Devenir Franc-Maçon - Gilbert Garibal - E-Book

Devenir Franc-Maçon E-Book

Gilbert Garibal

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Beschreibung

Vive curiosité, suspicion, préjugés sont les réactions qu’inspire le plus souvent la franc-maçonnerie, régulièrement exposée aux feux de l’actualité. Comme toute organisation « fermée », elle donne envie de savoir ce qui se trame derrière ses murs et fournit aux imaginations fertiles l’opportunité de fantasmes les plus folkloriques. Mais qu’en est-il vraiment de cette société plusieurs fois séculaire, perdurant au cœur du monde moderne ? Qu’y fait-on ? Qui sont les initiés ? Quels buts poursuivent-ils ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gilbert Garibal, maçon depuis plus de trente-cinq ans, sait de quoi il parle. Passé d’un système à l’autre pour terminer son parcours et auteur maçonnique chevronné, il présente dans ce nouveau livre une analyse avant tout sociologique. Elle aboutit à la conclusion d’une réforme nécessaire de la présente organisation obédientielle et juridictionnelle, pour sa survie même. L’Art Royal est une source vive dont on ne doit ni retenir ni polluer son libre courant. Empêchée ici, elle réapparaît là !
Gilbert Garibal, franc-maçon depuis plus de trente-cinq ans est docteur en philosophie, formé à la psychanalyse, et psychosociologue. Après une carrière commerciale puis l’exercice de la direction des ressources humaines en entreprise, il s’est investi dans la relation d’aide. Il se consacre aujourd’hui à l’observation des faits de société et à l’écriture. Auteur de nombreux articles et livres, il a publié chez Numérilivre-Editions des Bords de Seine, entre autres, « Devenir franc-maçon », « Plancher et après ? », « Comprendre et vivre les Hauts-Grades maçonniques » (Tome 1 et 2)   Approfondir l’Art Royal et Le Rite Ecossais Ancien et Accepté.
Marie-Hélène Gonnin, psychologue de formation psychanalytique. Elle accompagne les dirigeants d’entreprise à comprendre leurs comportements et à les adapter aux meilleurs choix. Elle aide Joseph à élucider les énigmes que posent, à la psychanalyse, la Franc-maçonnerie.

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Seitenzahl: 332

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Malgré l’attention portée à la rédaction de cet ouvrage, l’auteur ou son éditeur ne peuvent assumer une quelconque responsabilité du fait des informations proposées (formules, recettes, techniques, etc.) dans le texte.

Il est conseillé, selon les problèmes spécifiques – et souvent uniques – de chaque lecteur, de prendre l’avis de personnes qualifiées pour obtenir les renseignements les plus complets, les plus précis et les plus actuels possible.

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À PROPOS DE CETTE ÉDITION ÉLECTRONIQUE

Édition, Conversion informatique et Publication par

NUMÉRILIVRE

Cet ouvrage est réservé strictement pour votre usage personnel.

Tous droits de reproductions, de traduction et d’adaptation sont réservés pour tous pays sous quelques formes que ce soit.

Copyright Numérilivre ©

Édition numérique : 2013

EAN : 9782366320169

Toute mon affection à André et Pierre,

Valeureux compagnons de route.

Toute ma gratitude au Conservateur du Musée maçonnique

et au Bibliothécaire de la Grande Loge de France qui m’ont permis d’enrichir ce livre de précieuses illustrations.

L’auteur

PRÉFACE

Depuis des siècles, les bibliothèques regorgent d’une abondante littérature concernant la franc-maçonnerie. Les rituels des cérémonies maçonniques, qu’il est loisible de trouver en librairie, n’ont plus de secrets à dévoiler à qui les recherche. Cependant, un désir de savoir attise toujours la curiosité légitime de celles et ceux qui souhaitent davantage d’informations sur ce mouvement, dont les fins continuent de leur paraître mystérieuses.

Il faut croire que les ouvrages existants n’apportent pas assez de réponses satisfaisantes aux questions que suscite la franc-maçonnerie. Des notions spécifiques telles que initiation, spiritualité, symbolisme, dont il est question quand on évoque la maçonnerie, n’ont pas le même sens que celui qui leur est généralement attribué.

Il ne faut donc pas nous étonner de constater que les motivations et activités des francs-maçons sont mal perçues. Le cérémonial et le secret entourant leurs réunions déconcertent qui désire se faire une opinion objective sur cette vénérable institution qui perdure depuis près de trois cents ans, malgré ce qu’on en dit ou médit. Pourquoi s’entourer de tant de mystère si l’on ne fait rien de mal ou d’illicite ? L’ignorance fait peur.

Au fil du présent livre, Gilbert Garibal s’est précisément efforcé de montrer la franc-maçonnerie telle qu’elle est, telle qu’il la ressent, telle qu’il la vit. Dans un langage clair, précis et compréhensible pour chacun, il apporte un éclairage sur les diverses obédiences maçonniques, sur leurs points de convergences et aussi sur ce qui les différencie par leur pratique, bien que le but commun qu’elles poursuivent soit la promesse d’un avenir meilleur, par l’amélioration constante des conditions de vie de la personne humaine.

L’auteur met aussi en lumière, avec son propre témoignage, les particularités de « la méthode maçonnique ». Il nous indique comment elle permet d’aboutir à une meilleure connaissance de soi pour aller vers les autres. Et comment son heureux retentissement sur le registre émotionnel parvient à faire cohabiter l’imaginaire et le réel, la passion et la raison.

En ce début de millénaire, alors que de plus en plus d’hommes et de femmes ne peuvent se satisfaire de seules paroles et de promesses de bonheur pour répondre à leur angoisse existentielle, à l’heure où la perte de valeurs va de pair avec celle de l’espérance, il ne faut pas nous étonner de voir tant d’individus s’interroger sur le sens de la vie. Nombre d’individus, et particulièrement de jeunes, ne trouvent plus de réponse satisfaisante à leurs aspirations spirituelles, dans les enseignements des religions instituées.

Ils n’arrivent plus à croire aux vertus de solidarité, de fraternité, d’amour entre les hommes, prônées par des enseignements confessionnels qui, tout en se référant à des principes identiques, tout en puisant aux mêmes sources spirituelles, font preuve – par une perversion de ces mêmes valeurs – de rejet de ceux qui devraient leur être plus proches. Un constat d’intolérance réciproque, d’excommunication, de désunion, qui va à l’encontre de leur idéal de solidarité et de fraternité.

Alors, comment ne pas nous inquiéter de voir tant de gens déstabilisés ! N’ayant plus de repères, ne se sentant pas capables de s’assumer, de surmonter par eux-mêmes leurs inquiétudes, ils cherchent à se réfugier dans l’irréel ou dans des sectes, au sein desquelles ils sont prêts à s’abandonner à un maître à penser, à un directeur de conscience ou à un gourou pour réfléchir et agir à leur place. Ce n’est pas en maçonnerie qu’ils pourraient trouver pareille mystification, car la franc-maçonnerie n’a rien d’irrationnel. Les paresseux d’esprit n’y ont pas place et seraient vite déçus. Il est vrai que, contrairement aux sectes, il est plus facile de quitter la franc-maçonnerie que d’y être admis. En revanche, ont leur place dans les loges, qu’elles soient masculines, féminines ou mixtes, des femmes et des hommes animés par une curiosité d’esprit ouverte à la réflexion, ceux pour qui la conviction n’est pas une certitude et qui sont toujours prêts à remettre en question ce qu’ils croient savoir. Ceux qui cherchent à se construire sans nuire à leur prochain. Ceux, également, qui cherchent à concrétiser leur réflexion en action. En action réfléchie dans le présent du monde. Peu importe si chacun a sa propre conception de la spiritualité pourvu qu’il accepte, sans condescendance, que celle d’autrui soit différente et qu’il reconnaisse que dans la loge et dans le monde elle a sa place, au même titre que la sienne. À ces hommes et à ces femmes, les obédiences maçonniques ouvrent leurs temples. Il leur suffit d’y frapper pour retrouver des francs-maçons dont la soif d’apprendre n’a d’égale que la joie de connaître et le bonheur de comprendre. Ils s’y retrouveront en toute égalité, pour confronter leurs idées avec celles de sœurs ou de frères de toutes conditions, des plus humbles aux plus éminents dans la hiérarchie sociale, de culture et d’origine différentes, de toutes confessions, de toutes philosophies.

Cette diversité de sensibilités conduira le nouvel initié à reconsidérer ce qui lui paraissait évident, en le percevant sous des éclairages différents que ses frères lui apportent. C’est ainsi qu’il sera amené à prendre conscience de la nécessité éventuelle de repenser sa conduite, en la rectifiant pour travailler au bien commun.

En prenant en considération la sensibilité de chacun, il acquerra cette faculté d’adaptation qui permet aux francs-maçons de construire leur personnalité en donnant un sens à leur vie et d’œuvrer à la construction d’une société de progrès social sans en exclure la dimension spirituelle. C’est cette évolution, provenant de l’osmose créée par l’interpénétration des idées échangées en loge, qui permet aux francs-maçons de cultiver un véritable « art du vivre ensemble ». Il est à la base d’un humanisme de cœur et de raison dans lequel chacun peut se retrouver, sans avoir à renier ses convictions religieuses ou philosophiques, et parfois même en les confortant, après en avoir mieux saisi l’esprit.

La pratique de la maçonnerie permet d’acquérir cette vertu d’altérité, cette prise de conscience de la personnalité d’autrui qui distingue le comportement du franc-maçon de celui de l’ensemble des individus. Sans chercher à se faire remarquer en tant que franc-maçon, c’est en tant qu’homme qu’on le remarque, homme de pensée et d’action qui fait montre, aussi bien dans ses activités professionnelles que sociales, d’une ouverture d’esprit et d’une particulière faculté d’écoute de l’autre, pour chercher à le comprendre.

Pour quelqu’un connaissant la maçonnerie, il n’y a là rien de mystérieux. Il s’agit d’une pratique qui s’acquiert en loge et qui influe sensiblement sur la mentalité et, tout naturellement, sur la personnalité du franc-maçon.

C’est ce qui ressort de cet ouvrage, par lequel Gilbert Garibal a voulu partager son expérience afin d’en faire bénéficier ses lecteurs. Puissent-ils en tirer profit pour, s’ils en ressentent le besoin, pallier le manque de rapports relationnels, cette solitude intellectuelle que nombre d’entre nous ressentent.

C’est peut-être ce qui leur manque le plus pour se situer dans la société. Et découvrir une raison de vivre.

Sam Kernbeiser

Franc-maçon de la Grande Loge de France

INTRODUCTION

« C’est un franc-maçon ! »

Il y a des mots qui, dès leur prononciation, dégagent comme une odeur de soufre, un parfum de mystère. Qui ont le pouvoir de troubler votre auditoire...

« C’est un franc-maçon ! » Lancez donc cette affirmation à l’usine, au bureau, en famille ou entre amis ; aussitôt, les outils s’arrêtent, les stylos se posent, les fourchettes restent suspendues. Et le silence s’installe, interrogateur.

Avec ce qualificatif, vous venez, en désignant quelqu’un, à la fois de révéler son appartenance et d’évoquer une confrérie jugée ténébreuse qui, croit-on, a fait du secret sa règle de conduite ! Comment savez-vous que cette personne en est membre ? Qui vous a donné cette indication ? Et pourquoi vous permettez-vous de la rapporter ? Qui sait, ne seriez-vous pas franc-maçon vous-même ?

Autant de questions que vous posent les regards étonnés, presque soupçonneux, de vos interlocuteurs, soudain tournés vers vous ! En un mot, un double mot plutôt, vous en avez trop dit, ou pas assez. À l’évidence, ils veulent en savoir davantage.

Vive curiosité, suspicion immédiate, préjugés. Tels sont les sentiments réflexes qu’inspire toujours cette institution, de fait mal connue du grand public. Et pour cause, puisque, depuis son origine, la franc-maçonnerie s’est effectivement appliquée à demeurer une société fermée.

Ne vous étonnez donc pas, au titre même de cette volonté de discrétion, qu’elle intrigue encore, pour ne pas dire qu’elle fascine. Comme toute organisation à huis clos, elle donne bien sûr envie de connaître ce qui se passe derrière ses murs. Et permet aux imaginations fertiles l’entretien des fantasmes les plus folkloriques !

« C’est une secte qui pratique la sorcellerie et des messes noires ! »

« Il paraît qu’ils font des séances de magie et d’alchimie, en grandes pèlerines rouges ! »

« Je vous dis qu’il y a des cérémonies bizarres, des sacrifices d’animaux, avec des cierges et des cercueils ! »

Vous avez là un échantillon des croyances qui continuent de circuler et font les bons moments des consommateurs du café du Commerce. Mais peut-on leur en vouloir de confondre « occultisme » et « rites initiatiques », à propos d’un ordre qui ne souhaitait guère jusqu’à présent, communiquer avec l’extérieur, respectant ainsi sa vieille coutume de silence ?

Qu’en est-il vraiment ? En clair, qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? Qu’y fait-on ? Qui sont les francs-maçons ? Quels buts poursuivent-ils au début de ce nouveau millénaire ? Amie lectrice, ami lecteur, ce sont assurément les questions, parmi beaucoup d’autres, que vous vous posez en ouvrant ce livre. Pour votre légitime information ou parce que, ensuite... vous désirez « aller plus loin ».

Certes, des milliers d’ouvrages relatent l’histoire et les pratiques maçonniques, volontiers assaisonnées par leurs auteurs d’un ésotérisme fumeux, au vrai peu incitatif à la lecture. Plus de deux cent mille existeraient à travers le monde, disent les observateurs. Par ailleurs, vous l’avez constaté, de très nombreux articles de presse ou de magazines aux titres accrocheurs reviennent régulièrement sur ce sujet qui, présenté ainsi, « fait vendre ». Alors pourquoi ajouter le présent livre à une telle production de textes ? Parce qu’il m’est apparu que si la franc-maçonnerie, en traversant le temps, incite historiens et journalistes à une écriture foisonnante – souvent pratiquée avec une plume trempée dans l’encre du « sensationnel » à tout prix – bien peu de choses, en revanche, sont rapportées sur la vie et le ressenti du franc-maçon lui-même.

Je veux parler du « citoyen-maçon ». De cet homme, de cette femme qui passent quelques heures par mois en loge pour se parfaire, mais qui vivent à l’extérieur l’essentiel de leur maçonnerie.

Quel est leur rapport au quotidien ? Mènent-ils une existence différente de celle de leurs semblables ? Ont-ils une influence sur eux ? Peut-on penser qu’au fil de leurs laborieuses allées et venues, « cité-loge-cité », année après année, le franc-maçon, la franc-maçonne, s’ils réussissent à s’améliorer eux-mêmes, puissent rayonner sur leur entourage et le rendre meilleur ? Utopie ou possibilité ?

Voici, avec les pages qui suivent, un témoignage authentique. Celui du vécu. Il ne trahit rien ni personne, et n’engage que son auteur. En ce sens, il est forcément subjectif, passionné mais, je le crois, sincère. C’est le mien.

Je vous invite à un voyage en maçonnerie.

Après le classique détour par la route de ses origines, mythique et historique, nous traverserons le paysage maçonnique. Nous verrons pourquoi, comment et où on devient franc-maçon. Nous suivrons cet être « en devenir » sur sa voie initiatique. Moins pour y découvrir quelque secret que pour apprécier la méthode de perfectibilité utilisée. Nous nous arrêterons avec lui à chaque étape de son parcours symbolique et le verrons vivre son engagement, en loge et dans la cité. Non avec l’œil triste du voyeur, mais avec le regard qui cherche la lumière.

Voulez-vous m’accompagner ?

Œuvre en bronze représentant la Marianne maçonnique portant le cordon et le bonnet phrygien, un tableau de loge à ses pieds, et tenant les tables de la Loi

© Exposition de Tours-2002, H. Vassal/MAVAO

Itinéraire

Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.

Paul Léautaud

C’était en hiver 1941. Pendant la guerre, aux heures sombres de mes culottes courtes, alors que, séparé de ma famille, j’étais réfugié dans une petite localité du Quercy, en zone dite libre.

Je me revois à la récréation, dans cette cour d’école, gamin transplanté avec mon accent de Billancourt, le cœur rongé de solitude. Silencieux par crainte des moqueries des enfants du village, qui parlaient le patois du Lot, je n’osais même pas me rapprocher des autres écoliers, apeurés, figés eux aussi, et venus comme moi du nord de la Loire.

Or, il suffisait que le maître surgisse, frappe joyeusement dans ses mains, puis nous les tende, ouvertes, pour que le petit miracle se produise, et se répète plusieurs fois par jour. Nous nous retrouvions en une seconde, telles des épingles attirées par l’aimant, blottis contre les jambes de notre bien-aimé protecteur, rassurés et captant dans son regard affectueux la chaleur parentale qui nous manquait. Isolés l’instant précédent, ailleurs dans nos têtes, nos éprouvions soudain une très forte impression d’unité, sans distinction d’accent ni de race. Serrés près du poêle pour chanter en chœur la table de multiplication, nous vivions malgré tout, j’en suis certain, des moments de bonheur.

Rassembler ce qui est épars. Je ne pouvais bien entendu pas savoir, à l’époque, que ce geste généreux de notre maître contenait aussi l’ambition de la franc-maçonnerie universelle. Une belle image, pour moi cristallisée dans une photographie. Celle, pieusement conservée, que je regarde encore souvent, quelque cinquante ans après : le traditionnel cliché des élèves autour de leur instituteur. Avec ce témoignage jauni, j’apprécie encore mieux aujourd’hui le rôle précieux joué par cet homme. En l’occurrence, l’effet d’un catalyseur, au milieu de ses petits apprentis de la vie.

La Libération venue, j’ai entendu chuchoter, et sans comprendre, avec mes onze ans, à la sortie de la messe ou peut-être à l’épicerie-buvette de la commune, que ce maître estimé de tous était « franc-maçon ». Un maître, vrai maçon opératif, dont la longue blouse grise était donc... le tablier !

De retour en banlieue parisienne, cette expression de « franc-maçon » m’a à nouveau taquiné l’oreille pendant mon adolescence. Mon père, fonctionnaire de police, désignait ainsi d’un air averti, dans les repas de famille, tel ou tel politicien, en commentant son influence sur les événements de la France renaissante. Comme il n’expliquait jamais ce mot sibyllin, je pensais qu’il s’agissait d’un sobriquet attribué, dans mon esprit, à un personnage qui avait au moins le mérite d’être franc ! Mais pourquoi « maçon » ?

À dire vrai, je ne me posais pas trop de questions. Il devait y avoir une relation avec le travail et le pays à reconstruire, ainsi qu’en témoignait mon cahier d’instruction civique où s’alignaient, jour après jour, des dictons sur la nécessité de l’effort, vers lequel ma classe de cinquième n’était guère attirée ! Gamins avides, trop longtemps privés, nous préférions à nos devoirs et leçons le chewing-gum et la gelée de framboise que nous offraient les soldats américains, basés dans le bois de Boulogne, tout proche.

Ce qui incitait notre professeur de français, au lycée Jean-Baptiste-Say – le malicieux et indulgent poète Maurice Fombeurre –, en nous envoyant sans illusion au tableau noir, à évoquer lui aussi le bâtiment, avec un proverbe que, là, chacun comprenait : « C’est au pied du mur qu’on voit le maçon ! »

La vie est une succession de rencontres qui tracent nos routes. Je dois ensuite à Pierre, collègue d’industrie, ma première approche de la franc-maçonnerie, dans les années 70. De discussions au restaurant d’entreprise en conversations de bistrot, je découvrais, avec ce « frère » du Grand Orient, un nouvel univers. Une école de pensée aux motivations humanistes. Et, avec elle, un ami, dont je connaissais bien entendu la sérénité, la générosité, mais dont j’ignorais l’érudition et le talent de conteur. Parce que aborder la franc-maçonnerie, c’est retrouver la tradition orale et entrer de plain-pied dans l’histoire. Celle des grands bâtisseurs à travers les siècles, et donc celle de l’Homme, indissociable.

Dans ce monde troublé, qui manifestait, avec la « crise pétrolière », les premiers symptômes de nos difficultés présentes, il existait donc une organisation fraternelle mondiale, à même de vouloir faire cohabiter les races et les confessions. Quelle surprise pour moi !

Emporté par des images de pyramides et d’architectes, de temples et de templiers, de cathédrales et de corps de métier, j’écoutais Pierre des heures, abusant de sa gentillesse et de son temps. Je n’imaginais pas alors l’importance qu’allait lentement prendre la pierre et sa symbolique sur mon chemin.

La pierre qui jusqu’à présent m’évoquait surtout les murets moussus entourant à perte de vue les champs du Lot de mon enfance. Or il existait une autre pierre chargée de sens que j’allais découvrir, et à laquelle – heureuse coïncidence – s’identifiait par le prénom ce franc-maçon pédagogue. La matière première des constructeurs d’édifices devenait à mes yeux et à mes oreilles, un signe, un appel. Toutefois, si ce frère s’était très tôt dévoilé à moi, il ne me força d’aucune façon à demander mon admission à son obédience.

« Frapper à la porte du Temple », dit la formule consacrée. La démarche exige une longue réflexion préalable, un mûrissement. C’est vrai que j’étais certainement en attente de quelque chose, d’une autre chose, dans notre cruelle société marchande, si artificielle et agitée.

Mais il faut croire que je n’étais pas prêt, puisque, deux ans plus tard, je n’avais encore rien demandé à Pierre, qui quittait Paris pour une retraite bien méritée dans le Bordelais.

Pourtant le germe était en moi, bien enraciné. C’est un autre ami, André, formateur en sciences humaines, rencontré en « séminaire », qui prit le relais de Pierre. Comme lui, il me conquit très vite au fil de nos entretiens, par son calme, sa pondération et sa justesse de vue du quotidien. Comme lui, il m’impressionna par cette élégance de l’âme qui n’appartient qu’aux hommes libres. À croire que le lent polissage du travail en loge donne aux francs-maçons une manière d’être, un comportement particulier dans leur relation aux autres.

Sans prétention aucune, je suis maintenant persuadé de cette singularité. Et l’appartenance maçonnique d’André, de son côté à la Grande Loge de France, ne m’a guère étonné quand il me l’a révélée. Je l’avais subodorée, peut-être inconsciemment. Ce qui m’a surpris, en revanche, c’est d’apprendre ainsi non seulement l’existence de plusieurs obédiences, mais que cette diversité, loin d’être fâcheuse, enrichit au contraire le mouvement et tous les francs-maçons.

Le temps était venu d’aller plus avant. De passer de l’imaginaire au réel, d’entrer physiquement dans l’univers maçonnique. J’avais envie de voir des maçons ensemble. André me permit ce nouveau pas, en m’invitant à déjeuner au restaurant de la Grande Loge de France.

Voisine de la place de Clichy, la courte rue Puteaux est presque une ruelle. Vaguement inquiet, j’arrivai devant un imposant bâtiment, à l’aspect d’un cloître, dont je ne vis cette première fois que la façade en brique et les fenêtres en ogives. Parce que le Club écossais, c’est le nom du restaurant, situé au sous-sol, dispose d’une entrée indépendante. Fantasmes obligent, je m’attendais à un espace sombre, enfumé par des bougies, dallé façon monastère.

Au bas des marches, j’entrai dans une vaste salle à manger voûtée, brillamment éclairée au néon. Nappes blanches et moquette caramel, point de mystères ici, ni de rituels. Aucun indice d’une société secrète, mais une sympathique ambiance de brasserie, avec des hommes et des femmes en tenue de ville, joyeux habitués des lieux. Le plus naturellement qui soit, André m’intégrait à cette joyeuse convivialité, résonnant de table en table. Ce ne sont pas les francs-maçons qui m’impressionnèrent ce jour-là, mais les majestueux piliers de granit de cet ancien lieu de prière.

Quelques mois plus tard, je me soumettais au processus d’admission à la Grande Loge de France. Parrainé par André et soutenu par Pierre, qui, de Bordeaux, m’assura affectueusement que l’important n’était pas pour moi le nom de l’obédience d’accueil, mais ma décision d’entrer en maçonnerie.

Initié depuis vingt ans maintenant, je viens plusieurs fois par mois me « ressourcer » au sein de ma loge, dans cette sorte de résidence secondaire, au cœur du quartier des Batignolles.

À « Puteaux », comme nous disons, une rue qui m’est devenue si familière.

Après la séance de travail, qu’on nomme la « tenue », j’aime retrouver la chaleur du Club écossais, ce lieu intermédiaire de détente entre la loge et la cité. C’est là que m’est venue l’idée de ce livre. En dînant avec mes compagnons de route.

Du latin companem, « qui partagent le pain ».

Agapes maçonniques (gravure, XIXe siècle).

Histoire, mythes et traditions

Tous les rites de la maçonnerie tournent autour de l’idée de construction. Si vous avez compris ça, vous avez tout compris.

Jules Romains

Définir la franc-maçonnerie
SES ORIGINES

Adam, notre premier père, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers, doit avoir eu les sciences libérales et en particulier la géométrie, gravées dans son cœur... Cette science est devenue la base de tous les arts, en particulier l’architecture et la maçonnerie. De notre père Adam, cette science passe à ses fils, surtout Caïn et Seth, car il ne semble pas qu’Abel ait eu le temps de faire des études complètes, ni que sa carrière maçonnique ait été brillante. Caïn fut un maçon éminent... Puis la maçonnerie s’installa dans l’Empire romain, parvint en Angleterre où les Saxons avaient une disposition à la liberté et à la philosophie. Les temps modernes lui redonnèrent toute la splendeur qu’elle avait connue aux temps les meilleurs...

Qui s’exprime ainsi ? Qui se permet d’attribuer à la franc-maçonnerie une origine biblique, avant de la faire entrer dans l’histoire anglaise, via le Bassin méditerranéen ? Tout simplement son cofondateur, le pasteur français et huguenot Jean-Théophile Désaguliers, exilé tout jeune avec son père en Angleterre au début du XVIIIe siècle. C’est lui qui, en collaboration avec le pasteur anglican James Anderson, rédige les fameuses Constitutions de cette originale société de pensée. Elles porteront néanmoins le nom de ce dernier (les Land-Marks d’Anderson) et l’on parlera alors d’une nouvelle bible, dédiée à Dieu, le Grand Architecte de l’Univers.

L’extrait ci-dessus pourrait évoquer une aimable fantaisie romantique s’il ne faisait partie des textes de la célèbre charte maçonnique, rédigée à l’usage des loges, publiée en 1723, et intitulée : « Les Constitutions des francs-maçons, contenant l’histoire, les devoirs, les règles de cette antique et vénérable fraternité ».

L’idée avait pris forme vers 1717 sur le sol anglais, mais, soulignons-le, sans insistance cocardière, elle était bien française. Elle traversera d’ailleurs la Manche et débarquera en France, relativement vite, en 1725. Une belle revanche pour Jean-Théophile, que son père pasteur – fuyant l’antiprotestantisme et qui deviendra franc-maçon avant son fils – avait caché vingt-cinq ans plus tôt, dans le port de La Rochelle, au fond d’un tonneau. Sur un navire en partance pour Londres !

Cette dramatique aventure aurait pu faire du jeune Rochelais un timoré à vie. Elle a au contraire stimulé sa créativité pour rechercher un moyen efficace de développer l’entente entre les hommes. Il le trouve en se rapprochant de l’universitaire et ecclésiastique comme lui, James Anderson.

Imaginer une confrérie spirituelle, la franc-maçonnerie « spéculative », s’inspirant de la franc-maçonnerie dite « opérative », celle des bâtisseurs du Moyen Âge et de leurs traditions : tel est le projet que les deux pasteurs – tous deux initiés « acceptés » en loge de bâtisseurs – décident de mener à bien. Avec l’enthousiasme de leur jeunesse – Désaguliers a alors trente-quatre ans et Anderson trente-huit, il s’agit ni plus ni moins pour eux de proposer d’abord à la société anglaise, puis au monde entier, un principe philosophique inédit. Et, suprême habileté des concepteurs, tout en respectant dans leurs textes fondateurs l’emphase littéraire et le mysticisme de l’époque, afin de séduire puis de réunir aussi bien des nobles et des bourgeois que des prêtres et des savants.

Fait notable, toujours dans l’intention de ménager les susceptibilités des acteurs en présence, la charte élaborée montre sa déférence aux pouvoirs en place. Et, au-delà de leurs écarts poétiques, les préceptes et règles se veulent très clairs, rassurants, et d’une portée très pratique. On peut ainsi lire dans le chapitre des obligations :

[...] qu’un franc-maçon est un sujet pacifique, soumis aux pouvoirs civils du lieu où il réside et travaille ; il ne doit jamais se mêler de complots et de conspirations contre la paix et le bonheur de la nation, ni se montrer indiscipliné à l’égard des magistrats, car la maçonnerie opérative a toujours souffert des guerres, massacres et désordres. Si donc un frère s’est montré mutin à l’égard de l’État, il ne faut pas le soutenir dans sa mutinerie, mais s’il n’a été convaincu de nul autre crime, on ne peut pas expulser un maçon de sa loge.

SES OBJECTIFS

On peut le constater, les règles de la franc-maçonnerie sont également protectrices pour l’adhérent. En mêlant droits et devoirs, elles esquissent le profil du maçon moderne.

Un maçon est obligé par sa profession d’obéir à la loi morale, et s’il a une compréhension judicieuse de l’art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin antireligieux. Mais bien qu’autrefois les maçons aient eu l’obligation d’appartenir, dans chaque pays, à la religion du lieu, maintenant il a paru plus à propos de ne les obliger à appartenir qu’à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, en leur laissant le choix de leurs opinions individuelles ; il suffit qu’ils soient bons et véridiques, gens d’honneur et de probité, quelles que puissent être les religions différentes auxquelles ils appartiennent ; par là, la maçonnerie deviendra le « centre de l’union » et le moyen de créer une fraternité véritable entre des gens qui, sans cela, seraient divisés pour toujours.

Ainsi apparaissent à la fin de cet article, dans une simple phrase, la conception fédératrice et les motivations affectives du nouvel ordre, qui perdurent depuis trois siècles. Le poète Alphonse de Lamartine, bien que n’étant pas franc-maçon lui-même, mais un admirateur reconnaissant de ce mouvement attractif, le définira remarquablement dans un discours en 1848 prononcé dans une loge.

Vous écartez tout ce qui divise les esprits, vous professez tout ce qui unit les cœurs, vous êtes les fabricateurs de la concorde. Vous jetez avec vos truelles le ciment de la vertu dans les fondations de la société, vos symboles ne sont que des figures. Si je ne me trompe pas dans cette interprétation de vos dogmes, on peut soulever le rideau de vos mystères sans crainte d’y découvrir autre chose que des services rendus à l’humanité !

Nous sommes là bien loin de toute volonté de machinations... et aux antipodes de la sorcellerie, telles qu’on a pu en soupçonner ou en accuser la franc-maçonnerie au long de son histoire.

Le « centre de l’union ». Tout est dit, mais la formule mérite d’être approfondie. Cette belle idée, symbolisable graphiquement par un point au centre d’un cercle, aurait pu constituer le sigle de l’institution. Nos aînés lui ont préféré l’équerre et le compas entrelacés – outils dont nous reparlerons – en référence aux bâtisseurs opératifs.

Unir les hommes ! Le projet est à la fois ambitieux et prometteur. Ambitieux, parce qu’il signifie d’entrée le rapprochement des races, des confessions, des conditions, des titres ! Prometteur, parce que cette union veut dire tolérance et fraternité, des mots sur lesquels nous reviendrons aussi plus avant.

Unir les hommes... mais pas les femmes ! C’est tout de même le reproche que l’on peut faire, au passage, à Désaguliers et à Anderson. À la décharge des deux pasteurs, il faut bien dire que le puritanisme de la maçonnerie anglaise de l’époque, d’évidence socialement calqué sur celui des « clubs » existants, se devait de maintenir la séparation des sexes. Leurs Constitutions sont nettes sur ce point :

Les personnes admises comme membres d’une loge doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mûr et circonspect, ni serfs, ni femmes, ni hommes sans moralité ou de conduite scandaleuse, mais de bonne réputation.

Il a fallu près de soixante ans pour que ce sexisme amorce sa disparition. Avec d’abord la naissance des « loges d’adoption » en 1774 – contrôlées par des francs-maçons –, un timide premier pas vers les loges mixtes (le Droit Humain, ordre international, en 1893), puis celle des loges féminines indépendantes (la Grande Loge Féminine de France en 1901).

La lente intégration des femmes observée, il convient d’apporter une précision supplémentaire, à propos de la maçonnerie envisagée comme « centre de l’union ». Cette expression ne signifie pas, dans l’esprit des fondateurs, que tout le monde doive devenir franc-maçon. Leur idée est que l’union réalisée par la franc-maçonnerie aboutisse à la création de groupes fraternels modélisants et secourables pour les citoyens de chaque pays concerné. La nuance est importante.

L’ÂME DES BÂTISSEURS

Médaille en bronze doré.

Époque XVIIIe.

Tableau de Loge avec outils.

Un personnage pose une clef de voûte.

Devise : Veritas est in vertuti et silentio.

(Photo : Fondation du Musée Maçonnique, Grande Loge de France)

Une question se pose : pourquoi nos deux pasteurs ont-ils été à ce point fascinés par la maçonnerie opérative ? Jusqu’à en reprendre largement dans leur charte, les règles et principes, pour favoriser le développement de la toute jeune Grande Loge d’Angleterre. Il est probable que la formation théologique de ces deux protestants n’a pu qu’attiser en eux intérêt et admiration pour la corporation des bâtisseurs. En effet, si elle était une sorte de puissant syndicat occidental, avec le domicile de chaque frère pour relais, elle se présentait simultanément comme une grande et rayonnante confrérie religieuse. Comment ne pas être impressionné par ces architectes et maçons « nobles voyageurs » qui, organisés en réseaux et sous le patronage d’un saint, réalisaient leurs chefs-d’œuvre de pierre dans toute l’Europe ? Et puis non seulement ces constructeurs de châteaux, d’églises et de cathédrales détenaient un mystérieux savoir-faire en provenance de tout le Bassin méditerranéen, de la Perse à l’Égypte, mais ils comptaient dans leurs rangs nombre de « penseurs ». Alors, oui, comment ne pas être séduit, avec Anderson et Désaguliers, par ces infatigables gens de caractère, parfaits maîtres de leur corps et de leur mental !

Nous pouvons d’ailleurs nous demander où ils puisaient leur formidable énergie ! Et ce qui les poussait à investir toutes leurs forces, physiques et psychiques, dans ces travaux gigantesques. Leur croyance sans réserve au Grand Architecte de l’Univers, leur passion pour le « mestier » – du latin mysterium – et encore la réflexion, l’humilité, nous répondent en chœur tous les textes retrouvés de l’époque.

C’est vrai qu’on ne travaille pas la pierre sans se pencher, sans réfléchir, sans lui donner de son âme, tout sculpteur en témoigne. En lançant vers le ciel, au prix de dizaines d’années d’efforts, leurs prodigieuses constructions, ces hommes de foi qui, pour la plupart, ne voyaient pas la fin de leur ouvrage, s’élevaient littéralement vers Dieu. Ils édifiaient en même temps leur temple intérieur, dont ils étaient l’ouvrier, les éléments et les outils réunis. La pierre, matériau éternel, sublimé, devenait pour chacun un langage, une écriture verticale. Et, aussi, une vibrante incitation au devoir journalier, au dépassement de soi, pour les suivants que nous sommes. Au vrai, un message d’amour à transmettre à notre tour.

Des transmetteurs, des passeurs, tels étaient, au cœur même de la cité, ces bâtisseurs francs-maçons. Il est judicieux ici de s’arrêter sur ces deux mots accolés qui m’ont intrigué dans ma jeunesse. L’explication habituelle est que « franc-maçon » viendrait du mot anglais freemason, traduit par « maçon libre », c’est-à-dire affranchi de tout servage à la féodalité régnante. Une autre acception, tout aussi plausible bien que plus poétique, avance que le « maçon franc » est un artisan libre d’esprit, devant une pierre libre, elle-même, qui s’offre à l’édification d’un chef-d’œuvre.

Pour conforter cette version, sous-entendant que le maçon et la pierre ne sont pas esclaves l’un de l’autre, nous sommes renvoyés aux écrits médiévaux sur le sujet. Ils présentaient effectivement le franc-maçon comme un artiste inventif, libre de sa création, opposé au maçon non formé, ne maîtrisant pas, lui, l’art des outils.

La franc-maçonnerie moderne
DU CISEAU À LA PLUME

Qui dit franc-maçon, dit loge. Comme le ciseau et le maillet du tailleur de pierres, ils sont inséparables. Nous savons que les baraques de chantiers, ces fameuses loges, installées au pied des constructions en cours, où se réunissaient les opératifs, ne servaient pas qu’à l’examen des plans. Ni qu’au seul repos après le travail. Elles étaient également des lieux de réflexions spirituelles et philosophiques. Les bâtisseurs y recevaient pour cela, depuis des années déjà, les « acceptés », qui n’étaient pas des manuels mais des intellectuels de tout horizon. Ainsi y pratiquait-on un échange des savoirs. Ainsi, dans ces loges, la maçonnerie ancienne formait des initiés, à la fois « opératifs » et « spéculatifs », qui unissaient l’esprit à la main, comme l’écrit Christian Jacq dans son très riche ouvrage sur l’aventure maçonnique (La Franc-maçonnerie, histoire et initiation, Robert Laffont).

Les fondateurs de la maçonnerie moderne y ont certainement vu un symbole rassembleur en reprenant le terme de « loge » – du vieil allemand laubja, « hutte de bûcherons » – pour désigner à la fois leurs lieux de rencontre et l’ensemble des maçons d’un atelier. Remarquons, par parenthèse, que sur les chantiers des bâtisseurs contemporains, hérissés de grues et de pelleteuses, le mot et la chose perdurent. Entre autres marques, la loge s’appelle aujourd’hui « Logéco », en souvenir. Mais elle est en tôle, dispose du confort moderne et abrite des ordinateurs, progrès oblige !

Il est encore intéressant de remarquer, pour en apprécier toute l’importance, qu’avant de devenir ce bureau mobile, la loge opérative n’a pas cessé d’évoluer au cours du temps. De simple abri et entrepôt à outils, puis de local pour ciseler les pierres, elle est carrément devenue une maisonnette pouvant recevoir une vingtaine de maçons. Subdivisée en « chambre aux traits » pour le dessin des plans, en réfectoire pour les agapes et en temple maçonnique pour les cérémonies initiatiques, elle a souvent accueilli ensuite une bibliothèque – salle de lecture et d’écriture – sous l’influence des maçons « acceptés ».

N’était-ce pas, avec l’irruption du livre dans la loge, un signe avant-coureur d’une première mutation de la franc-maçonnerie, jusqu’ici ordre de tradition orale ? Car elle n’est pas passée de l’époque opérative à la période spéculative sans transition. Les Constitutions n’ont pas surgi du chapeau de leurs rédacteurs, sur un coup de baguette magique ! Anderson et Désaguliers, géniaux précurseurs, les ont pensées et rédigées, alors que s’élevaient déjà moins de cathédrales et de bâtiments publics au début du XVIIIe siècle, notamment en Angleterre, troublée par une crise économique. Et qu’en conséquence les opératifs « penseurs », entraînés par les maçons « acceptés », devenaient de plus en plus disponibles aux travaux ésotériques et symboliques.

UNE ÉCOLE ORIGINALE

C’est ainsi qu’en plein déclin de la maçonnerie opérative les quatre loges londoniennes, aux noms très évocateurs, « À l’Oie et au Gril », « À la Couronne », « Au Grand Verre et à la Grappe de Raisin » et « Au Pommier », décident de fusionner. Très exactement le 24 juin 1717, pour fonder une fragile Grande Loge d’Angleterre, quoique « loge mère » de toutes les autres dans le monde. Après Anthony Sayer et George Payne, Jean-Théophile Désaguliers devient son brillant Grand Maître et véritable animateur en 1719. Il lui donne l’élan qui lui manquait et la renommée, d’abord avec son charme personnel, puis avec ses « Constitutions andersoniennes », en 1723. On ne saura sans doute jamais si Anderson fut son éminence grise ou au contraire son servile porte-plume.

Toujours est-il que la franc-maçonnerie moderne était née, balisée pour son entrée dans le monde par une ultime recommandation constitutionnelle :

Aucune brouillerie ou querelle privée ne doit franchir le seuil de la loge, moins encore de querelles à propos de la religion, ou des nations, ou de la politique d’État, nous francs-maçons étant uniquement de la religion universelle, nous sommes aussi de toutes les nations, idiomes, parentés et langages, et sommes résolument contre toutes les politiques, comme n’ayant jamais contribué et ne pouvant jamais contribuer au bien-être de la loge.

Commence alors une étonnante période d’adaptation pour la maçonnerie « spéculative ». Bien entendu, le mot n’est pas à prendre ici au sens financier qu’il a de nos jours.

Spéculer, dans les années 1720, consiste à s’adonner aux études théoriques, à la réflexion et à la recherche de la connaissance. L’institution, rénovée, devient ainsi une école originale, où la philosophie et la morale prennent le pas sur les préoccupations techniques des constructeurs.

Adieu aux tours de main et recettes des métiers du bâtiment laborieusement appris, finie la transmission des secrets professionnels de maîtres à ouvriers ! Les outils et quelques rudiments de vocabulaire des chantiers sont conservés, mais uniquement pour leur signification symbolique.

« Quel affront ! Quelle honte ! » s’exclame un dernier carré d’opératifs, horrifié devant le détournement de ses instruments de travail, et qui va se réfugier dans le compagnonnage, ultime confrérie de métiers. « Quelle surprise ! Quel amusement ! » s’enthousiasment les aristocrates en découvrant le cérémonial et les rituels maçonniques.

Nous sommes loin, à l’évidence, des « vieux devoirs » des bâtisseurs qui imposaient aux frères, après le pénible travail manuel, l’étude dans le recueillement de la géométrie, de l’astrologie et des sciences hermétiques !

L’INITIATION-SPECTACLE

On ne peut point prétendre, pourtant, que l’entreprise des deux pasteurs réformistes, hommes de rigueur et fidèles à la pensée religieuse des opératifs, n’est pas sérieuse. Sa visée philanthropique universelle, appuyée sur le passé glorieux de l’ordre manuel, n’est pas non plus contestable. Mais il faudra donner du temps au temps, suivant la formule devenue célèbre, pour que les nouveaux et joyeux initiés découvrent une signification symbolique à l’équerre, au compas, ou au fil à plomb, qui sont exposés en loge.

Pendant plusieurs années encore, pour ne pas rompre avec les habitudes opératives, les réunions ont lieu dans les arrière-salles d’auberges, en pleine ville, à peine protégées des curieux. Le bon peuple anglais peut ainsi entrevoir ces nouveaux frères, banqueter et se livrer au moment du dessert à leurs « travaux intellectuels ». Bien entendu, les spectateurs s’esclaffent et ne manquent pas de singer les étranges cérémonies auxquelles se livrent ces « mondains » et riches négociants. Quoi de plus drôle que de les voir déambuler et s’exhiber, épée en main, ceints de tabliers brodés de signes étranges et de baudriers de satin bleu ornés d’un compas ? De leur côté, les détracteurs en tout genre et les chansonniers ne se gênent pas pour joindre leurs piques aux railleries populaires.

Des secrets, quels secrets ? Les frais initiés, souvent imbus d’eux-mêmes, ne manquent pas de raconter autour d’eux, avec force détails, les rituels de leur nouveau passe-temps, dont le sens leur échappe encore largement. Et les écrivains reprennent vite ces échos dans leurs ouvrages :