Intrigue à Uçhisar - Alain Arnaud - E-Book

Intrigue à Uçhisar E-Book

Alain Arnaud

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Beschreibung

Semra, une traductrice turque, collabore pendant quelques jours avec Thibault, ingénieur commercial. Celui-ci est en Turquie pour négocier un contrat industriel de satellite d’observation avec les autorités militaires du pays.
Leurs destins vont se croiser dans le cadre féérique de la Cappadoce, en Anatolie centrale. Au cours d’un travail de traduction à huit clos, ils vont faire face à un danger imprévu. Les événements révèlent alors deux êtres sensibles traversant des épreuves personnelles. Le cours de leur vie en sera bouleversé.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Alain Arnaud vit à Hyères-Les-Palmiers, dans le Var. Après diverses activités professionnelles, notamment ingénieur en aéronautique, diplomate en ambassades de France et enseignant, il revient en 2018 à sa passion pour la littérature.
Il se consacre désormais à l’écriture. « Intrigue à Uçhisar » est son cinquième roman.

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Seitenzahl: 209

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Alain ARNAUD

Intrigue à Uçhisar

Roman

ISBN : 979-10-388-0247-6

Collection : Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal : janvier 2022

© couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

« Il y a souvent plus de choses naufragées

au fond d’une âme qu’au fond de la mer. »

Victor Hugo

« Nous finissons toujours par avoir

le visage de nos vérités. »

Albert Camus

Ce roman est l’assemblage des pièces d’un puzzle

qui n’existe que dans l’imaginaire de l’auteur.

1

Ankara, au mois d’avril. Alors qu’il écarte les rideaux de sa chambre d’hôtel, Thibault a un mouvement de recul. De l’autre côté de la vitre, un homme-araignée lui saute au visage. Le cordiste, surgi de nulle part et suspendu dans le vide, semble jouer une partition silencieuse sur son instrument à une corde. L’homme en tenue blanche l’observe derrière d’épaisses lunettes, un seau à la ceinture et plaqué à la fenêtre, en apnée dans l’air vif du matin.

Pour le client à peine émergé de la nuit, le grand hôtel international ressemble tout à coup à une immense toile de verre tendue sur le treillis métallique de la façade moderne où le soleil vient affûter ses rayons contre les vitrages. Le long de sa corde, l’intrus s’est figé. Après l’effet de surprise, Thibault distingue la chevelure blonde et bouclée du voltigeur, sa bouche pincée tendue vers la proie. D’un geste vif, l’homme déverse une giclée d’eau qu’il écarte aussitôt d’un large coup de raclette, comme s’il effaçait brusquement sur la vitre les pensées brouillonnes du badaud.

Pourtant habitué à l’hôtel luxueux, Thibault est saisi d’une étrange sensation de vertige et de crainte. Il se retient contre la paroi, réalise qu’une simple vitre le sépare du vide et de l’inconnu qui infiltre son intimité. Il regarde le laveur de carreaux éclaircir habilement la vue des occupants et leur rendre l’horizon plus transparent, plus lucide. Puis l’homme-araignée disparaît et la toile devient plus claire devant lui.

En réalité, un monde le sépare de l’intrus de passage, physiquement si proche. Il réalise leurs rôles différents dans la société. Ils n’ont fait que se frôler quelques instants sans se parler ni se découvrir. Son image dérobée au travers d’une vitre ne suffit pas pour saisir la complexité de sa personne. Comment identifier la rage de vaincre du soldat industriel derrière son uniforme civil ? Une combativité qui l’anime depuis sa jeunesse, mais toujours à la régulière, dans le respect de l’adversaire. C’est sans doute pour cela que ses supérieurs lui confient les missions délicates et confidentielles, les contrats les plus difficiles à négocier. Une reconnaissance qui ne va pas sans sacrifices sur sa vie privée lorsque l’objectif à atteindre le détourne de ses proches, modifie son comportement au point de lui faire oublier sa bienveillance et sa tendance naturelle à l’empathie, sa douceur de velours enrobée alors de gravité pour mieux défendre sa cause.

Pour Thibault, la toile du moment est un piège invisible et rassurant qui le retient du bon côté, celui d’un univers feutré. Cependant, le vertige que lui inspire cet inconnu est désormais passé entièrement en lui et le tourmente. Il s’élargit à ses propres choix, remet en cause ses certitudes, son comportement. Il en devient pâle, gêné, de nouveau seul en proie à ses démons, tandis que l’homme volant a disparu vers d’autres étages, d’autres regards à surprendre et d’autres visages à lustrer, d’autres rêves à effacer, d’autres destins à questionner.

Au loin, les nuages s’étiolent et les reflets coupants de l’horizon percent sa vitre propre. La rumeur de la ville monte lentement. Elle hisse contre la façade le souffle de tous ceux qui reprennent leurs gestes ordinaires. Les citadins se jettent de nouveau dans leurs habitudes, tête baissée, sans remarquer les vitrages de l’hôtel débarrassés de plusieurs mois de sueur et de poussière, des empreintes suspectes, de la trace d’actes que plus personne ne veut assumer. Malgré l’apparence d’une page blanche aux odeurs de lessive, rien n’efface le passé au plus profond des chambres, celui que chacun porte en soi, dans ses tripes comme dans les moindres recoins de sa mémoire.

Ankara, capitale de la Turquie. Une ville tentaculaire agrippée à la colline. Thibault y revient souvent négocier avec les militaires un contrat de première importance pour sa société aérospatiale. Parfois seul comme cette semaine, d’autres fois accompagné de juristes ou d’ingénieurs spécialisés.

Pour lui, ce contrat est pareil à une toile d’araignée dont il serait à la fois le cordiste et l’accordeur : lorsqu’il tient un fil, un autre lâche et il doit de nouveau expliquer, reformuler, convaincre et réparer. Un exercice usant pour lequel il est pourtant rodé, fort d’une quinzaine d’années d’expérience.

Ce vendredi-là lui semble différent. Depuis sa chambre du septième étage de l’hôtel où il a ses habitudes, il peut voir flotter au loin une légère vague de pollution, une lente coulée d’air jaunâtre qui trouble sa vue, brouille le ciel et les âmes, comme un sourcil sombre posé sur la colline d’Ulus, le quartier historique de la ville où se dresse la citadelle tassée sur de robustes fondations.

Étranger de passage et cadre commercial consciencieux, il refait sa valise avec application. Puis il se laisse distraire par un vol de corbeaux qui sinue entre les hautes haies de béton. Que viennent chercher sur la ville ces corvidés ? Est-ce un mauvais présage ? Leurs pétales noirs voltigent un moment contre l’horizon. Il se frotte les yeux encore gonflés de mauvais rêves. Il effacerait volontiers les images qui troublent souvent ses pensées nocturnes, ses idées noires à la traîne. Il a mal dormi. La fatigue freine son ardeur naturelle.

Thibault regarde son grand lit défait comme après une bataille. Une autre nuit passée seul, sans la chaleur humaine et le parfum d’un corps aimé. Une configuration normale en déplacement professionnel. Il doit lutter contre lui-même et ses contradictions, car d’autres nuits semblables l’attendent après le message reçu de Myriam la veille au soir sur son téléphone portable : « Le temps de la réflexion est écoulé, écrivait-elle. C’est décidé. Je m’en vais. »

Il fait tourner lentement son alliance sur l’annulaire. À la roulette russe du mariage, il a perdu. La nouvelle n’est pas une surprise, car son ménage se fissurait d’une manière inquiétante. Il refusait de l’admettre, peu habitué à l’échec. Certes, l’engagement devant le maire repose sur de solides bases juridiques. À l’usage, les actes de la vie et les comportements de chacun en composent les articles au quotidien. Ils s’éloignent peu à peu des illusions et de l’enthousiasme du début, de la rigueur froide des textes qui régissent les relations dans le couple.

Il reconnaît volontiers manquer d’expertise pour négocier les clauses d’une vie commune à long terme. Le contrat industriel est davantage son domaine d’excellence, le résultat de sa formation d’ingénieur à l’École polytechnique, de sa lucidité d’esprit, de sa capacité d’analyse et de son autonomie, de sa ténacité dans les affaires. Autant de qualités reconnues par sa hiérarchie. Celle-ci n’a pas hésité à lui confier la négociation ardue en Turquie, face à une forte concurrence qui s’est réduite au fil des mois à un seul pays, petit de taille, mais grand en compétence et en force de persuasion.

L’annonce de Myriam est un coup de poing asséné à son intimité autant qu’à sa fierté de mari fidèle et de père, de quoi contrarier son sommeil ! Ses premières pensées sont allées à leurs deux filles. L’aînée, Amélie, vient de quitter le domicile pour de nobles raisons. À vingt-trois ans et un certificat d’aptitude à la profession d’avocat, elle a choisi de rejoindre son petit ami Laurent.

Dans l’appartement familial parisien, il ne reste plus qu’Alicia qui prépare son bac et Diogène, le chat de sa fille, le seul d’humeur toujours égale. Le père sait qu’il peut compter sur l’affection de la cadette. Elle a toujours été proche de lui. Ils se comprennent d’un simple regard ou d’un geste. Elle est belle, douce et généreuse. Il regrette son intérêt grandissant pour le théâtre, à l’exemple de sa mère. C’est par là qu’il va perdre Myriam.

Son regard revient vers le lit immense et confortable de sa chambre dans lequel il a épanché quelques nuits ses espoirs avec, pour sanction, l’effondrement de son couple. Rien n’allait plus depuis longtemps et son éloignement fréquent pour le travail était chaque fois un coup de hache supplémentaire dans le tronc vacillant de leur foyer.

Pourtant, il voulait encore croire à leur vie commune. Hélas ! Il ressent déjà les piqûres de sa défaite et de l’abandon. Réunir les débris d’un bonheur passé pour les restaurer lui paraît aussi illusoire que de vouloir récupérer des étoiles en perdition au fond du ciel pour les ranimer, au risque de s’abîmer sur les braises résiduelles.

À son retour, sa vie va changer. Une nouvelle épreuve l’attend, plus délicate et incertaine, car elle ne se résout pas en une équation mathématique. Les fils invisibles des sentiments échappent à toute logique. Les sutures faites à la hâte n’ont pas tenu. Même l’homme-araignée, aussi agile soit-il, s’avérerait impuissant à réparer les dégâts.

Son équilibre et sa sérénité retrouvés, ses pensées s’évadent de nouveau par les larges fenêtres de sa chambre dont il a ouvert en grand les rideaux comme s’il voulait évacuer par-dessus bord tous les désagréments qui ont rongé sa nuit et laisser entrer enfin la vie remuante du dehors, s’y laisser aspirer.

Le soleil plante un coin conquérant sur le flanc est de la ville et hisse sa bannière sur l’épaule apaisée d’Ulus, derrière ses ruelles anciennes et bancales, posant un éclairage particulier sur les fortifications victorieuses de tant de conflits et de batailles : un exemple de résistance et de reconquête perçu comme un baume au cœur.

2

Au volant d’une voiture de location, le voilà qui glisse en direction du sud. La route est tortueuse, encombrée de camions brinquebalants et chargés à ras bord. La circulation dense s’ajoute à l’inconfort moral du conducteur : des visions intérieures désagréables se superposent au paysage. Ses clignements d’yeux ne dissipent pas la nausée ancrée en lui. Il tente de divertir son esprit, observe les flancs rocheux et désertiques, l’impression de désolation envahissante dès que s’effacent les limites urbaines.

Rien à faire, Myriam est toujours là, telle une graine tenace qui nourrit ses pensées. Elle l’avait appelé à l’hôtel quelques jours plus tôt. Le ton enjoué, elle lui avait parlé de leurs filles : la fierté de leur couple ! Ce qu’ils avaient construit de plus beau et de plus durable, un lien du sang inaltérable.

Les propos de sa femme semblaient alors colmater quelques brèches, rechercher l’apaisement et les rapprocher de nouveau, le pardonner pour ses absences. Une lueur d’espoir l’avait stimulé un moment. La voix joyeuse, elle avait parlé d’Amélie enfin indépendante : c’était le désir de leur fille aînée, encore à l’essai dans un grand cabinet parisien d’avocats. Une combattante depuis son plus jeune âge. Elle milite dans plusieurs associations pour la défense des femmes et de l’environnement. Les sujets se confondent dans la conception de Thibault, car les femmes demeurent le plus précieux environnement de l’homme. Son compagnon Laurent anime une association de protection des animaux. À eux deux, ils couvrent la défense de la planète, songe-t-il avec un pincement d’ironie.

Sur le versant moins glorieux de leurs relations, Amélie lui reproche souvent d’œuvrer dans un secteur nuisible qui inonde l’espace de détritus métalliques, d’équiper de satellites les armées aux intentions belliqueuses. Son esprit contestataire et son parti pris sont autant de malentendus entre eux légèrement estompés par l’amour filial.

Tout l’oppose à sa sœur Alicia, une jeune fille blonde aux yeux couleur vert azur, délicieuse et posée, ravie d’avoir enfin gravi le versant de sa majorité. La cadette se complaît dans l’entourage familial, adore la littérature et les beaux sentiments, vise des études de lettres modernes à La Sorbonne. Son attrait pour le théâtre lui vient de sa mère, mais aussi de sa joie du partage.

Thibault a toujours connu Myriam en révolte, d’abord contre ses parents enseignants puis contre les injustices de la société. Il est resté sous le charme de sa beauté orageuse, de la colère illuminant son regard qui l’anesthésie et le rend incapable de l’apaiser. Bien au contraire, le milieu aisé qu’il lui offre avec sa famille : un père banquier et une mère juge pour enfants n’ont fait que conforter son esprit de rejet de la bourgeoisie et son besoin de refuge dans le théâtre, dans l’imaginaire d’une vie idéalisée, par procuration. Jouer la vie des autres la motive davantage que d’affronter ses propres vérités et d’assumer son rôle de mère et d’épouse.

Amélie lui emboîte le pas en brandissant encore plus haut l’étendard de la révolte.

Le hurlement de sirène d’un camion le ramène soudain à la réalité. Pris dans l’embouteillage de ses pensées, il avait ralenti. Un poids lourd le double dans un vacarme tellurique et un nuage noir d’encre : l’effet d’une pieuvre géante aux immenses ventouses de caoutchouc qui broutent l’asphalte. Il serre à droite et laisse passer le monstre lancé vers une destination inconnue. Il est en route pour plus de trois heures, sans précipitation, vers un lieu apaisant destiné à le détendre. On lui accorde une sorte de répit dans la négociation tendue. C’est du moins l’opinion d’Henri, son chef de division qui a tout arrangé depuis le siège à Paris, avec sa collaboratrice. Serait-il enfin sensible à la vie trépidante de son proche collaborateur, toujours dans l’urgence et la discrétion ? Analyser les appels d’offres, préparer une réponse, négocier encore et encore, sans cesse remettre sur le métier. Prendre l’avion, partir et revenir, repartir de nouveau. Voilà sa vie en résumé.

Thibault s’éloigne quelques jours de la capitale et du ministère de la Défense pour satisfaire une demande étrange : la traduction en langue turque d’une partie technique du contrat rédigé en anglais et répondre aux besoins d’une sommité scientifique d’Istanbul qui refuse de travailler sur la version contractuelle. On lui offre quatre jours en Cappadoce, loin des tracas de la ville, le temps de concocter une version officieuse dans la langue du pays, avec l’aide d’une traductrice recommandée par l’ambassade de France à Ankara.

L’enjeu est de taille : la fourniture d’un satellite militaire d’observation de la Terre, de très haute résolution, et les prestations qui l’accompagnent : formation, rechanges à long terme... Autant de bonnes raisons pour céder à un caprice.

Les véhicules se tortillent en convoi serré dans la traversée d’une région aride. Parfois paraît au loin un berger entouré d’une poignée de moutons en quête de quelques touffes d’herbe et d’une nappe d’ombre. Puis la route sinue le long du grand lac salé dont les lèvres gercées viennent mourir sur le bitume chaud. Les camions et leurs guirlandes fantasques de fumée ont depuis longtemps remplacé les caravanes de chameaux sur l’ancienne route de la soie.

Le plateau continental a vu passer tant de peuples en guerre ou en fuite, depuis les Hittites, les Phrygiens, les Mèdes et les Perses, les troupes d’Alexandre le Grand, les musulmans et les Seldjoukides.

Peu à peu, le convoi s’étiole vers Konya, ponctionné par les voies de traverse. Le voyageur songe à la vie des chauffeurs de métier qui s’épuisent sur les routes avec un volant pour boussole. Bientôt, il laisse sur sa gauche les vestiges d’un caravansérail où les hommes trouvaient nourriture et repos sur la piste des Indes et des épices, derrière les hautes murailles aujourd’hui disloquées.

Son destin et ses déboires conjugaux lui paraissent soudain insignifiants face au témoignage glorieux et dramatique exsudé par les paysages rudes de l’Anatolie.

3

Sur le plateau central, à mille mètres d’altitude, le paysage change brusquement. Thibault s’engage sur un territoire aux reflets lunaires. Son chef Henri connaît bien la Cappadoce pour en être tombé amoureux et avoir tenté de lui décrire cette région unique. Il l’avait alors écouté distraitement, davantage préoccupé par le dédale de clauses contractuelles à clarifier dans le document en discussion. Les tracas enracinés dans son corps, un mélange d’exigences professionnelles et de contrariétés conjugales, avaient neutralisé en lui tout désir d’évasion et de découverte.

En début d’après-midi, il traverse une étonnante tempête de couleurs plaquées à même le paysage comme de vastes toiles peintes. Sous la blancheur lumineuse du ciel surgit une large palette d’ocres et de jaunes posés sur le relief chaotique, sur une matière douce que l’on caresserait volontiers tellement elle paraît avenante. Dans les vallées comme sur les hauteurs se dressent des cheminées de fées en sentinelles, enroulées dans leur manteau de tuf. La plupart portent une large coiffe de basalte qui leur donne un air de soldat débonnaire ou de porteuse africaine selon que le soleil les éclaire avec rudesse ou avec abandon.

Il s’enfonce ainsi dans un décor inconnu jusqu’au village perché d’Uçhisar enroulé autour d’une citadelle rocheuse. Les ouvertures taillées sur son torse géant sont autant de fenêtres ouvertes sur un royaume merveilleux, une terre façonnée par les doigts brûlants des volcans.

Adnan l’accueille à son hôtel troglodyte : le Şahin Cave Hôtel creusé dans la roche friable d’une falaise. Sa façade en pierre dresse un bouclier protecteur pour le visiteur.

L’ami d’Henri apaise sa curiosité sur la formation géologique de la région. Pendant des millions d’années, les trois volcans les plus actifs du voisinage : Erciyes, Hasan et Göllüdağ ont déversé laves et cendres. Depuis lors, les populations vivent en confiance sur l’épaisse couche volcanique. Par endroits, les coulées de lave ont formé une croûte de basalte craquelée au fil du temps par les intempéries. Avec une patience infinie, vent et pluie ont modelé à leur manière un paysage torturé. Partout les eaux infiltrées, jusqu’aux ruisseaux les plus modestes, s’évertuent à creuser sans relâche vallées et canyons, autant de voies de passage où la vie ronronne en paix, roule son échine, étire ses longs bras aux doigts noueux.

La terrasse pavée de l’hôtel s’ouvre sur la vallée des Pigeons et sa profonde coulée magique où les ombres dansent en liberté, se maquillent de couleurs changeantes au gré des humeurs du ciel.

Adnan guide l’invité jusqu’à sa suite réservée. Les servitudes de l’hôtel et les chambres découpées dans le tuf tendre s’enfoncent dans les boyaux de la terre.

Thibault revient à la réalité en découvrant le matériel informatique et le coffre blindé livrés par le consultant turc de son entreprise. Le tout est disposé dans le salon où il va travailler avec la traductrice, en toute discrétion. Elle arrivera dans la soirée et occupera la chambre voisine.

La sienne a tout d’une grotte spacieuse sous son plafond incurvé. Tapis et kilims sur le sol ou tendus sur les murs redonnent vie à la caverne décorée pour accueillir les voyageurs bercés de pensées nomades. Un grand lit occupe la chambre à la décoration typique de la région : sculptures en bois, narguilé ancien, broderies ottomanes sous-verre, vases en argile. Au salon, une fenêtre ouvre sur la vallée, telle une veilleuse sur les variations naturelles de la lumière échappant au contrôle de l’occupant.

Peu de touristes séjournent à l’hôtel. Le début de saison est propice au calme, à la tranquillité. Adnan est de nature dévouée. Il se montre attentif à ses hôtes, davantage encore à ceux recommandés par un ami. Il leur servira le petit-déjeuner et les collations dans le salon de la suite, sans troubler ni interrompre leur travail.

Le tenancier turc est grand et convivial, un sourire fixe accroché à sa large moustache comme à un porte-manteau. Ses yeux marron clair ruissellent de bonté et de malice. Les cheveux noirs ondulés s’accordent à son teint basané et à ses gestes amples, chaleureux. Thibault comprend aussitôt qu’il puisse inspirer confiance à son chef.

L’ingénieur prend possession pour quelques jours de son nouveau logis, dans un cadre à mille lieues de l’hôtel moderne d’Ankara au luxe indécent. Le dépaysement le désarçonne. Il apprécie ce moment de solitude avant d’accueillir une inconnue dans le salon et de se remettre à l’ouvrage pour une tâche à parfaire dans un délai limité. Malgré les apparences et sa béatitude, il n’est pas en villégiature.

Allongé sur le lit, il pense à ses filles qui s’accom-moderaient de la beauté naturelle et sobre de ce repaire dont le nom turc signifie : « la grotte du faucon ». Mais l’image de Myriam revient se superposer à leur amour filial mis à l’épreuve. Elle s’impose de nouveau, telle une branche prête à se rompre après vingt-quatre années de vie commune.

Alors, ses interrogations le brûlent avec la brutalité d’un coup de fouet. Se sont-ils vraiment aimés ? Peu de doute pour sa part, mais la réciproque vacille et se perd dans l’incertitude. Tout compte fait, leur mariage a été la rencontre de deux êtres blessés par la vie, chacun cherchant à colmater une fêlure invisible. Ils se sont longtemps soutenus mutuellement comme deux béquilles en quête d’équilibre.

Myriam venait alors de rompre avec sa famille après une dispute de trop. Elle était en état d’errance, un peu perdue, tandis que lui tardait à se remettre d’un grave accident de voiture dont la blessure profonde ne guérissait pas. Avec le recul, leur mariage ressemble à un pansement, une illusion de guérison. Sans doute leurs sentiments avaient-ils suivi, comme l’eau, le chemin de moindre résistance. Ils ont couru en surface sans jamais se mélanger ou se rejoindre. À l’image de la ligne de partage des eaux, ils ont atteint celle de la séparation des voies : chacun bascule de son côté et les volcans n’y peuvent rien. Celui de leur amour s’est éteint naturellement. Au bilan, le miracle est finalement d’avoir navigué ensemble aussi longtemps.

4

Dans l’après-midi, le soleil cligne sur l’horizon comme un appel silencieux. Il est temps de réagir, de s’imprégner davantage de son environnement alors que s’offre un paysage unique, attractif et séducteur, offert aux myriades de touristes dérivant sur les ailes refroidies des volcans.

Sur les conseils d’Adnan, Thibault gagne le village proche de Görémé. Une atmosphère de douceur apaisée baigne les rues. Il flâne entre les marchands ambulants et les boutiques d’artisans d’où débordent broderies et tapis, poteries et babioles comme autant de fruits mûrs à cueillir. L’air semble gorgé de miel. Les promeneurs vont et viennent avec nonchalance, leurs semelles alourdies par cette terre tant de fois millénaire que ses racines se perdent dans les profondeurs du temps. Ses pas mélangés aux autres se hissent vers le musée de plein air qui conserve précieusement ses églises rupestres, des joyaux creusés au cœur de la roche volcanique et leurs étonnants habillages de peintures et de fresques religieuses.

On y débusque « l’église cachée », on admire les motifs colorés de « l’église obscure » où le soleil reste sur le seuil à essuyer ses rayons, et d’autres encore à l’accès malaisé. Étrange traversée de lieux sacrés où l’on se glisse dans l’ombre et la fraîcheur des salles de prière, sur les traces anciennes des anachorètes. Tant de décorations religieuses et d’images saintes de l’époque chrétienne n’ont pas résisté aux élans iconoclastes qui lui ont succédé, défigurées par les termites humains et leur intolérance.

Au plus profond de cette matrice-terre, il lui semble revenir peu à peu aux sources de ses croyances. Respectueux de l’ordre et des biens d’autrui, il se surprend à faire un effort d’imagination pour remettre en place les représentations bibliques effacées.

Une citation lui revient : « Le ciel commence sous la semelle. » Thibault est conscient de marcher sur des siècles d’histoire dont la cendre des volcans a scellé les empreintes, de piétiner la signature indélébile de civilisations perdues. Ses chaussures en soulèvent la fine poussière. Il fend les bordures d’un ciel qui continue de déverser sa lave de lumière depuis le plus grand cratère en activité : le soleil. L’astre tient le monde à sa merci, défiant les dieux. Et lui, humble chrétien, est un modeste atome de météorite tournant autour, un éclat égaré de l’humanité. Et dans son monde réducteur de l’industrie aérospatiale, on lui fait miroiter sa promotion comme une étoile accessible qui clignote par intermittence.

Après avoir erré d’une église à l’autre, soliloqué dans le vide en promenant ses croyances en berne, Thibault s’attarde devant la crucifixion du Christ à l’église Sainte-Marie. Son entrée est si basse que l’on y pénètre courbé et l’on en ressort davantage révérencieux. Il s’en extrait en ployant l’échine, les pensées broyées. Faut-il s’enfoncer ainsi dans les profondeurs obscures de la Terre pour y voir plus clair en soi, pour que les secrets des affaires et ceux du cœur se rejoignent et se confrontent ? se demande Thibault.

En pleine lumière, le souvenir ardent de Myriam revient le frapper à la face comme un bouquet d’échardes, telles une pénitence ou une prière impie surgie des églises troglodytes. Doit-il se repentir d’avoir failli aux promesses du mariage devant l’éternel ?