Chasser les corbeaux - TA Moore - E-Book

Chasser les corbeaux E-Book

TA Moore

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Beschreibung

Lorsque l'hiver s'abattra, les Loups franchiront le mur et dévoreront les petits garçons dans leur lit. Le Dr Nicholas Blake a beau avoir peur du noir, il sait que les histoires de monstres racontées par sa grand-mère pour le tourmenter durant son enfance ne sont pas réelles.  Ou du moins, il le pensait… avant de voir la mer geler, le pays être paralysé par la neige, et de trouver un homme à l'agonie, se vidant de son sang sous le regard d'une étrange femme morte. À présent, ses cauchemars empiètent sur sa vie et seul son patient imprévu semble connaître le fin mot de l'histoire.  Pour Gregor, la situation est simple : ces traîtres de prophètes l'ont mutilé et lui ont volé son frère, Jack, et il compte bien les faire payer. Sans son loup, la tâche s'avérera difficile, mais jamais il ne laisserait quelqu'un d'autre tuer son jumeau à sa place, même s'il doit quémander de l'aide auprès de son médecin très attirant, mais trop humain. Cependant, peut-être les prophètes visent-ils un but pire que la mort, et peut-être Nick s'avère-t-il moins humain qu'il le pense ? À mesure que les cadavres s'entassent et que les vieilles histoires se réalisent, les deux hommes doivent se serrer les coudes pour sauver Jack et empêcher les prophètes de réveiller une chose plus terrible encore que l'hiver de loup.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Table des matières

Résumé

Dédicace

Épigraphe

Prologue

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

Épilogue

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Biographie

Par TA Moore

Visitez Dreamspinner Press

Droits d'auteur

Chasser les corbeaux

 

Par TA Moore

Suite de Une chienne de vie

Un hiver de loup, numéro hors série

 

Lorsque l’hiver s’abattra, les Loups franchiront le mur et dévoreront les petits garçons dans leur lit.

Le Dr Nicholas Blake a beau avoir peur du noir, il sait que les histoires de monstres racontées par sa grand-mère pour le tourmenter durant son enfance ne sont pas réelles.

Ou du moins, il le pensait… avant de voir la mer geler, le pays être paralysé par la neige, et de trouver un homme à l’agonie, se vidant de son sang sous le regard d’une étrange femme morte. À présent, ses cauchemars empiètent sur sa vie et seul son patient imprévu semble connaître le fin mot de l’histoire.

Pour Gregor, la situation est simple : ces traîtres de prophètes l’ont mutilé et lui ont volé son frère, Jack, et il compte bien les faire payer. Sans son loup, la tâche s’avérera difficile, mais jamais il ne laisserait quelqu’un d’autre tuer son jumeau à sa place, même s’il doit quémander de l’aide auprès de son médecin très attirant, mais trop humain.

Cependant, peut-être les prophètes visent-ils un but pire que la mort, et peut-être Nick s’avère-t-il moins humain qu’il le pense ? À mesure que les cadavres s’entassent et que les vieilles histoires se réalisent, les deux hommes doivent se serrer les coudes pour sauver Jack et empêcher les prophètes de réveiller une chose plus terrible encore que l’hiver de loup.

À ma mère et aux Cinq. Vous avez toujours cru en moi. Et à Lynn, qui a toujours cru en mon livre, Une chienne de vie.

Les portées se déchirent, les semblables se souillent de sang

Au temps des crocs, du grand froid, l’âge des Loups

L’hiver de loup appellera les corbeaux à descendre des cieux.

~ le Catéchisme des Loups

Prologue

 

 

— QU’EST-CE QUE cela signifie, dans ce cas ? insista Terry.

Il se planta devant la barrière et ignora les grognements d’irritation qui s’élevèrent de la queue derrière lui. Plus d’une centaine de familles s’entassaient dans cet espace, rassemblées en rangs grossiers. Les enfants se tenaient aux jambes des parents ou s’agitaient dans leurs bras. Des gens vêtus de pulls irlandais et décorés d’un bracelet d’hôpital étaient avachis dans des fauteuils roulants. Les poches de perfusion restaient cachées sous les manteaux, leurs utilisateurs adossés à leur compagnon ou leur compagne. Certains revenaient attendre un jour de plus, dans l’espoir d’être à leur tour évacués vers Glasgow par les militaires. D’autres voulaient simplement des vivres, des vêtements ou des médicaments. Ils pouvaient toujours attente. Lui aussi avait attendu.

Terry traîna son fils par le bras pour montrer la bande adhésive noire collée à sa veste trop grande et usée. Jimmy lui résistait.

— Papa ! Papa, arrête s’te plaît ! l’implorait-il.

Terry ignora ses protestations et leva son bras plus haut encore, rendant l’étiquette impossible à rater. Ses doigts entouraient sans aucune difficulté le poignet émacié et impuissant.

— Allez-y ! Avouez-le à la fin ! C’est vous qui l’avez marqué. Dites-le !

La femme de l’autre côté de la barrière, qu’on aurait pris pour une adolescente sans son porte-bloc, sa blouse blanche et son droit de vie ou de mort sur les autres, fuyait son regard.

— Monsieur, je vous en prie ! lança-t-elle d’une voix cassée. Nous devons traiter tous les gens de cette rangée. Nous faisons notre maximum pour réduire le temps d’attente.

— C’est bon, on vous a vus, du vent ! jeta quelqu’un en le poussant.

Un marmonnement d’approbation parcourut la salle.

— On a tous des gosses !

— … j’ai besoin de mon traitement !

— …fille est entrée, hier. Elle est toute seule !

Terry écarta les mains envahissantes et hissa son fils dans ses bras. Il se souvenait encore de s’être plaint de son poids croissant, quand le porter sur son dos lui détruisait les reins et que l’enfant pouvait toujours marcher. À présent, la crevette gonflée à bloc, prête à entamer sa poussée de croissance, s’éteignait lentement, avec pour seul poids la doudoune sur ses épaules.

— À quoi correspond ce marquage noir ? hurla-t-il d’une voix chevrotante, sentant le goût du sel et de la bile sur la base de sa langue. Moi, je sais. Je le sais déjà, bordel ! Mais je veux vous l’entendre dire !

Elle n’arrivait plus à détourner le regard. Ce dernier se posa sur la bande noire collée négligemment, puis remonta vers les yeux de Terry. Elle avait le visage irrité et à vif à cause du vent. Des boutons d’acné sur son menton attestaient de son âge. Un des médecins s’interposa. Il était svelte et ténébreux, avec un nez pointu et des mains nerveuses.

— Il s’agit d’un tri, dit-il en posant une main rassurante sur l’épaule de la jeune femme. Tout le monde ici a besoin d’être évacué. Nous devons donner la priorité aux nécessiteux avec les meilleures chances de survie.

— Et mon fils, il se trouve où sur votre liste ? demanda Terry.

La femme serra son porte-bloc contre sa poitrine et grimaça. Elle tenta de parler, mais n’en trouva pas la force.

— Je… Dr Blake ? appela-t-elle en zieutant désespérément l’autre médecin.

— Avec sa maladie, les chances de survie de votre fils sont maigres, comme le médecin a dû vous l’expliquer, annonça-t-il à sa place. Par ailleurs, il n’a pas besoin de soins intensifs en traitement continu. Il est donc en bas de la liste.

La jeune femme se mordit les lèvres.

— Je suis désolée, souffla-t-elle.

Terry lui cracha au visage. La boule de glaire s’écrasa sous son œil et glissa doucement. Elle recula brusquement, choquée, et s’essuya la joue avec la manche. Le Dr Blake se renfrogna et secoua la main pour appeler quelqu’un.

— Vous ! lâcha un grand homme en tenue de secouriste en l’empoignant, un certain Harris, d’après le badge en velcro sur sa poitrine. Dehors !

Il était inutile de lutter. Ils savaient tous ce que signifiait cette bande noire. Il voulait juste les entendre l’avouer.

— Je suis vraiment désolée.

L’excuse de la jeune femme se perdit derrière lui tandis que Harris le poussait à avancer vers les portes qui menaient au long couloir étroit, avec Jimmy toujours accroché maladroitement à lui. Le gel fleurissait sur les grandes fenêtres en verre et le passage récemment dégagé à la pelle se trouvait déjà sous une trentaine de centimètres de neige.

— Vous avez un endroit pour vous abriter ? demanda le secouriste en jetant un œil à Jimmy, dont le visage nu, partiellement caché sous un bonnet en fourrure aux oreilles abaissées, lui étira les lèvres en un bref sourire. Il y a des refuges. Si vous et votre enfant avez besoin…

— Non, le coupa Terry en grattant le bout de la bande adhésive.

Elle était dure et glissante, difficile à attraper. Lorsqu’il réussit enfin à l’arracher, elle laissa des traces collantes sur la manche rouge. Elle attirerait la poussière, comme celle du jour précédent.

— Papa, dit Jimmy en levant une main froide et lui tapotant le visage. C’est bon. On peut revenir demain.

L’étiquette porterait la même couleur. Un nouveau piège à poussière sur sa manche.

— J’ai de l’argent, mentit le père en attrapant le bras de Harris, malgré les objections fatiguées de son fils. Vous pouvez le prendre ! Tout même !

— Et l’enfant de qui vais-je devoir tuer en échange ? demanda-t-il en reculant.

— Je m’en fous !

— Désolé…

Bien évidemment. Lorsque votre fils se meurt, tout le monde redouble d’excuses. On est désolé de vous annoncer le diagnostic, d’avouer que le traitement ne fonctionne pas et de vous informer que votre enfant est trop souffrant pour mériter son transfert vers Glasgow.

— Rentrons à la maison, papa, tenta Jimmy.

Terry le porta. À l’achat de ses bottes, on lui avait assuré leur imperméabilité. Et peut-être l’étaient-elles. Il ne les avait enfilées que pour des sorties occasionnelles avec le chien. Mais résistantes à la neige, ça, non. Ses chaussettes étaient mouillées et à moitié congelées. Il peinait à sentir ses orteils, seulement quelques douleurs cinglantes jusque dans les os.

Le vent le frappait. Il lui glaçait la mâchoire et les articulations. Il s’arrêta devant le boucher. La vitrine paraissait vide, mais ironiquement, une pancarte indiquant des promotions estivales sur les grillades au barbecue demeurait collée à la vitre. Il glissa dessus jusqu’à ce que sa hanche touche le rebord.

— Papa ?

— Juste une minute, répondit-il.

Une arme à feu se trouvait là. Pas la sienne. Elle appartenait à un fermier pour lequel il travaillait parfois. Un fusil à pompe utilisé pour chasser les mouettes. Que pourrait-il… ?

Jimmy tirait sur sa veste.

— Papa ? Papa !

Terry leva la tête tandis qu’un homme trapu se dirigeait vers eux en boitant, son poids réparti sur deux cannes. Un col blanc dépassait de son manteau. Terry ne le connaissait pas, mais beaucoup de gens lui étaient inconnus en ville.

— Mon père.

— Un père, vous aussi, l’imita le prêtre en hochant la tête devant Jimmy. J’ai entendu votre discussion, là-bas. Le garçon est malade.

La voix du prêtre était dénuée de toute compassion ou pitié. Cela changeait, et déroutait quelque peu.

— Il s’en sortira. Nous avons juste besoin de rejoindre Glasgow, affirma-t-il, conscient de son mensonge, le seul qu’il lui restait.

— Ces médecins ne semblaient pas du même avis.

Terry leva le menton d’un air de défi.

— Qu’en savent-ils ! S’ils étaient aussi bons qu’ils le prétendent, ils ne nous auraient pas renvoyés ici.

Le prêtre se rapprocha en traînant des pieds, ses jambes se mouvant bizarrement à travers la neige. Il n’était pas aussi vieux que Terry se l’imaginait. Les traits de son visage semblaient marqués par la fatigue et les cicatrices, pas par le temps. Il s’appuya contre la vitre et afficha un sourire pincé à Jimmy. Puis, il rapporta son attention vers son père.

— Croyez-vous aux miracles ? l’interrogea-t-il.

— Je ne suis pas croyant.

Le prêtre poussa un gloussement. Sa dentition clairsemée contrastait avec le rouge de sa bouche, et son souffle était palpable après l’effort de la marche. Il posa une main balafrée sur celle de Jimmy. Une odeur lui collait à la peau, aigre et musquée. Terry se sentit embarrassé par cette pensée.

— Pas besoin d’être croyant, le rassura-t-il. Il suffit d’être désespéré.

I

 

 

— JE SUIS pathologiste ! protesta Nick lorsque le directeur de l’hôpital lui fourra un porte-bloc et un gilet haute visibilité dans les mains. En quoi pourrais-je bien vous être utile ?

Personne n’avait écouté. Tous les efforts étaient réunis pour prouver que le Parti national écossais savait gérer ses propres catastrophes indépendamment de l’Angleterre. Sauf qu’ils ne savaient pas, et il était peu réconfortant de constater que le reste du Royaume-Uni ne se débrouillait guère mieux. L’hiver avait balayé le pays avec une efficacité brutale et glaciale, mettant à l’arrêt toute une civilisation.

Les hélicoptères demeuraient cloués au sol, les rails des trains avaient gelé et, plus important encore, les magasins d’alcool étaient fermés, ou pillés. Il ne restait à Nick qu’une bouteille de whisky, une quantité infiniment insuffisante.

Confronté à l’image d’une armoire à alcool vide – anciennement connue comme armoire à provisions – Nick versa une dose de plus dans son café insipide. Il but une gorgée et grimaça lorsque le goût amer lui brûla le fond de la gorge. À ce stade, autant arrêter de prétendre qu’il avait autre chose que de l’eau-de-vie dans sa tasse à café.

Bien déterminé à vider la bouteille, Nick but encore et ferma les yeux une seconde. La gueule de bois de la nuit précédente le prenait aux paupières avec ses doigts râpeux, et le peu de fierté professionnelle qui résistait toujours au froid lui remontait les bretelles.

— La ferme ! lâcha-t-il, sa voix rebondissant mollement contre les murs. De toute façon, tu peux t’en vouloir qu’à toi-même.

Il soupira et rouvrit les yeux. Le monde était parti en vrille et il allait devoir l’affronter en étant sobre, mais d’abord, du travail l’attendait. Il se tourna et jeta un regard morne à sa base opérationnelle de fortune.

La pancarte à l’extérieur disait « Centre de divertissement », mais même sous son plus beau jour, l’endroit ne pouvait pas être si divertissant que ça. Il s’agissait d’une boîte de tôle ondulée, couverte d’un toit plat en plastique et posée au milieu d’un parc délabré pour caravanes, sans doute étouffante en été et, assurément, d’un froid glacial en hiver. Une couverture épaisse avait transformé la piscine en scène et un poster était encore accroché à la porte d’entrée, son papier jauni retenu par du ruban adhésif effilé. Il rendait hommage au groupe pop anglais Bucks Fizz, un évènement incontournable dans les années 1980. À en juger par la poussière accumulée dans la piscine, elle avait été drainée depuis le concert, mais l’odeur du chlore flottait encore dans l’air.

Cependant, même le groupe d’origine n’aurait pas réussi à réchauffer l’atmosphère. Le gel remplissait les creux du métal, la peinture se fendait et s’écaillait là où naissaient les cristaux et des cadavres bâchés jonchaient les bords de la piscine. En somme : une photo pour brochure de vacances particulièrement macabre.

Nick était le seul docteur à Ayr encore autorisé à pratiquer la médecine légale. Il sortit son dictaphone de sa poche et le mit en marche… peut-être. Le boîtier était craquelé par le froid et la LED avait rendu l’âme la semaine précédente. L’appareil ne semblait plus fonctionner, et impossible d’en avoir le cœur net avant de retourner à la base pour le tester sur le seul ordinateur encore branché au générateur. En attendant, Nick ne pouvait qu’enclencher le bouton d’enregistrement et prier.

— Ici le Dr Nicolas Blake, commença-t-il.

Son accent s’engluait à mesure qu’il parlait. La fatigue et l’alcool, sans se le cacher, sapaient un an de cours d’élocution et son talent naturel pour l’imitation. Ses voyelles partaient du côté de Glasgow. L’espace d’une seconde, il songea à se corriger, puis se ravisa.

— Suite de l’étude des morts retrouvés à Ayr.

C’était choquant de l’entendre à haute voix. Nick plaça le dictaphone dans sa poche de poitrine, d’où il capterait sans doute mieux ses paroles. Il observa le corps allongé sur une pauvre table en formica, traînée d’une cuisine pour lui servir de table d’autopsie. Normalement, ce n’était pas l’idéal, mais les circonstances n’avaient rien de normal, même pour l’Écosse.

Il se souvenait d’avoir ri autour d’un thé léger avec ses collègues d’Edinburgh, tandis que la neige s’empilait à l’extérieur. Ils s’étaient moqués de ces Sudistes douillets pour qui un peu de poudreuse signifiait la fin du monde et regrettaient ironiquement d’avoir raté l’émission Je suis une célébrité, sortez-moi de là ! cette année-là. Les Écossais étaient habitués au mauvais temps, aux hivers rigoureux, aux printemps humides, et à la légende de l’été. Lorsque l’hiver s’était abattu avant l’heure, on l’avait accueilli avec des grognements et des stocks de whisky.

Même au décollage de l’hélicoptère, sur le toit de l’hôpital, perché sur une boîte remplie d’antibiotiques et de solutions salines, les yeux rivés avec une fascination nauséeuse bien familière sur le sol qui s’éloignait progressivement, il s’était dit que tout était encore sous contrôle. Ils passeraient quelques mois difficiles et une fois que ce serait terminé, les fermiers demanderaient une compensation pour leurs moutons décimés, le Guardian écrirait des articles d’opinion sur le réchauffement climatique et les chances de connaître un Noël blanc l’année suivante seraient nettement meilleures. Toutefois, il s’était trompé. Comme eux tous. Ce qui ne faisait aucune différence pour les morts.

— La victime est une adolescente, récita Nick pour le compte-rendu.

Il ramassa son appareil photo numérique et souffla sur l’objectif pour faire fondre la pellicule de givre. Le premier cliché montrerait le visage pâle de la jeune fille, les contusions qui décoloraient ses tempes et les cercles sous ses yeux. Même dans la mort, le froid lui pinçait les lèvres, givrées et sombres. Des barrettes lui décoraient encore les cheveux, des papillons ornés de strass sur fond de boucles foncées et mouillées, d’une tranquillité funèbre. Nick souleva son bras. La chair semblait tendue et gelée sous ses doigts gantés.

— Marque distinctive : une rose tatouée sur l’intérieur du bras, avec les initiales I-C. Aucune pièce d’identité retrouvée sur la dépouille.

Il prit un cliché de l’encre délavée sous le tissu mort et repositionna le bras de la fille sur la table. Deux photos supplémentaires, pour immortaliser le grain de beauté sur sa hanche et la cicatrice à l’arrière de sa cheville, et il mit l’appareil photo de côté.

— Cause présumée de la mort : hypothermie.

Nick déposa l’enveloppe contenant les effets personnels de la jeune fille sur sa poitrine et referma le sac mortuaire. Il marqua au feutre un numéro sur le plastique, et le tour était joué. L’adolescente rejoindrait le reste des corps répertoriés, au fond de la petite piscine, puis serait transférée vers une fosse temporaire et peu profonde, creusée dans un vaste terrain à l’extérieur du parc.

Voilà tout. Travail accompli. Il fallait passer au corps suivant. Parfois, les victimes présentaient des blessures qui contredisaient une mort par le froid, mais même dans ces cas-là, il ne faisait que rapporter les blessures à la manière des cicatrices et autres tatouages. Cette tâche ne demandait pas douze ans d’études à la faculté de médecine et près de dix années d’expérience. Un jeune doublé d’une grille d’observation aurait pu s’en charger.

Cela dit, Nick n’avait rien de mieux à faire. À la base, il était censé rester trois jours, une opération de sauvetage éclair pour déposer du matériel médical et évacuer les patients en état critique les plus vulnérables vers un hôpital haut de gamme équipé d’un générateur de secours et d’un personnel parfaitement préparé. C’était quatre semaines plus tôt.

Le matériel médical avait été épuisé. Les platitudes échangées avec le fameux hôpital, pour trouver un moyen de les sortir de là, s’étaient muées en silence. À présent, c’était Nick qui s’occupait de ces fameux patients en état critique.

Alors il répertoriait les morts, en maîtrisant son envie irrésistible de les ouvrir, et attendait de tomber à court de whisky. Une fois le liquide épuisé, il planifierait la suite, pensa-il en attrapant la tasse pour une gorgée qui le réchauffa tout juste assez pour lui rappeler qu’il gelait.

Le froid était impitoyable et l’équipement apporté ne suffisait pas aux conditions de vie. Nick approchait la quarantaine, il était relativement en forme, mais il avait toujours trop bu, même avant ce grand froid. Ses doigts perdaient toute sensation. L’alcool l’aidait à contrôler la quinte de toux qui le réveillait la nuit, mais il sautait des repas, car son estomac le faisait souffrir, comme incapable de digérer ce qu’il avalait. Cela devait faire des années que Nick n’avait pas traité un corps vivant, mais s’il se motivait, il pourrait se diagnostiquer lui-même.

Néanmoins, il restait une seule solution contre la maladie, or il n’était pas prêt à s’allonger dans la piscine avec le reste des cadavres. Pas encore. Il lui restait quelques doses de whisky et un tas de restes humains à répertorier. Il dégagea le corps de la fille. Le suivant était la silhouette contorsionnée d’un homme nu aux mains et aux pieds ensanglantés.

— Cause de mort présumée : hypothermie, râla-t-il. Les blessures confirment un enfouissement terminal, et l’état des membres est…

On tambourina à la porte. L’endroit tout entier vibra avec les murs de métal. Dans un coin du plafond, la glace craquela et atterrit sur les corps. Nick sursauta et faillit pousser l’homme mort de la table.

— Putain ! jeta-t-il.

Son cœur avait bondi dans sa poitrine, puis reprit mollement son rythme. Il semblait coincé dans sa gorge, comme un os de poulet. Nick déglutit difficilement et se massa la poitrine avec les poings pour apaiser la douleur.

— Merde.

Il replaça le cadavre au milieu de la table et replia la bâche autour de lui, comme s’il pouvait encore craindre qu’on découvre ses parties intimes. L’importun cessa soudain de frapper à la porte. Apparemment, l’urgence n’en était pas une. Nick grommela dans sa barbe. Cependant, avant d’abandonner, la personne avait réveillé tous les chiens du coin, les faisant hurler. Le docteur retira ses gants en s’approchant de la porte. Il l’ouvrit brusquement et la bourrasque qui s’engouffra à l’intérieur chassa son irritation. La nuit était tombée pendant qu’il travaillait sous la lumière éblouissante des néons alimentés par le générateur, et la tempête s’était levée à nouveau. Il ne restait plus de place pour la neige fraîche sur les congères formées autour des caravanes d’un beige sale, mais le vent de la mer, armé de ses éclats de glace, faisait rage.

Les chiens remplissaient la nuit de leurs aboiements frénétiques et agressifs, qui résonnaient contre les murs métalliques des caravanes, brouillant les sens.

— Il y a quelqu’un ? demanda-t-il distinctement.

Le froid se fraya un passage sous les manches lourdes de son pull et le mordit jusqu’aux os. Il lui asséchait le nez lorsqu’il inhalait.

— Nelson ? Tu es trop con, ça ne me fait pas rire !

Il attrapa le manteau posé près de la porte et l’enfila en sortant. La neige lui arrivait aux chevilles, lui titillait douloureusement ses pieds bottés. Le vent faisait claquer derrière lui le long tissu du manteau, étalant son ombre sur la neige telles des ailes sordides.

— Nelson ?

Il avança d’un pas et chercha des yeux le secouriste blagueur. À Edinburgh, Nelson s’était révélé être un sacré farceur. Et ces dernières semaines passées bloqués ensemble sur un site délabré aux frontières d’une ville enneigée qui rétrécissait progressivement, avaient transformé ce mauvais plaisantin en véritable maniaque du rire. Malheureusement, ses farces n’amusaient que lui.

Retenant son manteau d’une main au niveau de la poitrine, Nick s’aventura plus loin à l’extérieur. Il plissa les yeux face au vent et s’essuya le nez avec la manche.

— Y a quelqu’un ? répéta-t-il.

Une odeur familière et amère lui chatouilla les narines. Il avait le nez fin, toujours le genre à dire « Tu sens ça ? » le premier. Néanmoins, il peinait à reconnaître cette odeur-ci. Le froid atténuait tout sur son passage. Il avança plus loin. Ses pieds étaient déjà trempés.

— Je ne suis pas d’humeur, grommela Nick dans la pénombre. Jim ? Que se passe-t-il ? Jepson veut-il me voir ?

Quelqu’un grogna dans l’obscurité. Un son grave, mouillé et suggestif. Nick en aurait rougi s’il n’était pas frigorifié. Il se lécha les lèvres et sentit sa salive se déposer entre les gerçures.

— Allez au diable !

Il se tourna et repartit en direction de la porte ouverte en trébuchant dans la neige, les épaules voûtées et tendues, les muscles noués par une douleur poignante. Il n’aurait pas dû coucher avec Nelson. C’était une mauvaise idée, peu importe qu’ils restent, ou non, coincés ici le temps que la météo s’améliore.

Si seulement elle s’améliorait, le corrigea une voix paranoïaque dans son esprit. La voix de sa grand-mère, pleine de vieilles superstitions écossaises au point d’annoncer l’apocalypse et des oreilles tirées si on avait le malheur de poser des chaussures sur la table ou son chapeau sur le lit, ou le contraire, juste au cas où. Elle était née dans la région, se rappela-il, quelques kilomètres plus au nord, une pure montagnarde d’Écosse, maintenait-elle.

Nick atteignit le pas de la porte et débarrassa ses chaussures de la neige.

— Tant pis pour toi, tu n’as qu’à geler ! jeta-t-il par-dessus son épaule.

Néanmoins, il eut un pincement d’hésitation, peut-être à cause de l’odeur, toujours aussi familière, mais impossible à reconnaître, ou du second gémissement porté par le vent. Cette fois, il semblait… gras, et non mouillé. De l’autre côté du parc, il vit des lumières clignoter dans la caravane de Jepson. La chef d’équipe de traumatologie était restée debout, à travailler. Sa silhouette se figea derrière le voilage crasseux et quelqu’un la rejoignit.

Peut-être pas à travailler, finalement. Nick s’apprêtait à détourner le regard, quand il s’interrompit et observa à nouveau. Les vestes épaisses et plusieurs couches de vêtements rendaient les gens indiscernables, mais la seconde silhouette était plus petite que Jepson. Alors, à moins que la chirurgienne ait décidé d’embrasser une fille par curiosité, l’autre personne devait être Nelson.

Du sang.

Les effluves lui montaient à présent au nez. Il percevait la puanteur cuivrée et salée parmi l’odeur âcre d’ozone qui se dégageait de la neige, et les relents iodés et distants de la mer. Nick s’élança de nouveau dans la poudreuse.

— Copeland ! Harris ! hurla-t-il à ses voisins, ses paroles rattrapées par le vent et étirées en sons fins et rouillés au bout de ses lèvres. Quelqu’un est blessé ! À l’aide !

La porte d’une fourgonnette miteuse s’ouvrit et Copeland sortit la tête. Ses cheveux emmêlés retombaient d’un côté et son bras cassé était soigneusement attaché en travers de sa poitrine. Elle usa de ses dents pour glisser sa grosse doudoune sur ses épaules et descendit avec précaution les marches en métal grillagé.

— De qui il s’agit ? s’enquit-elle, les yeux écarquillés par la peur.

— Aucune idée, répondit Nick. Je pensais que Nelson faisait encore le pitre, mais…

Il fit signe de la tête vers la caravane de Jepson. La jeune femme suivit son regard et, même si plus aucune silhouette n’était visible à la fenêtre, elle s’empourpra.

— Peut-être qu’ils sont juste… Je veux dire, elle est mariée !

Nick renâcla. De sa main valide, Copeland sortit une lampe torche de sa doudoune et l’alluma. Le faisceau de lumière vive s’allongea et se rétrécit sur le sol blanc l’espace d’une seconde, puis s’arrêta brusquement sur des traces noires dans la neige à moitié fondue, devant une des caravanes libres.

— Dr Blake. Regardez. Oh, mon Dieu, du sang…

Nick changea de direction et marcha lourdement vers les traces. La neige le retenait aux tibias tandis qu’il quittait le chemin dégagé pour rejoindre les lourdes congères. Son pied se coinça dans quelque chose, un pot, un vieux bout de barrière, et il se pencha en avant sur les genoux.

D’autres lumières brillaient dans le parc. Il entendit des portes s’ouvrir, des voix demander des explications et d’autres crier pour faire taire les chiens. L’éclat de la lampe torche s’éloigna et s’agita contre le côté de la caravane tandis que Copeland tapait sur le côté du fourgon de Harris.

— Debout ! Réveille-toi, Harris, on a besoin d’aide ! s’égosillait-elle.

Nick se remit debout et balaya la neige sur ses genoux. Le vent tiraillait vicieusement son manteau dans tous les sens. Malgré le froid, un léger voile de transpiration lui couvrait les aisselles et le démangeait derrière le cou. La traînée de sang passait de traces visibles à des gouttes, avant de disparaître sous la caravane, derrière le treillage cassé qui en cachait la base. De vieux instincts dignes d’un film d’horreur le firent hésiter devant le trou, d’où se dégageait une odeur d’hémoglobine si nauséabonde qu’il était impossible de la confondre.

— Hé, tout va bien ? demanda Nick, une question bête qu’il devait malgré tout poser pour briser le silence. Vous avez besoin d’aide ? Je suis médecin. Si vous êtes blessé…

Un souffle rauque, presque imperceptible dans le vent, fut sa seule réponse. Nick inspira profondément, sentant le goût du whisky sur sa langue, et se faufila dans l’ouverture. La neige lui mouillait le jean, sa froideur faisait l’effet de piqûres d’aiguilles dans ses genoux, et il dut avancer à l’aveugle en évitant les barres de métal et autres tuyaux.

— …aller…

Nick plissa les yeux dans le noir. Il arrivait à peine à distinguer une forme recroquevillée contre la roue de la caravane, à moitié dénudée, une sombre couverture remontée sur les hanches. Il y avait quelque chose dans cette voix… Connaissait-il la personne ? Il ne s’agissait pas d’un collègue de l’équipe de sauvetage. Peut-être était-ce simplement l’accent ? Les habitants du coin écorchaient leurs mots comme sa grand-mère, lorsqu’elle débordait de joie.

— Ne vous inquiétez pas, souffla Nick en grimaçant quand son épaule se heurta à une entretoise aiguisée. On peut vous aider. Ça va aller.

Derrière lui, il entendit Copeland et Harris se disputer en s’approchant, la voix sèche et paniquée de la jeune femme dénotait avec les questions épaissies par le sommeil du collègue. Nick était sur le point d’attraper la manche blanche de l’inconnu lorsque Harris lâcha :

— Qui est-ce, dans ce cas ?

Harris inclina sa lampe torche sous la caravane. Ce n’était pas une couverture. Du sang en couche sirupeuse couvrait la peau meurtrie de l’homme, de la jambe au ventre. Sa poitrine aussi en était souillée. Le liquide noir provenant d’une artère éclaboussait le sol neigeux en jets continus.

Nick ne le connaissait pas. La lumière s’attarda sur les traits ciselés de son visage long et anguleux et se refléta étrangement dans ses yeux verts qui semblaient trop brillants avec tout ce sang perdu. Il était magnifique. Une pensée mal placée dans ce carnage, mais Nick ne put s’en empêcher.

— J’ai pas besoin de votre aide, râla l’homme, les lèvres retroussées par ses mots. J’ai besoin de l’aide de personne.

— Mais oui, bien sûr, ironisa Nick. Vous avez l’air de vous plaire, là-dessous.

Son cerveau brouillé peinait à composer une liste mentale du matériel, à moitié oublié et largement utilisé, qui était entreposé dans le vieux bloc sanitaire.

— Harris ! Viens là et aide-moi ! C’est toi l’expert en urgences !

— Je peux mourir… seul, je t’ai dit, souffla l’homme.

L’inconnu releva sa tête de son bras et Nick comprit que la position inconfortable prise par ce corps recroquevillé créait une sorte de garrot qui venait d’être relâché. Les jets réguliers d’hémoglobine se transformèrent en effusion fumante au contact de l’air glacé. Par habitude tenace, implantée en lui au temps de la faculté de médecine, à l’époque où tous s’accordaient à dire qu’il serait plus doué avec les morts, Nick se jeta en avant et referma sa main sur la carotide de l’homme. Le corps pressé contre l’épaule de l’inconnu, sa position lui rappelait une étreinte, mais peut-être en plus intime, avec la vie de l’homme bullant sous sa main. La blessure paraissait large et irrégulière, ses bords ressortaient d’entre ses doigts tandis qu’il essayait de les pincer.

— Qui est-ce ? répéta Harris, à l’arrière. Que fait-il ici ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ? s’époumona Copeland. Nous devons l’aider !

— Et si c’était un piège ? Ces idiots qui reviendraient pour essayer de nous voler des drogues que nous n’avons plus ?

Une sensation étrangère. Il était habitué au sang refroidi, immobile sous la peau, pas à ces jets brûlants, prêts à s’échapper et à souiller le sol. L’homme résistait aux efforts de Nick, ses mains ensanglantées glissaient et luisaient tandis qu’il le repoussait aux bras et au visage. Le sang s’étala sur l’œil et les cheveux du médecin. À travers la pellicule rouge, il entrevit brièvement une femme accrochée à l’épaule de la victime, par un bras décharné. Ses doigts, si effilés et durs qu’ils ressemblaient à des os emballés sous film plastique, tiraillaient les bords de la blessure pour tenter de la rouvrir.

Nick ouvrit la bouche de surprise, un goût de pourri et de vin envahit le fond de sa gorge. La femme releva la tête, comme sentant son attention sur elle. Ses cheveux sales et emmêlés étaient rejetés en arrière, et Nick entrevit le bout pointu de son nez limé ainsi que son œil sec et jauni.

Il sentit la bile monter et faillit rendre tout le whisky bu cette nuit-là sur sa jambe. Il refusait d’en voir plus. Resserrant sa prise, Nick résista aux picotements des doigts asséchés et baissa le menton pour essuyer le sang sur son visage contre son épaule. Lorsqu’il releva la tête, la femme avait disparu. Il frissonna de soulagement. L’homme blessé le fixait intensément comme s’il savait ce que Nick venait de voir.

— Dis-lui.

— À qui ? Je ne sais pas de qui vous parlez. Vous n’aurez qu’à lui dire vous-même, rétorqua Nick, un goût métallique glissant sur sa langue.

Il regarda par-dessus son épaule et cria à un Harris indécis :

— Bouge-toi et viens m’aider ! Il saigne !

— Dis à mon vieux, soupira l’inconnu dont les yeux avaient perdu de leur clarté, ne laissant qu’un regard terne et sombre. Dis-lui qu’au moins… je suis mort le premier, lâcha-t-il en s’affaissant contre Nick, un poids lourd de muscles, d’os et de désespoir.

— Vous n’allez pas mourir, je vous tiens, insista Nick, sentant malgré tout le sang qui repoussait ses doigts et courrait le long de ses bras, une chaleur presque agréable, même si elle trahissait dangereusement son mensonge… D’ailleurs, je ne connais même pas votre nom.

— Gregor, souffla l’homme qui piquait du nez, son menton seulement retenu par la main de Nick. Dis-lui que son fils préféré est mort, mais que j’ai foncé le premier.

II

 

 

IL N’Y avait plus d’eau chaude. D’ailleurs, il n’y avait plus d’eau du tout. Nick se tenait dans la cabine de douche de la caravane qui lui avait été assignée et se frottait vigoureusement les bras avec du gel antibactérien. Le plus gros du sang était parti. Il n’en restait que des croûtes dans ses articulations et autour des cuticules. Pourtant, il ne se sentait pas complètement propre.

Non pas vraiment à cause du sang, mais plutôt du souvenir de sa sensation chaude et sirupeuse. Le sang froid ne le dérangeait pas. Ce n’était que des plaquettes, des protéines et du plasma. Mais le sang chaud était… différent, malgré une composition identique.

Incapable d’oublier cette fausse différence, il avait préféré devenir pathologiste plutôt que chirurgien. Il y voyait presque une superstition, la seule qu’il s’autorisait, tout en la sachant irrationnelle. Le monde était un endroit rationnel, logique. Nick ouvrait les corps, les pesait, les recousait pour l’enterrement. Il n’y avait pas de secrets à craindre, pas de poches dissimulées où l’âme serait logée. Le sang n’était que du sang et la mort était la ligne d’arrivée. Sa grand-mère – que son âme aigrie repose en paix – était simplement folle, mais pas lui.

Voilà le mantra qu’il s’était répété pendant toute l’université. Cela faisait des années qu’il n’y avait pas repensé, mais la phrase apaisait toujours son esprit. La femme qu’il avait vue, ou pensait avoir vue, n’était qu’une de ces horreurs que sa grand-mère évoquait devant ses clients : il suffisait d’une ombre, d’un esprit crédule et d’un détail pour faire peser la balance en sa faveur. Dans le cas de Nick, ce détail se résumait au whisky et au stress.

Il capta son reflet dans le miroir jauni par le temps et taché de mouches, accroché au-dessus du lavabo. Son visage lui rendait son regard. Nick grimaça devant l’image anguleuse, sombre et couverte d’une barbe de quelques jours. Cela réussit à l’effrayer.

On tapa à la porte.

— Dr Blake ? Vous êtes présentable ?

— Pas toujours.

Copeland poussa la porte et passa la tête dans l’ouverture. Ses cheveux mouillés épousaient les contours de son visage et ses dents claquaient de froid. Elle essuya la gouttelette sous son nez avec son bras valide.

— Ils m’ont demandé de voir si tout allait bien, expliqua-t-elle. Surtout pour ne plus m’avoir dans leurs pattes, je pense.

— Ça va.

— Vous êtes certain ?

Nick haussa simplement les épaules. Il attrapa un pull propre accroché à la poignée de porte de la douche et l’enfila. Enfin, « propre » était un grand mot. Au moins, celui-ci n’était pas couvert de sang. Il ne possédait que deux pulls et cela faisait deux semaines qu’ils survivaient sans eau. La laine épaisse empestait la sueur et les moutons, une forte odeur de lanoline qui se dégageait de ses fibres aérées.

— Comment se porte notre invité ?

Copeland cligna fermement des yeux et protégea tendrement son bras cassé. Elle se mordilla la lèvre inférieure et secoua la tête.

— Ils y travaillent toujours, on fait ce qu’on peut avec les moyens du bord. Mais il est encore en vie. Et je me demande comment…

Sa voix chevrotait de surprise. C’était une jeune interne tout juste sortie de l’école et rien de ce qu’elle venait de vivre ne lui avait été enseigné en cours.

— Je ne peux pas les aider, avoua Nick. Dans mon métier, on voit rarement des vivants.

— Se pourrait-il qu’un animal l’ait attaqué ? demanda soudain la jeune femme. Un renard ou un chien…

Sa voix se perdit, comme si elle savait à quel point son idée paraissait saugrenue, mais elle attendait malgré tout une réponse. Réduites à une liste d’autopsie, ces blessures devenaient de simples faits. Engelures, multiples incisions sur la cuisse gauche, la hanche, le ventre : les causes d’épanchements importants ; grave traumatisme au cou, responsable d’une perforation de la veine jugulaire. Un véritable catalogue, plus qu’une simple liste.

Mais c’était le vif souvenir des muscles dénudés se contractant sous les étirements de la matière graisseuse, telle une corde entortillée à travers la chair et par-dessus les os, qui perçait son détachement défensif et lui remplissait la gorge de bile.

— Les animaux n’utilisent pas de couteaux, la corrigea-t-il.

— Je sais, reprit-elle. Simplement… C’est fou, non ? Complètement dingue.

Nick lui tendit une serviette usée. Elle était décolorée et rugueuse, avec des traces incrustées de teinture pour les cheveux, mais au moins elle restait sèche et n’empestait pas trop. La jeune femme renifla et l’accepta pour se frotter le visage, puis essuya à contrecœur ses boucles emmêlées.

— Inutile de s’inquiéter, la rassura Nick.

Il tapota précautionneusement son épaule non douloureuse et profita de sa prise pour l’écarter de la porte afin de pouvoir sortir.

— Jeffers a appelé la police par radio. Ils seront là au petit matin. Ils remettront en place des agents de sécurité, alors l’auteur de l’attaque ne risque pas de revenir.

Le thermos de café datait du matin. Nick jeta un coup d’œil à sa montre et ajusta son horloge interne. Plutôt la veille au matin. Il attrapa deux tasses dépareillées, l’une décorée d’un logo VDM et l’autre d’un carlin avec un casque audio, et y versa le liquide. Plus par rituel que pour le goût. Copeland prit sa tasse et but le jus de chaussettes sans rechigner.

— C’est juste… Vont-ils l’emmener, cet homme ? lança-t-elle comme si elle voulait en finir avec le sujet.

La réponse immédiate qui se forma dans l’esprit de Nick fut « bien sûr que oui ». Mais pour l’emmener où ? Même avant la vague de froid, l’hôpital général n’était pas assez équipé pour traiter ce genre de blessures. À présent, ils n’offraient que le minimum : des antibiotiques, des pansements et un endroit où se reposer, et il manquait plus de la moitié du personnel.

Et comment le transféreraient-ils ? La ville s’efforçait de dégager les routes principales. Des équipes passaient leur temps dehors, dans le froid, chargées de pelles et de sel, mais les communes restaient parfois infranchissables à cause des congères et des voitures abandonnées.

— Je ne sais pas, avoua Nick.

— Il me fait peur, confessa-t-elle à voix basse, en lui lançant un regard gêné. Je sais. C’est bête. Il ne peut même pas marcher, mais… J’ai l’impression qu’il a ramené quelque chose de mauvais avec lui.

Brièvement, Nick revit le visage desséché de la femme sous la caravane, la bouche aux tendons tordus, les yeux plissés et secs. Sa main le gratta avec le souvenir de doigts durs et émaciés le piquant sans relâche. Par habitude, il porta sa main à son cou, mais à la place du métal froid d’un ancien talisman offert par sa grand-mère, ses doigts ne trouvèrent que de la peau.

Nick ne l’avait pas porté depuis des années, parce que Mamie était folle, et pas lui.

— Une vieille habitude, souffla-t-il.

Sa collègue lui lança un regard troublé, pensant visiblement qu’il s’adressait encore à elle ; et peut-être avait-elle raison.

— Un homme blessé se montre par une nuit noire de tempête et on le prend avec nous, alors qu’on est piégés ici jusqu’au matin : tout ce que les histoires d’épouvante et les films d’horreur nous ont appris à craindre.

Elle fronça le nez par-dessus la tasse de café.

— Peut-être parce que ceux qui ne craignent pas ces histoires se font découper en rondelles ?

— Sans doute, acquiesça Nick. Mais ça ne veut pas dire que chaque nuit noire apporte son lot de serial killers. Dans un film d’horreur, pour chaque famille tuée par un psychopathe masqué, il y a tout un pâté de maisons dont les vies restent inchangées.

— Du moins, jusqu’à ce que les gens découvrent que leurs voisins se sont fait découper à la hache, marmonna Copeland dans sa tasse, récoltant un rire de la part de Nick, auquel elle se joignit en reposant rapidement sa boisson. Désolée. Vous avez raison. C’est juste que… chaque fois que j’ai l’impression de m’en sortir, il arrive un autre malheur. On nous envoie ici, où on reste coincés, je me casse le bras… quelqu’un me crache dessus.

Sa voix se cassa et elle dut cligner fermement des yeux avant de renifler à nouveau. Nick redoutait de la voir pleurer. Il ne se sentait pas de prêter une épaule compatissante, mais se disait que son propre chef de clinique, à l’époque où il était interne, avait dû ressentir la même chose lorsqu’il avait fondu en larmes contre lui.

Tout le monde finissait par craquer un jour ou l’autre, la plupart avec moins d’excuses que Copeland. Nick se rappela qu’il lui avait fallu un jour atroce, un mauvais coup d’un soir et une piqûre accidentelle pour en arriver au même point. Il lui prit la tasse de café des mains.

— Restez ici, lui autorisa-il. Demain, les choses paraîtront plus normales.

— Je ne me le permettrais pas, protesta la jeune femme, qui demeurait malgré tout plantée là. C’est votre lit.

— Croyez-moi, mon lit possède un meilleur matelas, affirma Nick. Je doute de pouvoir trouver le sommeil, de toute façon, alors vous êtes la bienvenue. Si vous souhaitez rester.

Elle se mordit la lèvre et acquiesça vigoureusement.

— Merci, dit-elle. Je ne veux pas passer la nuit seule.

Nick la prit par les épaules, la retourna et la poussa doucement dans la caravane.

— Allez dormir. Si un meurtrier entre par effraction, vous pourrez vous échapper par la fenêtre pendant que je me ferai découper.

Elle gloussa et opina du chef.

— Merci, répondit-elle. Vous savez, à l’hôpital, beaucoup disent que vous avez un cœur de pierre, mais vous avez toujours été sympa avec moi. Ils sont mauvaise langue, j’imagine.

Elle traversa le couloir vers la chambre à coucher. Nick déversa son café dans l’évier et écouta le craquement de la porte et le bruit du matelas miteux qui grinçait sous le poids de la jeune femme. Une fois qu’elle se mit à ronfler, alternant grognements et sifflements, Nick retourna au travail. Il était épuisé. Il avait les yeux irrités et les doigts agités par la nervosité. Cependant, chaque fois qu’il fermait les yeux, il sentait la caravane s’ébranler et quelque chose s’approcher subrepticement de lui.

Tout donneur de bons conseils ne les suivait pas forcément. Par ailleurs, sa grand-mère lui avait appris à craindre les choses plus que la moyenne. Parfois, avant l’aube, son corps décidait de passer outre les procédures d’éveil habituelles et de se mettre brusquement en marche. Il se réveillait dans un soubresaut tandis que le tonnerre grondait au loin. Son cœur battait dans sa gorge et, pendant un bref instant, il peinait à reconnaître les alentours.

Son écriture en pattes de mouche glissa lentement et Nick se rendit compte qu’il s’était écroulé sur une pile de papiers. Il râla et s’appuya contre le rebord de la table pour se mettre debout. Son cou et le creux de son dos se crispèrent lorsqu’il changea de position. Il dut décoller un bout de papier de sa figure et se masser distraitement la joue pour éviter les traces d’encre.

Nick vérifia sa montre. Il était presque six heures du matin, mais seul l’éclat tamisé d’une lanterne en bout de vie brillait encore. Il tendit la main et l’éteignit. Pour l’économie d’énergie, il valait mieux tard que jamais.

L’obscurité lui donnait la chair de poule. Il entendait le ronflement bourdonnant de sa collègue et les sifflements hargneux du vent. Cela aurait dû le calmer. Avant le désastre, il dormait parfaitement avec les orages répétés en bruit de fond. À présent, cela l’agaçait. Soudain, il tendit instinctivement la main vers l’interrupteur, mais s’arrêta en plein geste.

— Il n’y a rien là-bas.

Nick ferma les poings, ses ongles s’enfoncèrent dans la paume de ses mains et il s’obligea à s’asseoir en attendant. Chaque bouffée d’air se coinçait dans sa gorge, comme s’il respirait la dernière, mais il gardait son sang-froid.

Il se leva et vacilla lorsque sa jambe fléchit sous son poids, prise de fourmillements. Se retenant au canapé, il boîta jusqu’à la fenêtre. Le ciel était si noir qu’il semblait teinté de vert par endroits et, au loin, on pouvait apercevoir le blanc de la muraille. Le tonnerre gronda à nouveau et un éclair déchira l’horizon.

Il frappa la terre, brûlant le gazon sur son passage, et son éclat aveuglant força Nick à reculer et détourner le regard. Du coin de l’œil, il remarqua son ombre projetée sur le mur et comme le scintillement d’une chose brillante qui se tourna pour l’observer. L’espace d’une seconde brève et sordide, il crut voir Gregor. Non, il en était certain. Mais en même temps, il savait la chose impossible.

Les yeux clos, il pressa fermement le talon de ses mains contre ses paupières, jusqu’à sentir le liquide bouger et voir des taches lumineuses apparaître. Lorsqu’il les rouvrit, il ne trouva que son reflet qui l’observait dans la fenêtre. Il avait simplement oublié de fermer les rideaux.

« Les miroirs peuvent capter des choses ». La voix de sa grand-mère résonna dans sa tête, si forte et à l’accent si prononcé qu’elle faisait passer Nick, un natif de Glasgow, pour un garçon du centre de l’Angleterre. Elle possédait une voix claire et distincte, le genre qui savait se faire entendre, même des années après qu’on eut voulu la faire taire. « Des choses dont on ne peut se délester. »

Les seuls détails que Nick captait dans les miroirs étaient d’occasionnels cheveux blancs et de nouvelles ridules sous ses yeux. Néanmoins, il tendit nerveusement la main, comme on approcherait une araignée, prêt à voir son reflet bouger soudainement, et tira les rideaux.

— Ce n’est pas un fantôme, lança-t-il à haute voix, trop haute même.

Il se figea, s’assurant que le ronflement bourdonnant de Copeland continuait, puis termina sa pensée à voix basse :

— Seulement ma culpabilité qui me joue des tours.

Enfin, dans son état actuel, Nick pouvait sans difficulté croire indifféremment aux deux possibilités. Il rassembla les mains et se mit à gratter la croûte de sang incrustée sous ses ongles. Les morts ne demandaient aucun réconfort et se moquaient des paroles rassurantes, mais il aurait dû se rappeler sa formation. Ne jamais promettre l’impossible. Et plus particulièrement, ne jamais faire de promesses qu’on ne tiendrait pas.

Des phrases qu’on répétait aux docteurs en herbe, souvent plus d’une fois. La nature humaine vous poussait à réconforter les autres, mais il était dans leur nature à eux de penser que l’on pouvait sauver le monde. Et, la nuit précédente, tenant la vie de Gregor entre ses mains, Nick avait oublié tous ces enseignements.

Vous n’allez pas mourir.

Tout ira bien.

Je vous tiens.

Deux de ces promesses, Nick ne pouvait pas tenir. Quand bien même il aurait passé les dix dernières années dans une unité d’urgence plutôt qu’à la morgue, le risque zéro n’existait pas. Mais la dernière promesse, il l’avait simplement brisée.

Sur le coup, il lui avait semblé logique de laisser Jepson reprendre le flambeau, elle qui avait effectivement dédié dix années de sa vie à la chirurgie traumatologique. À quoi bon les ralentir alors qu’ils avaient Harris, un véritable urgentiste ? Voir Nick se tenir là, couvert de sang, aurait été plus impressionnant, mais complètement inutile.

Tout cela était vrai, mais loin de la raison qui l’avait poussé à fuir la scène pour aller se désinfecter. En vérité, il avait pris peur. Pas à cause du visage décharné et pourrissant de la vieille sorcière sortant tout droit de son imagination, mais pour ce que cela signifiait : il n’était plus le Dr Nicholas Blake, dont les gens disaient peut-être qu’il avait un « cœur de pierre », mais jamais qu’il était fou à lier. À la place, on aurait trouvé Nick Blake, l’homme dégingandé et anxieux qui chassait le mauvais sort grâce à l’automédication, ou pire : le petit Nicky Blake, sur les genoux de sa grand-mère, convaincu de l’existence des monstres sous son lit.

Il inspira profondément, jeta un œil à la fenêtre aux rideaux tirés et esquissa un sourire amer. Bon, il craignait un peu cette chose qui se cachait dans la pénombre, et alors ? Ce n’était pas une excuse. Il était temps de tenir une promesse réaliste. Même si, au vu de la gravité des blessures de Gregor, elle serait de courte durée.

Nick enfila à nouveau son manteau. Les manches étaient trempées. La veille, il y avait nettoyé du sang à coup de poignées de neige, mais l’habit ferait l’affaire le temps d’en trouver un de rechange. Un dernier regard vers Copeland lui confirma qu’elle s’était assoupie sur le lit sous deux couches de duvet. Elle ne s’était même pas déchaussée avant de s’affaler dessus. Nick ferma la porte de sa chambre et sortit.

Le vent du Nord le repoussa instantanément vers l’intérieur. Les bourrasques arrivaient habituellement de la mer, déviées par la rangée de caravanes, alors il grommela de surprise et reçut une bouchée de flocons, frais et vaguement iodés, qui fondirent sur sa langue. La porte lui échappa des mains et alla claquer contre le mur de la caravane. L’abri en métal vibra sous la violence du coup.

Nick chercha une paire de gants dans sa poche et les revêtit. Après une seconde à peine à l’extérieur, ses doigts étaient comme à vif, leur peau tendre contre la laine rêche. Une fois ganté, il attrapa la porte et la referma à grand-peine. Il dévala maladroitement les marches glissantes en métal et atterrit dans la neige. Sous le fracas du tonnerre lointain, il se maudit pour cette mauvaise idée et rentra la tête dans les épaules. Retenant ses vêtements très près du corps pour tenter de conserver la chaleur, il se voûta contre le vent.

Le chemin le plus rapide jusqu’à Jepson consistait à passer entre les caravanes, où la neige demeurait moins profonde et où de rares fenêtres éclairées pouvaient servir de repère. En contrepartie, il fallait enjamber des barres de remorquage et trébucher sur des clôtures placées au hasard, qui vous arrivaient à hauteur des chevilles. Voilà d’ailleurs comment Copeland s’était cassé le bras. Son orteil s’était pris dans une terrasse surélevée cachée par la neige et l’homme qui l’accompagnait avait tenté de la rattraper en plein vol.

— Laissez les gens tomber, leur avait conseillé Jepson à leur retour, lors d’une sèche leçon de sécurité. Ils auront moins de chance de se faire mal, avait-elle ajouté, en vain, car les gens agissaient d’instinct en voyant leurs semblables tomber.

Nick emprunta le chemin le plus long et suivit la route principale qui faisait un détour par les fourgonnettes, jusqu’au parking central. La neige, marquée par les coups de pelles et jonchée généreusement de glace, y prenait des teintes grisâtres. Un chemin glissant, avec du verglas qui craquelait à l’improviste sous les talons, mais plus facilement praticable.

La foudre avait entaillé la neige, formant une blessure profonde entourée d’une cicatrice de gel et dont la base charbonneuse restait à peine visible sous les flocons tombés depuis. Nick la contourna largement, enfouit le menton dans son col et tenta d’oublier les corps brûlés par les éclairs qu’on trouvait dans sa morgue.

Après avoir traversé la moitié du parc, il fut arrêté par le tonnerre. Un éclair s’abattit à sa gauche. Il s’écrasa sur le toit d’une fourgonnette et en fit exploser la neige. Un enfant se mit à gémir, un bruit de détresse qui semblait inconsolable. On alluma une lampe torche à l’intérieur, puis on l’éteignit nerveusement. Inutile de s’inquiéter, donc. Nick ne chercha même pas à vérifier.

La caravane de Jepson ressemblait à une énorme balle d’agent et de glace, dotée d’une large baie vitrée d’un côté et entourée d’une terrasse qui accueillait actuellement deux longues et basses tentes blanches, décorées de la fameuse croix rouge. Un tunnel improvisé, créé à partir d’une bâche en nylon et soutenu par des perches en aluminium formait un couloir vers l’entrée.

De la lumière brillait à l’intérieur de la caravane, où des voix fortes et agacées s’élevaient à peine au-dessus du fracas de la tempête. Nick évita soigneusement l’entrée et contourna le véhicule jusqu’à la terrasse. La première tente n’abritait qu’une vieille femme assise sur son lit étroit, qui souriait joyeusement à quiconque entrait la voir. Elle avait été abandonnée en pleine nuit devant le portail du parc, vêtue d’une simple chemise de nuit et d’une veste cirée. Elle ne souffrait d’aucun problème physique, à part peut-être ses quatre-vingt-dix ans, mais elle ne pouvait pas entrer dans les caravanes. Et elle avait oublié qu’il faisait froid.

Dans la seconde tente, Harris faisait les cent pas sur le tapis de sol, une radio tenue fermement dans sa main. Il s’arrêta lorsque Nick passa l’entrée et un mélange de rancœur et de soulagement lui déforma le visage.

— Tu es là pour prendre la relève ? demanda-t-il en se tirant nerveusement la barbe. Il était temps. Tu l’as trouvé, à toi de le surveiller.

— Comment il est ? le questionna Nick.

— Encore vivant, lâcha Harris.

L’homme s’élança vers Nick et lui fourra la radio dans la main. Le lourd appareil en plastique était moite et glissant à force d’être tenu.

— Comme s’il n’y en avait pas déjà assez, ajouta le collègue.