Chroniques du dimanche - deuxième tournée - Hervé Bellec - E-Book

Chroniques du dimanche - deuxième tournée E-Book

Hervé Bellec

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Beschreibung

Hervé Bellec est de ces auteurs rares qui ne peuvent laisser indifférent.Tantôt drôle, gouailleuse, cinglante, tantôt sensible, tendre, émouvante, toujours vive et aiguisée, sa plume navigue avec une justesse remarquable entre humour et émotion.

Dans cette deuxième tournée de chroniques, véritables odes à la vie postées chaque dimanche sur Facebook, il croque avec recul et autodérision le quotidien, le sien et celui des autres… Les vacances, les femmes, les copains, les commerces, la fête… et la Bretagne, à laquelle il est viscéralement attaché, lui rendant hommage dans chacun de ses ouvrages.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Hervé Bellec est un écrivain français né en 1955. Il a été musicien dans le groupe de rock humoristique Fernand L’Éclair (un 45 tours chez Nevenoe en 1980), bistrotier puis professeur d’histoire et géographie à Brest.

La nuit blanche lui a valu le prix Edouard et Tristan Corbière. Il a publié des romans, un livre de souvenirs, et de nombreuses nouvelles qui ont le plus souvent pour théâtre les quartiers de Brest, ou encore la Bretagne intérieure. Garce d’étoile est son premier livre, dans lequel il raconte son périple de Brest à Compostelle.

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Seitenzahl: 156

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Couverture

Page de titre

Rest in peace

Non sans peine, nous avions gravi les pentes escarpées et les rudes marches qui mènent au Mont Royal. Le ciel de Montréal était d’un gris métallique mais la neige tardait à revenir. Ne restaient que quelques confettis de la dernière chute. Bien que nous fussions dimanche, il n’y avait pas grand monde dans les parages, ce n’était pas un temps à mettre un chat dehors. Le baromètre flirtait allègrement autour des dix degrés en dessous de zéro et un méchant vent tout droit descendu du Labrador nous cinglait les joues. Étrangement, je me sentais serein. Je portais sous mon jean un caleçon long et ma tête était protégée par un bonnet de laine que m’avait tricoté ma blonde, qu’on appellera Suzanne pour la circonstance, on comprendra plus bas pourquoi. Arrivés au belvédère, la cité tout entière ou presque s’offrait à la vue des rares touristes. Au premier plan se dressait la forêt de buildings derrière laquelle se lovait le Saint-Laurent, puis à l’horizon, on devinait les croupes du Mont-Tremblant. Du haut de ses deux cent trente-quatre mètres, le Mont Royal est le sommet de la ville et une loi stipule qu’aucun édifice ne doit le dépasser.

On se réchauffe un instant autour d’un café servi au bar du belvédère puis on décide d’emprunter un autre chemin pour redescendre. Celui-ci nous fait traverser un immense cimetière, justement nommé cimetière du Mont Royal, peuplé, dit-on, de plus de deux cent mille âmes, souvent regroupées par nationalités, les Italiens, les Portugais, les Ukrainiens – échoués là après avoir traversé toutes les misères du monde –, et bien sûr les « nés-natifs ». Nous avançons entre les monuments mastoc et des tombes toutes simples alignées comme à la parade. Le carré juif se trouve en bas de la descente, près de l’entrée sud. C’est ouvert. Suzanne, qui a sans doute peur que je me perde dans son maudit pays, me prend par le bras mais je sais où je vais.

Revenons cinquante ans en arrière ; oui, j’ai bien dit cinquante ans. J’ai dix-sept ans et pour épater Chantal K., ma petite amie de l’époque, je glisse dans la fente du jukebox du Café des Sports – place du marché à Rostrenen, Côtes-d’Armor –, une pièce qui me donne droit à trois chansons. Je commande deux monacos puis on s’installe dans un coin discret du bistrot, et au moment où Leonard Cohen attaque le deuxième couplet de Suzanne, je roule à la Chantal un palot de première classe. Je rappelle que le monaco est un mélange de bière, de limonade et de sirop de grenadine. Notre baiser avait donc un goût sucré et me revoici cinquante ans plus tard, à six mille kilomètres du Café des Sports, devant l’humble tombe de l’immense Leonard Cohen, où s’entrecroisent deux cœurs. Un bouquet de roses repose sous une légère couche de neige et je n’ai rien dans les poches pour marquer ma venue, pas la moindre amulette pour lui dire à quel point je suis bouleversé de me trouver ici. Reposez en paix, monsieur Cohen. Merci pour avoir si cruellement accompagné mes solitudes, mes amours et mes mélancolies un demi-siècle durant. Merci mille fois. Avant de rejoindre la sortie, je prends Suzanne dans mes bras et j’embrasse ses lèvres en regrettant déjà le goût de la grenadine.

28 janvier 2024

Les abeilles noires

Sillonnant les petites routes du Kreiz-Breizh, je sifflote sans malice un vieux tube de France Gall qui passe à la radio : « Si maman si, si maman si… maman si tu voyais ma vie… » Pas un chat sur le bitume, pas même un tracteur, c’est dimanche. À la sortie de Plouray, je bifurque à droite direction Trégornan. On passe devant la réserve naturelle du Magouar où je m’arrête de temps à autre histoire d’enquiquiner quelques grenouilles. Plus loin, à deux ou trois kilomètres, se dresse un énorme terril et le paysage prend soudain un aspect plus inquiétant. Ici se trouve la seule mine d’extraction d’andalousite d’Europe qui produit, s’il vous plaît, vingt-cinq pour cent de la production mondiale. C’est gigantesque, et encore, on ne voit que la partie immergée de l’iceberg. Pour ceux qui veulent tout savoir, sachez que l’andalousite est un minéral hautement réfractaire utilisé dans des domaines aussi variés que la sidérurgie ou la cimenterie. On le surnomme « l’or rose ». Accessoirement, l’andalousite aurait également la réputation de chasser les angoisses.

Trégornan est un bourg un peu moribond, les sinistres ossements qui s’exposent au vu de tous dans l’ossuaire depuis des générations n’arrangent pas les choses. À la sortie, il y a un type qui fait du stop. L’événement est suffisamment rare pour que j’actionne mon clignotant, ne serait-ce que par respect pour l’ado que j’étais et qui a passé des heures et des heures à lever vainement le pouce au beau milieu de ce grand nulle part. L’auto-stoppeur a du bol. Avec une tête pareille, il avait une chance sur cent de se faire prendre. « Tu vas où ? » « Rostrenen ». « C’est bon, monte ! Je t’avance jusqu’à la nationale. »

C’est un jeune homme à qui la nature n’a visiblement pas fait de cadeaux. Les dents de travers, des lunettes à double foyer, des boutons plein la tronche et un nez hérité de sept générations d’ivrognes, il a largement de quoi intenter un procès à ses géniteurs. Bref, le portrait tout craché de l’idiot du village et il fallait que ça tombe sur moi. Qui plus est, il parle, il parle… des cailloux plein la bouche. France Gall n’a plus qu’à se rhabiller, j’éteins la radio et je l’écoute lui, en train de m’avouer tout de go – et sans que je lui aie rien demandé – sa passion pour les abeilles, de m’expliquer par le menu détail la différence entre l’abeille domestiquée et l’abeille noire, présente en Europe depuis un million d’années, plus agressive mais bien plus résistante, hélas aujourd’hui menacée par le frelon asiatique, par les pesticides et, plus grave, par les essaims importés d’autres pays. « Et sans abeilles, me crie-t-il à l’oreille comme si c’était de ma faute, pas de pollinisation, plus de cultures, finies les fleurs, les fraises, les courgettes, finie la vie. Sans les abeilles, dit-il geste à l’appui, l’humanité n’aurait plus que trois ou quatre décennies à survivre. Vous entendez ? Trois décennies ! » Oui, oui, je l’entends et repense aussitôt aux vertus supposées de l’andalousite quant aux angoisses. Je le descends au carrefour de la RN164. Il me dit « merci m’sieur », me lance un signe amical dans le rétroviseur. Songeur et dubitatif, je continue ma route sans trop savoir si j’ai eu affaire à un diseur de mauvaise aventure ou à un lanceur d’alerte, mais tout bien réfléchi, il avait une bonne tête, ce gars-là.

4 février 2024

Les tambours de l’âme1

Marc est parti sans crier gare en août 2020, le cœur lui ayant fait faux bond. Il est mort chez lui, dans sa maison, sa maison qui était une librairie, une librairie qui était bien plus qu’une librairie puisqu’on pouvait y boire et y manger, y discuter avec des têtes connues ou inconnues, s’y abriter les soirs de mauvaise pluie ou s’y détendre en terrasse quand le soleil daignait faire une apparition. En plein cœur de la forêt de Huelgoat, L’Autre Rive, l’un des tout premiers cafés-librairies du pays, n’était pas seulement un havre de paix, c’était aussi un repaire pour ceux qui cherchaient de quoi sustenter leur curiosité. Marc était un bavard averti, non un radoteur, qui plus est un chouette gars qui avait bourlingué dans l’humanitaire aux quatre coins du monde avant d’ouvrir en 2006 avec Katita, sa compagne, ce lieu improbable. Je m’y arrêtais pour boire une bière, feuilleter quelques bouquins et faire un brin de causette avec eux, devenus tout naturellement des copains. On s’y sentait bien. C’était l’endroit idéal pour passer un dimanche et ça le reste, d’ailleurs, puisque le lieu a été repris dans le même esprit.

Ce que je ne savais pas, et ce que la plupart d’entre nous ignoraient, c’est que Marc, ce petit cachottier, écrivait dans l’ombre. Lui, dont le métier était de vendre et surtout de défendre des livres, avait jalousement gardé son secret – jusqu’à la tombe, oserais-je dire –, puisque c’est Katita qui a pris la décision de publier post mortem ce roman qu’il avait écrit lors de séjours en Irlande et en Andalousie à la fin des années 1990. Un pavé. Et presque un pavé dans la mare. Je m’étais bien sûr empressé de l’acheter, ne serait-ce que par amitié, et puis le bouquin était resté quelques mois sous une pile, sans que je n’y prête attention. Une négligence de plus, jusqu’à l’autre soir où, cherchant quelque chose à me mettre sous les yeux, je suis retombé dessus. À moins que ce soit le livre qui me soit tombé dessus.

C’est l’histoire de Hans et c’est toute l’histoire du XXe siècle. Hans est un militant allemand, un anarchiste qui a traversé tous les tourments, vécu toutes les guerres, combattu, armes à la main, tous les fascismes, participé à toutes les tentatives révolutionnaires. Il nous fait voyager de l’Allemagne nazie à l’Espagne en guerre, de la France occupée à l’Algérie colonisée. Passionné d’histoire, Marc nous a livré un travail de titan et pas un seul instant on ne s’ennuie. Bien au contraire, le livre se dévore comme du bon pain. Je pense à toi, Marc, qui ne prêtait guère attention aux voix de l’Au-delà mais je tiens ton bouquin entre mes mains et c’est ta propre voix que j’entends, ton rire qui résonne, ta colère sourde qui gronde derrière ton sourire, ton éternel sourire devenu, si je peux me permettre, « éternel ». Survit-on par l’intermédiaire de nos écrits ? Par les empreintes qu’on laisse derrière soi et que la marée montante risque d’effacer ? Je préfère me taire. Il ne me reste que quelques chapitres à lire, deux ou trois heures de lecture que je garde précieusement pour la nuit, à la lueur d’une petite flamme. Ne me raconte surtout pas la fin, camarade, tant je la redoute.

11 février 2024

1 Les Tambours de l’âme, de Marc Ledret, éditions Locus Solus.

Marcher sous la pluie

« Restez pas dans mes pattes, allez jouer dans le jardin ! », grommelait ma grand-mère. « Mais, Mémé, il pleut… », répondait-on. « Et alors ? Vous n’êtes pas en sucre, que je sache ! »

Toutes les mémés du monde – ou les mamies, si vous préférez – tiennent peu ou prou ce genre de discours à leurs petits-enfants chaque fois qu’ils rechignent à mettre le nez dehors, ces sales gosses, ces fils de riches, ces dégénérés avant l’heure rendus marteau par les écrans, pervertis par les réseaux sociaux, abrutis par le laxisme des parents, l’incompétence du personnel enseignant et la pleutrerie de l’État démissionnaire. « Vous avez raison, c’est de pire en pire, ma bonne dame ! C’est bien simple, dès que je croise sur mon chemin un individu de moins de vingt-cinq ans, qu’il soit mâle ou femelle, je change de trottoir. »

De temps à autre, j’aime beaucoup parler comme un vieux schnock, ça me fait un bien fou. Au volant de ma voiture, je traite les autres automobilistes de sales connards ou de sinistres enfoirés, ça dépend de la faute qu’ils ont commise – oubli de clignotant sur les ronds-points, par exemple… Je postillonne mes insultes bien à l’abri derrière mon pare-brise et ça aussi, ça m’apaise. C’est un peu comme publier sur Facebook ou TikTok des menaces ou des insanités sous couvert d’anonymat, sauf que dans mon cas, ça reste entre nous, je veux dire entre moi et moi, et l’incident est aussitôt clos. Personne n’a rien entendu. Une autre chose qui m’apaise, c’est justement marcher sous la pluie, comme aujourd’hui, au rythme des plic-ploc tambourinant sur ma capuche et du flop-flop de mes semelles qui n’ont pas peur des flaques. Quelques bourrasques en prime et c’est la panacée.

Février est le mois idéal pour ce genre d’exercice. Question précipitations, novembre n’est pas mal non plus, janvier et décembre s’en tirent plutôt bien, et parfois même, les mois d’été nous réservent de belles averses. Et puis quoi faire d’autre sous la grisaille d’un dimanche sinon rester le cul cloué devant son écran comme tous ces chiards ? Marcher sous la pluie, c’est d’abord avoir l’assurance de ne croiser aucune famille avec tout l’attirail dominical : poussette, landau ou trottinette. On ne fait même plus prendre l’air aux vieux de l’Ehpad, de crainte qu’ils soient en sucre, sans doute. Bref, la voie est libre. Seuls quelques promeneurs de chiens osent s’aventurer dehors, quoiqu’on sent bien que même le teckel préférerait coucouche-panier au pied de la cheminée plutôt que de se les geler sur le chemin des berges. Ne reste que quelques couples grelottant sous un parapluie – et j’ose espérer qu’ils sont amoureux, sinon à quoi bon ? – et deux ou trois solitaires de mon espèce à narguer les éléments. Je me souviens d’une balade à Douarnenez où il avait tant plu qu’on s’était retrouvés trempés jusqu’à l’os. Oublié au fond de ma poche, mon portable n’avait pas survécu au déluge mais quelle délicieuse randonnée ce fut, quelle aventure ! La pluie, celle qui « fait des claquettes sur le trottoir à minuit2 » ou celle qui s’insinue vicieusement sous les fringues, c’est le débarbouillage de l’âme. C’est la toilette des mélancoliques, et la mélancolie non plus n’est pas en sucre, que je sache.

18 février 2024

2 Comme le chantait Claude Nougaro.

Par ici la bonne soupe !

D’abord les légumes, bien évidemment de saison, achetés la veille au marché de Landerneau sur les étals des paysans du coin. Du bio de préférence, parce qu’un bobo-écolo de ma trempe ne se satisferait pas des promos d’Intermarché sur des produits gavés de glyphosate, s’agirait pas de me prendre pour un imbécile. Pommes de terre, carottes, poireaux, potimarron, oignons… rien que du très classique, en somme. Pas besoin d’en faire trop, ce n’est que de la soupe mais j’adore éplucher les légumes. C’est un exercice proche de la méditation transcendantale, c’est presque sensuel. Quand l’économe glisse le long de la carotte, on a l’impression de la déshabiller. Tout en préparant ma popote, j’écoute vaguement à la radio la rumeur du monde. C’est où l’Ukraine ? C’est où Gaza ? Sais pas. C’est qui Navalny ? Connais pas. Poutine, Trump, Netanyahou… ? Suis quasiment certain que ces gens-là n’ont jamais épluché une seule patate de leur vie. Ils devraient apprendre, ça les calmerait.

Grâce aux points Intermarché cumulés ces dernières semaines, j’ai pu faire l’acquisition d’un superbe couteau à un prix défiant toute concurrence. Je vous le donne en mille : un euro ! Que croyez-vous ? Moi aussi, je suis en guerre contre la vie chère. L’ustensile est si tranchant qu’il fend le potimarron aussi facilement qu’une motte de beurre. Résultat, je me suis coupé le gras de l’index en voulant le découper et quelques gouttes de sang sont tombées sur le plan de travail, c’est dégoûtant. Je file dare-dare à la salle de bains en me traitant d’imbécile, fouille le tiroir… Mince, plus de sparadrap ! Penser à en ajouter sur la prochaine liste de courses. Et puis je me rappelle que je ne fais jamais de liste et que si par hasard j’en fais une, je l’oublie. Pas malin. Je me bricole un pansement de fortune avec un mouchoir en papier retenu par du scotch et retourne à mon ouvrage.

Faire frire dans de l’huile d’olive un bel oignon découpé en lamelles. Une fois qu’il est bien doré, rajouter les légumes coupés en gros dés et noyer le tout dans un bain d’eau froide. Faire cuire à feu vif. Saler, poivrer. On peut également ajouter un cube de bouillon de volaille, quelques herbes de Provence, chacun fait comme il veut. Une pincée de curcuma parce que la couleur est jolie et qu’une ancienne amoureuse m’a un jour appris que c’était un excellent anti-inflammatoire, je ne demande qu’à la croire. J’oubliais l’ail, très bon pour la santé également. Deux gousses suffisent. Mettre à feu doux. Au bout d’une vingtaine de minutes – pas plus parce qu’elle m’avait aussi assuré qu’une cuisson trop longue faisait perdre aux légumes leurs vertus nutritionnelles –, il est temps de passer aux choses sérieuses. C’est le moment que je préfère. Armé de mon mixeur électrique, je me prends soudain pour RoboCop. Je suis l’ange exterminateur. La machine fait un bruit absolument insupportable, mais au moins, elle a le mérite d’écraser les voix de Poutine, de Trump, de Netanyahou et de toutes ces ordures que je réduirais également volontiers en bouillie si je pouvais.

25 février 2024

Cantorbéry-Canterbury

C’était il y a bientôt un an. Mes semelles venaient de fouler presque sans broncher plus de cinq cents kilomètres. Pas même une ampoule, pas le moindre pépin, du moins physique, des mollets d’acier et un mental en béton. J’étais parti trois semaines auparavant de l’église Saint-Thomas-de-Cantorbéry sous la bénédiction du père Erwan, le curé de ma paroisse, nullement rancunier de ne jamais voir ma tronche à l’office dominical. Cette église se trouve à deux cents mètres de chez moi et depuis des années, l’idée me trottait dans la tête. Ça serait rigolo, me disais-je, de rejoindre en pèlerin la cathédrale de Canterbury, située à l’autre bout, là-bas au sud-est de Londres. Rigolo… ? J’admets à la relecture que le terme est peut-être mal choisi. Je traversais une sale période. Envie de rien, et surtout pas d’écrire. Je me sentais vulnérable, je passais des heures devant l’ordi à m’abrutir de jeux débiles. Une pitié.

Plutôt que d’avaler des anxiolytiques à la pelle, la seule solution quand ça ne tourne plus rond, c’est la fuite. C’est du moins ma façon d’envisager les choses. J’avais déjà plusieurs fois éprouvé la méthode et elle avait porté ses fruits, même si nul n’est ici-bas à l’abri d’une rechute. La première semaine fut désastreuse. J’avais traversé le Devon sous la pluie, dans la boue et à travers un brouillard désespérant. Chaque soir, je me présentais, pitoyable, au gîte que j’avais réservé. Je m’engueulais, me traitais de tous les noms d’oiseau : « Mais qu’est-ce que tu fous là, Ducon, qu’est-ce que tu mijotes dans ce merdier alors que chez toi, bien au chaud, il y a un canapé douillet, une télé couleur et des tablettes de chocolat en veux-tu en voilà ! » Et puis une éclaircie a soudain troué le ciel, et puis une autre. Le temps s’est montré plus clément, mes vêtements séchaient au vent qui balayait gentiment la vieille Angleterre. Je me suis dit : « Tiens ! et si je me laissais pousser la barbe pour me changer les idées ? »

Mon arrivée à Canterbury fut on ne peut plus discrète. Ni tambour, ni trompette, pas même une petite bénédiction, mais je me sentais ragaillardi. Incognito, j’ai pris tout naturellement une chambre au Pilgrims Hotel – pour les nuls en anglais, sachez que pilgrim