Fils de l'Ours - Tome 2 - Isabelle Berrubey - E-Book

Fils de l'Ours - Tome 2 E-Book

Isabelle Berrubey

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Beschreibung

Six années ont passé depuis la capture de Venant par des vikingars. Alors que les dissensions s’accentuent entre les fils de Louis le Pieux, les Danois préparent en douce l’invasion de leur royaume. Depuis son adoption par le chef Asgeir, Björn s’est taillé une réputation des plus enviables parmi les guerriers du Jutland. Cependant, cette reconnaissance suscite des jalousies tenaces. De tragiques évènements touchant les proches du jeune adulte viendront mettre à mal l’appartenance même de Björn au sein du clan de l’ours. Partagé entre ses anciennes croyances et celles apprises dans sa terre d’accueil, comment le Franc réagira-t-il à son retour en Vendée, surtout qu’il y fera une rencontre aussi marquante qu’inattendue ?


À PROPOS DE L'AUTEURE


Isabelle Berrubey est une auteure québécoise. Habituée de faire voyager ses lecteurs entre les treizième et quatorzième siècles (Les seigneurs de Mornepierre, Les maîtres de la pierre, La comtesse de marbre), Isabelle Berrubey nous amène cette fois-ci encore plus loin dans le passé, à l’époque méconnue des premières invasions vikings. En effet, dans ce volet initial d’une trilogie enlevante, qui prend corps dans l’empire carolingien, l’auteure médiéviste remonte aux origines mêmes de son nom, puisqu’en vieux norrois, Berrubey signifie « Fils de l’ours » et correspond à un clan Danois.

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Seitenzahl: 390

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Dédicace

Liste des personnages :

Personnages romanesques :

EMPIRE FRANC

Prologue

Chapitre un

Chapitre deux

Chapitre trois

Chapitre quatre

Chapitre cinq

Chapitre six

Chapitre sept

Chapitre huit

Chapitre neuf

Chapitre dix

Chapitre onze

Chapitre douze

Chapitre treize

Chapitre quatorze

Chapitre quinze

Chapitre seize

Chapitre dix-sept

Chapitre dix-huit

Chapitre dix-neuf

Chapitre vingt

Chapitre vingt-et-un

Chapitre vingt-deux

Chapitre vingt-trois

Chapitre vingt-quatre

Chapitre vingt-cinq

Chapitre vingt-six

Chapitre vingt-sept

Chapitre vingt-huit

Chapitre vingt-neuf

Chapitre trente

Chapitre trente-et-un

Chapitre trente-deux

Chapitre trente-trois

Chapitre trente-quatre

Chapitre trente-cinq

Chapitre trente-six

Chapitre trente-sept

Chapitre trente-huit

Chapitre trente-neuf

Lexique Fils de l’ours

Lexique des mots en ancien français :

Aussi disponible

Compas Viking

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un autre livre

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Fils de l'ours / Isabelle Berrubey.

Noms: Berrubey, Isabelle, 1963- auteur. | Berrubey, Isabelle, 1963- Björn côte de fer.

Description: Sommaire incomplet: Tome 2. Björn côte de fer.

Identifiants: Canadiana 20200079514 | ISBN 9782898091322 (vol. 2)

Classification: LCC PS8603.E7628 F55 2020 | CDD C843/.6—dc23

Auteure :Isabelle BERRUBEY

Titre :Fils de l'Ours - Björn Côte de Fer

Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.

©2021-Éditions du Tullinois

ISBN version papier: 978-2-89809-132-2

ISBN version e-Pdf : 978-2-89809-133-9

ISBN version e-Pub : 978-2-89809-134-6

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada

Dépôt légal papier : 3e trimestre 2021

Dépôt légal e-Pdf : 4e trimestre 2021

Dépôt légal e-Pub : 4etrimestre 2021

Imprimé au Canada

Première impression : Août 2021

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC - QUÉBEC

Dédicace

À ma sœur Martine qui est, à mon avis,

la meilleure ambassadrice de mes œuvres!

Liste des personnages :

Historiques

Les Francs

- Adhelbert : Comte de Metz, il voue une haine farouche à Louis de Bavière.

- Bernard : Duc de Septimanie, ex-chambellan de Charles le Chauve et ex-consul de Louis le Pieux

- Garin : Comte de Provence, allié de Charles

- Hincmar : Archevêque de Reims, précepteur de Charles et son principal conseiller

- Nithard : Comte de Ponthieu, petit-fils de Charlemagne et grand stratège militaire, il est au service de son cousin Charles.

- Pepin II : Fils du défunt Pepin d’Aquitaine, il revendique la couronne paternelle.

Les autres :

- Björn Côte de fer : Fils adoptif d’Asgeir

- Hastein : Frère juré de Björn

- Nominoé : Chef breton ayant reçu le titre d’envoyé de l’empereur

- Rorik : Chef danois descendant de Harald

- Yvar Sans os, Ubbi, Halfdan : Fils de Ragnar

Personnages romanesques:

-Venant : Orphelin d’une mère Franque et d’un père Scandinave inconnu. Déposé au monastère de Saint-Philibert en 820 et élevé par les moines.

- Silain : Moine herboriste de Saint-Philibert, mentor de Venant.

- Odon : Écolâtre de Saint-Philibert.

- Céleste : Jeune écolière, amie de Venant.

- Lif : Épouse de Ragnar.

- Thyri : Épouse d’Asgeir.

-Olarni : Sœur de Thyri, seize ans.

- Birging et Odindis : Filles d’Olarni et de Jörunrr

- Gudrid et Ran : Filles d’Asgeir et de Thyri

- Ilya : Mère de Jörunrr

- Inga : Jeune guerrière danoise

-Servat : Jeune moine de la communauté de Saint-Philibert, ami de Silain

EMPIRE FRANC

Carte extraite du livre

"Histoire des vikings  Des invasions à la diaspora"de Pierre Bauduin Ed Tallandier 2019

Prologue

5 mai 840,Église de Reims

En ce jourde l’Ascension du Seigneur, la nef était bondée. Derrière l’archevêque, un silence recueilli lui confirmait l’attention de cette foule bigarrée, parmi laquelle quelques gueux entreprenants tendaient une main crasseuse, afin de soutirer de menues pièces aux assistants. Au moment de l’Élévation, Hincmar avait bien décelé un vague murmure. Mettant ce léger dérangement sur le compte de sa propre prestance à accomplir les rites sacrés, le prélat n’y avait d’abord pas prêté attention. Cependant, alors que la grand-messe s’achevait, un mouvement dans l’assemblée le fit se retourner à demi. Tantôt, l’archevêque avait remarqué que la lumière s’était mise àbaisser demanière inexplicable. Pourtant, une heure avant, le soleil brillait de tous ses feux au-dessus de la cathédrale. Si des nuages s’étaient amenés aussi rapidement, il devait s’agir d’un orageparticulièrement violent. Or, il n’y avait eu ni éclairs ni tonnerre.

—Ite, missa est(- Allez, la messe est dite).

Dès que le religieux eut prononcé ces mots mettant fin à l’office, les fidèles se précipitèrent au-dehors dans la confusion la plus totale. Ressentant la panique qui s’emparait de leurs aînés, des enfants criaient, des mères se bousculaient, alors que les indigents, refoulés près des portes durant la cérémonie, levaient leurs bras maigres au plafond étoilé de la nef, implorant le pardon de leurs fautes.

Dehors, l’obscurité avait mangé le ciel, à tel point qu’on aurait pu se croire en plein crépuscule. Relevant sa dalmatique, Hincmar gagna le parvis où il s’arrêta, saisi par le spectacle étrange qui s’offrait à sa vue. Partout, des gens apeurés s’étaient jetés à genoux, élevant les mains en direction du firmament. Beaucoup pleuraient, d’autres avaient joint leurs paumes en une prière muette. Levant les yeux vers le ciel couleur denuit, l’archevêque constata qu’un disque sombre masquait l’astre du jour, ne laissant paraître qu’une mince couronne de lumière tout autour.

—Dieu Tout-Puissant! murmura-t-il avant d’imiter les pénitents en prière.

Courbant la nuque, il ferma les yeux et se signa. Puis, puisant dans sa foi, il se mit à réciter tout haut Pater et Ave. À sa voix se joignirent celles de dizaines de fidèles. Quelques minutes angoissantes s’écoulèrent. Enfin, un coq chanta dans le lointain, faisant se rouvrir les paupières closes. Graduellement, le jour revenait. Beaucoup crurent à un miracle. Certains l’attribuèrent àHincmar lui-même. Toutefois, celui-ci demeurait troublé par ce signe, annonciateur de tragiques évènements à venir.

-o0o-

10 mai 840,Italie

En apprenant que son cadet Louis avait été chassé de Thuringe par les troupes impériales, Lothaire s’était mis à respirer plus à l’aise. Il n’aurait pas fallu que la sortie des Bavarois rogne sur ses terres récemment acquises grâce au partage déterminé l’année précédente. Lothaire était conscient que cette nouvelle division de l’empire n’était guère du goût de Louis II, non plus que de leur neveu Pepin, qui revendiquait l’Aquitaine. Le seul qui aurait pu se montrer satisfait s’avérait être Charles, quoique les rebelles du Midi refusaient obstinément sa suzeraineté.

Ah! Lorsqu’il serait l’empereur, lui, Lothaire verrait à mater sa parentèle et à lui faire réintégrer le giron impérial. Toutefois, tant que Louis premier serait vivant, le roi d’Italie n’aurait d’autres alternatives que de respecter les serments qu’il avait prononcés. Mais ce temps s’achevait. Lothaire avait remarqué combien son père paraissait vieux ces derniers mois, usé par les révoltes successives de la Bavière.

Bientôt, la couronne impériale lui reviendrait. À ce moment, Lothaire se débarrasserait de son intrigante belle-mère. Oncques, il n’avait aimé Judith, cette créature ambitieuse qui s’était constamment immiscée entre lui et le pouvoir. Tout cela à cause de cet avorton de Charles, dont elle s’employait, chaque jour que Dieu faisait, à vanter les mérites auprès de son royal époux.

Lothaire se mordit le poing pour ne pas crier sa frustration. Fallait-il que son père soit assoté de cette garce allemande pour ne point voir la dissemblance entre Charles et ses hoirs véritables? Car, plus le fils de Judith gagnait en virilité, plus la chose devenait évidente. Enfin, pour l’instant, contester n’aurait servi à rien. Celaaurait même été dangereux pour le roi d’Italie qui avait, au contraire, tout à gagner à patienter. Il s’efforça donc de chasser l’impératrice de ses pensées. Pourtant, l’évocation du partage, tenu à Worms devant tous les prélats et les féaux de son père réunis, réveillait en lui la douleur de plaies toujours à vif.

À la suite desa prise de pouvoir avortée, Lothaire avait été traqué comme une bête, puis forcé de rentrer chez lui sous les huées. Peu après,une peste épidémique le privait de la plupart de ses alliés. D’abord, sonbeau-père Hugues y avait succombé, puis les comtes Mathfried et Lambert. Mort également Wala, l’abbé de Corbie, qui avait été à la fois son guide spirituel et le premier à lancer l’appel à la révolte contre Louis premier. Lothaire lui-même avait contracté les fièvres et failli en mourir. C’était en 836. Les deux années suivantes s’étaient écoulées lentement, à ronger son frein comme un cheval privé d’avoine. Puis, la nouvelle du trépas de son frère Pepin lui était parvenue. Ce bref avait changé le cours de son existence.

Avec délices, Lothaire se remémora ce moment où l’émissaire de Louis le Pieux s’était imposé dans son conseil. À la vue du blason impérial, les gardes l’avaient tout bonnement laissé passer. L’homme marchait vite et ne s’était arrêté que devant le roi d’Italie.

—Un message de votre père, Messire, avait-il annoncé en ployant le genou.

—Mon père, dis-tu? répétait le roi. Il y a des mois que nous nous sommesparlé. Je suis curieux de voir ce qu’il me veut!

Outre le décès de son premier cadet, la missive contenait un second message, bien plus important que le précédent. Lothaire s’était assis,après en avoir pris connaissance.

—D’autres mauvaises nouvelles, Seigneur? avait alors demandé l’un de ses consuls, alarmé par sa réaction.

Lothaire avait dévisagé l’homme par-dessus la table qui les séparait.

—Mon père désire que je vienne le trouver en son palais d’Aix-la-Chapelle, afin de discuter d’un nouveau partage du royaume. Qui plus est, il m’assure de son pardon, total et entier. Il semble que la mort prématurée de mon frère l’ait décidé à revenir à de meilleures intentions à mon égard.

—Voilà une annonce qui tombe à point, Sire! s’était exclamé le conseiller.

Certes, mais Lothaire n’avait pas accouru à ce premier appel, se laissant désirer, car il savait son père inquiet pour sa succession. Un demi-sourire tendit les lèvres du jeune héritier impérial. Maintenant qu’il était rentré dans les bonnes grâces de son paternel, et que les dissensions entre celui-ci et Louis de Bavière allaient en s’accroissant,Lothaire pouvait se permettre de rêver à son avenir.

Chapitre un

14 mai 840,Forêt sacrée, Jutland

Après s’être élargies sur plusieurs mètres, les parois du tunnel avaient maintenant à peine la circonférence nécessaire pour que Björn y engage les épaules. S’aidant des coudes et des genoux, il suivit l’élévation du sol pendant un court moment. Derrière lui, le jeune homme entendait pester son compagnon.

—Indique-moi ce qu’il en est par-devant, ronchonna Hastein. J’ai la bouche pleine des gravats que tes pieds me refoulent.

—Désolé, répondit Björn, mais je n’y vois goutte. Ce collier de terre est plus long que je l’imaginais. Les Anciens qui l’ont creusé ont dû se transformer en taupes pour l’aménager.

—Peu importe, grommela à nouveau Hastein. Avance, car j’ai l’impression d’avoir été avalé par le grand Serpent et cela me donne la chair de poule.

Björn sourit dans l’obscurité. À ses yeux, Hastein était le plus valeureux guerrier qu’il lui avait été donné de connaître, après son père adoptif. Il convint toutefois que de ramper au fond de ce trou obscur demandait une foi inébranlable envers les Anciens et un courage à toute épreuve. Et cette épreuve-ci surpassait toutes celles que lui-même avait traversées à ce jour. Cependant, il était plus sage de ne pas penser à leur situation présente, mais plutôt au moment où ils reverraient tous deux la lumière du jour.

Le fils d’Asgeir reprit donc sa progression, évitant de se servir de sa dextre, dont la paume entaillée l’élançait. Le jour n’était encore qu’une pâle lueur à l’horizon quand Hastein et lui avaient échangé leurssangsenprésence du gothi. Peu après, l’homme s’éloignait avec les torchères, les laissant à l’entrée du passage souterrain,dissimulé parmi les herbes foisonnantes d’une petite hauteur. L’endroit n’avait rien d’engageant et les jeunes gens avaient tiré au sort, à savoir lequel d’entre eux s’y aventurerait le premier. Björn avait gagné ce privilège, si toutefois c’en était vraiment un.

Le tunnel s’élargissait de nouveau, suivant un léger dénivelé qui permettait aux guerriers une reptation plus rapide. Puis, après quelques minutes, le sol remontait, les forçant à se hisser gauchement à l’aide des avant-bras.

—Nous arrivons à la fin, lança soudain Björn. Je vois de la lumière.

Le passage, en effet, prenait fin après cette brève remontée. Björn lança ses bras en avant, s’extirpant du trou en prenant d’abord appui sur ses coudes, avant de pousser avec les pieds. Hastein le suivit de peu, expectorant les milliers de particules solides qu’involontairement son compagnon lui avait jetées au visage en sortant. Les yeux pleins de grenaille, le jeune homme s’assit, toussant et crachotant.

—Plus jamais je ne ramperai dans un tel trou à rat, déclara-t-il aprèsavoir retrouvé son souffle.

Björn ne le relança pas. Assis à même la gueule du tunnel, il étirait ses muscles endoloris. Tous deux étaient maculés de terre, ressemblant davantage à des animaux fouisseurs qu’à des hommes. Bon prince, Hastein tendit le bras à son frère de sang qui le saisit, se remettant debout. Ne connaissant pas cette partie de la forêt, ils jugèrent quand même de l’endroit où ils avaient abouti. Les deux guerriers se trouvaient en bordure d’une grande clairière entourée de pins et d’épicéas.

L’odeur piquante des conifères leur sembla un parfum des plus divins après celle, âcre et musquée, des feuilles en putréfaction. Le seul arbre pouvant les avoir produites se trouvait être un énorme chêne, qui se dressait au milieu de la zone déboisée. Ses multiples branches torves s’étendaient au-dessus de l’herbe,qui leur arrivait à mi-mollet. Les Anciens se tenaient sous sa masse végétale, solennels. Parmi eux se trouvaient Asgeir et Arni, le père d’Hastein.

—Je crois que nous devons aller à leur rencontre, déclara Björn.

Ils avancèrent, ne sachant trop à quoi s’attendre. Cependant, quand ils furent tout près, les Anciens les entourèrent pour les féliciter. Tandis qu’Hastein recevait l’accolade des siens, Asgeir vint à Björn qu’il étreignit avec une émotion évidente.

—Mon fils, dit-il. Te voilà l’un des nôtres.

Et il lui entoura les épaules de son bras. Pour l’un com-me pour l’autre, ces mots renouvelaient l’engagement qu’avait pris le thegn six années auparavant. Björn l’esclave avait alors cessé d’exister pour devenir Björn Asgeirsson, descendant d’une longue lignée de guerriers et de rois des mers. Désormais, le Franc était l’héritier de l’odal d’Asgeir, sa fierté et son soutien.

Curieusement, la transition s’était faite sans plus aucune allusion à la condition antérieure du jeune Franc. Asgeir était pressé d’instruire son hoir de tout ce qu’il devait connaître en tant que descendant légitime, et Björn, tout aussi désireux de devenir ce fils bien-aimé. Son statut ayant changé, à partir de là, le Franc se montra plus enclin à comprendre les motivations de son père adoptif et, de ce fait, à oublier le traitement dont il l’avait naguère gratifié.

—Viens, dit encore Asgeir, mettant fin aux effusions. J’ai amené des vêtements propres et puisé de l’eau à la source. Hastein et toi, débarbouillez-vous rapidement.

Les deux nouveaux initiés s’exécutèrent avec diligence, sous l’œil attentif des Anciens. Quand ils furent propres, le gothi s’approcha. L’homme, tiré au sort parmi tous les hùsbondier présents, s’était enveloppé dans une peau d’ursidé, cousue de façon à former une chemise grossière. Ainsi, il présiderait la cérémonie sous l’égide de l’ours, la fylgia du clan. Le chêne centenaire, quant à lui, symbolisait Yggdrasil, l’arbre cosmique qui tenait tous les mondes entre ses ramures et ses racines, et dont dépendait leur équilibre. Derrière le gothi, les chefs de famille apparurent, menant chacun un animal à sacrifier. Dominant les bêlements des moutons et les renâclements nerveux des chevaux, le célébrant fit venir à lui les deux garçons qui marchèrent de concert, le pas assuré, la tête droite.

Hastein dépassait Björn en taille. À vingt-deux ans, le jeune homme, qui passait pour un géant, même aux yeux de certains de ses compatriotes, s’était forgé une enviable réputation à l’occasion de quelques raids auxquels il avait participé. Roux de cheveux, avec une courte barbe brune et des yeux bleu vif, le fils d’Arni attirait autant le regard des jouvencelles que celui de ses adversaires. Quant à Björn, en quittant l’adolescence, ses épaules s’étaient élargies et le duvet qui recouvrait ses joues s’était mué en une toison fournie,qu’il entretenait avec soin. À eux deux, Hastein et lui formaient un duo impressionnant.

Prenant place côte à côte, ils se mirent à la disposition du gothi, que Björn fixa de ses prunelles sombres. Posant ses mains sur l’épaule droite de chacun des nouveaux frères jurés, à l’endroit où le chaman avait pratiqué le même tatouage cérémoniel, il éleva la voix :

—Toi, Hastein, et toi, Björn, vous êtes maintenant frères. Vos pères ont dû vous instruire des nouvelles responsabilités qui vous incombent désormais l’un envers l’autre.

Les intéressés acquiescèrent ensemble et l’officiant poursuivit.

—En entrant sous le collier de terre, dit-il, vous avez enterré votre ancienne vie. En sortant, vous venez de renaître. Dorénavant, on vous appellera «möturnautr», c’est-à-dire «frères de nourriture», car chacun est le garant de l’autre. Ainsi, si l’un appelle à l’aide, son möturnautr lui répondra. Tes ennemis, Björn, seront ceux d’Hastein et vice-versa. Seule la mort peut vous délier de votre serment. Qu’Odin vous garde!

Leprêtreretira ses mains, puis il se saisit de leur poignet droit qu’il éleva au-dessus de leurs têtes, afin que l’assistance constate sur chaque paume la trace rouge faite par le coutelas d’Asgeir. Une clameur s’éleva, authentifiant le témoignage des Anciens, réunis sous l’arbre sacré. Puis, les chefs de famille égorgèrent les béliers qu’ils avaient amenés, les hissant ensuite aux branches du chêne, au moyen de solides cordes de chanvre.

Chaque carcasse était disposée de façon à ce que le sang qui engouttait dessine un cercle grossier tout autour du tronc gigantesque,eten abreuve les racines. Quant aux chevaux, après les avoir sacrifiés, ils les séparèrent en deux, mais ne les pendirent pas. On les plaça plutôt de façon à ce qu’ils regardent à chaque point cardinal. Quand ce fut fait, le gothi entonna un chant destiné à appeler les faveurs des dieux sur les frères de sang. Tous le reprirent, emmêlant leurs voix en une longue oraison. Enfin, celles-ci déclinèrent, alors que le soleil éclatait à l’est. Les hùsbondier s’étreignirent, puis chacun se prépara à repartir pour sa boer.

Hastein et son père furent dans les derniers à quitter la clairière. La main sur l’épaule de Björn, Asgeir les regarda s’éloigner. Quand ils se perdirent sous les rameaux des premiers sapins, le thegn serra à nouveau le jeune Franc dans ses bras.

—Mon fils, répéta-t-il en souriant. Je suis fier de toi.

—Et moi, Père, je suis heureux d’être à vos côtés, répondit Björn.

Le sourire s’élargit sur le visage du roi des mers, que l’émotion rendait momentanément muet.

—Toi et moi, nous allons devoir nous absenter plu-sieurs jours, annonça-t-il après quelques secondes de silence.

—Où devons-nous nous rendre? s’enquit Björn, curieux.

—Tu verras, répondit seulement Asgeir. Viens, allons rejoindre Thyri et tes sœurs, ajouta-t-il en se mettant en marche.

Tandis qu’ils quittaient le couvert des arbres, des corbeaux traversèrent le ciel au-dessus d’eux, volant à tire-d’aile vers le festin qu’ils venaient de découvrir. Tournant le dos à la forêt et aux croassements désagréables des charognards, les deux hommes cheminèrent en silence pendant une bonne partie du trajet.

Chapitre deux

20 mai 840,Royaume franc

L’Aquitaine était en ébullition. Jamais, de mémoire d’homme, l’onn’avait vu une telle révolte contre un souverain, même Charlemagne ou Louis le Pieux qui, pourtant, avaient essuyé la grogne de leurs sujets du Midi en plusieurs occasions. En tête de toute cette agitation venait un jeune homme fougueux d’à peine dix-sept ans.

Les cheveux mi-longs sous la couronne paternelle, Pepin II se donnait des airs de majesté réfléchie. Cependant, même ses plus banals sujets ne se laissaient pas abuser par son apparence de moustache, qui dissimulait mal l’inexpérience de sa jeunesse. En cette matinée ensoleillée, l’aîné du défunt roi d’Aquitaine débordait pourtant d’enthousiasme.

—Ah! Mes bons sires, déclara-t-il à l’ensemble des sages assis autour de la même table, mes oreilles résonnent encore des acclamations du peuple. Quelle joie ce fut pour moi d’ouïr tous ces fidèles de mon père me renouveler leur foi, après avoir repoussé l’avancée de mon oncle Charles!Lui qui croyait pouvoir me déposséder de mon héritage aussi facilement!

—La vérité, Sire, est que la rébellion de Louis II est tombée à point, fit remarquer un vieux seigneur de Toulouse. Si vos gens avaient eu affaire à l’ost impérial, vous ne verriez pas autant de visages réjouis autour de vous. Et, même si je doute fort que le roi Charles marche sur l’Aquitaine dans les prochains jours, il reviendra certainement. N’oubliez pas que votre oncle a encore de puissants alliés dans le Midi et qu’en raison du retraitde son frère Louis, il dispose à nouveau des troupes de l’empereur.

—Quand bien même ce serait, déclara un autre consul, celui-là issu du Poitou. D’avoir donné la chasse à Louis de Bavière a fatigué chevaux et piétons! Cela leur prendra bien un moisà se remettre. Mais, à quels fidèles faites-vous allusion?

—Je pensais à Garin de Provence, mais plus encore à Renaud d’Herbauges, répondit le Toulousain. Renaud est un fidèle de Louis premier. Ses cavaliers patrouillent efficacement la Vendée, permettant la libre circulation des biens venus par voie fluviale. Ils assurent aussi le transit du sel vers le continent. Ce commerce, dois-je vous le rappeler, est vital àl’Aquitaine. Sans sel pour conserver viandes et poissons, ce serait la famine assurée!

Pepin se redressa sur sa cathèdre, le regard incertain.

—Évidemment, dit-il, mais ce ne serait pas à l’avantage du comte d’empêcher sa distribution…

Le vieux sage retint une grimace de contrariété devant le peu de raisonnement de son souverain.

—Ce n’est pas l’objectif du comte, mon roi, rectifia-t-il. Mais, en raison de la présence de plus en plus fréquente des Norses sur l’île, l’exploitation de cette denrée repose sur sa protection. Or, il se peut que Renaud, en allié de votre oncle, fasse le choix de lui fournir davantage demilices, au détriment de sa garnison sur l’île.

—Le comte d’Herbauges n’irait pas jusque là, assura un autre membre du conseil. Même si la congrégation des moines de Saint-Philibert a quitté les lieux, l’exploitation des salines se poursuit. Pour cette raison,Messire Renaud conservera certainement de ses gens sur Noirmoutier. Lors des attaques de 834 et de 835, je me souviens que sa cavalerie avait vaillamment repoussé les barbares du Nord, fortnombreux, aux dires des témoins.

Pepin sourcilla avant de mentionner :

—Vous savez tous que le moine chroniqueur de l’abbaye de Saint-Philibert a une nette tendance à l’exagération. D’ailleurs, mon père avait émis des doutes quant au nombre véritable de ces pirates. Cependant, j’ignore ce qu’il en est actuellement des défenses à Noirmoutier. Je ne sais même pas d’où proviennent les ouvriers, ni s’ils habitentl’île.

—Serfs et villageois ont suivi l’abbé Hibodus à Déas, c’est certain, reprit le même consul. Il reste bien quelques hameaux isolés, mais sans plus. Toutefois, des frères vivraient encore dans le moutier, plus ou moins reclus.

—Parsaint Colomban! s’écria un vieux seigneur presque borgne. Pourquoi l’abbé y aurait-il laissé des moines sans défense?

Pepin haussa les épaules, ne sachant que répondre. Ce fut le Poitevin qui s’en chargea.

—Allez savoir, dit-il. Peut-être que le monastère recèle des ossuaires impossibles à déménager pour le moment, et qu’Hibodus ne veut pas les y laisser sans surveillance. Soit dit en passant, c’est un homme très audacieux, dont la foi est admirable. Il n’y a qu’à se souvenir de la façon dont s’est effectuée la translation des reliques de l’abbaye, en plein mois de juin, époque privilégiée des pirates duNord pour venir razzier nos côtes!

En entendant vanter l’abbé, Pepin eut un rictus de déplaisir.

—Le prieur de Saint-Philibert est un intime de mon grand-père, auquel il réfère directement, confia-t-il. Père ne l’a jamais porté en son cœur, surtout qu’Hibodus l’accusait hypocritement d’avoir détourné des dîmes à son usage.

Aucun des nobles conseillers présents n’osa contredire le jeune souverain, en dépit de ce que chacun savait à ce sujet. Négligeant de voir les coups d’œil furtifs qui s’échangeaient, Pepin enchaîna :

—Le chemin du Gois qui mène à l’île est trop aléatoire pour permettre une intervention rapide à partir du continent. Son remblai nécessiterait des capitaux difficiles à réunir, surtout que les pèlerins ont déserté le site. Je veux bien envoyer une ambassade au comte Renaud pour lui demander ce qu’il en est de la situation mais, étant donné nos divergences, je crains qu’il ne tienne point prioritaire cette requête.

Pepin balaya du regard l’ensemble de son conseil. Personne n’ajouta rien. Considérant que le sujet était clos, le jeune monarque décida de reprendre la discussion précédente.

—Revenons à mon oncle Charles, dit-il. Ainsi, vous êtes d’avis qu’il faut se tenir prêt à d’éventuelles représailles?

—Tant que la paix ne sera pas signée entre Louis II et l’empereur,vous n’avez pas à craindre une guerre ouverte de la part de votre oncle Charles, affirma un homme, demeuré silencieux jusque là.

Tous les regards se tournèrent vers Bernard de Septimanie. Assis un peu en retrait des autres conseillers, l’ancien chambellan présentait une figure lasse.

—Sire, reprit-il, je connais bien les relations qui existent entre votre grand-père et ses fils survivants. Votre aïeul est trop magnanime et pardonne facilement. Ainsi, il n’a pas admonesté votre oncle Louis. Et ce n’est certes pas parce que celui-ci estrentré en ses terres,qu’il a promis d’y demeurer! À son habitude, l’empereur va tergiverser, maintenant l’ost loin de vos états. Or, Charles n’a qu’une petite armée. En conséquence, il ne peut risquer la défaite.

—Jusqu’ici, vous m’avez été de bon conseil, reconnut Pepin. Ainsi, vous me recommandez de disperser mes gens?

—Pas tout à fait, rectifia Bernard. Charles essaiera certainement de gagner du terrain, mais sans l’ost, il n’est guère dangereux. Je voulais simplement vous rappeler qu’il fut un temps où votre défunt père–Paix à son âme!–était en bonne intelligence avec son frère Louis. Étant don-né la situation, vous auriez tout à gagner à solliciter une alliance avec lui.

La figure juvénile de Pepin se renfrogna.

—Je reconnais que mon oncle de Bavière a soutenu mon père de son vivant, dit-il, mais depuis qu’il a trépassé, Louis II n’a guère protesté contre la spoliation de mon héritage. Pourquoi le ferait-il à présent, surtout que lui-même revendique toute la Germanie?

—Parce que, comme vous, il trouve injustesles dernières décisions prises par l’empereur. Votre lutte s’en trouverait facilitée…

Mais Pepin s’entêtait.

—Les Aquitains n’ont besoin de personne pour se défendre, déclara-t-il. De plus, mon oncle Louis, à l’instar de mon oncle Charles, pourrait se prévaloir du droit du fils survivant et me réclamer à son tour mes états! Cela, je ne le tolérerais pas! L’Aquitaine doit rester libre et indépendante!

Mis à part Bernard, tous applaudirentàcette déclaration. Quoiqu’ayant repoussé les propositions d’alliance du duc, Pepin annonça qu’il en envisageait une autre.

—Il y a peu, j’ai reçu la visite de Lambert II. Celui-ci ambitionne de récupérer le Nantais, expliqua-t-il. Il pourrait vouloir s’allier à Nominoé.

—C’était le comté de son paternel, souligna le consul poitevin. Après son exil forcé en Italie avec votre oncle Lothaire, votre grand-père l’a attribué à un autre.

—Tout juste, confirma Pepin. Cependant, depuis, mon oncle Lothaireest rentré en grâces et Lambert l’a suivi.

—Lothaire songerait-il à s’allier aux Bretons, comme il l’a fait autrefois? intervint à nouveau le Poitevin.

—Je ne sais,Messire, répondit Pepin. J’attends moi-même des nouvelles de Nominoé à ce sujet. Bien qu’il soit le«missus imperis» de mon grand-père, il se peut que le Breton en ait assez de ce rôle. Comme l’Aquitaine, la Bretagne aspire à secouer le joug de l’empire.

Le conseil débattit encore un moment sur des alliances possibles avec les uns et les autres. Bernard de Septimanie écouta davantage qu’il ne prit part aux débats. Cependant, la façon cavalière dont l’avait traité le jeune roi d’Aquitaine l’amenait à réfléchir sur une éventuelle collaboration avec l’ennemi de son suzerain, soit Charles lui-même.

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25 mai 840,Jutland

Olarni venait de reposer l’enfant dans son bers. Se penchant au-dessus du bébé, elle réajusta tendrement son bonnet de laine,trop blanc en comparaison des joues rouges de la petite fille. Gyriord n’allait pas bien depuis plusieurs jours. Une fièvre tenace secouait régulièrement son petit corps amaigri car, en dépit de ses dix mois, elle refusait tout autre aliment que le lait de sa mère. Or, elle ne buvait presque plus. Malgré les incantations et les remèdes, la petite dépérissait alors que ses sœurs étaient, elles, pétantes de vie.

Après avoir agrafé la fibule oblongue de son tablier devant sa poitrine, Olarni leur jeta un coup d’œil. Pendant qu’Odindis, cinq ans, habillait une poupée de chiffon, Birging, sa cadette de deux printemps, malmenait un gros chat roux. Les poings refermés sur les poils de l’animal en pleine mue, la petite fille le serrait contre elle à l’étouffer. Le chat, étiré sur toute sa longueur, subissait son martyre sans se plaindre, alors que Birging le balançait de gauche à droite en se déplaçant. Olarni aurait pu rabrouer sa fille, mais jugeant qu’elle apprendrait mieux du chat lui-même, elle n’en fit rien.

La maîtresse de maison s’en retournait à ses autres occupations, quand son époux se présenta sur le seuil de la skàli. La journée avait été rude, à monter la structure de bois et de terre d’une nouvelle grange, destinée à entasser le grain d’un troisième champ de céréales, nouvellement mis en culture. Pour le jeune propriétaire terrien, cet accroissement devenait nécessaire, du fait que deux de ses concubines étaient grosses et qu’une troisième avait récemment accouché.

Comme à l’accoutumée, Jörunrr accrocha son bonnet à l’un des montants du métier à tisser vertical qui trônait à l’entrée. Ses ouvriers,ainsi que les cousins venus lui prêter main-forte, mirent les leurs dans laceinture de leur pantalon flottant. Après quoi, ils le suivirent pour prendre place sur les banquettes longeant les murs. Jörunrr se cala dans l’un des hauts-sièges se faisant face par-delà la fosse à feu. Distraitement, il observa ses filles. Mues par une sorte d’instinct, celles-ci avaient retraité au fond de la longue salle, avec les autres enfants de la maisonnée. Pensant que son époux s’inquiétait de Gyriord, Olarni l’avisa de son état préoccupant.

—Pourquoi me déranger pour des vétilles? grommela-t-il en tendant sa corne à l’une desambàtt,pour qu’elle la lui remplisse. Ne vois-tu pas que je suis fatigué?

Il but, sans plus se soucier d’Olarni. Piquée au vif, la jeune femme était demeurée sur place.

—Je te parle de ta fille, insista-t-elle. Elle est la chair de ta chair, non un mouton de ton troupeau, et elle est malade.

—Eh bien, si elle doit mourir, reprit-il en la fixant, j’en ai encore deux autres. Aussi, je te le conseille, tu devrais cesser de la nourrir. Ainsi, tu redeviendrais apte à concevoir et je pourrai espérer tenir un jour prochain un fils dans mes bras!

Olarni serra les dents. L’allaitement empêchait généralement de retomber enceinte et constituait une période de répit dans le cycle éreintant des naissances. Comme sa femme restait sur place, Jörunrr, que sa présence agaçait, se tourna vers ses compagnons, à qui on avait servi leur souper.

—Je ne veux pas devenir la risée de mes voisins, lâcha-t-il, tel le thegn Asgeir du clan de l’ours, dont l’épouse, sœur de ma femme, n’a pu le satisfaire et qui a dû se rabattre sur un étranger, un praell de surcroît,pour assurer sa lignée!

En entendant ces mots, le rouge était monté au front d’Olarni.

—Björn a plus de valeur que tu n’en auras jamais, s’écria-t-elle, choquée de son manque de considération. D’ailleurs, ce n’est pas à toi que l’homme-sorcier a prédit un grand destin!

Furieux de cette réplique qui le discréditait aux yeux de ses gens et de sa parentèle, Jörunrr s’était levé, le visage blême et fermé. Avec force, il projeta sa corne vide contre le mur d’en face, où elle se brisa, endommageant le torchis clair. Avant qu’elle puisse réagir, le bondi avait agrippé sa femme et lui serrait le cou.

Les yeux agrandis par l’effroi, Olarni tentait en vain de se libérer, mais lui, le visagecongestionné,maintenait sa prise, dardant sur elle un regard sans pitié. Un silence de mort envahit la salle. Même les enfants avaient cessé leur babil. Certains éclatèrent en sanglots. Debout, les brasballants de chaque côté du corps, Odindis fixait son père, sa poupéegisant à ses pieds.

—Seigneur, arrête-toi, osa enfin un ouvrier.

La voix de l’homme eut un effet quasi immédiat. Les mains de Jörunrr s’ouvrirent, libérant Olarni qui recula. Portant ses doigts à sa gorge en feu, la jeune mère vacilla sur ses jambes. L’entourant rapidement, les autres femmes la soutinrent jusqu’à ses appartements. Birging, trop petite pour comprendre le drame qui avait failli se produire, imita sa sœur, courant à la suite des servantes. Les ignorant, Jörunrr toisa le reste de l’assistance.

—Qu’est-ce que vous regardez,tous? s’exclama-t-il d’un ton bourru. Mangez!

Chacun pencha aussitôt le nez sur son bol de ragoût, qu’il enfila sans mot dire.

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26 mai840,Mayence

Accoudé à la table étroite au bout de laquelle il s’était assis, au crépuscule d’une longue journée, Louis premier paraissait pâle et affaibli. Cette guerre d’usure contre son cadet de Bavière le minait, d’autant plus qu’il n’en voyait pas la fin. Néanmoins, il avait réussi à contenir le débordement, poussant les Bavarois et les Saxons, auxquels ils étaient alliés, hors de la Thuringe. Après des semaines d’avancées et de reculs, Louis II avait réintégré ses domaines, mais pour combien de temps?

L’empereur soupira. S’il n’y avait eu que Louis de rebelle, passe encore. Mais, voilà que le soulèvement prenait de l’ampleur dans le Midi.Machinalement, le fils de Charlemagne se pinça l’arête du nez, effectuant du pouce et de l’index un mouvement de va-et-vient,destiné à soulager la migraine qui le tenaillait. Ah! La mort de Pepin premier avait tout précipité. Comme la loi franque favorisait les frères survivants du défunt, au détriment de ses propres descendants, et que Louis II ne s’était pas présenté à Worms, il avait été exclu du partage, laissant l’Aquitaine à son cadet Charles.

Ayant suivi les préceptes établis, Louis le Pieux essayait de se convaincre qu’il avait agi au mieux pour l’empire. De la même façon, il pensait que, par rapport à son inconduite, le roi de Bavière devait être châtié pour sa désobéissance mais, en même temps, l’empereur se reprochait d’avoir contribué à la colère de son cadet. Quant à son petit-fils Pepin, il espérait lui faire entendre raison, sans avoir à recourir aux armes.

Après y avoir réfléchi, l’empereur en vint à la décision qu’il lui fallaits’entretenir au plus tôt avec son fils aîné. En sa qualité d’empereur ensecond, Lothaire l’assisterait dans ces tâches délicates. Louis pensa donc convoquer une assemblée délibérante où il appellerait, en plus du roi d’Italie, son cadet Charles et ses proches conseillers à le seconder. Le début juillet lui parut le temps idéal pour ce faire. Quant au lieu, son choix se porta à nouveau sur la ville deWorms. Là-dessus, il fit mander Drogon, son demi-frère, qui agissait également à titre dechapelain. Peut-être qu’après s’être confié à lui, il se sentirait soulagé. En attendant son arrivée, Louis rejeta la tête en arrière. Il avait soixante-quatre ans et tout le poids de la couronne impériale sur les épaules.

Chapitre trois

5 juin 840, Monastère de Saint-Philibert-de-Grandlieu

Le comte Renaud ne put retenir un sifflement d’admiration en découvrant la nouvelle abbatiale qu’on lui avait tant vantée. Arrivé la veille à Déas, il avait dû se consacrer au règlement d’affaires urgentes et n’avait pu effectuer cette visite qui lui tenait pourtant à cœur. Se tournant vers son hôte, il s’exclama :

—Vraiment, Messire abbé, vous avez fait là une œuvre digne des plus grands évêchés!

Le geste d’Hibodus se voulait modeste, mais à la façon dont il ramena son bras maigre vers sa poitrine, il était évident que l’agrandissement de l’église, avec ses trois vastes absides, faisait toute sa fierté. Néanmoins, c’est avec humilité qu’il répondit.

—Messire Renaud, l’affluence des pèlerins au tombeau desaint Philibert est telle que ces réaménagements s’avéraient nécessaires.

—Les échos de cette ferveur vont, en effet, au-delà de la Vendée, confirma le comte. J’ai même ouï dire qu’il viendrait des pèlerins de la Bretagne?

—Vos sources sont exactes, Messire, admit le prieur. Toutefois, cette dévotion nouvelle à notre saint patron s’explique non seulement par la renommée des miracles qu’il accomplit, mais aussi parce que l’abside centrale est consacrée àsainte Anne, très aimée du peuple breton.

Tout en parlant, Hibodus avait incité le comte d’Herbauges à gagner l’intérieur du bâtiment, où des artisans mettaient la touche finale à la dernière d’une série de fresques illustrant la vie de ces saints personnages. Là encore, Renaud fut subjugué. Mais, avant qu’il ne puisse exprimer son admiration, l’abbé enchaînait :

—Déas est un lieu facilement accessible par voie fluviale auxhabitants d’Armorique. Bien sûr que les pèlerins viennent enrichir de leurs oboles les revenus de la communauté, privée des expédients sur lesel depuis notre départ de Noirmoutier. Par contre, j’espère de tout cœur que nos visiteurs bretons développeront, à leur retour en leur patrie, le culte à notre saint patron.

—C’est un choix judicieux, convint Renaud qui, à l’invitation de son hôte, se signa à l’approche du sarcophage enveloppant les reliques de Philibert. Tandis qu’il marmonnait une courte prière, le comte pensait que le seul fait d’avoir convoyé sans encombre le lourd cercueil de pierre de Noirmoutier à Déas, à la seule force des bras, constituait en soi un miracle, tout aussi grandiose que ceux octroyés par le saint lui-même.

—Dieu a réellement été à vos côtés pendant votre déménagement, souligna-t-il après s’être relevé.

—Dieu est toujours à nos côtés, précisa Hibodus.

L’abbé se remémora l’équipée entreprise en 836 pour ramener le coffre de pierrejusqu’à son nouvel emplacement.

—L’effort fut immense, rappela-t-il, mais la récompense l’a été bien davantage. Si vous aviez pu voir cette foule impatiente de vénérer les ossements de notre pieux fondateur!

Hibodus s’interrompit, soudain ému. Puis, revenant à son invité, il le surprit à suivre de la main la chaîne défendant l’accès direct au sarcophage.

—Qu’est-ce donc? demanda le comte, intrigué.

L’abbé eut un mince sourire.

—Nous nous sommes trouvés dans l’obligation d’interdire aux pèlerins de toucher le tombeau, pour en prévenir l’usure prématurée, expliqua-t-il. Ainsi, le seul contact possible entre le dévot et la pierre se fait à l’aide d’un ruban attaché à l’extrémité de son bâton. Par la suite, nous conservons précieusement toutes ces bandelettes, qui attestent ainsi du nombre impressionnant de nos visiteurs.

—C’est une idée fort ingénieuse, reconnut Renaud. Mais, je vois que vous avez également aménagé une sorte de chemin de ronde autour de la crypte.

—Effectivement, confirma Hibodus. Cette façon de circuler m’a été suggérée par Frère Silain, notre herboriste. À sa demande, celui-ci est retourné à Noirmoutier où, avec quelques autres frères, il assure une certaine vie spirituelle aux familles demeurées sur l’île.

Renaud grimaça. Il ne désirait pas dévier la conversation sur la protection de ce lieu, mais la sécurité des moines le préoccupait, surtout que Louis premier entretenait d’étroites et cordiales relations avec l’abbé. Devinant ses pensées, Hibodus le rassura aussitôt.

—Les seigneurs de la Garnache, qui exploitent les salines, ont eu la même réaction que vous, comte. Aussi, j’ai fait rappeler frères et convers.Ils devraient tous êtrede retour à Déas sous peu.

—Vous m’en voyez soulagé, avoua le comte qui ajouta à brûle-pourpoint : Et comment appelez-vous ce chemin où viennent déambuler les pèlerins?

La question parut surprendre le religieux.

—Je n’ai point pensé à une dénomination encore. Voyons, si je reprends votre formulation, pourquoi pas «déambulatoire»? Oui, je crois que ce serait l’expression qui convienne. Qu’en pensez-vous,Messire?

—Ma foi, je n’y trouve rien à redire, Messire abbé.

—Parfait, je transmettrai ce nouveau mot à Frère Ermentaire qui se fera une joie de le diffuser. Mais avant, je veux vous entretenir d’autres projetsd’agrandissement. Ainsi, il nous faudra des dortoirs, un grand réfectoire et un hôpital pour accueillir les malades.

Une mimique impressionnée accentua les traits virils du comte d’Herbauges, avant que son côté pragmatique ne le rattrape.

—Cela nécessitera de forts investissements…

—Je suis à négocier la venue d’autres reliques, dont le voile de la Vierge. À lui seul, ce linge devrait attirer nombre de pèlerins supplémentaires.

—Je suis certain que l’empereur donnera son aval à vos démarches, déclara Renaud, définitivement convaincu.

Hibodus réprima le sourire de contentement sur ses lèvres minces. Ignorant les problèmes de santé de Louis premier, il entreprit de décrire à son visiteur les constructions à venir.

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6 juin 840,Jutland

Partis la veille au matin, Asgeir et Björn avaient passé la nuit chez un cousin du thegn, enchanté d’avoir de ses nouvelles. La soirée s’était écoulée en récits et histoires de toutes sortes, arrosés de copieuses libations. En conséquence, le réveil avait été plus ardu qu’à leur départ, mais la cavalcade aidant, les effets pervers de l’hydromel s’étaient finalement estompés. Depuis, le père et le fils chevauchaient de concert sous le soleil printanier, leurs montures s’étant en quelque sorte synchronisées. Björn n’avait pas posé de questions quant au but de cette équipée, quoique le nom de Lindholm Høje lui rappelle vaguement quelque chose.

Lorsqu’après plusieurs heures, Asgeir arrêta enfin son cheval, Björn ne vit rien d’abord qu’un vaste champ parsemé de blocs de pierre grise. Puis, la disposition des monolithes, dressés vers le ciel, prit tout son sens. Laissant sa monture, il avança lentement au côté du roi des mers, réalisant se trouver dans un cimetière. Ce qu’il avait confondu avec des blocs erratiques se révélait être un ensemble ordonné de sépultures. Chacune des pierres, pesant plusieurs tonnes, avait été disposée de façon à dessiner avec ses voisines la forme effilée de dizaines de navires, à l’intérieur desquels reposaient chaque fois des restes humains.

—Ces skibsoetninger correspondent chacun à la tombe de quelque noble personnage, qu’il soit homme ou femme, précisa Asgeir, après un silence recueilli. Je voulais que tu connaisses cet endroit car, s’il m’arrivait de mourir autrement qu’au combat, tu devras enfouir ma dépouille dans un tombeau semblable, avec mes armes et tous les biens nécessaires à mon voyage. C’est le seul moyen que j’aurai de reposer dans l’un des autres mondes réservés aux trépassés.

Björn manifesta son consentement d’une moue approbatrice. Bien qu’élevé chrétiennement, le jeune Franc avait intégré les croyances de sa famille d’adoption et connais-sait l’importance pour tout guerrier de mourir les armes à la main. Mais, au-delà du désir d’atteindre le Walhalla, il importait à chaque hamr de ne pas revenir hanter les vivants, faute d’avoir été refuséedans l’un ou l’autre des lieux accessibles aux morts.

Entraînant son fils à sa suite, Asgeir fit le tour des sépultures, s’arrêtant près de certaines dont il avait connu l’occupant. Posant parfoisla main sur la stèle marquée du nom du mort etfigurant la proue d’un navire, il s’y recueillait quelques instants, ou alors il vantait les qualités du défunt. La dernière tombe où ils s’arrêtèrent contenait la dépouille d’un trisaïeul, dont l’histoire s’était transmise à travers les flokkr, ces poèmes courts récités par les scaldes, les soirs d’hiver.

Björn connaissait par cœur les exploits de ce guerrier valeureux, tant et si bien qu’il aurait pu les débiter à Asgeir, si celui-ci le lui avait demandé. Toutefois, son père adoptif avait autre chose en tête. En venant à Lindholm Høje, le thegn n’accomplissait pas qu’un pèlerinage. Ayant apporté des pelles, il les avait discrètement adossées à un monolithe dès leur entrée dans le cimetière.

—Attends-moi ici, ordonna-t-il, avant de retourner les chercher.

Le Franc, qui avait momentanément oublié les outils, ne put s’empêcher de questionner son père sur ses intentions. Mais Asgeir, lui lançant l’une des pelles, ne fut pas plus prodigue d’explications.

—Tais-toi et creuse là où je te le dirai.

Le ton brusque du chef de guerre ne plaisait pas au jeune Franc, mais il s’exécuta, en dépit de l’indisposition qu’il ressentait à profaner un tombeau, même vieux de près d’un siècle. Néanmoins, le corps avait été peu profondément enfoui et il atteignit facilement les ossements. Il s’étonna toutefois de découvrir de lourdes pierres placées par-dessus la cage thoracique du défunt.

—Le poids empêche les morts de sortir de la fosse où on les a placés, confia Asgeir, qui se mit à balayer de la main la terre collée aux os du bras et de la poitrine du trépassé. Ainsi, compléta-t-il, ils ne peuvent revenir sous for-me de draugr errer dans les domaines qu’ils possédaient jadis.

Björn avait déjà entendu parler de ces morts errants, mais c’était la première fois qu’Asgeir en faisait mention de manière aussi explicite. Sur Noirmoutier, oncques les moines n’avaientfait référence à une quelconque manière de retenir les morts en leur tombeau. Mais, le plus étrange restait encore à venir. Sous les yeux incrédules de Björn, Asgeir s’était saisi d’un humérus et d’une côte sur le squelette à moitié dégagé. Ouvrant ensuite la besace qu’il trimbalait depuis leur départ, il y déposa les os, puis ilse frotta tout bonnement les mains, afin de les débarrasserde la terre qui y avait adhéré.

—Qu’allez-vous faire de ces ossements? articula enfin Björn, que la surprise avait rendu momentanément muet.