El tiot del cité Archevêque - Jean-Claude Jeannas - E-Book

El tiot del cité Archevêque E-Book

Jean-Claude Jeannas

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Beschreibung

Les mineurs, nos pères, se sont toujours caractérisés par leur simplicité, leur dévouement au travail, leur courage, leur discipline et leur acharnement. Ils étaient des individus respectables, dotés d’un profond sens de la fraternité et du respect. Ils éprouvaient une grande fierté pour leur métier et leur labeur, et ils croyaient en l’amitié. L’auteur de ces mots, qui a vécu parmi eux pendant la meilleure partie de sa vie, a écrit ceci pour une raison très précise : garantir que leur mérite soit enfin reconnu.




À PROPOS DE L'AUTEUR




Jean-Claude Jeannas est l’auteur d’un précédent ouvrage, "L’examen visuel", conçu pour enseigner l’optométrie. Le présent livre, en revanche, raconte le parcours d’un enfant de mineur qui est devenu un homme respectable et respecté.

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Seitenzahl: 502

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Jean-Claude Jeannas

El tiot del cité Archevêque

Fils de mineur et fier de l’être

© Lys Bleu Éditions – Jean-Claude Jeannas

ISBN : 979-10-422-1180-6

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Cette photo date de l’été 1952, ma famille est au complet avec mes deux premiers beaux-frères, Georges et Maurice, maris de mes sœurs Henriette et Emilienne.

Ma maison natale, troisième maison, deuxième bloc en partant de la droite vers la gauche. (X)

La troisième fenêtre du haut était ma chambre à coucher !

Avant-propos

Je me suis enfin décidé à parler de moi, de ma jeunesse, de mes souvenirs, et surtout de ce que j’ai vécu. Je vais essayer de vous relater le plus fidèlement possible, ce que mes souvenirs me dictent encore aujourd’hui, des évènements que mes parents ont bien voulu me rapporter, lors de ces longues soirées d’hiver passées au coin du feu, en famille, dans notre maison de la cité Archevêque à Aniche. Ce roman n’est en aucune manière un livre d’histoire, mais c’est l’histoire de ma jeunesse à Aniche, de mes souvenirs et surtout de mon ressenti de gosse de cité minière, de fils et petit-fils de mineurs et de verriers. J’ai attendu cet instant de ma vie, pour essayer de vous faire découvrir ce qu’a été notre jeunesse, ce que nos parents ont essayé de nous inculquer comme valeurs de la vie, ce qu’a été la vie des gosses de cités minières dans les années 1944-1962. Je me répète, ce que je vais décrire dans ce livre n’est que des souvenirs. En aucune manière je n’ai la prétention d’essayer de faire croire que je vais raconter l’histoire. J’ai, certes, beaucoup de souvenirs assez clairs de ma jeunesse, mais les récits que je vais faire des années antérieures à ma naissance, ou vécus dans ma prime jeunesse, je ne peux affirmer avec certitude qu’ils sont tous le reflet de la vérité, je n’en sais trop rien, ou je n’étais pas né, ou trop jeune pour me souvenir. Enfin, ce que je peux dire ici avec certitude est très simple ! J’ai maintenant 75 ans, et les souvenirs que j’ai de ma vie de gosse de cité sont tellement forts et heureux, que je me suis donné pour mission d’essayer de vous les faire partager. Maintenant que mon frère et mes sœurs nous ont quittés, j’ai la lourde charge de représenter ma famille, et cela est très lourd à porter. J’espère que vous prendrez plaisir à lire l’histoire de ma vie, car moi, malgré tous les aléas qu’elle m’a laissés, j’ai beaucoup de bonheur à essayer de vous la faire partager. Dans ce récit je vais parler de copains de jeunesse, de gosses de cité comme moi qui n’ont pas eu, hélas, la chance d’avoir mes parents, certes les leurs étaient tous respectables, et surtout tous courageux, mais ils n’avaient pas la même vision de la vie, et de ce fait, ils ont eu des vies assez différentes de la mienne. Je suis cependant certain que s’ils ont le bonheur de lire ce livre, ils se retrouveront. C’est un peu pour eux tous que j’écris aujourd’hui ce nouveau roman. Nous les gosses de cité, nous n’avions pas grand-chose, mais nous avions tous en nous un grand trésor, une très grande richesse. Nous avions un immense respect pour nos parents et, pour un grand nombre d’entre nous, nous avions le désir profond de nous en sortir. Nous portions tous en nous, au plus profond de nous-mêmes, la volonté de respecter la promesse que nous leur avions faite ainsi qu’à nos enseignants, que nous respections beaucoup. Nous avons tous promis d’essayer de faire notre possible, avec les moyens qui hélas n’ont pas été les mêmes pour chacun d’entre nous, pour réussir notre vie et prouver que nous, gosses de mineurs, gosses de cité, nous n’étions pas des bêtes de foire, et surtout que nous pouvions comme tout le monde, nous aussi avoir une vie sociale et professionnelle respectable. Et je pense sincèrement que beaucoup d’entre nous l’ont démontré. En écrivant ces quelques lignes, je pense très fort à vous, vous faites partie de mes souvenirs heureux. Parfois, quand je pense à notre cité, à nos mines, à nos mineurs, je pense à tous ces instants merveilleux que nous avons passés ensemble. Je pense souvent à la famille Hutin, la famille Variot (Albert), la famille Tanchon, la famille Margerin, la famille Tranchant, la famille Cléry( Edmond), la famille Desmons, les familles Vasseur, la famille Goguillon (Michel), la famille Senez (Michel et Jacques), la famille Bohez, la famille Laspina, la famille Minol, le famille Jaspard, Monsieur Baldini, la famille Deporter, la famille Mysieck, la famille Delaporte, les familles Poulain, la famille Kluziak, la famille Lepachelet, la famille Mériaux, la famille Detroye, la famille Paluch, la famille Pastoret, la famille Duchenne, la famille Leroy, la famille Martinache, la famille Tomowiak, la famille Huot, la famille Wozniack, la famille Tondeur, la famille Rayet, les familles Alphonse, les familles Célisse, la famille Wasbergue, les familles Huart, la famille De Jonge, la famille Wiart, la famille Hoyez, la famille Magniez, la famille Sylvain, la famille Dubois, la famille Rocquet, la famille Sarzeck, la famille Ledoux, la famille Cadix, la famille Giorgetti, la famille Boleux, la famille Fleury, la famille Dernoncourt, la famille Geller, la famille Wojniewich, la famille Baroni, la famille Jésus, la famille Rabouille, la famille Wozniack, la famille Slomowicz, la famille Wichlasz, la famille Ringeval, la famille Dessaint, la famille Heimke, la famille Tison, la famille Derin, la famille Dequin, la famille Adamo, la famille Herault, les familles Bultez, la famille Tondeur, la famille Arcole, la famille Galland, la famille Lienard, la famille Dabrowski, la famille Sauvet, la famille Bizette, la famille Delattre, la famille Larchanché, la famille Villain, la famille Deporter, la famille Discart, la famille Deregnaucourt, la famille Sanalitro, la famille Lehingue, la famille Koziol, la famille Mysieck, la famille Breda, la famille Brenski, la famille Clabaux, la famille Delbassée, la famille Radovic, la famille Piette, la famille Lecomte, la famille Fassiaux, la famille Seulin, la famille Blottiaux, la famille Cavros, la famille Coget, la famille Lesur, la famille Grattepanche et bien d’autres encore, toutes ces personnes ont fait partie de ma vie à un moment de ma jeunesse. Il faut qu’ils sachent tous que j’ai gardé d’eux de merveilleux souvenirs, et que je ne les oublierais jamais. Je sais que je ne pourrai jamais vous oublier ! Vous faites tous partie de ma vie, et si je ne vous ai pas cités, vous êtes comme tous les autres mes amis de jeunesse et vous serez toujours tous présents au plus profond de mes souvenirs. C’est un peu grâce à vous tous et toutes que je suis devenu ce que je suis. Merci à vous tous et toutes. Peut-être que vous ne vous souvenez pas tous de moi, mais moi je ne vous ai pas oubliés. C’est pour vous que, je vous l’assure avec sincérité, j’ai écrit ce livre.

Chapitre I

Mon histoire commence le lundi 16 octobre 1944 vers 14 h 30. Le temps n’est pas très beau. Au 45 route Nationale, cité Archevêque, à Aniche, une certaine fébrilité règne en Maître ! Tout le monde s’agite, mon père n’est pas encore rentré du travail, il est du poste du matin, mais il ne va pas tarder. Ma sœur Henriette est présente, et elle est partie en courant, envoyée par ma voisine Emma Bultez, demander à la sage-femme de venir en urgence chez nous pour maman.

La guerre était certes en train de se terminer, mais une certaine effervescence régnait sur la ville. Mes parents m’ont raconté bien plus tard, quand j’avais presque quatre ans, que le jour de ma naissance des avions ont bombardé apparemment la gare de Somain, et qu’une bombe était tombée sur les boulevards, à Aniche.

Dès le message passé en urgence par ma sœur, en bonne professionnelle, elle a enfourché tout de suite son vélo, et elle était déjà au travail avec maman, pour que je naisse, quand ma sœur est rentrée tout essoufflée. Tout cela bien entendu on me l’a expliqué bien plus tard ! Elle s’appelait d’après mes souvenirs, Madame Vandermer. Toute cette agitation avait une signification pour ma famille entière, tout le monde m’attendait et c’est dans la souffrance que ma maman me mit au monde.

Si on se place dans le temps, la guerre n’est pas encore terminée, certes le Douaisis est libéré depuis septembre, mais les combats se sont déplacés, les Allemands gagnent la Belgique en passant pour certains sur la route face à la maison. Cependant, on peut tout juste dire qu’à Aniche, la vie reprend peu à peu, non sans une certaine crainte des envahisseurs allemands.

Mes parents souhaitaient bien entendu à ce moment de leur vie, la naissance d’un second fils, ils avaient déjà cinq filles et un garçon. Vous savez, à cette époque, la surprise était de mise ! Personne ne pouvait dire avec certitude ce que j’allais être ! D’après ce que m’a rapporté maman, ma venue au monde a été pénible et elle a beaucoup souffert, car je présentais le siège au lieu de la tête. Bien que je fusse le septième enfant de la fratrie, ma naissance n’a pas été simple, maman en a gardé des séquelles, mais elle ne m’en a jamais tenu rancune ! Après cette petite parenthèse sur ma naissance assez particulière, je vais essayer de vous narrer le déroulement de ma jeunesse, surtout de mes souvenirs de jeunesse. J’ai, je vous l’assure, des souvenirs très précis à partir de mes quatre ans, mais ce ne sont que des souvenirs, et je n’ai pas ici l’intention de faire de cette période un livre d’histoire. Je vais en toute simplicité essayer de porter à votre connaissance ce que pouvait être dans les années quarante à soixante, la vie d’un gosse de coron, d’un gosse de cité, d’un fils de mineur, que la vie aurait dû naturellement envoyer à la mine, comme bon nombre des jeunes garçons de son âge. Je peux déjà ici rendre hommage à mon père qui a toujours dit que ses fils n’iraient jamais à la mine. Et à ma mère qui a fait ce qu’elle pouvait, souvent en sacrifiant sa propre vie, pour nous armer à la vie difficile qui nous attendait. Et surtout, disait-elle, pour nous donner le bonheur qu’elle n’a jamais pu avoir dans sa jeunesse. J’ai souvenir que maman nous racontait souvent, que lorsqu’elle était petite, elle allait souvent aux champs avec sa maman, car, hélas, sa mère n’était jamais allée à l’école, et devait travailler dans les fermes, au dur labeur de la terre, pour élever ses trois enfants, deux filles et un garçon. Mon oncle Jean-Baptiste, ma tante Jacqueline que je n’ai jamais connue, et ma maman. Je ne me souviens pas beaucoup de son papa ! La seule chose dont je me souviens est qu’il fumait la pipe, une belle pipe avec une fermeture en argent, un couvercle comme il disait, d’après ma maman. Je ne l’ai sans doute, pas connu du tout, ce souvenir de lui venait, je pense, d’une photo qui était sur le buffet de ma grand-mère. Même ma mère avait très peu de souvenirs de lui, elle l’avait très peu connu, il était très peu chez lui ! J’ai su bien plus tard que ce n’était pas son vrai papa. Ce que je pouvais donc savoir de lui n’était donc que des souvenirs de récits de ma grand-mère, qui comme toutes les femmes de l’époque parlaient très peu de leurs maris ou compagnons. Ils étaient souvent morts très jeunes, et par pudeur ou simplement pour ne pas souffrir, elles n’en parlaient pas. C’était pour elles, je pense, maintenant avec le recul de la vie, leur manière de faire le deuil de leurs disparus. Je dois avouer que même à ce jour, je n’ai pas de certitude de ce qu’était cet homme que maman nommait l’oncle Henry quand elle parlait de lui. Sans trahir de secrets familiaux, je peux dire que le doute existe autour de la naissance de ma maman. Je n’en dirai pas plus par respect pour sa mémoire. Je vais ici être honnête avec vous mes chers amis lecteurs, je n’ai même à ce jour aucune certitude sur la naissance de ma maman. Maman est née le 14 février 1911 à Oisy le verger, ma grand-mère vivait à l’époque maritalement, je pense, son mari que l’on nommait le marquis, travaillait comme comptable à la verrerie d’en haut à Aniche, et l’avait, comme c’était coutume à cette époque, abandonnée, car elle ne repassait pas assez bien ses chemises ! Je dois vous avouer que ma grand-mère ne savait ni lire ni écrire, elle n’était jamais allée à l’école. Hélas dans son milieu de naissance, ce n’était pas coutumier que les filles aillent à l’école ! Elles avaient bien trop de travail à faire dans les champs, et aussi, bien souvent l’aînée s’occupait de ses frères et sœurs quand il y en avait.

Il était assez courant à l’époque, dans les campagnes, que les patrons abusaient de leurs jolies employées, et bien entendu ne reconnaissaient presque jamais le fruit de leur aventure. Il semblerait, donc, que ma maman pouvait être le fruit de l’un de ces égarements. Je n’irai pas plus loin dans ces élucubrations, car encore à ce jour, je ne suis certain de rien. J’ai bien des souvenirs évidents qui sembleraient confirmer cette hypothèse, et même la certitude qu’à son décès il avait pensé à la reconnaître, mais à cause d’esprits vicieux, cela ne s’est pas fait. Je clôturerai donc ce chapitre sur la naissance de maman en laissant planer ce doute qui persiste encore dans mon esprit.

Avec votre permission, je vais revenir à ma vie, à ma jeunesse. Cependant, par souci d’égalité, je vais vous parler un peu de la mère de mon papa, je n’ai aucune information bien précise sur sa vie. Je sais qu’elle s’appelait Célina Dhainaut, qu’elle a eu cinq enfants avec mon grand-père, quatre garçons et une fille, et que la fille est décédée assez jeune d’un mal qui n’était pas encore identifié à cette époque. Mon grand-père s’appelait Pierre Henry JEANNAS, et travaillait à la mine. Il était d’origine de Marchiennes, mais habitait la cité du bois brûlé de Sessevalle à Somain. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il fut appelé pour faire la guerre, et malheureusement il y mourut et son corps ne fut jamais rapatrié, ma grand-mère n’ayant jamais eu les finances pour le rapatriement du corps. Je n’ai donc aucun souvenir de lui, et je vous avoue que nous n’avons pas beaucoup parlé de lui quand j’étais petit, je n’ai jamais osé poser de question, car j’avais senti que ce n’était pas bien d’en parler. Je ne me souviens pas avoir vu sa photographie, il n’en avait sans doute jamais eu. Je sais seulement qu’il avait été à un moment de sa courte vie, maréchal-ferrant pour les houillères. J’ai quelques anecdotes en souvenir de la jeunesse de mon père et de ses trois frères, Émile, Albert et Jean-Baptiste que nous appelions tous l’oncle Jean. Alors que leur père était à la guerre, pour faire comme leur père, les quatre frères avaient creusé une petite mine comme ils disaient, et à un moment ils ont trouvé du charbon. Évidemment, ils étaient arrivés dans le stock de la fosse de Sessevalle. Ils étaient sous le tas, sous le stock de charbon du carreau de la fosse. Sans le savoir, au risque de leurs vies, ils ramenaient tous les jours un peu de charbon à leur maman. Au bout d’un moment, le garde des mines s’inquiéta de la présence de cette tente dans le jardin et demanda à ma grand-mère de la faire enlever. Ce fut avec une grande tristesse que mes oncles et mon père s’exécutèrent. Au bout d’un certain temps, ma grand-mère dut déménager, car les houillères avaient besoin des maisons pour loger des mineurs actifs, elle déménagea donc à Aniche. De cette période, je n’ai pas beaucoup d’éléments à vous donner, car personne ne m’en a parlé. Je pense que toute la famille voulait oublier cette période qui a dû être très difficile pour tout le monde. Vous savez nous les enfants, surtout les petits, nous étions tenus à l’écart de ce type de conversation ! Aussi je ne saurais vous dire avec certitude comment cette période s’est passée pour la famille de papa. Le seul souvenir que j’ai de cette période difficile est une anecdote que me racontaient mes oncles Albert et Émile, événement qui s’était passé sur la place d’Aniche, face à l’entrée de l’église. Ils étaient sur la place face à l’église, allant avec bonheur rejoindre leur maman qui travaillait pour l’évêché comme couturière à la salle Saint-Martin, comme on l’appelait à cette époque. Mon oncle Albert, toujours plus dégourdi que les autres, remarqua la présence d’un camion allemand bâché qui sentait bon le pain frais. Comme il n’y avait personne près de ce camion, ils s’approchèrent tous les trois attirés par l’odeur et mon oncle Albert sortit son couteau et commença à couper la bâche pour prendre ce pain qui sentait si bon. À peine cette dernière coupée, un cri terrible sorti du camion ! Nos trois lascars prirent alors leurs jambes à leurs cous et allèrent se réfugier près de leur maman en passant par le jardin du presbytère. Je me souviens que mes oncles et mon père riaient de bon cœur quand ils racontaient cette aventure, et mon oncle Émile de dire en jubilant, tu sais Jean-Claude, je n’ai pas lâché le pain que j’avais dans les mains ! Il pouvait hurler le boche, j’avais mon pain et rien au monde ne me l’aurait fait lâcher ! Encore aujourd’hui, en narrant cette aventure, j’entends encore les quatre frères rirent comme des enfants.

Je vais maintenant, après cette parenthèse, revenir à ma vie.

Voilà je suis né, et d’après mes sœurs et mon frère, tout le monde m’aimait déjà. Mes premiers vrais souvenirs sur ma jeunesse commencent vers mes quatre ans. J’ai bien quelques bribes de souvenirs avant mes quatre ans, mais je ne suis pas certain que ce sont mes souvenirs, ce sont peut-être des résurgences de récits faits par mon frère et mes sœurs. Je vais donc essayer de vous faire partager ma jeunesse, en insistant fortement sur le fait que j’étais le fils d’un mineur et que j’habitais la cité Archevêque à Aniche. J’étais donc un gosse de mineur, un gosse de cité minière. À cette époque, je vous l’avoue humblement, je ne savais pas encore ce qu’allait être ma vie, mais je me sentais bien parmi les miens. Tout le monde autour de moi était gentil avec moi, j’étais presque le joujou de mes sœurs. Ma sœur Henriette était très proche de moi, c’était ma seconde maman. Ma sœur, Christiane d’un an, mon aînée, était très proche de moi et nous étions complices.

Ceci est la photo de mes quatre sœurs aînées et de mon frère Auguste

Chapitre II

Je vais à partir de maintenant essayer de parler de mes souvenirs personnels, ceux que je ressens le plus au fond de moi-même. Le premier souvenir qui me vient à l’esprit est celui du jour où les ouvriers des houillères sont venus pour reboucher les deux trous que mon père avait faits dans notre cave, pendant la guerre, avec les trois autres occupants du groupe de quatre maisons, afin de creuser un abri souterrain qui permettait aux familles de s’abriter pendant les bombardements. Je me souviens être resté une grosse partie de la journée à les regarder travailler. Je les entends encore rire et jurer en travaillant. Quand ils ont été sur le point d’obturer le deuxième passage, l’un des deux maçons m’a dit d’aller chercher Auguste (c’était mon père) je me souviens que c’est à quatre pattes dans les escaliers que je suis remonté pour qu’il vienne. Tous les membres de ma famille, présents à la maison, sont alors descendus avec moi. Il ne restait que deux rangées de briques à poser, celui des ouvriers qui semblait être le chef, il s’appelait Louis, je vois encore sa casquette verte à la main, un verre de bière à l’autre dire à mon père d’une manière assez magistrale : « Tu vois Auguste en cet instant solennel du mardi 7 octobre 1947, en ferment définitivement je l’espère ce passage, je peux te dire avec certitude que la guerre est bien finie et que maintenant nous allons enfin pouvoir vivre dans la paix et peut-être dans le bonheur retrouvé. »

Je me souviens que mon père m’a pris dans ses bras, que maman et ma sœur Christiane se sont aussi serrés contre nous et que nous avons tous applaudis. Papa invité par ses copains maçons a alors saisi le verre qu’ils lui tendaient, et ils se sont tous mis à chanter une chanson que je ne connaissais pas encore à cette époque, mon père m’a dit que c’était la Marseillaise. Je vois encore le filet de larmes couler sur la joue gauche de ma maman. Cet instant, je le ressens encore, au moment où j’écris ces lignes, presque aussi fort qu’en 1947. Je n’avais pas encore mes trois ans, mais cela a été je peux vous l’assurer le premier vrai souvenir de ma vie de gosse de cité.

Je ressens encore ce climat de franche camaraderie qui régnait à cet instant dans la cave, et je me souviens aussi des mots que le maçon a dits à mon père en posant la dernière brique : « Tu vois Auguste, quand vous avez creusé ce tunnel, cet abri, vous l’avez fait pour protéger vos familles, on peut dire aujourd’hui que vous avez parfaitement réussi, car vous êtes encore tous vivants. » Mon père lui a alors répondu ; « Tu vois Louis, tes paroles me touchent beaucoup ! En effet, nous avons tous les quatre beaucoup souffert pour creuser ce tunnel, mais notre métier de mineur nous a beaucoup aidés ! Nous l’avons à plusieurs reprises utilisé pour nous abriter des bombardements, aujourd’hui tu fermes à jamais cette page de nos vies, j’espère que nous n’aurons plus à nous protéger des envahisseurs allemands, mais je ne sais pas comment nous allons faire pour nous protéger de la bêtise des gens. »

Nous sommes alors tous remontés dans la cuisine, mon père m’a alors pris dans ses bras, et m’a serré très fort contre lui. Il m’a alors dit certaines choses que je n’ai pas comprises à cette époque, mais que je comprends bien aujourd’hui, il m’a dit d’une manière naturelle cependant avec force : « Tu sais mon garçon, le métier de mineur est un métier très difficile, durant toute la guerre nous avons été confrontés à la voracité des Allemands, il fallait produire, produire et encore produire. Nous ne pouvions trop rien dire, nous étions entourés d’espions. Cependant tu vois, j’adore mon métier, car au fond nous sommes tous égaux devant le danger et la pénibilité de la tâche. Et surtout, nous sommes solidaires, car nos vies sont liées. J’adore mon métier, mais je peux cependant dire que moi vivant, ton frère et toi vous ne serez pas mineur, fils de mineur vous le resterez toute votre vie et il faudra en être fiers, mais mineurs vous ne le serez jamais. Je me saignerai jusqu’à la dernière goutte de mon sang s’il le faut, mais vous irez à l’école le plus longtemps possible pour ne pas avoir à subir ce que nous souffrons tous les jours, nous les mineurs. »

Je me souviens que pendant un court instant il n’a plus parlé, puis en me serrant très fort dans ses bras il m’a alors dit : « Tu sais, ce que je vais te dire aujourd’hui va peut-être te paraître bizarre, mais il faut que tu le saches ! Nous venons tout juste de sortir d’une guerre très cruelle et très longue, nous sommes en paix aujourd’hui, mais je ne sais pas du tout si nous n’allons pas avoir d’autres combats encore bien plus difficiles à mener dans les années qui arrivent pour avoir une vie meilleure. En tout état de cause, il faudra toujours te souvenir que tu es le fils d’un mineur, et quoique tu deviennes dans la vie, quelle que soit ta situation sociale, souviens-toi toujours de tes origines. Reste bien dans ta tête le fils du mineur que je suis, ne renie jamais tes origines ! Elles sont honorables et respectables. » Je me souviens lui avoir répondu que je n’oublierais jamais ce qu’il venait de me dire.

Il est un souvenir tenace qui est toujours en moi à l’instant où j’écris ces lignes, quand nous étions tous à la cave, maman m’a expliqué que pendant les bombardements, quand nous n’étions pas dans le tunnel, car il y faisait trop froid, elle avait aménagé dans les renfoncements, les niches de la cave, des petites chambres à coucher et elle y avait installé des matelas où nous dormions quelquefois. De cela je n’ai pas de souvenirs précis, j’étais trop jeune. J’ai cependant gardé en mémoire, je ne sais pas si c’est réellement le souvenir de faits réels ou si cela est simplement un reste des récits de mes parents, mais j’ai l’impression d’entendre encore avec force, le bruit étrange et effrayant que faisaient les avions quand ils passaient au-dessus de chez nous. J’ai encore, je vous l’avoue, gravé en moi ce vrombissement annonciateur de désastres dans le secteur, nous n’étions pas très loin de la gare de Somain, et de la gare Saint-Hyacinthe, lieu où étaient garées les locomotives des mines. L’année 1947 s’est terminée sans que j’aie de souvenirs particuliers à vous faire partager.

Du Nouvel An 1948, j’ai gardé un souvenir inoubliable ! Chez nous, dans le monde la mine, les vœux de nouvelle année étaient sacrés ! Nous faisions ensemble le tour de toute la famille ! Nous allions d’abord chez mon Oncle Émile, et ma tante Aline, mon oncle étant le plus vieux de la famille, mon père était respectueux de cela, et malgré l’éloignement, nous faisions les sept kilomètres à pied. Vu mon jeune âge, mon père en bon sportif qu’il était me portait sur ses épaules. J’étais, je m’en souviens, très bien, le plus heureux des hommes ! Ma sœur Christiane n’avait qu’une année de plus que moi, et au bout d’un moment mon père me déposa au sol et me dit en riant : « Tu permets mon garçon que je prenne un peu ta sœur, marche un peu tu es un homme maintenant ! Je me suis donc exécuté, et j’ai marché comme un homme jusque chez l’oncle Emile. La première chose que j’ai dite en entrant a fait rire tout le monde, en effet j’ai claironné que j’avais marché comme un homme ! J’étais fatigué, mais très fier. Nous sommes restés un peu plus de deux heures, et comme une famille heureuse que nous étions, nous avons pris le chemin du retour. Au bout d’une bonne heure, nous étions presque arrivés à Traisnel, et mon père dit en riant que nous allions rendre visite à Tante Léocadie ! C’était un café de mineurs, et nous fûmes reçus dans la salle à manger. Je pense que je me suis endormi, car je n’ai pas de souvenirs de cette visite. C’est par un coup de clairon du cousin que je suis revenu dans le monde, pour reprendre la route sur les épaules de papa. Au bout d’une vingtaine de minutes, nous sommes arrivés chez grand-mère Philomène, la maman de ma mère. En entrant, j’ai tout de suite pris à pleins poumons l’odeur du café et des galettes ! J’ai encore tout cela bien présent dans mon esprit. Mon frère Auguste demanda à mon père s’il pouvait prendre une galette, ma mère le regarda avec de grands yeux, il n’insista pas et attendit comme tout le monde qu’on lui permit de se servir. Il commençait à se faire tard, et tout le monde était fatigué. Nous avions bien entendu tous été briffés avant le départ, et nous étions tous bien sages. Quand papa demanda à maman si nous continuions la tournée, maman a répondu, je l’entends encore, tu sais papa, je suis très fatiguée, je pense que les enfants le sont aussi, rentrons si tu le veux bien, nous irons voir cousine Joséphine ainsi que tes frères demain. Nous irons voir ta mère avec seulement Christiane et Jean-Claude, car sa maison est petite et elle n’aime pas trop avoir du monde chez elle. Il ne faudra pas oublier cousine Martinache, l’année dernière nous l’avons oubliée et elle a été peinée. Dans la semaine j’irais rendre une petite visite à Monsieur et Madame Broussiez.

J’ai gardé de ces instants bénis un souvenir merveilleux ! Dans ma tête d’enfant, faire le tour de la famille était une chose sacrée ! C’était devenu un rituel et je pense qu’il est fort dommage que cela ne se fasse plus maintenant. L’année 1948 partait sous d’excellents auspices, mais à chaque fois que des amis de papa, des mineurs comme lui venaient à la maison, malgré mon jeune âge, je sentais bien que cela n’allait pas à la mine, qu’ils étaient inquiets, déçus et que l’ambiance au travail ne devait pas être merveilleuse, mais je ne les ai jamais entendus se plaindre devant nous, les enfants. L’hiver était bien installé, il faisait froid et les fontaines d’eau étaient toutes gelées dans la cité. Nous n’avions pas l’eau courante à la maison et nous faisions notre toilette dans un baquet. Mon Oncle Jean-Baptiste, le frère de ma mère commençait à aller un peu mieux ! Son séjour dans le camp de Buchenwald est encore bien présent dans sa vie de tous les jours ! Il a beaucoup de difficultés à faire abstraction de cette période douloureuse. Il est physiquement et moralement très marqué par tout ce qu’il a vécu en internement, par toutes les atrocités que lui ont fait vivre les nazis, et surtout par toutes les horreurs qu’il avait pu y voir. Il avait eu le tort d’être le distributeur du journal Liberté d’après ce qu’ont bien voulu me raconter mes parents. Mon Oncle, pour son compte, ne voulait absolument pas en parler, il avait beaucoup trop souffert. La seule chose dont je suis certain est qu’ils lui ont volontairement cassé les jambes, car c’est à peine s’il savait encore marcher. Je le vois encore assis, comme d’habitude, sur sa chaise au bord du jardin et il regardait un peu dans le vague, on aurait dit qu’il était encore avec ses amis internés, et qu’il n’arrivait pas à les chasser de son esprit. À plusieurs reprises, je me souviens lui avoir posé la question, pour essayer de savoir à quoi il pensait, mais il faisait semblant de dormir et ne me répondait pas. Cette attitude m’a, à l’époque, je peux l’avouer aujourd’hui, beaucoup fasciné, et encore maintenant, à l’heure où j’écris ces lignes, je suis certain qu’il était dans son monde, dans ses souffrances, et qu’il ne voulait pas que nous souffrions nous aussi des épreuves qu’il avait dû subir. Une fois, alors que je l’avais trouvé assis dans le jardin, les larmes aux yeux, semblant souffrir physiquement et moralement, je me souviens lui avoir une fois de plus posé la question pour quoi il pleurait, il m’a regardé avec un regard profond et triste, l’air un peu hagard et m’a simplement répondu qu’il pleurait sur la bêtise et la cruauté des hommes, et que je devais respecter ses moments de souffrances intenses, car ce qu’il avait subi, là-bas en détention, avait été au-dessus de ce qu’un homme normal pouvait supporté, et qu’il n’était pas bon pour moi que nous en parlions.

Je sais que dans ma tête d’enfant, à l’époque, cette réponse avait été comme un coup de marteau sur le crâne. Je venais de comprendre brutalement ce qu’avait dû être cette guerre dont parlaient souvent les adultes, et pourquoi ils ne voulaient pas que nous posions trop souvent de questions embarrassantes à mon oncle. Après cette petite parenthèse douloureuse sur la détention dramatique et injuste de mon Oncle Jean-Baptiste Lefebvre, de son retour étrange à une vie normale, de ses difficultés à retrouver sa vie passée, son impossibilité à travailler comme tout le monde, je vais revenir à de souvenirs bien plus heureux.

Voilà comment était mon Oncle en rentrant de captivité !

Chapitre III

À cette époque de ma vie, il serait peut-être bien que je vous dresse un peu le détail de ma famille, de mon environnement familial. Nous étions en février 1948, j’avais un peu plus de 3 ans j’allais vers mes quatre ans, j’étais petit, mais de cette période je garde de nombreux souvenirs. Ils sont tantôt heureux, tantôt douloureux, mais dans l’ensemble je garde beaucoup de bonheur. Mon père avait 38 ans, il est né le 20 mai 1910, ma maman avait 37 ans, elle est née le 14 février 1911, c’était bientôt son anniversaire, ma sœur Henriette née le 26 avril 1930, allait vers ses 19 ans, elle travaillait en filature à Tourcoing et partait tous les jours en autobus à son travail. Elle connaissait un garçon, mais ce n’était pas encore officiel. Ma sœur Émilienne, ma marraine, née le 23 mars 1931 allait vers ses 18 ans. Elle travaillait en service chez Monsieur et Madame Jaspard, Monsieur était ingénieur aux houillères et ils avaient une villa à Cayeux sur mer dans la Somme. Elle partait en vacances avec eux. Elle aimait beaucoup son travail, et c’est avec plaisir qu’elle partait en vacances avec eux ! Les Jaspard étaient des gens charmants. Je pense qu’ils avaient une fille et un garçon. Ma sœur Augusta, la troisième des filles était beaucoup plus libre que toutes mes autres sœurs, mais elle avait un cœur d’or et nous étions assez complices ! Elle est née le 2 juin 1933, je pense qu’elle a commencé à travailler en 1948. Elle travaillait tantôt à l’usine, tantôt à faire des ménages, puis elle s’occupa des enfants de la famille Rorive, des forains de grande renommée, puis des enfants Detroye après que Madame Detroye fut décédée, après avoir mis au monde des jumelles. La quatrième fille était ma sœur Jacqueline, c’était la plus douce de mes sœurs et aussi la plus réservée. Elle est née le 15 février 1937 et dès qu’elle commença à travailler, vers les années 1949-1950 elle commença à travailler à la faïencerie d’Orchies, puis à la biscuiterie d’Aniche, puis chez les Péant, Monsieur était ingénieur des houillères et directeur de la fosse Sainte Marie à Auberchicourt. Ils habitaient dans le château au coin de la rue de Traisnel et de la route Nationale. Elle était très appréciée de ses patrons. Je reviendrai souvent sur la vie de Jacqueline, car elle n’a jamais eu beaucoup de chance. Le cinquième enfant de la famille était mon Frère Auguste, il est né le premier janvier 1939. Il a eu une très grande importance dans ma vie, et sans qu’il ne le sache vraiment, il a été mon guide. Arrive alors ma sœur Christiane, née le 29 juin 1943. Voilà j’ai fait le tour de la famille, je peux donc maintenant revenir à mon histoire, nous sommes le samedi 14 février 1948, c’est l’anniversaire de maman, elle a maintenant 37 ans et une certaine effervescence régnait à la maison. Grand-mère Philomène était arrivée tôt le matin, tout le monde travaillait à la cuisine, une bonne odeur de pâtisserie flottait dans la maison. Manifestement, nous allions fêter quelque chose. Dans mon esprit d’enfant, j’ai tout de suite pensé à ma maman. Nous allions fêter son anniversaire. Papa était du matin, il n’était peut-être pas dans la confidence ! Je me souviens m’être approché de ma grand-mère et lui avoir demandé en chuchotant ce que nous allions fêter ! Avec son petit sourire complice, elle me dit doucement à l’oreille que maman avait une bonne nouvelle à annoncer à papa et qu’elle avait attendu le jour de son anniversaire pour le faire. Je n’avais plus à cet instant qu’un seul souhait, et j’attendais avec impatience que papa revienne de la mine pour connaître avec lui la bonne nouvelle. L’heure avançait à grands pas, tout le monde s’agitait à la maison. Mon oncle Jean-Baptiste qui venait d’arriver demanda à sa mère pourquoi il y avait tant d’agitation.

— Tu sais mon garçon, ta sœur a une nouvelle importante à annoncer à son mari, et de plus c’est son anniversaire aujourd’hui ! Ainsi, ils t’ont tellement vidé la tête que tu ne te souviens plus de la date anniversaire de ta sœur !

— Excuse-moi maman, excuse-moi Philo, tu sais avec tout ce que les Allemands m’ont fait subir, je n’ai plus de mémoire ! Déjà que je n’en avais pas beaucoup ! Bon anniversaire, ma petite sœur ! Tu sais, quand j’étais là-bas en Allemagne dans ce maudit camp de la mort, pour survivre j’ai beaucoup pensé à vous ! À toi aux enfants à ma chère cité, à mes terrils, au dimanche matin dans la cité de l’Archevêque quand toutes les femmes de mineurs faisaient le bouillon, le fameux plat du nord qui me manquait tant ! Tout cela m’aidait à supporter toutes mes souffrances, cela me permettait discrètement, d’être un peu dans mon monde, et cela, je peux vous l’avouer, me redonnait de la force pour me battre, pour survivre. Combien de fois j’ai été tenté de baisser les bras, de me laisser entraîner dans la spirale de la fin, mais je vous imaginais tous réunis comme c’est le cas aujourd’hui et cela me donnait la force de me battre, d’oublier mes souffrances et je me disais qu’un jour je reviendrais à la maison, et que tous ensemble nous serons heureux d’être à nouveau réunis, et qu’enfin nous oublierons ces instants de grande tristesse, de peur et d’incertitude. Excuse-moi ma petite sœur d’avoir oublié que tu étais née le 14 février 1911 et que tu fêtais aujourd’hui tes 37 ans. Viens que je te prenne dans mes bras ! Tu sais pour moi, avec maman et ta famille, tu es ce qui compte le plus pour moi. Tu sais que je ne possède rien, mais si j’avais été riche, mon plus grand bonheur aurait été de vous aider. Je ne peux rien t’offrir, tu le sais, mais je t’offre la seule chose que je puisse te donner, il faut que tu saches ma petite sœur chérie que si je suis à nouveau avec vous, c’est grâce à toi. Et à maman, bien entendu ! Elle a tellement dû cravacher pour que nous puissions être heureux, que mon devoir était de me battre pour rentrer à la maison. Cela fait bientôt un an que je suis rentré, mais dans ma tête, dans mon corps et dans mon esprit quelquefois je suis encore en Allemagne, bloqué sous le joug infernal des nazis.

— Ne t’inquiète pas mon frère, nous avons tous beaucoup pensé à toi ! Je peux même te dire que ne te voyant pas rentrer, quand la paix a été signée et que les prisonniers rentraient un à un au village, maman et moi avions très peur de ne plus jamais te voir, et cela affectait terriblement nos vies. Aussi que tu as oublié de souhaiter mon anniversaire n’a pas d’importance ! Ce que nous souhaitons maman et nous, la famille, est que tu puisses te remettre rapidement de toutes tes souffrances, et que tu redeviennes ce que tu étais. Je sais que cela sera difficile et long, mais nous serons toujours à tes côtés. Ne pleure pas mon frère, nous sommes très heureux que tu sois à nouveau avec nous, et nous ferons je peux te l’assurer, tout ce que nous pourrons pour que tu sois heureux. Tu sais, nous les gens de la mine, nous savons ce que souffrir veut dire, et nous ne te laisserons jamais dans le besoin. Notre table te sera toujours ouverte. Quand il y en a pour 10, il peut bien y en avoir pour 11 ! Maman et toi nous ne vous laisserons jamais de côté. Notre table sera toujours aussi la vôtre, et aussi notre maison. Nous en avons déjà parlé mon mari et moi, et il a dit que vous étiez notre famille, et que pour lui la famille, c’était sacré ! Il a même dit que nous allions prendre une parcelle de jardin en plus pour que vous puissiez avoir des légumes frais, et nous allons prendre quelques oies et qu’enfin, nous allons acheter un mouton. Tu sais mon frère, mon mari paraît quelquefois dur et indifférent, mais ce n’est pas du tout la vérité. Il a un cœur d’or et il donnerait sa chemise, mais il y a une chose sur laquelle il est intransigeant, c’est le respect. Il n’accepte pas que l’on ne respecte pas nos traditions, il n’aime pas le mensonge, et surtout il n’aime pas que l’on se moque de lui. Tu sais, je ne sais pas faire de grandes phrases, je parle mon français, mais je suis fière de faire partie de ma famille. Cette semaine il est du matin. Aussi, comme d’habitude, il rentrera sans doute vers 14 heures. Exceptionnellement aujourd’hui nous allons attendre qu’il rentre pour passer à table. Les filles vont à peu de chose près, rentrer en même temps. Auguste fils rentre vers 12 h 30 et il n’a pas école le samedi après-midi. Il est en CM1 avec Monsieur Dorne, jusqu’à présent tout se passe bien, il a de bons résultats. Son père est fier de lui. Il lui a demandé la semaine dernière ce qu’il voulait faire quand il sera grand, il a répondu qu’il voulait être instituteur. Nous ferons bien entendu tout ce que nous pourrons pour qu’il y arrive. Tu sais mon frère, combien de fois mon fils m’a demandé où tu étais, pour quoi les Allemands t’avaient tant bousculé quand ils sont venus t’arrêter ! Il m’a même demandé si tu avais tué des Allemands ! Dans sa tête tu es un héros et il a dit qu’il te défendrait s’il le fallait ! Tu sais, je n’ai que deux garçons, mais ce sont de bons petits gosses ! Ils sont adorables tous les deux.

— Tu sais Philo, à plusieurs reprises il a tenté de m’interroger sur ce que j’avais vécu dans le camp, pourquoi les Allemands m’avaient arrêté, il m’a même dit ne pas avoir compris. Il a pas mal été bouleversé, c’est certain. Il se posait beaucoup de questions et hélas, je ne peux pas lui répondre, car je ne veux pas lui gâcher sa jeunesse avec tout cela ! Il sera bien temps quand il aura compris de lui-même ce qu’a été la guerre et ce qu’a dû être ma détention dans l’un des camps de la mort les plus cruels. La seule chose que j’ai pu lui dire était que moi-même j’avais beaucoup de mal à comprendre et que l’essentiel était que grâce à la fin de la guerre, à l’arrivée des alliés dans le camp, j’ai pu être libéré, et qu’après quelque mois de soins à l’hôpital militaire, j’ai enfin pu retrouver ma famille. Je lui ai promis que lorsqu’il sera un peu plus âgé, et que le calme sera revenu dans ma tête, je lui raconterai ce que je pourrai sainement lui dire. Il m’a répondu :

— Tu sais mon Oncle, je crois avoir compris pourquoi ils t’ont interné, je sais que les Allemands ont quelquefois été inhumains et cruels, mais franchement ils se sont trompés lourdement ! Jamais tu n’aurais pu leur faire de mauvais coups, tu n’étais pas un résistant acharné, tu as bien entendu tes idées, mais en aucune façon tu pouvais être une menace pour l’armée allemande. Je pense que tu as dû être dénoncé par des gens qui voulaient à tout prix attirer l’attention des Allemands sur eux dans le but d’en tirer profit.

— Et je lui ai répondu, oui Auguste, tu es jeune, mais tu as tout compris, j’ai été dénoncé c’est certain ! Je ne sais pas par qui, mais si un jour je l’apprends et qu’ils sont encore en vie, je crois que quoiqu’il arrive, je réglerai mes comptes, j’ai trop souffert ! Je sais, je suis certain qu’un jour la vérité éclatera, ce jour-là je peux te l’assurer sans vouloir être méchant, d’une manière ou d’une autre, ils verront comment je m’appelle. Je pense que j’ai été trop bon, trop serviable, que certains ont profité de moi, de mon ignorance, mais maintenant c’est fini. Tu sais Philo, ton fils est très intelligent ! Il m’a regardé d’un air étonné, puis il est parti faire ses devoirs. Il avait, je pense, compris que je ne voulais plus parler de tout cela, que c’était trop pénible pour moi.

— Oui Jean-Baptiste, je crois que tu as raison, il est très intelligent, mais il n’aime pas beaucoup parler pour ne rien dire, on dirait qu’il est toujours en train de réfléchir, et surtout, je pense qu’il va faire tout ce qu’il pourra pour que son père soit fier de lui. Bon, je vais retourner avec maman, nous avons encore beaucoup de travail à faire aux cuisines.

— Pas de problème philo, je vais aller dans la buanderie pour fumer une cigarette.

— Oui, mais ne reste pas trop longtemps, nous n’avons pas allumé le feu !

— Ne t’inquiète pas, s’il y a du papier et du bois je vais l’allumer. La pièce n’est pas grande, il fera vite chaud.

— Mets ton veston !

— Oui mère poule !

Chapitre IV

— Bonjour, quelle effervescence ! Vous attendez le président du conseil ? Humm que cela sent bon ! Ça, c’est le bon bouillon de grand-mère ! Bonjour Man ! Comment allez-vous ? Jean-Baptiste est ici ?

— Bonjour Auguste ! Oui comme tu dis, c’est le bon bouillon de grand-mère ! Mais tu n’oublies pas quelque chose ! Retourne d’où tu viens et en route essayes de te souvenir de ce que tu as oublié !

— Qu’est-ce que j’ai bien pu oublier ! Pourtant j’ai tous mes vêtements ! Ah oui, je vois ce que vous voulez dire ! Nous sommes le 14 février, c’est l’anniversaire de Philo ! Pourtant ce matin en partant au travail, je me suis souvenu de l’événement, et je me suis dit qu’il ne fallait pas que je l’oublie ! Vous savez Man, avec tous les enfants, vous deux, mes frères et leurs épouses, je ne peux pas me souvenir de tous les anniversaires ! Où es-tu Philo ?

— Je suis juste derrière toi ! Alors tu ne vois plus clair !

— Allez, viens que je te fasse un gros bisou pour ton anniversaire !

— Merci, papa, c’est gentil, mais tu vas devoir m’en faire un deuxième, car tu vas à nouveau être papa ! Ce devrait être pour la fin septembre ! J’espère pour toi que ce sera un fils, mais hélas nous ne pouvons pas choisir !

— Voilà pourquoi tout ce remue-ménage ! Oh oui que je serais heureux, mais hélas nous ne pouvons choisir, et nous verrons bien ce que le destin nous donnera ! Surtout, ne fais pas comme pour les autres, repose-toi un peu !

— Oui, ne t’inquiète pas, maman est là et il y a aussi les filles !

— Bonjour, papa, tu as fini ta journée, tu m’as apporté une tartine de pain d’alouette !

— Oui mon grand, elle est dans ma musette, et je t’ai aussi fait une vingtaine de grosses bûchettes de bois que j’ai taillé pour toi pendant le briquet ! Tu pourras ainsi jouer à la tour avec ton frère et tes sœurs !

— Oh merci papa ! Je vais bien m’amuser ! Ainsi maman, j’ai bien entendu, je vais avoir un petit frère ?

— Pour cela tu n’es pas sourd ! Oui tu vas avoir un petit frère ou une petite sœur ! Tu sais nous ne choisissons pas, nous prendrons ce qu’il viendra !

— Ah non ! Je veux un petit frère ! Si c’est une petite sœur, je la mets dans l’chiotte !

— Ne dis pas cela, ce n’est pas beau ! Nous verrons ce que le bon Dieu décidera !

— Tu me dis où il est le bon Dieu, je vais lui dire que je veux un petit frère !

— Tu sais, il est dans le ciel et on ne peut pas le voir, mais lui, il voit tout ce que tu fais, et surtout il entend tout ce que tu dis ! Aussi si tu veux avoir un petit frère, il va te falloir être très sage !

— Ne t’inquiète pas maman, je vais être sage ! Je veux un petit frère pour jouer avec lui !

— Nous verrons bien ! Commence à être gentil, va un peu tenir compagnie à tonton Jean-Baptiste.

— Oui maman, j’y vais ! Voilà mon grand frère ! Bonjour, mon frère, tu as bien travaillé à l’école ?

— Oui ! Tu es bien énervé !

— Oui ! Je vais avoir un petit frère, c’est maman qui me l’a dit !

— Ah oui, c’est vraie maman ?

— Oui mon grand, mais va d’abord te déshabiller et ranger ta serviette d’école.

— Tu sais maman, on dit cartable !

— Oui mon grand, tu sais, moi je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école, et de ce fait, je n’ai jamais eu de cartable comme tu dis.

— C’est vrai, tu n’es jamais allée à l’école ? Alors tu faisais quoi ?

— Tu sais ma maman travaillait dans les champs du matin au soir, et moi j’étais avec ton oncle sur une couverture, et, dès mes cinq ans, j’étais avec maman et je l’aidais à ramasser les jeunes plans de betterave qu’elle démariait pour les mettre dans une serviette mouillée, car le soir elle les faisait cuire pour nous manger avec un morceau de pain sec, nous n’avions pas de beurre !

— De tout cela, tu ne m’en avais jamais parlé, j’aimerais bien quand tu le pourras, que tu nous racontes comment c’était quand tu avais mon âge.

— Oui mon grand, je te raconterais, mais tu sais ton papa as dû aussi beaucoup travailler ! À huit ans, il travaillait en boulangerie à Marchiennes, c’était en 1918 et les Allemands étaient cantonnés à Marchiennes, juste à côté de la boulangerie où il travaillait, sur la grande place, en face de l’église Saint Rictude je crois. De plus, il fallait qu’il soit pour six heures le matin à la boulangerie, son seul salaire était un pain de 1 500 g par jour. Il habitait cité du bois brûle à de Sessevalle. Il avait tellement peur qu’il courrait tout le long du chemin, à travers champs. Oui quand nous pourrons, un soir, nous te parlerons de tout cela. Mais tu sais, nous n’avions pas beaucoup le choix, c’était la guerre, la Grande Guerre comme les hommes l’appelle, la guerre 1914-1918, et nous n’avions pas grand-chose ! Moi quand j’étais jeune, nous habitions Oisy le verger, dans les premiers temps de la guerre, nous les jeunes filles, nous avons été évacuées en suisse pour être protégées des Allemands, je me souviens que les religieuses qui s’occupaient de nous, essayaient par tous les moyens de nous faire oublier qu’en France c’était la guerre. Le soir elles nous faisaient regarder le ciel, et un soir, sœur Mireille nous demanda de choisir une étoile dans le ciel, de bien la regarder, de bien repérer sa position dans le ciel et elle nous dit alors, l’étoile que vous avez choisie sera le repaire de votre vie. Tant que vous pourrez la voir, votre vie se déroulera normalement et quand vous ne pourrez plus la voir, cela indiquera que le livre de votre vie va se fermer. Je me souviens que cela m’a beaucoup marqué, et sans le vouloir vraiment, il m’arrive assez souvent, quand la vie me le permet, de la chercher, et je trouve mon étoile, alors je sais que je vais pouvoir continuer ma vie. Quand les combats se sont un peu calmés dans le secteur, nous sommes rentrées chez nous et nous avons retrouvé nos familles. Je me souviens encore du grand bonheur que j’ai ressenti quand j’ai retrouvé maman et mon frère. Quelque temps après la fin de la guerre, un soir, une carriole est venue nous chercher. Un monsieur assez bien habillé conduisait l’attelage, maman me dit alors que c’était l’oncle Henri. Nous sommes donc venus maman, mon frère l’oncle Henri et moi habiter rue de Traisnel à Aniche, maman allait travailler pour le fermier Danjou, qui nous logeait, là où maman habite encore. Peu de temps après mon retour, alors que nous étions tout juste installés dans notre nouvelle maison, maman m’apprit que j’allais avoir une petite sœur. Nous étions en 1917, c’était à la fin du mois de mars, quand ma petite sœur vint au monde. On l’appela Jacqueline. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela, mais cela m’a fait du bien. Mais si je ne t’en parle pas plus souvent, ne m’en veux pas mon garçon plus tard tu comprendras peut-être pourquoi ! C’est une période de ma vie que je préfère sincèrement oublier, aussi en parler me fait quelquefois très mal.

— Oui je comprends maman, merci de m’avoir dit tout cela ! Ah tu étais là Jean-Claude, tu as entendu tout ce que maman m’a dit ?

— Oui mon frère, je suis petit, mais j’ai bien entendu et je comprends, tu sais ! Maman, tu es notre maman et nous t’aimons tous ! Tu sais mon grand frère, ce que je viens d’entendre restera gravé pour toujours dans ma tête. Voilà les sœurs qui reviennent du travail ! Elles ont l’air fatiguées !

— Mon garçon le travail que font tes sœurs est très fatigant, et aussi, quand elles reviennent, tu devrais un peu les laisser tranquilles !

— Tu sais maman, mes sœurs je les aime beaucoup, elles sont très gentilles avec moi et elles aussi elles m’aiment beaucoup ! Tu n’as qu’à leur demander, tu verras.

— Mais oui, je le sais, c’est normal que l’on s’aime entre frère et sœur ! Ne t’inquiète pas ! Bien, assez parlé, je retourne aider grand-mère, il va être temps de manger !

Au fait, maman, pourquoi tout ce remue-ménage à la maison, que se passe-t-il ?

— Ne t’inquiète pas Henriette, c’est tout simplement que mémé a voulu que l’on fête mes 38 ans. Pour elle c’est important !

— Excuse-nous, maman, nous avions toutes les trois oublié que c’était ton anniversaire. Nous sommes impardonnables, nous n’avons de ce fait rien à t’offrir !

— Ne vous inquiétez pas mes filles, le plus grand cadeau que vous pouvez me faire est votre amour, et surtout le respect que vous portez toutes les trois à votre papa.

— De ce côté-là, il n’y a pas de problème, notre papa on l’adore, on le respecte et on l’admire. C’est, tu peux en être certaine la même chose pour toi, et tu sais Jean-Claude toi aussi on t’aime autant que nous aimons ton frère Auguste !

— Justement, les filles, l’agitation d’aujourd’hui est un peu liée à notre famille qui va bientôt s’agrandir !

— Ce n’est pas vrai ! On va encore avoir une petite sœur !

— Oui, peut-être ! En tout état de cause, Jean-Claude ne veut pas d’une sœur, mais nous verrons bien !

— Voilà un peu le tableau dressé de l’événement annoncé. J’ai beaucoup de bonheur à me souvenir de cette journée, tout le monde était heureux, le repas fut à mes souvenirs merveilleux, et vers le soir les trois frères de papa sont venus faire la fête comme ils disent, pour Philo. Ils avaient apporté un magnifique bouquet de roses blanches, cela avait dû leur coûter très cher. Chacun comme d’habitude entonna son petit refrain. Je me souviens que maman était heureuse, j’ai encore son image à mes yeux, elle était belle ma maman ! Mon père lui aussi était heureux et je me souviens qu’à un moment de la soirée, quand on a évoqué le sexe du futur numéro 8 comme il disait, il a dit haut et clair que comme moi il espérait un troisième fils, mais qu’il se plierait à la volonté du Seigneur. Les premiers mois de l’année 1948 ne m’ont pas marqué au point d’avoir des souvenirs particuliers. Le seul souvenir que j’en ai, j’en suis certain, est l’arrivée de notre mouton que nous avions appelé Belot, et l’arrivée de ma petite chienne Diane. Je me souviens de son air affolé quand je l’ai prise dans mes bras, elle tremblait si fort que j’ai le souvenir d’avoir dit : Arrête de trembler ! Tu sais je ne te ferai jamais mal, et gare à celui qui te bousculera ! Et vous allez peut-être sourire, je me souviens encore très bien qu’elle m’a regardé et qu’elle m’a fait un bisou sur le nez. J’étais à cet instant le jeune garçon le plus heureux du monde. J’avais à ce moment précis, trouvé mon petit compagnon, mon confident de tous les instants. Une réelle complicité s’est tout de suite installée entre nous deux. Jusqu’à sa mort.