Le vieux pressoir - Alain Arnaud - E-Book

Le vieux pressoir E-Book

Alain Arnaud

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Beschreibung

Mylène, enseignante, vit dans les souvenirs de son époque heureuse en tant qu'épouse et mère. Alors que sa fille Océane gagne en indépendance, elle est en quête de la vérité sur les événements qui ont brisé leur foyer familial. Elle s'emploie à démêler le passé de son mari Julien, cadre dans une entreprise de décoration. Elle s'interroge sur les liens étranges qu'il établit avec un client particulier, Charles, un marchand de biens sans scrupules. Pour cela, Mylène doit reconstituer et comprendre des faits qui se sont déroulés à Paris, en Provence et en Turquie, le plus souvent en son absence. Au-delà de la passion des protagonistes pour la vigne et des motivations secrètes de leurs actes, parviendra-t-elle à retrouver sérénité et soif de vivre ? L'auteur : Alain ARNAUD vit à Hyères, dans le Var. Son premier roman : "Le festin des lanternes", publié en 2018, a reçu un très bon accueil.

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Seitenzahl: 240

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Du même auteur :

LE FESTIN DES LANTERNES, roman BoD Publications, novembre 2018

en poésie :

EAUX DE GAMME, Le Temps Parallèle Editions, 1983 (disponible en livre numérique, aux formats pdf et e-book)

EN PIERRE D’ACHEVEMENT, Collection Polder de la revue « Décharge », 1982 (épuisé ; recueil remarqué par le jury du prix Charles VILDRAC de la Société des Gens de Lettres - SGDL)

CHEMINS SANS RIDELLES, Editions L’Espavantau, 1979 (épuisé)

FLAQUES DECHIREES, Editions Les Paragraphes Littéraires de Paris, 1978 (épuisé)

« On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux. » Pierre Reverdy, poète - écrivain « La lucarne ovale », 1916

« Tu tourneras désormais inlassablement dans le cloître de ta mémoire, novice parmi les novices, et ne connaissant d’autre prière que le nom de celui auquel tu demeures attachée. » Jean-Max Tixier, poète - écrivain « Le Capitaine d’armada », Roman posthume, 2019

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

1

La révolution de la terre est bien la plus douce des révolutions, songe Mylène. Elle vous emporte chaque nuit dans ses bras : un recours bienvenu en l’absence d’un homme. Elle pense à cela en voiture, plus ou moins concentrée sur sa conduite. Sa fille Océane est sur le siège passager. Elle sait qu’un enfant n’est que provisoirement à ses côtés. Malgré la ceinture de sécurité qui la retient, l’adolescente avance vers sa liberté d’adulte.

Ce matin d’avril 2002, la mère et la fille viennent de quitter La Rochelle. La circulation est clairsemée, les paysages apaisants. La journée de printemps s’annonce ronde et veloutée comme un fruit.

À première vue, rien ne distingue Mylène d’une autre femme à l’approche de la quarantaine, sinon sa grande taille et sa blondeur, ses courbes avantageuses qui flattent l’œil. Souvent, elle ne remarque pas les regards qui glissent sur elle, tout occupée qu’elle est à jouer sa partition solitaire sur le clavier de la mémoire. Elle fait et refait ses gammes sans se soucier des badauds ni de l’orchestration des jours. La plupart du temps, Mylène échappe à la réalité comme un enfant à la surveillance des parents. Elle s’évade dans ses souvenirs.

Après les événements de l’année passée, 2002 est une année-miroir avec son chiffrage symétrique, une année coupée en deux comme sa vie sur laquelle une guillotine serait tombée brutalement. Une année tranchante, avec un avant et un après : elle regarde souvent l’avenir dans le reflet intense de ses souvenirs. Rien à voir avec un début de folie ou un délire. Mais une situation fâcheuse ! On dirait qu’elle se dédouble parfois, et qu’une sorte de copie d’elle-même se détache et s’empare de ses actes, simplement pour montrer qu’elle existe encore et qu’elle participe.

Il arrive ainsi qu’elle perde prise, et des périodes de son vécu reviennent par vagues envahir son quotidien avec leur chapelet de joies et de souffrances mêlées. Des événements d’un passé avec l’être choisi et aimé, des jours qu’elle pensait inépuisables. Un versant de sa vie encore vivant et frémissant, imprégné de bonheur. Une époque de jouissance indicible dont elle n’avait pas mesuré alors la fragilité, le fil ténu qui la retenait.

Puis il y a le passé plus obscur, celui d’un homme avec ses plages d’ombre vécues hors de sa présence, et qu’il convient d’éclairer. Alors que le présent acerbe s’agrippe à elle et la submerge, un présent à charge qu’elle traîne, comme au-jourd’hui, dans le champ contrarié de son existence !

À La Rochelle, elles ont rendu visite à la grand-mère maternelle de Mylène. Elle ne l’avait pas revue depuis plusieurs années. Une femme dure au mal qui a gardé son regard autoritaire, retranché dans un corps amaigri en passe d’accepter la défaite. A quatre-vingt-douze ans, elle a rejoint son dernier port d’attache. Une maison de retraite où la mort a déjà posé ses scellés sur les visages et les corps affaiblis des résidents. Au diable les rêves de grand large désormais ! La prochaine tempête intérieure risque d’être fatale.

Ainsi s’effondre lentement la falaise des générations, presque dans l’indifférence. Et Mylène ne veut garder de l’aïeule que son sourire éclatant et son ardeur d’autrefois.

Elle aussi est devenue mère, selon l’ordre des choses. Femme et mère, avec tout ce que cela suppose d’a priori. La tanière confortable de la maternité, entend-on murmurer sous cape. Ce qui la distingue de celles qui ont pris prétexte de leur vocation maternelle pour sombrer corps et âme dans la facilité d’un refuge douillet, c’est qu’elle est restée femme jusqu’au bout des ongles, active et désirable. Est-ce dû à la blondeur charmeuse qui enrobe son visage lisse de mannequin, à son anatomie préservée de tout écart ou à ses formes si harmonieuses ?

Il n’empêche qu’elle ressent un manque cruel de ce passé proche, tel un long regret plaintif. Elle n’avait jamais appris à devenir épouse. Comme les autres, sans doute. Elle a cru que c’était naturel, comme manger et respirer. Oui, elle aurait voulu être une meilleure épouse et peut-être que rien de tout cela ne serait arrivé.

Si personne n’échappe à son destin, dans son cas, il s’agit plutôt du dénouement injuste d’une histoire individuelle et singulière, ce qui le rend moins acceptable encore. Elle en a perdu l’étincelle qui, du briquet tout comme du couple, faisait jaillir la flamme.

Dans la réalité du moment s’affiche le panneau de Rochefort, une halte importante pour Mylène. La visite de la maison d’un écrivain admiré par son mari.

Prise dans la boucle du fleuve La Charente, la ville de Rochefort a grandi sur un damier géant, depuis l’époque ancienne où Colbert lui avait épinglé sur le flanc un arsenal de la Marine royale. Une ville aux rues tirées au cordeau et flanquée de maisons aux façades identiques, où vivaient marins et ouvriers. C’est pourtant derrière l’une d’elles que Julien Viaud, officier de marine, et l’écrivain Pierre Loti pour la postérité, a logé sa vision de l’Orient et son humanité baroque. Une bâtisse familiale, peu à peu transformée en musée à sa gloire. Comme si rien n’avait changé depuis des siècles, le fleuve s’étire docilement jusqu’à l’Atlantique. Il se frotte contre les maisons en ronronnant, se gonfle d’eau salée et revient chaque jour, avec la marée, se lover autour de la ville.

Océane, le fruit de ses entrailles, s’élance la première, d’un pas innocent et la démarche légère. Elles se joignent à une visite commentée. À son allure décontractée, on comprend qu’Océane n’est pas encombrée du passé de sa mère. L’adolescente se faufile entre les écueils décoratifs de la maison - musée. Avec sa fille en point de mire, Mylène se laisse guider.

Dans les couloirs de l’étrange musée aux allures de labyrinthe, le guide parle haut et finit par la distraire. L’écrivain a rassemblé là, dit l’homme rondelet, les pans les plus précieux de son existence voyageuse. Vous noterez, dit-il, qu’il a remodelé les volumes et l’espace intérieur de sa maison pour reconstituer ses voyages insolites dans le temps. Il a bâti un mémorial qui exalte sa mémoire, qui préserve l’âme de sa personnalité complexe et foisonnante, d’une vie ponctuée d’actes littéraires et précurseurs.

Et les visiteurs s’extasient, alors que le souffle de l’orateur faiblit au fil des marches vers les étages.

L’adolescente se retourne. Elle a la beauté de sa mère, la même longue chevelure en version brune. La fille a le regard curieux et frais, l’insouciance de la brise, pareille à la pointe d’air vif et iodé qui vient de l’océan toucher le cœur de Rochefort ; une ville sans prétention, modelée par les vents de galène. Un vent déluré à la mesure de son enthousiasme. Mais peut-il en être autrement dans la force spontanée de ses seize ans ?

L’attitude d’Océane est une bouffée d’air frais pour sa mère trop souvent retranchée dans le refuge confortable de la mémoire où elle s’active à refaire les décors, à repositionner les souvenirs et les mettre en valeur, à les rassembler tous, de crainte qu’ils ne lui échappent ou ne tombent en poussière.

Elle promène ainsi sa charge émotive dans la maison de l’écrivain. Les commentaires à la traversée des salles exotiques finissent par la détourner de sa distraction.

En ces lieux, Mylène marche à la reconquête de ses propres traces, d’une certaine vérité qui tient désormais le fil de sa vie et l’étrangle avec son avarice. Elle veut comprendre les contorsions du destin, évacuer le remords qui traîne dans ses veines. Comprendre pourquoi le bonheur s’est dérobé un jour, sans crier gare. Mais elle se sent déjà impuissante et insignifiante dans ce théâtre du monde qui ne peut être qu’un simulacre décevant de ses espérances, une apparence fumigène.

La voilà qui arpente une maison de cire, figée dans une mise en scène qui la projette vers d’autres rivages. Une résidence fantôme qui ne ressemble en rien à celle qu’elle veut bâtir en elle. Sa maison secrète des souvenirs où elle retrouvera toujours celui qu’elle aime, où elle pourra se retrancher et se pardonner un peu. Une maison simple, à l’intérieur d’elle-même. Une sorte de musée exclusivement à sa disposition, égoïstement. Et l’au-dehors, malgré les vents généreux et la plaine sans barreaux, reste pour elle une vaste geôle ; elle y est prisonnière de sa propre vie qui la pousse en avant.

Après l’immense escalier de la salle Renaissance et le salon gothique, on touche à l’âme orientale de la bâtisse, à la pointe sensible de l’écrivain. Le salon turc, ses tentures de velours et ses décors de l’époque ottomane. Une atmosphère lascive et propice à la méditation où l’exotisme vous épingle le cœur.

Puis elle atteint la mosquée tamisée de faïences bleutées sous les hautes suspensions de marbre. Au centre s’égosille en silence une fontaine emmitouflée de tapis et de nattes. Tout autour, de nombreuses présences muettes : mihrab, turbés et cénotaphe, céramiques syriennes et cierges funéraires, et même un minaret. Surprenant lieu de prière et d’élévation où la vie converse à égalité avec la mort ! Autant de conquêtes historiques amenées jusque-là par « d’honnêtes contrebandiers », selon l’aveu de Pierre Loti.

Devant une stèle garnie d’inscriptions en arabe, Mylène se fait plus attentive aux paroles du guide. Des échos en cascade grandissent en elle et remuent le passé. La stèle authentique d’Aziyadé est là, dérobée par Loti au cimetière de Topkapı, à Istanbul en 1905, en échange d’une copie.

Aziyadé, me voilà ! s’exclame Mylène en son for intérieur. La belle Circassienne, une jeune fille enlevée par Loti au harem d’un vieux commerçant, à Stamboul. Une figure passionnelle de l’écrivain, devenue un roman éponyme qui a bouleversé Julien. La haute et fine stèle de marbre charrie soudain des souvenirs de braise, et les tempes de Mylène s’échauffent. Dans les rues d’Istanbul, Julien a marché sur les pas de l’écrivain et de son amante Aziyadé peut-être même jusqu’à se perdre.

Océane est passée devant la stèle sans un battement de cil, intriguée par la débauche fétichiste et les excès religieux de la vaste mosquée : un étrange bric-à-brac oriental.

Alors que le groupe s’éloigne, sa mère se retient de battre le front contre la pierre tombale et d’imprégner sur sa peau les calligraphies qui lui rappellent un amour perdu. Tout comme Pierre Loti avait gravé le nom calligraphié d’Aziyadé sur sa poitrine, tout près du cœur. Et la devise de l’écrivain revient la hanter : « Mon mal, j’enchante. » Mais déjà sa fille impatiente la tire en avant sans ménagement.

On dirait une chambre monacale, dit Océane, étonnée par le lit de caserne et la petite table de bois sur laquelle Loti écrivait et tenait son journal. Une pièce sobre aux murs de chaux. Dans un coin, le nécessaire de toilette pour soigner un corps de dandy qui refusait les offenses de l’âge. Sur la cheminée, le crucifix côtoie un verset du Coran, témoignage des croyances entremêlées de l’écrivain. Et sur la table, sa main reproduite dans le bronze, copie fidèle des veines et des doigts fins d’où s’écoulaient les mots, tous ces déversements qui ont fait son œuvre littéraire.

Au centre de cet univers clos et austère où l’officier de marine reprenait langue avec son « fantôme d’Orient », Océane contemple la petite main de bronze tout en serrant celle de sa mère dans la sienne. C’est de là que sont venus les livres déversés en tempête dans l’esprit de Julien.

La main sculptée aurait-elle éveillé enfin sa curiosité ? Océane, imprévisible, s’intéresse tout à coup au passé aventureux et fantasque d’un homme dont, une heure plus tôt, elle ignorait tout. Elle redouble d’attention lorsque le guide retrace le parcours de l’écrivain, sur sa route éphémère de la soie et de la foi pavée de livres : autant de balises laissées en témoignage.

Après l’ultime étape de la visite guidée, mère et fille s’attardent devant les dessins de Loti et ses photos du Maghreb. Elles restent silencieuses et attentives, bien que leurs raisons de retarder le départ, leur retour au monde réel, ne soient pas les mêmes. Mais leurs regards se rejoignent dans une douce sensation de bien-être et d’évasion.

À la terrasse du Café des Longitudes, toutes deux se prélassent devant un thé. Océane rejette ses longs cheveux bruns en arrière, offrant davantage de prise au soleil en cette fin de matinée radieuse. Le fleuve court en contrebas, creusant discrètement ce pays de marais et de vent.

Les lunettes de soleil sur le front, l’adolescente a les yeux encore éblouis par les voyages imaginaires et les décors féeriques de Pierre Loti. Le sourire aux lèvres, elle dit à sa mère qu’elle envisage des vacances en Espagne cet été, avec deux amies du lycée.

Mylène se redresse légèrement sur sa chaise. Lorsqu’elles déambulent ensemble dans les rues, les regards des hommes s’attardent indifféremment sur l’une ou l’autre, sur leurs beautés parallèles : la jeune brune à la chevelure de déesse qui s’enfonce dans la nuit, et l’adulte, grande et souple sous de longues flammèches aux teintes de blé.

« Est-ce que leurs parents sont d’accord pour t’emmener en Espagne ? » Elle n’avait pas encore songé aux vacances d’été et aurait préféré un projet avec sa fille. « Il n’y aura pas de parents », répond Océane. « On ira camper entre nous. »

Alors que La Charente s’écoule avec la même nonchalance obstinée et une patience qui arrondit les angles, la sentence est brutale. « Tu n’y penses pas ? A ton âge, il n’est pas question de partir à l’aventure entre filles. Ton père n’aurait jamais accepté ça. » Dans le silence qui suit, Océane durcit la voix : « En es-tu si sûre ? »

Mylène détourne le regard vers le « jardin des retours » qui s’allonge jusqu’au liseré d’eau, en marge du grand fleuve. Un parterre de bégonias agrémente la vue freinée plus loin par la Corderie Royale, un bâtiment de près de quatre cents mètres de long.

La bâtisse en pierre, sous un toit mansardé recouvert de brisis d’ardoises et de tuiles, est bâtie sur la vase. Ses fondations reposent sur un radeau de bois. Malgré l’assise de chêne, il a fallu poser des contreforts pour retenir l’immense paquebot qui prenait de la gîte, tel un vaisseau en péril.

Elle se sent minuscule auprès d’une telle masse. Sa vie et ses certitudes si fragiles pourraient vaciller et s’enliser aussi. Comment faire face seule aux intempéries du quotidien ? Elle n’était pas préparée, trop imprégnée de réussite dans une confortable vie de couple. Elle songe aux bégonias, au jardin bien nommé où les femmes attendaient le retour des navires de guerre, l’angoisse au ventre. Maris et fiancés allaient-ils une nouvelle fois revenir ? Un jardin qui incline à la mélancolie. Et sa fille auprès d’elle rêve déjà de départ.

Face à elles, la Corderie Royale se dresse tel un paquebot immobile retenu par de puissantes amarres. Elle abrite une ancienne fabrique délaissée, aux relents de chanvre et de goudron, où les maîtres cordiers tressaient les longs fils de carets, des cordages de trois cents. Pendant des siècles, au bout de ses aussières et de ses grelins, galères, brigantins et bien d’autres vaisseaux s’en sont allés sur les mers comme de frêles marionnettes, et ont défié le mauvais temps.

Depuis ce lieu endormi, presque oublié, le chanvre aux filaments gris perle et aux reflets argentés déroulait sa toile par-dessus les océans.

C’est sur ce fleuve paisible que les frégates Hermione et Cérès, affrétées par Lafayette, se sont élancées au secours des insurgés d’Amérique du Nord.

Sur la route du retour vers Toulon, plus aucun cordage ne retient Mylène. Mais elle n’est pas libérée pour autant. Elle roule vers des lendemains incertains. Océane se tient raide sur son siège, les bras croisés. La radio leur fait la conversation.

2

En avril, les fleurs surgissent presque à l’improviste sur les pentes du Mont-Faron. Lilas, glycines et arbres de Judée hissent leurs couleurs : des couleurs chaudes, accueillantes au retour de leur bref voyage en Charente-Maritime.

La villa blanche aux volets bleus, entourée de pins et de lauriers roses, Mylène l’avait choisie. Ils étaient arrivés sous un froid mistral, en janvier de l’année dernière, pour s’installer en famille sur les hauteurs de Toulon.

Quelle étrange sensation de retrouver inchangé le lieu dans lequel ils ont vécu tous les trois. Elle se souvient du premier jour. Océane s’agrippait timidement à son père. On l’arrachait à ses amies de la région parisienne et elle ne comprenait pas le sens de son sacrifice. Malgré tout, elle ne se plaignait pas.

En ce retour printanier, Océane a mûri. Pimpante après une douche, elle annonce qu’elle sort. Ses amies l’attendent. Toujours encordée aux souvenirs glorieux de leur installation sur le pic rocheux, Mylène assiste impuissante à une sorte de mutation de sa fille qui prend son indépendance en forçant l’allure. Elle file vers sa liberté. Au diable les leçons de prudence de la Corderie Royale ! Tandis que sa mère, telle un vaisseau blond qui tangue dans le courant des jours, reste seule à déplier les affaires de voyage. Tout le décorum fleuri autour de la villa ne compense en rien l’absence.

Elle fait quelques pas sur la terrasse. La vue est dégagée sur la rade, jusqu’aux îles d’Or. Malgré la mer et ses clins d’œil, le bourdonnement de la ville maritime, le port militaire et ses navires armés, elle ne perçoit plus l’attrait miraculeux d’autrefois. Adieu l’étourdissement des sens, depuis la terrasse, lorsqu’elle se sentait protégée ! Auprès d’elle, deux épaules robustes et les bras innocents d’une enfant. Désormais, une brume persistante au fond des yeux empêche l’horizon de briller.

En séparant le courrier de l’ivraie publicitaire, une lettre manuscrite réveille soudain de vieux démons. D’une écriture fine, Noémie, la femme de Charles - dernier client de Julien -, lui tend une main secourable : Chère madame, venez me voir, je vous prie. Je comprends votre peine. J’aimerais vous parler. J’attends votre visite à votre bon vouloir.

Mylène remet la missive dans l’enveloppe et se laisse choir dans un fauteuil. Après ce qui s’est passé entre Julien et Charles, comment cette femme ose-t-elle ?

Elle relève la tête, la mâchoire crispée. Il n’y a personne avec qui partager sa colère. Autour d’elle, dans le salon familial, persistent tous les signes d’un bonheur qui s’en est allé. Ne faudrait-il pas envisager de déménager après l’année scolaire, s’interroge-t-elle ? Demander sa mutation à l’académie de Nice, se rapprocher de ses parents. Son père lui obtiendrait sans peine un poste de professeur d’histoire - géographie dans un lycée privé de la ville. À vrai dire, plus rien ne la retient ici, dans la coquille vide d’une maison d’où la passion a disparu.

Sur le mur du salon, face à son fauteuil, un tapis persan est tendu tel un pavillon. Un tapis ancien, noué par une tribu nomade. Ses couleurs jaune, ocre et rouge se fondent lentement sous l’effet de la lumière et des années. Les dessins géométriques, esquisses d’animaux et de fleurs, changent selon l’éclairage du jour et l’insistance du regard : un cadeau de Julien, ramené de Turquie. Un tapis Chiraz-Kachgaï de grande valeur au maillage fin et doux, chargé de signes et de messages patiemment tissés par des mains habiles, et qui tend devant ses yeux un écran silencieux.

Souvent, assise à cette place, elle repasse sur l’écran des scènes vécues ensemble, des moments de voyage et des images qui lui font du bien. Elle projette en secret son album intérieur, des histoires fidèles, réconfortantes, gravées à jamais.

Elle garde ainsi en elle les meilleurs moments, le sel même de leur vie de couple, des souvenirs qui s’écoulent lentement par les étiers jusqu’à cristalliser dans sa mémoire. Elle attend en silence que son passé s’accumule, comme une meule qui scintille au bout de son regard rêveur.

En femme d’honneur, elle n’a pas vu venir le mal, et il faudrait qu’elle l’enchante ! Qu’elle le glorifie pour se l’approprier et vivre en bon compagnonnage, avec seulement une douleur au cœur à amadouer. Faudrait-il pour cela faire le vide en soi ou se remplir du passé ? Le doute n’est jamais loin.

Tant d’indices lui manquent pour se rassurer et comprendre. Tous ces actes dont elle fut absente et frustrée. Il lui faut racler encore les fonds de sa mémoire, collecter les témoignages et les passages enfouis de leur vie commune.

En apparence, ils formaient un couple pareil à tant d’autres, qui ne se prêtait pas à un tel témoignage d’encre. Une vie sans histoire depuis leur rencontre sur un voilier, près de vingt ans plus tôt, lors d’une croisière. Ils étaient encore étudiants à Nice. Julien venait de perdre son père.

Depuis, ils ne s’étaient plus quittés. Le mariage, avant de suivre son mari à Paris où Océane viendrait au monde. Depuis, Mylène s’est partagée entre l’éducation de sa fille et l’enseignement au lycée.

Les pensées prises dans les mailles du tapis mural, elle revoit leur première soirée dans la villa offerte aux vents dominants, par un mois de janvier très froid : tous deux assis devant la cheminée. Le feu crépite. Leurs corps abandonnés devant l’âtre, les membres rabotés par l’air sec et glacial, ils ne disent rien, enlisés dans la fatigue du déménagement. Dans le regard fixe de Julien, une petite flamme résiste.

Ils avaient fui la région parisienne - c’est le verbe qui convient - avec l’idée de se faire oublier et de reconstruire une vie paisible dans ce Sud où leurs fibres amoureuses avaient pris racines. Elle pensait leur union invincible. Pourtant, tout est bien provisoire, accordé pour un temps, et les liens les plus forts peuvent se rompre tel un cordage de chanvre dans la tempête.

Depuis leur première soirée au coin du feu, les aiguilles du pin parasol refont chaque jour un dessin différent sur la terrasse suspendue à la montagne, mais elle est seule à le voir désormais.

Appuyée à la rambarde, elle s’abreuvait de lumière et d’envies nouvelles. Convaincue alors que rien ne pouvait arrêter la portée de ses rêves, elle les projetait bien au-delà de l’horizon visible. A cette époque, elle ne redoutait pas ce grand vide devant elle.

Souvent, elle regarde encore au loin battre la houle, une immense paupière irritée sur la mer, et le soleil à l’affût qui, après son balancement d’est en ouest, enfonce son sexe incandescent dans le premier océan venu, dans l’indifférence ; simple réflexe de reproduction rapide, sevré de sentiments. Et chacun attend la naissance du jour suivant.

Cet horizon blessé lui ressemble désormais, orphelin d’amour comme elle.

3

Il est temps de convier le passé à la rescousse, en douceur et par ses allées buissonnières. Des jours heureux et insouciants, partagés sans anicroche. En ce temps-là, ils vivent en région parisienne. Les affaires de Julien le retiennent plus longtemps qu’il ne faut à Istanbul. La négociation prolongée d’un contrat de fournitures verrières est une aubaine pour profiter de quelques jours de villégiature ensemble, en Turquie.

Mylène le rejoint à l’aéroport d’Istanbul d’où ils prennent l’avion pour Ankara, invités par une relation de l’ambassade de France. Julien ne tient pas à ce qu’ils séjournent à Istanbul, le cadre momentané de sa lutte commerciale : terrain miné, s’abstenir. À cette époque, elle ne s’en offusque pas. Plus tard, elle regrettera de n’avoir pas insisté.

Le modeste aéroport d’Esenboğa, posé sur un plateau désertique d’Anatolie, paraît sous-dimensionné pour une capitale. On met pied à terre sur le parking venté avant de rejoindre la ligne de contrôle des passeports. Parmi les bruits de réacteurs et le vent sec qui balaie le tarmac, Mylène s’étonne d’entendre autour d’elle parler sa langue, si loin du pays natal.

Une passagère française les invite à partager son taxi jusqu’en ville. C’est une familière de la capitale turque, une grande voyageuse. Ils acceptent avec plaisir. Alors que la route déploie son bitume gris, Mylène regarde avec étonnement le paysage désertique et triste alentour. Par endroits se dressent, au milieu de nulle part, des immeubles inachevés. Puis, les dômes luisants des mosquées et les minarets effilés se font denses, à l’approche de la cité.

La dame bien en chair leur sourit. Elle a le regard vif, le geste élégant et la parole courtoise. Elle pointe du doigt des maisons en bois et en tôle mal équarries, posées à flanc de colline - les « gecekondus » -, des baraques construites à la sauvette en une nuit et tolérées par l’administration. Une chance donnée aux pauvres, aux paysans du sud-est en marche vers le mirage de la ville : un geste contre la misère et l’exode rural.

La circulation se resserre à l’approche de la vie urbaine, dans un égorgement de klaxons. Les camions brinquebalants, surchargés de marchandises, prennent en étau les vieux modèles de voitures et marquent leur passage à grands coups de fumées noires, signatures illisibles de leurs pots d’échappement. Leur traînée dérive quelques instants sur l’horizon déjà saturé créant une atmosphère de nausée pour les nouveaux venus.

Çà et là, les piétons de tous âges traversent en courant devant les véhicules en rut, tel un jeu de quilles où l’on risquerait sa vie. Le chauffeur de taxi suit la règle implicite ; il ne ralentit pas. En l’absence de passages cloutés et de panneaux indicateurs, chacun va selon l’inspiration, les jambes à son cou.

On approche du centre-ville. La dame distinguée hoche la tête et chasse ces inconvénients d’un revers de main. Depuis le début, Mylène est intriguée par les grosses valises de la passagère. La dame raconte qu’elle va ainsi, de capitale en capitale, vendre des tissus aux femmes des ambassades et des milieux d’affaires, à toutes celles qui se montrent dans les cocktails et les représentations officielles, et dont il faut embellir l’apparence et flatter l’image sociale. Elles se font ensuite tailler des robes, des tuniques et des châles, et peut-être des dessous coquins.

La marchande de tissus les habille de prestige et d’apparat ; elle masque leurs dents longues et distrait leur ennui. Elle embellit leurs jours, les maquille d’hypocrisie. En somme, elle leur apporte une bouffée d’illusion dans un havre de traditions protocolaires, et une sensation de bien-être au spectacle permanent de leur vie d’expatriées.

Julien ne dit rien, sans doute encore préoccupé par la négociation qui le retient à Istanbul. Mylène lui prend la main et se serre contre lui. Elle se sent bien dans cette cavalcade incongrue du taxi jaune, appuyée à l’homme de sa vie et bercée par les paroles optimistes et flamboyantes d’une femme chic qui invente pour les autres un monde merveilleux. Une voyageuse satisfaite de son sort et convaincue de ses bienfaits, telle une guérisseuse d’âmes qui saute de ville en ville, ses valises volantes bourrées de tissus chatoyants, de velours et de satin, de tulle et de soies fines, de coton léger. Un colporteur en jupons qui essaime de par le monde des habits de fées et de princesses, du rêve ajusté sur mesure pour des créatures en mal de séduction.

Ainsi blottie contre Julien, Mylène s’abandonne, bercée par l’insolite rencontre, et ballotée entre les images de cette pointe d’Asie aux accents authentiques de misère et de simplicité, et celles d’un monde d’ambassades et d’affairisme, éblouissant de frasques et de costumes théâtraux. Elle rêve aussi, suspendue entre deux mondes tellement éloignés.

Est-ce lors de ce voyage que son mari lui a parlé pour la première fois de Pierre Loti, de sa découverte de l’écrivain français au hasard de ses balades dans la ville d’Istanbul ? Elle ne sait plus vraiment. À ce moment-là, Julien s’imprégnait de l’œuvre de l’académicien, un immortel qui repose dans la maison de ses aïeules, sur l’île d’Oléron, au fond de leur jardin privé.

Du temps où Loti vécut à Istanbul - de 1876 à 1877 -, de son propre aveu il mena « une vie qui n’avait pour règle que sa fantaisie. » Dans une époque trouble pour l’Empire ottoman proche de l’agonie, sous le règne du dernier sultan Abd-Ul-Hamid.