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Après l’avènement de Louis le Pieux, de profondes révoltes vont secouer l’empire de Charlemagne. À la guerre que se livreront l’empereur et ses fils rebelles viennent s’ajouter les pillages qu’opèrent les hommes du Nord le long des côtes franques. La Vendée et l’île de Her sont particulièrement exposées aux raids des vikingars. Pourtant, les moines de Saint-Philibert n’hésitent pas à recueillir un nouveau-né, vraisemblablement d’origine barbare, et à l’élever de manière chrétienne. Venant grandit mais, bientôt, ses nuits se peuplent de cauchemars mettant en scène un homme en noir et d’étranges signes de feu, impossibles à interpréter. Alors qu’il désespère de percer le mystère de ce songe récurrent, comme de sa naissance. Venant se retrouvera malgré lui à bord d’un navire viking, en route vers son destin.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Habituée de faire voyager ses lecteurs entre les treizième et quatorzième siècles (Les seigneurs de Mornepierre, Les maîtres de la pierre, La comtesse de marbre),
Isabelle Berrubey nous amène cette fois-ci encore plus loin dans le passé, à l’époque méconnue des premières invasions vikings. En effet, dans ce volet initial d’une trilogie enlevante, qui prend corps dans l’empire carolingien, l’auteure médiéviste remonte aux origines mêmes de son nom, puisqu’en vieux norrois, Berrubey signifie « Fils de l’ours » et correspond à un clan Danois.
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Seitenzahl: 486
Veröffentlichungsjahr: 2022
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De la même auteure
Dédicace
Remerciements
Liste des personnages :
Empire de Charlemagne : Pays entre Rhin et Elbe
Les invasions du Xe siècle en Europe Occidentale
Prologue
Chapitre un
Chapitre deux
Chapitre trois
Chapitre quatre
Chapitre cinq
Chapitre six
Chapitre sept
Chapitre huit
Chapitre neuf
Chapitre dix
Chapitre onze
Chapitre douze
Chapitre treize
Chapitre quatorze
Chapitre quinze
Chapitre seize
Chapitre dix-sept
Chapitre dix-huit
Chapitre dix-neuf
Chapitre vingt
Chapitre vingt-et-un
Chapitre vingt-deux
Chapitre vingt-trois
Chapitre vingt-quatre
Chapitre vingt-cinq
Chapitre vingt-six
Chapitre vingt-sept
Chapitre vingt-huit
Chapitre vingt-neuf
Chapitre trente
Chapitre trente et un
Chapitre trente-deux
Chapitre trente-trois
Lexique Fils de l’ours
Lexique des mots en ancien français :
Aussi disponible
Compas Viking
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Fils de l'ours / Isabelle Berrubey.
Nom: Berrubey, Isabelle, 1963- auteur. | Berrubey, Isabelle, 1963- Quand les runes parlent.
Identifiants: Canadiana 20200079514 | ISBN 9782898090158 (vol. 1)
Classification: LCC PS8603.E7628 F55 2020 | CDD C843/.6—dc23
Auteure :Isabelle BERRUBEY
Titre :Fils de l'Ours - Quand les runes parlent
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2020-Éditions du Tullinois
ISBN version papier : 978-2-89809-015-8
ISBN version E-Pdf : 978-2-89809-137-7
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-138-4
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal papier : 3etrimestre 2020
Dépôt légal E-Pdf : 3e trimestre 2021
Dépôt légal E-Pub : 3e trimestre 2021
Imprimé au Canada
Première impression : Juillet 2020
Deuxième impression : Août 2020
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC - QUÉBEC
Eliott et son chien
Editions du Tullinois, 2019 – roman, 372 pages
Les Aviateurs de la Liberté
Editions du Tullinois, 2018 – roman historique, 440 pages
La comtesse de marbre tome 2,
Editions St-Louis, 2018 – roman, 578 pages
La comtesse de marbre tome 1,
Editions St-Louis, 2017 – roman, 443 pages
Le monde appartient aux crétins,
Editions de la Francophonie, 2012 –essai, 188 pages
Les maîtres de la pierre,
Editions VLB, 2012 – roman, 728 pages
Gagnant du prix Jovette-Bernier 2013
Les seigneurs de Mornepierre,
Editions VLB, 2010 – roman, 856 pages
En nomination pour le prix de la relève Archambault
Aux troupes vikings
du Mossurland et de Krablag
qui animent avec réalisme
la Feste médiévale de Saint-Marcellin
Merci à mes complices Johanne et Louise pour votre temps et votre appréciation de mes oeuvres!
Isabelle
Historiques
Les Francs
- Louis le Pieux : Seul fils légitime survivant de Charlemagne, surnommé le Débonnaire, à cause de son gouvernement plutôt mou. Mort en 840.
- Lothaire premier : Fils aîné du précédent, né en 795. Nommé empereur en second, ambitieux et contestataire. Roi d’Italie, marié à Ermengarde de Tour.
- Pepin d’Aquitaine : Frère de Lothaire, né en 797. A eu maille à partir avec son père. Meurt prématurément en 838. A épousé Ringarde.
- Louis de Bavière, dit le Germanique : Fils cadet de Louis le Pieux, né en 807. Époux d’Emma de Bavière, sœur de Judith.
- Judith de Bavière : Juive noble mariée à Louis le Pieux après le décès de sa première épouse, mère de Charles. Intrigante, aurait eu une liaison sulfureuse avec Bernard de Toulouse, duc de Septimanie.
- Charles, dit le Chauve : Fils issu du second mariage de Louis le Pieux, né en 829. En guerre contre ses demi-frères pour obtenir sa part de l’héritage paternel.
- Hibodus : Abbé de Saint-Philibert
- Renaud d’Herbauges : Comte aquitain chargé de la protection de l’île de Her.
- Ermentaire : Moine de Saint-Philibert qui rédigea la chronique de l’abbaye.
-Hugues et Drogon : Demi-frères de Louis le Pieux, nés d’une concubine de Charlemagne. Tonsurés par ordre de Louis pour éviter qu’ils revendiquent le trône impérial.
Les Scandinaves
-Ragnar : Jarl commandant d’un district de vaisseaux, mort en 846, a épousé une Danoise et a été le premier à prendre Paris (à ne pas confondre avec Ragnar aux braies velues qui aurait vécu quarante à soixante ans auparavant).
- Asgeir, alias Oncherus : Frère juré de Ragnar. Son nom apparaît dans les chroniques comme étant un chef de guerre redoutable. Sa lutte contre les Francs a duré des décennies.
- Harald : Fils du roi Godfried, banni du Danemark pour avoir commis un meurtre. Il obtient de Louis le Pieux une partie de la Frise.
- Yvar : Fils de Ragnar, surnommé Sans os.
Les dieux nordiques:
-Odin : Le Tout-Puissant, n’a qu’un seul œil, ayant échangé l’autre pour obtenir la sagesse. Il se déplace sur son cheval à huit pattes, Sleipnir.
- Thor : Fils d’Odin, c’est le dieu préféré des hommes du Nord. Son marteau magique lui confère des pouvoirs phénoménaux. C’est le dieu du tonnerre.
- Loki : Dieu malfaisant, frère juré d’Odin. Toujours prêt à éprouver les hommes. Il a le pouvoir de se transformer en animal et celui d’engendrer des monstres. Sleipnir est issu de l’union de Loki avec un étalon.
- Frigg : Femme d’Odin. Protectrice du foyer, elle a son propre palais où elle accueille aussi des défunts.
- Freya : Déesse Vane de la fécondité. Fille de Njord et jumelle de Frey.
- Les Nornes : Trois divinités représentant la Triquetra : le passé, le présent et le futur. Elles peuvent couper le fil de vie des hommes.
Personnages romanesques:
-Venant : Orphelin d’une mère Franque et d’un père Scandinave inconnu. Déposé au monastère de Saint-Philibert en 820 et élevé par les moines.
- Silain : Moine herboriste de Saint-Philibert, mentor de Venant.
- Odon : Écolâtre de Saint-Philibert.
- Céleste : Jeune écolière, amie de Venant.
- Lif : Épouse de Ragnar.
- Thyri : Épouse d’Asgeir.
-Olarni : Sœur de Thyri, seize ans.
Précis d'histoire du Moyen Âge Jacques Heers,
Presses universitaires de France,1968
Précis d'histoire du Moyen Âge Jacques Heers,
Presses universitaires de France,1968
17 mai 820,quelque part sur l’île de Her,
aussi appelée Noirmoutier
Les treize bateaux étaient loin derrière, dissimulés par les halliers qui bordaient la crique où ils avaient mouillé. Abrités par les voiles qu’ils avaient rabattues avec les mâts à la façon d’un toit plat, les hommes s’étaient endormis après un repas frugal composé de pain et de poisson séché. Ils n’avaient pas fait de feu, car leur chef voulait éviter qu’on détecte leur présence. L’effet de surprise devait être total.
L’homme du Nord connaissait bien cette partie de la Vendée pour y être venu à quelques reprises avec d’autres guerriers. L’année précédente, plusieurs de ses compatriotes avaient érigé des entrepôts sur l’île d’où ils glanaient toutes sortes de renseignements sur le royaume des Francs. Mais, cette fois, le Danois n’était pas là pour faire du troc de marchandises. En compagnie de ses associés, le vikingar était venu piller une région mal défendue. Ainsi, demain, ces paisibles marins se transformeraient en bandits opportunistes, raflant tout l’or et l’argent dont disposaient les seuls riches des côtes, c’est-à-dire les représentants de l’Église. Couchés les uns contre les autres, les guerriers ne se doutaient pourtant pas que la surprise risquait d’être autant de leur côté que de celui des villageois qui dormaient paisiblement en leurs chaumières dans le bourg de l’île de Bouin.
-o0o-
Après avoir trompé la vigilance des sentinelles, la jeune femme s’arrêta un moment, tous ses sens en alerte. Une heure s’était bien écoulée depuis qu’elle avait entrepris cette marche forcée et elle devait reprendre son souffle. Sous sa robe de laine bleue, l’enfant s’agitait dans son ventre rebondi. Le temps de la délivrance approchait, mais il était encore trop tôt pour cela, elle le savait. La fugitive en avait vu les signes chez d’autres femmes dans ce pays au-delà de la mer où les Danois l’avaient emmenée, il y avait plus d’un an déjà. Elle n’était pas encore une femme, mais assez pour qu’un guerrier veuille en faire sa frilla, sa concubine. Cet homme n’avait pas d’épouse ni d’enfants et, plutôt que l’or et l’argent du partage, il l’avait réclamée comme butin. Sans exception, ses compagnons avaient approuvé son choix. Depuis, elle était la compagne de ce jeune chef au nom imprononçable. La blonde Franque n’avait d’ailleurs rien eu à dire. De toute façon, à ce moment, elle ne comprenait pas leur langue et ignorait le sort qu’ils avaient décidé pour elle. Plus tard, dans leur pays, les servantes, esclaves elles aussi, lui avaient appris qu’elle aurait sans doute été vendue à un prince sarrasin, si ce guerrier influent n’avait pas jeté son dévolu sur elle. La jouvencelle ne connaissait pas les Infidèles, mais comme le Danois avait toujours été tendre avec elle, c’était tout aussi bien ainsi.
Mis à part ces esclaves qui lui avaient témoigné quelque amitié, la jeune Franque s’était méfiée des autres femmes, surtout de la vieille qu’on appelait Gutrid, et qui ne manquait aucune occasion de la malmener. Pour ce faire, la vieille sorcière attendait que les hommes soient partis à la pêche, aux champs ou qu’ils assistent au thing. De ces mauvais traitements, la frilla ne s’était jamais plainte. Après tout, même concubine d’un chef, elle n’était qu’une ambàtt aux yeux de la vieille Gutrid. Le Danois, malgré son mécontentement en constatant les marques de coups sur son corps, n’était jamais intervenu en sa faveur, sans doute parce que, dans ce pays, les hommes ne se mêlaient pas des affaires des femmes. Pourtant, cette fois, il avait voulu la soustraire à sa marâtre et avait décidé de l’emmener en expédition avec lui.
La jeune femme avait donc embarqué avec quelques autres de son sexe et une vingtaine d’hommes sur le snekkja. En comptant le leur, il y avait eu trois bateaux à prendre la mer. C’était il y avait une semaine déjà. Sa délivrance n’était pas prévue avant leur retour au Jutland, à la prochaine lune. Cependant, ce soir, à l’apparition des premières étoiles, l’esclave avait décidé de fausser compagnie au Danois et à son peuple. Elle ne savait pas où elle se trouvait, sinon qu’elle était dans le pays d’où on l’avait arrachée. Imitant ceux qu’elle fuyait, elle s’était mise à suivre le point le plus brillant du ciel nocturne, se disant qu’elle finirait bien par croiser une route ou une sente qui la mènerait à un village. Plus tôt, alors que la lumière commençait à décliner, elle n’avait pas reconnu les rivages où le bateau s’était échoué dans cette anse isolée, mais elle ne doutait pas qu’on la recevrait à la première porte où elle frapperait. Or, depuis qu’elle avait quitté en douce le campement, nulle chaumière ni aucun chemin n’avait paru. Pis, les étoiles pâlissaient, signe que le jour allait poindre dans peu de temps.
Après avoir découvert sa fuite, le Danois la ferait chercher, assurément, car elle portait son germe. Cette naissance paraissait importante pour le jeune chef. En effet, presque chaque soir depuis que le bébé avait commencé à remuer, le guerrier collait sa bouche au ventre de sa concubine et se mettait à raconter les exploits qu’ils accompliraient ensemble. Ou bien il évoquait des légendes de son peuple où des divinités terribles combattaient des monstres tout aussi effroyables. Or, la frilla ne voulait pas que son enfant soit élevé sans religion et au milieu d’hommes qui sacrifiaient des chevaux pour obtenir les faveurs de leurs dieux. Depuis que les snekkjur étaient entrés dans ces eaux familières, l’ambàtt s’était mise à rêver à un autre avenir pour son bébé, d’autant plus qu’elle était revenue en terre chrétienne. C’était ce qui l’avait incitée à partir, malgré la peur de la nuit et celle, plus grande encore, d’être reprise. Serrant la croix d’or qu’elle portait au cou, cadeau que le guerrier lui avait offert au retour d’une rapine, la jeune Franque se remit courageusement en marche.
La première contraction la surprit au bout d’une petite demi-heure. Les autres mirent moins de temps à venir. Un cri de bête déchira l’aube alors que la fugitive tombait à genoux dans la mousse humide, fléchissant comme sous la dent de tenailles invisibles. Se rappelant les accouchements auxquels elle avait assisté, la pauvre fille retroussa prestement sa robe sur ses hanches et se plaça à quatre pattes, tout son corps frêle tendu en avant. Une douleur fulgurante lui balaya l’abdomen, la faisant plier sur ses membres tremblants. Hurlant pour dominer le mal qui lui tordait l’intérieur, elle poussa de toutes ses forces. Deux fois encore, les contractions lui arrachèrent de violentes plaintes, la laissant au bord de l’évanouissement. Enfin, dans un dernier effort, un petit paquet mou et sanguinolent glissa entre ses cuisses, atterrissant avec un bruit mat sur le sol moussu. Haletante, sa mère eut le réflexe de saisir le bébé entre ses bras avant de s’allonger sur le côté, le collant à sa poitrine gorgée de lait. Puis, elle ramena par-dessus lui un pan de sa cape rouge, aussi rouge que la flaque de sang qui ne cessait de s’agrandir sous elle.
-o0o-
Un soleil d’été s’était levé, déjà chaud à cette heure matinale. Un paysan marchait d’un bon pas, sa houe reposant mollement sur son épaule droite, maintenue en équilibre par une flexion du poignet de sa dextre. L’homme allait travailler un alleu qu’il avait ensemencé quelques semaines auparavant quand il aperçut quelque chose loin en bordure du bois. À cette distance, on aurait dit un morceau de drap pourpre et bleu. Intrigué, le paysan accéléra la cadence. Quand il comprit enfin à quoi il avait affaire, il jeta la houe et se mit à courir.
Quoique pâle, la femme qui gisait sur le sol paraissait dormir. À vrai dire, c’était une belle jeune fille aux cheveux clairs, noués sur la nuque par une étrange broche que cachait à moitié un fichu de lin blanc. L’homme n’avait jamais vu quelqu’un vêtu comme elle et cela l’intrigua. Comme elle ne réagissait pas à ses appels, il s’accroupit à côté, glissant des doigts hésitants jusqu’à lui toucher la joue. Celle-ci était tiède encore, mais il était évident que la vie l’avait abandonnée, à voir tout le sang qui maculait sa robe et le sol autour d’elle.
Perplexe, le paysan se dit qu’il faudrait lui donner une sépulture et avertir une autorité compétente quand des sons ténus attirèrent son attention. Pensant s’être trompé, il se pencha à nouveau promptement sur le corps, espérant y découvrir un souffle de vie. Repoussant la cape de laine, il faillit tomber à la renverse en découvrant un bébé mâle, potelé et gigotant. Le nouveau-né, couvert de sang et de lambeaux d’enveloppe vitelline, était toujours attaché au corps de sa génitrice par son cordon ombilical. « Qui était donc cette pauvre fille et pourquoi était-elle venue accoucher au bout de ce champ, loin de toute habitation? » se demanda-t-il.
Le paysan n’en avait pas la moindre idée, mais jugeant qu’il fallait qu’il s’occupe en priorité de l’enfant, il noua le cordon avec une racinette avant de le trancher au moyen de son couteau. Comme il n’avait rien d’autre pour envelopper l’enfant, il prit le manteau de sa mère et le mit dedans, attachant les bords avec la fibule qui retenait ses cheveux. Au moment de se relever, son œil repéra l’éclat de l’or au cou de la morte. Le bijou était de belle facture et le paysan, honnête. Pensant qu’il pourrait aider à identifier l’enfant, il détacha le pendentif et le glissa entre deux couches de la cape. À quelques lieues de son champ se trouvait l’abbaye des moines de Saint-Philibert. Tenant son précieux paquet contre sa poitrine, il hâta le pas, voulant revenir rapidement pour s’occuper de la jeune femme avant que l’odeur de la mort n’attire des bêtes féroces.
-o0o-
Le village avait pris place en aval du moutier d’où s’étendait une série de tenures, toutes couvertes d’un duvet vert clair. Portant son fardeau au creux du bras, le paysan se dit qu’il n’avait rien à envier aux hommes qui travaillaient à récolter le sel des marais pour les moines. Quand le fondateur de l’abbaye était arrivé sur l’île, il y avait près de deux siècles, il ne pensait certainement pas que ce minéral assurerait un jour la prospérité de sa petite congrégation. Cependant, c’était un travail harassant qui éprouvait le corps des ouvriers. D’autres hommes, eux aussi au service des religieux, s’échinaient à cultiver une terre dont ils ne seraient oncques propriétaires.
Le paysan, lui, tenait la sienne librement. Il l’avait reçue en héritage de son père qui, lui-même la détenait de l’empereur Charles avec qui il avait guerroyé jadis. Ce n’était donc pas un homme pauvre qui s’avançait vers le monastère. Sans être riche, il aurait pu aisément faire vivre un enfant, mais il n’avait pas de femme encore. C’est ce qui l’avait poussé à venir jusqu’au monastère où il pourrait confier le bébé. Sa première intention était toutefois d’aviser le prieur de sa découverte, mais il pensa que s’il en parlait, on lui poserait des questions auxquelles il ne saurait quoi répondre. Pire, comme il était célibataire, on pourrait même l’accuser d’avoir engrossé cette fille inconnue. Alors, il choisit de demeurer dans l’anonymat et de s’occuper tout seul de disposer du cadavre de la morte.
S’assurant d’un regard qu’aucun curieux ne se trouvait dans les alentours de l’édifice en pierres sombres, l’homme avisa la tour-poterne qui se situait sur un mur aveugle. Cette tour était munie d’une ouverture tournante où on pouvait facilement abandonner un nouveau-né non désiré. Il n’y avait plus ensuite qu’à tirer le cordon relié à la cloche intérieure. De l’autre côté du mur, les moines actionneraient le mécanisme de rotation pour récupérer le poupon. Le paysan procéda de la sorte avant de repartir rapidement, sans avoir échangé un seul mot avec qui que ce soit.
À l’intérieur, le frère portier ne se pressa pas. La veille, des gamins en mal de mauvais coups avaient agité la cloche à quelques reprises avant qu’il ne les démasque. Identifiés, les trois garçons avaient eu droit à une correction en bonne et due forme, mais ils pouvaient en avoir incité d’autres à suivre leur mauvais exemple. Constatant toutefois la présence d’un nouveau-né, frère Silain se signa rapidement, demandant aussitôt pardon à Dieu pour avoir douté et, surtout, pour avoir fait attendre l’une de Ses créatures sans défense. L’enfant, encore sale du sang maternel, nécessitait des soins immédiats et sa prise en charge par une nourrice. Mais avant tout, il lui fallait un nom. Aujourd’hui, dix-huit mai, c’était la fête de Saint-Venant. Le garçon s’appellerait donc ainsi.
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Son devoir de chrétien accompli, le paysan s’en retournait l’âme en paix, se disant qu’il ne lui restait plus qu’à inhumer la femme à la lisière des arbres, là où la mort l’avait trouvée. Pourtant, à son retour, il s’étonna de ne plus apercevoir la tache bleue de sa robe, et pour cause, car la trépassée avait disparu. Se demandant s’il n’avait pas été victime de quelque sortilège, il s’avança jusqu’à l’endroit où, selon lui, reposait un corps quelques heures plus tôt. La mousse gardait encore la couleur sombre du sang qui séchait, signe qu’il n’avait pas rêvé.
Déboussolé, l’homme perdit de précieuses minutes à chercher plus avant vers la forêt, pensant que l’inconnue, seulement évanouie, avait pu, contre toute attente, se traîner sur une courte distance. Rien! Mais peut-être que le corps avait été emporté par un animal, ou pire. Un instant, la pensée qu’un être malfaisant s’en était emparé traversa l’esprit de l’homme qui se signa, regrettant de ne pas avoir déclaré sa découverte aux moines. Incapable d’élucider le mystère, il revint près de la tache de sang, ne sachant ce qu’il devait faire. Perplexe, il fixait le sol depuis un moment quand ses yeux repérèrent des traces de pas autour de la mousse écrasée. Celles-ci se perdaient entre les arbres. Le paysan conclut qu’on avait dérobé le cadavre. Mais pourquoi et, surtout, qui étaient les voleurs?
Peu avant Pâques 833, sur l’île de Her (Noirmoutier)
Depuisplusieurs minutes, une agitation inhabituelle régnait dans tout le monastère. Elle semblait avoir gagné la dizaine d’écoliers regroupés dans la cour du cloître et qui en devenaient moins attentifs àleur leçon. Pourtant, engoncé dans son froc noir, frère Odon persistait à leur inculquer des rudiments d’arithmétique, jetant de temps à autre un coup d’œil en direction des fenêtres ogivales de l’étage et du déambulatoire, dans le vague espoir de voir apparaître le visage de l’un de ses confrères, lui confirmant qu’ils avaient repéré le fugitif.
Distrait momentanément de l’addition qu’il avait posée, Odon croisa bientôt les yeux limpides de Céleste. À douze ans, la jeune fille était une brillante élève. Fille du talemelier du village, l’enfant était promise à un beau mariage, à moins qu’elle n’entre en religion avec l’espoir, peut-être, de devenir un jour supérieure de son couvent. Mais il y avait une ombre à ce tableau idyllique, justement responsable de l’émoi qui avait envahi l’abbaye en entier, car Venant demeurait introuvable. Néanmoins, Odon, faisant fi du lien d’amitié qui unissait Céleste au chenapan recherché, lui adressa son plus beau sourire.
— Alors, mon enfant, as-tu la résolution de ce problème? demanda-t-il.
— Frère, je vous ai répondu déjà. Dix-neuf et quatorze,cela fait trente-trois.
— Ah! Bien sûr, reprit l’écolâtre en foudroyant du regard les garçons assis sur le dernier banc tout en arrière et qui avaient osé échanger un sourire de connivence à cause de sa distraction. Mais où donc est ce garnement? maugréa-t-il ensuite entre ses dents, suffisamment fort pour être entendu de la jeune fille.
— Si vous cherchez Venant, souffla Céleste, vous le trouverez certainement dans le bois qui s’étend par-delà les tenures. Je l’ai aperçu qui y entrait en prenant le chemin du monastère tantôt.
Le moine eut un haussement de sourcils, car la leçon avait débuté depuis près d’une demi-heure. Or, il n’avait pas pensé questionner les écoliers au sujet de l’orphelin, croyant que ce dernier se trouvait toujours sur le domaine de l’abbaye.
— Je te remercie, ma belle enfant, reprit-il en retenant une grimace, à la fois de contrariété et de soulagement.
En même temps, il songeait que ses confrères s’escrimaient depuis matines à rechercher le garçon, supposant même qu’il avait pu s’aventurer jusqu’à la rivière et que le courant l’avait emporté. Odon soupira intérieurement. Il ne servait à rien de s’inquiéter de ce petit vaurien et encore moins de fouiller les souterrains, alors qu’il n’y avait pas mis les pieds. Apercevant frère Silain qui traversait le portique, il lui fit signe de venir le rejoindre. Après avoir ordonné aux enfants de pratiquer leur calligraphie sur des écritoires de cire, frère Odon entraîna son collègue à l’écart.
— Que peut-il bien être allé faire dans la forêt? s’exclama frère Silain, après que l’écolâtre l’eut instruit de la cachette de son protégé.
— Comment voulez-vous que je le sache? répliqua Odon avec humeur. Pas plus tard que la semaine dernière, ne l’avez-vous pas découvert grimpé dans le campanile de la chapelle? Et ce n’était pas sa première incartade. Je vous le dis, ce garçon finira par nous faire tous mourir d’inquiétude, comme s’il s’amusait à éprouver notre patience à son endroit. Qui sait si, dans ces bois, il n’a pas rencontré de bête maligne ou pis encore?
Le moine se signa sans en dire plus et Silain l’imita. Tous deux savaient qu’au cœur de la forêt des esprits maléfiques rôdaient sous les frondaisons, guettant les âmes innocentes pour les conduire chez le Malin. Pourtant, la colère d’Odon l’emporta sur la peur que Venant ne soit tombé dans les griffes du Diable.
— C’en est assez! s’écria-t-il, le visage soudain empourpré. Nous n’allons pas entrer en semaine sainte en ne sachant quelle abomination il aura encore inventée. Notre cher abbé Hibodus doit être mis au courant car, cette fois, ce garçon mérite une correction exemplaire. Je vous charge de ce rapport et, pendant que vous serez chez l’abbé, faites quérir votre protégé.
Surpris par ce revirement inattendu d’attitude, son collègue tenta de se concilier l’écolâtre.
— Cet enfant se cherche, frère, expliqua-t-il à voix feutrée. Ne soyez pas trop dur avec lui.
Mais Odon se montra intransigeant.
— Vous l’avez trop gâté, sous prétexte qu’il est orphelin, trancha-t-il. Envoyez-le chercher, vous dis-je!
— Je vais le ramener moi-même, frère. J’en profiterai pour lui parler en chemin.
Silain s’inclina avant de rebrousser chemin rapidement, faisant sauter le léger embonpoint que trahissait le repli de sa bure sombre. Tandis qu’il s’éloignait, l’écolâtre reprenait sa place, usant au passage de sa férule pour corriger les erreurs que ses yeux d’aigle repéraient sousles stylets d’os de ses jeunes élèves.
-o0o-
Palais royal d’Aix-la-Chapelle, cœur de l’empire carolingien
En s’entendant appeler, l’empereur leva les yeux de sur le document qu’il parcourait. À cinquante-sept ans, Louis le Pieux était un vieil homme. Pourtant, l’unique fils légitime et survivant du grand roi Charles n’avait rien à envier physiquement à son illustre père. Sa taille élevée, soutenue par une charpente solide, lui conférait une prestance qui le distinguait de tout homme. Cependant, c’était le sourire d’un apôtre bienveillant qui éclaira le visage de Louis lorsqu’il vit accourir son dernier-né.
D’un simple geste de la main, l’empereur repoussa les huissiers qui n’avaient pu empêcher le jeune Charles d’entrer dans les appartements de son père. La voix emplie d’excitation, le garçon criait presque :
— Père! Voyez le magnifique présent que messire Bernard m’a apporté.
Sans attendre, Charles avait rapidement glissé sous le nez de Louis une dague à la lame aussi joliment ciselée qu’elle était affûtée. Le sourire de l’empereur s’accentua tandis qu’il enveloppait son fils d’un regard aimant. Âgé d’à peine onze ans, le garçon promettait d’être aussi beau que sa mère dont il avait hérité les yeux et la magnifique chevelure noire bouclée. Dire que de mauvaises langues avaient fait courir la rumeur qu’il pouvait être de ce même Bernard de Toulouse! Louis réprima une grimace, se concentrant sur le cadeau de son conseiller. La prenant doucement des mains de Charles, il posa la dague sur le parchemin avant de reporter son attention sur l’enfant.
— Du calme, mon fils, souffla-t-il gentiment. Il faut manipuler les armes sans brusquerie. Mais cela, vous le savez, ajouta-t-il en constatant la mine soudain renfrognée de l’enfant. C’est un très beau présent et qui a grand prix, convint-il après avoir examiné l’arme avec intérêt, ranimant le plaisir du garçon. Avez-vous remercié votre chambellan de sa générosité à votre endroit?
Le visage de Charles se figea quelques secondes, comme s’il se demandait pourquoi il aurait eu besoin de se plier à cette exigence. Évitant de le sermonner, son père reprit d’un ton bonasse :
— Ça ne fait rien. Votre joie présente lui a sans aucun doute exprimé votre gratitude.
— Il serait toutefois plus avisé que le prince que vous êtes fasse montre de courtoisie envers l’un des plus imminents conseillers de votre père…
D’un seul tenant, Louis et son fils se retournèrent vers la superbe créature qui venait de parler. Sans un seul froissement d’étoffe, Judith de Bavière vint rejoindre son époux qui, la tête levée vers elle, la contemplait d’un air béat. De plus de vingt ans sa cadette, la jeune femme, la tête ceinte d’une délicate couronne d’orfèvrerie apposée sur son voile de lin immaculé, lui décocha un sourire ensorceleur qui prolongea l’état d’extase du vieux roi. Cependant, abaissant les paupières, l’impératrice poussa un petit cri étouffé en découvrant le rouge qui maculait les mains de Louis, gouttant sur le parchemin en dessous car, dans sa distraction rêveuse, le monarque s’était accidentellement infligé une longue estafilade.
— Mon époux, dit-elle vivement, vous saignez!
Tandis que Louis mesurait les conséquences de son étourderie passagère, sa femme tirait d’une de ses manches un mouchoir blanc qu’elle apposa sur la plaie. Constatant que la vue de tout ce sang impressionnait Charles, elle ordonna :
— Mon fils, il serait sage que vous rangiez votre cadeau en son étui. Allez ensuite retrouver votre précepteur qui vous attend certainement à la salle d'étude pour votre leçon de latin ou d’astrologie.
Mais l’enfant, les prunelles fixées sur la tache sombre qui maculait le mouchoir, s’agrandissant sans cesse, demeurait immobile.
— Ce n’est rien, Charles, le rassura Louis en lui cachant sa main blessée. Obéissez à votre mère. Nous nous reverrons plus tard.
Sortant de sa torpeur, le garçon s’éloigna, emportant l’arme avec lui. Juste avant qu’il ne disparaisse dans la salle attenante où jacassait la foule des courtisans, Judith eut le temps d’entrevoir Bernard de Toulouse par-dessus l’épaule de Charles. Écarté de la cour pendant quelques années, le chambellan était rentré en grâce après avoir réclamé un duel judiciaire qui n’avait oncques eu lieu. L’accusation d’adultère était d’importance, car Judith la juive et Bernard le Toulousain s’étaient aimés en un autre temps. Il était alors le puissant duc de Septimanie, mais les ragots au sujet de leur idylle s’amplifiant, elle y avait mis fin de manière assez abrupte pour, par la suite, se faire épouser de Louis. Puis, Charles était venu au monde et, dès lors, l’impératrice s’était appliquée à ce que son fils soit doté, tout autant que ses demi-frères, nés d’un premier mariage. Détournant vivement les yeux, la jeune femme reporta son attention sur son époux qui s’efforçait d’arrêter le saignement en compressant la plaie.
— C’est une très vilaine éraflure, mentionna-t-elle. Espéronsqu’elle ne s’envenimera pas.
— Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, répéta Louis. Et puis, qu’est-ce que le désagrément d’une petite entaille, comparée au plaisir d’être soignépar vous?
— Ne prenez point cette blessure à la légère, Louis. S’il venait à vous arriver malheur, songez que Charles est encore trop jeune pour se défendre contre l’avidité de vos fils aînés. Or, il lui faut plus de terres. La Souabe et la Suisse sont bien peu en comparaison des possessions de vostrois autres héritiers.
— En temps et lieu, mon épouse chérie. Vous savez bien que je ne veux pas davantage provoquer la colère de Lothaire ou de ses puînés.
Judith retint un soupir. Autant Louis était indulgent, autant sa seconde épouse était tout à l’opposé. Et ce caractère volontaire, elle l’employait le plus possible à l’avantage de son fils, même si, pour ce faire, ses stratagèmes allaient à l’encontre des droits des premiers hoirs de son royal époux. Cependant, la jeune Allemande disposait de solides arguments.
— Plusieurs courriers ont rapporté que vos fils font grand tumulte à propos de votre façon d’administrer le royaume. Ils réclameraient également une meilleure justice et la restauration du culte.
Voyant que Louis ne réagissait pas, elle persista :
— Lothaire s’apprête à lever un ost contre vous.
— Ce ne sont que des rumeurs sans fondement, ma douce, répliqua mollement Louis, tandis qu’elle finissait de bander sa blessure.
— Derrière les ouï-dire, insista-t-elle, il y a toujours un fond de vérité. Vous auriez dû sévir davantage à l’endroit de vos aînés après leur rébellion, surtout contre Pepin qui vous a défié si longuement. Les rapports voudraient que Lothaire ait fait appel à Wala et aux exilés…
À ces mots, l’empereur fronça les sourcils. Ce Wala, autrefois précepteur de Lothaire et devenu abbé de Corbie, était justement à la source des accusations d’adultère contre Bernard de Toulouse et l’impératrice. Qui plus est, il avait été l’instigateur de la conspiration de 830 à laquelle s’étaient joints Lothaire et ses frères.
— Soit, admit Louis, pensif. J’ai retiré la couronne impériale à mon aîné, mais à ma mort, ce sera lui qui tiendra les rênes de l’empire et il le sait. Laissons-le plutôt réfléchir aux propositions de paix qui lui ont été récemment transmises par mes ambassadeurs. J’estime qu’il est encore possible d’en arriver à une entente qui satisfasse nos intérêts communs.
— Lothaire est trop ambitieux pour attendre, ronchonna Judith, déçue du manque d’objectivité de son époux. Il ne suivra pas vos traces,car il n’est pas dévoué au clergé. Quant à Louis et Pepin, ils sont faibles. Ils écouteront Wala et les autres traîtres à la couronne que sont le comte d’Orléans et Hélisachar. Charles a beau n’être qu’un enfant encore, il vous ressemble tant de caractère. Dans quelque temps, il sera votremeilleur soutien contre la cupidité de ses frères!
En dépit de l’attirance que Louis le Pieux ressentait envers Judith, le ton câlin de la jeune femme n’eut pas le résultat escompté. L’empereur demeura sur ses positions.
— Ma chère épouse, lui confia-t-il, vous êtes une mère si aimante, jevous comprends de vous faire du souci à propos de notre fils, mais Charles est bien jeune encore. Nous avons le temps de voir à son avenir. Ne vous tracassez pas. Quand le moment viendra, il ne sera pas en resteet recevra sa juste part.
Dans un geste d’apaisement, Louis avait posé sa main indemne sur la dextre couverte de bijoux de l’impératrice. Celle-ci se fit violence pour ne pas laisser éclater sa rancœur face à l’inertie de l’empereur. Mais plus encore que l’irritation de voir repousser la dotation de Charles, Judith s’impatientait que Louis ne reconnaisse pas la menace qui s’annonçait.
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Assis sur le tronc renversé d’un vieux hêtre, Venant observait la lumière qui filtrait d’entre les frondaisons. Ici, nulle voix désagréable pour le rabrouer ou le commander, nul bâton pour le frapper quand il répondait de travers aux questions difficiles de frère Odon, nulle moquerie non plus de la part des autres enfants, parce qu’il n’avait pas la chance, comme eux, de connaître ses parents.
Les pieds dans la mousse qui tapissait le sol forestier, le garçon écoutait, dans la plus intime communion, chaque son se joindre à une multitude d’échos pour former une espèce de symphonie qui le réjouissait. Il y avait d’abord le murmure du vent dans les arbres géants, puis le bruissement de l’eau qui gouttait des feuilles neuves gorgées de rosée matinale. Ensuite s’élevaient les appels des petites bêtes à fourrure qui se pourchassaient dans les hautes ramures et tout en haut, dominant l’ensemble, le chant des oiseaux en quête d’un semblable à aimer.
Venant étendit les bras de chaque côté de son corps, glissant ses mains sur l’écorce crevassée, appréciant les milles textures du bois sous ses doigts qui commençaient à s’étirer. Au village, comme au monastère, tous avaient une peur obsessive de la forêt, même les bûcherons qui allaient y couper le combustible d’hiver. Ils en parlaient comme d’un lieu malfaisant et empli de mystères. Venant, lui, s’y sentait parfaitement à l’aise. N’ayant connu ni son père, ni sa mère, il ne pouvait dire duquel de ses parents il avait hérité cet amour des bois, ni même s’il venait de l’un d’eux. Au fait, qui étaient-ils? Et qui était-il, lui, l’enfant trouvé par les moines et abandonné dans la tour-poterne du moutier, il y avait bientôt treize ans?
Frère Silain n’avait pu répondre à cette épineuse question ni à aucune des autres, nombreuses, qui affluaient à sa conscience, se faisant chaque jour plus pressantes. Le garçon glissa la main dans l’échancrure de sa chemise. À son cou était passée une cordelette de cuir à laquelle pendait une croix d’or que le moine disait avoir trouvée dans les plis du tissu qui l’enveloppait à son arrivée au monastère. La portant au-devant de ses yeux, Venant y attarda le regard, la scrutant en attente de réponses, comme il l’avait fait nombre de fois. L’objet avait de la valeur, du fait du métal précieux dont il était constitué, mais également à cause des fines ciselures dont l’artisan qui l’avait conçu l’avait ornementé. À n’en pas douter, la croix avait été commandée, car ce n’était pas un bijou commun. Aucun villageois, pas même le plus aisé, n’en possédait de pareille. Aussi, Venant avait-il conclu que sa famille devait être riche pour la lui avoir léguée, si, toutefois, la croix appartenait à l’un ou l’autre de ses parents. Mais, comment savoir? L’orphelin avait interrogé frère Silain, mais ce dernier, malgré toute sa connaissance et sa bonne volonté, n’avait pu l’éclairer.
Venant se demandait souvent qui l’avait conduit, encore couvert de cette couche grasse qui enveloppait les nouveau-nés, jusqu’au moutier. Ce ne pouvait être sa mère, il en était certain. Aucune femme n’aurait laissé son bébé sale et vulnérable, avec pour tout vêtement un manteau de laine qui n’était pas le sien! Son père, alors? Si c’était lui, c’est qu’il devait être bien désemparé et qu’il ne savait qu’en faire, ou bien il ne voulait pas le reconnaître pour le sien. Peut-être ce rejet avait-il à voir avec les rêves étranges que Venant faisait depuis quelque temps.
Le garçon soupira. Les autres enfants le considéraient comme une bête curieuse et c’était aussi ce qu’il était pour les villageois. Trop grand pour son âge, l’orphelin présentait déjà des traits d’adulte. Brun aux yeux foncés, il était large d’épaules et accusait déjà un léger duvet à la lèvre supérieure. Frère Silain désespérait de le faire devenir moine, alors que Venant n’attendait qu’une occasion favorable pour quitter l’abbaye, et même cette île. Cependant, comme personne n’avait voulu le prendre en tant qu'apprenti et que les moines avaient pourvu à ses besoins, l’abbé Hibodus avait décrété que le garçon travaillerait pour la communauté tant et aussi longtemps qu’il ne trouverait pas à s’engager à l’extérieur. Ainsi, dans quelques semaines, Venant accompagnerait les religieux dans leur transhumance annuelle vers la sécurité toute relative du continent.
Le chapitre avait pris cette décision difficile après que l’abbaye eut été pillée par les hommes du Nord, quelques années auparavant. Bien que le comte Renaud d’Herbauges eût laissé une petite garnison dans l’île, le risque que les précieuses reliques de Saint-Philibert soient livrées à la barbarie de ces pirates sanguinaires avait tranché en faveur de cette mesure. Comme le sel se récoltait en hiver, le déplacement à Déas sur le continent n’empêchait pas les moines de s’enrichir ni les seigneurs de la Garnache, propriétaires de l’île, de percevoir leurs redevances. Mais ces préoccupations matérielles ne tracassaient pas Venant.
Le garçon se leva de son siège improvisé et s’étira. Il pensa que les moines devaient certainement le chercher. Néanmoins, il sortit du bois sans se presser, longeant une parcelle de terre où s’activaient un homme et ses fils. L’aîné devait avoir une quinzaine d’années, l’autre, un an ou deux de moins. Venant les envia de ne pas être dans l’obligation d’aller à l’école. En effet, malgré le décret du défunt empereur Charles, le travail aux champs avait priorité sur l’apprentissage du latin et du calcul. Toutefois, s’il avait eu un père comme eux, Venant aurait été fier de travailler la terre avec lui. Mais pour le compte des moines, c’était une autre affaire… Il hâta néanmoins le pas. Bientôt, à mi-chemin du monastère, il vit venir à lui frère Silain. Le visage du moine était rouge et il suait fortement à en juger par la détrempe sous ses aisselles.
— Mon fils, te voilà enfin, haleta le religieux en s’arrêtant à sa hauteur. Nous t’avons cherché dans tous les recoins du monastère et même à la rivière, nous attendant au pire. Pourquoi es-tu parti?
— Je voulais voir les bois, répondit simplement Venant, comme si c’était là la chose la plus naturelle au monde.
— Encore! s’exclama Silain. Ne sais-tu point que la forêt est pleine de dangers? Je te l’ai déjà dit : outre les bêtes mauvaises, il y a toutes sortes d’êtres malfaisants en son sein. Grâce à Dieu, tu n’as rien!
Venant retint un soupir. Comment pouvait-il expliquer à son protecteur ce qu’il ressentait au milieu des arbres? Mais le moine poursuivait sur un ton plus conciliant :
— Frère Odon est très mécontent. Il va certainement se plaindre de toi au prieur. Il faut que tu fasses montre de tes regrets dès ton retour, Venant, et que tu t’engages à adopter un comportement plus…responsable.
Frère Silain se tut. Il avait fait de grands efforts pour trouver les mots justes, mais constatait leur peu d’effet sur son protégé. Ils prirent le chemin du monastère en silence, les lèvres du religieux remuant sur des prières muettes, celles de Venant demeurant closes. Dès qu’ils eurent franchi les portes de l’édifice, le garçon se dirigea de lui-même vers le cloître où frère Odon terminait sa leçon.
— Ah! Te voilà, petit misérable, jeta ce dernier en l’apercevant. Approche donc!
Les regards des enfants avaient tous convergé vers le nouveau venu, chacun supputant en silence la punition que le fautif recevrait. Quelques-uns échangèrent des œillades entendues, se réjouissant à l’avance du spectacle qui allait suivre. Venant ne leur accorda aucune attention, car il n’avait d’intérêt que pour Céleste. Ignorant que c’était elle qui l’avait en quelque sorte dénoncé, il lui adressa un clin d’œil rapide avant de rejoindre le maître d’école. Entretemps, celui-ci s’était saisi de la férule qui pendait à sa ceinture de corde.
— Tends tes paumes, ordonna-t-il en cherchant les yeux du fugitif.
Venant obéit sans jamais cesser de regarder Céleste. Horrifiée, celle-ci se retenait de pleurer tandis qu’Odon administrait la punition. Seules les mâchoires de Venant se contractèrent sous les coups. Voyant qu’il résistait, le moine ordonna aux autres enfants de rentrer chez eux. Céleste fut la dernière à quitter la cour. Profitant de ce que personne ne lui prêtait attention, elle se retourna, inquiète. Odon avait fait courber l’orphelin contre son pupitre et relevé sa chemise pour le frapper dans les lombes avec son bâton. Cachée derrière une colonne, Céleste l’entendit crier. Mortifiée d’être la cause de son tourment, la fillette s’enfuit en courant, bousculant frère Silain au passage.
Louis le Pieux avait cédé à Judith et donné l’Aquitaine à Charles, spoliant Pepin de ses terres. Cette décision n’avait pas été difficile à prendre, car le deuxième fils de l’empereur avait, tout comme à sa première révolte, fomenté un soulèvement contre son père. Ainsi, les on dit rapportés par l’impératrice peu avant Pâques s’étaient avérés. De nombreux courriers avaient également confirmé qu’outre Wala, la nouvelle conspiration était animée par les mêmes complices, soit Mathfroi, comte d’Orléans et l’abbé de Saint-Maximim, Hélisachar. À eux seuls, ces trois hommes étaient capables de soulever tout l’empire contre Louis premier.
Après une ultime tentative de réconciliation avec ses fils à Pâques, Louis avait dû se rendre à l’évidence que l’insatisfaction était trop grande pour qu’on pût la contenir. Mai s’écoula donc à convoquer l’ost et à relever des appuis dans toutes les provinces sous la gouverne de l’empereur. De leur côté, ses fils n’avaient pas perdu leur temps. Pendant que les deux cadets s’occupaient à haranguer leurs partisans, Lothaire s’était rendu dans le nord de la Frise où il comptait engager des mercenaires.
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Entre les doigts noueux du moine, le bijou brillait d’un doux éclat. Ce n’était pas la première fois que frère Silain la manipulait, mais la fibulen’avait jamais livré son secret.Afin d’en capter les détails, le religieux l’amena plus près de la flamme de la bougie. L’ornement n’était pas d’origine franque, il venait de l’un de ces peuples barbares duNord. Le moine en examina attentivement la facture. L’épingle de bronze était surmontée d’une pièce arrondie plus large et plus épaisse. Sa surface légèrement bombée s’ornait d’un ensemble de figures abstraites formant des nœuds élégants, un peu comme une corde souple qu’on aurait nouée lâchement après en avoir dédoublé les brins. Au centre du motif étaitenchâssée une petite pierre rouge sombre, visible sur une seule face, formant l’œil d’un animal stylisé. L’anneau mobile qui passait par la base de cette pièce était lui aussi couvert de lignes entrecroisées qui faisaient penser à de l’écriture.
Malgré ses longues recherches dans la bibliothèque du monastère, frère Silain n’avait pas réussi à en percer la signification et le dessin gardait tout son mystère. Que pouvait-il représenter? Peut-être le nom véritable de Venant ou son rang, car, à n’en pas douter, seul un prince ou un noble de haut lignage devait avoir le privilège de porter un tel bijou. D’après sa taille, la fibule avait été façonnée pour un adulte, mais qui? L’un des parents du nouveau-né très certainement, mais était-ce l’un d’eux qui avait déposé Venant au moutier et pour quelle raison?
Frère Silain avait d’abord pensé qu’il s’agissait de sa mère, puis il s’était ravisé. En effet, il était plutôt impensable qu’une nouvelle accouchée vienne abandonner son bébé sans même l’avoir lavé. Alors, ce devait être le père, bien que le moine n’en fut pas certain non plus. Ah! S’il avait été plus prompt à répondre à la cloche ce matin-là, il aurait pu faire intercepter le porteur de l’enfant et en apprendre sinon la vérité, du moins quelque indice sur sa provenance! Or, même les frères envoyés sonder les alentours dans les minutes suivant sa trouvaille étaient revenus bredouilles, comme si Dieu Lui-même s’était employé à brouiller les origines du garçon. Enfin, le seul qui avait pu jeter un peu d’éclairage sur ce mystérieux don d’enfant avait rencontré des pêcheurs du continent. Ceux-ci avaient rapporté un raid viking le jour même. Leur description de l’attaque avait été si effroyable que le prieur avait tenu conseil au sujet de Venant. Si les Norses, puisqu’il paraissait évident que le nourrisson était de leur progéniture,venaient à le chercher, le monastère courait un grand péril.
C’est alors que frère Silain avait demandé la parole. « Certes, avait-ildéclaré, il appert que cet enfant est lié aux barbares qui ravagent sporadiquement nos côtes. Cependant, il ne faut pas oublier qu’une croix chrétienne a été dissimulée dans les plis de ses vêtements. » Après avoir soupesé cet élément, le chapitre avait alors décidé que Venant resterait au moutier, puisque c’était la volonté de Dieu. L’enfant avait donc grandientre Noirmoutier et Déas, suivant les religieux dans leurs pérégrinations, sans que le monastère soit trop inquiété jusqu’à ce jour, et les moines avaient oublié l’origine douteuse de l’orphelin.
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Camp de Lothaire en Frise
Des trois premiers fils deLouis le Pieux, Lothaire était celui qui avait développé le plus de rancœur contre son père. Intrigant et calculateur,l’hoirdu Débonnaire, comme on surnommait le saint roi, était en effet tout le contraire de ce dernier, auquel il ressemblait pourtant par sa haute taille et ses traits agréables qu’encadrait une courte barbe sombre. En fait, Lothaire n’aurait rien eu à reprocher à l’empereur si, malencontreusement, celui-ci ne s’était pas mis en tête de revoir le partage du royaume entre ses héritiers après la naissance de son dernier-né. Du moins, Louis croyait que Charles était de sa semence, ce que réfutaient vertement ses aînés. Mais, bien que l’enfant ressemble trait pour trait à Bernard de Toulouse, son chambellan, l’empereur demeurait sourd à ce qu’il qualifiait de viles calomnies.
Cette filiation douteuse, mais surtout le repartage de l’empire qu’elle provoquait, avait généré une pomme de discorde entre le père et ses descendants. Comme les détracteurs de Louis n’avaient pu s’entendre, les choses en étaient restées là durant quelques années. Cependant, un deuxième vent de révolte amenait les trois petits-fils de Charlemagne à se rebeller à nouveau contre leur paternel. Lors de leur première tentative, ils avaient voulu mettre le saint roi en tutelle. Lothaire s’était alors arrangé pour séparer l’empereur de son influente épouse qu’il avait expédiée sans façon dans un couvent. Les trois frères s’étaient ensuite arrogé le pouvoir, l’aîné se réservant le titre et la couronne impériale.
Le plan de Lothaire avait failli réussir, mais l’ambitieux jeune homme avait été trop confiant, en négligeant l’attachement du peuple à son roi. De tous les recoins de l’empire, la populace prit parti pour Louis et vint le chercher au monastère où son héritier présumé l’avait fait enfermer. Voyant le vent tourner, même les cadets Louis et Pepin se rebellèrent contre leur aîné, en faveur de leur père. L’empereur, rétabli dans ses pouvoirs, châtia les insurgés et exigea la soumission de ses fils. Lothaire, frustré de son titre de successeur à la couronne, ne conserva que l’Italie, car Louis le Pieux en profita pour doter le fils de Judith qu’il avait rappelée auprès de lui. Cette nouvelle division de l’empire envenima encore une fois les relations entre le roi et ses trois principaux héritiers qui fomentèrent une seconde conspiration.
Au cours du conflit, le premier souci des jeunes princes avait été de priver leur père des revenus de la Frise, véritable poule aux œufs d’or de l’empire, avec ses comptoirs commerciaux et ses milliers de métiers à tisser la laine. Comme on y battait aussi la monnaie royale, c’était le lieu tout désigné pour frapper. En empêchant les capitaux de circuler, les fils de l’empereur s’assuraient donc de paralyser le gouvernement en entier.
Il ne resta bientôt que le nord de la région à soumettre, mais celle-ci était détenue par un Danois à la solide réputation guerrière prénommé Harald. Ce monarque, descendant direct du roi Godfried, s’était couronné lui-même, après avoir été banni de son pays pour meurtre. Habile négociant, il avait réussi à obtenir de Louis le Pieux la gouvernance de cette partie de la Frise, à condition que son clan et lui reçoivent le baptême. Pour le Scandinave, qui ne reconnaissait pas les bienfaits de la conversion au christianisme, il s’agissait d’une simple formalité à laquelle il s’était prêté de bonne grâce, sans renier pour autant ses croyances ancestrales.
Craignant que ses troupes ne soient pas assez aguerries pour vaincre Harald, Lothaire s’était acoquiné avec quelques centaines de mercenaires danois, plus avides de butin que de gloire, et les avait fait entrer en Frise à la suite de ses troupes. Sachant que les hommes du Nord constituaient de redoutables combattants, il s’attendait vraisemblablement à un affrontement sanglant entre ses nouveaux alliés et les fidèles d’Harald. Aussi, quand lui et ses mercenaires, menés par un certain Oncherus, se présentèrent en territoire frison, quelle ne fut pas la surprise du Franc d’être accueilli à bras ouverts par ce même Harald qu’il venait combattre! Mieux! Oncherus convainquit rapidement son ancien compatriote de récuser le serment d’allégeance qu’il avait prêté à Louis le Pieux et d’offrir sa foi à Lothaire.
« Drôle de peuple sans loyauté, soliloquait le roi d’Italie, tandis qu’il parcourait les remparts de son campement, à la recherche de la moindre faille. Un jour qui renoue une vieille amitié, le lendemain prêt à frapper dans le dos ses frères de la veille pour quelques poignées d’or. » Mais Lothaire oubliait qu’il avait affaire aux exclus d’un royaume. Et même s’il prenait un gros risque en acceptant les hommes d’Harald dans ses rangs, celui-ci était calculé. Si, aux Danois, en plus de garantir cette partie de la Frise, il avait promis du butin de guerre, à ses propres hommes, il faisait miroiter tout un empire.
Lothaire avait établi son campement en territoire frison sur une hauteur dégagée d’une île marécageuse, protégée par un rempart circulaire de terre et de pieux aux pointes acérées. Ce lieu n’était toutefois pas au goût du roi d’Italie qui y avait découvert un ennemi en devenir, plus sournois que le pire des traîtres. En effet, les marais insalubres qui entouraient le camp libéreraient dans quelques semaines des nuées d’insectes voraces, vecteurs de fièvres qui affaiblissaient le corps et l’esprit. Cependant, on n’en était pas encore à la saison où ils émergeaient en masse des mares et des marigots et Lothaire entendait vite se mettre en chemin, dès que son père aurait fait savoir où il comptait livrer bataille.
Bientôt, l’impatient chef franc partirait avec ses troupes, grossies des Danois d’Harald, pour rejoindre celles de ses frères. Ensemble, ils affronteraient l’armée de leur vieux père et la battraient. Que ferait-il ensuite du vieillard déchu? Lothaire fronça les narines. Deux grands plis amers lui relevèrent les lèvres, formant une moue peu enthousiaste. Il lui répugnait de devenir parricide et pourtant, n’était-ce pas la meilleure façon pour lui de s’assurer le pouvoir? Mais il n’était peut-être pas nécessaire d’en arriver à cette extrémité, ni même de livrer bataille.
D’Italie, Lothaire avait emmené avec lui un homme remarquable, aux paroles duquel Louis le Pieux se montrerait certainement sensible. Connaissant la piété exagérée de son paternel, Lothaire voulait d’abord lui envoyer en ambassade le pape Grégoire IV. Comptant sur le pouvoir de persuasion de l’homme d’Église, il pensait être bientôt débarrassé de tous ceux qui faisaient obstacle à son couronnement, à commencer par l’épouse de Louis et son amant aquitain. L’héritier de l’empire étouffa un juron. Oh oui, il se débarrasserait de cette Juive ambitieuse et perfide qui se jouait de son père et, qui plus est, lui avait troublé l’esprit par le biais de ses conseillers du Midi. Et si Grégoire, en dépit de ses menaces d’excommunication, échouait à faire entendre raison à Louis, il lui resterait la manière forte, car Lothaire pouvait s’appuyer sur le soutien des armées de Bavière et d’Aquitaine, en plus de ses mercenaires.
Toutefois, ce que le fils de Louis le Pieux ignorait, c’est que ses nouvelles forces scandinaves n’étaient pas venues que pour le butin qu’on leur avait promis. D’autres navires que ceux qui les avaient emmenées longeaient les côtes de la Francie, au moment même où l’empereur s’amenait à la rencontre des révoltés. Ils n’étaient pas là par hasard, leurs capitaines sachant parfaitement que la côte atlantique était sans défense et que l’objectif d’Oncherus était de surveiller les Francs, tout en explorant leur royaume. Ainsi, chaque fleuve de ce vaste territoire serait pour les vikingars autant de portes d’entrée à des pillages lucratifs. Mais cela, Lothaire et les autres petits-fils de Charlemagne l’ignoraient encore.
Perdu dans ses réflexions, le roi d’Italie n’entendit pas venir l’un de ses aides de camp et sursauta à sa vue.
— Pardon, Monseigneur, s’excusa l’homme en s’inclinant, mais un messager vient d’arriver. Votre père souhaite vous affronter, vous et vos frères, près de Colmar. Il y sera dans deux semaines.
— Bien, grinça Lothaire entre ses dents. Il songe probablement à me couper la retraite vers le royaume d’Italie, mais il se trompe. Nous lèverons le camp demain. Fais prévenir le Saint-Père. Que sa litière soit prête à la première heure du jour. Quant à toi, je veuxque tu sois de son escorte.
L’homme s’inclina de nouveau et partit. Resté seul, Lothaire promena son regard sur la plaine marécageuse d’où s’élevaient des lambeaux de brouillard. D’une façon ou d’une autre, dans quelques semaines tout au plus, tout l’empire serait à ses pieds, il en était convaincu.
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Comme les fois précédentes, Venant avait pénétré dans la forêt. Au-dessus de sa tête, le faîte des arbres formait une sorte de voûte sous laquelle les troncs s’arquaient tels les piliers d’un sanctuaire vivant. En son centre s’étendait une clairière tapissée de mousses et de lichens entremêlés. Moussus également étaient les fûts sombres qui paraissaient infiniment nombreux. Au-dessus d’eux, la lumière qui émanait du ciel, à moitié caché par l’entrelacs des branches, paraissait irréelle.
Venant enfonçait ses pieds nus dans la végétation dont l’odeur prenante d’humus montait à ses narines, l’enivrant comme le vin de messe qu’il avait un jour goûté en cachette. Une paix intense l’envahit, issue de la terre sous ses pieds, des ruisseaux souterrains, du corps même des arbres. Pourtant, au fur et à mesure qu’il avançait dans cette nef végétale, une ombre couvrait la forêt, se resserrant autour de lui. Avant qu’il ait eu le temps de réagir, l’ombre but toute la lumière, le plongeant brusquement dans la grisaille.
Un sentiment de peur commença à poindre au plus profond des entrailles du garçon, le poussant à fuir. Mais il eut beau vouloir courir, son corps lui paraissait soudainement lourd comme des pierres à moudre. Avec horreur, il se rendit compte que ses poignets, ses chevilles et même sa taille étaient entravés par ces mêmes branches qui, tantôt, forçaient son admiration. C’est alors que le personnage en noir se détacha de l’obscurité. Couleur corbeau était son large manteau dont on eut dit que les extrémités imitaient les plumes de l’oiseau annonciateur du destin. Un chaperon immense lui couvrait le visage, empêchant même de voir ses yeux. L’homme portait à sa ceinture d’orfèvrerie une bourse de cuir souple qu’il détacha de ses mains osseuses. Sans attendre, il l’ouvrit et en lança le contenu à la figure de Venant qui cilla. Chacune des plaquettes de bois vola dans les airs et y resta quelques secondes, comme suspendue entre deux mondes. En même temps, un rai de feu sortait des mains de l’homme pour les parcourir, incrustant sur chacune un symbole inconnu. Puis, les plaquettes tombèrent aux pieds du garçon dont les liens se défirent aussitôt, brisés.
Dans la pénombre, Venant regarda ses mains un long moment, puis ses yeux fouillèrent l’espace autour de lui, à la recherche de l’homme en noir. Il prit plusieurs minutes à réaliser où il se trouvait et qu’il n’y avait personne avec lui. Plus d’arbres ni de mousse : la cellule étroite ne comportait aucun meuble, outre la paillasse sur laquelle il s’était dressé. Encore incrédule, le garçon chercha les morceaux de bois, mais il ne subsistait plus rien du cauchemar : ni homme en noir, ni feu, ni magie. Rien que les murs nus, à part le grand crucifix de bois adossé à celui qui faisait face à la paillasse. Ainsi, il avait encore rêvé.
Depuis près d’une année, ce cauchemar ne cessait de revenir, le plongeant dans le désarroi. Le garçon ne s’en était ouvert à personne, sauf une fois à Céleste et ne lui en avait jamais reparlé, après avoir lu l’épouvante dans les yeux de la jeune fille. Lui-même en venait à penser que c’était le Diable qui venait ainsi le tourmenter. Après tout, ne méritait-il pas cette punition, lui dont les parents avaient eu trop honte de sa naissance pour l’élever? Cependant, la pire des pénitences était de n’avoir pu voir le visage d’ange de Céleste pendant les deux jours où frère Odon l’avait fait enfermer dans cette cellule lugubre sans fenêtre où seule la lumière triste d’un soupirail jetait un peu de clarté.
