Le festin des lanternes - Alain Arnaud - E-Book

Le festin des lanternes E-Book

Alain Arnaud

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Beschreibung

Le narrateur, un publiciste de trente-quatre ans, se remémore un événement marquant de son adolescence alors qu'il n'avait que dix-sept ans. Lors d'un déplacement dans le sud de la France, au début des années 1980, il trébuche sur les souvenirs de cette période douloureuse qui l'avait conduit à errer de clinique en hôpital. On découvre alors des personnages singuliers, ainsi que sa rencontre amoureuse avec Marise, aide-soignante. Une plongée inspirée dans le milieu hospitalier de cette époque, évoquée en parallèle avec sa quête des leçons du passé et d'un destin qui ne céderait rien à la fatalité. L'auteur : Alain ARNAUD vit à Hyères-Les-Palmiers, dans le Var. Après une carrière professionnelle diversifiée : ingénieur en aéronautique, pilote d'avion, diplomate en ambassades de France, enseignant puis conseiller en gestion de patrimoine, il revient à la littérature, l'une de ses premières passions.

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Seitenzahl: 255

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Du même auteur, en poésie :

EAUX DE GAMME, Le Temps Parallèle Editions, 1983 (disponible en livre numérique, au format Pdf et e-Book, sur les sites en ligne des librairies : FNAC, DECITRE, CULTURA en France et RENAUD-BRAY au Canada)

EN PIERRE D’ACHEVEMENT, Collection Polder de la revue « Décharge », 1982 (épuisé ; recueil remarqué par le jury du prix Charles VILDRAC de la Société des Gens de Lettres - SGDL)

CHEMINS SANS RIDELLES, Editions L’Espavan-tau, 1979 (épuisé)

FLAQUES DECHIREES, Editions Les Paragraphes Littéraires de Paris, 1978 (épuisé)

Si tu veux connaître ta vie passée regarde ta situation présente. Si tu veux connaître ta vie future regarde tes actions présentes.

Proverbe bouddhiste

Sommaire

L’éveil de la mémoire

La veille en ville

La traversée du lendemain

Sur la route

Une épreuve d’adolescent

Un livre comme passager

A la page tourmentée de mes dix-sept ans

Marseille, ville des souvenirs

Au seuil d’une nuit d’hôtel

Veillée studieuse

La rentrée manquée au lycée

Premiers pas en clinique

Compagnon de chambre

Une vie de patient

Au refuge de l’hôtel Ibis

L’incident de pêche à l’adolescence

L’attente en clinique

La goutte qui fait déborder l’émotion

Le geôlier de la Palmeraie

L’horizon lointain de la guérison

Chute à la Palmeraie

De passage au lycée

Dans les profondeurs de l’hôtel Ibis

Depuis les hauteurs de la Palmeraie

Le salut succède à un moment de douceur

La ville où le sommeil résiste

A la clinique succède l’hôpital de la Conception

Les débuts à l’hôpital

La couture du doigt

Au petit matin à l’hôtel Ibis

Une journée improvisée

Lendemain d’opération

La vie à l’hôpital

L’errance du publiciste dans la ville

Moments d’errance à l’hôpital

A la rencontre des autres patients

Les histoires du clan

Ma rencontre avec Marise

La libération de l’index

Le franchissement des murs de garde

A la recherche du passé sur la Place Castellane

Une piste à Marseille

Mon départ de la cour des Miracles

La visite de contrôle et les réalités de la ville

La mutation de l’hôpital

Promenade en ville

Une bonne piste

En route vers Paris

Des nouvelles de Lucien Allar

La quête continue

La traversée de Paris et d’une vie

L’appel au secours

Une impression de renaissance

Des perspectives

L’éveil de la mémoire

Il arrive que j’y repense. Je n’étais pas sûr d’avoir fait le bon choix ce jour-là, lorsque je me suis arrêté au bord de la route pour me soulager contre un chêne, et ceci malgré un jet spontané et dru. Malgré les apparences…

Il est des moments rares de la vie où plusieurs directions s’offrent à vous, où le présent percute de plein fouet le passé et vous laisse groggy au bord d’une route, incapable de réagir. Et l’impression absurde que l’avenir pouvait dépendre du jet d’urine qui fait un affront au chêne. On a beau avoir la certitude de tenir fermement le manche, de maîtriser ses actes et de choisir les jours qui restent à perdre ou à gagner, il arrive encore que l’on hésite, que l’on doute, que l’on s’égare un peu.

Ce jour-là, le pied du chêne était déjà bien humide. J’aurais pu m’éloigner de l’arbre, le contourner ou l’ignorer. Non, j’ai continué de le souiller. Ensuite, c’est comme si la foudre m’avait tout à coup traversé, sans aucun signe annonciateur d’orage. Et j’ai eu le choix entre plusieurs issues. Oh ! Seulement trois, en réalité : La tentation de rejoindre un amour tenace mais figé dans le lointain de ma jeunesse, ou celle d’embrasser de nouveau la carrière de journaliste que j’avais lâchement délaissée. Ou encore, emporté par la force naïve de mon jet ammoniaqué : persister dans la voie médiane, rester moi-même avec mes hésitations et mes regrets, obstiné comme le chêne qui me tenait front. Et continuer ma route dans mon habit rassurant de professionnel, expert dans la publicité.

Peut-être aurais-je mieux fait de retenir mon envie d’uriner ce jour-là. Ou de presser la bête dans l’urgence et fuir avec mon envie à peine entamée. Toujours est-il que je n’ai pas su tourner le dos à temps, et j’ai refait le chemin tortueux de la mémoire ponctué de traumatismes. Oui, je me serais au moins épargné ces moments où l’ardeur faillit et laisse place à l’interrogation, à la perplexité. Ce passage étriqué où l’on s’écorche au doute et au passé, où l’on dérive malgré soi cependant que la confiance vacille. Mais peut-être était-ce ma destinée, un moment révélateur d’avenir.

J’avais besoin d’y réfléchir encore - les caprices de la vessie ne suffisent pas pour éclairer ma lanterne -, et de m’en expliquer. Il me faut, pour cela, revenir sur mes pas et reprendre l’histoire à son début…

La veille en ville

Paris, la veille. Les lumières font un grand feu sur la ville. Rue Santos-Dumont, quelques fenêtres sont encore éclairées. À peine rentré d’un voyage, je prépare mes affaires pour un nouveau départ. L’enthousiasme n’y est pas.

Je songe à ma dernière compagne. Voilà six mois qu’elle est partie. Et chaque fois que je reviens, même après un bref voyage, je ressens une impression d’absence et de léger désordre dans l’appartement. Les journaux empilés sur la table. Le linge sale. La poussière et l’odeur de renfermé. Le vase en cristal près de l’entrée, désespérément vide. J’avais l’habitude d’y déposer les fleurs en rentrant, jusqu’à ce qu’elle parte. Ses empreintes de femme recouvertes par le temps. Même son fantôme a disparu, et je me sens seul. Peut-être que je ne sais pas garder une femme !

À trente-quatre ans, je gagne ma vie dans la publicité après avoir débuté dans le journalisme. Des débuts modestes au ras du sable, à cause des plages initiatiques dont je reparlerai, et six années sans relief dans la presse écrite qui vont influencer mon comportement dans l’histoire. Aujourd’hui, je n’ai plus à vrai dire de soucis matériels. J’occupe un confortable appartement dans le quinzième arrondissement.

Dès ma descente d’avion au retour de Munich, j’ai appelé Pascal. Depuis le temps que l’on travaille ensemble, on est devenus amis et complices. On se comprend à demi-mot. Il est brillant, du genre fonceur. Aussitôt il a senti que le moral n’allait pas fort. La fatigue, un peu de surmenage, ai-je dit.

Pascal m’a confirmé que tout était en ordre pour mon voyage du lendemain, à Cannes. Les rendez-vous et les billets d’avion, la voiture de location et l’hôtel, tous ces détails qui comptent. Si tu n’es pas en forme, dit-il, j’y vais à ta place. Je suis vexé. Je lui mettrais bien une baffe.

Il est tard. Je n’ai pas sommeil. Après une douche, le peignoir sur le dos, j’erre d’une pièce à l’autre pendant que l’orchestre joue du Beethoven pour moi seul. Je baisse le son de ma chaîne Hi-fi. Par la fenêtre entrouverte me parviennent des voix ; rires et claquements de portières. Je me penche. Les lumières tournoient sur la ville comme un vol d’insectes. Le voile gris du ciel se relève lentement. Une voiture démarre. J’imagine la joie à bord. Et les feux rouges du véhicule disparaissent brusquement à l’angle de la rue.

Plus que d’habitude, en ouvrant mon grand placard, le passé me revient comme un haut-le-cœur. Mes archives en désordre gagnent du terrain au fil des ans. Une odeur étrange s’en dégage. C’est peut-être de là que vient cette nuance de renfermé qui envahit l’appartement en mon absence.

J’empile lettres et cahiers, articles de presse, ordonnances, photos, bulletins de salaires et factures, le tout sans chronologie ni intention précise. Le prix de ma sueur, simple témoignage de mon vécu, de mes actes. Et un peu pour me rassurer, garder des traces et rassembler des pièces, sans conviction définitive. Non, je ne saurais dire si de bonnes raisons justifient mon comportement. C’est un peu mon casier judiciaire privé.

Une grande enveloppe brune dépasse de la pile. Je la retire de l’étagère, à la recherche d’une meilleure place. À l’intérieur, la feuille épaisse et flexible d’un cliché de radiographie. Je la sors entièrement. Une longue forme blanche paraît en transparence sous la lampe. Une sorte d’anguille et son arête centrale. C’est mon index droit sur la radio, à l’aube maladive de mes dix-sept ans. Mon doigt souffre-douleur ! Celui du pus invisible et des sondes africaines, de la barbarie du chirurgien, chef de clinique ventripotent.

Ce doigt épinglé par la mer et ses morsures, un vrai joyau de la médecine ! L’index que sœur Anaïs ranimait sous l’éventail de ses mains délicates, qu’elle enveloppait dans les algues vertes de son regard. Il lui appartenait comme on donne sa main à celle que l’on aime.

C’est étrange, ce portrait fidèle de l’index qui me revient dix-sept ans plus tard, avec le mal encore à l’intérieur. Le renflement à la jonction des phalanges, la ligne brisée des os qui commencent à se dissoudre. L’enveloppe dilatée du doigt comme du verre soufflé. Une image cassante toujours aussi nette, terriblement attristante.

Je poursuis au hasard ma fouille des archives. Des lettres un peu ternies, poussiéreuses. J’avais oublié les témoignages d’amour, des élans passionnés que je ne méritais pas toujours. Et d’autres échanges épistolaires avec poètes et écrivains, lorsque j’avais cru un temps faire partie de leur monde. Et aussi un coffret rempli de vieilles photos. Des copains du lycée. Les filles d’un été. La mode ridicule d’alors ! La nostalgie des rencontres d’antan. Que sont-ils devenus ? Et, sur une petite photo en noir et blanc, deux visages soudés dans le bonheur.

Je me souviens de la prise de vue, à Marseille. On avait réglé la hauteur du siège et tiré le rideau. Puis on a regardé le miroir, Marise et moi, joue contre joue. L’éclair du photomaton nous a mariés plusieurs fois de suite pendant que sur la place Castellane proche, la fontaine Cantini déversait au soleil des gerbes de riz évanescentes.

Le sourire encore intact de Marise sur la photo. Les étincelles humides dans ses yeux, une légère fossette au milieu des joues. Et sa manière d’ouvrir la bouche, de happer la vie à vingt et un ans. Non, son amour dévorant de la vie n’avait pas pris une ride.

Au téléphone, Pascal m’a recommandé le trajet direct de Cannes à Marseille demain, d’un rendez-vous à l’autre par l’autoroute. Je crois que je ne suivrai pas son conseil. Je prendrai la route buissonnière.

La traversée du lendemain

C’est là que la mer bat, dans les calanques. Et là aussi, tout près, derrière les tamaris et les lauriers roses, la Méditerranée ! C’est là qu’elle chahute, la garce, qu’elle provoque. Qu’elle se frotte au massif des Maures, ces montagnes nonchalantes, apaisées.

Les Maures, c’est la montagne sans sa prétention. La chaleur du silence et la peau qui craque en été. Le vert magique et fuyant sur ses flancs, un heureux mélange du pin, du chêne et du châtaignier. Des collines douces et paresseuses qui s’épaulent entre elles. Elles ronronnent doucement au coucher du soleil. Elles font le dos rond quand le mistral rugit. Sans en avoir l’air, elles esquivent et tiennent bon.

Ces collines qui résistent, je les connais bien. Autrefois je les ai fréquentées. Certes, il y a longtemps, mais il me semble encore que c’est aujourd’hui.

La mer change avec sa bougeotte, mais pas les Maures. Des collines raisonnables, sereines. Le front penché sur le grand bassin bleu, elles regardent passer les saisons, et la permanence de leur reflet s’inscrit sur les vagues, avenant comme un sourire.

Les Maures donc, et l’ombre du soir jetée sur la vallée. Déjà, elle mouille la route devant moi. J’avance vers la rougeur posée sur les sommets, vers cette odeur de miel qui dégouline si fort le long des crêtes au moment de l’automne. Une odeur qui jaillit dans le bâillement flamboyant des collines. La lumière et ses nuances se réduisent avec le soir, mais pas les odeurs.

La route est droite et longue. Pourtant je ralentis. Peut-être le refus d’une course insensée contre le temps, des heures tirées au cordeau, des rendez-vous minutés. Je ressens le relâchement des collines alentour, leur appel au calme.

L’obsession de la montre, c’est un mal de la ville. Pris en orbite autour du poignet, on ne fait plus qu’effleurer le monde. C’est à peine si l’on remarque ceux qui nous entourent. Alors, la constellation des secondes qui éclate ce soir dans le ciel rougeoyant, c’est un peu de ma vie qui se disperse. Et je résiste volontiers à l’urgence qui porte en elle sa propre destruction.

Au reflet de mes phares dans la véranda de l’auberge, je sais qu’on est à La Môle. À peine quelques maisons en bordure de route, l’église, un pont sur la rivière. Un village que j’ai toujours traversé au même endroit sans m’attarder. Malgré ma retenue, les maisons se resserrent déjà dans le rétroviseur. Le mirage reste à demeure ; j’ai perdu la lueur de ma fuite dans la véranda, tandis que ma voiture s’enfonce dans la nuit accueillante de la forêt du Dom.

Sur la route

La réunion de travail à peine terminée en fin d’après-midi, j’avais quitté Cannes avec un sentiment mitigé. Derrière moi, l’accord passé avec une agence locale de publicité. Et devant, la perspective de traverser le massif des Maures où nichent encore tant de souvenirs. Entre les deux, un vide où surgissent par moments, comme des écueils indésirables, un peu de lassitude et de mélancolie.

La nuit relie maintenant les ombres entre elles, et le bitume se resserre entre les arbres de la forêt. J’ai l’impression d’avoir perdu la confiance des collines où je faisais autrefois des cabanes dans les chênes, des postes de guet sur les branches des grands pins parasols. Brusquement, je traverse la route vers un terre-plein, influencé par un picotement à la vessie.

Pendant que je palpe l’écorce du gros chêne qui me sert d’appui, la flaque grandit à mes pieds. Au sommet du tronc, un paquet de nerfs se relâche et rejoint la nuit unique des Maures, une nuit embaumée d’oiseaux blottis dans les feuillages et d’étoiles qui s’ouvrent comme des fleurs nouvelles. Les odeurs familières me reviennent lentement du lointain de mon enfance. Le souffle inimitable de la forêt. On entend aussi le glissement de couleuvre de la rivière en contrebas, derrière l’écran des fougères.

La paix des collines commence ici, au pied du vieux chêne.

Un chemin creux contourne le terre-plein et s’enfonce vers la rivière. Je remarque une masse étrange dans la pente. Des touffes d’herbe arrachées, des traces de pneus. C’est là que la voiture a basculé avant de s’écraser sur le toit. Sous le choc, la tôle plie. Les vitres explosent. J’imagine facilement l’accident, mais c’est le silence autour qui me trouble le plus. Un silence fermé, angoissant. Et ce fardeau qui dérange, les roues enlisées dans les fumerolles de brume qui montent entre les plis de la vallée.

Sur l’autre versant du cours d’eau, il y a des maisons habitées. Je pourrais crier, appeler à l’aide. Je me retiens. Je regarde mon véhicule derrière moi. La clé de contact est sur le tableau de bord. Il suffirait d’un quart de tour, de s’assurer un instant du grondement régulier du moteur, de pousser un levier et sentir le sifflement de l’air sur la carrosserie. La forêt du Dom, l’enchaînement des virages, la route libre comme avant, en direction de Toulon puis de Marseille.

J’ouvre la portière de ma voiture. Je m’installe sur le siège. Le pare-brise est déjà recouvert de buée. Dans la boîte à gants, il y a des ampoules de rechange, le contrat de location mais pas de lampe de poche. Je ressors, mon briquet à la main. À l’extrémité du terreplein, je pousse du pied quelques cailloux. Ils dévalent la pente, frappent contre l’épave renversée sur le chemin. Rien ne bouge. La voiture existe bien, dans cette position anormale qui fait naître la frayeur et imaginer le pire. Je tends l’oreille vers la route, à l’affût d’un renfort de passage. Rien.

Gamin, j’étais à l’aise dans les bois. Avec mes camarades, on écumait les collines, et la nuit nous surprenait souvent. On revenait fourbus et sales, bras et genoux écorchés, mais fiers de nos exploits qui n’étaient que des jeux d’enfants. C’est en pensant au courage inconscient de cet âge que je me suis approché de la voiture accidentée.

La flamme courte du briquet tremble contre la vitre. Elle vacille, se déplace très vite et creuse à peine l’obscurité derrière les portières closes. Pourtant, je relève la tête avec un immense soulagement. Personne à l’intérieur. Le silence peut revenir ronger la carcasse abandonnée. J’ai envie de me moquer de ma peur. J’ai envie d’appeler les gens de l’autre côté de la rivière, de rire aux éclats, d’aller à leur rencontre.

Plus bas, dans le chemin, mon briquet s’éteint. Et la nuit se serre contre moi. La fraîcheur du sous-bois, le clapotis de l’eau, l’obscurité qui me freine. Je refais la flamme et n’ose faire un pas de plus, comme si la rivière me traçait une frontière. Quelqu’un a pu s’extraire de la voiture et ramper jusqu’à ce bruit d’eau. Que faire ?

Je reviens vers l’épave. Ses contours m’apparaissent désormais avec netteté, moins impressionnants. Le toit embouti, le pare-brise éclaté. Le silence tragique de la forêt s’est glissé sous le châssis comme sous une jupe. Une voiture de la même société de location que la mienne, prisonnière d’une toile qui ne la relâchera qu’à l’aube et personne ne peut rien y changer. Une prise insolite !

Sous la lueur du briquet tendu à travers le pare-brise, les sièges renversés ressemblent à des chauves-souris géantes. Des objets sont tombés pêle-mêle. Un paquet de Kleenex. Un livre épais posé sur la tranche, un gant de cuir noir coincé entre les pages. Je sors l’ouvrage, par curiosité.

Malgré la flamme courte, je peux lire sur la couverture blanche: « Le testament amoureux » de l’écrivain R. Le texte au verso finit ainsi : « R., 52 ans. D’origine russo-persane. Il vit avec sa femme dans le sud de la France depuis une vingtaine d’années. » Et l’inscription au bas : « 81-IX », une date récente.

Est-ce pour oublier le livre que j’enfile le gant à la main droite ? L’intérieur est humide. Peut-être l’humidité du soir, à moins que ce ne soit du sang ! Il épouse si bien la forme de mes doigts que même l’index mutilé y a trouvé sa place. Et il se produit alors une étrange confusion dans ma tête, une sorte de tourbillon qui mélange présent et passé, réalité et souvenirs.

Muni de ce gant qui ressemble au mien, je continue néanmoins de fouiller l’épave de la nuit sans laisser de traces.

Une épreuve d’adolescent

C’était il y a longtemps ! Un grillage très haut devant la mer. Et moi, appuyé au grillage. A travers les mailles, je regarde les vagues battre les rochers, et les plus faibles se dissoudre bien avant. La réverbération du soleil me fait cligner des yeux.

Derrière moi, il y a la cour du lycée technique, les rires et les cris des élèves. Par moments, une voix s’élève au-dessus des autres. Je la reconnais. Je connais toutes les voix, mais je ne les écoute pas. J’ai perdu l’envie de les écouter.

Appuyé au grillage, je n’entends que la mer. Je glisse sur les vagues qui me ramènent sans cesse sur le rivage, à la réalité. Et si je lève parfois les yeux vers ma main droite prise dans les mailles, je ne vois que le pansement parasite sur l’index meurtri. Un bâillon insupportable à cet âge ! Et la tristesse renaît aussitôt.

Appuyé ainsi au grillage, je n’ai que dix-sept ans. Depuis, j’ai doublé la mise.

Un livre comme passager

La route monte encore, vers une sorte d’océan noyé dans le ciel. Et cet océan vient border le massif des Maures, île indolente qui fond lentement dans la brume.

Dans le chaos silencieux de la nuit, quelque chose remue en moi, cherche à percer. Les odeurs du dehors, la fraîcheur du soir, l’incertitude et le doute, tout me contrarie. Je relève la vitre d’un geste nerveux comme pour trancher des racines qui tenteraient de me retenir.

Je l’avais pourtant choisie cette traversée des Maures, contre l’avis de Pascal. J’ai voulu refaire d’un trait de voiture l’étendue mouvementée des lieux de ma jeunesse, l’effleurer à peine comme on caresse la nuque d’un enfant. Et voilà que j’en sors tout remué.

Il est là, en place droite, le gros livre blanc, passager atone recueilli en chemin. Victime oubliée d’un accident et du silence ; en même temps un témoignage accablant. Un testament à retardement, un peu souillé de graisse. Il ne bouge pas, ne se plaint pas ; paisible malgré le discours de 548 pages qu’il tient en réserve. Il est là comme un troubadour qui va conter son histoire par-delà les collines et les frontières, porter la bonne parole. Toujours la même histoire, mais jamais semblable, une histoire susurrée en tête-à-tête. Une longue confidence que chacun accueillera à sa manière.

Avant de le prendre à bord, j’ai contrôlé ses papiers. Naissance le 21 septembre 1981 sur presse Cameron à Saint-Amand-Montrond dans le Cher... Je ne sais pas s’il est hors d’état de nuire, ni s’il est recherché. Encore moins à qui il appartient !

Ce livre, je ne l’ai pas lu et j’ai déjà l’impression de le connaître un peu. Sans doute à cause de son auteur. Un écrivain que j’avais tenté de rencontrer autrefois, alors que j’avais encore des velléités littéraires. J’étais jeune journaliste de province, un peu inconscient et aventureux sans doute.

Etait-ce un avertissement du destin ? En fouillant mon placard aux archives, la veille, j’avais parcouru une missive oubliée, rédigée de la main de l’écrivain R. Sa réponse à ma demande écrite tenait en quelques phrases expéditives qui sont pourtant restées dans ma mémoire, depuis lors, comme une vague déception :

« Monsieur,

Je pars pour quelques mois écrire en Italie. À mon retour je vous ferai signe. Mais de toute façon je ne tiens pas à donner d’entretien. Vous savez ma vie… Je tiens à rester à l’écart et à ne pas m’en expliquer…

Merci d’avoir pensé à moi.

Bien cordialement à vous.

R. »

Il n’y eut pas d’autre signe par la suite, aucune réponse tangible à ma demande d’entretien. Et comment ne pas sourire alors que sa vie est empilée là, page après page, sur le siège passager, si j’en crois la dernière de couverture : « Voilà l’histoire de ma vie, elle recouvre un demi-siècle… »

Est-ce une réponse tardive à ma lettre ? Un demi-siècle de réponse ! Plus que n’en contient ma propre vie. Je n’en demandais pas autant.

A la page tourmentée de mes dix-sept ans

Que l’on ait lu ou pas un livre, même lorsqu’il se tait, il lui reste des paroles au bord des lèvres. Une sorte de chuchotement continu, l’écho persistant d’une plainte au fond d’une malle. Et sur la couverture, des mots en éclaireurs qui drainent l’attention avec leurs clins d’œil fugaces.

Sur le dos cartonné de mon passager, je lis que « les images de notre mémoire ont besoin de soin et d’entretien… ». Et j’éprouve aussitôt un sentiment de culpabilité.

Qu’ai-je fait pour entretenir le contenu de ma mémoire ? Je vais toujours de l’avant sans but précis, croyant bien agir. Est-ce pour fuir le présent, pour échapper au cachot des souvenirs, à ma jeunesse vagabonde, à mon passé butineur ? Certes, je n’ai guère de temps pour une fuite en arrière. Mais ce soir, ma mémoire s’emballe pour se bloquer chaque fois sur le compteur de mes dix-sept ans.

On ne joue pas ses souvenirs à la roulette !

Et voilà les images de mes dix-sept ans soumises malgré moi à des soins intensifs ! La page s’ouvre sur l’été, parmi l’éclat des jours et les senteurs féminines. Les battements plus forts du sang, le besoin instinctif de fête. Et une irrésistible poussée de sève lorsque surgissent de toutes parts des filles légèrement vêtues, au bronzage doré. Un été d’insouciance et de plaisir comme le sont les étés d’un adolescent sur la Côte d’Azur.

Soyons clairs, ces rencontres ne doivent rien à la débauche ni au vice. Non, chacune a la sincérité brève des amours de vacances. Il en restera des sensations, des anecdotes. Parfois l’ébauche d’un conte de fées qui se consumera dès la saison suivante.

De rares fois, l’illusion s’entretient dans un échange de courrier, et l’envoi de photos qui effacent un peu la buée. Tu te souviens, c’était le bonheur ! Puis plus rien. Encore un amour perdu. Ou légèrement embelli par la mémoire.

Ah ! La quête d’un amour perdu, c’est un peu comme un fantasme : on ne le réalise jamais, ou alors il se brise comme du verre dès qu’on le touche. Il déçoit nos espérances car il avait déjà atteint dans le rêve la dimension de la perfection, de l’inaccessible. Lorsqu’on l’approche, il n’existe déjà plus, et j’aurais dû m’en douter.

C’est après un été de la sorte que l’hiver avait dégringolé comme une tuile sur mes dix-sept ans. Un hiver mauvais, pas à cause du temps mais des événements. Et les belles images de cette époque se prennent à mon doigt infirme comme à un rouleau tue-mouches ; elles s’y agglutinent et se déforment, elles provoquent des picotements désagréables.

À dix-sept ans, c’est normal, j’ai besoin de tous mes doigts pour écrire. Ils s’expriment mieux que ma bouche. J’ai aussi besoin de sauver les apparences physiques, car c’est dans le corps des garçons que les filles se mirent à cet âge, qu’elles font jouer leurs désirs.

Alors, je refuse de toutes mes forces les assauts contre mon index, je refuse sa mutilation. C’est sans doute là ma première révolte et mes balbutiements d’adulte.

Un jour pourtant, on a mis sur ma carte d’identité, aux signes particuliers : « cicatrice index droit. » C’était encore au-dessous de la vérité. Mais ces mots terribles s’inscrivaient au fronton de ma vie. Une infirmité définitive, à la vue de tous ! Et les cicatrices couraient partout en moi, comme une vitrine qui se fissure de l’intérieur.

Plus tard, j’ai compris que la vie ne tient pas qu’à un doigt.

Marseille, ville des souvenirs

L’autoroute de Toulon à Marseille. Je pense déjà au rendez-vous avec monsieur Simonpiéri, demain. Et les paroles du patron me reviennent. Soyez prudent, je crains que nous n’ayons affaire à un charlatan. Il en va de notre réputation, songez-y ! Je souris. Toujours la prudence, la crainte de l’inconnu…

Neuf heures du soir. J’aperçois le bonnet de lumière sur Notre-Dame de la Garde, tandis que se dessine peu à peu l’arène immense de la ville sous les néons. Marseille, une ville embrouillée où je ne me suis jamais senti à l’aise. Une ville qui fascine et déroute à la fois.

À mi-chemin de ma vie, j’avais déjà fait le parcours depuis mon village des Maures, l’angoisse au ventre. Préoccupé par mon doigt blessé, j’entrais dans l’univers de l’hôpital et je ne savais pas de quoi serait fait le lendemain. Peut-être vais-je de nouveau croiser Marise dans la ville, comme autrefois. Son regard espiègle, son allure d’entraîneuse sans doute assagie. Est-ce que je la reconnaîtrais ?

Dans le rétroviseur désormais, il n’y a plus de collines ni de voiture renversée. Seulement mon image fatiguée mais sereine. Les yeux cernés, l’ébauche d’un sourire. Je fais un rapide calcul : neuf ans déjà dans la publicité, et des résultats dont je suis fier. Quelques slogans qui se perpétuent dans la bouche des enfants, dans la mémoire collective. Et - qui sait ? - un jour peut-être dans les annales d’un musée !

Ce ne sont pas les sermons du patron et sa prudence maladive qui m’arrêteront. La publicité est une quatrième dimension ! Ne suis-je pas avant tout un marchand de rêves ? Nous vivons dans un monde voué à la séduction, et j’allume volontiers ces étincelles qui mettent le feu au désir.

Mon vrai métier ? Peut-être pyromane des sens. Et si c’était là ma façon d’aimer !

Au seuil d’une nuit d’hôtel

J’ai repéré la croix sur la carte préparée par la secrétaire : Hôtel Ibis, rue de Cassis, dans le quartier du Prado. À peine arrivé, je vais à ma chambre sans manger. C’est tout juste si j’ai aperçu la silhouette maigre du veilleur de nuit. Il m’a tendu la clé sans méfiance, comme si c’était convenu depuis longtemps entre nous. Et sa voix est venue mourir comme une vague : chambre 17. Bonne nuit, monsieur.

Sur le lit à deux places, j’ai posé mes lectures en attente : Affaire Simonpiéri - rendez-vous demain, jeudi 4 octobre à 10 heures, et le livre blanc de l’écrivain R. Je réserve encore mon choix et file sous la douche. Le calme de la chambre ne rappelle en rien la ville, les ombres qui paradent sur les trottoirs, les regards en biais et la musique sur le seuil des bars de nuit, les quartiers animés de la gare Saint-Charles et de l’Opéra, la ronde des prostituées. Et encore moins les traces anciennes de Marise. Il faudrait renverser la ville et filtrer son histoire pour retrouver la belle égarée. Une tâche de titan ! Non, la ville endormie ne parlera pas. La chambre s’est déjà refermée comme un poing.

Il me vient à l’esprit un numéro de téléphone. Je le connais par cœur. Pourtant, je compose lentement chaque chiffre. J’aime ralentir ce minuscule signal qui file comme la foudre et frappe juste, toujours au creux d’une oreille. En quelques instants, il franchit montagnes et océans, jour et nuit inlassablement, et rarement il s’égare. Une magie à laquelle on s’habitue.

Cette fois encore le miracle s’accomplit. Une voix de femme. Allô ! Allô ! Une voix chantante que je connais bien. Allô ! Qui est à l’appareil ? Mon cœur bat un peu plus vite. Je ne réponds pas. J’entends aussi le bruit de la télévision. J’étais certain de l’entendre. Il fait partie des voix de la maison. Une voix impolie, dominatrice.

Furieuse, ma mère raccroche brusquement. Ah ! Elle ne changera pas. Je pose le combiné, heureux d’avoir entendu sa voix dans ma cellule d’isolement, dans une ville trop grande, indifférente. J’ai réalisé un peu tard que je n’avais rien à lui dire, mais sa voix m’a fait du bien. Ou plutôt, je ne voulais pas lui mentir. Alors je l’ai laissée s’énerver toute seule, et elle m’a insulté sans savoir à qui elle avait affaire.