La comtesse de marbre - Tome 2 - Isabelle Berrubey - E-Book

La comtesse de marbre - Tome 2 E-Book

Isabelle Berrubey

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Beschreibung

Courtisée par Yvain Levalant, dont les intentions réelles demeurent voilées, Brunissende n’ose s’avouer amoureuse de son cadet qu’elle a pourtant invité à la cour comtale. Cependant, d’autres soucis accaparent l’esprit de la jeune veuve, car la tutelle de son fils aîné est menacée. Non seulement doit-elle trouver une parade aux manigances déloyales de ses beaux-frères, désireux d’atteindre le pouvoir à travers elle, mais elle doit aussi se méfier de l’ambition du seigneur Élias de Grignols. Plus que jamais, Brunissende doit dissimuler son attirance à l’endroit de Charles. Pourtant, il semble être le seul homme qui puisse lui venir en aide… 


À PROPOS DE L'AUTEURE


Isabelle Berrubey est une écrivaine québécoise. Native de la Vallée de la Matapédia, elle cumule plusieurs œuvres de fiction. Adolescente, elle songeait d’abord à devenir vétérinaire avant de faire des études universitaires en biologie. Après avoir travaillé quelques années comme guide dans un parc touristique, elle a embrassé la carrière d’enseignante en sciences au secondaire, profession qui la passionne toujours. Le personnage attachant d’Eliott lui a été inspiré par des élèves qu’elle a imaginés dans un contexte très différent de son quotidien.
Habituée de faire voyager ses lecteurs entre les treizième et quatorzième siècles ( Les seigneurs de Mornepierre, Les maîtres de la pierre, La comtesse de marbre, Élott et son chien, Les aviateurs de la Liberté),

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Seitenzahl: 732

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Table des matières

Résumé du tome 1

Dédicace

Périgueux, 16 juin 1311

Chapitre un

Chapitre deux

Chapitre trois

Chapitre quatre

Chapitre cinq

Chapitre six

Chapitre sept

Chapitre huit

Chapitre neuf

Chapitre dix

Chapitre onze

Chapitre douze

Chapitre treize

Chapitre quatorze

Chapitre quinze

Chapitre seize

Chapitre dix-sept

Chapitre dix-huit

Chapitre dix-neuf

Chapitre vingt

Chapitre vingt et un

Chapitre vingt-deux

Chapitre vingt-trois

Chapitre vingt-quatre

Chapitre vingt-cinq

Chapitre vingt-six

Chapitre vingt-sept

Chapitre vingt-huit

Chapitre vingt-neuf

Chapitre trente

Chapitre trente et un

Chapitre trente-deux

Chapitre trente-trois

Chapitre trente-quatre

Chapitre trente-cinq

Chapitre trente-six

Chapitre trente-sept

Chapitre trente-huit

Chapitre trente-neuf

Chapitre quarante

Chapitre quarante et un

Chapitre quarante-deux

Chapitre quarante-trois

Chapitre quarante-quatre

Chapitre quarante-cinq

Chapitre quarante-six

Chapitre quarante-sept

Chapitre quarante-huit

Chapitre quarante-neuf

Épilogue

Personnages historiques

Personnages romanesques

Autres titres de la même auteure

Autres titres

La Comtesse de marbre Tome 1

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Berrubey, Isabelle, 1963- La comtesse de marbre

L'ouvrage complet comprendra 2 volumes. ISBN 978-2-924487-20-4 (vol. 2)

I. Titre.

PS8603.E762C65 2017       C843'.6       C2017-941993-5 PS9603.E762C65 2017

Éditeur version papier : Communications Arseneault

ISBN version papier : 978-2-924487-13-6

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada 

Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2018

*

Auteure : Isabelle BERRUBEY

Titre : A La Comtesse de Marbre - Tome 2

Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.

©2023 Éditions du Tullinois Inc.

www.editionsdutullinois.ca

ISBN version E-Pub : 978-2-89809-319-7

ISBN version E-Pub-PNB : 978-2-89809-320-3

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada

Dépôt légal E-Pub : 2e trimestre 2023

Dépôt légal E-Pub-PNB : 2e trimestre 2023

Illustration de la couverture : Geneviève THIBAULT - Tendance EIM

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC-QUÉBEC

Résumé du tome 1

La comtesse de marbre

En 1311, au faîte de sa beauté, Brunissende de Foix perd son époux Hélie VII dans des circonstances pour le moins troublantes. Outre la charge de leurs huit enfants, le défunt laisse aussi à sa veuve celle de la comté de Périgord, d’où l’impératif d’asseoir sur le trône comtal l’héritier d’Hélie, qui n’a que douze ans. Prise à partie par ses beaux-frères Boson et Archambaud, Brunissende doit également se méfier d’Élias Talleyrand, son puissant et ambitieux voisin.

Désemparée, la jeune comtesse décide d’aller secrètement consulter son conseiller et ami de toujours, le pape Clément V, réfugié en Avignon à cause du conflit qui oppose guelfes et gibelins en Italie. À son retour, surpris par une violente tempête, l’équipage de Brunissende est obligé de trouver refuge en Quercy chez Yvain Levalant, qui nourrit une haine farouche à l’endroit du défunt comte.

Yvain est absent, car, dans son désir de vengeance, il a conçu le projet d’épouser la veuve d’Hélie et de s’approprier le pouvoir comtal à travers elle. Or pendant qu’Yvain attend Brunissende chez elle, son cadet Charles, revenu à Labarthe chez son frère après le décès de leur père, s’éprend de la jeune femme. Quand Yvain revient, échaudé du peu d’enthousiasme de Brunissende à son offre de mariage, Charles lui exprime son désaccord de manière virulente, d’autant plus que son aîné lui avoue avoir fait la conquête de la sulfureuse maîtresse d’Hélie, Mathe Escolas, qu’il entend faire venir à Labarthe.

Une pomme de discorde divise les deux frères, à tel point qu’Yvain chasse son puîné. Ce dernier décide alors de répondre favorablement à la proposition que lui a faite Brunissende et de donner sa foi au jeune comte. Il s’amène donc au castrum de Vergt où son arrivée inopinée trouble la jeune veuve.

Dédicace

Longue vie à la Feste médiévale

de Saint-Marcellin-de-Rimouski !

Périgueux, 16 juin 1311

 

Vous êtes belle comme le jour.

La lune n’est pas plus blanche.

Pour franchir la rivière d’amour,

Je ne veux point d’autre branche.

Bertran de Got (Clément V)

Chapitre un

La robe moirée de sueur après quelques heures de trot forcé, les jambes couvertes de poussière, les montures avaient pris le pas en arrivant au château de Vergt. Deux palefreniers, sortis en hâte, accouraient déjà au-devant des cavaliers pour s’emparer des rênes des bêtes, de sorte que Gonthier se dépêcha de décharger la mule.

Pendant qu’il entassait proprement les coffres et les sacs, Charles assujettit sa cassette sous son bras gauche et se dirigea avec assurance vers le donjon. Avant de le suivre, Gonthier considéra un moment le tas que formaient leurs effets avant de se décider à n’emporter que les sacoches de cuir, car il était impensable qu’il puisse tout porter à lui seul. Jetant les sacs sur son épaule, il allait emboîter le pas à son maître quand l’un des jouvenceaux revint pour l’aider.

— Ce n’est point de refus, répondit Gonthier qui, désignant l’une des malles, ajouta : « Prends ta poignée, je tiendrai l’autre. Ainsi, nous la transporterons plus aisément. »

Le jouvenceau s’exécuta et ils accélérèrent la cadence pour rattraper le chevalier. Mais, avant que Charles n’arrive au perron, Aleaume accourait à sa rencontre, bientôt devancé par Willequin qui s’empressa vers les coffres abandonnés près des écuries. Le nain paraissait essoufflé, mais le sourire qu’il arborait en disait long sur sa joie de retrouver des visages connus. Charles lui tendit sa poigne. En la serrant, Aleaume s’exclama :

— Si tu savais comme je suis heureux de te revoir ! Sans être averti que tu viendrais, j’espérais quelques nouvelles. Dis-moi, dame Richilde et Hersent m’en veulent-elles de les avoir délaissées ?

Charles, qui avait d’abord pensé devoir lui rapporter les circonstances de sa venue au castrum, profita de sa question pour passer outre aux explications.

— Mère finira par te pardonner, répondit-il. Quant à ma nièce, elle s’ennuie de tes histoires de monstres.

Le nain éclata de rire.

— Elles me manquent toutes les deux, et pourtant je ne compte point revenir, du moins, pas tant que l’on voudra de moi en ce lieu.

Penchant la tête, Aleaume lorgna du côté du jeune Clavet qui, de concert avec Gonthier, avait déposé leur fardeau par terre en attendant que Charles se décide à entrer.

— Je vois, dit Aleaume, que Peyre a finalement fait connaissance avec toi.

— Plaît-il ? demanda Charles, sans comprendre de qui le nain parlait.

— Comment, s’écria ce dernier, ne savez-vous point qui vous êtes l’un pour l’autre ?

Devant l’air de totale incompréhension du chevalier, Aleaume invita le valet d’écurie à avancer.

— Mon garçon, reprit Aleaume quand Peyre eut fait quelques pas, tu as devant toi l’homme qui t’a arraché aux griffes du bayle de Neuvic.

Stupéfait, le jeune Clavet dévisagea le chevalier, car, bien qu’il lui ait sauvé la vie, il ne l’avait point vu auparavant.

— Messire, je suis votre obligé, déclara-t-il en se jetant à ses genoux. Si je puis faire quoi que ce soit pour vous être agréable, commandez et j’obéirai.

Amusé, Charles répondit :

— Relève-toi, jeunot, et va surveiller le reste de nos effets. Cela me suffira pour ce jour d’hui.

D’un bond, Peyre sauta sur ses pieds et s’éloigna. Willequin, qui revenait avec l’un des coffres, pointa le menton en sa direction, questionnant Gonthier du regard. Pendant que ce dernier l’instruisait, Pierre Cavaillac sortit à son tour. Comprenant qu’il voulait s’entretenir avec Charles, le nain fit signe aux écuyers de venir avec lui. Délaissant le coffre que Gonthier ne pouvait porter seul, ils suivirent Aleaume sans attendre leur maître. Cavaillac manquait d’enthousiasme en serrant la main du jeune Levalant.

— Messire, veuillez excuser cette arrivée impromptue, déclara alors Charles. Certains évènements ont précipité mon départ de Labarthe et je n’ai malheureusement pu vous envoyer un messager pour m’annoncer.

— J’imagine que vous venez vous prévaloir de l’offre que vous a faite dame Brunissende, avant son retour à Vergt, de vous intégrer à la garde de son fils.

Le ton de l’officier laissait à penser à Charles qu’il n’était pas le bienvenu.

— C’est cela même, répondit-il prudemment. Ainsi dès que la comtesse et messire Archambaud seront en mesure de me recevoir, je me ferai un devoir de les assurer de ma foi.

— Dame Brunissende est fort occupée. La gestion de la comté, l’éducation de son fils et la tenue de ses domaines lui demandent grande attention.

La réplique avait été donnée tout aussi sèchement, ce qui ajouta au malaise de Charles. Ne comprenant pas les raisons de ce manque de courtoisie, il s’arrêta pour éclaircir toute ambiguïté.

— Veuillez me permettre une observation, messire : je décèle une certaine irritation à mon égard. Mon arrivée tombe peut-être mal à propos. Je vous demande humblement pardon de faire figure d’importun sans le vouloir.

Messire Pierre parut tout à coup embêté. Devant la limpidité du regard qui l’enveloppait, il ne savait plus que penser. Toutefois, Charles avait fini par comprendre en quoi sa présence indisposait. Il devina que la supplique d’Yvain avait semé une certaine méfiance à son endroit.

— Messire, je ne veux point qu’il y ait de malentendu entre nous, reprit-il.

Puis, il leva sa dextre, la paume tournée vers Cavaillac, et ajouta avec feu :

— Voyez cette main. Qu’elle soit coupée si je mens. Croyez qu’en venant en ce lieu, je n’avais pour but que de répondre à l’offre généreuse qui m’avait été faite. Si mon bras peut servir madame de Foix et le comte, son fils, je le leur dédie, ainsi que mon épée et ma vie. Vous prenant à témoin, je jure devant Dieu et sur mon honneur que ma démarche n’a rien à voir avec celle de mon frère.

Fermant le poing, il s’en frappa aussitôt la poitrine. Puis, les yeux fixés sur le chevalier, il attendit son verdict sans ciller. L’officier parut soulagé.

— Messire, soyez le bienvenu, concéda-t-il. Voyez dans ma conduite l’unique souci de protéger ma maîtresse.

— Ne vous excusez point d’un tel dévouement, répondit Charles, ayant retrouvé son timbre habituel. Vous avez agi ainsi que l’aurait fait tout homme de confiance. Sachez seulement que j’ai au cœur ce même désir de servir dame Brunissende et messire Archambaud.

— Alors, il n’y aura point de méchef entre nous, chevalier Levalant, reprit Cavaillac en invitant le jeune homme à le suivre à l’intérieur.

Tout en l’instruisant de ses futures fonctions, messire Pierre conduisit Charles à la salle de repos. Avant de se quitter, les deux hommes convinrent d’une visite officielle du château dès que Charles se serait convenablement installé. À cette fin, Willequin et Gonthier, guidés par le nain, avaient commencé à ranger leurs effets et ceux de leur maître dans une grande armoire faisant face à leurs lits.

Aleaume, qui s’était juché sur celui de Charles, les regardait empiler des chemises et des chausses propres avec une précision toute militaire tandis que le jeune Levalant faisait le tour de la vaste pièce. Le dortoir comportait suffisamment d’espace pour accueillir une quinzaine d’hommes d’armes ainsi que le démontrait le nombre de lits disposés par petits groupes et que séparaient des rideaux amovibles, simplement passés sur des cordes tirées de part et d’autre de la pièce. Le chevalier se montra satisfait de cette organisation. Il s’assit près du nain et se massa la nuque un moment avant de s’étendre, son corps moulu appréciant l’épaisseur du matelas de laine qui garnissait le châlit.

Aleaume, qui l’observait en silence, attendit que les écuyers repartent chercher les coffres demeurés à la garde de Peyre. En se contorsionnant, il vint se placer dans le champ de vision du chevalier. En plus de son aisance à rimer, le nain avait la faculté de lire dans les cœurs et les âmes. Il n’avait donc pas été long à découvrir que quelque chose n’allait pas.

— Raconte-moi ce qui s’est passé, souffla-t-il, ses yeux bruns et vifs plongeant dans ceux de Charles.

— Qu’est-ce que cela changerait ? soupira ce dernier, soudain amer. Je ne peux effacer ce qui a été dit.

— Peut-être, reprit le nain, mais au moins, en me le confiant, tu soulageras un peu ta conscience.

Charles eut un rire sans joie. Cependant, il reconnaissait en Aleaume un confident de premier ordre. Se relevant sur un coude, il se plia à son désir. Le malheureux jeune homme finissait de se vider le cœur quand les écuyers revinrent avec ce qu’il restait de bagages. Les observant distraitement retirer d’autres effets d’un de ses coffres, Levalant conclut :

— Voilà, tu sais tout. En vérité, je ne pouvais faire pire.

Aleaume grimaça. Il lui aurait été utile d’avoir la version de son frère de lait pour mieux saisir ce qui avait réellement motivé la colère de Charles. À cette fin, il s’enquit :

— Cette dame Escolas, tu la connaissais avant qu’Yvain t’en parle ?

— Nenni. C’est par Yvain que j’ai appris qu’elle avait été la maîtresse d’Hélie.

— Je vois, reprit Aleaume sans percevoir la source de son aigreur. Je pense, comme toi, qu’un peu de distance entre ton frère et toi s’avérait nécessaire.

Alors qu’il s’apprêtait à demander des précisions, Charles poursuivit :

— Je regrette seulement d’avoir imposé notre querelle à mère, surtout dans les circonstances. La mort de père est encore bien récente pour que nous ajoutions ainsi à son chagrin. Aussi, j’en veux à Yvain de son choix. Et, tant qu’il n’aura pas changé ses desseins, je ne souhaite m’entretenir avec lui d’aucune manière. De toute façon, il m’a fait défense de remettre les pieds à Labarthe.

— Quelles sont tes intentions à l’égard de dame Brunissende ? demanda subitement le nain.

Charles fit la moue, se rappelant la promesse que sa mère lui avait arrachée.

— Je n’entreprendrai rien qui vienne discréditer Yvain, si c’est de cela que tu t’inquiètes, admit-il. Du moins, tant que ses actions n’iront point à l’encontre du serment que j’entends prononcer dans les prochains jours.

Il se tut et jeta un coup d’œil en direction des écuyers. Willequin attendait, ses agoubilles de rasage à la main, tandis que Gonthier versait l’eau d’un aquamanile dans le plat à raser. Charles leur fit signe d’approcher. Se rasseyant, il prit le plat des mains de Gonthier et en appuya l’extrémité courbe contre sa gorge qu’il tendit au rasoir de l’autre valet. Pendant que Willequin le débarrassait de son allure négligée, le nain réfléchissait à une façon de raccorder les deux frères. Il pensait surtout à dame Richilde. La châtelaine devait se morfondre de voir ainsi rompu le lien qui, d’aussi loin qu’il se le rappelait, attachait étroitement ses fils. Pour la première fois depuis qu’il avait pris la décision de rester à la cour comtale, Aleaume se reprochait de ne point être à ses côtés pour la soutenir dans cette épreuve.

-o0o-

En reconnaissant la livrée du chevaucheur, Yvain se mit en joie. Une aussi prompte réponse ne pouvait être qu’une bonne nouvelle. Le courrier s’inclina bien bas en recevant la pièce d’argent qui le récompensait de sa diligence. Cependant, Yvain déchanta en retournant le pli scellé, car il venait d’y découvrir les armes d’Élias Talleyrand. Se demandant en quoi le seigneur de Grignols avait affaire à lui, il brisa le cachet de cire verte d’un coup d’ongle et lut :

À Yvain Levalant, sire de Labarthe, salut.

Messire, mon devoir est de vous informer que dame Mathe Escolas, notre protégée, se trouve dans un état par vous obligé. Après avoir recueilli de sa bouche tremblante l’aveu des relations charnelles ayant eu lieu entre vos personnes, je vous écris ceci, afin que vous le sachiez si, par tel cas, vous ne daigniez reconnaître votre responsabilité envers elle et son fruit. Advenant la chose, dame Mathe irait alors cacher sa honte en quelque abbaye. Cependant, si comme je le crois, vous êtes un homme d’honneur et gentil chevalier, je vous prierais de prendre arrangement pour régulariser la situation en laquelle se trouve ladite dame avant que sa grossesse ne soit apparente. Ce à quoi je suis tout disposé à la pourvoir d’une dot dont il nous faudrait discuter.

Élias II Talleyrand

Seigneur de Grignols et de la Roche-Chalais

Tenant toujours le parchemin entre ses doigts, Yvain chercha un escabeau et s’y assit. Ce n’était point tant la nouvelle de l’enfant à venir qui l’estomaquait que l’aplomb avec lequel Talleyrand réclamait le mariage. Furieux, le seigneur de Labarthe écrasa la missive dans son poing. Puis, il la déplia et la relut.

— De quel droit se mêle-t-il de mes amours ? s’écria-t-il avec force, laissant libre cours à son ire.

Cela ressemblait à un coup monté de toutes pièces. « Ah ! pensa Yvain, soudain aveuglé par la colère, ils étaient bien trop accueillants, ces Talleyrand de Grignols ! » Il se remémora cette première nuit où la jouvencelle s’était introduite en sa chambre. Même s’il s’avouait avoir tout fait pour s’attirer ses bonnes grâces, il s’expliquait mal la facilité avec laquelle cette superbe créature lui était tombée dans les bras. Selon ce que les galants qui lui tournaient autour avaient rapporté, la damoiselle Escolas s’était montrée plutôt hermétique à tous leurs compliments.

Yvain repensa aussitôt aux grossières tentatives des deux Talleyrand pour lui tirer les vers du nez. Et s’ils avaient eu recours à la jeune femme pour le faire parler ? Il fronça les narines, espérant s’être trompé. Dans son empressement à la posséder, il avait été bien imprudent, ne se questionnant même pas sur les motivations réelles de sa maîtresse, et lui livrant sur un plateau d’argent ce que justement il s’était efforcé de cacher à ses hôtes. Se pouvait-il qu’il ait été si niais ? Ébloui par les charmes de dame Mathe, il n’aurait pas vu qu’elle était de connivence avec le vieux Talleyrand et son hoir ?

Des larmes de dépit lui montèrent aux yeux. Élias devait maintenant bien se moquer de lui ! Dès que sa maîtresse l’avait quitté, elle avait mis le vieux goupil au courant de ses intentions. Yvain serra les mâchoires. Sa mère avait donc vu juste. Et lui, l’imbécile, l’aveugle, s’était brouillé avec son frère pour… une ribaude ! Pourtant, malgré l’évidence, il n’arrivait point à croire que la jeune Escolas soit ce genre de femme. Dérouté, il poussa une exclamation rageuse et jeta le parchemin au loin. Le cœur en morceaux, il se prit la tête à deux mains, ne sachant plus ce qu’il devait faire.

-o0o-

Soulagée d’être à nouveau libre de se mouvoir, Brunissende se leva du siège qu’elle occupait depuis plus d’une heure. Bien que cette pause lui eût permis de réfléchir à l’écart de la horde de courtisans qui la suivaient comme son ombre, elle n’en pouvait plus de demeurer immobile. Son regard se porta néanmoins sur l’artiste qui mettait de l’ordre dans ses dessins. Il s’agissait d’un jeune Vénitien qui venait d’obtenir sa licence de peintre.

— Eh bien, maître Giacomo, demanda-t-elle, avez-vous assez d’esquisses pour effectuer ce portrait que je vous ai commandé ?

— Il se pourrait, madame, répondit le jeune homme dans un français chantant. Si vous voulez vous donner la peine d’avancer pour juger des traits que j’ai couchés sur le parchemin...

S’inclinant, l’artiste désigna les dessins, tracés au noir de charbon sur divers feuillets. Dame Brunissende s’approcha, scrutant attentivement chacun d’eux.

— Sont-ils à votre satisfaction, madame ? questionna le jeune Italien, tout empreint de superbe.

— Votre talent est indéniable, maître, répondit la comtesse. Mais, comment vous dire ? Je trouve ces esquisses par trop flatteuses.

L’artiste fit la moue, ce qui souligna la jeunesse de ses traits. Il ne comprenait pas en quoi son œuvre déplaisait. Chacun de ses dessins était la représentation exacte de la sublime beauté qu’il avait devant lui. Comment aurait-il pu faire autrement sans altérer volontairement les traits parfaits de son modèle ? Cependant, la comtesse précisa sa pensée :

— Le portrait que je vous veux voir exécuter ne doit point être trop élogieux, car il est destiné à un prétendant à qui je ne veux pas laisser de grandes espérances. Arrangez-vous donc pour que le résultat en soit plutôt ordinaire.

Maître Giacomo aurait aimé répondre que si c’était pour effectuer de mièvres œuvres, on aurait pu engager n’importe quel barbouilleur qui se croyait du talent. Il ravala pourtant sa frustration et s’inclina servilement avant de quitter la pièce, son matériel sous le bras. Alors qu’il sortait, maître Hugues se présenta.

— Madame, dit-il, je voulais vous faire assavoir que tout est prêt pour votre départ prochain.

— Très bien. Messire Charles sait-il qu’il fera partie de l’escorte de mon fils ?

— Si fait, madame, comme il a été instruit de la cérémonie à venir.

Dame Brunissende acquiesça. Sans qu’elle se l’avoue, il lui tardait que le chevalier rende l’hommage afin de le revoir car, tant que cette formalité ne serait pas accomplie, il ne pourrait paraître à la cour. Du chevalier, les pensées de la comtesse passèrent à une plus grande préoccupation, soit celle de contrer la menace que représentait Boson. Elle n’avait pas encore trouvé comment contrecarrer ses manœuvres déloyales. Constatant que l’intendant était toujours là, elle s’enquit :

— Y a-t-il autre chose dont vous vouliez me faire part ?

— Oc, madame. Il vous faudrait donner une réponse à messire Élias. Il y a un certain temps déjà qu’il sollicite une rencontre.

— Sous couvert de revoir les ententes passées avec Hélie, je sais de quoi il espère m’entretenir, messire, et cela ne m’incite point à l’ouïr. Vous êtes averti, comme moi, de ce que nos espions ont rapporté à son sujet. Depuis la mort de mon époux, il essaie de rallier le plus de nos vassaux à sa cause. Or je ne veux point lui laisser l’occasion de gérer le Périgord sous prétexte de me soutenir. Il a bien trop d’ambition.

Elle soupira.

— Je le rencontrerai, mais après avoir visité chaque château et chaque seigneurie  sous ma gouverne. Ce ne sera point nuisible qu’il le sache de façon officielle. Faites préparer le document. Je le parapherai avant la cérémonie.

Maître Hugues s’inclina avant de la laisser. Cependant, lui aussi était plus soucieux des mauvaisetés de Boson d’Estissac que des ambitions du seigneur de Grignols.

-o0o-

Allongée sur le lit, Mathe jouait dans ses cheveux défaits. Elle se sentait assez rétablie pour se lever, mais le mire avait insisté pour qu’elle se repose encore plusieurs jours. Ainsi recluse en sa chambre, la jouvencelle avait eu tout loisir d’analyser sa situation. La panique qu’elle avait ressentie en se découvrant enceinte avait failli la pousser à commettre l’irréparable. Toutefois, comme les visites nocturnes de Raymond Talleyrand avaient continué de demeurer secrètes, à son grand soulagement, Élias avait tout de suite conclu à la paternité d’Yvain Levalant.

En jetant la décoction abortive dans les latrines, la jeune femme avait non seulement sauvé son âme des flammes de l’Enfer, mais à travers cet enfant qui venait, également atteint son but, soit celui de se faire épouser du seigneur de Labarthe. De crainte qu’elle aille à l’encontre de ses plans, Élias l’avait cependant laissée ignorante de la missive d’Yvain. Mais, tout à son bonheur, Mathe ne songeait plus qu’à ses prochaines épousailles.

— Vous avez l’air de vous sentir mieux, déclara Guibourc en la rejoignant.

— Je vais bien, en effet, l’assura Mathe en lui ménageant une place auprès d’elle.

Les relations entre les deux femmes s’étaient resserrées et il arrivait à la jeune Escolas de considérer Guibourc comme une amie. Saisissant ses mains dans les siennes, elle lui annonça :

— Sitôt que le mire donnera son accord à un voyage en litière, l’on m’enverra au couvent. Je ne devrais point y demeurer longtemps car, comme tu le sais, messire Yvain va bientôt m’épouser. Cela veut dire que nous serons séparées. Or j’ai besoin de savoir si tu vas au moins m’accompagner jusque chez les nonnes.

Guibourc parut embêtée.

— J’aimerais beaucoup faire le voyage avec vous, madame, ne serait-ce que pour prendre soin de vos effets à votre arrivée. Cependant, Berthold veut que nous nous mariions dès le départ de dame Agnès. Il attend d’en connaître le moment pour prendre les arrangements nécessaires. Enfin, ajouta-t-elle en constatant l’air déçu de Mathe, il se peut que je puisse répondre à votre vœu, car dame Agnès et dame Marguerite ne retourneront probablement pas à Chalais avant que vous-même n’ayez quitté Grignols. J’en parlerai avec Berthold ce soir.

Mathe hocha la tête. Toutefois, un mauvais pressentiment l’empêchait de se réjouir pleinement. La meschine, qui s’était appliquée à décrypter les états d’âme de sa maîtresse, fronça les sourcils.

— Qu’y a-t-il, madame ? s’informa-t-elle. N’êtes-vous point contente de ce qui vous arrive ?

— Oc, cependant j’ai peur. Si messire Yvain venait à apprendre…

— Chut ! Il n’a pas à savoir pour messire Raymond, la coupa Guibourc à voix basse. Ce n’était point votre volonté que ce dernier vous reprenne. Quant au reste, Berthold et moi avons juré de n’en rien révéler. Nous pouvons jurer encore, si vous doutez de notre parole.

Touchée par tant de dévouement, Mathe hocha la tête avant de relâcher les mains de la servante.

— Tu vas me manquer, dit-elle, sincère.

— Moi aussi, madame, je vais m’ennuyer de vous. Cependant, vous allez enfin connaître le bonheur auprès de messire Yvain et moi je pourrai bientôt m’éveiller chaque matin auprès de Berthold.

Elles se regardèrent un moment avant d’éclater de rire. Puis, à tour de rôle, chacune se mit à raconter comment elle imaginait le déroulement de ses noces en décrivant par le menu chaque détail qui lui paraissait important. À les voir discourir de la sorte, n’eût été des dissemblances de leur vêture, on eût pu croire à la conversation oiseuse de deux damoiselles en leur chambre.

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Yvain avait pris le temps de réfléchir. On était à la fin septembre, la grossesse dont lui faisait part Élias n’était guère avancée. Même si Levalant n’avait point l’intention de convoler avec Mathe Escolas, l’idée qu’elle portait son hoir lui plaisait. Mais la certitude qu’Élias Talleyrand soit au courant de son projet de mariage avec la comtesse de Périgord le hantait, car il n’était point dit que le vieux seigneur agisse uniquement dans l’intérêt de sa protégée. Pour en avoir le cœur net, Yvain avait fait mander son courrier. Questionné, le chevaucheur avoua, l’air penaud, avoir remis la missive entre les mains du seigneur de Grignols.

La colère d’Yvain fut à la mesure de ses angoisses. Vingt coups de fouet assortis d’un séjour en geôle allaient certainement rappeler à ce messager négligent de s’en tenir à l’avenir aux ordres prescrits. Enfin, cette sentence ne réglait pas le problème épineux auquel Yvain faisait face. Bien qu’il souhaitât ardemment conserver l’objet de son désir charnel auprès de lui, le ton d’obligation dont usait Talleyrand dans son bref l’indisposait. Et, tant qu’il n’était pas assuré de la réponse de la comtesse de Périgord, le jeune Levalant devait tout faire pour repousser une union officielle avec dame Mathe. Il lui fallait donc trouver le moyen de gagner du temps, en escomptant que le vieil Élias n’aille pas se servir de la grossesse de sa protégée pour le discréditer aux yeux de dame Brunissende. Cependant, Yvain s’apaisa. Le seigneur de Grignols aurait été bien mal venu d’appuyer ses accusations sur le témoignage d’une ancienne rivale de la comtesse.

Afin de l’éclairer sur les mesures à prendre, Yvain avait fait mander son juriste. À première vue, le petit moine aux épaules frêles et au parler lent n’inspirait guère confiance. Pourtant, frère Èble constituait le négociateur tout désigné pour instruire les tractations qui allaient immanquablement s’amorcer. Aussitôt introduit, il s’inclina, tenant à deux mains sa lourde besace contre sa poitrine creuse, comme s’il avait peur de l’échapper. Les cheveux clairsemés qui couronnaient le sommet de son crâne tonsuré se relevèrent alors en des touffes hirsutes qui en eurent porté un autre qu’Yvain à sourire. Les yeux du moine pétillèrent d’intelligence du début à la fin du résumé que lui fit son maître.

— D’abord, messire, commença Èble, il importe de savoir si la dame concernée est bel et bien grosse, ainsi que l’affirme messire Talleyrand. Si tel est le cas, il faudra ensuite déterminer depuis quand elle se trouve en cette condition et voir si ce laps de temps coïncide avec votre séjour à Grignols.

— Et comment comptez-vous procéder ? demanda Yvain.

Le clerc sourit, montrant des dents de cheval.

— Le sire de Grignols doit disposer de matrones qu’il me sera loisible de questionner et même d’entendre en confession, au besoin. Sans trahir ce secret, je pourrai vous dire ce qu’il en est exactement de l’état de la jeune dame.

— Je serai fixé à ce moment, ronchonna Yvain, qui voyait s’envoler ses désirs de gouverne comtale.

Cependant, le clerc émit une série de raclements de gorge.

— Eh bien, reprit Yvain, puisque dame Mathe et moi avons été amants, ce me semble assez évident que le tout concordera parfaitement.

— Messire, n’allez point trop vite en besogne, le corrigea le clerc d’une voix douce. Même s’il s’avérait que la jeune dame soit grosse du nombre de semaines correspondant à vos rapports intimes, rien ne garantit que sa progéniture soit de vous. Il serait fort désagréable de constater, à la délivrance de la damoiselle devenue épouse, que son fruit fut d’un autre. Il serait donc sage d’attendre ce moment pour reconnaître l’enfant et, si tel est votre désir, contracter par la suite une union sacrée avec sa génitrice.

Yvain tiqua en entendant les éclaircissements du moine. Cette éventualité lui occasionna de déplaisants frissons dans le dos, car elle pouvait expliquer l’empressement de la jouvencelle à se donner à lui. Jusque-là, il n’avait pas pensé qu’on veuille lui faire endosser la paternité d’un autre homme. Le seul moyen d’être certain de la sienne était vraisemblablement d’attendre la naissance de l’enfant. S’il était de lui, mâle ou femelle, le tétarel arborerait au menton le sillon que portaient tous les Levalant. Or cela signifiait de longs mois à patienter dans l’expectative. Yvain garda toutefois cette réflexion pour lui.

— Puisque je ne peux obtenir cette certitude, dit-il, que puis-je répondre à Talleyrand qui ne le froissera point ?

Le clerc esquissa un sourire fugace.

— Messire Elias doit escompter que vous ne donniez point une réponse franche à ce stade-ci des négociations. Ainsi, avec votre accord, je vais dans un premier temps me rendre à Grignols afin de le rencontrer et d’entamer les démarches. Si les sages-femmes confirment qu’il y a concordance entre l’état de dame Mathe et le moment, disons, de la consommation, nous pourrons prévoir des entrevues plus officielles.

Une moue d’approbation se forma au coin des lèvres du seigneur de Labarthe.

— Cette façon de procéder me convient.

— Alors, messire, conclut le moine, je crois que nous en sommes à rédiger un bref annonçant ma venue prochaine à messire Élias.

Encore une fois, Yvain approuva et le clerc s’installa à la table de travail de son maître, disposant dessus l’encrier de corne, les calames et les feuillets qu’il tira de sa besace. S’emparant d’une plume dépourvue de ses barbes, il la trempa dans l’encre après en avoir retaillé la pointe et commença à écrire. Quand il eut fini, Yvain prit la lettre, la lut, y fit apporter quelques modifications, puis attendit que le clerc la réécrive au propre et la lui relise. Enfin satisfait, il y apposa son seign et, après avoir séché l’encre d’une pincée de cendres froides, il la cacheta de son sceau. Peu après, un chevaucheur partait pour Grignols avec le précieux pli.

Chapitre deux

Des tentures colorées égayaient les murs de la grand-salle. Depuis la fin officielle de son deuil, la comtesse avait fait enlever les sombres draperies, ne tolérant plus leur morne teinte. Ainsi débarrassée de cette lourde atmosphère, le lieu avait gagné en chaleur, et les dizaines de bannières qui pendaient du haut des piliers soutenant la voûte avaient recouvré leur éclat. L’immense pièce paraissait pourtant petite, tant elle était emplie de monde car, outre les gens de cour, la plupart des hommes d’armes y étaient rassemblés.

Alors qu’en temps ordinaire cette foule aurait saturé l’air du bruit des conversations, chacun faisait un effort pour s’empêcher de tousser ou d’éternuer, afin de bien saisir les paroles qui allaient s’échanger sur le haut dais. Le silence était tel qu’on entendait crépiter les flambeaux fixés à leurs supports de fer. Tous les regards étaient rivés sur le comte Archambaud, car la cérémonie qui allait débuter se voulait en quelque sorte une avant-première de celle qui aurait lieu au début de l’année suivante, lors de la réception de l’hommage.

Debout face à l’assemblée, Archambaud arborait un visage un peu pâle. Sous ses longs cils, ses yeux parcoururent toute la salle. Ce n’était point que le jeune comte ne sache que dire, mais oncques il n’avait présidé si grande assemblée. De plus, ce jourd’hui, dame Brunissende s’était retirée loin sur sa dextre, comme pour signifier que c’était lui qui gouvernait et non elle. Cependant, avant de se décider à prendre la parole, il laissa son regard glisser jusqu’à sa mère qui l’encouragea d’un petit mouvement de tête. Il reporta alors son attention sur le chevalier qui attendait à quelque distance devant lui.

— Messire Charles, avancez, je vous prie, ordonna-t-il.

Tête nue, revêtu d’une cotte neuve brodée aux armes de son futur suzerain, le chevalier s’exécuta. Il s’arrêta devant Archambaud et inclina longuement la tête. Puis, ainsi que l’exigeait le rituel, il mit ses mains dans les paumes que le jeune comte lui tendait. Il se produisit alors quelque chose d’extraordinaire, du moins est-ce ainsi qu’Archambaud le ressentit. Au contact de ces mains d’homme qui avait guerroyé aux côtés d’un roi, puis d’un fils de roi, le jouvenceau se sentit envahi d’une assurance nouvelle. Comme si la puissance tranquille qui émanait du chevalier Levalant passait dans son propre corps. Il leva les yeux et rencontra le regard franc de Charles. Il soutint ce regard, s’imprégnant de l’esprit et de la force de caractère du chevalier.

L’héritier d’Hélie VII savait, par sa mère, que Levalant avait gagné ses éperons sur le champ de bataille, où Philippe le Bel l’avait adoubé. Comme le chevalier, lui aussi aurait à se battre, mais dans des arènes politiques où s’affronteraient juristes et conseillers, contre des adversaires qui useraient de subterfuges et de tromperies. Pourtant, il n’avait plus peur. Rejetant les épaules en arrière, il déclara d’une voix qui, en quelques semaines, avait pris des accents mâles :

— Moi, ton suzerain, Archambaud Talleyrand, quatrième du nom et comte de Périgord, je te donne ma foi par les mains et par la bouche.

Et Charles de répondre :

— Moi, votre homme, Charles Levalant, chevalier, promets de tenir cette foi les armes à la main et au péril de ma vie.

Le chevalier ploya ensuite un genou. Puis, Archambaud le fit se relever et ils échangèrent le baiser de paix qui consistait en un effleurement des lèvres. Après quoi, le jeune Levalant se retira à reculons pour rentrer dans les rangs de ses semblables qui le félicitèrent. À partir de ce moment, un brouhaha s’éleva de la salle tandis que reprenaient les conversations interrompues pour la cérémonie. Sans grande surprise, Charles aperçut la tête ébouriffée d’Aleaume qui cherchait à se faufiler entre les jambes gainées de mailles de ses nouveaux compagnons d’armes. Le nain dut donner des épaules pour parvenir jusqu’à lui, tant ils étaient nombreux à vouloir lui serrer les mains. Le sourire aussi large que sa face coquine, Aleaume tendit sa dextre le plus haut qu’il pouvait.

— Tu n’étais pas si mal, fit-il, l’air goguenard.

Content de lui, il s’éclipsa comme il était venu, après avoir esquissé un clin d’œil complice. Le regardant aller, Charles rencontra les yeux de dame Brunissende. Un long moment, ils s’envisagèrent à distance. Curieusement, il sembla au chevalier que la jeune veuve lui lançait un muet appel.

— Messire, dit alors une voix, Gonthier et moi, nous vous félicitons de votre nouvelle charge.

Charles se tourna vers Willequin. La fierté des deux écuyers transpirait à travers leurs cottes d’armes neuves où trois lions lampassés griffaient le ciel d’azur. Le chevalier échangea avec eux une solide poignée de main avant qu’ils ne s’éloignent pour s’approprier chacun une coupe de vin que des serviteurs offraient généreusement. Quand Charles leva à nouveau les yeux vers la comtesse, celle-ci s’entretenait avec l’un de ses fils cadets et ne paraissait nullement inquiète. Cependant, l’impression de détresse qu’il avait ressentie ne le quitta pas jusqu’au repas qui suivit.

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Raymond Talleyrand s’assit sur le bord du lit. Avec une pointe d’envie, il regarda Marguerite dormir. Bien qu’il soit fatigué, le jeune seigneur n’arrivait pas à trouver le sommeil. Sa femme, elle, s’était assoupie presque aussitôt après qu’il lui eût fait l’amour. Il soupira. Contrairement à la sienne, la conscience de Marguerite était exempte de péchés. Pourtant, ce n’était point d’avoir trompé son épouse, non plus que d’avoir exigé des faveurs charnelles de Mathe Escolas qui empêchait le fils Talleyrand de s’apaiser. C’était plutôt l’annonce que sa femme lui avait délivrée à son retour au château qui le perturbait.

Sa maîtresse était grosse et il était plus que probable qu’elle porte son bâtard. En temps ordinaire, cette nouvelle aurait eu de quoi le réjouir, puisqu’elle aurait fait en sorte d’accroître son emprise sur la jeune femme. Si ce n’avait été de son père, il y aurait longtemps qu’elle aurait été élevée au rang de concubine officielle car, bien que Raymond continue d’honorer son épouse, il nourrissait pour Mathe Escolas une passion dévorante que les avances scandaleusement ouvertes d’Yvain Levalant avaient réveillée et à laquelle il n’entendait point mettre un terme.

Marguerite lui avait également rapporté que le sire de Labarthe était le père présumé de l’enfant à naître. Dans sa naïveté, l’épouse de Raymond lui avait ensuite demandé pardon d’avoir douté de lui. Il s’était alors donné le beau rôle, l’assurant avoir tout de suite reconnu en la protégée de son père une tentatrice dont il s’était tenu le plus loin possible. Maintenant, Marguerite dormait du sommeil du juste tandis qu’il n’arrivait pas à fermer l’œil. Le fils Talleyrand pensait à Yvain. S’il ne l’avait pas amené à Grignols, il ne se retrouverait pas dans cette situation intenable. Il rageait de ce que le seigneur de Labarthe se soit permis de réclamer droit de corps sur celle qu’il considérait comme sa propriété. Ainsi, il ne pouvait accepter de perdre Mathe au profit de Levalant, encore moins de laisser son bâtard porter le nom d’un autre. Une seule solution lui apparut, radicale. S’il ne pouvait garder sa maîtresse, Levalant ne l’aurait pas non plus.

Un sentiment violent enfla en lui, le rendant sourd et aveugle aux desseins poursuivis par son paternel et amenant un besoin irrépressible d’apaiser cette douleur atroce qui lui déchirait les viscères et lui empoisonnait l’esprit. Des images terribles lui vinrent. Raymond se vit penché au-dessus de Mathe. Ses mains se refermaient sur son joli cou, le serrant si étroitement qu’elle étouffait lentement. Et lui contemplait avec une immense satisfaction les yeux de velours de la jeune femme, exorbités par la terreur. Il serra les poings, jouissant de ce moment. Ce serait si facile de s’introduire dans sa chambre. Personne ne saurait...

La vision du corps sans vie de sa maîtresse ramena brusquement Raymond à la réalité et il relâcha les doigts. Pour des raisons évidentes, il ne pouvait tuer Mathe lui-même. Mais, à qui confier cette tâche ? Il s’étendit de nouveau et pensa alors à Otto Barolier. Peu de gens fricotaient avec le forestier, mais il courait des rumeurs à son propos. Élias n’avait oncques retenu de plaintes à son sujet, pourtant Raymond n’aurait pas donné le Bon Dieu sans confession au garde-chasse. Il présuma même qu’Otto, qui fournissait régulièrement leur table en gibiers de toutes sortes, pouvait très bien tuer sur l’ordre de son père. Cette réflexion s’avérait intéressante. Le fils Talleyrand s’avisa alors que le forestier avait beau être tout dévoué à Élias, il devait avoir conscience que celui-ci ne serait point éternel. Quand son père ne serait plus, Barolier aurait à composer avec lui, puisqu’il serait son maître. Raymond pensa qu’il était temps de le lui faire assavoir.

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Le soir était tombé depuis quelques heures. Plutôt que de rejoindre le logis dévolu aux jongleurs et autres amuseurs de la cour, Aleaume avait gagné l’aile du château réservée aux dames de compagnie. Se dandinant sur ses courtes jambes, le nain s’engagea dans le couloir qu’éclairaient parcimonieusement les lampes d’argile au fond de leurs niches de pierre. Portant attention au moindre bruit de pas révélant l’arrivée impromptue d’une servante ou d’un homme de garde, il s’arrêta devant une porte que rien ne distinguait de ses semblables. Tel un chat qui veut signaler sa présence, Aleaume se mit à en gratter délicatement le bois.

Il y avait cinq nuits maintenant que ce manège se répétait et le nain espérait que sa jeune maîtresse lui ouvrirait comme les fois précédentes. Il s’étonnait encore qu’elle l’ait finalement choisi pour amant. Cependant, il s’était vite rendu compte que, du fait de son allure inoffensive et de ses douces manières, mais davantage par son habileté à complimenter, il avait séduit Claire de Beauronne dont le manque de connaissance en matière d’amour était éloquent. Mariée depuis peu à Guiraud de Lomagne, la dame de compagnie avait fui la demeure de son époux le soir de ses noces, après s’être refusée à lui. Aleaume en ignorait la raison, mais le vieux seigneur courant sur ses soixante ans, il pouvait comprendre la répulsion de la jouvencelle à son endroit.

La porte s’entrebâilla et un parfum de violettes vint envelopper le nain. Avant de se glisser dans la chambre, il en huma les effluves avec délices. Des rimes s’imposèrent aussitôt à son esprit amoureux et il entra d’un pas gaillard, tandis que sa maîtresse mettait les verrous à l’huis. Blonde aux yeux bleus, dame Claire ressemblait, dans sa chemise translucide, à une nymphe sortie des eaux. C’était du moins ainsi qu’Aleaume la voyait. Un peu de rose était monté aux joues de la jeune femme et le nain sourit de sa timidité. S’emparant de l’une de ses mains, il marcha avec elle vers le lit dont les courtines étaient encore ouvertes.

— Nous n’avons point terminé la leçon d’hier, chuchota-t-il. Je crois qu’il serait plus profitable de la reprendre en entier. N’est-ce point votre avis, madame ?

— Si fait, répondit Claire en s’asseyant sur le bord du matelas. Mais avant, gentil Aleaume, n’auriez-vous point quelques vers à me déclamer ?

Se nichant à côté d’elle, le nain s’approcha de son oreille. Il ne savait pourquoi, mais sa jeune maîtresse ne s’enflammait réellement qu’après avoir ouï l’une de ses compositions. Et, comme il n’en était oncques à court, son talent de poète était payé de retour.

Chapitre trois

Élias observait avec curiosité le clerc qu’on lui avait annoncé comme le négociateur d’Yvain de Labarthe. Petit, le nez proéminent au milieu d’un visage chevalin, ce n’était certes pas le plus gracieux ambassadeur qu’il aurait reçu durant son règne seigneurial. En outre, quand le moine rabattit son chaperon, sa couronne de cheveux hérissés lui donna l’aspect grotesque d’un déguisement de Mardi gras. Était-ce là l’homme dont le seigneur de Labarthe lui avait vanté les qualités dans son bref ? C’était bien piètre allure que celle de ce moinillon flottant dans un froc dont on ne savait si sa couleur de terre était naturelle ou due à la poussière de la route.

C’est ce que pensait Talleyrand en désignant un siège à son singulier visiteur. Lui-même s’assit avec élégance tandis que le moine, ayant décliné son invitation, demeurait debout.

— Eh bien, frère, commença Élias, avez-vous fait bon voyage ?

— Oc, messire, répondit Èble. L’automne a été plutôt clément jusqu’à ce jourd’hui. Ainsi, les chemins sont aussi praticables qu’à la belle saison.

Une esquisse de sourire s’afficha sur le visage imberbe du frère qui perdit aussitôt son air innocent pour entrer dans le vif du sujet.

— Messire, dit-il, je ne doute point que votre temps soit précieux et, comme mon maître est impatient de connaître votre position, je propose que nous passions de suite à la cause qui intéresse vos deux partis.

— Certainement, frère, approuva Talleyrand avec un bel enthousiasme. Que messire Yvain se rassure. La nouvelle de la grossesse de sa future n’a point été éventée. Votre maître pourra contracter cette union sans craindre que les mauvaises langues n’ébruitent la condition de dame Escolas.

Cependant, frère Èble allait décevoir la confiance tranquille d’Élias. Posément, sans un cillement de paupière, il déclara :

— Messire Yvain ne m’a point envoyé vers vous pour discuter des préparatifs d’une alliance entre la jeune personne en question et lui.

Si Élias n’avait été aussi solidement assis, il serait tombé à la renverse.

— Comment ? s’exclama-t-il. Votre maître oserait-il nier avoir eu des relations intimes avec dame Mathe ?

— Messire Yvain m’a donné ordre de m’assurer avant toute chose d’avoir la confirmation que ladite dame attend bien un enfant, répondit le moine avec placidité.

— Douterait-il de la parole d’un Talleyrand ? s’emporta Élias.

— Que non, messire. Mais vous comprendrez que les pourparlers ne pourront vraiment commencer tant que je n’ai pas reçu cette confirmation.

Le seigneur de Grignols grimaça. Les négociations ne seraient point aussi aisées qu’il l’avait cru. Ah ! Levalant avait finalement bien choisi son représentant en la personne de ce moinillon à l’allure insignifiante ! Un autre que lui aurait suscité plus de méfiance. Levant les yeux qu’il avait détournés, il s’aperçut que le clerc l’observait en silence.

— Et comment messire Yvain compte-t-il obtenir ce qu’il demande ?

— Votre domaine recèle certainement quelques ventrières reconnues. Il me suffira que ces matrones examinent la jeune dame et jurent sur les saints Évangiles de dire la vérité. Elles pourront également préciser le moment de l’engendrement, ce qui constitue la seconde condition exigée par messire Yvain. Si ce moment concorde avec la période où mon maître se trouvait à Grignols, nous pourrons passer à l’étape suivante.

Élias approuva avant de faire conduire frère Èble à sa chambre. Puis, il se rassit, pensif. Ce n’était point le verdict des sages-femmes qu’il craignait, mais on ne les mandait point comme on disposait d’un physicien. Élias ne tenait pas, à cause des relations charnelles qu’il y avait eu entre Mathe et son fils, à ébruiter l’état de la jeune femme. Si tel était le cas, les servantes pourraient en faire leurs gorges chaudes et gâcher son affaire avec le seigneur de Labarthe. Ainsi, au lieu de convoquer les matrones à la forteresse, il décida que la jeune femme devait être examinée en un lieu discret. Une de ses métairies serait plus appropriée, d’autant qu’elle se situait sur le chemin du couvent où l’on attendait déjà Mathe. N’eût été son malaise précédent, c’est là qu’elle serait recluse de toute façon. Élias décida donc de l’y envoyer le jour même, se disant qu’il serait toujours temps de l’en retirer pour ses noces. Quant à frère Èble, il pourrait entendre les sages-femmes en l’église du bourg, dès leur retour. Ainsi, il ne saurait pas plus que ces dernières où Mathe avait été conduite. Satisfait, Élias donna des ordres en ce sens et sortit pour aller lui-même avertir la principale intéressée de son départ imminent de Grignols.

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Laissant les litières à ses suivantes, Brunissende avait tenu à entreprendre son long périple à la manière des hommes, afin de démontrer qu’elle n’était point douillette. Montée sur une haquenée grise, Archambaud à ses côtés sur un palefroi sor, elle attendait que Pierre Cavaillac donne l’ordre de partir. Ses yeux passèrent en revue les hommes d’escorte qui avaient pris place derrière elle. Sans difficulté, elle repéra Charles Levalant, mais le jeune homme s’entretenait avec ses écuyers et elle reporta aussitôt son attention sur Cavaillac.

L’équipage s’ébranla, la comtesse et son fils en tête. Les litières et les lourds chariots emportant tout le nécessaire de voyage fermaient le convoi qui traversa les portes, puis le pont de la Mote et, enfin, la grande carreira. Les habitants de Vergt se retournaient, accourant pour suivre la lente équipée que des hérauts, partis en avance, venaient d’annoncer. En peu de temps, pratiquement tout le bourg se trouva rangé de part et d’autre de la voie empruntée par le cortège. De tous côtés, on entendait des acclamations joyeuses destinées tant au nouveau comte qu’à sa mère. Brunissende, émue de cet amour du peuple, saluait de la dextre, incitant son fils à faire comme elle.

— Surtout, dit-elle, gardez le dos droit. Ayez l’air fier, mais point orgueilleux.

Archambaud s’efforçait de suivre ses directives, ayant conscience qu’il devrait adopter cette attitude tout le long de leur traversée des domaines comtaux. Mais, peut-être que l’accueil ne serait point chaleureux partout. Même si sa mère ne lui avait pas révélé les manigances déloyales de son oncle, le jeune homme pressentait que ses vassaux n’étaient pas tous aussi fidèles qu’il y paraissait. Ainsi s’était-il réjoui que le chevalier Levalant fasse partie du voyage car, depuis que celui-ci lui avait confirmé sa foi, il se sentait plus en confiance. Se retournant, il le chercha du regard. Charles lui fit un petit signe de tête. Curieuse, sa mère voulut savoir avec qui il échangeait et, surprise, croisa les yeux du chevalier. Cependant, Charles abaissa vivement les paupières. Quand il les releva, la jeune femme fixait à nouveau la route.

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La litière avait rapidement quitté Grignols à destination d’un modeste couvent. Conformément à ce qu’Élias Talleyrand avait décidé, l’équipage s’était arrêté dans une ferme où les matrones avaient procédé à l’examen de la jeune Escolas avant qu’on ne les reconduise au bourg. Après avoir convaincu Berthold, Guibourc s’était fait un devoir d’accompagner sa maîtresse jusqu’aux portes de l’établissement. Malgré leur séparation imminente, les deux femmes n’avaient point entretenu de conversation pendant le trajet, Mathe s’étant retranchée dans le silence et la réflexion. La meschine, qui la guettait sans en avoir l’air, devinait aisément l’appréhension qui s’était emparée d’elle à l’approche de l’institution. Se penchant vers la jouvencelle, elle murmura :

— Votre réclusion ne sera pas longue. Dès que l’envoyé de messire Yvain aura la confirmation des ventrières, les choses vont aller rondement. Vous verrez, vous serez certainement mariée avant moi !

Mathe lui sourit, mais le cœur n’y était pas. Comment avouer à Guibourc que la paternité de son fruit la tourmentait toujours ? La servante, elle, ne s’était pas formalisée de savoir de quel géniteur était cet enfant, puisqu’il allait de toute façon être reconnu. Pour le commun, il n’y avait là rien de grave, car bien des filles du peuple devenaient grosses pour pouvoir se louer ensuite comme nourrices, avant d’épouser un homme qui n’était probablement pas le père de leur progéniture. L’assurance de la fertilité de leur promise et le trousseau qu’elle s’était constitué avec ses gages étaient suffisants aux yeux du futur mari pour qu’il accepte de convoler en toute quiétude avec une femme déjà mère.

Toutefois, parce qu’elle était née noble, la situation de la jeune Escolas était bien différente. Elle aurait espéré voir ses doutes envolés, car Raymond Talleyrand pouvait très bien être le père de cet enfant. Souhaitant que la servante ait raison, elle se contenta de l’approuver du bout des lèvres. Ce fut le moment que choisit le chevalier qui l’escortait pour lui annoncer que le couvent était en vue. Prenant conscience qu’elle perdrait bientôt sa confidente, par un besoin aussi intense qu’inattendu, Mathe éprouva subitement le désir de lui montrer sa reconnaissance, mais tout allait trop vite ! L’émotion l’envahit, la bouleversant comme oncques auparavant. Des larmes perlant sous ses paupières, elle se tourna vers Guibourc et lui prit la main, ne sachant trop comment exprimer ce qu’elle ressentait. Comme la meschine la regardait sans comprendre, elle finit par surmonter son émoi :

— Tu m’as toujours été fidèle et je veux t’en remercier. Aussi, puisque Berthold et toi allez vous épouser, j’aimerais te faire cadeau de ceci.

En parlant, elle avait ouvert son aumônière pour en tirer un petit fermail d’or qu’elle tendit à la servante. Guibourc, les yeux agrandis par la surprise, contemplait le modeste bijou sans oser le toucher.

— Madame, dit-elle, je ne peux accepter. C’est bien trop belle chose pour ma condition.

— Alors, vends-le et utilise l’argent qu’il te rapportera pour ton trousseau.

Comme Guibourc hésitait toujours, Mathe insista :

— Prends, te dis-je. De toute ma vie, je n’ai point eu d’autre amie que toi. Il est juste que ce fermail te revienne.

— Adonc, dit Guibourc en ouvrant sa paume, je le porterai, mais sous ma tunique, de façon à ce que moi seule sache qu’il y est.

Elle fixait la broche à sa chemise quand la voiture s’immobilisa. Relevant les paupières, Guibourc constata que les larmes roulaient à présent sur les joues lisses de Mathe. Maternellement, elle tendit les bras et la jeune Escolas vint s’y jeter.

— Je prierai pour vous tous les jours, madame, murmura-t-elle, en proie elle aussi au désarroi.

Se redressant, Mathe se tamponna les yeux avec ses paumes. Elle avait à peu près retrouvé contenance quand le chevalier se présenta à nouveau pour l’aider à descendre.

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Le corps ballotté par le mouvement incessant de sa jument, Brunissende regardait sans le voir le paysage qui défilait devant elle. Une espèce de torpeur l’envahissait, attribuable autant au froid humide qui s’immisçait à travers ses lainages qu’à la fatigue de cette première journée à cheval. Elle soupira, pensant à la longueur du voyage. L’itinéraire qui avait été prévu l’amènerait d’abord au Mussidan, dont les seigneurs avaient été prévenus de son arrivée. Le convoi poursuivrait ensuite son chemin au nord pour redescendre vers Agonac et gagner par le sud diverses châtellenies échelonnées le long de la Dordogne. Dame Brunissende comptait également se rendre en Quercy avant de revenir, toujours en longeant la rivière, jusqu’à Bergerac et, de là, s’en retourner à Vergt. Cela représentait près d’un mois d’arrêts et de départs mais, pour l’heure, la veuve d’Hélie ne rêvait que d’un lit pour y détendre ses muscles endoloris.

— Madame, lança soudain une voix, voyez, ce sont vos bannières qui flottent au sommet des tours du château du sire de Valbéon.

Comme si elle émergeait d’un songe, la comtesse battit des paupières. Cependant, avant de suivre le bras tendu de messire Pierre, ses yeux reprirent d’abord contact avec les éléments qui les entouraient. Elle remarqua les rameaux alourdis de rosée d’une forêt de pins qui déversaient leur trop-plein sur le brun des labours. Une odeur tenace de terre et d’humus monta aux narines de la jeune veuve en même temps qu’elle apercevait ses armoiries se découpant dans un ciel couleur de brume : de gueule, à trois lions lampassés, armés et couronnés d’azur.

En réponse aux étendards des tours, messire Pierre fit élever celles de la troupe. Brunissende se tourna vers Archambaud.

— C’est pour vous, mon fils, que chaque châtellenie visitée hissera vos couleurs. Tous les hommes qu’elles regroupent ont juré fidélité à votre père et, dans quelques mois, ils feront de même pour vous.

— Mon oncle Boson également ? demanda Archambaud.

Le visage parfait de sa mère se rembrunit. Il faudrait qu’elle mette bientôt le jeune comte au fait de la bassesse de son beau-frère. Prudemment, elle répondit :

— Votre oncle et moi avons eu dernièrement quelques dissensions qui, je l’espère, seront chose du passé dans un proche avenir. Mais, de cela, je vous reparlerai dans peu de temps.

— Est-ce à cause de lui que vous m’apparaissez songeuse nombre de fois ?

Brunissende sentit une chaleur incontrôlable lui empourprer les joues. Certes, l’odieux chantage dont elle était l’objet accaparait son esprit, mais il lui arrivait de plus en plus souvent de penser à messire Charles, d’où son rougissement involontaire. Par chance, à cause du froid, Archambaud n’y prêta pas attention. Les yeux levés vers elle, il attendait visiblement qu’elle le rassure. Hochant la tête de droite à gauche, la comtesse reprit :

— Vous savez, mon fils, j’ai bien d’autres sujets de réflexion en tête en cette période. Mon différend avec votre oncle n’en constitue qu’un de plus, qui sera réglé au moment opportun. Notre Seigneur ne nous a-t-il point laissé cette maxime d’une grande sagesse : « À chaque jour suffit sa peine » ? Aussi, attardez-vous plutôt à préparer quelque compliment à faire à votre vassal de Valbéon ainsi qu’à sa mesnie. Parfois, une simple marque d’attention peut vous attirer la faveur d’un homme.

Archambaud mijota le conseil de sa mère durant le reste du chemin. Bientôt, l’équipage s’arrêta dans la cour où les gens d’écurie se portèrent au-devant des cavaliers. Habitué aux interminables chevauchées, Charles sauta lestement à terre. Son premier réflexe fut d’assister son suzerain dont les jambes n’étaient pas encore assez longues pour lui permettre de démonter avec élégance. Le chevalier se tourna ensuite tout naturellement vers Brunissende qui, ankylosée, peinait à descendre de sa selle. Tendant les bras, il la saisit par la taille et l’enleva avec la légèreté d’une plume pour la déposer sur le sol devant lui. La surprise stupéfia la jeune veuve à tel point qu’elle en négligea de se dégager. Pendant quelques secondes, le reste du monde lui sembla ne point exister. Puis, elle battit des paupières et Charles s’empressa de retirer ses mains, confus.

Brunissende le laissa rapidement pour aller rejoindre Archambaud et ses dames de compagnie, car le seigneur de Valbéon venait de paraître en haut du perron avec sa suite. En quelques minutes, ses gens et lui s’amenaient à portée de voix des arrivants. Pendant qu’ils échangeaient des civilités, Charles reprit contenance. Alors que la comtesse et son fils étaient invités à l’intérieur et qu’il leur emboîtait le pas avec les autres hommes de garde, Aleaume s’approcha. Le nain affichait une forme étonnante. Charles lui en fit aussitôt la remarque.

— Je constate que ton poney ne t’a point manqué, dit-il.

— Certainement pas, souligna Aleaume. Le voyage en litière avec dame Claire était bien plus agréable. Pourtant, je suis satisfait qu’on ait pris soin d’amener ma monture. Qui sait, elle pourrait m’être utile. Mais, toi, tu ne sembles point heureux.

Charles secoua vivement la tête.

— Nenni, que vas-tu inventer ? lança-t-il en se forçant à sourire. C’est ce temps morose qui t’aura trompé !

Aleaume n’insista pas. Charles lui mentait, c’était évident. Il se dit que le jeune Levalant devait ressasser sa dispute avec Yvain. Prétextant rejoindre les dames de parage, il s’éloigna.

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Frère Èble était de retour au donjon de Grignols. Il paraissait plutôt satisfait. Les matrones, qu’il avait rencontrées une à une, lui avaient confirmé ce qu’il désirait savoir. Quand on le réintroduisit dans la salle où l’attendait Élias, celui-ci se frottait déjà les mains d’impatience.

— Eh bien, frère, voilà qui devrait rassurer messire Yvain ! lança-t-il joyeusement. Le mariage devrait se faire au plus tôt.

— Nous n’en sommes pourtant pas encore à parler d’union consacrée, messire, souligna alors Èble avec une douceur irritante.

Les sourcils du seigneur de Grignols s’arquèrent.

— Expliquez-vous, frère ! Les preuves qu’exigeait votre maître ne sont-elles point suffisantes ? Que réclame-t-il de plus ?

Toujours imperturbable, frère Èble donna la réponse ainsi qu’on élimine une poussière d’une simple chiquenaude :

— Depuis des générations, messire, tous les Levalant héritent du même trait particulier. Ainsi, mâle ou femelle, chacun arbore au menton un sillon caractéristique. Si l’enfant de dame Mathe est doté de cette marque héréditaire, messire Yvain s’engage, par-devers Dieu, à le reconnaître pour le sien.

Cette déclaration estomaqua Élias, déjà indisposé par les précédentes exigences de preuves du seigneur de Labarthe. Par cette nouvelle précision, non seulement celui-ci repoussait à l’extrême limite sa décision, mais il ne semblait nullement enclin à régulariser son union charnelle avec la jeune Escolas. Or, Élias n’en démordait pas, il lui fallait cette promesse de mariage pour s’assurer qu’Yvain Levalant ne lui coupe l’herbe sous le pied dans son projet de tutelle. Ainsi, le vieux renard n’avait pas dit son dernier mot.

— Messire Yvain croit avoir pensé à tout. Cependant, il néglige un aspect fort important. L’enfant va bientôt paraître et, en l’absence de consécration, dame Mathe se verra confrontée au déshonneur. Si le seigneur de Labarthe n’assume point ses responsabilités dans un délai respectable, sa maîtresse devra faire ses couches dans la honte…

Élias scrutait le visage du clerc, tentant de deviner ce qu’il supputait, mais rien, pas même un pli sur son front, ne lui permit de déceler un trouble quelconque. Pourtant, il ne tarda pas à éclairer le vieux seigneur sur les intentions de son maître.

— Il est évident que la jeune personne ne peut demeurer à Grignols. Aussi, messire Yvain est-il d’accord pour qu’on la tienne éloignée de la cour. Il s’oppose toutefois à ce qu’elle aille se morfondre dans un austère couvent, si tel est l’endroit où vous comptiez l’envoyer.

Bien qu’il ait deviné que la jouvencelle ne se trouvait plus à la forteresse, le clerc ignorait en quel lieu le seigneur de Grignols l’avait déplacée. Par mesure de précaution, Élias avait fait bander les yeux des matrones afin qu’elles ne puissent reconnaître le chemin de la métairie. Ainsi, aucune n’avait pu renseigner frère Èble adéquatement, même sous la menace des pires tourments de l’Enfer si elles se parjuraient.

— Ah ! fit Élias en réponse à la demande du religieux. Et que suggère donc messire Yvain ?

— Mon maître propose d’héberger cette gracieuse personne à Labarthe.

— Vous n’y songez point, frère ! s’écria Élias. Ce qu’ambitionne messire Yvain n’est rien d’autre que de cautionner une reprise de ses relations illicites avec dame Mathe, à l’encontre des préceptes de l’Église.

Pour la première fois, Élias sentit frère Èble faiblir dans ses démarches. Il présuma, avec raison, que le moine n’avait pas donné sa bénédiction à cette dernière revendication mais, qu’obéissant aux directives de Levalant, il avait dû se résoudre à en faire part. Voyant qu’il hésitait à défendre la position d’Yvain, Élias poursuivit :

— Oncques je n’encouragerai ma protégée à persister dans la voie du péché ! Enfin, si cela était, vous comprendrez que la proximité qui s’en suivrait, au-delà des belles intentions, constituerait une tentation perpétuelle. Dame Mathe restera donc sur le domaine de Grignols et j’assumerai, puisque telle est la volonté de messire Yvain, de lui trouver un refuge approprié et discret, en souhaitant que votre maître soit éclairé par les lumières du Ciel et ne tarde point à assumer ses devoirs.

Frère Èble s’inclina. Ses premières démarches seraient à la satisfaction de messire Yvain. Il avait accompli sa mission et pouvait s’en retourner en toute quiétude à Labarthe. Élias Talleyrand reviendrait certainement à la charge, mais le clerc manœuvrerait pour le faire patienter encore, car il comptait étirer les rencontres jusqu’à la délivrance de la jeune Escolas. Cela laisserait à messire Yvain tout le temps nécessaire à gagner les faveurs de dame Brunissende.

Chapitre quatre

Le front dans la main, un coude appuyé sur la solide table de chêne, Mathe contemplait la nourriture qu’elle avait à peine touchée. La jeune femme soupira. Une semaine s’était écoulée depuis que Guibourc l’avait laissée aux portes de ce couvent et elle s’y ennuyait à mourir. Du plateau d’étain, son regard passa aux grandes broderies qui agrémentaient les murs lambrissés, puis au lit paré d’une riche courtepointe. Les nonnes n’avaient pas ménagé leur peine pour lui rendre ce lieu agréable. Cependant, la jeune femme enrageait qu’il n’en coûte pas une obole à Élias Talleyrand, puisque c’étaient les quelques bijoux qui lui restaient d’Hélie qui paieraient son séjour. Plongée dans ses pensées, Mathe sursauta lorsqu’une religieuse déposa près d’elle les touailles destinées à sa toilette du soir.

— Je m’excuse, madame, bredouilla la jeune nonne. J’ai frappé, mais vous ne répondiez pas.

— Ce n’est rien, ma sœur, assura Mathe en tâchant de montrer un visage serein. Je ne vous avais point entendue, c’est tout.

La religieuse observa le plateau quasiment intact avant de s’en saisir, la mine contrariée.

— Mère supérieure mentionne qu’il vous faut vous sustenter davantage, dans votre état, gronda-t-elle.

Mathe se força à étirer les lèvres, malgré une forte envie de pleurer.

— Remerciez l’abbesse de se soucier autant de ma personne, mais je n’ai point faim.

La nonne s’inclina, peu convaincue, et sortit en emportant les restes. La jeune femme, qui n’attendait que son départ pour laisser libre cours à son désarroi, repoussa les linges d’un geste brusque. Puis, elle courba la nuque au-dessus de ses bras repliés sur la table et éclata en longs sanglots. S’épancher lui fit du bien, car l’inquiétude qui la rongeait s’estompait toujours au bout du compte. Cependant, l’effet était de courte durée et Mathe replongeait ensuite dans les mêmes questionnements sans réponse. D’avoir trop peu mangé et point beaucoup dormi au cours des derniers jours l’avait amenée au bord de la dépression nerveuse.

Depuis que les ventrières l’avaient examinée, Mathe était demeurée dans l’ignorance des tractations la concernant et ce silence lui empoisonnait l’existence. Ainsi, chaque heure qui s’écoulait sans nouvelles lui faisait douter de l’aboutissement de ces négociations. Elle commençait également à se demander si Élias ne se servait pas de son enfant à naître pour arriver à ses fins. Quand le vieux seigneur était venu l’informer de l’offre d’Yvain, Mathe se trouvait encore sous le coup de sa faiblesse. Elle se rappelait bien avoir vu un parchemin dans la main d’Élias, mais oncques il ne lui avait donné à lire son contenu. La confusion s’amplifia. N’était-il pas étrange, étant donné sa teneur, que cette missive ne lui eût pas été spécifiquement adressée ? Elle se remémora les paroles d’Yvain avant qu’il ne quitte Grignols. À ce moment, il n’avait pas été question d’officialiser leur union, mais peut-être qu’à cause de l’enfant, le jeune seigneur avait reconsidéré ses positions. Or, si c’était le cas, pourquoi tardait-il à venir la chercher ?

Perplexe, elle se força à réfléchir. Élias l’avait rondement conduite à ce couvent sous prétexte de ne point ébruiter son état. Et s’il avait plutôt voulu la soustraire à la vue de l’émissaire d’Yvain et l’isoler, de sorte que celui-ci ne sache point où elle se trouvait ? Comme elle ne pouvait envoyer de message sans passer par l’une des nonnes qui, immanquablement, le porterait à la connaissance de l’abbesse, elle n’avait aucun moyen de communiquer directement avec le jeune seigneur. Mais, pourquoi Élias agissait-il de la sorte ? Plus elle se questionnait, plus la réponse se faisait attendre. Pourtant, il devait y avoir une explication logique. Yvain la désirait, elle en était certaine. L’enfant, qu’il fût de lui ou de Talleyrand, n’était point un obstacle puisque sa conception concordait avec leurs rapports charnels.