouait en Nouvelle-Zélande, en exécutant frénétiquement et jusqu’à épuisement des séries d’abdominaux. J’avais des activités qui ne me ressemblaient pas. 

J’ai beaucoup souffert, mais je n’ai pas pleuré finalement.

J’avais quand même toujours sur moi ce petit bout de tissu pas forcément nécessaire. Je l’utilisais pour nettoyer l’écran de mon smartphone, ouvrir mon ordinateur sans laisser de traces de doigt, essuyer mes lunettes. Parfois aussi il me servait de doudou, mais ça, je ne m’en vantais pas.

Ce soir de mai 2012, je passai la soirée à me demander qui pouvait bien m’avoir renvoyé mon mouchoir. Un instant, je voulus croire à la providence. Si c’était un signe? Ce mouchoir était en lien direct avec Natacha et je cherchais une interprétation à cette réapparition fantomatique quelques mois après la rupture.

Au fil des jours, l’excitation s’atténua. Ma routine de chef comptable dans une petite entreprise de fabrication d’objets religieux et d’images de piété reprit le dessus. La journée, j’enregistrais des opérations liées à la production de vierges trois couleurs, de chapelets en bois ou de brûle-encens avec poignée. Et le soir, j’allais boire des coups avec les copains du quartier. Rapidement, je n’y pensai plus.

Jusqu’à ce qu’un soir, ça devait être une dizaine de jours plus tard, je découvre dans ma boîte aux lettres une nouvelle enveloppe avec la même écriture. À l’intérieur, un mot succinct comme l’était le premier : « Vous vous demandez sûrement qui a bien pu vous renvoyer votre mouchoir... »

Je lus et relus ce mot. Je crus un instant à une blague, une mauvaise blague d’un salopard de copain.

Peu de temps après, je reçus un troisième message, manuscrit toujours. « Victor, je peux vous dire que le jour où vous apprendrez qui se cache derrière ces messages, vous serez extrêmement surpris. »

Là, c’était le flou total. Et ça commença à me préoccuper sérieusement.

Je m’ennuyais copieusement depuis que Natacha était partie. Alors, imaginer que ça pouvait être une fille qui me drague me remplissait d’espoir. C’était un procédé original qui ne pouvait que m’enthousiasmer. Quelque chose de distrayant se passait enfin dans ma petite vie. 

Mon imagination s’emballa. 

« Vous serez extrêmement surpris. »

Une inconnue croisée dans la rue et qui aurait vu tomber le mouchoir de ma poche? Pas très réaliste. Je ne suis pas de la trempe de ceux qui font se retourner les femmes dans la rue.

Un vendredi soir, je me pressais un peu. Je devais prendre un train pour Bruxelles. Je partais avec deux vieux copains de fac, les deux seuls copains « historiques » que je continuais à voir de temps en temps, les deux seuls qui me faisaient parfois aller ailleurs que dans les bistrots de mon quartier. Le programme était sans prétention : pousser la porte de quelques estaminets, boire des bières et manger des carbonades flamandes.

Ce n’était pas simple pour eux, parce qu’ils devaient lâcher femmes et enfants, mais on arrivait encore à s’organiser quelques petits week-ends, généralement deux par an, trois les très bonnes années.

Pas très en avance, je pris quand même le temps de regarder dans la boîte aux lettres. C’était devenu un rituel. Je trouvai, ce soir-là, une enveloppe avec toujours cette même écriture appliquée. À l’intérieur, ces mots : « Je vous souhaite un très bon week-end à Bruxelles. »

La confusion était totale cette fois-ci. À qui avais-je affaire?

Émoustillé, je filai prendre mon train.

Je m’interdis d’en parler à mes deux potes, au cas où, sait-on jamais, ce serait l’un d’eux qui me ferait une blague. Cette hypothèse était certes farfelue, je ne sais pas à quel moment ils auraient pu me subtiliser ce mouchoir, mais je fis quand même le choix de tenir ma langue. Je n’en pensai pas moins à ces messages tout le week-end. Pendant que l’un racontait qu’il avait surpris son grand en train de fumer un joint ou que l’autre s’inquiétait parce qu’il avait l’impression que sa femme s’ennuyait de plus en plus avec lui, moi, je m’évadais en pensant à ces petits mots.

Quelques jours après, tout s’accéléra. Je reçus ça : « Victor, je vous séduirai. Les belles plumes font les beaux oiseaux. »

Bien joué! À la lecture de ce dernier petit billet, l’envie de découvrir qui se cachait derrière me dévora.

« Je vous séduirai. »

Elle avançait masquée, mais ses intentions étaient claires. 

L’effervescence s’installa et en attendant d’en savoir plus, je lus et relus les cinq mots. Je connaissais parfaitement l’écriture de cette inconnue, j’aurais pu l’imiter. Des lettres arrondies, liées et très nettement inclinées vers la droite avec beaucoup d’application.

Puis un jour, en remontant de la pause déjeuner un peu plus tôt que mon équipe, je tombai sur un Post-it rose signé Brigitte, Post-it adressé à sa collègue qui s’occupait des fournisseurs : « La Boutique des chrétiens de Lourdes a appelé au sujet d’une facture en attente. Rappeler monsieur Dubois. Brigitte ».

Brigitte, Nathalie, Cécile ou moi, on utilisait des dizaines de Post-its chaque jour pour communiquer. Mais celui-là, posé sur le bureau de Nathalie et signé Brigitte, allait changer beaucoup de choses. Parce que c’était elle. La même écriture soignée que celle qui me hantait depuis tous ces jours. Ça ne laissait aucun doute.

Sans réfléchir, je pris ce Post-it (je notai que Brigitte était la seule à utiliser des Post-its roses), le mis dans ma poche et redescendis boire un café, complètement sonné. Le boulot pouvait bien attendre. La Boutique des chrétiens aussi.

Je n’aurais jamais pensé que Brigitte puisse s’intéresser à moi. Je n’avais vraiment rien vu venir. Des trois femmes de l’équipe, elle était la plus atypique. Elle avait quarante ans et on disait qu’elle n’avait très probablement jamais eu de rapport avec un homme. Elle faisait régulièrement l’objet de quelques petites blagues. Et je n’étais pas le dernier à me moquer de sa pudibonderie affichée. 

Brigitte! Cette femme pourtant si discrète. Tout au plus parlait-elle de ses lectures ou d’une émission qu’elle avait vue la veille. Elle ne livrait jamais rien de plus personnel que ça. On ne savait rien d’elle si ce n’est qu’un week-end par mois elle allait rendre visite à ses parents près de Chartres.

Je déchirai finalement ce Post-it avec rage. J’étais tellement déçu d’apprendre que c’était elle qui m’écrivait. Cette grande affaire qui m’avait tant animé ces dernières semaines faisait pschitt. Parce que cette femme ne m’avait jamais attiré. Pire, son allure vieillotte me glaçait. J’ai toujours pensé qu’elle piochait dans les tailleurs de sa mère qu’elle devait trouver pétrifiante de classe.

Je remontai, un peu abattu. Tout le monde avait repris son poste. Moi, je n’arrivais pas à me remettre au boulot, j’observais Brigitte discrètement.

« Les belles plumes font les beaux oiseaux. » 

Oui, tous les collègues le constataient, elle changeait depuis quelque temps. Les cheveux détachés, elle mettait même parfois des robes, dévoilant des mollets fins et musclés. Et ce jour-là, elle portait un haut échancré, un pull noir léger en V posé tout simplement à même la peau.

Quelques jours passèrent comme ça, avant qu’on se réunisse avec ma petite équipe pour fixer la date du traditionnel repas annuel. Le mois de juin venait de débuter et c’était une coutume, avant les vacances d’été, on mangeait tous ensemble un vendredi soir dans un restaurant parisien. C’était Marc, le directeur financier de la boîte, mon chef, qui invitait tout le monde. Et chaque année, ces agapes terminées, je ramenais Brigitte chez elle en voiture. 

Cette année-là, je voulus tout d’abord casser cette habitude, parce que je ne m’imaginais pas me retrouver seul avec elle. Puis, c’est finalement le contraire qui m’apparut comme évident : cette fois-ci plus que toutes les autres, je devais la raccompagner et profiter du trajet pour lui expliquer que nous ne ferions jamais rien ensemble, que ce n’était tout simplement pas envisageable.

Chapitre 2

Notre repas annuel, édition 2012, se déroula particulièrement bien. 

On causa moins de boulot que les autres fois, l’ambiance était détendue. Et tout le monde remarqua spontanément que Brigitte s’était un peu plus lâchée que de coutume. Elle contribua largement à faire de ce dîner un moment joyeux, faisant preuve d’un humour qu’on ne lui connaissait pas.

Et jusqu’au bout… Alors que nous nous saluions devant le restaurant, elle fit une sortie inattendue, voire incongrue venant de sa part. En regardant ses collègues, elle dit, fièrement : « La soirée ne fait que commencer pour moi, parce que maintenant, Victor me raccompagne! »

Je rougis, alors elle crut bon de rajouter « Je plaisante bien sûr! Vous me connaissez, je ne mange pas de ce pain-là. »

Lorsqu’on se retrouva tous les deux, seuls, dans la voiture, j’étais incapable de lui parler. Les trois verres de vin que j’avais bus ne suffisaient pas à me libérer. Brigitte n’avait pas bu beaucoup, elle non plus, mais elle n’avait pas l’habitude. Elle était débridée. On roulait depuis quelques minutes, on s’approchait de Saint-Michel, quand elle me lança : « Victor, si on marchait le long de la Seine? »

Je ne répondis pas, mais quelques instants plus tard, toujours sans dire un mot, je me garai et je coupai le moteur. Je lui proposai alors de plutôt boire un verre quelque part. J’avais la flemme de marcher. 

« Oui, carrément (tic de langage assez récent de Brigitte). Vous devez bien connaître une bonne adresse, vous qui sortez beaucoup. »

Il est vrai que j’aimais fanfaronner, que je racontais régulièrement à qui voulait bien l’entendre que mes soirées étaient formidables. 

« Je ne connais pas ce quartier. Je sors toujours dans les mêmes endroits, lui avouai-je, mais on va y aller au bluff. C’est juste histoire de discuter un peu. On a des choses à se dire, non?

—…

— On a bien un petit truc à éclaircir?

—… »

On repéra une terrasse où s’installer. À peine assis, j’allumai une cigarette.

« Je ne sais pas quoi prendre. Vous buvez quoi? me demanda-t-elle timidement.

— Une bière tiens! Ce n’est pas très raisonnable, mais bon... »

J’étais vraiment capable d’énoncer, sans aucune honte, des phrases très faux-cul pour faire bonne figure.

« Allez, je vais prendre une petite bière aussi, sinon, euh… je peux vous piquer une cigarette?

— Vous fumez?

— Très très très rarement... carrément très rarement. »

Les bières à peine posées sur la table, Brigitte attrapa son verre et le leva pour trinquer. La voir faire ce geste, la cigarette au bec, me sembla surréaliste. Après avoir avalé une gorgée, elle m’entreprit : 

« Vous aviez quelque chose à éclaircir?

—…

— Vous avez dit tout à l’heure que nous avions des choses à nous dire…

—…

— Rien? »

Alors qu’elle prononçait ce dernier mot, va savoir pourquoi, je ne résistai pas à une envie soudaine de lui caresser le haut de la cuisse. Et sans lui laisser le temps de réfléchir, je m’approchai de son visage. 

Nous nous embrassâmes, furtivement, et nous trinquâmes de nouveau. 

À son tour, elle s’avança en me faisant des yeux de gazelle. Nous nous embrassâmes encore, plus longuement cette fois-ci.

Confortablement installé, je serrais Brigitte dans mes bras. Je n’avais plus envie de bouger.

Elle me tira alors tendrement les deux joues en me disant « Et si on rentrait? Si on allait boire un verre chez moi? »

Puis elle bondit de sa chaise.

« On y va?

— Oui, oui. »

Sur la route, on n’échangea que quelques mots, juste que « ce n’était pas commun ce qui se passait, hein? »

Arrivé chez elle, je fus d’abord saisi par la quantité impressionnante de bouquins. Pendant que je parcourais quelques titres, elle fit bouillir de l’eau, elle voulait boire une tisane. 

« Un p’tit pisse mémé avant d’aller au lit? »  

Elle sourit et posa l’eau bouillante avec le sachet sur la table du salon avant de quitter la pièce. 

Quand elle réapparut, j’étais en train de me concentrer pour ne pas me brûler les doigts en pressant le sachet de tisane. Elle était en tee-shirt et culotte. Ses seins pointaient derrière son maillot, on avait l’impression qu’ils voulaient tout déchirer. Je laissai retomber le sachet.

Elle paraissait dix ans de moins que son âge. Au boulot, elle en paraissait dix de plus. Bref, j’avais en face de moi une personne qui ressemblait vaguement à Brigitte, avec vingt ans de moins.

Elle s’assit à côté de moi. Désarçonné, je ne savais pas quoi dire. 

« Vous pouvez dormir ici. »

J’acceptai. Nous bûmes la tisane sans rien nous dire et je la suivis dans sa chambre. Après avoir posé ma chemise sur le dossier d’une chaise, je m’assis sur le coin du lit pour enlever mon pantalon et je me glissai timidement sous ses draps, en caleçon. 

Elle m’embrassa sur le front, puis elle murmura tendrement « On va dormir, hein? On verra demain. »

Alors qu’elle se laissait emporter par le sommeil, je me demandais s’il était bien raisonnable que je reste là, dans son lit, s’il n’était pas mieux que je parte, quand finalement je m’endormis à mon tour.

Le lendemain matin, je sentis sa main sur mon dos. Elle me caressait lentement, ça me faisait un bien fou. J’avais oublié les sensations excitantes que procurent les caresses dans le dos.

Je me tournai vers elle, je la trouvai nue comme ma main. Le plus naturellement du monde, on entreprit de s’embrasser en se disant des mots doux. Mon sang bouillait quand elle vint sur moi. Nous restâmes au lit toute la journée, faisant et refaisant l’amour.

Que ce fut bon!

C’était le début de l’été. 

Notre idylle ne dura que le temps de ce samedi. Au bureau, dès le lundi, le ton redevint très professionnel et nos rapports ceux coutumiers d’un petit chef avec son employée. Le plus naturellement du monde on continua à se vouvoyer. C’était d’ailleurs la première fois que je faisais l’amour avec quelqu’un que je vouvoyais.

Cette aventure ne m’empêcha pas de continuer à me gausser de sa pudibonderie présumée pour amuser les collègues. Aujourd’hui, j’ai un peu honte de m’être comporté ainsi. Trop facile de brocarder Brigitte, je lui devais quand même une fière chandelle (on aimait bien cette expression chez « Icône & Co »). Je pouvais bien également faire le malin devant les potes au bistrot en racontant qu’une nana du boulot m’avait offert un plan cul pas dégueulasse, il n’empêche que Brigitte fut bien plus que ça en réalité. Oui, ce samedi passé à faire l’amour réveilla tout simplement mon désir, ce désir sexuel qui déclinait lentement depuis plusieurs mois.

Le cœur plus léger, je partis en vacances en Andalousie quelques jours plus tard, une offre de dernière minute dénichée en quelques clics. Je n’étais encore jamais allé en Espagne. Les copains de bistrot rigolaient quand, d’humeur bouffonne, je leur disais que « 2012 serait l’année de l’Andalouse ». Et c’était bien avant qu’un Gitan de Dordogne n’exalte l’Andalouse dans une chanson bien connue. 

J’ai beaucoup aimé le sud de la péninsule ibérique (j’adorais dire sud de la péninsule ibérique aux copains, je trouvais que ça faisait très chic). J’ai profité du bleu du ciel et de la mer, j’ai aimé le blanc des villages, les danseuses de flamenco m’ont bouleversé. Mais pour ce qui est de relations plus intimes avec les Andalouses, malgré plusieurs nuits blanches à Séville, mes espoirs furent déçus. À mon retour, quand les potes me questionnaient sur le sujet, je répondais systématiquement que les circonstances ne s’y prêtaient pas.

Ma détermination n’avait pas faibli pour autant. Depuis cette journée amoureuse avec Brigitte, j’avais en tête de trouver la femme biologiquement programmée pour succomber à mes charmes, et dès mon retour à Paris, je décidai de tout faire pour y arriver. 

Baila, Baila, oh!

Chapitre 3

Sans stopper illico toute activité dès qu’une fille entrait dans mon champ de vision, comme peuvent le faire certains de mes camarades, je fis néanmoins beaucoup plus attention à ce qui se passait autour de moi. En un mot, je m’intéressai un peu plus aux filles qui m’entouraient. 

Et j’eus quelques aventures, des bricoles pas très longues et sans lendemain.

Je repense à Charlotte. Une jolie jeune femme de quelques années ma cadette, elle n’avait pas encore quarante ans. Je la rencontrai pour la première fois au bar Les Trois Frères qui était le repaire plus ou moins régulier de beaucoup de monde dans le quartier.

Charlotte avait lu tous les volumes de À la recherche du temps perdu et elle disait, ça m’a marqué, « il y a ceux qui les ont lus et il y a les autres ».

Elle s’intéressait aussi au cinéma de Quentin Tarantino.

Son monument préféré à Paris, c’était le Grand Palais et elle était capable de faire trois heures de queue pour une exposition, quelle qu’elle soit. 

Un soir, un peu saouls tous les deux, on alla joyeusement chez moi pour finir la soirée. Puis nous nous revîmes de temps en temps. Nous passions de bons moments ensemble, des moments essentiellement festifs et sexuels. On se voyait, on buvait des coups et on rentrait faire l’amour.

Ça dura quelques semaines comme ça, avant qu’elle ne commence à moins me plaire. Parce que Charlotte, cette fille aux qualités indéniables, avait une singularité : elle était une fan inconditionnelle de Patricia Kaas. Je le savais depuis le début, elle ne le cachait pas, elle en aurait de toute façon été incapable tant cette passion était dévorante. Mais je n’avais pas imaginé les répercussions de cette dévotion sur son quotidien. 

La star ne tournait plus depuis bien longtemps. La dernière fois que Charlotte l’avait vue sur scène, c’était à Annecy, où elle était allée tout spécialement pour le concert. C’était en 2009. Ça faisait déjà trois ans. Vibrer en la voyant sur scène, échanger un regard, même bref, avec la star, tout cela lui manquait cruellement. 

Elle m’expliqua un jour, avec beaucoup de ferveur, que les fans offraient tous quelque chose à chaque concert, des fleurs ou quelque autre souvenir, qu’ils lui déposaient sur scène, entre deux chansons. Alors que je ricanais, elle me dit, sur un ton péremptoire que c’était comme ça, et que Patricia avait même affirmé un jour à une journaliste que ça la touchait beaucoup.

Un soir, elle me montra des photos du concert d’Annecy. Des photos d’elle avec d’autres fans, ils y étaient allés à plusieurs. Elle sortit d’une boîte toute une série de clichés pris avant le concert, devant le théâtre, chacun exhibant justement le fameux cadeau qu’il avait ramené pour la star. Elle me commenta ces photos une par une. Hélène, une Alsacienne, posait fièrement avec une pizza aux bonbons débusquée dans une boutique à Strasbourg. Là, un autre fan qui avait fait un gâteau au coquelicot. Et la plupart avaient des fleurs, de plus ou moins jolis bouquets, des plus ou moins gros, des plus ou moins chers. 

« C’est chacun selon ses moyens », m’expliqua gravement Charlotte.

Elle évoqua de plus en plus son idole et nos conversations finirent par ne plus tourner qu’autour de Patricia Kaas. J’eus sûrement tort de jouer le jeu au début, lui laissant penser que tout cela pouvait m’intéresser. 

Elle attendait avec impatience la date du prochain concert. Elle communiquait régulièrement avec d’autres fans. Elle me faisait parfois lire quelques échanges. Ils attendaient tous et ils étaient catégoriques : où que ce soit, ils iraient. Ils étaient tous convaincus que ça réchaufferait le cœur de leur chanteuse.

Quand on allait chez elle, elle mettait du Patricia Kaas sur sa sono et elle se postait devant moi en chantant. Un soir particulièrement, elle mit Mon mec à moi et elle chanta à tue-tête, couvrant la voix de son idole, en me regardant. Je ne sais pas bien définir ce que je ressentis. Mais à partir de cette soirée-là, je fis systématiquement en sorte qu’on se voie plutôt chez moi. Et petit à petit, je pris mes distances, la voyant de moins en moins. Puis plus du tout.

À ce moment de ma vie, j’en avais franchement marre de vivre seul et la plupart du temps l’ennui m’assommait. Je préférai quand même, bizarrement, que ça s’arrête alors que j’aurais très bien pu continuer à voir Charlotte. Elle aurait bien fini par me parler d’autre chose. Malgré mon mal-être, je n’étais pas prêt à faire la moindre concession.

Je recroisai Charlotte au Franprix de la rue de la Goutte d’Or quelque temps après notre dernière soirée. Content de la voir, je me précipitai sur elle. Elle s’empressa alors de me dire qu’elle était avec Thierry, un type du coin que je connaissais vaguement, un incorrigible priapique disait-on.

Voyant sûrement que j’étais un peu déçu, elle me sortit une phrase qui me blessa à l’époque : « Avec toi, ce n’était pas possible de toute façon, tu n’es vraiment pas simple! »

Je me demande si une seule fois une fille a pleuré quand on s’est séparés. 

Je ne crois pas.

« Auf wiedersehen Lili Charlotte »

Chapitre 4

J’habitais déjà depuis quelques années dans ce petit quartier cosmopolite du 18e arrondissement, juste en bas de la butte Montmartre. J’y avais mes habitudes, je m’étais bien intégré. Mais pour la première fois, j’eus ce drôle de sentiment que tout le monde avait eu une histoire avec tout le monde et que je ne vivrais pas grand-chose de vibrant si je ne dépassais pas le cadre de mes connaissances de ce village qu’est la Goutte d’Or. Alors, pour étendre mon champ, j’ai commencé à naviguer sur Internet.

Il me fut difficile d’avoir des contacts au début. Sur les différents sites que je visitais, les femmes ne répondaient pas à mes messages. J’avais l’impression de n’intéresser personne. 

Alors que je commençais à sérieusement me décourager, je réussis enfin à capter l’attention d’une certaine « Pergola ». Son vrai prénom, je le sus plus tard, c’était Juliette.

Lors de nos longs échanges en ligne, je lui racontai que j’aimais les femmes curieuses et enthousiastes et que je vomissais les femmes autoritaires, jalouses et possessives. Elle, elle voulait un homme qui la fasse rêver, rire et qui la rassure. Rien que ça. 

Puis on se révéla des choses plus intimes. Elle me confia par exemple qu’elle n’avait pas eu de relations depuis longtemps, elle ne voulait pas dire depuis quand exactement, juste longtemps, très longtemps.

Elle me tendit ensuite des perches pour essayer de décrocher un rendez-vous. J’esquivai lâchement. Cette relation virtuelle occupait mes soirées, je sortais moins et ça me suffisait bien.

Un jour, elle ne répondit plus à mes messages. Je la relançai deux ou trois fois, en vain. Est-ce qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre? Avais-je dit une balourdise?

Je laissai passer les fêtes de fin d’année avant de me rappeler à elle en lui proposant un rendez-vous, sans détour. Et là, elle accepta sur-le-champ. 

Un soir, on se retrouva dans un café à Montparnasse. On était tout au début du mois de janvier et sur le chemin je me répétais que l’année 2013 commençait bien.