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Peu après la rupture de ses parents, Eliott a fait la découverte de Caramel, un petit bâtard enjoué qui l’a aidé à surmonter cette épreuve. Depuis, l’enfant et le chien sont devenus inséparables. La vie d’Eliott semble au beau fixe, entre les fins de semaine chez son père et les jeux vidéo avec son ami Thomas. Pourtant, un accident de voiture vient tout gâcher quand sa mère se retrouve dans le coma et que la nouvelle copine de son père refuse que Caramel accompagne son petit maître. Ayant saisi que son compagnon à quatre pattes sera envoyé à la SPA, Eliott s’enfuit avec lui. S’ensuit, dans le quartier Saint-Roch de Québec, tout un branle-bas pour tenter de retracer le gamin de huit ans, avant qu’il ne fasse des rencontres qui pourraient compromettre sa sécurité. Plusieurs acteurs vont désormais graviter autour de cette fugue, qui prend des allures de cache-cache. Mais pour tous ceux qui l’aiment, le temps presse de retrouver Eliott.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Native de la Vallée de la Matapédia,
Isabelle Berrubey cumule plusieurs œuvres de fiction. Adolescente, elle songeait d’abord à devenir vétérinaire avant de faire des études universitaires en biologie. Après avoir travaillé quelques années comme guide dans un parc touristique, elle a embrassé la carrière d’enseignante en sciences au secondaire, profession qui la passionne toujours. Le personnage attachant d’Eliott lui a été inspiré par des élèves qu’elle a imaginés dans un contexte très différent de son quotidien.
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Seitenzahl: 450
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Crédits
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Chapitre trente-sept
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Chapitre quarante
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Chapitre quarante-deux
Chapitre quarante-trois
Chapitre quarante-quatre
Chapitre quarante-cinq
Chapitre quarante-six
Épilogue
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Eliott et son chien / Isabelle Berrubey.
Noms: Berrubey, Isabelle, 1963- auteur.
Identifiants: Canadiana 20190017546 | ISBN 9782924169957
Classification: LCC PS8603.E7628 E45 2019 | CDD C843/.6—dc23
Auteure :Isabelle BERRUBEY
Titre :Eliott et son chien
Tous droits réservés.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.
©2019Éditions du Tullinois
IBSN papier: 978-2-924169-95-7
ISBN E-PDF : 978-2-89809-017-2
ISBN E-PUB : 978-2-89809-023-3
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal papier : 2er trimestre 2019
Dépôt légal E-PUB : 2er trimestre 2020
Dépôt légal E_PDF : 2er trimestre 2020
Imprimé au Canada
Première impression : Mai 2019
Deuxième impression : Octobre 2019
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC -QUÉBEC
Les Aviateurs de la Liberté
Editions du Tullinois, 2018 – roman historique, 424 pages
La comtesse de marbre tome 2,
Editions St-Louis, 2018 – roman, 578 pages
La comtesse de marbre tome 1,
Editions St-Louis, 2017 – roman, 443 pages
Le monde appartient aux crétins,
Editions de la Francophonie, 2012 –essai, 188 pages
Les maîtres de la pierre,
Editions VLB, 2012 – roman, 728 pages
Gagnant du prix Jovette-Bernier 2013
Les seigneurs de Mornepierre,
Editions VLB, 2010 – roman, 856 pages
En nomination pour le prix de la relève Archambault
Quinze heures dix. Le carillon musical vient de défiler une suite de notes agréables à l’oreille. Madame Michèle, la titulaire de l’une des deux classes de troisième année, est déjà debout. Petite – elle fait à peine un mètre soixante –, elle se tient toujours très droite. D’un mouvement de tête circulaire, l’institutrice balaie la salle de ses yeux vifs sans que bouge aucun de ses cheveux gris impeccablement coiffés. Cette année est la trente et unième de sa carrière d’enseignante au primaire, au cours de laquelle elle n’a jamais fait montre de relâchement au sujet de la discipline.
Un sourcil soupçonneux relevé, la quinquagénaire embrasse du regard cinq rangées de pupitres avant de s’enquérir :
— Est-ce que tous les amis ont fini leur sac ?
L’enseignante sourit de satisfaction en constatant que les vingt-cinq petites têtes de ses élèves ont presque hoché à l’unisson.
— Parfait ! estime-t-elle sans cesser de sourire. Alors, on se lève pour se mettre en rang.
Un bref brouhaha de chaises repoussées vient rompre la quiétude des lieux tandis que le groupe obéit rapidement.
— Eliott ?
Tous les yeux se tournent vers le petit garçon que la titulaire a nommé et qui est encore à sa place dans la deuxième rangée. Ses cheveux noirs et drus encadrent un visage rond qui porte quelques taches de rousseur. Le regard limpide de l’enfant rencontre celui de madame Michèle, qui l’apostrophe :
— Allons, Eliott ! Les amis attendent !
Le garçon attrape prestement son sac au logo du Canadien de Montréal et se dirige à pas pressés vers le reste du groupe. L’enseignante prend aussitôt la tête de sa petite cohorte en direction des vestiaires. Tandis que la double colonne s’ébranle, Eliott sent peser sur lui le regard de Thomas Sauvageau, son ami depuis leur entrée en maternelle à l’école du Bon-Pasteur. Comme ils n’ont pas le droit de parler durant le déplacement, Eliott renonce à lui glisser l’explication que le garçon attend, et se contente de lui montrer la fermeture éclair béante de son sac. L’écolier a déjà attiré l’attention de la titulaire une première fois, une seconde lui vaudrait probablement un point jaune. Or ce n’est pas ce que recherche Eliott. En bon élève, il se conforme naturellement aux règles quand elles sont appliquées avec discernement. Madame Michèle a beau être sévère, le garçonnet a vite compris qu’elle est juste. Comme la majorité de ses petits camarades, Eliott apprécie son enseignante qui a aussi le don de faire aimer l’école.
Les rangs s’éparpillent à travers le vestiaire où ont convergé les quelque deux cents élèves que compte l’établissement. Les langues se délient prestement, mêlant les dialectes propres aux différentes ethnies au français des jeunes Québécois de souche. Eliott étire le cou vers le casier de Thomas, relégué au bout de l’alphabet avec le S de Sauvageau, alors que le sien se trouve au début de la rangée avec le B de Brunel. En tout, une quinzaine d’armoires métalliques peintes en gris et bleu sépare les deux amis, faisant en sorte qu’ils ne puissent communiquer facilement. Aussi, Eliott, étant le plus près de la sortie, se hâte-t-il d’enfiler sa veste molletonnée et ses gants d’acrylique avant d’être happé par le flot d’enfants pressés de quitter l’école. Poussé par des grands de sixième, il se retrouve rapidement près des portes et doit se contenter d’envoyer la main à Thomas, coincé plusieurs mètres derrière lui.
Un grand souffle d’air froid balaie la figure d’Eliott alors qu’il franchit les doubles portes menant au-dehors. Septembre est passé et le vent sournois d’octobre menace de lui arracher la casquette qu’il a enfoncée sur sa tête juste avant de sortir. Tenant la palette de son couvre-chef d’une main, le garçon parcourt des yeux la rue devant l’école. En trois ou quatre bonds, il a dévalé l’escalier de béton et accourt vers la Toyota familiale dont il ouvre toute grande la portière côté passager avant de s’y engouffrer, jetant le sac d’école à ses pieds.
— Bonjour, mon poussin ! As-tu passé une belle journée ?lance une voix joyeuse à côté de lui.
Eliott fronce les narines tandis que sa mère lui colle un baiser rapide sur la joue. Il n’aime plus trop qu’elle lui dise « mon poussin ». Après tout, au début décembre, il va avoir neuf ans. Il sera alors considéré comme un grand dans sa propre classe. Cependant, sa mère sourit de sa mine un peu rembrunie. À trente-trois ans, Karine Dumont a tout de la jeune femme rieuse. C’est d’elle que son fils a hérité ses petites fossettes au creux des joues, de même que ses yeux brun clair. Séparée depuis près de deux ans, la petite famille s’accommode de la garde partagée. Ainsi, ce vendredi, Karine doit conduire Eliott chez son ex-conjoint, à Saint-Nicolas, à une soixantaine de kilomètres de Sainte-Foy. D’habitude, Ricky lui ramène leur fils le dimanche soir, mais cette fin de semaine est spéciale, car c’est l’Action de grâces et, comme lundi est un jour de congé, Eliott restera un peu plus longtemps avec son père et la blonde de celui-ci.
Eliott n’a guère parlé de Sandra, dont il a fait la connaissance la semaine dernière. Bien qu’elle ait éprouvé une certaine curiosité, Karine n’a pas osé le questionner au sujet de la nouvelle flamme de Ricky. Elle préfère attendre que son fils s’en ouvre à elle. Toutefois, elle ne peut que constater le manque d’entrain d’Eliott et attribue cette attitude à la perspective de devoir passer la longue fin de semaine sans ses amis, dont, particulièrement, Thomas. Après s’être assuré que son fils a correctement bouclé sa ceinture de sécurité, la jeune femme va démarrer lorsqu’elle voit justement accourir le petit garçon et sa mère vers la Toyota. Alors que ceux-ci arrivent à la hauteur de la voiture, Karine appuie sur la commande de sa portière. La vitre électrique du côté d’Eliott s’abaisse pour laisser bientôt paraître les visages de Thomas et de sa mère. Tous les deux présentent le même front haut et des boucles blondes.
— Bonjour, Annie ! lance Karine en penchant la tête en direction des arrivants.
— Bonjour ! répond l’autre mère en portant une main à sa poitrine rebondie.
Les épaules d’Annie Sauvageau montent et descendent au rythme de son souffle rapide. Depuis sa dernière grossesse, la jeune femme traîne un surpoids dont elle aimerait bien se débarrasser et qui lui occasionne certaines difficultés respiratoires.
— Excuse-moi, fait-elle après plusieurs secondes. Je suis tout essoufflée.
Conciliante, Karine l’encourage, d’un petit coup de menton, à poursuivre et Annie reprend :
— Demain, je fête mon Anika. Aussi, Thomas aimerait bien qu’Eliott puisse venir passer l’après-midi avec lui, comme l’année dernière.
Eliott intercepte le regard penaud de son ami, qui a sans doute oublié l’anniversaire de sa sœur cadette et ne lui a pas glissé un mot sur la fête en question. Cela ne l’étonne guère, Thomas se fait souvent gronder pour avoir omis de faire ses devoirs. Madame Michèle a parlé de « déficit d’attention » avec l’orthopédagogue. Eliott ne sait pas trop ce que cela veut dire, mais la spécialiste vient en classe chercher Thomas deux fois par semaine. Le jeune Sauvageau n’a jamais dit de quoi ils s’entretenaient tous les deux et Eliott n’a jamais pensé à lui poser la question. Pour l’instant, le petit Brunel imagine son ami, perdu au milieu d’un cortège de fillettes de cinq à six ans qui veulent le faire jouer aux Barbie. L’an dernier, à l’occasion de l’anniversaire d’Anika, Thomas et lui avaient dû s’enfermer dans la chambre du premier pour échapper aux becs mouillés et aux habillages de poupées auxquels on prétendait les forcer à prendre part.
Eliott reporte son attention sur Karine vers qui Thomas a levé un visage rempli d’espoir. Toutefois, l’air désolé qu’arbore la jeune mère anéantit ses plans.
— Ce ne sera pas possible, Thomas, car, cette fin de semaine, Eliott va chez son père…
Voyant la mine déconfite du petit garçon, elle ajoute alors rapidement :
— Il y a certainement un autre ami qui pourrait venir cheztoi ou chez qui tu pourrais aller demain.
Annie lance un regard de reconnaissance à Karine avant de se pencher vers son fils :
— Qu’est-ce que tu en penses, Thomas ? On va examiner ça à la maison, OK ?
Thomas hoche la tête, visiblement déçu. Avant qu’il ne s’en retourne avec Annie, celle-ci adresse un sourire à Eliott pour lui souhaiter :
— Passe une belle fin de semaine !
Eliott étire les lèvres par politesse. Plutôt que d’aller chez son père, il aurait préféré s’amuser avec Thomas. Tandis que celui-ci s’éloigne avec sa mère, Karine dirige la Toyota dans la circulation. Tout en regardant défiler les façades et les arbres encore revêtus de leur livrée aux couleurs de l’automne, Eliott anticipe le séjour chez son père, une certaine appréhension au cœur.
Dès que la porte de la maison s’ouvre, une petite boule de poils fauves se rue dans l'étroit vestibule en aboyant avec frénésie.
— Caramel, couché !
La voix d’Eliott n’a rien d’autoritaire et, pourtant, le chien s’aplatit aussitôt sur la moquette de l’entrée. Son œil rond et brun suit les moindres gestes de son maître retirant son manteau qu’il laisse négligemment choir sur une chaise. Karine, qui surveille son fils de près, se retient de le gronder pour ne pas avoir rangé sa veste dans le placard de l’entrée. De toute façon, aussitôt qu’Eliott aura mangé sa frugale collation et fait son bagage, il devra se rhabiller et rembarquer dans la Toyota.
Karine aurait pu le conduire à Saint-Nicolas sans passer par la maison, mais ce faisant, ni Eliott ni Caramel ne lui auraient pardonné de les avoir séparés avec un jour d’avance. Sitôt que son fils lui a fait signe, le petit chien, qui ressemble vaguement à un teckel, s’est faufilé à sa suite, sautant et tournant autour de lui, tout heureux des attentions de son maître.
Comme à sa dernière séparation d’avec son fils, Karine a un pincement au cœur, mais plus encore aujourd’hui, car, cette fois, Eliott sera loin de Caramel pour trois longs jours. Bien que la jeune mère n’ait jamais rencontré Sandra, elle estime qu’il est cruel de priver le si gentil garçon qu’est Eliott de son compagnon à quatre pattes. En effet – hélas pour eux –, Sandra a horreur des chiens et ne tolère pas la présence de Caramel, même confiné dans la chambre du garçon. C’est bien mal connaître le petit bâtard qui, en règle générale, ne mène pas grand bruit. Mais la blonde de Ricky a, semble-t-il, trop peur qu’il abîme les meubles ou salisse les tapis qu’elle a apportés en emménageant avec son père.
Karine sourit en repensant à la trouvaille qu’a faite son fils un beau matin de juillet, l’été précédent. En sortant jouer dehors, le garçon avait découvert ce joli petit bâtard à demi mort de soif dans la cour arrière. Le chiot ne portait pas de médaille, et les recherches pour retrouver son éventuel propriétaire avaient fait chou blanc. De plus, l’enthousiasme d’Eliott avait été tel que Karine avait rapidement obtempéré à sa demande de le garder. Jusqu’à ce moment, la séparation récente d’avec son père avait eu pour effet de voir leur fils se refermer sur lui-même. Il riait peu et parlait encore moins, et son dossier scolaire avait fait état d’une baisse catastrophique de sa motivation.
L’adoption de Caramel avait tout changé. Sans être exubérant, Eliott était désormais plus ouvert et s’exprimait davantage. Ses notes avaient accusé une remontée égale au niveau où elles se situaient auparavant et, surtout, il avait retrouvé le sourire. Karine soupçonnait qu’en plus de nombreuses caresses, le chien recevait bien des confidences de la part de son petit maître. Voilà pourquoi Eliott et lui étaient devenus indissociables.
Avant d’aller rejoindre son fils, la jeune femme attrape son sac d’école pour constater que la fermeture éclair est restée coincée.
— Encore ! Ce n’est pas vrai, gronde-t-elle à voix basse. J’ai payé ce sac une fortune et le voilà qui lâche après seulement quelques semaines d’école !
En soupirant, Karine écarte le sac dans lequel elle comptait ranger les vêtements d’Eliott. Dans le placard, il s’en trouve un autre qui lui appartient et qu’elle réserve à leurs randonnées en vélo. Ce fourre-tout en grosse toile vert forêt est moins attrayant, mais il fera l’affaire en attendant qu’elle puisse faire réparer l’autre. Le saisissant par l’une de ses courroies de cuir, elle l’emporte à la cuisine où Eliott achève tranquillement sa collation en visionnant la petite télé encastrée dans le mur sous l’escalier. C’est son père qui l’y a installée plusieurs années auparavant pour éviter que chacun prenne ses repas principaux dans le salon devant l’autre téléviseur de quarante-deux pouces. Mais, comme Ricky est parti avec cet appareil, il ne reste à Eliott que ce petit écran pour écouter ses émissions préférées. Karine dépose le sac sur une chaise près de lui.
— Pour cette fois, tu vas devoir mettre tes affaires dans ce vieux fourre-tout. En début de semaine, j’apporterai ton sac neuf chez le cordonnier pour qu’il remplace cette fermeture défectueuse.
La bouche pleine, Eliott hoche la tête et avale un dernier biscuit aux brisures de chocolat. À l’école, cette friandise est interdite dans toutes les collations, mais à la maison, le petit garçon n’en est pas privé. Même si sa mère n’approuve pas toujours les choix de la diététicienne scolaire, elle doit s’y conformer : autrement, Eliott n’aurait pas souvent le droit de manger ses lunchs en entier.
— Eh, mon lapin ! Tu avais faim, s’exclame Karine en recueillant l’assiette couverte de miettes, qu’elle lave avant de la ranger dans l’armoire.
Eliott, la bouche barbouillée, lui sourit, tandis que, attendrie, elle commente :
— Et on dira après ça que le chocolat ne rend pas heureux ! Allez, mon poussin, va vite te brosser les dents et préparer ton bagage. Il ne faut pas faire attendre papa.
Le garçon approuve en silence avant de chercher son chien du regard. La queue frétillante, Caramel n’attend qu’un ordre de lui.
— Viens, mon chien, viens !
Karine réprime une remontrance en entendant leur course folle dans l’escalier menant à l’étage. La chambre d’Eliott donne sur la cour avant, baignée de lumière. Aussitôt entré, le jeune garçon dépose le sac de toile sur son lit et invite Caramel à sauter à côté. Assis sur son train, le chien épie d’un œil vif ses moindres gestes. Mieux encore, la tête penchée de côté, il paraît écouter le babil de son petit maître avec intérêt.
— Tu sais bien, Caramel, souffle Eliott en rangeant la pile de ses effets dans le fourre-tout, que j’aimerais t’emmener comme avant que Sandra habite avec papa, mais je ne peux plus. Aussi, il ne faudra pas faire de bêtises pendant que je serai absent. Surtout, il ne faut pas que tu pleures comme la semaine dernière, hein ?
Comme s’il avait saisi, le chien émet alors un petit aboi plaintif qu’Eliott s’empresse de faire taire d’un « Chut ! » bien senti. Puis, tout en continuant de bourrer son sac, le garçon reprend :
— Je vais être parti longtemps, cette fois. Si, au moins, Thomas m’avait invité avant, j’aurais peut-être pu aller chez papa seulement dimanche et lundi, et on aurait gagné une journée ensemble, tu comprends ?
Eliott tend la main vers Caramel et le caresse longuement. Bien que le chien ne saisisse pas les mots, il perçoit l’inflexion dans la voix du garçon et se doute de la suite des évènements. Le sac sur le lit a beau être différent, il sait d’instinct qu’Eliott va partir. La petite bête tourne la tête et lèche la main de son maître qui le prend finalement dans ses bras. La séparation est difficile. Les jours d’école, ce n’est pas la même chose. Eliott sait qu’il pourra retrouver Caramel chaque soir. Ensemble, ils vont s’amuser dehors jusqu’à la noirceur et, s’il fait mauvais, Karine permet à son fils de lancer la balle à son chien dans le corridor qui traverse toute la maison. Puis, après les devoirs et le souper, Eliott s’installe habituellement sur le tapis du salon pour lire ou encore jouer avec ses Transformers. Caramel se couche alors à ses côtés pour suivre l’évolution de ces bêtes bizarres qui émettent de drôles de cris. Mais pas ce soir. Ce soir, quand Karine aura refermé la porte d’entrée, il va remonter dans la chambre de son maître et sauter sur le rebord de la fenêtre pour regarder s’éloigner la Toyota en espérant qu’Eliott revienne vite.
— Mon poussin, c’est l’heure !
Eliott se redresse sur son lit, libérant en même temps Caramel de son étreinte.
— Il faut que j’y aille, murmure-t-il, la mine basse.
Le sac sur l’épaule, l’enfant sort, le chien sur les talons.
— Tu n’as pas brossé tes dents, reproche Karine en constatant que son fils arbore toujours du chocolat au coin des lèvres. Tant pis, on n’a plus le temps ! dit-elle en passant sa veste à Eliott qui s’applique à faire disparaître les traces de sa collation à petits coups de langue.
Bientôt, la porte d’entrée se referme et Eliott grimpe dans l’auto. Alors que la Toyota recule dans la rue, il lève la tête en direction de sa chambre et adresse un signe de la main à Caramel, remonté en vitesse sur l’appui de la fenêtre pour le regarder partir.
Le trajet a duré plus d’une trentaine de minutes. En raison du congé, beaucoup d’automobilistes ont pris d’assaut le pont Pierre-Laporte, créant une affluence de trafic qui a ralenti considérablement la circulation. À l’appartement de Ricky, sentant son petit bonhomme fatigué, Karine n’a pas prolongé les adieux indûment. Même s’ils se sont quittés en bons termes, elle était peu désireuse de rencontrer Sandra et n’a échangé que quelques mots avec Ricky, s’assurant de l’heure de l’arrivée de leur fils chez elle. Eliott s’est avancé de quelques pas dans le vestibule, le temps que ses parents s’entendent. Il ne s’est retourné que pour dire au revoir à sa mère.
— Alors, fiston, lance Ricky en refermant la porte derrière Karine, ça va toujours bien à l’école ?
— Oui.
— Et madame Michèle, pas trop sévère ?
— Non.
Tandis qu’Eliott retire sa veste, Ricky continue de le bombarder de questions : A-t-il de nouveaux amis ? A-t-il mangé avant de partir ? Maman travaille-t-elle autant ? Les réponses laconiques de son fils rendent Ricky mal à l’aise, mais depuis sa séparation, il n’a jamais eu le tour d’engager une vraie conversation avec lui. Cependant, Eliott ne s’en formalise pas. Malgré le manque d’habileté de son père, il est heureux de le voir. C’est juste que, depuis qu’il partage sa vie avec Sandra, Eliott le trouve un peu différent, sans pouvoir dire en quoi.
Ricky Brunel a trente-six ans. Outre ses cheveux noirs, Eliott a hérité de lui un petit menton volontaire. Cependant, Ricky cache le sien depuis des années sous une barbe courte et bien découpée. De taille moyenne, le père d’Eliott est tout de même de bonne carrure. Adolescent, il a pratiqué la nage de compétition avant de devoir abandonner ce sport à cause d’un accident bête. Par une journée de congé, il a eu l’idée saugrenue de descendre en Crazy Carpet d’un toit enneigé et a atterri contre le mur de la maison d’en face, s’esquintant trois côtes. Du coup, il a dû cesser l’entraînement, au grand dam de son club, et n’a plus retrouvé sa condition physique d’avant l’accident.
Sa blessure a tout de même eu du bon, puisqu’il a dû réorienter ce qu’il considérait comme une future carrière. Les maths l’attiraient. Il est donc devenu courtier en placements et n’a pas tardé à se trouver un bon emploi dans une firme renommée. C’est au cours d’un séminaire qu’il a rencontré Karine, qui venait d’être engagée par une compagnie concurrente. Les deux compétiteurs se sont plu à la faveur d’un atelier et ont bientôt décidé de vivre ensemble. Karine a ensuite présenté Ricky à son patron, qui lui a proposé un poste alléchant au sein de son entreprise. Le travail comblait les heures le jour, et l’amour occupait le reste du temps. Tellement d’amour qu’Eliott est venu au monde un an après leur première rencontre. Cependant, pour toutes sortes de raisons, les nouveaux parents ont commencé à s’éloigner l’un de l’autre au fil des années. Avant que les choses ne dégénèrent entre eux, ils décidaient d’un commun accord de mettre un terme à leur relation. Karine a gardé la maison et Ricky, ayant changé d’employeur et de job, emménageait à Saint-Nicolas, afin de se rapprocher de son nouveau lieu de travail.
Depuis quelque temps, il partage sa vie avec Sandra, une serveuse de bar avec qui il a fait ses études secondaires. Sandra a toujours été belle. C’était même la coqueluche de la polyvalente. Jamais Ricky n’aurait pensé attirer son attention au point qu’elle veuille vivre avec lui. Pourtant, il y a deux semaines qu’elle a déménagé ses meubles chez lui. Ricky a dû louer un entrepôt pour y placer la majorité des siens en attendant de savoir ce qu’il allait en faire. Il s’étonne cependant que Sandra n’ait pas eu connaissance de l’arrivée d’Eliott.
— Chérie, devine qui est là ! crie-t-il en se saisissant du sac de son fils.
Sandra apparaît aussitôt, sortant de la salle de bains tout au fond du corridor.
— Désolée, s’excuse-t-elle en affichant un grand sourire qu’Eliott juge forcé, je n’ai pas entendu. Je finissais de me sécher les cheveux, explique-t-elle en attachant sa seconde boucle d’oreille.
Eliott a à peine l’air intéressé. Pourtant, il est difficile de résister à la jeune femme. Son pull rose rehausse son teint impeccablement lissé par un maquillage savant. Autant Karine est brune, autant Sandra est blonde. Ses cheveux sont d’ailleurs d’un blond cendré et lui couvrent les épaules, descendant loin dans son dos. La voix de la jeune femme est un peu traînante, comme si elle paraissait toujours hésiter sur ce qu’il fallait répondre.
— Bonjour Eliott, glisse-t-elle avant d’effleurer la joue de Ricky d’un baiser, laissant flotter dans l’air des effluves de jasmin et de pivoine. Tu m’excuseras, mon amour, reprend-elle en ouvrant grand la porte de la penderie, mais je ne veux pas être en retard !
Rapidement, la jeune femme enfile un manteau de cuir souple qu’elle serre à la taille.
— On se verra demain, lance-t-elle à Eliott avant de sortir, attrapant son sac à main au passage.
Eliott n’a pas réagi. Il se tourne plutôt vers son père qui, béat, fixe la porte. Au bout de quelques secondes, Ricky porte enfin attention à son fils dans les yeux duquel il lit un reproche muet.
— Il ne faut pas lui en vouloir pour Caramel. Tu n’as pas tellement eu l’occasion de la connaître, mais Sandra t’aime vraiment, mon bonhomme.
En effet, la nouvelle blonde de son père a travaillé presque toute la fin de semaine qu’Eliott a passée avec lui. L’enfant ne sait encore quelle attitude prendre avec elle. Néanmoins, il est prêt à faire semblant de croire ce que lui dit Ricky, afin de ne pas le peiner. Il hoche donc la tête, lui adressant un sourire qu’il veut convaincant. Ricky paraît immédiatement soulagé, d’autant plus qu’il devine que son fils souhaiterait avoir son chien avec lui.
— Viens, dit-il en lui mettant la main sur l’épaule pour l’entraîner dans une autre pièce. Je nous ai préparé une soirée de jeux vidéo du tonnerre ! J’ai louéKingdom HeartsetMario Galaxy. Et on va manger une énorme pizza de chez Boston Pizza !
Tandis qu’Eliott passe au salon, Ricky sort son cellulaire pour commander le repas. Le garçon s’installe sur le canapé de cuir blanc, laissant errer son regard sur le mobilier. Depuis que Sandra demeure avec son père, tout est blanc et noir : le mobilier, les tapis à rayures, les décorations. Les murs sont à peine rehaussés de quelques grands cadres provenant d’un magasin de meubles. C’est d’un froid à mourir. Avant, quand Eliott venait chez son père, il avait l’impression de ne pas avoir vraiment quitté la maison de Karine, le décor de l’appartement de Ricky n’en étant pas tellement différent. L’ambiance y était décousue, mais chaleureuse. L’enfant se demande maintenant comment s’habituer à ce nouveau look ultra moderne, surtout qu’il ne lui faut rien salir. Cependant, son père vient vite le rejoindre. Il allume le poste de télé et prépare les manettes.
— Demain après-midi, lance-t-il avec enthousiasme, on ira faire le tour des boutiques avec Sandra. Elle veut se trouver un costume d’Halloween qui sort de l’ordinaire. Tu vas voir, ça va être amusant de découvrir toutes les nouveautés. Il paraît qu’ily a plein d’accessoires deStar Warsen vue du dernier film de la série ! Je ne détesterais pas me déguiser en DarthVader. Et toi ?
Eliott fait non de la tête. Bien qu’il aime beaucoup les personnages de ce film de science-fiction, il préférerait se costumer en cow-boy. La mère de Thomas les a emmenés voir le film Lone Ranger et, depuis, il ne rêve que de ce héros. Cependant, Eliott n’est pas certain que, même en révélant son souhait à Ricky, celui-ci pourra le réaliser. En effet, l’enfant a cru comprendre que son père a maintenant tendance à répondre d’abord aux désirs de Sandra. Enfin, peut-être que dimanche, Ricky sera disposé à aller au parc avec lui pour jouer au ballon ou même seulement faire une promenade entre hommes. Eliott retient un soupir, se demandant ce que Sandra a planifié d’autre. Si, au moins, son chien était avec lui !
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Comme elle s’y attendait, Karine trouve Caramel grimpé sur l’appui de fenêtre de la chambre de son fils. De la voiture, elle a vite deviné à son museau en l’air que le petit chien se plaignait et, de fait, il pleure tellement fort que la jeune femme l’entend se lamenter avant d’ouvrir la porte de la maison. Bien décidée à mettre un terme à ces démonstrations bruyantes, Karine monte à la chambre d’Eliott sitôt la porte refermée.
— En voilà assez, petit chenapan, fait-elle en entrant dans la pièce. Tu ne vas pas hurler ainsi toute la nuit ! Allez, descends de là !
Obéissant, le petit bâtard saute au bas de son perchoir pour venir s’aplatir aux pieds de la jeune femme. Mais, dès qu’elle fait mine de s’adoucir, le chien recommence à geindre doucement.
— Chut ! fait-elle. Il va falloir t’habituer, monsieur Caramel, parce qu’Eliott va s’absenter comme ça toutes les deux semaines et aussi pendant l’été. En tous cas, tant que la blonde de mon ex sera dans le décor.
Karine fait la grimace. Elle sait bien que Ricky n’a pas fait exprès de tomber en amour avec une fille qui déteste les chiens, mais il lui semble que ce n’est pas juste pour leur fils. Et même si Ricky et elle-même se sont quittés à l’amiable, elle a développé un préjugé défavorable à l’égard de Sandra, sans même l’avoir vue. Ainsi, au fond d’elle-même, Karine se plaît à dépeindre la blonde de Ricky comme une égoïste qui l’a embobiné à tel point qu’il fait passer Eliott après elle.
Cependant, cette façon de considérer les choses ne règle pas le problème présent. Espérant que le chien ne viendra pas gratter à la porte de la chambre de son fils, Karine referme celle-ci après avoir pris Caramel dans ses bras. « En tous cas, pense-t-elle tout haut en redescendant l’escalier, Eliott a bien choisi ton nom, parce que tu lui colles après. » En guise d’approbation, le petit chien appuie son museau froid sous le menton de Karine. Sa sagesse soudaine est feinte, dès que la jeune femme le dépose sur le carrelage, il s’élance à nouveau à l’ascension des marches de bois franc. Quelques secondes plus tard, les grattements tant redoutés obligent la mère d’Eliott à aller rouvrir la porte de sa chambre. Pour cette fois, le petit bâtard a gagné.
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Eliott est couché depuis un bon moment, mais il n’arrive pas à s’endormir. Son chien lui manque. D’habitude, la petite bête dort au pied du lit. Mais, il n’y a pas que cela. Ce soir, il est apparu évident à Eliott que quelque chose avait changé. Son père n’était pas comme d’habitude. D’abord, il lui a à peine parlé. Bien sûr, ils se sont amusés à des jeux une partie de la soirée, mais, mis à part les exclamations d’usage, la conversation de Ricky s’est limitée à lui dire de faire attention à ne pas salir le sofa. Eliott a sourcillé. Premièrement, il ne s’est jamais essuyé les doigts sur les accoudoirs. Deuxièmement, il avait juste laissé échapper quelques morceaux de maïs soufflé dans un moment d’excitation. Ça lui était déjà arrivé avec l’ancien mobilier et Ricky n’avait rien dit. Là, son père s’est dépêché de ramasser les quatre ou cinq grains tombés avant que le beurre ne tache le tissu immaculé.
Eliott en a conclu que si son père accorde soudainement autant d’importance à la propreté, c’est pour ne pas déplaire à Sandra. Et, pour se concilier la jeune femme, il ne veut pas de Caramel ! Eliott soupire intérieurement. Avant, son père n’a jamais ronchonné contre son chien, même quand ils revenaient de jouer dehors. Après tout, Caramel n’aime pas avoir les pattes sales. Il attend toujours sagement qu’on les lui ait essuyées avant de s’aventurer hors de la grande carpette d’entrée. C’est Karine qui le lui a appris. Elle ne l’a réprimandé qu’une seule fois et, depuis, le chien n’a jamais dérogé à la consigne, même chez Ricky. Son père le sait bien, mais il semble s’être définitivement rangé du côté de sa blonde. Pourtant, Eliott espère qu’il changera d’idée et qu’il parviendra à convaincre Sandra de bientôt revenir sur sa décision.
L’enfant finit par verser dans le sommeil, rêvant que Caramel et lui courent dans les feuilles mortes que l’automne commence à faire tomber.
— Trois fois trois : neuf. Quatre fois trois : douze.
Toute la classe répète en chœur à la suite de madame Michèle. L’institutrice tourne au bout de l’allée et remonte vers le tableau devant les élèves. Elle n’a jamais vraiment cru aux miracles de la réforme et préfère la bonne vieille méthode de la répétition pour faire apprendre certaines notions, comme les tables de multiplication. Parvenue devant le groupe, elle pointe du menton quelques élèves dont elle vérifie les connaissances.
— Thomas, combien font cinq fois quatre ?
Saisi, le jeune Sauvageau bredouille, alors qu’Eliott, assis derrière, lui souffle la réponse.
— Euh, euh, vingt, madame Michèle ! s’écrie l’enfant, tout fier de lui.
— Il faudra que tu révises tes tables, réplique l’enseignante, ajoutant, avec un pincement des narines : Eliott ne pourra pas toujours te sauver la mise.
Négligeant l’air offusqué de celui-ci, elle poursuit, après un regard à la grosse horloge accrochée en haut du tableau :
— Bon, il est bientôt l’heure de la récréation. Rangez vos livres de mathématiques, nous allons descendre.
Comme les autres élèves, Eliott prend son rang. Quand le timbre sonore retentit, le groupe s’ébranle en bon ordre. Après la récréation, ce sera le cours de musique avec monsieur Simon. Eliott aime bien ce spécialiste. En fait, c’est l’enseignant qu’il préfère. Monsieur Simon est jeune, mais surtout très drôle, ce qui facilite certainement l’apprentissage, car Eliott, qui n’était pas très versé dans cette matière, voit ses notes augmenter de semaine en semaine. Il a toujours de la difficulté à bien lire les partitions et à suivre la cadence avec son xylophone, mais il s’améliore d’une fois à l’autre. Quant à Thomas, autant il est pourri en maths, autant c’est un virtuose de la musique. Pourtant, aucun ne parle de leurs compétences respectives pendant la pause qui s'amorce.
— Comment c’était chez ton père ? s’enquiert Thomas dès qu’ils se retrouvent dehors.
Eliott fait la grimace avant d’avouer qu’il s’est mortellement ennuyé. Si – mis à part la nouvelle obsession de propreté de son père – le vendredi soir a été, somme toute, assez plaisant, le samedi s’est avéré décevant. D’abord, Ricky et Sandra se sont levés tard et Eliott a écouté des dessins animés plusieurs heures en les attendant. Puis, en après-midi, Sandra a collé son père tout au long de sa séance de magasinage à Québec, au cours de laquelle ils sont entrés dans tellement de boutiques qu’Eliott en avait mal aux pieds à force de marcher. Il n’a pas pu parler à son père du déguisement qu’il espérait arborer à l’Halloween. Sandra ne leur en a pas laissé l’occasion, accaparant l’attention de Ricky pour le choix de son propre costume. Finalement, ayant jeté son dévolu sur celui que portait la princesse Leïa dans Le retour du Jedi – le sourire ravi de Ricky a contrarié Eliott davantage que d’imaginer Sandra affublée de cette espèce de bikini aux allures d’armure –, elle a coupé court au tour des boutiques spécialisées pour en entreprendre un autre des trois mails principaux de Sainte-Foy, soit Place Sainte-Foy, Place de la Cité et Place Laurier.
S’il avait su, Eliott aurait demandé à passer l’après-midi chez Thomas, dont la maison n’était pas si éloignée après tout. Enfin, le soir, comme Sandra travaillait, Eliott a tout de même bénéficié de l’attention de son père. Le dimanche s’est étiré à regarder des films de grands, parce que Sandra avait mal à la tête et ne voulait pas aller au cinéma. Puis, le soir, Ricky a commandé des mets chinois au resto du coin pour recevoir des amis. En conséquence, dès le repas terminé, Eliott s’est enfermé dans sa chambre pour y lire des BD et penser à Caramel. Ricky est quand même venu le voir à quelques reprises au cours de la soirée, s’excusant de ne pouvoir être avec lui et promettant que les prochaines fins de semaine deviendraient comme avant.
— Tu comprends, mon bonhomme, Sandra et moi, c’est tout nouveau. Elle a des amis, moi aussi j’en ai. C’est important que chacun de nous apprenne à connaître ceux de l’autre. Dans quelques semaines, ça devrait se replacer et j’aurai plus de temps pour toi.
Eliott n’avait pu qu’acquiescer. Qu’aurait-il pu faire d’autre, sans faire de peine à son père ? Toujours est-il que, quand le lundi est arrivé, il était content que Sandra suggère à Ricky de le ramener après le dîner. Thomas approuve d’un hochement de tête.
— Et toi ? demande à son tour Eliott. Comment c’était avec les amies de ta sœur ?
Le visage déconfit du petit Sauvageau en dit long sur le martyre qu'il a enduré.
— Il y en a une qui voulait me mettre des barrettes roses dans les cheveux ! J’ai failli la boxer. Maman a été obligée de s’en mêler et j’ai été puni. La prochaine fois, si tu vas chez ton père, je viens avec toi !
Eliott balance la tête de gauche à droite en signe de doute. Il serait surprenant que Sandra accepte de recevoir Thomas en plus de lui-même. Mais, peut-être qu’à un autre anniversaire, son ami pensera à l’inviter à l’avance. L’enfant n’a pas le temps d’y réfléchir davantage, car Thomas et lui sont interpellés par d’autres garçons pour jouer au soccer. Les deux gamins s’élancent à cœur joie vers le terrain de sport situé le long de la clôture Frost qui ceinture la cour d’école.
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Quelques secondes après que la sonnette eût retenti, la porte d’entrée s’ouvre sur le « Bonjour ! » joyeux de Gisèle Leclerc. N’obtenant pas de réponse, la jeune sexagénaire aux cheveux artificiellement teints en blond vénitien referme derrière elle avant d’enlever son manteau de cuir et de retirer ses bottes. Puis, elle explore la grande penderie à la recherche de la paire de souliers qu’elle y a laissée à sa dernière visite. Depuis la naissance d’Eliott, madame Leclerc vient une fois la semaine, toujours le mardi, effectuer un peu de rangement et, à l’occasion, garder la maison. Tenant ses chaussures d’une main, l’autre prenant appui contre le chambranle, elle émerge de la garde-robe au moment où Karine se présente dans l’entrée.
— Bonjour, Gisèle, lance cette dernière en dégustant une tasse de thé vert fumant.
Surprise, la nouvelle venue émet une exclamation étouffée, portant son poing libre à son opulente poitrine.
— Mon Dieu, vous m’avez fait peur ! J’en aurais sauté au plafond, s’écrie-t-elle.
— Oh ! Gisèle, je suis vraiment désolée. Je croyais que vous m’aviez entendue.
L’air contrit de la jeune femme arrache un sourire à sa visiteuse qui l’excuse aussitôt.
— Ce n’est rien. Il paraît même que c’est bon pour le cœur de le faire pomper de temps à autre. Et puis, c’est ma faute, aujourd'hui, je suis un peu en avance sur l’heure habituelle convenue.
Devant l’air interrogateur de Karine, madame Leclerc s’explique :
— Je dois garder ma petite-fille ce soir et j’ai quelques achats à faire en ville. Je partirai donc une demi-heure plus tôt que prévu.
— Vous auriez dû m’appeler et prendre la journée. Ce n’aurait pas été bien grave de repousser le ménage à un autre jour !
Cependant, la principale intéressée ne semble pas partager l’avis de son hôtesse. Un sourire malicieux détendant ses lèvres fardées d’un rouge prononcé, Gisèle réplique aussitôt :
— Ma pauvre enfant, si je ne viens pas aujourd’hui, tu aurasdu mal à te retrouver demain !
Karine se met à rire. À part ce qui touche ses dossiers clients, elle reconnaît vivre dans un vrai capharnaüm. Il y a des amas de linge çà et là dans sa chambre et dans le séjour. Peu encline de nature à faire du rangement, ce défaut s’est accentué depuis le départ de Ricky. Bien que tout soit propre, elle n’a pas le temps de mettre de l’ordre et se repose beaucoup sur l’aide de sa voisine.
— Et puis, rajoute Gisèle, je suis certaine qu’il y a des poils de chien un peu partout. Caramel avait commencé à muer la semaine dernière. Un bon coup de balayeuse s’impose !
Comme s’il avait attendu ce moment, le petit bâtard apparaît derrière Karine, remuant la queue en silence.
— Allez, viens me voir, gentil toutou, chuchote-t-elle en se penchant pour le caresser. Si ma petite-fille n’était pas allergique, j’aurais eu un petit chien comme toi, moi aussi ! C’est tellement rare, un petit chien qui ne jappe pas…
— Oh ! Il est assez bruyant quand Eliott va chez son père. J’espère que ça finira par lui passer, sinon j’aurai des plaintes des voisins !
— Comme ça, la nouvelle, elle n’a pas changé d’avis ? demande Gisèle en enfilant ses souliers.
Ayant connu le couple Karine-Ricky, Gisèle Leclerc a de la difficulté à se faire à l’idée que Ricky est avec une autre femme. Elle trouvait qu’il était plutôt bien avec la première, mais surtout, elle s’en fait pour Eliott. Karine secoue la tête, faisant la moue.
— Non, répond-elle. D’ailleurs, Eliott n’avait pas l’air très heureux en revenant hier. Je ne l’ai pas trop questionné, mais j’aimerais que Sandra comprenne combien Caramel est important pour lui. Je ne sais vraiment pas comment on va s’arranger pour les vacances de Noël. Eliott ne passera pas une semaine sans son chien, c’est certain.
Madame Leclerc approuve d’un mouvement de tête.
— Bon, je vous laisse travailler, conclut Karine. J’ai des dossiers à compléter pour demain matin et ça va me prendre le reste de la journée. Ça vous dérangerait d’aller chercher Eliotten revenant de vos commissions ?
Puis, se rappelant que la gardienne doit partir plus tôt, elle se ravise :
— Je ne veux pas vous importuner. Allez-vous avoir le temps de le ramener ?
— Bien sûr que oui ! C’est l’affaire de vingt minutes, il n’y a pas de quoi fouetter un chat, pas vrai, Caramel ?
Comme s’il avait compris, le chien pousse un bref grognement avant d’être rappelé par Karine. La jeune femme, sa tasse en main, remonte avec lui vers le petit bureau situé à l’étage, laissant à Gisèle toute la latitude voulue pour entreprendre le ménage qu’elle est venue faire.
Karine lève les yeux de l’écran de son portable. Il sera bientôt dix heures et elle a rendez-vous avec un client dans une trentaine de minutes dans Vanier. Si elle a le temps, il faudrait aussi qu’elle fasse un saut chez des amis de ses parents qui habitent, comme ces derniers, sur le chemin du Lac à Saint-Augustin-de-Desmaures. Elle leur a promis de venir regarder certains documents en lien avec des placements qu’ils ont effectués bien des années auparavant et qu’on leur a suggéré de modifier. Mise au courant, Karine a préféré voir de quoi il en retourne. Elle ne veut surtout pas que ces gens, qu’elle connaît bien et qu’elle apprécie, se fassent flouer et perdent, à la veille de prendre leur retraite, les avoirs qu’ils ont cumulés dans cette intention. La chose n’est pas pressante, mais elle n’aime pas laisser traîner des décisions de cet ordre. La jeune femme en aurait bien profité pour visiter ses parents, mais ils se sont payé une petite folie : il y a quelques jours, ils se sont envolés avec Air Transat pour l’Europe. Lucie, la mère de Karine, rêvait depuis toujours de voir la France, tandis que Richard, son père, amateur de bons crus, avait un penchant pour l’Italie. Karine sourit en pensant qu’ils ont bien mérité cette excursion. Depuis le temps qu’ils en parlaient !
Karine songe que Ricky et elle n’ont pas eu l’occasion d’élaborer ce genre de projet. Pourtant, leur histoire avait commencé sur des assises solides et la jeune femme n’envisageait pas, alors, qu’elle terminerait si tôt. Quand Ricky et elle se sont connus à ce séminaire, voilà dix ans, Karine était fraîchement émoulue de son cours de finance. C’était une fille vive et gaie, mais qui travaillait fort. Ses études avaient pris le dessus sur les amours et elle voulait avant tout se tailler une bonne place. Elle était donc loin de s’imaginer tomber amoureuse. Cependant, Ricky avait les mêmes ambitions qu’elle et partageait les mêmes idéaux. Le côté quelque peu granola de Karine lui convenait, puisqu’il avait failli devenir un athlète de bon calibre.
Après quelques semaines de fréquentation, ils se sont mis en ménage. Karine s’est alors rendu compte que, malgré la prise régulière de la pilule, elle était enceinte. Sans attendre, elle s’en est ouverte à son patron qui a conclu avec elle qu’elle pouvait bosser à la maison après sa grossesse. Il aurait été mal venu de refuser, étant donné qu’elle lui avait trouvé un super agent en la personne de Ricky. Le travail à domicile lui permettant de demeurer proche d’Eliott, Karine avait poursuivi sa carrière de la sorte. Quand sa relation avec Ricky avait commencé à battre de l’aile, elle n’avait rien changé à sa manière de fonctionner, le père d’Eliott ayant admis avec elle que, pour le bien de leur fils, il était préférable qu’elle garde la maison afin de ne pas le perturber davantage.
Soucieuse de ponctualité, elle ferme la connexion, glisse l’appareil dans sa mallette et enfile sur son tailleur vert lime un manteau de laine gris souris orné d’appliques de cuir noir. De son métier, c’est l’aspect habillement qu’elle aime le moins. Chaque fois qu’elle visite un client, la jeune femme a l’impression de devoir se déguiser. Cependant, comme elle travaille souvent à la maison, elle n’a pas trop à s’en plaindre, se plaisant la plupart du temps dans ses jeans et ses pulls molletonnés. Par contre, si elle se plie à l’exigence vestimentaire pour rencontrer ses clients, elle s’est toujours refusé à porter des talons de plus de cinq centimètres. Ainsi, ses bottes moulantes ne lui donnent pas la démarche d’une équilibriste constamment sur le point de tomber.
Dehors, il fait froid et Karine se félicite d’avoir emmitouflé Eliott dans son manteau d’hiver, tuque et gants compris. Le foulard attendra toutefois un peu, le capuchon de son anorak étant assez ample pour le protéger des possibles rafales. Elle ne sait pas pourquoi, mais Eliott a tendance à étouffer dès le début des vents d’automne, d’où la nécessité pour lui de masquer sa bouche et son nez lorsqu’il doit affronter l’élément. Cependant, on est loin des grosses bourrasques sèches de la fin octobre, puisqu’il n’y a pas encore eu d’été indien.
Tandis que Karine se vêt, Caramel l’observe, le museau collé au sol entre ses pattes avant. Il geint un peu pour attirer son attention.
— Ah non ! Plus de pleurs, fait la jeune femme, faussement fâchée. Ç’a été assez pénible en fin de semaine. Je reviens dans moins de deux heures et tu es allé faire tes besoins il n’y a pas longtemps !
Le chien redresse la tête, semblant soudainement l’approuver. Pourtant, dès que Karine sort de la maison, il se précipite dans l’escalier, pousse la porte de la chambre d’Eliott d’un coup de patte et saute sur l’appui de la fenêtre. La Toyota a déjà gagné le coin de la rue quand il se met à émettre de petits aboiements plaintifs.
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Il est bientôt quatorze heures trente. Plus que quarante minutes d’école. Toute la classe est concentrée sur la feuille de calculs que madame Michèle a distribuée une quinzaine de minutes plus tôt. Comme ses petits camarades, Eliott s’applique à donner les bonnes réponses. S’il parvient à obtenir un résultat parfait, il pourra participer au tirage que l’enseignante effectue toutes les semaines pour mousser l’apprentissage des leçons. Les prix n’ont rien de fabuleux. En général, ils proviennent d’un magasin de rabais, mais le prestige qui y est rattaché stimule la participation. Et puis, les gagnants ont également droit à un congé de devoir !
Penché sur sa copie, Eliott n’a pas vu l’enseignante arriver. Elle s’est arrêtée à la hauteur de son pupitre. Avant qu’elle intervienne, Eliott lève les yeux. Madame Michèle lui sourit, mais son sourire a quelque chose de bizarre. Eliott le trouve même crispé, comme si la femme se forçait à le maintenir. Finalement, elle aspire une longue bouffée d’air avant de chuchoter :
— Eliott, madame Leclerc t’attend dans le corridor pour te ramener chez toi. Prends ton sac et ta feuille de calculs. Tu la finiras à la maison.
Pressentant les questions du petit garçon, l’enseignante ajoute bien vite :
— Madame Leclerc te dira elle-même pourquoi elle est venue te chercher. Va, Eliott, et ne t’inquiète de rien.
Bien que s’étant déroulé à voix basse, l’entretien n’est pas passé inaperçu des autres enfants, qui commencent à s’agiter. Aussitôt, la titulaire rétablit le silence, tandis qu’Eliott range son matériel scolaire dans le sac de toile verte, l’autre n’ayant toujours pas été réparé.
— Où vas-tu ? lui souffle Thomas.
— À la maison, répond le garçon sur le même ton.
— Pourquoi ?
Eliott hausse les épaules. Thomas veut ajouter quelque chose, mais le regard incisif de l’enseignante lui clôt le bec. Quant à Eliott, il sent peser sur lui ceux de tous ses camarades alors qu’il s’avance vers la sortie. Dès qu’il a refermé la porte, madame Leclerc s’approche pour lui caresser la tête d’un geste maternel. Madame Leclerc, c’est sa gardienne depuis qu’il est tout bébé. Il aime bien cette petite femme replète aux traits doux. Pourtant, le regard bleu qu’elle pose sur Eliott est si empreint de tristesse que le garçon est pris d’une peur soudaine. Cependant, Gisèle Leclerc l’entraîne loin des portes de classe avant de se pencher sur lui.
— Ah, mon beau Eliott, il s’est produit quelque chose de terrible tantôt.
Le petit garçon voit bien que sa gardienne retient ses larmes, mais il ne comprend toujours pas. Il est souvent arrivé à madame Leclerc de venir le chercher quand sa mère avait un empêchement, mais pas de si bonne heure. Eliott sait qu’aujourd’hui Karine avait plusieurs rendez-vous avec des clients. Elle n’est donc pas revenue chez eux. Eliott pense vite. Une fois, alors que sa mère s’était absentée, Caramel s’est faufilé entre les jambes de madame Leclerc comme elle entrait à la maison. Tout de suite, Eliott songe à son chien.
— Caramel s’est sauvé !
L’exclamation du petit Brunel déclenche les larmes de Gisèle Leclerc.
— Non, mon chéri. Caramel n’a rien. Oh ! comment t’expliquer ? C’est ta maman. Elle… elle est à l’hôpital. Elle a eu un accident en revenant… de travailler.
La nouvelle ébranle Eliott, mais, sous le choc, il ne dit mot. Il reste même silencieux quand madame Leclerc, qui l’a guidé jusqu’aux vestiaires, décroche son anorak pour le lui passer. En fait, le petit garçon écoute à peine le « Il va falloir être courageux » que glisse la sexagénaire en l’aidant à enfiler le sac sur ses épaules. Comme un robot, Eliott marche vers la voiture de sa gardienne, s’imaginant sa mère sur la civière d’une ambulance, des secouristes pressés autour d’elle, comme on en montre parfois au bulletin de nouvelles du soir. Trop occupé à penser, il n’a pas le réflexe de demander si les blessures de sa mère sont graves ou non. Pendant que madame Leclerc raconte que Karine avait indiqué son nom et son numéro de téléphone dans son portefeuille comme personne à joindre en cas d’urgence, le paysage défile devant les yeux d’Eliott, mais il ne voit rien d’autre que le visage de sa mère.
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Le trajet du retour s’est effectué en silence. Quelques minutes après madame Leclerc et Eliott, des policiers sont arrivés à la maison, accompagnés d’une travailleuse sociale. Tout ce monde a pris place avec la gardienne autour de la table dans la cuisine. Ils discutent apparemment sans se soucier d’Eliott. Pourtant, en dépit de leur attitude, tous ont à cœur sa sécurité et son bien-être.
L’enfant, lui, s’est réfugié là-haut dans sa chambre avec son chien. Adossé contre les oreillers de son lit, la tête de Caramel appuyé sur son abdomen, Eliott ne sait que penser. On ne lui a pas dit grand-chose, sinon que l’état de sa mère était grave et qu’elle ne serait pas à la maison avant plusieurs jours. Mais, pour un enfant de huit ans, qu’est-ce que ça signifie ? Eliott aurait voulu qu’on l’emmène à l’hôpital, pour que Karine le rassure et lui révèle elle-même ce qu’il en est. Seulement, personne ne le lui a offert et il n’a pas osé le demander. D’abord, madame Gisèle avait trop de peine. Ensuite, les policiers l’intimident autant, sinon plus, que la dame des services sociaux avec sa grosse mallette de cuir noir et ses multiples bracelets colorés qui tintent à chaque envolée de ses mains aux ongles couverts d’un vernis rouge sang.
Il n’y a que Caramel pour l’écouter, ce que le chien fait très bien d’ailleurs, la tête penchée sur le côté. Quand Eliott a fini de lui confier ses angoisses, d’instinct, le petit bâtard vient coller sa truffe sous le menton de son maître, lui léchant la gorge à grands coups de langue rose.
— Une chance que je t’ai, Caramel. Quand maman sera de retour, je lui dirai combien tu as été gentil. Mais, je ne sais pas quand elle va pouvoir revenir.
Au bout d’un long moment, Eliott entend la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer. Il saute alors du lit et gagne la fenêtre. La voiture de police s’éloigne, mais celle de la travailleuse sociale est toujours là. Rapidement, l’enfant porte un doigt à ses lèvres à l’intention de Caramel, puis il se dirige vers la porte de sa chambre et l’entrebâille.
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