Plancher, et après ? - Gilbert Garibal - E-Book

Plancher, et après ? E-Book

Gilbert Garibal

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Beschreibung

Chaque jour, grâce à des milliers de planches présentées en loges - dans les pays libres du monde - des francs-maçons et des franc-maçonnes pensent l’humanité puis en débattent. Afin de s’améliorer et l’améliorer! Conscient que nous sommes liés les uns aux autres par le langage et que toute parole porteuse de sens bénéfique doit être, bien mieux qu’archivée, transmise, Gilbert GARIBAL, franc-maçon depuis plus de trente ans, offre dans cet ouvrage soixante de ses planches, rédigées au fil de son parcours maçonnique. En soi, une véritable mémoire culturelle, précieux réservoir de raisonnements pratiques. Et qui ne trahit aucun secret ! Ces planches, au style très vivant, axées sur les thèmes fondamentaux de l’Art Royal vous sont proposées, non bien entendu pour être simplement recopiées, mais comme support de réflexion, afin d’en produire d’autres. La prochaine est toujours à écrire ! L’ordre alphabétique utilisé ne fait pas de ce recueil un dictionnaire, mais une suite de précieuses balises à même d’éclairer la progression individuelle. De la lettre A, pour l’Apprenti qui réunit ses matériaux sur le sol, à la lettre Z pour le Zénith, d’où descend le fil à plomb. Symbole même de cet homme debout, en marche vers le futur, qu’est le Maître-maçon !

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Seitenzahl: 466

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

OUVERTURE

Nos lointains cousins, les bâtisseurs de cathédrales, après ceux du biblique Temple de Salomon, ne se doutaient pas, en dessinant les plans de l’ouvrage à même le sol - dans la chambre aux traits de leur loge - à l’aide de la règle, de l’équerre et du compas, que ces outils vivraient au fil du temps une grande aventure !

Ils ne pensaient pas, au pied du monument en construction, maillet et ciseau en main, qu’ils faisaient bien davantage que tailler des pierres. En les portant ensuite contre leurs cœurs, au risque de leur vie, sur les planches étroites des échafaudages, puis en les élevant en majesté vers le ciel, liées par le mortier sur la truelle, et verticalisées par le fil à plomb, nos vaillants « œuvriers » ne savaient pas que ces matériaux et outils contenaient autre chose, au delà de leur fonction.

Ils n’imaginaient pas, que quelques siècles après eux, les chantiers religieux achevés, d’autres maçons, métamorphoseraient cet univers de temple, cathédrales, pierres et outils, en multiples mythes, légendes et symboles. Pour y chercher et trouver du SENS. Puis, comme le mot l’indique, pour transformer ce sens, à la fois en direction à suivre, valeurs morales et actes positifs dans la cité.

De la maçonnerie opérative, la franc-maçonnerie spéculative. Ainsi est née à l’époque des Lumières, en passant de la main à l’esprit, une grande société de pensée, au vocabulaire spécifique, emprunté tant au monde de la Bible qu’à celui du bâtiment.

Cette pensée maçonnique est devenue en quelque sorte, au fil des siècles, de la matière mise en mots. Lesquels sont autant d’outils symboliques. C’est avec eux que le franc-maçon spéculatif d’aujourd’hui construit son temple intérieur et participe, à sa mesure, à la construction du temple de l’humanité. C’est avec eux aussi qu’il élabore cette réflexion, laquelle, présentée en loge, devient régulièrement son « chef d’œuvre verbal » : LA PLANCHE (ou Morceau d’architecture). Celle-ci, qui, dans l’esprit symbolique, a emprunté son nom au matériau de chantier, est par définition un travail intellectuel sur un thème donné. On ne peut évidemment réfléchir et émettre des idées, qu’à partir d’une information recherchée ou reçue. Qui devient elle-même de « la matière à penser » à transformer, en l’occurrence, en expression écrite puis orale, devant l’assemblée.

En loge il est dit rituellement, au moment du débat : « Que la parole circule ! ». Alors que la mission acceptée de l’initié(e) est de transmettre ses acquis, des centaines de planches sont écrites chaque jour, exprimées et commentées une seule fois en loge, puis le plus souvent… classées ! Des heures d’écriture pour une heure de vie !

Conscient d’une telle déperdition, et, en soi, de ce fâcheux et triste « enterrement de la pensée », j’ai opté pour cette parole à faire circuler, en loge et dans la cité, dont le franc-maçon, la franc-maçonne font évidemment partie intégrante. Puisque notre fonction est de « rayonner », sans prétention aucune et toutes proportions gardées, sans non plus qu’un secret quelconque ne soit trahi, nous pouvons et devons enrichir les « profanes » intéressés par nos travaux maçonniques ! Aussi bien à titre privé qu’en loge, à l’occasion de ce que nous appelons « tenues blanches ouvertes » au public. Comme des conférenciers extérieurs viennent en loge nous enrichir nous-mêmes, en retour, lors des « tenues blanches fermées ».

Nous sommes reliés les uns aux autres par le langage, qu’il soit gestuel, parlé ou écrit. C’est par les mots prononcés et enchaînés que nous échangeons, que nous communiquons, pour employer un terme moderne. Comme tout groupe, la franc-maçonnerie dispose de son lexique, avec la particularité, pour ce qui la concerne, d’utiliser des vocables qui deviennent en loge des « mots-centrifuges » à contenu ondulatoire et à multiples sens.

J’en ai sélectionné soixante, qui sont ainsi des thèmes de raisonnement et dont le développement sous forme de planches de diverses longueurs, constitue le présent livre. Ces planches, qui représentent pour la plupart plusieurs années de ma réflexion personnelle à l’aide de notre « méthode symbolique », ne se veulent surtout pas des modèles à recopier ! Le franc-maçon, la franc-maçonne, encombrés par les contingences du quotidien, s’ils s’appliquent à répéter solennellement des rituels pour « retrouver de l’espace en eux », sont invités par ailleurs, non à reproduire mais à produire des idées, précisément à partir de cette disponibilité psychique reconquise.

De la sorte, les présentes planches sont proposées à la raison du lecteur, de la lectrice, comme support de réflexion. Comme tremplin aussi, pour bondir dans le vaste domaine de l’imaginaire et en écrire d’autres. La prochaine planche est toujours à écrire. A partir d’un mot, d’une phrase, d’un concept. Le hasard faisant bien les choses, l’ordre alphabétique ici utilisé, avant un dictionnaire, constitue de ce livre une suite de balises à même d’éclairer le parcours maçonnique individuel.

De la lettre A, pour l’Apprenti qui réunit ses matériaux de construction sur le sol, à la lettre Z, pour le Zénith d’où descend le fil à plomb, symbole de cet homme debout, en marche, qu’est le Maître-maçon. L’une verticale, l’autre horizontale, les branches de l’équerre nous l’indiquent : Parce que les cathédrales sont achevées, il faut maintenant construire des ponts !

DU PAIN SUR LA PLANCHE !

Je suis une planche.

Exposé écrit lu en loge par un frère ou une sœur, on m’appelle aussi « morceau d’architecture » en référence symbolique aux pièces de construction.

De matériau de chantier élevant l’homme vers le ciel, je suis ainsi devenue de la « matière à penser » horizontale pour lui permettre de mieux avancer vers les autres ! D’une planche, l’autre. A écrire et à lire, pour être écoutée, réfléchie, augmentée, reproduite. Copiée, traduisent outrés les « étroits penseurs ». Transmise, rectifient souriants, les « larges d’idées ». Car tel est bien là, le credo même des francs-maçons : la transmission ! Sous toutes ses formes. Pourvu que, planche de mon état, j’enrichisse quelqu’un. Rédacteur, auditeur, lecteur. Et même l’emprunteur occasionnel, passeur à sa façon, à qui je transmets, qui sait, du désir. A savoir, le modèle même pour écrire un jour une planche, à son tour. Au fil du temps, l’homme ne doit-il sa survie à l’imitation qui engendre elle-même la création ?! Dès lors, trêve de morale culpabilisante : il n’y a pas de maçons plagiaires, il n’y a que des frères à instruire !

En loge, il est dit rituellement au moment du débat « Que la parole circule ! ». Alors que la mission acceptée de l’initié(e) est de transmettre généreusement ses acquis, des milliers de planches sont écrites chaque jour dans le monde, exprimées et commentées une seule fois devant un auditoire limité ! Puis, enfouies dans un tiroir, à la maison revenues ! Des heures d’écriture pour une heure d’existence ! Pourquoi me condamner ainsi aux ténèbres, quand j’ai vocation à la lumière !

Enterrer une planche, c’est aussi enterrer la pensée ! Or, par définition même, plancher c’est, par l’écrit et la parole, transmettre « du vivant », à des vivants ! La planche que je suis est faite pour rayonner, donc, tout au contraire de la rétention, atteindre le plus grand nombre.

Il est de bon ton de brocarder les prodigieux outils de la technologie moderne, qui sont utilisés chaque jour… par leurs détracteurs eux-mêmes. Entre autres, l’Internet - cette bibliothèque virtuelle tentaculaire et tentatrice - est accusée de bien des maux ! Accoutumance, ingérence, permissivité, suppression de l’effort intellectuel, etc. Le meilleur des médicaments a des effets secondaires, réels ou fabriqués !

La franc-maçonnerie et les francs-maçons ne peuvent évidemment pas faire aujourd’hui l’économie de cet Internet. N’en sont-ils pas d’ailleurs de très grands consommateurs ?! Dès lors, sortie du Temple pour accomplir sa destinée, la parole maçonnique circule aussi avec bonheur sur les ondes informatiques ! Elle bénéficie largement des avantages de l’outil : facilité d’accès, instantanéité, diffusion élargie à la planète. Autrement dit, présentation au grand jour de l’Institution, si longtemps étouffée par le secret, lequel, nécessaire en une dramatique période, n’est plus guère de mise à l’heure de ladite mondialisation ! Partant, comment pourrait-on reprocher aux fidèles servants de l’Art Royal - lequel veut améliorer ses membres et parfaire l’humanité - d’informatiser leurs réflexions correspondantes ?! Il est tout à fait pensable que dans un avenir proche, les obédiences mettent nombre de travaux numérisés à la disposition du Grand Public. L’appétence d’un lectorat, donc le recrutement possible, passe aussi par ce média ! Le succès des différents sites, diffuseurs de documents et travaux maçonniques, n’est pas seulement dû, loin de là, à quelques frères saisis de paresse passagère ou en panne d’idée momentanée ! Au delà de ces clichés faciles, il correspond à une réelle curiosité, c’est-à-dire à une faim d’information qu’il convient de rassasier ! Les planches sont parties intégrantes de ces travaux. Telle une eau de source, la planche que j’ai le plaisir d’être, est faite pour jaillir et alimenter les ruisseaux et fleuves du savoir ! Je mérite souvent un prolongement après ma prestation en loge ! Parce que, au delà du support de réflexion, je peux constituer un moyen de recherche, une occasion de perfectionnement, un ensemble d’idées constructives.

Bref, Il reste du pain sur la planche. La prochaine est toujours à écrire. Avec ardeur, avec amour. Avec humeur, avec humour. Au fil des mots et de leurs jeux, moi, la planche, j’aime faire sourire aussi : Pour que l’écrit… dure, il faut que le stylo… graphe !

Cet homme éprouvait, en face de sa vie passée, le tranquille contentement du menuisier qui vient de polir une belle planche : « Voilà, c’est fait ! »

Antoine de Saint-Exupéry - Vol de nuit

Apprenti

LES TROIS APPRENTIS

« La plus belle activité à laquelle puisse accéder un être humain est l’apprentissage » (Baruch SPINOZA)

An 1170. Ile de la Cité, Paris. Un soir neigeux de décembre, quelques jours avant Noël. Dans la loge adossée à la cathédrale Notre Dame en construction, Geoffroy, un maître-maçon, y forme ses trois apprentis, après le travail. Ancelin, Clotaire et Gaël.

Alors que les flocons constellent les petites vitres bosselées de l’appentis, l’homme de l’art propose à ses protégés de réaliser avec lui une expérience. Il prend une auge à mortier bien creuse et la pose vide sur la table de travail. Il la garnit lentement avec une dizaine de pierres brutes, qu’il pose les unes sur les autres. Lorsque le récipient est rempli de moellons, le maître-maçon demande s’il est effectivement plein.

- « Sans aucun doute, Maître ! » répondent en chœur les trois jeunes gens.

- « Eh bien moi, je ne crois pas, mes Frères ! » dit Geoffroy malicieusement, tout en saisissant un broc de graviers, qu’il verse aussitôt dans l’auge. Ceux-ci s’infiltrent et roulent jusqu’au fond du récipient, entre les pierres.

A nouveau, le Maître demande si l’auge est pleine. Les trois apprentis qui cette fois flairent une astuce, s’exclament d’une seule voix :

- « Bien sûr que non, Maître ! »

- « Effectivement, mes Frères ! » enchaîne Geoffroy qui verse maintenant un broc de sable entre les pierres. Le sable glisse immédiatement entre les pierres et les graviers.

Une nouvelle fois, le Maître s’exclame :

- « Et maintenant, l’auge est-elle vraiment pleine, mes Frères ? »

- « Non, non, Maître ! » répondent narquois, les trois apprentis amusés.

- « Vous avez raison, mes Frères ! » dit Geoffroy, en versant cette fois un broc d’eau dans l’auge. L’eau s’écoule et remplit le récipient à ras bord.

- « Quelle vérité ai-je ainsi voulu vous démontrer, mes Frères ? » demande alors le Maître ?

- « Que la tâche n’est jamais finie, que l’on peut toujours ajouter un travail à un autre !. » répond Ancelin qui s’enflamme et parle toujours trop vite.

- « Que l’on peut toujours enrichir son savoir, qu’il y a toujours un nouveau métier à apprendre et à faire… ! », ajoute Clotaire, qui aime la nouveauté et les initiatives. « Que notre emploi du temps n’est jamais tout à fait plein, qu’il y a toujours une place pour une occupation de plus… ! » ajoute Gaël, qui est avide de rencontres.

- « Non, mes Frères, vous n’y êtes pas ! » répond le Maître Geoffroy. La vérité que j’ai voulu vous démontrer est que si vous ne mettez pas les pierres d’abord dans l’auge, vous ne pourrez pas les y faire entrer ensuite… !

A l’écoute de ces propos trop évidents, les trois apprentis restent dubitatifs : Ancelin, penaud, regarde ses brodequins, Clotaire lève les yeux au ciel et Gaël fixe l’horizon… Le bon Maître Geoffroy, content de son effet, leur dit alors :

- « Imaginez-vous que ces pierres représentent les choses les plus importantes de votre vie. Par exemple, votre santé, celle de votre famille, de vos amis. Par exemple encore, votre désir d’apprendre, de comprendre, d’aimer et d’aider les démunis, d’éduquer les autres. Par exemple enfin, de prendre des loisirs, de réaliser un rêve, de vous occuper de vous tout simplement… Si vous ne placez pas en premier vos pierres dans ce grand récipient qu’est la vie, vous risquez précisément de ne pas bien remplir la vôtre !

Si vous remplissez d’abord votre vie de petites choses sans importance, tels que les symbolisent ici le gravier, le sable, l’eau, vous n’aurez plus assez de temps à consacrer aux choses réellement importantes. Donc, mes Frères, demandez-vous quelles sont les pierres majeures de votre vie… et déposez-les en premier dans votre auge ! Vous y glisserez après seulement les petites choses… ! Il faut prendre le temps des choses et faire chaque chose en son temps… ! »

A ces mots, porteurs d’une philosophie si belle et si pratique, les trois apprentis restent cloués sur leur siège, l’air ravi et pensif : longuement, Ancelin se gratte le crâne, Clotaire le menton, et Gaël l’oreille. Le bon Maître sourit, satisfait d’avoir entraîné ses trois apprentis à la réflexion profonde. A leurs pieds, Odon le chat roux et blanc, qui lui paraît indifférent, se gratte le ventre…

Après cet exercice intellectuel, le sage invite ses disciples à boire une pinte de cervoise à la taverne de Jehan, sur la place, devant le portique de Notre Dame, juste achevé pour Noël. A l’emplacement même, où mille ans plus tard, les francs-maçons français, entre autres, viendront admirer le travail de leurs illustres prédécesseurs et cousins…

La construction est une vieille histoire : l’homme a vite compris que son court passage sur terre était lié aux pierres, ces « matériaux éternels » partout présents, à la fois objets concrets et symboles de survivance. Il a deviné leur utile superposition, et, depuis l’âge néolithique, les a empilées sur la planète entière. D’abord en montant des murs protecteurs, ensuite des abris et enfin des maisons habitables, qui, regroupées près des points d’eau, sont devenues villages. Y ont alors fait leur apparition, avec la vie en communauté, les animaux domestiqués puis d’élevage, et bien entendu, les indispensables cultures autour.

Ainsi, peut-on dire que la pierre a « maçonné » (de l’anglais to make, faire), a donc bâti l’homme et l’a élevé, dans les deux sens du terme ! Instruit par cette affinité avec « la roche mère », sa volonté, son effort de maîtrise des ressources naturelles, l’ont par étapes, modelé physiquement, en le dotant d’un corps mieux adapté, et sociologiquement, en induisant son nécessaire rapport aux autres. Et même aujourd’hui, la pierre, si elle remplacée dans les grands travaux immobiliers, par le béton et le fer, laisse d’évidence en eux son empreinte !

Au XXIe siècle, alors que les cathédrales sont bâties, il s’agit pour l’homo modernus de construire davantage de ponts que de murs. Et de poser maintenant les pierres devant lui. Pour prendre le chemin de ses semblables afin de les rejoindre !

Bible

DE LA BIBLE AU VOLUME DE LA LOI SACRÉE

« La Bible n’est pas un livre, c’est un être vivant » (Napoléon BONAPARTE)

- « Frère Expert, ouvrez le Volume de la Loi Sacrée, faites apparaître les Trois Grandes Lumières et tracez le Tableau d’Apprenti ».

Depuis le Convent de la Grande Loge de France du 18 septembre 1953, après plus d’un siècle d’interruption de ce protocole, dû aux aléas de l’histoire maçonnique, la même phrase est répétée : le Vénérable Maître de tout atelier fédéré à l’obédience et travaillant au Rite écossais Ancien et Accepté, demande rituellement au Frère Expert, lors de l’ouverture des travaux de chaque tenue, d’ouvrir la Bible, disposée sur l’autel des serments. Il l’ouvre ainsi à la page du prologue de l’Évangile de Saint-Jean, ou à celle relatant la construction du Temple de Salomon, selon la coutume choisie.

Pourquoi la Bible en loge de Saint-Jean ? Comme en attestent les manuscrits anglais Regius et Cooke, ces règlements en forme de viatiques à l’usage des ouvriers du bâtiment religieux - respectivement écrits en 1390 et 1410 - la Bible était déjà présente dans les loges opératives d’Outre-Manche. Pour la raison essentielle que les commanditaires des cathédrales et abbayes étaient les membres du clergé et qu’ils imposaient à la corporation, avec des rituels de circonstance, la prestation sur cette Bible d’un serment de dévotion à Dieu et d’allégeance aux autorités religieuses et civiles. De la sorte, toute réception d’un apprenti, voire toute réunion d’instruction des maçons de l’époque, étaient assimilées à un office cultuel. Le document en cause se composait alors des textes religieux ancestraux, comme les règlements de chantiers, soigneusement recopiés par des clercs sur des peaux tannées. A la plume d’oie, trempée dans l’encre de suie. Et ces mêmes ecclésiastiques catéchisaient tailleurs et poseurs de pierre, charpentiers et vitriers, en leur apprenant à lire du même coup.

La Bible, c’est quoi ?

Ce n’est que dans les années 1450, à l’avènement de l’imprimerie, que, si je puis dire, des vrais bibles - reliées et protégées par des couvertures de cuir bovin - commencèrent à trouver place en loge, d’abord sur une table ou une chaise, puis enfin exposées en majesté sur un lutrin, près du Maître d’œuvre, également maître des lieux.

A noter que ce livre, compilé et sacralisé au fil des millénaires par les religions monothéistes dans leurs lieux d’exercice, a connu en loge diverses attributions selon les rites de la maçonnerie spéculative, qu’il devienne le livre de la Révélation divine ou de l’expression de la gnose, autrement dit de la Connaissance. Ou encore, qu’il soit considéré dans le cadre du Rite Ecossais Ancien et Accepté, en tant qu’outil symbolique non religieux : à savoir une histoire écrite traditionnelle de la condition humaine, sur le modèle de la civilisation méditerranéenne antique. A remarquer aussi qu’après la naissance de la maçonnerie spéculative, coïncidant avec l’avènement du « philosophisme » - siècle des Lumières oblige - la Bible a perdu dans les loges françaises des années 1750, son statut de texte sacré, pour devenir conjointement une source d’informations doctrinales et un répertoire d’allégories judéo-chrétiennes. Bref une sorte de livre de références au plan moral. Elle a même pu constituer un temps, de ce fait et paradoxalement, un moyen de contestation anticléricale !

La Bible est néanmoins associée très vite en maçonnerie à l’équerre et au compas, dont elle sert de support. Pourquoi ? Pour exister les légendes ont besoin d’être racontées, donc réinventées sans cesse. Allumons ensemble notre imaginaire : … En remettant à Moïse les Tables de la Loi au sommet du Mont Sinaï, Dieu a indiqué à l’humanité que son instrument de communication est le Verbe. Mais ce Dieu qui est descendu sur cette montagne pour transmettre au peuple d’Israël quittant l’Égypte, les premiers éléments de la Torah, c’est-à-dire de la Bible naissante, ce Dieu qui a pris la parole humaine pour se faire comprendre, est absent de la terre des hommes, il n’habite pas parmi eux, parmi cette foule bruissante en mouvement, qui s’étire dans le désert ! En quelque sorte, il a abaissé le ciel d’où il vient et il en est descendu pour se mettre au niveau de l’homme. Ce qui signifie, à l’inverse, que l’homme, lui, peut tenter de s’élever vers le ciel, dont la courbure le désigne comme royaume de la perfection. Et il est à même de s’élever, paradoxalement, en se penchant avec humilité sur le texte de reliance ! Dieu représentant cette perfection même, l’homme est donc invité à la verticalité mystique pour se parfaire. Et à l’horizontalité sociale pour communiquer avec ses semblables…

Ainsi nous dit l’histoire antique, vont naître puis s’ancrer dans l’inconscient collectif, deux archétypes universels : la symbolique du carré, image de la terre et de la matérialité, et celle du cercle, image du ciel et de la spiritualité. Ainsi apparaîtront du même coup dans les mythologies méditerranéennes, les premiers outils pour tracer, l’un la ligne droite, l’autre la courbe : l’équerre et le compas. Deux outils qui, entrelacés, formeront une autre figure, le triangle, et constitueront bien plus tard l’emblème de la franc-maçonnerie. Avec le symbole, viendront les métaphores, dont celle du sang et de l’encre. Le sang, c’est la couleur du ciel rougeoyant au-dessus de Moïse sur le Sinaï, c’est celui du mouton sacrifié par ses gardes, pour sceller symboliquement l’alliance avec le Seigneur. C’est aussi celui de tous les hommes, guerriers par nature, qui ne cessent de s’entretuer. L’encre, c’est le nuage sombre enveloppant la montagne, lors de la réception par Moïse des Tables de la Loi. L’encre, c’est également les milliers de pages qui seront noircies au fil du temps par l’écriture des « Massorètes », ces scribes à la fois savants et poètes, rédacteurs très imaginatifs des livres de la Bible.

Le sang et l’encre, le rouge et le noir, ce sont le rouge de la vie et le noir de la mort, et le passage de l’une à l’autre, symbole mémorisé dans le Volume sacré. Les deux couleurs originelles de la transmission divine. Cette dualité lumière/ténèbres suit les humains, depuis Adam, Noë, Abraham, puis Moïse. Après lui, Saül, premier roi des Hébreux sera aussi le premier conservateur des Tables de la Loi, puis David le second. Salomon, son fils, le troisième…

Appréhender la Bible, c’est évidemment entrer dans cette glorieuse filiation et en suivre les péripéties. C’est aussi mieux comprendre ce verbe latin « religare » que nous traduisons en maçonnerie par « relier », mais qui, issu du bas-latin, signifie également et surtout « relire ». Et c’est bien à une relecture à laquelle je vous invite en vous proposant ce bond dans l’histoire et le temps, 3250 ans derrière nous.

Qu’est-ce au juste que la Bible ? Qu’est-ce que ce « Maître-livre », qui est en fait un recueil de 66 autres : 39 livres pour l’Ancien Testament, la Torah, qui signifie « Révélation » en Hébreu et 27 livres pour le Nouveau Testament, autant d’ouvrages additionnés, et rédigés sur plus d’un millénaire. Cette « écriture verbale » devenue littéralement une bibliothèque, a précisément commencé au désert avec Moïse : « Etoile du berger » pour des générations de croyants, la Bible constitue en même temps le grand « reportage » de multitudes d’histoires d’hommes et de femmes. Donc des récits de rencontres, d’alliances, d’amours, de trahisons et de ruptures, de famines et de catastrophes, de guerres et de morts. Témoignage grandiose de la foi monothéiste, elle demeure aujourd’hui un modèle de compréhension de la vie, pour des millions de gens sur la planète, dévots ou non.

Il faut pourtant admettre que cette toujours jeune Bible, traduite en quelque 2 000 langues et continuel « best seller » de librairie, est une bien lointaine parente des textes originaux, d’abord traduite de l’hébreu puis écrite en grec - langue universelle du bassin méditerranéen et des juifs en diaspora - pour être lentement diffusée ensuite dans le monde entier. Le « Livre » s’est ainsi mis à vivre de nouvelles vies. Avec toutes les erreurs, les métamorphoses (ajouts et retraits), tous les changements de sens que l’on peut imaginer, toutes les contradictions voire les invraisemblances, selon les éditeurs, les traducteurs, les cultures, les nations… et les volontés correspondantes ! Ainsi la Bible, cette suite de contes, donc avant tout œuvre métaphorique et symbolique, n’est en aucun cas, ni le livre de la Vérité, ni « Le Grand Livre de l’Humanité », comme on l’entend parfois, fort abusivement ! D’autant qu’elle ne reflète que la traversée d’une époque - fut-elle d’un millénaire, courte durée à l’échelle du temps - et sur une infime partie de la planète. C’est-à-dire un petit pays de l’Orient antique, Canaan, encore appelée « terre d’Israël », situé entre l’Égypte et la Mésopotamie. Un lieu de passage, à la fois champ de bataille et carrefour de civilisations.

Le Royaume de Salomon

Or, c’est un fait avéré, la Bible, recueil précité de fictions et de réalités - tel un papillon multicolore au vol arrêté et comme figé dans un cristal éternel - ce recueil est connu sur toute la planète (ce qui ne signifie pas qu’il soit l’histoire de l’humanité) ! De la même manière qu’est connue de toutes les nations, grâce à la Bible - puisque nous ne disposons pas d’autres sources - l’épopée du roi Salomon et de son temple, monument plusieurs fois détruit, reconstruit et détruit à nouveau, selon les textes ! Peu importe d’ailleurs si cette royauté n’a jamais existé, comme le soutiennent certains historiens soupçonneux, à juste ou mauvais titre. Pour que les mythes, allégories, légendes et symboles vivent - la franc-maçonnerie le sait bien - il faut toujours les enjoliver, je le répète, et de plus les actualiser ! Parce que ce sont ces représentations, par les constantes métaphores qu’elles permettent, qui donnent de l’amplitude à notre pensée, donc à notre raisonnement au présent.

Un premier survol de cette Bible nous met d’entrée sous les yeux des scènes de fureur et d’horreur, avec des meurtres et du sang, au fil des chapitres d’une longue histoire, qui commençant donc en Canaan, passe par l’Égypte, la Mésopotamie, puis la Palestine, pour se terminer en Judée. Notre ressenti ne peut être que paradoxal devant le spectacle des plus bas instincts de l’homme en action - dominance, jalousie, rancœur, revanche, xénophobie, cruauté, crime - alors même que ce livre saint est donné pour un modèle d’amour et de paix ! Une lecture plus lente, plus approfondie, plus réfléchie aussi, rétablit dans un second temps son véritable propos : de fait, nous pénétrons au gré des feuillets, dans plus d’un millénaire de la vie tumultueuse d’un peuple. Si l’on veut bien emprunter le regard et l’oreille du psychosociologue, la Bible devient alors un fantastique lieu de « mises en présence » les plus variées, des rois vaniteux aux gens de peu, des prêtres en adoration aux prophètes dénonçant l’injustice, des sages les plus éclairés aux révoltés les plus décidés, des femmes dévouées à la cause familiale aux enfants porteurs de lumière et d’espérance…

… Au final, autant de scènes et de photographies émouvantes, de vérités et contradictions mêlées de l’aventure humaine ! Autant d’époques traversées qui nous montrent que d’évènements tragiques peuvent naître des périodes de bonheur, à sans cesse entretenir. Que de la peur, la colère et la tristesse peuvent surgir la joie d’être, de penser et de faire, pour bien vivre ensemble. Avec au fil de ces textes, une figure centrale, à la fois lointaine et étonnamment proche, vivante et présente : celle du Dieu d’Israël, qui a révélé son nom hébreu en apparaissant à Moïse, sur le Mont Sinaï. Ce nom de Yahvé… que le croyant ne doit pas prononcer !

Depuis cette révélation, les innombrables rédacteurs de la Bible, des premiers littérateurs israélites, eux-mêmes formés à la tradition orale (donc imprécis) jusqu’aux derniers auteurs et témoins de la primitive Église chrétienne, tous sont néanmoins animés d’une même et admirable foi : ils ont la certitude que Dieu, le « Seigneur » tel qu’ils le nomment, cet invisible créateur de l’Univers et de l’humanité, veut que ce peuple méditerranéen vive et se multiplie, se dépasse dans l’action héroïque et lui soit fidèle. De la sorte, avec cette croyance monolâtre qu’ils entretiennent, ces rapporteurs, comme tout le peuple d’Israël, officialisent le monothéisme. Ils ne croient effectivement qu’en ce dieu unique, contrairement aux peuples voisins, souvent polythéistes.

Puisque Dieu est vivant, descendu du ciel, il est là, présent, parmi les hommes qui souffrent, qui luttent et qui pleurent, qui rient et qui sont heureux aussi. Puisque ce Dieu est adoré, sanctifié, puisque le peuple a fait « alliance » avec lui sur le mont Sinaï, alors il faut lui consacrer une terre, un espace. Cette ferveur institue la notion « d’espace sacralisé », qui a pu faire évoquer le « royaume sacré de Salomon ». Quel est ce royaume ? Après leur temps nomade avec le patriarche Abraham, puis leur sortie d’Égypte avec Moïse, les israélites ont donc rejoint « la terre promise » de Canaan. Là, ils s’y organisent en royautés successives, avec Saul, David puis Salomon. Sous le règne de ce dernier, le territoire comprendra Israël au nord, avec pour capitale Samarie et Juda au sud, avec Jérusalem. C’est tout ce royaume qui devient sacré, c’est-à-dire dédié à Dieu. On peut l’inscrire dans 10 cercles concentriques puisque sont respectivement sacralisés, de l’extérieur vers le centre : le pays d’Israël tout entier, ses cités fortifiées, la ville de Jérusalem, le mont Moriah sur lequel sont construits le palais et le Temple, l’enceinte de ce Temple, le parvis des femmes, le parvis des Israélites, le parvis des prêtres, le sanctuaire. Et enfin, au centre de l’ensemble, le Saint des Saints, lieu de conservation de l’Arche d’alliance, abritant les Tables de la Loi.

Cette notion de centre géographique et même « théographique » si je puis dire, est essentielle au temps du Roi Salomon. Elle sera reprise par les bâtisseurs de cathédrales, qui n’ont pas posé celles-ci n’importe où, mais bien au milieu de la cité. Ce n’est bien sûr pas par hasard. Et ce n’est pas par hasard non plus si les dites cathédrales ont le plus souvent deux tours, à l’image des deux colonnes du Temple de Salomon. Ces deux colonnes que l’on retrouve, stylisées, dans les temples maçonniques.

Le Volume de la Loi Sacrée

Ce détour en forme de rappel historique par le Temple du Roi Salomon n’est pas inutile. Parce qu’il est lui-même l’un des personnages principaux de la chronologie biblique, omniprésent dans nombre de rites maçonniques, au gré des mythes et légendes qui les structurent. Nous constatons ainsi le rôle « primordial » - c’est le mot - de la Bible en maçonnerie, dont elle constitue (dans les loges qui l’utilisent) la source allégorique et le fil rouge dans le temps. D’abord considérée comme « meuble » en loge, puis « référence théologique » chez les maçons opératifs, elle devient « lumière » au sens de « guide moral » durant le siècle du même nom puis « Volume de la Loi Sacrée », synthèse de l’ensemble, chez les maçons spéculatifs, adhérant à une religion révélée ou à une symbolique déiste. Pourquoi cette appellation : « Volume de la Loi Sacrée » en maçonnerie ? Une trilogie sémantique à analyser. « Volume » d’abord : le mot vient du latin volumen explicare, « déployer et décrypter un rouleau de manuscrit ». Il rappelle qu’après l’écriture sur des peaux, parchemins et papyrus, les textes religieux furent écrits sur des bandeaux tendus et enroulés entre deux bâtons. La Torah, se présente rituellement, toujours de la sorte. « Loi » ensuite : En 1804, le Rite Ecossais Ancien et Accepté apparaît et se répand progressivement sur tous les continents, avec une modification dans la reprise textuelle des manuscrits anglais premiers. La phrase « La Bible règle et gouverne notre foi » devient ainsi « La Bible règle et gouverne notre loi ». Incontestablement, il y a changement de sens, dans le champ maçonnique moderne : à la croyance en un principe religieux déterminé est substituée l’idée de l’interprétation libre - laïque, entre autres - des métaphores bibliques.

Cette notion et ce mot « Loi » seront d’ailleurs repris cinquante ans plus tard par les juridictions maçonniques anglo-saxonnes, aux Indes, avec l’introduction de l’expression « Volume de la Loi sacrée » qui y désigne, non seulement la Bible, mais de façon générale, l’ensemble et par là-même chacun des livres saints, sur lequel prêtent serment les initiés chrétiens, juifs, hindous, sikhs, parsis et musulmans. Qu’il s’agisse de la Bible donc, des Védas, des doctrines du Taoïsme et du Zoroastrisme ou du Coran.

Dès lors, cette Bible prendra au moins deux sens distincts en maçonnerie, selon les options des obédiences mondiales : soit elle devient en loge le Livre historique et imposé d’une religion révélée, en l’occurrence chrétienne, soit elle y est considérée comme un outil symbolique, laissant à chacun sa liberté de conscience tout en exprimant néanmoins parmi les autres livres, les trois mêmes concepts généraux : le fini et l’infini, le contingent et le permanent, le matériel et le spirituel. C’est-à-dire, tout à la fois, « le visible et l’invisible », « le mesurable et l’incommensurable », « l’autrefois et ailleurs », « l’ici et maintenant, « le demain et plus loin », « le naturel et le surnaturel ». Autant de vocables, et de mises en mots, pour tenter, à titre individuel, d’approcher les mystères du monde et de la condition humaine. Et de la sorte pour chacun, autant de « Lois » de l’univers qui nous dépassent, à essayer de comprendre, à accepter, à respecter au final : elles deviennent alors une seule et même Loi, « sacrée » par définition, au sens où naît un sentiment de révérence devant la puissance absolue et d’interrogation devant l’inconnaissable, l’intouchable, le séparé, l’interdit à l’homme en quelque sorte. Le mot « sacré », dernier de la trilogie, trouve ici sa définition même, certes librement interprétable.

Partant, nous rejoignons le positionnement du Rite Ecossais Ancien et Accepté entre autres à la Grande Loge de France, reconnaissant un « principe créateur et organisateur » dans le symbole du Grand Architecte de l’Univers et percevant les valeurs culturelles et traditionnelles d’une civilisation dans le Volume de la Loi Sacrée. Certaines instances maçonniques pratiquant ce même REAA ou d’autres rites, estiment qu’une telle symbolique à composante déiste n’a pas sa place en loge et ont un point de vue essentiellement humaniste de la tradition. C’est le cas du Grand Orient de France qui a évacué le Grand Architecte de l’Univers et toutes références cultuelles de ses rituels, en 1887. C’est le fait aussi du Droit Humain, dont certains ateliers ont remplacé la Bible par les Constitutions de leur Ordre. C’est bien entendu leur droit absolu : nous n’avons pas à juger qu’il y a là un non-sens, comme on l’entend parfois. Et ce, au nom même de la liberté de penser et d’une tolérance qui se doit d’être réciproque entre toutes les obédiences !

Les psaumes de David

Revenons quelques instants à la Bible, lue et vécue par les croyants. Qui dit croyance, dit reliance. Au vrai, comment communiquer avec ce divin ? Très tôt, semble-t-il, l’homme, a éprouvé le besoin de parler aux Dieux supposés, ensuite au Dieu unique inventé, afin d’» échanger » avec lui. Certainement après qu’il se soit dressé sur ses deux jambes, qu’il ait pu lever les bras, puis possédé un langage articulé. Ainsi, au cours des siècles a pris forme la prière, témoignage d’adoration, mais encore, conjuration de la peur et du doute. Croire en Dieu, n’est-ce pas une tentative désespérée pour refouler une idée insupportable… Croire ne serait-ce pas finalement un refus de croire : Que nous sommes seuls, abandonnés et emportés par notre vaisseau, dans l’immense océan cosmique… Un tragique accident dans l’histoire de l’univers en marche… ? Non, au temps biblique, ce doute n’existe pas ! En témoignent dans le Livre saint en début d’écriture, les psaumes qui vont y prendre progressivement une place particulière. Puisque toute divinité impose une idée d’élévation, traduite matériellement par de hauts édifices lancés vers le ciel - telles les Pyramides d’Égypte et tous les temples sur les montagnes, dont le Temple de Salomon et les Cathédrales plus tard - il s’agit donc d’élever aussi l’esprit de l’homme jusqu’au Seigneur ! La parole humaine permet de remplir cet office : ainsi vont naître ces psaumes (littéralement des airs joués sur des instruments à cordes et chantés), ces psaumes attribués au roi David, parce qu’il était poète et musicien, mais de fait composés tout au long de l’histoire d’Israël. Autant de textes poétiques d’abord « psalmodiés », c’est le terme, par les israélites, au temps de l’Ancien Testament (la Torah) puis ensuite par les chrétiens, à l’époque venue des évangiles et des épîtres.

Les psaumes, textes traduits en vers libres, chacun de la longueur d’un feuillet dactylographié en moyenne - sont au nombre de 150. Ils ont été regroupés dans l’Ancien Testament, sous l’intitulé « d’écrits », et placés entre la trilogie « Genèse - Exode - Prophètes » et la suite « Cantiques - Lamentations - Chroniques ». En fait, l’ensemble demeure d’une étonnante actualité. Parce que les attitudes religieuses décrites développent la large gamme des émotions et sentiments humains, de la confiance à la frayeur, de la tristesse à la colère, de la joie à la paix du cœur. Parce qu’aussi les prières décrivent le passé comme le bon temps, et le futur, comme celui des catastrophes inévitables. Parce qu’enfin, on y entend les accusés à tort protester de leur innocence, les fautifs faire repentance et les démunis demander un secours. Émouvants tableaux exposant l’angoisse existentielle du fils d’Adam…

Certains ordres monastiques n’ont pas hésité, pour leur part, à en faire des 150 psaumes une seule et longue prière au lyrisme surprenant, que les moines récitent trois fois par jour ! En voici quelques très courts extraits commentés.

Titre du psaume Ier : « Le chemin du vrai bonheur » : « Heureux celui qui ne suit pas les conseils des gens sans foi ni loi, qui se tient à l’écart du chemin des coupables et qui ne s’assied pas avec ceux qui se moquent de Dieu ! … Cet homme ressemble à un arbre planté près d’un cours d’eau, il produit ses fruits quand la saison est venue et son feuillage ne perd jamais sa fraîcheur. Tout ce que fait cet homme est réussi. Mais ce n’est pas le cas des méchants : ils sont comme brins de paille, dispersés par le vent… ».

Que nous propose cet extrait du premier psaume, sinon une recette de bonheur, en distinguant le bien du mal. Le bien reste, le mal s’envole. Malgré son apparente naïveté, ce psaume pourrait être lu aujourd’hui dans une classe, telle une maxime d’instruction civique !

Écoutons le début du psaume 32, intitulé « La joie du pardon » : Heureux celui que Dieu décharge de sa faute, et du mal qu’il a commis. Heureux l’homme que le Seigneur ne traite pas en coupable, et qui est exempt de toute mauvaise foi… Je t’ai avoué mes fautes, je ne t’ai pas caché mes torts, je me suis dit : je suis coupable ! … »

Écoutons aussi les premières lignes du psaume 51, intitulé « Appel au pardon » : « O Dieu, toi qui est si bon, aie pitié de moi ; toi dont le cœur est si grand, efface mes désobéissances, lave moi complètement de mes torts, et purifie-moi de ma faute, je t’ai désobéi, je le reconnais… ».

Que nous évoquent ces deux derniers psaumes, en forme de cri, de supplication même, sinon le sentiment de culpabilité, ce mal bien humain, trop humain, très antérieur au christianisme, on le voit, qui ronge l’homme depuis des millénaires et qui, avec la même constance, remplit aujourd’hui les cabinets des psychanalystes !

Une autre lecture de la Bible

Issus de ce qu’on peut appeler « le culte du temple », les psaumes, qui constituent une sorte de Bible dans la Bible - puisqu’au fil de leur écriture, ils racontent aussi l’histoire d’Israël - ces psaumes vont tenir également après Jésus-Christ, une place centrale, à la fois dans la liturgie de la Synagogue, dans l’Église chrétienne, aussi bien que dans le Coran. Cette unanimité des trois religions du Livre en faveur des psaumes, signant l’inféodation totale de l’homme au divin, finira toutefois par lever une opposition intellectuelle. Précisément lorsque la cité démocratique viendra concurrencer la cité sacrée. Et opposer les hommes de raison aux gens de foi ! De la sorte naîtra dans l’antiquité « judéo-arabo-greco-chrétienne », un débat théologique complexe, toujours pas clos aujourd’hui : celui du libre-arbitre et de la grâce divine ! Un débat qui en a ouvert un autre, devenu plus que jamais au XXIe siècle, une bataille idéologique, c’est-à-dire politique : le créationnisme contre le darwinisme !

Bien avant Darwin et sa thèse de l’évolution naturelle et non surnaturelle, c’est la toute jeune philosophie grecque qui a ouvert le feu avec Épictète, il y a plus de deux millénaires. Pour ce philosophe, le « divin », c’est l’Univers constitué et non un Être suprême. Beau joueur, il en accepte l’hypothèse mais en soulignant qu’elle n’est pas nécessaire puisque, dit-il, « il a été donné à l’homme toutes les ressources pour se diriger à travers ce qui arrive ». Pour sa part, le philosophe juif Maïmonide, affirme au XIIe siècle que tout homme, de son propre fait, a la possibilité d’être un juste, un méchant, un sage ou un sot. A la même époque, le philosophe arabe Averroès distingue à son tour les vérités rationnelles et révélées. Dès lors, à l’instar de ces philosophes, qui proposent un monde pensé sans Dieu, pourquoi ne pas opérer avec la raison, une autre lecture des psaumes bibliques ?!

Avec cette question, lesdits psaumes peuvent renvoyer aux rituels maçonniques, sans, bien entendu, que soient confondus sur le fond, les deux textes. Dans leur « verticalité » les psaumes, le plus souvent déclamatoires, s’adressent à Dieu, avec davantage de points d’exclamation que de points d’interrogation. Dans leur « horizontalité », les rituels, eux, sont basés sur un système questions-réponses, entre interlocuteurs humains, identifiés en loge. Mais, en osant une métaphore, je pense que les psaumes, en forme de branche verticale de l’équerre dressée, peuvent rejoindre et nourrir le contenu « social » du rite, lui-même en forme de branche horizontale de cette même équerre. Précisément, aux plans de l’interprétation et l’assimilation des paroles prononcées, dans les deux cas.

Une tendance naturelle, accentuée par l’utilisation d’un langage fleuri d’hier, entretient le présent maçonnique dans ce confortable passé, c’est-à-dire un film tourné, sans surprise, dans la projection duquel la complaisance est facile, parfois trop ! Or, de mon point de vue, nous avons à faire l’effort d’inclure le futur dans notre vécu rituellique. Pour chercher ensemble des idées neuves, pour ensemencer d’autres jardins, à transmettre à nos suivants. C’est cela aussi la tradition d’avenir. Produire et non seulement reproduire. Certes, le futur, c’est avant tout, une durée variable pour chacun d’entre nous, qui en cela même peut nous effrayer et nous suggérer son évitement par le silence. Le futur, c’est aussi dans nombre d’esprits, le rêve, la chimère, l’illusion, et par définition, l’inconnu. Cet Art que nous appelons « Royal » peut être aussi perçu comme une utopie. C’est pourtant l’entretien d’une utopie qui a permis à l’homme de réaliser l’un de ses plus beaux exploits, en faisant atterrir une fusée habitée sur la lune !

Abraham, désigné aujourd’hui comme « le père des croyants », quittant son village avec ses moutons pour la Terre Promise à l’appel du Créateur, Moïse montant à la recherche de ce dernier sur le Mont Sinaï, David jouant pour lui de la lyre, Salomon récitant un psaume, sur le Mont Moriah, les yeux levés vers le ciel… ces prophètes successifs ne pouvaient pas savoir que quelque 3 300 ans après eux, un homme de Dieu lui aussi, le Pape Paul VI, prolongerait leurs gestes révérencieux de façon spectaculaire. Le 20 juillet 1969, l’astronaute et franc-maçon Eldwin Aldrin, dépose sur le sol lunaire - à côté du drapeau américain et d’un fanion orné de l’équerre et du compas - un étui mystérieux. Que contient-il ? Le texte enroulé du psaume VIII « Grandeur de l’homme aux yeux de Dieu » que le Pape lui a confié, afin qu’il l’emporte dans l’espace sidéral, à la gloire du Seigneur !

Qu’entendre dans cette symbolique en mouvement, sinon le message ultime des psaumes bibliques, tant pour le religieux que le laïque, maçon ou non, que nous murmure notre voix intérieure que d’aucuns identifient à Dieu : « Prends de la hauteur, retrouve ton contact perdu avec l’univers, élargit ta pensée, ton regard et ton cœur ! ». N’est-ce pas là une parole aux accents maçonniques ?! Nul ne peut affirmer aujourd’hui - avec le moindre commencement d’un début de preuve - l’authenticité des personnages et des récits, voire même certains des sites, rapportés par la Bible. Les sources sont minces, fragmentaires, éparpillées, déformées par des mythes et des légendes sans cesse réinterprétés, puis réécrites et adaptées par les multiples traditions. Sollicitées par les historiens divisés, l’archéologie, la linguistique, la psychanalyse, la physique et la chimie même, remettent sans cesse leur ouvrage sur le métier ! Dès lors, il convient bien entendu de poursuivre le rêve si c’en est un et de considérer la Bible pour ce qu’elle est vraiment : un livre de contes sur la condition humaine qui traverse les millénaires, précisément grâce aux nouveaux regards, historiques, scientifiques et psycho-sociologiques, qui lui sont sans cesse portés, et condition même de sa survie.

J’ai insisté sur les Psaumes parce qu’ils sont reconnus par les trois grandes religions, et de ce fait, sont fédérateurs. En ce sens, s’il fallait retenir une seule figure émergeante et symbolique dans cette Bible, je choisirais le patriarche Abraham, présenté dans plusieurs chapitres consacré à la Genèse. A lui seul, il constitue le lien généalogique des trois monothéismes : père du peuple de l’alliance pour les juifs, image annonciatrice de Jésus pour les chrétiens, premier des musulmans pour les pratiquants de l’Islam, Abraham est bien « l’homme dans le monde des hommes » et point commun de ces trois cultes. Partant, au moment où des hauts murs en forme d’intégrisme en tous genres divise l’humanité jusqu’à chercher à la faire exploser, la Bible, le Volume de la Loi Sacrée des francs-maçons déistes, peut bel et bien, même dans son acception laïque, constituer sinon un rempart, un pont majestueux, métaphore à même de relier générations et confessions, non-croyants et croyants.

J’aime à penser que ce Livre, qu’on le voit saint ou non - peut être aussi regardé, tel un agent de liaison entre la loge et la cité. A nous, francs-maçons, d’en transposer le sens. Le Volume de la Loi Sacrée nous invite à penser, travailler, douter, à nous arrêter pour réfléchir, puis à repartir à nouveau. Bref à marcher lucidement devant nous vers les autres. Et par là-même, nous sommes engagés à activer notre faculté de dépassement de soi - spécificité humaine - pour atteindre l’autre rive : celle où peut régner, si nous savons passer de l’utopie au réel, l’amour entre les hommes.

Bonheur

DU BEAU, DU BON, DU BONHEUR !

« Si tu veux comprendre le mot « bonheur », il faut l’entendre comme récompense et non comme but » (Antoine de SAINT-EXUPERY)

Le bonheur ! Cet « état de la conscience pleinement satisfaite », tel que le définit le dictionnaire, est-il vraiment accessible ? Est-ce une vue de l’esprit, un idéal, une chimère ou bien, tout au contraire, une conquête à notre portée ? A moins qu’être heureux relève d’une disposition naturelle ? Sur la route de la sagesse, le franc-maçon peut penser pour sa part que la volonté et le raisonnement ne sont pas étrangers à l’atteinte de cette félicité…

Il n’y a pas de recettes pour être heureux, sinon qui sait, opérer un meilleur constat de notre condition humaine et agir en conséquence. Ce regard sur notre vie nous indique logiquement qu’il y a les choses sur lesquelles nous avons une possibilité d’action et celles qui ne sont pas de notre ressort. Nous consommons souvent beaucoup d’énergie, en pure perte, sur ces dernières !

Par ailleurs, le fonctionnement même de la nature nous suggère de vivre « ici et maintenant », chaque moment, avec nos joies et nos peines. Sans action possible sur « ailleurs et autrefois », c’est-à-dire le passé, qui est un film tourné, terminé, archivé, en boîte. Quant au futur, « là-bas et demain », c’est l’inconnu. Il ne sert à rien de s’angoisser sans motif valable, c’est encore de l’énergie gâchée, comme chauffer un appartement, la fenêtre ouverte ! Il s’agit simplement de donner forme à cet « inexistant », de le modeler en idée puis en projet constructif. Il faut toujours avoir un rêve d’avance !

Dès lors, d’où viennent nos peurs, nos craintes rétroactives du passé (ai-je bien fait ce que j’aurais dû faire pour moi, pour untel, etc ?) notre anxiété pour aujourd’hui (est-ce que je fais bien ce que je dois faire ?) et notre appréhension de demain (que vais-je faire et devenir ?) Ce questionnement prégnant, c’est un « doute négatif », vraisemblable résultat de 2000 ans d’une culpabilité gréco-judéo-chrétienne - que l’on soit croyant ou athée (les deux faces d’une même carte à jouer !) –, née de notre « civilisation du péché », qui a inventé un Dieu à l’inverse des hommes… doté de toutes les qualités. C’est-à-dire de cette perfection que nous ne pourrons jamais atteindre, qui nous infériorise et conditionne en « état de faute » permanent ! La culpabilité, toujours !

Comment s’en défaire ? Il s’agit de « changer de plan » et se mettre en situation de « doute positif » (la franc-maçonnerie enseigne cet état d’esprit). Cette auto-interrogation (qu’est ce qui est à mon niveau, au sens propre et figuré de l’outil ? qu’est-ce qui ne l’est pas ?) est à même de nous conduire à la pratique d’une « vie bonne », sans peur et sans reproche. Pourquoi y aurait-il quelque honte (un sentiment parfois culturel !) à vivre dans le confort matériel que l’on acquiert, ou acquis tout au long d’une existence de travail ?! Si possible, avoir chaud dans sa maison, manger à sa faim, être bien dans une enveloppe charnelle entretenue, satisfaite - et dans une tête sereine - permet sur le pas de sa porte, de mieux réfléchir, de mieux voir et ressentir la société des hommes. En beauté et en bonté.

Bref, occuper un corps sain et bénéficiant du « silence de ses organes » (l’une des définitions de la santé) offre le moyen de penser mieux pour exister mieux que vivre ! La « spiritualité physique » (culture du bien-être), a autant de valeur qu’une spiritualité religieuse (observance théologique) ou une spiritualité laïque (réflexion sans Dieu). Les trois peuvent cohabiter - selon les options de chacun - quand elles sont profitables à l’Homme.

Dépasser son ego pour rejoindre ses égaux ! Voyager léger (porter une valise avec le nécessaire, mais pas la malle universelle !), prendre le temps des choses et faire chaque chose en son temps, s’aimer et aimer son semblable, à sa mesure, avec lucidité. Dans la cité comme en loge. C’est peut être cela, le bonheur…

… Cette petite fleur « de bon sens » et qui donne du sens à notre vie, qu’il faut cueillir chaque jour au lever, comme au premier matin du monde…

Bouddhisme

BOUDDHISME ET FRANC-MAÇONNERIE

« Il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement » (BOUDDHA)

An 563 avant Jésus-Christ. Royaume de Kosala (aujourd’hui le Népal) au pied de l’Himalaya. Le roi Shuddhodana et la reine Maya (en sanscrit « l’Univers manifesté ») installés dans le Palais du village de Kapilavastu, règnent sur le clan des Sakyas. Une caste de princes et de guerriers, deuxième derrière celle des brahmanes. La légende dit qu’une nuit, dans un rêve, Maya voit un éléphant blanc s’approcher d’elle. Il porte dans sa trompe un lotus qu’il pose sur le côté droit de la reine. La fleur se fond alors en elle et dès cet instant un être est conçu. Les maîtres religieux, informés du rêve du Maya lui prédisent la venue au monde d’un enfant mâle qui deviendra un roi universel et le plus respecté des ascètes. Sa mère décide qu’il s’appellera Siddhartha (« celui dont le but est accompli »). Quelque temps après, alors que la reine se repose, adossée à un arbre, dans le jardin luxuriant de Lumbini, l’enfant surgit de son sein droit. Sans aucune assistance, il marche et après sept pas, il parle et déclare : « Je n’aurai pas d’autres vies. Je suis un boddhisattva, dernière incarnation du bouddha Shakyamuni. Je viens arracher les racines de la souffrance humaine ! ». Sept jours plus tard, la reine Maya meurt, laissant le soin à sa sœur d’élever son fils. Sous le nom de Siddharta Gautama, son patronyme, entre dans l’histoire des hommes, le dernier Bouddha (« l’éveillé », « l’illuminé »), contemporain de Socrate et Confucius.

La légende dit qu’il faut connaître l’histoire des quatre vingts années de vie du Bouddha sur la terre, car elle représente la voie à suivre pour tous ceux désireux d’acquérir la force créative et se libérer de toute souffrance. Et elle affirme que tous les actes de sa vie s’inscrivent dans une symbolique aux sens les plus riches. Parcourons-là brièvement…

De la vie de Palais…

… Les mères d’un Bouhha meurent toujours parce que à sa naissance « l’univers manifesté » (Maya), tel un temple vide et inutile, se rétracte et disparaît. La sœur de Maya, Mahaprajapati, prend donc bien soin du petit Siddharta et de son épanouissement au Palais. Le roi Shuddodana veille à ce qu’il y vive dans l’aisance, n’ait aucun souci matériel, pas de manque particulier et ne souffre de rien. Ainsi, pendant toute son enfance et même son adolescence - privilégié et comblé dans un cocon de bonheur - il est préservé de l’extérieur et de la réalité du peuple. Il n’en connaît ni les besoins et les souffrances, il ignore les cruautés de la vie et l’injustice de la mort. Il vit une sorte de « temps arrêté » dans son paradis, où chacun semble serein, non marqué par les jours qui passent. Seul désagrément, il sait par son père que le royaume est jugé trop petit et qu’il devra un jour faire la guerre (dont la garde royale lui apprend l’art) aux contrées voisines pour l’agrandir !

Le roi apprend par le Grand Sage du royaume que le prince Siddharta verra bientôt quatre signes qui lui feront choisir la vie monastique. A cette annonce, Shuddhodana, désespéré, cherche toutes les façons de contraindre son fils à rester au Palais.

Alors que Siddharta vit la splendeur de ses 20 ans, la cour décide de le marier. La fille de l’un des ministres de la royauté lui est présentée. Il est séduit, elle aussi et ils s’acceptent. Il prend ainsi pour épouse Yosodhara laquelle, après un an de mariage lui donne un fils. Celui-ci est prénommé Rahula, qui signifie « empêchement », ou encore « obstacle, chaîne, entrave, gêne, contrainte, difficulté » selon les interprétations des membres de la cour. Culpabilisantes appellations, singulière destinée annoncée pour un enfant !

Malgré toutes les précautions du roi, Siddharta réussit à déjouer son attention. Avec la complicité du jeune Schanna, son conducteur de char dans ses promenades limitées aux jardins du Palais, il en franchit quatre fois l’enceinte en quelques jours. Pour aller enfin dans la Cité, à la rencontre du peuple !

Lors de sa première sortie, le prince aperçoit un homme aux cheveux blancs, très ridé, le dos courbé dans son habit sale, déchiré, et se déplaçant avec difficulté. Il interroge son cocher qui lui révèle que cet homme a été jeune comme eux deux mais que les années déforment le corps et effacent la jeunesse. Cet état s’appelle la vieillesse qui annonce l’approche de la mort. Une découverte qui affecte Siddharta : il rentre au Palais avec la vision du vieillard, en ressentant un sentiment nouveau pour lui, la tristesse.

Au cours de sa deuxième sortie clandestine avec Schanna, le prince voit de son char une femme au visage grave qui a du mal à se tenir debout. Tremblante de tous ses membres, ses yeux sont cernés, elle transpire abondamment. Compatissant, il se penche et lui caresse le front qui est brûlant sous sa main. Son cocher lui explique que cette personne fièvreuse est atteinte d’une maladie. Un nouveau mot pour le prince, qui constate que la possible bonne et mauvaise santé. Pendant son retour au palais, un autre sentiment lui serre l’estomac : la peur.

Une troisième déplacement secret dans la cité lui offre le spectacle d’une famille en pleurs autour d’un homme allongé sur une planche, qui paraît dormir. Il découvre à la fois les larmes, ces perles d’eau qui coulent des yeux, et la mort, qui rigidifie le corps. Schanna lui explique que cet homme a changé d’état : son cœur a cessé de battre, le sang ne circule plus en lui, la vie est partie. Cette fois, Siddartha, n’est pas abattu mais il se demande comment sortir de ce monde où la jeunesse est ôtée par la vieillesse, la santé par la maladie et la vie par la mort ?!

C’est au cours d’une quatrième sortie - toujours ignorée du roi - avec son complice Schanna, que le prince Siddartha trouve la réponse à sa question : il voit un mendiant assis sur le sol, très digne, les jambes croisées et la main tendue. L’homme est souriant, serein, il a l’œil brillant de bonté. Le prince le questionne et il s’entend répondre : « J’attends la transformation qui fera disparaître la souffrance, la maladie, la vieillesse et la mort ». A ces paroles, Siddharta, résolu, décide illico de quitter le palais et les siens pour partir vivre la vie du mendiant !

Pour le dissuader de s’en aller, son père rassemble les femmes les plus belles de la royauté et leur demande de réjouir Siddharta.

Celui-ci, non seulement ne cède pas à cette lubricité proposée par le roi mais il le provoque en lui demandant s’il peut lui garder sa jeunesse, le préserver de la maladie, lui éviter la souffrance