Capitaine au coeur d'or - Alain Arnaud - E-Book

Capitaine au coeur d'or E-Book

Alain Arnaud

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Beschreibung

Belle-Ile-en-mer, vers la fin du vingtième siècle. Joss est fils de fermiers. Au seuil de ses vingt-cinq ans, il se remémore son entrée dans l'adolescence et sa relation avec Pierre Le Foll, un capitaine au long cours à la retraite venu s'installer près de la ferme familiale. Pierrot est arrivé sur l'île avec sa sagesse et sa part de mystère, sa grande expérience de navigateur et ses zones d'ombre. A treize ans, le lien fondateur que Joss va entretenir avec le capitaine lui ouvre grand les horizons et la fenêtre sur les rêves. Sous l'oeil attentif de son mentor, il forge sa personnalité sur un chemin balisé de lectures et de chimères qui brillent avec l'éclat de l'or, confronté à l'éternelle rivalité entre valeurs morales et matérielles. Le récit, par moment aux allures de conte, met en exergue la quête propre aux personnages, leurs sentiments et leurs espoirs, la force étonnante de l'amitié face aux obstacles. Depuis le cimetière où les souvenirs l'ont rattrapé, Joss entraîne le lecteur dans ses rêveries et la traversée des embûches semées sur sa route. Alain ARNAUD vit à Hyères-Les-Palmiers, dans le Var. Après une expérience professionnelle diversifiée : ingénieur en aéronautique, pilote d'avion, diplomate en ambassades de France, enseignant puis conseiller en gestion de patrimoine, il revient à la littérature. "Capitaine au coeur d'or" est son troisième roman.

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Du même auteur :

LE FESTIN DES LANTERNES, roman

BoD Edition, novembre 2018

LE VIEUX PRESSOIR, roman

BoD Edition, mai 2019

En poésie :

EAUX DE GAMME, Le Temps Parallèle Editions, 1983 (disponible en livre numérique, aux formats pdf et e-book)

EN PIERRE D’ACHEVEMENT, Collection Polder de la revue « Décharge », 1982 (épuisé ; remarqué par le jury du prix Charles VILDRAC de la Société des Gens de Lettres - SGDL)

CHEMINS SANS RIDELLES,

Editions L’Espavantau, 1979 (épuisé)

FLAQUES DECHIREES, Editions Les Paragraphes Littéraires de Paris, 1978 (épuisé)

La rêverie est le clair de lune

de la pensée.

Jules Renard

Ecrivain, dramaturge 1864 - 1910

Les passionnés soulèvent le monde

et les sceptiques le laissent tomber.

Albert Guinon

Dramaturge 1861 - 1923

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

1

Le ciel clair est tendu comme une toile tachetée de rares nuages qui semblent posés à la spatule. Je réalise alors que je suis seul dans le cimetière de Palais, devant la tombe adossée au mur en pierres sèches : un modeste rempart contre l’agitation de l’île.

Je m’éloigne d’un pas tranquille, le sourire aux lèvres. Du regard, j’embrasse ce havre de repos et de renoncement. Je me prends à rêver qu’avec toutes ces dalles de marbre disséminées, on pourrait construire un vaste escalier jusqu’au ciel et rendre visite aux défunts.

Vêtu d’un pantalon blanc et d’une chemise bleue, je grimperais allègrement les marches providentielles, le cœur fleuri de bons sentiments, chargé des nouvelles de la famille et des amis. Plus bas, quelques cyprès tendent leur flamme verte avec une prétention de cierge. Ils éclairent mes pas. Dans les hauteurs, la peinture des nuages est encore fraîche. Un ange efface les coulures. La voie est ouverte.

Voilà que dans l’allée, sous le ciel inquisiteur et son œil maquillé, un trop plein de pensées déverse sa marée de souvenirs et soulève le voile d’écume de mon enfance.

À cette idée, mon sourire s’agrandit comme un tournesol ébloui de soleil, pendant qu’au loin, derrière le portail ouvert du cimetière, les gens discutent à voix basse. Les hommes piétinent. Une femme en noir essuie vaguement sur ses joues une buée passagère. C’est ma mère, le visage triste.

À la vibration perceptible des corps, je les imagine impatients de quitter les lieux, de s’ébattre à nouveau parmi les vivants, leur témoignage de compassion accompli.

J’aperçois aussi Yannick, mon frère, mon aîné. Il discute en aparté avec Fortuné, un marin-pêcheur. Ils ont lustré ensemble les mêmes bancs d’école. Fortuné est un sédentaire, un pilier de l’île où il a fondé famille dans la simplicité. Son enthousiasme et sa verve naturelle inspirent l’envie. Il perpétue la tradition familiale de pêche artisanale dans le petit port de Sauzon. Il n’a de cesse de tricoter des bordées le long des côtes. Sa vie est un filet à grosses mailles : il laisse passer les soucis vers le large et ne retient que poissons et crustacés.

J’observe de loin mon frère, grand et brun, l’allure séduisante, le ton cassant, sûr de lui. Sa moustache naissante paraît lui donner encore plus d’assurance. Il fait sa vie sur le continent, loin de la ferme familiale.

Je me souviens des ordres qu’il me donnait alors que nous étions enfants : « Joss, va aider notre père. Moi, je n’ai pas le temps ». Et il s’éloignait sans attendre. J’obéissais car il était plus grand et plus fort que moi. Il savait ce que je devais faire.

Avec mon frère, nous étions de modestes pêcheurs à pied sur les franges de notre île qui prend l’eau par son flanc ouest à la moindre tempête. On ramenait des crabes, des berniques. Parfois des bars, des maquereaux et des vieilles au bout de notre ligne.

Sur le seuil du cimetière, à l’écart des conversations qui planent comme un vol de corneilles, je me tiens en équilibre entre deux mondes, celui des défunts et celui de ceux qui attendent leur tour. Je fais durer mes souvenirs d’adolescent. Je me dis alors que j’ai eu la chance de rencontrer Pierrot, un capitaine au long cours à la retraite, un baroudeur de haute mer, la besace pleine d’aventures singulières.

Avant de finir sa course dans ce cimetière, l’homme avait posé ses malles à quelques centaines de mètres de notre ferme. Pour les îliens de souche, il serait toujours un étranger. Les regards sur Pierrot étaient bardés de méfiance, parfois de mépris. Avec sa haute stature, il circulait entre ces barbelés qui n’écorchaient guère sa détermination. J’étais dans ma treizième année et je ne comprenais rien à ce rejet.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, Pierrot restera celui qui m’a ouvert les yeux sur de nouveaux horizons, qui a changé le cours de ma vie et m’a libéré de mes entraves.

J’ai l’impression aujourd’hui, à près de vingt-cinq ans, d’en avoir vécu le double tant il a bousculé le cours de mes saisons. Tel un pirate à l’abordage des sens, il a réveillé tôt mes envies, débusqué mes passions. Il m’a rempli de pensées nouvelles. Et dans le miroir du ciel, je devine l’esquisse de son visage pigmentée de quelques nuages.

Je vois aussi défiler ma courte vie, mes premières années d’adolescence. J’entends encore, comme une oraison, les conseils précieux de l’ami qui navigue désormais sur des mers éternelles.

Fort de ses sept années de plus, Yannick fait depuis toujours la course en tête. Parmi ses camarades, tous plus âgés que moi, je n’avais pas ma place. Je restais à la ferme, je m’occupais auprès des vaches et des cochons, des compagnons à ma portée. Je les nourrissais, les caressais. J’étais leur compagnon de jeu. Je me frottais et me salissais contre eux, et je rentrais à la maison avec leurs odeurs, fier d’être utile à ma façon.

Voici que les convives s’agitent devant le cimetière. Les voix montent. Ils n’attendent plus que moi. Soizic, ma mère, circule déjà entre eux. Je devine le mot d’ordre : rendez-vous au café du village pour une collation.

Ainsi le veut la tradition en Bretagne.

2

À cette époque, Pierrot habite une modeste longère rénovée, sur le haut du vallon. Elle borde le chemin de terre qui jouxte notre propriété puis s’étire vers la côte ouest de l’île. C’est une petite maison en pierres de taille, recouverte d’ardoises.

Sur le toit, une fenêtre éclaire le grenier. Un lierre tend ses bras velus sur la façade latérale jusqu’au faîtage : un rideau de verdure sur le théâtre secret de sa vie. En effet, peu de gens peuvent se vanter de connaître Pierrot, de son vrai nom Pierre Le Foll.

Certains mécréants ou jaloux le nomment Pierrot le fou tant il est différent des îliens. Son passé insaisissable dans la marine marchande intrigue. Il laisse un sillage flou dans les esprits, comme s’il voulait cacher la vérité concernant sa vie et ses actes, peut-être sur des méfaits commis en d’autres lieux.

Ce voisin si particulier, à la taille de géant, toujours coiffé d’une casquette bleu marine usée et à la barbe blanche de corsaire, impressionne et suscite en même temps la curiosité. Son allure de Viking, le front dur, le regard bleu acier et tranchant, tient ses interlocuteurs à distance. Nul n’ose l’interroger sur son passé. Une impression de façade infranchissable s’impose dès le premier abord.

Lorsque que je fais sa connaissance, Pierrot vit seul, déjà installé depuis près d’un an dans sa maisonnette. De loin sa corpulence massive et sa démarche pesante m’effraient. L’ogre solitaire qui vit dans nos parages, un peu à l’écart des autres habitations, n’avait encore agressé personne.

Qu’est-il venu faire sur cette île paisible amarrée à huit milles nautiques au sud de Quiberon, loin de la ville côtière bourgeoise aux relents de thalassothérapie ? On ne lui connaît ni parent ni ami intime. Que cherche-t-il à dissimuler sur cette langue de terre posée au large et muette quand il le faut ? Pour certains, il est venu se faire oublier dans nos vallons encore sauvages, peu fréquentés. Des rumeurs délétères circulent ainsi parmi les résidents et se diluent en partie au cours de l’été, dans l’agitation des touristes. Elles reprennent de plus belle à l’automne, lorsque le silence revient sur les routes et les chemins, dans les villages et les chaumières en manque de conversation.

Les vents du large qui viennent frapper les maisons et chuchoter dans les volets en bois pendant les trois quarts de l’année ajoutent au mystère du capitaine au long cours échoué parmi les îliens de souche, les fermiers sédentaires et pacifiques, toujours sur leurs gardes. À leurs yeux, tout ce qui vient du continent peut être porteur de mauvaise graine et contaminer l’île.

Parfois, on aperçoit Pierrot sur la côte sauvage un bâton à la main, à l’endroit où la falaise plante ses limites à la verticale sur une côte abrupte et aride, scalpée par les vents et les embruns, à vingt minutes de marche de son refuge. Sur cette terre presque chauve, quelques buissons résistent en s’arrimant dans les profondeurs. Pierrot vient se frotter à leur pelage dru, comme un bélier solitaire.

Le capitaine en mal de tempête vient écouter le grondement du vent et des vagues rebelles. Il se tient droit, nargue la nature et ses ruades, planté tel un sémaphore. Il scrute l’horizon assombri. Tandis qu’il se pose ainsi sur le rebord de la terre, ses pensées jettent leur filet au loin, bravent l’océan, peut-être en quête de souvenirs qui dérivent au large, de rêves perdus ou d’un simple divertissement à sa vie trop paisible.

J’appris qu’il était arrivé sur notre île avec une compagne que personne n’avait vraiment connue. Une femme métissée, mal à l’aise et au regard perdu. Il l’avait répudiée deux mois plus tard pour faute grave : en manque de papier toilette, elle avait déchiré les pages d’un livre de la Pléiade : « Les travailleurs de la mer ». Le papier bible, doux et souple au toucher, lui convenait aussi bien à l’usage. Hélas ! Ce fut un crime impardonnable. Elle avait profané l’œuvre d’un monument de la littérature : Victor Hugo, en édition de luxe.

Tout comme l’écrivain du dix-neuvième siècle a marqué l’histoire de la littérature, gravée sur un support biblique, ma rencontre avec Pierrot a influencé la mienne, racontée ici sur papier ordinaire : période charnière de mon enfance qui s’éclaircit sous mes yeux d’adulte.

Dans les marges du chemin, sur le flanc de sa maison à l’abri du vent, il a construit un poulailler où Diégo, en coq jaloux et prétentieux, règne sur deux poules. Chacune porte le nom de sa couleur : Blanche et Brune. Pierrot prend soin de ses trois compagnons. Lorsqu’il pousse la porte grillagée pour les nourrir, les poules se frottent à sa jambe et Diégo guette leurs avances, l’air renfrogné et la crête rougeoyante affûtée comme une lame.

L’enceinte du poulailler est bornée sur l’arrière par une haie dense, doublée d’une grille où s’enroulent les lianes noueuses d’une glycine à feuilles caduques. Ses branches vigoureuses en ont déformé les barres dans un bras de fer. À force de patience et d’effort, le bois vivant l’a emporté sur la prétention du fer forgé déjà défiguré par la rouille.

Sur le modeste lopin de terre qui prolonge le poulailler s’étire un jardin potager sans prétention, à peine l’équivalent de quelques fleurs fanées dans le Potager du roi à Versailles. Pierrot n’a pas la main verte, mais plutôt la main épaisse et lourde qui a peu caressé, plus à l’aise sans doute dans le coup de poing ou les baffes, lorsqu’elle avait à faire respecter l’autorité du capitaine.

Un puits dans son armure de pierre clos par une porte en bois délimite le terrain à son extrémité, pareil à la proue d’un navire enlisé à l’orée du bois. Depuis sa cabine aux épaisses parois de pierre, le capitaine au long cours peut rêver d’autres départs et de nouvelles traversées sans larguer les amarres, ni déranger le voisinage.

3

Je n’ai que treize ans et demi lorsque que je le rencontre pour la première fois. Le colosse m’impressionne. On est à la fin juillet. Je reviens à pied de la côte sauvage, d’un pas hardi et satisfait après une bonne pêche. Le soleil ardent de midi plombe le chemin de terre de ses feux et le sable craque sous mes bottes comme du riz trop cuit. Une perdrix grise dérangée au passage traverse brusquement pour disparaître dans les buissons, suivie de sa couvée. Les perdrix aux gloussements juvéniles, encore maladroites, engoncées dans leur duvet tout neuf, courent affolées à découvert. J’imite le jappement du chien pour activer leur fuite et leur apprentissage.

Cette belle journée de vacances scolaires se prête à la pêche aux pouces-pieds sur les rochers balayés par les remous des vagues. Au pied de la falaise, la brise agite mes longs cheveux bruns qui batifolent comme un bouquet d’algues tandis que les embruns me piquent les yeux.

Belle-Île-en-mer est l’un des rares gisements de pouces-pieds, étranges crustacés qui croissent en grappes sur les rochers exposés aux fortes houles. D’autres les nomment « pieds de biche » ou encore « becs rouge », bien qu’ils ressemblent plutôt à des pattes de tortues renversées ! Malgré leur apparence peu avenante, la valeur gustative de leur chair blanche est appréciée. Ce crustacé coriace peut vivre une vingtaine d’années ! Pour les îliens, la pêche aux pouces-pieds se transmet entre générations comme un legs précieux. En réglementer la tradition est une offense à leur mode de vie !

Assis devant sa porte, Pierrot tire sur sa pipe. Il semble songeur sous sa vieille casquette de marin. Il m’est déjà arrivé de l’apercevoir en passant à vélo. Les rumeurs sur son compte envahissent chaque fois mes pensées et la peur l’emporte sur ma curiosité. Cette fois, je le vois de près au bord du chemin. Je ne peux pas l’éviter, ne serait-ce que par politesse entre voisins. Et lui ne peut que remarquer mon harpon, mon épuisette, ma musette et mon panier garni du produit de ma pêche. Bien qu’il paraisse absent derrière ses volutes de fumée, son œil exercé de navigateur m’avait vu venir de loin !

Dès mon salut, il m’adresse un sourire généreux, comme s’il m’avait reconnu : « Bienvenu, jeune homme. Quelle bonne pêche tu ramènes ? ». Je ne résiste pas à l’envie de lui montrer. « Belle cueillette de pouces-pieds ! » dit-il.

Je pensais lui faire une surprise. Il connaissait déjà le crustacé confidentiel par sa rareté et son allure peu engageante : une espèce protégée. Je regarde sa mine burinée de vieux marin et son regard bleu pétillant avec un soupçon d’admiration. D’où vient-il ? Il est tellement différent des autres, de ces gens du pays qu’il me semble connaître par cœur. Autour de lui flotte une auréole de mystère, entretenue par sa recherche de quiétude et de discrétion. Il me paraît inoffensif et je me réjouis de pouvoir enfin l’approcher.

« Voyons un peu, dit-il, sais-tu comment les cuisiner ? » À vrai dire, il m’est arrivé de les laver soigneusement mais là s’arrête mon rôle. Ma mère les plonge dans un court-bouillon où baigne déjà une poignée d’ingrédients. Elle connaît la cuisson exacte. Ils sont toujours tendres sous la dent et gardent leur goût iodé.

Mon embarras disparaît lorsqu’il ajoute : « Je te conseille le tartare de pouces-pieds ». Avec la passion d’un conteur, l’homme énumère sa recette : « Tu les passes à la casserole dans l’eau salée, avec du laurier, du thym, du poivre et de la coriandre, c’est tout. Tu portes à ébullition et laisses frémir dix minutes. Tu plonges alors les pouces-pieds pendant trois minutes, pas plus. Enfin, tu coupes la chair en petits dés… »

L’homme se lèche les babines en débitant sa recette. Je suis davantage sous le charme des mots coulant de sa bouche comme une source fraîche que de leur contenu. Au fil de l’exposé, il ponctue les étapes d’un clin d’œil de gourmet et je vois ses yeux papillonner. Je suis ébloui par sa dégustation imaginaire, au point d’en oublier que je dois rentrer au plus vite. Ma mère attend les crustacés pour le repas de midi.

Malgré le récit qui berce mes oreilles et chatouille mes babines, je finis par l’interrompre : « Je retourne à la pêche demain. Je vous en apporterai. » J’imagine mal l’homme âgé escalader les rochers glissants de la côte voisine où prospèrent les pouces-pieds, et sa frustration de devoir passer par un intermédiaire de la ville.

J’ai quitté Pierrot avec la sensation étrange d’avoir rencontré un vieil ami, séduit par sa voix chaleureuse, sa passion du partage de connaissance, son corps imposant et son impressionnante présence.

Il ne m’inspire plus aucune crainte, ce qui rend encore plus intrigante l’attitude des îliens à son égard.

4

Je me souviens avoir observé longuement ma mère à la cuisine ce jour-là, tandis qu’elle prépare le plat de pouces-pieds à sa manière. Elle ajoute des carottes, des oignons et du céleri, de l’ache des marais. Elle cuit le tout à feu moyen.

De manière inconsciente, je vois aussi la femme de quarante ans modeste et attentive. Sa tenue simple de mère au foyer, sous son tablier usé, gomme sa féminité. Elle prend peu soin d’elle et quelques fines rides cherchent déjà leur voie sur son front. Ses cheveux clairs coiffés en arrière, rassemblés en un mince chignon, dégagent son visage affable sur lequel ses yeux me font l’effet de deux balises aux éclats malicieux. Comme un papillon de nuit se jette dans la lumière, je ne résiste pas à son attrait : je n’ai qu’une mère et elle est belle de toute sa présence.

Etonnante Soizic ! elle s’éteint aussitôt que Fanch, son mari, franchit le seuil de la maison. Elle a tous les symptômes de la femme soumise et dévouée qui renonce par avance à défendre ses idées contre celles du maître. Mon père a six ans de plus. Il promène sa bonhomie de paysan, sa bouille de bon mangeur, rougie par le soleil et le froid, un peu par l’alcool aussi, un remède à son versant taciturne et renfermé, à sa mélancolie, comme s’il promenait sur ses épaules l’entière misère du monde.

Tout cela se dilue un moment dans le plaisir de partager ensemble un plat de pouces-pieds aux saveurs mélangées de la terre et de la mer, au goût toujours ressuscité. Je suis fier de ma pêche : ma contribution aux besoins d’une famille à nourrir.

Il ne manque que mon frère, ébéniste à Vannes chez l’artisan qui l’a formé. Yannick vit seul et loin de nous, au regret de mes parents qui auraient préféré qu’il trouvât un emploi sur l’île où le travail se fait rare, en dehors du tourisme.

Il revient un week-end sur deux, les bras chargés de spécialités du continent. Il arrive d’un monde lointain qui m’est alors inconnu. À treize ans, j’ai du mal à imaginer sa vie ailleurs, encore moins son métier dévoué au façonnage du bois, à un duel quotidien avec la matière fibreuse. Je n’ai pas compris tout de suite qu’il la transforme avec adresse et patience, lui donne une nouvelle chance, une deuxième vie.

Après avoir affronté longtemps les intempéries sous la parure flatteuse d’un arbre, le bois travaillé de ses mains va vivre sa réincarnation en meuble, bien à l’abri dans un logis aux côtés d’une famille adoptive. Il va partager les rires et les pleurs, les joies et les peines, dans le plus profond silence du bois que l’on dit mort.

Il arrive que Yannick nous apporte du kouign amann, délicieuse pâtisserie gorgée de beurre et de sucre, spécialité de Douarnenez à la croûte caramélisée et croustillante. Toute la famille s’en délecte, se remplit la panse, de quoi combler le vide d’un dimanche sur l’île.

Autour de la table en chêne, une fois épuisées les nouvelles que mon frère ramène de la ville, mon père reste silencieux. Ses journées à la ferme se répètent à l’identique et il n’a rien à ajouter. Sa nature de taiseux reprend vite le dessus.

Peut-être poursuit-il un dialogue intérieur qui ne nous concerne pas. Il garde ses soucis bien au chaud. Les sourires affectueux de ma mère et les relances de sa voix chaude reçoivent peu d’écho. Ses avances butent contre un haussement d’épaules ou un signe de tête désabusé. Une chape de silence retombe alors sur la salle et chacun s’occupe à manger. On dirait que notre père nous a formés sans s’en rendre compte à la retenue et au secret.

A l’extérieur, Fanch s’ouvre un peu avec Tijean, l’homme de main qu’il emploie à l’occasion. Tijean est un petit homme sec et fruste, toujours prêt à servir sans rechigner à la besogne, sans contester les ordres. Les fermiers se le repassent entre eux. Ils vantent son dévouement, sa discrétion.

Au cours du repas préparé avec ma pêche, j’annonce, le sourire victorieux, que je connais une nouvelle recette pour les pouces-pieds : le tartare ! Soizic prend une mine curieuse, mais c’est Fanch qui réplique le premier : « D’où tu tiens ça toi ? » « C’est Pierrot, le voisin, qui me l’a expliquée. » dis-je. « Je ne me souviens pas de tout, mais je peux lui demander de l’écrire pour maman. »

Mon père fronce les sourcils et un orage recouvre sa face d’un teint écarlate : « Parce que tu fréquentes l’individu ? Et tu veux retourner le voir ? Je t’interdis, tu m’entends. On a pas besoin de sa recette ». Surpris, je ne peux m’empêcher de réagir : « Mais pourquoi ? »

Ma question a réveillé davantage les instincts coléreux de mon père qui en bafouille : « Il n’est pas d’ici. On sait pas… d’où il vient… qui il est. Et… pourquoi il est sur notre île ? » Il s’arrête brusquement, ouvre de grands yeux ahuris, près de suffoquer au point d’inquiéter ma mère.

Je suis vexé par la description qui ne correspond en rien à mes impressions : « Je l’ai trouvé très gentil. » Mon père explose de nouveau : « On l’appelle Pierrot le fou. Il est pas comme nous. Je me demande… ce qu’il fait de ses journées. On m’a dit qu’il rôde dans les villages, fouille dans les registres des mairies. Il est malsain, je dis ». Il fait une moue de dégoût, avant d’insister : « Et qu’est-ce qu’il fait seul sur la côte sauvage quand c’est le mauvais temps et qu’il pleut fort. Il attend quoi ? Un miracle ? Le messie ! Il est bizarre. Je te demande de l’éviter. » Mon père pointe sur moi son regard orageux et un index menaçant. Une sorte de paratonnerre qui doit éloigner ma tentation et dissiper le coup de foudre que j’ai eu pour notre voisin.

Au fond de moi, je sais que rien ne me fera changer d’avis. J’avais trouvé le personnage attachant et sincère, très différent des autres. Un attrait immédiat et puissant pour Pierrot que je ne compte partager ni avec Gwenaël de la ferme voisine, mon meilleur copain et condisciple, ni avec mon frère.

Dans cet affrontement inégal, le silence reste mon meilleur allié. Et la colère de mon père se dissipe comme un feu étouffé.

5

Autant que je me souvienne, depuis l’enfance, la ferme m’a toujours fait l’effet d’une toile d’araignée nous retenant dans ses mailles plus ou moins lâches. Et lorsque l’on croit s’en libérer, elle nous tire de nouveau par un bras ou une jambe, comme un marécage dans lequel on s’enlise.