Alzheimer, ma mère et moi - Chantal Bauwens - E-Book

Alzheimer, ma mère et moi E-Book

Chantal Bauwens

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Beschreibung

Déculpabilisant, fort et vrai, " Alzheimer, ma mère et moi " parle de cet étrange ménage à trois avec la maladie

Beaucoup d'ouvrages parlent d'Alzheimer en abordant le point de vue clinique du malade. Chantal Bauwens, elle parle de la maladie vue du côté du valide. De celui qui "débarque" sur ce continent inconnu dont les habitants ont des comportements étranges.

Cette histoire, ni misérabiliste, ni déprimante est au contraire, une tranche de vie... pleine de vie. Tout le talent de Chantal Bauwens est là. Avec une écriture vive, ironique, drôle et tendre à la fois, elle raconte son expérience de la découverte de la maladie de sa mère et de leur quotidien, parfois surréaliste.

Un témoignage fort et émouvant sur la maladie d'Alzheimer


EXTRAIT : 
Six heures du matin
Je me retourne pour la énième fois dans mon lit à la recherche d’un sommeil qui ne veut pas venir et pourtant je suis épuisée.Maman va me rendre folle. Je n’en peux plus. Mon cœur s’emballe. J’ai les nerfs en pelote et la nausée en permanence. Je vois sans cesse ses yeux bleu-gris me fixant sans me voir, et j’ai envie de l’étrangler.

Je deviens hypocondriaque. Mes muscles sont durs. J’ai mal à une dent, que je n’ai plus, ainsi qu’à de vieilles cicatrices. Je ne veux pas terminer dans un hôpital comme papa, si faible qu’aucun traitement ne puisse me soigner, ou pire, en clinique pour dépression. Il faut que cela s’arrête : je dois me détacher de ma mère, pour son bien, mais surtout pour le mien.

Et encore, si je pouvais pleurer et trouver le réconfort auprès d’un mari compatissant, tout serait plus simple, mais je n’en ai pas : Je dois m’occuper seule de mes enfants et de Gigi. C’est l’unique bien légué par mon père après son décès subit suite à un cancer des poumons non soigné. Une vie entière passée à fumer, soixante années à se détruire à petit feu. C’est le cas de le dire.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Introduction

Ce récit autobiographique relate ma bataille solitaire face à la maladie d’Alzheimer de ma mère. En même temps, mon père développait un cancer des poumons et je devais m’occuper journellement de mon fils autiste. Gérer ces trois situations ne fut pas de tout repos et personne ne m’aurait disputé la place pour tout l’or du monde !

Loin de moi l’idée d’être volontairement sinistre, au contraire ! Dans ce livre, j’ai voulu raconter, avec beaucoup de réalité, de douleur et de révoltes parfois, un quotidien difficile, angoissant et ceci, à travers un récit vivant et des situations forcément pénibles, quelquefois cocasses et surréalistes. La violence des rapports mèrefille peut choquer de prime abord, mais la frontière est ténue entre l’amour et la haine.

Je n’ai jamais eu d’aptitude au martyr ni de disposition au suicide ou à la dépression. Alors, j’ai préféré mettre cette expérience sur papier, car je suis persuadée que mon vécu peut apporter aux personnes sensibilisées par cette pathologie, une meilleure connaissance intérieure de la maladie d’Alzheimer dont on ne guérit pas encore. Face à cette lente agonie que les proches des malades atteints prennent pour de l’injustice, le sommet du supportable et de l’incompréhension est souvent atteint. Malgré la relative bonne volonté de tous les pouvoirs, médicaux ou publics, ainsi que les aides concrètes des diverses associations existantes, la famille se sent perdue. Au lieu d’enrager et d’en vouloir illégitimement au ciel et à la terre, les enfants ou le conjoint doivent essayer de déculpabiliser et surtout apprendre à déléguer et oser demander de l’aide.

Quelques années plus tard, malgré une réelle prise de conscience de certains hommes et femmes politiques, j’éprouve toujours un certain ressentiment face à la mauvaise prise en charge des personnes âgées dépendantes, souffrantes ou très diminuées, ainsi qu’envers toutes les personnes handicapées, auxquelles on ne donne pas assez de place dans la vie de tous les jours ou qui sont mal encadrées. La Société les laisse « de côté », peut-être parce qu’elles ne sont pas productives ou dérangent, tout simplement. Les « occulter » est plus facile. J’aimerais que l’on porte aux êtres diminués ou inactifs socialement, une plus grande considération, plus d’aides pratiques et une fin de vie enfin correcte.

Sur un chien mourant, on pratique l’euthanasie ; à un vieux qui souffre dans sa chair ou dans sa tête, on accorde « l’acharnement thérapeutique » et une fin de vie misérable. Chaque jour, j’ai une pensée pour ces êtres particuliers atteints dans leur chair, leur intégrité physique, pour leurs familles qui les soutiennent du mieux qu’elles peuvent et les personnes généreuses qui accompagnent tous les malades.

J’ai écrit cet ouvrage pour tous ceux qui pensent être seuls face à leur affliction et pour les milliers de patients confrontés, quotidiennement, à l’enfer de la maladie d’Alzheimer.

Alzheimer ma mère et moi

Six heures du matin

Je me retourne pour la énième fois dans mon lit à la recherche d’un sommeil qui ne veut pas venir et pourtant je suis épuisée.

Maman va me rendre folle. Je n’en peux plus. Mon cœur s’emballe. J’ai les nerfs en pelote et la nausée en permanence. Je vois sans cesse ses yeux bleu-gris me fixant sans me voir, et j’ai envie de l’étrangler.

Je deviens hypocondriaque. Mes muscles sont durs. J’ai mal à une dent, que je n’ai plus, ainsi qu’à de vieilles cicatrices. Je ne veux pas terminer dans un hôpital comme papa, si faible qu’aucun traitement ne puisse me soigner, ou pire, en clinique pour dépression. Il faut que cela s’arrête : je dois me détacher de ma mère, pour son bien, mais surtout pour le mien.

Et encore, si je pouvais pleurer et trouver le réconfort auprès d’un mari compatissant, tout serait plus simple, mais je n’en ai pas : Je dois m’occuper seule de mes enfants et de Gigi. C’est l’unique bien légué par mon père après son décès subit suite à un cancer des poumons non soigné. Une vie entière passée à fumer, soixante années à se détruire à petit feu. C’est le cas de le dire.

Ma mère n’est pas le moindre des legs de mon géniteur. J’ai pris ses qualités et quelques défauts, ses dettes aussi, sans compter tout le reste, mais je lui aurais bien laissé ma génitrice !

Elle n’a jamais été une femme facile, loin de là, mais à présent, elle me rend carrément folle à me taper la tête contre les murs au point de souffrir de migraine permanente.

Aujourd’hui, quand je l’observe (froidement je le conçois), je me rends compte combien il est facile (et sain) d’éprouver l’envie de tuer. Il paraît que le matricide est un sentiment humain tant qu’il reste un fantasme. Hélas, je dois taire ce désir lancinant, mais réel. Dès lors, je peux comprendre que parfois, certains individus dans des situations extrêmes n’arrivent plus à se contrôler et franchissent, dans un moment de folie, l’inexorable frontière. Personnellement, je suis trop équilibrée pour commettre un meurtre au premier ou au deuxième degré, même si ce geste serait salvateur, surtout pour moi !

Le désespoir

Depuis peu, et sans avoir bu, fumé, ni mangé quelque champignon hallucinogène, je vois de toutes les couleurs. Surtout le noir du deuil (je viens d’enterrer papa), le gris du désespoir (je patauge dans leurs dettes et leur manque d’organisation atavique), le rouge foncé de la colère (l’administration et les impôts persécutent maman à cause de son imprévoyance), le jaune de la rage (personne ne m’assiste !) et ce n’est pas près de cesser. Je suis indignée, tout simplement. Il n’y a pas d’autre mot. Sans la présence des enfants, je fuirais très loin, je mettrais des océans entre les soucis et moi, mais la fuite n’est pas une solution.

Et si je faisais un « deuil-blues » habituel après un décès et que je plongeais dans la boîte d’antidépresseurs, la drogue ou l’alcool ? Non, je ne veux plus pleurer comme je l’ai fait jusqu’ici, ni me laisser aller. J’en ai tout simplement assez ! Pouce !

Papa. Ces quatre lettres représentent tant de choses. Un homme, le premier dans la vie d’une petite fille, un mari pour la femme, un grand-père pour mes petits. Du début de sa vie jusqu’à la fin, il a eu une existence infecte, mais il l’a acceptée, à défaut de l’avoir choisie. Moi je vis la mienne, qui n’est pas non plus celle dont j’avais rêvé petite, mais j’ai décidé d’y faire face. Hélas, aujourd’hui, je ne peux assumer toutes les erreurs, petites ou grandes, perpétrées dans l’existence propre de mon père et de ma mère.

Les parents sont responsables des fautes de leurs enfants jusqu’à la majorité de ceux-ci, mais pourquoi les descendants doivent-ils payer à vie, celles commises par leurs géniteurs ?

Willy était un homme sain d’esprit, mais au caractère faible. Il aurait pu refuser son existence frustrante avec ELLE, réaliser l’erreur de l’avoir épousée, mais non, il a supporté cette union malheureuse, une vie de chien battu, cela pendant cinquante-trois ans. Il a fallu qu’il se trouve sur son lit de mort, à moitié dans le coma, pour, enfin, et dans un dernier accès de lucidité, murmurer : Qu’elle fiche le camp ! Mais il aurait dû la chasser bien plus tôt. Dès l’instant où il a compris que son bonheur ne viendrait pas de cette créature bien trop excentrique. Penser à ses enfants, au lieu de les laisser vivre près d’un père faible et d’une mère déséquilibrée de naissance. Ne dit-on pas : Un bon divorce vaut mieux qu’un mauvais contrat ?

Pendant les dernières années de sa vie, mon père s’épanchait tous les jours sur mon épaule et pleurait, enfoncé dans une dépression latente, mais il était trop tard pour stopper le processus de démolition interne et mentale qui le gangrenait. Surtout depuis que la maladie de maman le débordait. Il disait : Ton papa est un bien pauvre homme, et mon cœur saignait. Pour arrêter le massacre et la déchéance de sa propre existence, il aurait dû posséder une certaine force de caractère dont il était dépourvu.

Comme tout le monde, il avait des qualités et des défauts, mais son absence d’assurance, une grande faiblesse naturelle, a profondément marqué ses enfants. Chez une femme, ces failles sont encore acceptables, mais chez un homme, elles sont moins admissibles. Dans une famille dite « normale », et d’après les critères communément répandus parmi toutes les sociétés, le père représente l’autorité et la femme la maternité, la référence féminine. Dans notre famille c’était le contraire. La mère hurlait, cassait et frappait, et le père se taisait et faisait le dos rond.

J’aurais préféré être une enfant de divorcés que d’avoir une telle mère, la subir depuis mon premier cri et particulièrement pendant mon enfance, à cette période charnière où un parent est, généralement, un modèle à suivre et à respecter. Je n’aimais pas son lait, je n’ai pas aimé ses baisers.

Faut-il que je sois fâchée ce matin pour écrire une telle chose !

À présent, Gigi a la tête dans les nuages. Elle vogue au pays de l’affliction permanente et je me sens perdue et persécutée par la vie. Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? J’ai déjà connu une adolescence pénible, à subir ses crises de nerfs, d’hystérie, de boulimie, d’anorexie et ses scènes pour trois fois rien. Les fêtes ratées, les départs en vacances avortés ou retardés, les mutismes prolongés, le désintérêt pour tout, les marques d’affection subites et étouffantes, aussi, sans en connaître les raisons. L’attente de sa bonne volonté, pour le plus petit événement, sa manipulation permanente, l’éternelle épée de son bon vouloir en suspension au-dessus de nos têtes. À présent qu’elle dépend de plus en plus de moi, je ne sais pas si j’éprouve une joie malsaine ou simplement un énervement bien compréhensible.

Pause café

Je me prépare une tasse de café. Je suis partagée entre deux soucis et je pense à papa qui m’a lâchée et à maman qui s’agrippe. Cette nuit j’ai rêvé d’elle. Gigi avait douze bras, pareils à des tentacules de pieuvre et elle criait en me tenant le bras : Ne m’abandonne pas, occupe-toi de moi, chante-moi une chanson !

Une chanson ! C’est ce qui m’a le plus surpris, car je ne sais pas chanter. Elle me demandait encore quelque chose d’impossible ! C’était étonnant au point de me réveiller. J’avais froid, chaud, je transpirais même, puis, je me suis surprise à fredonner Marinella de Tino Rossi ! C’est certain, Gigi va vraiment me rendre folle.

Six heures trente

Il est trop tôt pour me lancer dans le ménage et comme je deviens petit à petit insomniaque, j’attends le lever du jour en pensant à ELLE et à ma jeunesse lamentablement gâchée par sa faute.

Je me souviens de détails, de moments précis survenant furtivement dans un ordre décousu. Je revois, notamment, certains dîners du soir, se terminant en pugilat. À présent, cela me fait rire (jaune), mais ce n’était vraiment pas drôle. Les assiettes volaient, les repas arrivaient sur la table à vingt-deux heures, juste avant l’heure du coucher, simplement parce que Gigi n’avait pas envie de cuisiner. Elle nous forçait à attendre notre père qui travaillait beaucoup trop. Il s’usait sur les routes pour nous, mais elle lui reprochait quand même son retard. Nous devions patienter indéfiniment. Pas pour manger en famille, comme elle le prétendait, mais pour laisser la préparation du repas à son mari pourtant fatigué de sa longue journée.

Quand elle revenait du travail, vers dix-neuf heures, les sacs de provisions à bout de bras, elle râlait. Cinq jours sur sept. La corvée des commissions, son patron infâme, ses collègues énervantes, les bus toujours en retard, tout y passait. Nous nous faisions petits, mon frère et moi, puis, au lieu de s’attaquer au dîner, elle s’attablait pour lire son journal. Nous trépignions de faim, et il fallait beaucoup insister pour qu’elle se mette (parfois) aux fourneaux, si papa avait prévu une rentrée tardive. Elle nous faisait comprendre, par bien des soupirs, que les tâches ménagères, dont cuisiner, étaient une vraie corvée pour lesquelles son éducation bourgeoise ne l’avait pas préparée.

Pour notre mère, se nourrir n’était pas un plaisir. C’en est un si on apprécie manger, mais avaler de la nourriture ne représentait pas une activité agréable. Dès que nous étions attablés tous ensemble, maman partait aux toilettes, et n’en revenait que lorsque nous avions déjà entamé le repas, affamés, comme tous les enfants en pleine croissance. Alors, elle disait : C’est gentil de m’avoir attendue ! Comment pouvez-vous avoir si faim !

J’ai mis trop de sucre dans mon café

L’autre jour, j’ai confondu le déodorant et la bombe de laque puis le sel et le sucre.

Je ne sais plus ce que je fais. J’ai trop de soucis.

Là, je signe le carnet de notes de mon fils. Je le fais tous les jours et je me souviens du peu d’intérêt de maman pour nos études. Elle avait toujours autre chose de plus important sur le feu et nous filait une gifle si nous osions insister.

Pareille aux autres gosses, je voulais montrer ma jolie maman à toutes mes copines, et qu’elle s’intéresse à ce que je faisais. À présent, quarante ans plus tard cela me semble puéril de l’écrire, mais la présence d’une mère (comme celle d’un père d’ailleurs), est très importante dans le quotidien même banal d’un enfant.

Aux professeurs, elle écrivait des lettres incendiaires comme si elle réprimandait un précepteur quelconque ou un valet qui pourrait être congédié pour un travail mal fait. Par retour de journal, et au bic rouge, les distributeurs du savoir, assermentés par l’État, lui répondaient, évidemment, qu’elle n’avait qu’à venir aux réunions si elle avait des griefs à émettre. Dont acte. J’avais un des carnets de notes les plus colorés de la classe. Le bleu se mêlait étroitement au rouge sur le fond blanc du papier.

Nous ne recevions pas d’aide de sa part pour les devoirs, mais bien des claques pour les mauvaises notes. Aucun dialogue, aucune compréhension, et d’incalculables règles à suivre, de principes à respecter pas toujours accessibles pour un jeune esprit, prompt à s’évader, comme tous les mômes. À la moindre rébellion, elle nous lançait un intransigeant : C’est ainsi, un point c’est tout, et tu baisses les yeux ! Combien d’enfants de ma génération n’ont-ils pas entendu cette phrase qui n’a plus court à notre époque ?

Ce n’était pas la peine de nous retourner vers notre père, car nous ne pouvions rien attendre de sa part. Il savait à peine écrire et n’avait pas fait d’études. S’il rentrait tôt du travail, il faisait une rapide toilette, puis s’installait dans le canapé et devant la télévision, où il sommeillait. Depuis, j’ai appris que pratiquement tous les hommes font cela ou alors ils se servent une bière voire un whisky. Le mien feuilletait quelques magazines ou bricolait, mais jamais, au grand jamais, il ne supervisait nos devoirs.

Gigi, Willy. L’un après l’autre

Il semble que ce matin soit celui des reproches : j’ai l’impression que chaque événement négatif actuel a des origines dans leur passé. Papa est mort parce qu’il a fumé toute sa vie et maman souffre de la maladie d’Alzheimer parce que c’était une femme fantasque et infernale : elle ne pouvait en réchapper. Voilà, c’est simple.

D’accord, mais pourquoi dois-je subir, vingt ans après ma majorité, les « suites » de son « dérangement » mental et ses problèmes génétiques ? C’est injuste.

C’est l’hiver

Il fait encore nuit, mais le sommeil ne vient pas. Je feuillette un vieil album de photos. Elle est là, devant moi, tout sourire en avant, mais ce n’est pas ma vraie mère qui s’étale sur les clichés. La mienne gémit et se traîne quelque part chez elle, entre le fauteuil et son lit.

Je tourne les pages cornées et je vois Gilberte avec des formes charnelles, juste là où il faut. Elle a la féminité expressive et beaucoup de caractère. Trop, peut-être, mais à cette époque, cela compensait le manque chez son mari. Papa avait peu de personnalité, mais beaucoup d’humour, de gentillesse, de charme et trop de bonté. Les contraires s’attirent souvent. Ce fut un mariage mixte, entre un ouvrier bon enfant et une fille de nobles désargentés. L’union de l’eau et du feu, du manuel et de l’intellectuelle.

Cela n’explique pas scientifiquement la fin de papa et la dégénérescence programmée de maman, je le conçois, seulement je ne peux m’empêcher de chercher sur les photos, un détail, une particularité qui me prouverait que la fin d’une personne est inscrite dans ses gênes et dépend de son vécu. Une bonne vieillesse pour une existence équilibrée et la décrépitude pour ceux qui vivent en dépit du bon sens. Ce serait si simple. Vivez sainement et vous connaîtrez un troisième âge serein ! Trop facile sans doute, mais c’est cette voie que je veux suivre, sinon, comment pourrais-je accepter et comprendre ce qui lui arrive ?

Nouvelle photo : Gigi et Willy se marient et trois mois seulement après leur rencontre. Ils sont remplis d’espérances. C’est la fin de la guerre, les beaux jours sont devant eux. Que pourrait-il leur arriver de pire ? Ils ont tout connu : la déportation, les camps, les privations, les deuils.

À notre époque, personne ne parierait un sou sur la durée d’une telle union, mais dans ces années de reconstruction, tout le monde s’unissait pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. Ah, le pire ! L’euphorie de l’après 45, de la liberté retrouvée, des tickets de ravitaillement, du renouveau de la société, du corps, de l’esprit. Le grand espoir d’une vie meilleure sans rationnement, avec amour, cigarettes et chocolats.

Je note que Gilberte était une intellectuelle, mais c’est en fonction de l’époque et de son milieu. La scolarité obligatoire allait jusqu’à quatorze ans et les plus vigilants s’amélioraient ensuite par des cours du soir, mais, si Gigi était cultivée, elle n’était pas intelligente. Aucune ouverture d’esprit, de grandes limites et un mental faible freinaient ses capacités naturelles. Une hyper émotivité et un égocentrisme démesuré l’empêchaient aussi de s’intéresser aux autres et d’accepter le monde moderne, l’évolution, la technologie. La société avançait plus vite qu’elle ne pouvait la comprendre et ne l’acceptait pas. Au lieu d’essayer de suivre, d’aller de l’avant, de s’ouvrir aux nouveautés, même utiles, elle se braquait, se renfermait et disait : C’est idiot, cela ne m’intéresse pas ou je n’ai pas besoin de cela pour vivre. Toute ma vie, j’ai entendu ces phrases-là.

Aussi, quand une personne, issue d’un milieu plus que privilégié, n’accepte pas son changement de condition sociale (qui va souvent de pair avec une certaine déchéance financière), et vit sur un passé et des souvenirs idéalisés, sa future famille payera cette instabilité émotionnelle et cérébrale. La chute du mouton entraîne le troupeau par dessus le ravin.

Est-ce le signe recherché ? Une preuve que « la maladie du cerveau perdu » attaque surtout les personnes ayant soufferts leur vie durant de fragilité mentale ou de pathologies diverses et qu’elle agresse nécessairement, un jour, la matière grise et la cervelle ? Ce serait si simple.

Papa ne voyait rien et laissait faire. Il était fier de sa femme, il l’aimait « à l’aveugle ». Comme un chien aime son maître. Même battu, celui-ci revient toujours à la niche.

Je ne sais comment se sont déroulées leurs premières années de couple, car je ne suis arrivée qu’au bout de dix ans de mariage. Les photos de famille montrent un ménage heureux, entouré d’amis, et fier de son premier enfant. Un fils. Pendant quelque temps, sans doute, papa fut légitimement satisfait.

Willy aime Gigi

Quoiqu’assez petit, mon père était plutôt un bel homme aux traits fins et de type méditerranéen. Ma mère n’était pas d’une beauté tapageuse mais possédait une belle allure. Une fierté naturelle, une arrogance, un port de tête haut, une forte poitrine et une certaine classe éblouirent Willy. Elle arborait une chevelure blond roux permanentée, et sans être fine de taille, elle était attrayante. D’après les critères de beauté de l’époque. C’était, en fait, une personne moyenne en tout, mais qui avait une grande idée d’elle-même. Pour elle, être et avoir été allaient de pair. Elle regrettait la période idyllique de son enfance, chez sa grand-mère, la comtesse de H., les courses de vélos dans les couloirs de la grande maison, près des étangs d’Ixelles, les petites bonnes qui servaient les goûters, et les promenades sur le dos des chevaux du grand-père. La belle vie ! Hélas, après deux guerres, la mort du chef de famille, la fortune de souche française s’était sérieusement écornée et tout le monde dut se mettre à travailler. Les touches de la machine à écrire remplacèrent celles du pano. Adieu les rêves d’archéologie et de voyages en Égypte, et bonjour les prosaïques études de comptabilité plus utiles que les cours de broderies et de diction.

Ma grand-mère aussi avait très mal vécu ce changement, quelques décennies plus tôt, pendant « la Grande Guerre », et l’avait chèrement fait payer à ses enfants, à son mari, moitié baron lui-même, et pas plus riche pour autant. Visiblement maman tenait à reproduire les mêmes erreurs familiales.

Dans un premier temps, juste à la sortie du deuxième conflit mondial, Gilberte faillit épouser un militaire, ami d’enfance, roturier, mais aux parents très aisés. Un bon « deal », en somme, pour les deux familles : l’union d’un titre et d’une fortune, seulement aucune des deux parties ne voulut de cette « mésalliance ». Ils auraient au moins pu faire un mariage d’amour, mais l’époque et les familles ne l’ont pas permis.

Le beau militaire, courageux sur le champ de bataille, mais pas téméraire dans les salons bruxellois, abandonna, illico presto la rousse piquante sous peine d’être effacé du testament paternel. Sur ce, la délaissée sortit pour oublier et rencontra son « futur » à un bal de quartier où elle avait osé s’encanailler avec ses copines de bureau et, voilà Willy ébloui par cette étoile filante.

Il payera, toute sa vie, les conséquences de ne pas être celui qu’elle désirait vraiment : ce grand blond à la moustache racée, lui, le petit à boucles brunes cadet de sept enfants.

Changement de personnalité

La dépression latente de Gilberte est-elle née d’un changement de couleur de cheveux ou le fait de se teindre en blond et prendre deux dizaines de kilos estil le résultat de la dépression et d’une schizophrénie naissante ? Je ne sais, mais je cherche toujours. Je veux deviner pourquoi maman est devenue ainsi, pourquoi son cerveau est parti, petit à petit en vrille, s’est tiré, déconnecté de la réalité année après année, pour tomber dans la folie. Il doit exister une raison autre que médicale.

Une femme à la mode

Femme à l’époque du star-system américain, ma mère copiait le look d’outre-Atlantique, comme toutes les jeunes filles d’Europe. De Gilberte, elle était déjà devenue Gigi, prénom en vogue après le succès de la comédie musicale du même nom. Elle fumait des Philip Morris, mais restait réfractaire au Coca-Cola et au chewing-gum. Ensuite, avec le cinéma d’Hollywood et ses pin-up, sont arrivées les robes décolletées, serrées à la taille, ainsi que les chaussures pointues déformant les orteils. Quand la coiffure choucroute fut à la mode, lancée par « La Nouvelle Vague », Deneuve et Bardot, Gigi est illico devenue platine et s’est crêpée les cheveux. Marilyn bis était née.

Dans la foulée, elle se mit à grossir démesurément. Deux femmes en une et un nouveau changement entre trente-cinq et quarante ans. À croire qu’il a fallu que je naisse, pour qu’elle ne veuille plus être la même, et se dilate tel un poisson. Une démence précoce ou le cap difficile de l’ascendant ? Un astrologue m’a prétendu que tout être humain subit une transformation après trente-cinq ans. Positive ou négative, c’est selon, mais elle est souvent déterminante pour l’avenir.

C’était une explication comme une autre, mais sur le moment j’avais envie d’y croire.

Et je compare Gilberte la rousse et Gigi la blonde

Les enfants dorment toujours et l’aube approche. Ma nuit est fichue, alors autant continuer à me remémorer la vie de maman au temps où certains indices auraient pu annoncer une telle déchéance. J’aimerais tant me souvenir d’elle dans de meilleurs moments. J’en ai besoin.

Papa, lui, vient de mourir et il n’aura même pas eu le plaisir de lui survivre alors qu’il aspirait à cela : survivre à sa femme.

1947. J’aime bien cette femme rousse, pleine de peps, qui faisait du tandem en compagnie de son mari. Ses shorts américains, ses chaussures avec chaussettes blanches, ses chemisiers couleur crème, impeccables et ses belles boucles de feu. Elle semblait facétieuse !

1963. Cette forte femme blonde platine en maillot, étalant ses cuisses à la Mayol sur les plages espagnoles, me plaît nettement moins. À cette époque et avec mes yeux d’enfant, j’avais l’impression qu’un mauvais génie était venu prendre la première, pour l’échanger avec la deuxième. Comme dans le jeu du « transforming » : on entre dans une machine et on en sort métamorphosé.

Au milieu des années soixante, j’étais une petite brune maigre. Pour quelle raison avais-je droit à une grosse maman peroxydée et au décolleté avantageux semblable à celui de Jayne Mansfield ?

À présent, j’ai récupéré toutes les photos de famille et je prends conscience d’un amoncellement de petits faits marquants. Des tiroirs s’entrouvrent enfin. J’arrive à imaginer des réponses à certaines questions, et je reste dubitative face à d’autres. Des portes résistent. Un choc mental a bien dû se produire vers ses trente-cinq ans, avec des effets progressifs ou alors, c’est la lente éclosion d’une affection corrosive qui aurait commencé à ronger son cerveau. Mais laquelle au juste ?

J’ai été désirée, et si ma naissance fut un bonheur pour tous, je vois bien, sur les photos postérieures à mon arrivée, que maman rit moins. Le malaise est palpable. Mon frère arbore aussi une longue figure tandis que papa reste le même homme souriant et amusant. Peu troublé par ce qui se trame autour de lui. Bon, il perd ses cheveux, mais il conserve la ligne et reste le même type rigolo et souriant devant l’objectif.

Au fur et à mesure que les photos se colorent, notre famille semble se décomposer. Gigi prend plus de place sur les clichés et Willy s’efface. Son fils devient grave et s’ennuie sous ses lunettes inesthétiques, son acné juvénile et sa crise d’adolescence naissante. La petite fille paraît gentille et blagueuse, peu sensible aux troubles métaphysiques des uns et des autres.

La différence se remarque

Confusément, vers les douze ans, je remarquai que je n’avais pas une mère comme celle de mes copines, et ces dernières me le faisaient sentir aussi. Maman était fantasque et colérique, parlait fort et criait en rue. Cela me gênait beaucoup et contribuait à m’écarter des autres enfants aux mamans plus sobres. À la maison, et devant la moindre contrariété, la mienne cassait la vaisselle ou se lançait dans des crises de larmes épouvantables.

Son intérêt pour notre vie scolaire était assez limité. Nous pouvions nous arrêter en plein milieu d’une explication sans qu’elle le remarque. Elle avait toujours la tête ailleurs ou « assez de soucis comme cela ! » Ses malaises personnels, le prix de la nourriture, les factures, tout était plus important que la vie quotidienne de ses enfants. Elle râlait le matin en partant au boulot, et faisait de même au retour. Je me demandais si elle connaissait des moments heureux dans sa journée.

Il fallait rester tranquille, lire pour s’occuper ou faire « quelque chose d’intelligent », la vaisselle par exemple. En fait, elle essayait de déléguer vers les autres ce qui lui déplaisait. Si la femme de ménage ne venait plus – et sans donner de raison – les corvées s’amoncelaient puis étaient rétrocédées au plus faible, c’est-à-dire papa. Mon frère et moi faisions semblant d’étudier pour les éviter.

En fait, la seule occupation qu’elle tolérait était la lecture, alors je lisais tout ce qui me tombait sous la main : la presse people achetée à satiété par Gigi ou le dictionnaire illustré, en passant par les romans policiers ou les livres de Barbara Cartland. Je passais des citations latines au magazine « Détective » avec le même bonheur. Tout plutôt que de faire la vaisselle ou les poussières ! Et puis, les titres de certains journaux étaient terriblement tentants, le contenu des articles passionnants, et ceux-ci montraient des gens connus roulant en décapotable, se mariant beaucoup, pour divorcer après (très rassurant pour les pauvres) ainsi que des enfants de mon âge se baignant dans des piscines roses bordées de palmiers. Plus tard, je me suis demandé ce que ma mère, une femme adulte et adepte des mots croisés compliqués, pouvait trouver d’intéressant dans ces magazines de l’inutile et de l’esbroufe, sinon une fuite de sa propre vie ?

Les dimanches et jours fériés, nous ne faisions strictement rien. Nous restions chacun dans notre coin ou devant la télévision, nouveau dispensateur de culture et de loisirs. Notre mère prétendait : le dimanche, c’est fait pour se reposer, et il n’y a rien à faire dehors, mais je n’étais jamais fatiguée et j’avais envie de respirer un autre air, bouger, courir, crier même ! Je ne voyais pas d’intérêt, à ce jour prétendument béni, à part dormir tard. Nous n’allions même pas à l’église, ce qui nous aurait procuré un dérivatif et le plaisir de sucer une hostie. Hélas, Gigi aimait être coupée du monde et laisser son cerveau couler dans une léthargie béate, tant qu’aucun de nous n’osait réclamer un repas consistant ou un tee-shirt repassé.

Je ne sais pour quelles raisons profondes, en fait, maman criait autant et de manière hystérique. À cette époque, cela me semblait très nébuleux. Après les crises, je cherchais à quel moment, exactement, le fil imaginaire avait été franchi pour que la mine explose. Papa fuyait ou se taisait. Il passait ses nerfs sur son paquet de cigarettes et elle se fâchait davantage. Dire qu’il y a des hommes qui partent un jour chercher des clopes et ne reviennent jamais ! Si mon père l’avait fait, j’aurais compris et même pardonné !

Tous les jours, nous aspirions à connaître, enfin, une soirée calme. Parfois nous riions mais c’était plutôt rare. Toujours cette angoisse de ne savoir au lever, si ça allait être un jour avec ou un jour sans. Comme si nous habitions sur les flancs d’un volcan, risquant à chaque instant, de cracher des coulées de lave chaude prêtes à nous ensevelir.

Il n’existait pas encore de revues de vulgarisation médicale ou, plus tard, d’émissions scientifiques, pour nous expliquer le pourquoi et comment des maladies mentales. Les termes névroses, pathologies, schizophrénie, hystéries, psychoses, bi-polarité, dépression nous étaient inconnus, et maman restait un mystère pour sa famille et ses rares amis.