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Pour quelle raison Philippe de Mornepierre aurait-il voulu déshériter son fils aîné Guilbert au profit de son puîné, commettant ainsi une grave entorse à la Coutume ? Cette décision, qui cache un terrible secret, aura de graves conséquences sur le destin des frères Aubusson, amenant l’aîné à vouloir male mort à son cadet. Cependant, Jean, après avoir miraculeusement échappé aux tueurs dépêchés par Guilbert, et survécu à cinq années de croisade auprès du roi de France, revient en Périgord. La tourmente qui va déchirer les deux jeunes seigneurs de Mornepierre entraînera également Vianne, héritière du fief de Châtillon. Courtisée par Guilbert, la jeune femme, dont le cœur espère le retour de Jean, devient malgré elle l’enjeu d’une querelle fratricide. Mais, alors que les fils de Phillippe se dressent l’un contre l’autre, d’autres revendiquent leur héritage.
Avec Les seigneurs de Mornepierre, Isabelle Berrubey signe un roman au souffle puissant, une grande fresque historique où les complots et les rivalités malmènent non seulement l’amour et l’amitié, mais aussi le sens de l’honneur des protagonistes.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Isabelle BERRUBEY est une écrivaine québécoise. Au fil des ans, elle a fait du Moyen Âge sa spécialité. Passionnée d’Histoire, Isabelle BERRUBEY met tout en œuvre pour offrir à ses lecteurs des intrigues tout autant solidement documentées qu’enlevantes.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
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Lexique Les Seigneurs de Mornepierre
Personnages historiques :
Personnages romanesques :
PROLOGUE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
CHAPITRE XLV
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII
CHAPITRE XLIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV
CHAPITRE LVI
CHAPITRE LVII
CHAPITRE LVIII
CHAPITRE LIX
CHAPITRE LX
CHAPITRE LXI
CHAPITRE LXII
CHAPITRE LXIII
CHAPITRE LXIV
CHAPITRE LXV
CHAPITRE LXVI
CHAPITRE LXVII
CHAPITRE LXVIII
CHAPITRE LXIX
CHAPITRE LXX
CHAPITRE LXXI
CHAPITRE LXXII
CHAPITRE LXXIII
CHAPITRE LXXIV
CHAPITRE LXXV
CHAPITRE LXXVI
CHAPITRE LXXVII
CHAPITRE LXXVIII
CHAPITRE LXXIX
CHAPITRE LXXX
CHAPITRE LXXXI
CHAPITRE LXXXII
CHAPITRE LXXXIII
CHAPITRE LXXXIV
ÉPILOGUE
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Berrubey, Isabelle, 1963- Les Seigneurs de Mornepierre (Roman)
I. Titre.
PS8603.E762S44 2010 C843'.6 C2010-940288-X PS9603.E762S44
Éditeur version papier : VLB ÉDITEUR
ISBN version papier : 978-2-89649-075-2
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2018
*
Auteure : Isabelle BERRUBEY
Titre : Les Seigneurs de Mornepierre
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
Version numérique
©2023 Éditions du Tullinois Inc.
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-330-2
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal E-Pub : 2e trimestre 2023
Illustration de la couverture : Claude REY
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC-QUÉBEC
-Agoubilles : Petits instruments pour divers emplois (ciseaux, aiguilles, rasoir, pinces, etc)
-Aiguière : Contenant de métal muni d’un long bec pour verser de l’eau
-Assommoirs : Espaces ménagés au-dessus de l’entrée d’un château, d’où l’on pouvait déverser des pierres ou tout autre objet sur l’ennemi
-Baliste : Machine de guerre pouvant tirer d’énormes traits sur les remparts ennemis
-Berquil : Puits
-Bocage : À l’origine, sorte de muret protecteur entourant un bâtiment (auberge)
-Boulin : Trou pratiqué dans la maçonnerie pour recevoir l’extrémité d’une poutre
-Calame : Partie centrale d’une plume d’oie, débarrassée de ses barbes et servant à écrire à l’encre
-Causse : Plateau calcaire aride, creusé de profondes vallées
-Cellier : Cave à vin
-Chaland : Flâneur, badaud, acheteur potentiel
-Chariot de feu : Contenant métallique sur roue destiné à recevoir des braises chaudes
-Chemise : Enceinte entourant un château
-Compaign : Compagnon
-Courir la quintaine : Entraînement à cheval consistant à frapper une petite cible avec une lance, tout en évitant d’être désarçonné par le contrepoids mobile qui lui est relié
-Dextre : Droite Contraire : Senestre (gauche)
-Escabeau : Sorte de siège ordinaire, ressemblant à un tabouret
-Férule : Les maîtres d’école pouvaient battre leurs élèves en se servant d’une sorte de tapette. Les élèves étaient donc sous la férule de ce maître, d’où l’expression.
-Génitoires : Couilles, testicules
-Gonelle : Vêtement long avec ou sans capuchon
-Guimpe : Tissu passant sous le menton dans la coiffure des femmes mariées
-Hongre : Cheval castré
-Lanterne des morts : Sorte de tour se terminant par un toit conique ouvert où on allumait un feu pour guider les voyageurs la nuit venue – à l’origine aurait été élevée pour commémorer une inondation ayant causé plusieurs noyages
-Male mort : Mort brutale et violente (aussi malemort)
-Manicles : Menottes
-Manouvrier : Manœuvre, ouvrier manuel
-Meschines : Servantes
-Mire : Médecin, plus ou moins charlatan. Le mire « mirait » les humeurs (sang, bile, flegme et urine) pour poser son diagnostic.
-Murdrier : Meurtrier
-Nasfret : Mourant
-Oc : Oui dans le Sud de la France, comparativement à Oil dans le Nord
-Pech : Endroit plat et surélevé (occitan)
-Puîné : Cadet
-Sagette : Flèche
-Seille : Seau en bois
-Servants de trébuchet : Ouvriers qui arment le trébuchet pour le tir
-Service d’estage : Service de garde du château dû à son seigneur (environ 40 jours par an)
-Tref : Tente militaire
-Trêve de Dieu : Jour où il était interdit de se livrer la guerre (ex : pendant le Carême, le jour de Pâques, lors des Fêtes religieuses, etc) – À plus de 100 jours d’interdit, elle n’était pas toujours respectée.
-Truie : Appareil militaire (aussi appelée « Chatte ») servant à protéger les sapeurs contre les tirs des archers – Sorte de structure de bois sur roues, sous laquelle plusieurs se tenaient, comme les petits de la truie ou de la chatte qui sont nombreux
-Vilain : Habitant d’un village
-Yeuse : Chêne vert, dont les feuilles persistent souvent même en hiver
-Géraud d’Aubusson, abbé de Sarlat
-Jean Pitard, médecin de Saint-Louis
-Louis IX, roi de France – surnommé Saint-Louis en raison de sa piété
-Jean de Joinville, seigneur champenois, compagnon et chroniqueur de Louis IX
-Guilbert Aubusson, seigneur de Mornepierre
-Jean Aubusson, demi-frère cadet du précédent, chevalier attaché à Louis IX
-Philippe de Mornepierre, père défunt des deux premiers
-Dame Jeanne, cousine de Guilbert
-Thibaud Galart, seigneur de Châtillon, voisin de Mornepierre
-Vianne, fille de Thibaud
-Mathilde, dame de compagnie de Vianne
-Berson, chevalier au service de Guilbert
-Bertran, écuyer de Guilbert, fils de Berson, amoureux de Mathilde
-Hubert Roquespin, capitaine des gades à Mornepierre
-Geoffroi Pomas, seigneur de Bersillac, dont la terre jouxte celle de Mornepierre
-Marguerite, épouse de Geoffroi
-Louis de Bersillac, jouvenceau, fils de Geoffroi né d’un premier mariage
-Diane, fille de Marguerite et de Geoffroi
-Robert, en charge de la garde de Geoffroi Pomas
-Aubert de Hautefort, chanoine de Périgueux
-Frère Severius, frère de Géraud d’Aubusson, autrefois chevalier, devenu ermite à la mort de sa fille Anne –Grand-père de Jean Aubusson
-Rolland, valet dévoué à Guilbert
-Crève-cœur, bourreau au château de Mornepierre
-Maître Jacob, marchand juif
-Siméon, vieux serviteur du château de Mornepierre
-Bertrade, servante, maîtresse de Guilbert
-Martin, cinq ans, fils de paysans
-Gylain, jouvenceau
-Charles, frère de Marguerite
Le soleil de cette fin d’après-midi d’août 1253 dorait de ses ardents rayons les champs de blé et de froment qui dessinaient de larges rectangles clairs à travers le vert sombre des chênaies. Non loin, la rivière Vézère coulait, paresseuse, en un cours sinueux, dissimulé de temps à autre par un bosquet de pins clairsemés ou un pan de cette forêt omniprésente du Périgord noir. Tout près des berges, sur un tertre, un imposant château avait été bâti, fortifié et embelli par plusieurs générations de fiers seigneurs. Ses hautes tours, dressées comme autant de défis aux éléments, dominaient un vaste donjon. Entre les merlons et derrière les hourds de bois se devinaient moult hommes de guet et gens d’armes et, au sommet de chacune des constructions cylindriques couvertes de lauzes cramoisies, flottait un étendard couleur d’or sur lequel une aigle noire enserrait dans ses griffes un serpent rouge prêt à mordre.
Ainsi apparaissait le château à quiconque se rendait chez Guilbert Aubusson, seigneur de Mornepierre, fils aîné de feu Philippe, riche baron d’un domaine convoité par plusieurs mains avides. L’homme avait la réputation d’aimer les femmes et d’en être aimé. On disait que nombreuses étaient celles, filles de tenancier, servantes ou gentes dames, à avoir succombé au charme particulier de ses yeux couleur de brume. Mais était-ce la vérité ? Seul le châtelain aurait pu le dire. Néanmoins, à vingt-sept ans, le fier héritier de Philippe Aubusson n’avait point arrêté son choix sur aucune de ces belles damoiselles. Il ne semblait guère pressé de lier son destin à celui d’une femme. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il été ? Il pouvait avoir toutes celles qui lui plaisaient, car il était bien tourné de sa personne et de son esprit, comme un arbre vigoureux ayant atteint la maturité se démarque de la forêt environnante. Mais cette beauté virile, il semblait l’ignorer, se consacrant davantage à ses terres qu’à de trop faciles conquêtes. Sa cour était raffinée, sa table généreuse. Ses vassaux et feudataires le respectaient et lui vouaient une loyauté indéfectible. Serfs et vilains ne pouvaient que se féliciter d’avoir maître si épris de justice. Ici, nul impôt inconsidéré ni pratique déraisonnable. Toutefois, malheur à celui qui enfreignait les lois ou trichait sur ses redevances. Guilbert de Mornepierre devenait alors l’aigle implacable figurant sur ses bannières et ses yeux prenaient l’éclat et la dureté de l’acier le mieux trempé. Tel était le maître de ce vaste domaine dont la demeure se découpait dans l’azur d’un ciel pur.
Au moment où le soleil terminait sa course vers l’horizon, une litière bringuebalante, entourée d’une petite escorte de six cavaliers, traversait les deux cours pour finalement s’arrêter devant le donjon. Avant que les hommes ne mettent pied à terre, un serviteur s’était précipité à la portière pour abaisser le marchepied. La tête grisonnante et couverte d’une toque de velours râpé de Thibaud Galard, seigneur de La Roque-Grissac, apparut. S’appuyant sur l’épaule du domestique, le gros homme s’extirpa du véhicule, soufflant comme un bœuf à l’effort. Il défroissa machinalement ses habits et en secoua la poussière du voyage.
– Messire Thibaud, bienvenue à Mornepierre !
L’homme qui avait prononcé ces paroles s’avança avec la grâce naturelle d’un félin. Élégant sans excès, tout de noir vêtu, Guilbert ouvrit les bras et donna l’accolade au vieillard resté près de sa voiture. Ce dernier eut plaisir à revoir son hôte. Sous le sombre chapel du jeune homme, de courtes boucles châtaines s’échappaient, encadrant un visage régulier à la mâchoire carrée, contrastant avec la barbe blonde méticuleusement taillée. Un front haut, des pommettes légèrement saillantes et un nez droit dessinaient une figure agréable, quoique empreinte d’une certaine gravité. Mais, par-dessus tout, le regard du baron, à la fois inquisiteur et secret, captivait l’attention de son interlocuteur.
– Vous avez fait bon voyage, messire ?
– Si fait, mon cher voisin. Mais mes vieilles jambes supportent mal d’être aussi longtemps sans bouger. Enfin, ce doit être l’âge et aussi l’abus de bonnes choses, dit-il en se tapant doucement l’abdomen qu’il avait proéminent.
Puis, considérant la sveltesse de son vis-à-vis, il soupira :
– Les années passent et c’est seulement lorsqu’on se retrouve en compagnie d’un jeune seigneur comme vous qu’on se rend compte que plusieurs choses nous sont maintenant sinon interdites, du moins déconseillées. Mais, je parle et je m’éloigne de mes devoirs. Je me dois de vous remercier de votre offre généreuse. J’en suis encore à solliciter votre appui financier...
Guilbert de Mornepierre sourit, découvrant une rangée de dents parfaitement implantées.
– Allons, messire Thibaud, n’avez-vous pas été l’ami de mon père ? Je m’en serais voulu de vous avoir laissé dans la gêne. Oubliez ces quelques boisseaux de céréales et ne soyez point mal à l’aise avec moi. Votre fille Vianne sera ici chez elle, sous ma protection et sous les bons soins de dame Jeanne, ma cousine bien-aimée.
Le vieillard posa sa main sur le bras du jeune homme un bref instant puis son visage prit un air affolé.
– Où ai-je la tête ? Trop de soucis l’accaparent en ce moment. Vianne attend encore dans la voiture !
Messire Thibaud revint rapidement sur ses pas et, se penchant par l’ouverture, ordonna :
– Venez, il est temps.
Il tendit la main. Une jeune fille en robe simple, coiffée d’un voile translucide sur ses longs cheveux bruns, descendit, gardant les yeux timidement baissés. Guilbert la trouva quelconque, mais s’inclina néanmoins poliment. Messire Thibaud annonça :
– Voici damoiselle Mathilde, la dame de parage de ma fille. Mathilde est à La Roque-Grissac depuis peu.
Guilbert hocha la tête.
– Damoiselle.
Après un bref salut, Mathilde se rangea à quelques pas du vieux seigneur. Un court instant, ses yeux se posèrent sur le maître des lieux, mais elle les détourna quand, à son tour, le regard perçant de l’homme croisa le sien. Mais déjà l’attention du jeune baron s’était reportée sur son invité. Ce dernier montrait à présent des signes d’impatience, s’adressant à la jeune fille demeurée dans la voiture :
– Viens, Vianne, tu fais attendre notre hôte.
Enfin, au bout de quelques instants qui parurent une éternité, il y eut un mouvement dans le véhicule et une main fine vint se placer par-dessus celle du vieil homme. Celui-ci se tourna vers le châtelain.
– Voici ma fille que vous connaissez déjà.
L’expression du baron de Mornepierre refléta la surprise. Devant lui se tenait une jouvencelle mince au port altier. La lumière jouait sur ses cheveux flamboyants, retenus par une délicate guirlande de rubans. La nouvelle venue avait une bouche un peu grande qui n’altérait en rien la délicatesse de ses traits. L’ovale de son fin visage volontaire était accentué par le col carré de sa tunique sur laquelle reposait un bliaud fourré. Lorsque son père la présenta, la jeune femme releva la tête et Guilbert fut saisi par le regard acide qu’elle lui décocha.
À l’évidence, Vianne de La Roque-Grissac n’éprouvait guère de sympathie pour le baron. Cependant, celui-ci reprit vite la maîtrise de lui-même et s’avança à sa rencontre.
– Damoiselle...
Prenant la main qu’elle avait posée sur celle du vieillard, il la porta à ses lèvres avant de la dévisager sans retenue. Malgré elle, le rouge lui monta aux joues sans que son interlocuteur ne s’en montrât gêné. Enfin, satisfait de son examen, le jeune homme se tourna vers messire Thibaud.
– Eh bien ! Je vous en veux presque, messire, de m’avoir caché que damoiselle Vianne fut devenue femme.
Puis, revenant à la jeune fille, il baissa le ton et, plongeant ses yeux dans les siens, déclara :
– Damoiselle, votre beauté me subjugue. Même les plus belles de mes roses pâliraient d’envie si elles pouvaient, comme moi, se délecter de votre image.
Mais la fille de Thibaud Galard ne semblait pas sensible à ce genre de compliments. La rebuffade ne se fit pas attendre :
– Il fut un temps, messire, où vous étiez plus avare de vos bons mots à mon endroit.
Le jeune homme sourit de cette remarque acerbe. Ce faisant, il ne releva qu’un seul coin de ses lèvres, laissant croire qu’il s’amusait aux dépens de Vianne, mais il n’en était rien. En son esprit revenait tout à coup le souvenir d’une gamine fureteuse, à la figure couverte de taches de son, avec des nattes rousses qui lui battaient les reins. À ce moment, rien en elle ne laissait présager une telle métamorphose.
– Qu’est-ce qui vous fait rire, Guilbert ?
Le ton de la jeune femme était toujours aussi cinglant qu’autrefois. Celui du baron demeura courtois.
– Je ne ris pas, damoiselle. Je songeais seulement qu’on ne peut juger de l’éclat d’une fleur tant qu’elle n’a pas ouvert sa corolle pour en libérer à la fois les pétales et le parfum.
Mais quand ce moment arrive, on a peine à croire qu’il y avait tant de merveilles à l’intérieur d’un simple bouton.
Vianne ouvrit la bouche, mais son père, qui avait jusque
là écouté sans intervenir, coupa court à la réplique qu’elle n’aurait pas manqué d’asséner.
– Je vous rappelle, mon ami, que la dernière fois que Vianne est venue à Mornepierre, c’était dans des circonstances difficiles pour vous.
Le baron se rembrunit.
– Vous ne vous trompez pas puisque, l’automne dernier, mon père était porté en son tombeau. J’avais, à ce moment-là, le cœur et l’esprit tout entiers à mon deuil. Je ne me souviens même pas que Vianne vous accompagnait.
– En fait, la mort de Philippe a causé un tel émoi à Vianne qu’elle n’a pu venir à vous pour vous témoigner sa sympathie.
Guilbert sourit de cette explication boiteuse. Il soupçonnait en fait la fille de messire Thibaud d’être volontairement demeurée en retrait pour éviter de devoir lui parler. Sans doute lui avait-elle gardé rancune de quelques reproches adressés jadis au garçon manqué qu’elle était. Le seigneur de Mornepierre s’inclina, reconnaissant son erreur.
– Je m’en veux maintenant de ne pas avoir prêté plus d’attention à votre personne, damoiselle. Assurément, quelque galant plus avisé doit être sous le charme de ces beaux yeux d’émeraude.
À ces mots, Vianne eut un large sourire de satisfaction.
– Navrée de vous contredire, messire, mais vous vous méprenez. Je n’ai pas encore l’intention de me marier, quel que soit le rang ou la valeur du prétendant.
Guilbert inclina la tête dans un hochement à peine perceptible et le coin de sa bouche se releva de nouveau. Consciente d’avoir révélé au baron ce qu’il désirait justement savoir, Vianne se mordit la lèvre et se tut. Mais il n’ajouta rien, se contentant de sourire malicieusement. Cependant, l’expression de son visage changea complètement à cette question qu’elle lui adressa :
– Dites-moi, Guilbert, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère ?
Il y eut dans le regard qu’il posa sur elle quelque chose de douloureux. Vianne éprouva le sentiment très net d’avoir rouvert une vieille blessure. L’air renfrogné, il répondit sèchement :
– Non, damoiselle. Je n’ai aucune nouvelle de Jean.
Sans rien mentionner de plus, le baron lui tendit son bras, désignant l’escalier de bois menant au donjon. Elle se laissa entraîner par lui, le regardant à la dérobée, intimidée soudain par la dureté qui avait figé ses traits tantôt enjoués. Ils emboîtèrent le pas à leur hôte qui ne s’entretint plus qu’avec messire Thibaud. La demoiselle de parage suivait à quelque distance, tandis que les cavaliers menaient leurs bêtes aux écuries et que des serviteurs se chargeaient des bagages.
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Les invités furent bientôt à la grande salle où les accueillit une élégante dame aux formes généreuses. Vianne reconnut immédiatement la cousine du maître de céans. Dame Jeanne avait dû être fort belle dans ses jeunes années et conservait de ce temps des traits agréables. Seuls quelques fils argentés couraient dans sa chevelure, trahissant la quarantaine passée. Couvrant Vianne d’un regard chaleureux, elle l’embrassa sur les deux joues, s’écriant :
– Voilà une bien charmante enfant ! Elle ressemble de plus en plus à sa mère, d’ailleurs.
Une ombre passa sur le visage parcheminé de messire Thibaud. Vianne n’avait pas vraiment connu sa mère, emportée par une mauvaise fièvre lorsqu’elle était enfant. Messire Thibaud ne s’était jamais remarié. Un silence un peu gêné allait s’installer quand Jeanne s’empara du bras de Vianne. Ce fut avec conviction qu’elle déclara au vieux seigneur :
– Croyez, messire, que je prendrai soin de Vianne comme si elle était ma propre chair. Nous nous entendrons comme de bonnes amies.
Puis, elle s’adressa aux jeunes filles :
– Venez avec moi, mes colombes, que je vous montre votre logement. La chambre des dames vous conviendra parfaitement. Vianne, tout y a été installé pour y recevoir votre suite. Puis, vous ferez connaissance avec les épouses et les filles des vassaux de mon cousin, si vous ne les connaissez déjà.
Prenant congé des hommes, la cousine entraîna Vianne et Mathilde vers un escalier logé dans l’épaisseur des murs. Quelque peu intimidée, Mathilde n’avait soufflé mot, se contentant d’écouter. Jamais la jeune fille n’avait vu autant de pages à la fois, la cour de La Roque-Grissac ayant un train fort modeste en comparaison de ce qu’elle découvrait ici. L’un des valets précéda les trois femmes pour les conduire à la chambre pendant qu’on apportait les coffres des voyageuses. Mathilde se hâta derrière sa maîtresse, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil en direction du baron de Mornepierre. Le regard de celui-ci passa de Vianne à la suivante qui s’empressa de détourner la tête avant de s’engager dans l’escalier. Messire Thibaud resta donc seul avec Guilbert.
– Vianne est devenue belle, messire. Cependant, selon ses dires, aucun prétendant n’aurait trouvé grâce à ses yeux. Cela me semble impossible.
Thibaud baissa la tête.
– Ma fille est de nature indépendante. J’avoue avoir failli en matière de rigueur à son éducation. Je n’ai pas discuté très ardemment avec elle concernant un prochain mariage. Cela viendra en son temps.
Mais Guilbert insista.
– Voyons, se mit à calculer le baron en fronçant légèrement les sourcils, votre fille aura bientôt dix-sept ans ; il ne faudrait pas attendre qu’elle coiffe sainte Catherine pour lui trouver un époux.
– Je vous l’accorde, mais mes préoccupations actuelles me forcent à reporter cette recherche à plus tard, cher baron. Mettez-vous à ma place. Qu’aurais-je à offrir en dot à ma fille dans les conditions actuelles ?
Une moue d’approbation apparut sur le visage de Guilbert.
– Veuillez excuser cette indélicatesse. Vos soucis présents sont en effet plus urgents à régler. Je fais venir mon clerc sur-le-champ et nous discuterons devant des coupes bien remplies en attendant qu’on nous apporte de quoi nous restaurer.
Le jeune seigneur fit signe à un garçon au visage rubicond qui vint prendre les ordres. Il disparut, laissant les deux hommes s’installer dans les fauteuils garnis de coussins que les serviteurs avaient approchés du feu. Entre les sièges, une petite table basse supportait un plateau d’argent ciselé. Dessus, il y avait un carafon du même métal. Pendant que le maître et son invité s’asseyaient, un page leur versa du vin.
En cette fin d’août, sur le chemin qui montait en pente raide vers Mornepierre, un cavalier solitaire s’amenait au pas lent de sa monture. On ne pouvait distinguer nettement ses traits en raison du crépuscule naissant, mais quiconque aurait constaté combien le visage de l’homme était las. D’épais cheveux sombres tombaient en boucles sur ses oreilles, et ses joues étaient mangées d’une barbe de plusieurs jours. Cependant, le cavalier contemplait le château avec contentement, sans prendre ombrage du fossé hérissé de pieux effilés qui le ceinturait et en assurait la première défense. L’inconnu devait avoir vingt-cinq ans tout au plus. Il repoussa la cape qui lui recouvrait les épaules, dévoilant l’emblème des croisés : une croix rouge piquée sur une tunique de combat écrue. La sienne était tachée de sang séché et tombait en lambeaux sur son haubert. Sous son bras gauche, au-dessus de la garde de son épée, il tenait un heaume cabossé, ce qui portait à croire, avec le sang marquant sa tunique, qu’il avait pris part à de rudes échanges en Terre infidèle. Finalement, les éperons de fer de ses hautes bottes confirmaient son appartenance à la chevalerie.
D’une pression des talons sur les flancs de sa monture, le croisé rappela à l’ordre son coursier qui s’était presque arrêté. C’était un superbe étalon blanc, mélange d’arabe et d’andalou. Le chevalier tapota l’encolure de la bête.
– Nous sommes bientôt arrivés, Bucéphale ! Tu auras mérité ton avoine et moi, je serai enfin rentré chez moi. Il y a si longtemps que je suis parti et, pourtant, rien ne semble avoir changé. Il me tarde de serrer mon père dans mes bras.
Comme s’il avait compris, le cheval s’ébroua et reprit un pas cadencé. Ils arrivèrent en vue du châtelet, sorte de poste fortifié qui donnait accès à la première cour. L’attention du cavalier fut détournée un bref instant par quelques dizaines de panaches de fumée s’élevant au loin. Le clocher d’une église pointait au milieu d’un modeste bourg près de la rivière. Le croisé prit une profonde inspiration et son regard se reporta sur l’entrée même du château. Une lourde porte bardée de fer en interdisait l’entrée. Les sabots ferrés du coursier résonnaient sur le bois du pont-levis tandis qu’ils s’en approchaient. À partir des archères percées plus haut dans les murs, le chevalier se savait épié, mais il ne s’en souciait guère tant sa joie de fouler à nouveau ces lieux était grande. Il se pencha au-dessus du cou de Bucéphale et souleva trois fois le heurtoir de métal, le laissant retomber contre le bois clouté. Il y eut un grincement comme le judas glissait dans sa rainure. Une voix demanda : « Qui va là ? » L’homme, qui avait fait reculer son cheval, le fit à nouveau avancer et répondit d’une voix forte :
– Allez dire à mon père que son fils Jean est revenu de croisade et qu’il a grande hâte de le revoir.
Le factionnaire referma le judas avec un claquement sec. Derrière la porte, le nouvel arrivant ne pouvait voir l’agitation que cette annonce suscitait. Le guetteur se pencha à l’oreille d’un des gardes et lui murmura quelque chose. Le soldat courut aussitôt prévenir son supérieur. Ce dernier était un homme de forte carrure, à la chevelure poivre et sel, dont le service remontait à plus de vingt années dans ce château. Ses ordres furent rapidement transmis alors qu’il se déplaçait à l’autre extrémité du châtelet pour y recevoir le voyageur. On ouvrit la porte. L’homme qui se prétendait le fils du châtelain s’engagea sous le porche, semblant ignorer les assommoirs d’où on l’observait, et s’arrêta devant la herse close. En ces temps troublés où l’hérésie cathare menaçait, la prudence recommandait de garder la grille fermée dès la tombée du jour. Mornepierre n’échappait pas au contrôle de l’Inqui-sition. Néanmoins, le cavalier et sa monture traversèrent cette seconde entrée pour aboutir dans la basse cour. De nombreuses torches fichées dans des socles de fer y jetaient un éclairage vif. Là, le croisé mit pied à terre, saluant le chevalier qui l’avait autorisé à entrer. L’homme examina attentivement le nouveau venu et, après quelques hésitations, finit par s’incliner avec respect.
– Soyez le bienvenu, messire Jean. Nous ne vous attendions plus. J’ai fait prévenir monseigneur.
L’autre répondit sur le même ton :
– Merci, Berson, si c’est bien votre nom. Cela fait tant d’années que j’ai quitté ces lieux que je n’en suis plus certain. – C’est en effet mon nom, messire.
Le croisé eut un sourire heureux, puis il tendit les rênes de sa monture à un palefrenier qui s’était approché. S’adressant au garçon, il dit :
– Nous avons fait un long voyage et il est aussi fatigué que moi. Prends-en grand soin, car ce n’est pas qu’un simple cheval, c’est la bête la plus intelligente que je connaisse.
Le garçon saisit les rênes, mais le chevalier les retint un moment et, se rapprochant de l’étalon, il lui caressa le col avec tendresse avant de le laisser aller. Berson observait le visiteur à la dérobée. Il paraissait encore ébaubi, comme s’il voyait un mort revenu à la vie. En fait, le vieux chevalier n’osait y croire. Le nouvel arrivant croisa son regard et sourit à nouveau, puis ses yeux s’élevèrent vers les tours rondes et survolèrent la chemise de la haute cour qui lui faisait face. Il semblait fort ému et le dénommé Berson regretta sa méfiance initiale.
– Il est bon de rentrer chez soi, déclara le croisé. La route a été longue et pleine d’embûches jusqu’à ce jourd’hui. Dites-moi, Berson, comment va mon père ?
Les deux hommes étaient presque arrivés devant le double vantail donnant accès à la seconde cour, celle entourant le donjon. Le chevalier Berson bifurqua plutôt vers une poterne dissimulée dans l’épaisseur de la muraille. Perplexe, le croisé s’arrêta.
– Pourquoi ne pas prendre cette entrée ? L’autre où vous me menez donne sur les dépendances et non sur le donjon !
– Vous vous en souvenez fort bien, messire. Cependant, le baron exige que tout visiteur y soit conduit après le couchant.
L’homme désigna le rectangle percé dans le mur. À première vue, personne ne le gardait mais, à leur arrivée, quelqu’un bougea dans l’ombre. Reconnaissant Berson, le factionnaire lança un appel vers l’intérieur de la cour, à travers la porte. Le voyageur haussa les épaules.
– S’il en est ainsi, je vous suis. Mais vous n’avez pas répondu à ma question, Berson ? Comment se porte mon père ?
L’autre parut hésitant.
– Il est arrivé un accident, messire, pendant votre absence.
– Quel genre d’accident ?
Berson n’eut pas le temps de répondre. La poterne livra passage à un deuxième soldat qui alla rejoindre le précédent. À eux deux, ils masquaient un troisième homme dont on devinait à peine la présence. À dessein, son visage demeurait dans l’ombre et le croisé ne put apercevoir de lui que son bliaud bordé de fourrure. Il ne le reconnut pas avant qu’il ne s’avance en pleine lumière. À sa vue, le jeune chevalier ouvrit la bouche, toute lassitude disparue. Son visage s’éclaira, soudain joyeux, et il s’exclama :
– Mon frère !
Puis, comme l’interpellé ne réagissait pas, il dit encore :
– Ne me reconnais-tu pas ? Il est vrai que le jouvenceau que j’étais est devenu un homme. Où est notre père, que je le serre contre mon cœur ?
Jetant son heaume au sol, il tendit les bras, mais l’autre, profondément troublé, recula sous le linteau, s’accrochant aux pierres saillantes de la muraille. D’un geste, il arrêta l’élan du croisé et lança d’une voix sourde :
– Mon frère ? Cela ne se peut...
Puis, reprenant ses esprits, il cria à l’adresse des soldats :
– Cet homme ment ! Il n’est pas mon frère ! Arrêtez-le !
Tout d’abord, le croisé resta muet de stupeur. Ses yeux cherchèrent ceux de l’homme en noir, mais ce dernier fuyait son regard. Alors qu’il marchait avec Berson, le nouveau venu n’avait pas remarqué, tant la fatigue l’accablait, que deux gardes les suivaient à distance. Alors, seulement, il prit conscience de ceux-ci. Relevant vivement sa cape, il saisit son épée et la tira du fourreau. C’était une arme redoutable, lourde certes, mais aux tranchants bien aiguisés. La garde portait des filigranes d’or et une pierre de bonne taille en sertissait le pommeau. Pour la manier, le chevalier dut la prendre à deux mains. La lame polie tournoya dans l’air avec force, accrochant la lueur du flambeau. L’espace d’un instant, elle brilla d’un éclair bleuté. Berson avait lui aussi tiré son arme à l’appel de son maître, mais il n’intervint pas, encore abasourdi par l’ordre qui venait d’être lancé. Les quatre autres soldats faisaient cercle autour de l’imposteur, n’osant agir, impressionnés par l’aisance dont il faisait preuve. Enfin, stimulé par les injonctions répétées du baron, l’un d’eux s’élança sur le jeune chevalier. Ce dernier le repoussa facilement et évita avec agilité la lame d’un second assaillant. Le troisième homme profita de la diversion pour attaquer, une dague à la main. Le croisé fit une feinte et l’envoya rouler dans la poussière. Il n’eut toutefois pas le temps de se retourner pour faire face au dernier homme. Berson lui asséna un coup derrière la tête avec la poignée de son arme. Assommé, le jeune homme fléchit les genoux et s’écroula, visage contre terre.
Jusque-là, Guilbert n’avait pas bougé, restant prudemment à l’écart. Quand il vit le croisé s’affaler, il s’avança lentement, s’assurant d’abord qu’il était hors d’état de nuire. Les soldats le retournèrent sur le dos. Du bout de sa heuse, le baron fit tourner la tête du jeune homme qui gisait, inconscient. Quelques instants, il contempla le visage couvert de barbe noire, comme s’il cherchait à se rappeler des traits connus. Puis, son regard croisa celui de Berson qui allait de l’épée ouvragée à l’homme étendu dans la poussière. Les yeux gris du seigneur de Mornepierre fondirent sur le vieux combattant qui détourna aussitôt les siens. Ensuite, le baron eut un mouvement du menton vers le corps inanimé. Comme s’il voulait se le prouver à lui-même, il déclara :
– Il lui ressemble peut-être, mais cet homme n’est pas Jean.
Il répéta pour être entendu de tous : « Ce ne peut être lui. » Cependant, tout dans son attitude trahissait son incertitude. Il cria alors à l’adresse des autres qui se tenaient en retrait :
– Est-ce ainsi que vous protégez votre seigneur, bande d’incapables ? Pour un peu, il m’aurait occis sans peine ! Mettez-le au cachot ! Faites prévenir le capitaine Roquespin ! Je verrai avec lui que faire de cet imposteur.
Les soldats qui avaient mordu la poussière saisirent l’homme évanoui par les pieds et les épaules. Toutefois, avant qu’ils ne l’emmènent, le baron les retint. Il défit le baudrier du prisonnier et en retira le fourreau de cuir. Puis, se penchant, il ramassa l’épée et en caressa la poignée finement ouvragée. Pendant qu’on emmenait l’homme inconscient, il remit l’arme dans son étui et se tourna vers Berson. Ce dernier regardait les soldats passer la poterne, encore hébété par ce qui venait de se produire.
– Berson ?
Le chevalier tourna lentement la tête vers son suzerain. Malgré lui, ses yeux pâles revinrent à l’arme que tenait le baron. Ce dernier murmura :
– C’est l’épée de mon père, je te l’accorde, mais peu importe ce qu’il t’a dit ou ce que tu crois, il ne peut être Jean.
Le visage de Guilbert était livide. Il n’ajouta rien et passa à son tour l’enceinte. Berson le suivit, referma la poterne derrière lui et y mit les verrous. Puis, il suivit son seigneur des yeux pendant que celui-ci regagnait le donjon. Malgré ce qu’il venait de prétendre, Berson savait, lui, que ses sens ne l’avaient pas trompé. Mais, lié par son serment de vassal, il ne pouvait que se taire et obéir. N’ayant reçu aucun ordre, il s’engagea derrière son suzerain afin de gagner au plus vite le corps de garde, sis dans le donjon.
-o0o-
La salle de garde jouxtait l’entrée des cachots. C’était une partie importante de la demeure seigneuriale. Les chevaliers en service d’estage y prenaient leurs quartiers en alternance, de sorte qu’en tout temps s’y trouvaient moult personnes. Les soldats qui avaient précédé le baron s’étaient dirigés vers ce grand hall, portant péniblement leur fardeau, alourdi par le poids de sa cotte de fer. Les trois hommes pestaient tout haut, suant sous leur propre équipement, les bras rendus gourds par la traction. Deux fois, ils s’étaient arrêtés pour reprendre leur souffle mais, à présent, ils se hâtaient, car leur prisonnier revenait à lui. Berson avait couru sur leurs pas, s’amenant au moment où le croisé reprenait conscience. Ses gardiens le mirent sur ses pieds et le poussèrent en avant, mais lui commença aussitôt à clamer haut et fort son innocence. Jurons et insultes lui répondirent immédiatement. Le tapage réveilla les dormeurs dans la salle. Quelques-uns étirèrent le cou en grommelant. L’un d’eux, les yeux lourds de sommeil, les apostropha, l’air mécontent :
– Qu’est-ce que ce raffut de tous les diables ? Y a des gens qui dorment par ici !
Profitant de l’intervention de ce chevalier, le captif se mit à crier :
– Je suis Jean, le fils de votre suzerain ! Chevalier, à moi !
L’interpellé cligna des yeux et se secoua, cherchant dans le visage de cet inconnu une quelconque ressemblance, quand le jeune homme dit encore :
– Par sainte Mondane, relâchez-moi ! Je suis Jean Aubuss... Le reste de sa phrase se perdit dans le claquement sonore
de la gifle que lui décocha l’un de ses gardiens. Il trébucha. – Et moi, je suis le fils du roi ! ricana le soldat.
Comme le croisé essayait de reprendre pied, l’homme leva encore la main, mais le geste resta en suspens. Retenant son élan, Berson lui saisit l’avant-bras.
– Assez, soldat ! dit-il.
Le ton était sans réplique et le garde recula contre le mur, cédant le passage.
Le prisonnier releva la tête en direction de Berson, mais celui-ci évita de le regarder. Le vieux chevalier ordonna au soldat de retourner à son poste. Le factionnaire fit aussitôt demi-tour tandis que les deux autres empoignaient fermement le détenu. Celui-ci fixait toujours Berson de ses yeux sombres, cherchant à comprendre. N’en pouvant plus, il le supplia :
– Dites-leur qui je suis ! Dites-leur !
Un instant, Berson faillit obéir à ce que lui criait sa raison. Une courte lutte intérieure s’engagea dans sa tête et son cœur. Les autres attendaient, soudain indécis. Enfin, prenant une profonde inspiration, il siffla entre ses mâchoires contractées :
– Vous savez ce que monseigneur a ordonné. On ne discute pas les ordres de messire Guilbert.
Il loucha vers le prisonnier. Ce qu’il lut dans les yeux de ce dernier le transperça comme une lame. Le vieux combattant fit demi-tour, déchiré entre deux allégeances. Il y eut un bref moment de silence, puis Berson entendit le raclement des solerets des trois hommes sur le sol de pierre nu. Les soldats entraînaient leur prise plus avant dans les soubassements. Les clameurs de protestation recommencèrent, longtemps répercutées par les murs sinistres. La mort dans l’âme, connaissant le sort qui attendait le croisé, Berson quitta la salle commune, serrant les poings d’impuissance.
La grande salle du château était brillamment éclairée. Les flambeaux jetaient des lueurs dansantes sur les murs recouverts de fresques et de tapisseries animant lions, aigles et animaux fabuleux des légendes.
Dans l’âtre où dix hommes auraient pu tenir debout côte à côte brûlait un énorme tronc d’arbre. Le bois de pin crépitait en répandant une bonne odeur de résine. Tout autour, abrité par les pare-feu, le sol était couvert d’une épaisse litière odorante. Près du feu, des tréteaux avaient été dressés et couverts de nappes immaculées. L’ensemble était surmonté des étendards de Mornepierre.
Les plats de venaison et de sauces succédaient à ceux de poissons et de légumes. Le vin coulait dans les gosiers, renouvelé par une kyrielle de pages. Dans la galerie ouverte devant les convives, trois musiciens jouaient. Le son du luth se mariait agréablement à ceux de la vielle et de la flûte. Les invités avaient pris place sur des escabeaux ou des fauteuils ou même sur des coffres dont on se servirait après le repas pour ranger la pièce.
Dans la partie la plus éloignée du maître de céans se tenaient trois chevaliers un peu gris. Le chapelain siégeait à l’extrémité de la table, engoncé dans un froc trop étroit, considérant d’un air désapprobateur ses voisins amplement portés sur le bon vin. Plus près, quelques jeunes gens étaient assis, conversant discrètement entre eux. Sous le haut dais venait dame Jeanne, très élégante, sa guimpe cachant en partie la rondeur de son visage. Elle conversait gaiement avec messire Thibaud, son voisin immédiat. Une place restait vacante à côté du vieux seigneur, puis il y avait les deux jeunes femmes, Vianne et Mathilde. Près d’elles, les tréteaux accueillaient encore une dizaine de convives. Vianne avait coiffé ses cheveux roux en une longue natte mêlée de rubans et, tout comme les autres femmes, elle portait une robe de soie. Son beau visage était empreint de gravité. Remarquant son peu d’enthousiasme pour la nourriture disposée sur le tranchoir devant elle, messire Thibaud lui souffla :
– Tu n’es guère en appétit ce soir, ma fille. Serais-tu indisposée ?
L’interpellée se tourna vers le vieillard qui la couvait avec bienveillance. La couleur des iris de la jeune femme était inhabituelle, d’un vert teinté de paillettes d’or, rappelant ceux de certains chats. On avait peine à s’en détourner tellement ils étaient ensorcelants. Cependant, ce trait physique de Vianne était familier à son père, tout comme la vivacité de son caractère. Or, ce soir, l’attitude de sa fille l’inquiétait. Il attendait une explication. La damoiselle de La Roque-Grissac soupira :
– Vous savez bien, père, que c’est par amour pour vous que je me suis pliée à votre volonté en acceptant de séjourner à Mornepierre. Je ne trouve, hélas, plus le même intérêt qu’autrefois à y demeurer. Vous le comprendrez aisément. Et bien que Guilbert se montrât sous un jour différent de celui que je lui connaissais, il me peine de devoir vous quitter aussi longtemps.
Le vieux seigneur lui tapota la main.
– Allons, cela passera. Je connais ton cœur, Vianne, et comprends ton désarroi. Mais il ne faut pas te montrer capricieuse. Songe que dame Jeanne, ici présente, s’occupera de toi et de Mathilde avec la bonté et la tendresse d’une mère.
Ne la froisse pas par ton attitude chagrine, pas plus que ton hôte qui se soucie de votre bien-être à toutes deux autant que moi.
Ayant dit cela, il lui sourit et la jeune femme refoula les mots qu’elle voulait prononcer. Cependant, elle se tourna vers sa dame de parage pour y chercher appui, car depuis leur arrivée à Mornepierre, les jouvencelles avaient développé une étroite complicité. Toutefois, l’attention de Mathilde était ailleurs. La brune jeune fille regardait par-dessus son épaule, un sourire aux lèvres. Au même moment, le voisin de cette dernière se lançait dans une longue explication sur le cours des devises. Il s’agissait d’un riche marchand juif, reconnaissable à son chapeau jaune et pointu d’où s’échappaient deux mèches boudinées d’un noir de jais. Mathilde s’efforçait de l’écouter, hochant la tête de temps à autre d’un air poli.
Écuyers et pages se déplaçaient silencieusement, remplissant les gobelets de vin aromatisé, apportant les plats, renouvelant les tranchoirs sur les plateaux d’étain ou d’argent. En temps habituel, il y avait plus de monde à la table du baron mais, pour la soirée d’adieu de Vianne à son père, le seigneur de Mornepierre avait voulu un peu plus d’intimité. Toutefois, certains des invités en profitaient pour faire fi des bonnes manières et de la discrétion. De temps en temps, après un rot sonore, l’un des chevaliers jetait un os aux deux grands lévriers blancs couchés devant la cheminée. Il s’ensuivait une série de grognements, couverts en partie par la musique et le bruit des conversations. Vianne poussa un soupir et reposa sa coupe. Elle prit une profonde inspiration et commença :
– Père...
Le retour de Guilbert coupa court à sa requête. Un écuyer se précipita pour tirer le fauteuil du baron vers l’arrière. Il lui versa ensuite une rasade de vin sucré tandis qu’un autre disposait quelques tranches de viande devant lui. Le châtelain eut un mot d’excuse à l’adresse de Vianne.
– Ai-je interrompu une conversation privée ?
La jeune fille fit non de la tête et détourna les yeux, sans remarquer les traits tendus de son hôte. Messire Thibaud, à qui l’expression de Guilbert n’avait pas échappé, s’enquit :
– Alors, Guilbert, j’espère qu’il n’y a rien de grave ? Vous me semblez préoccupé.
Leur hôte esquissa un sourire forcé et répondit d’une voix qu’il voulait légère.
– Oh ! Rien de bien important, messire. Une rixe entre soldats éméchés... Quelques jours de cachot feront réfléchir les coupables. Non, vraiment, rien qui puisse troubler notre repas.
Il se tourna ensuite vers Vianne qui évitait toujours son regard et, prenant son hanap, lui frôla les doigts au passage. La jouvencelle tressaillit. Son visage s’empourpra légèrement et elle retira vivement sa main. Les yeux verts fustigèrent le baron. Il remarqua alors que Vianne n’avait touché à rien. Comme il s’en étonnait, elle s’excusa :
– Pardonnez-moi, Guilbert. Je n’ai pas très faim ce soir.
– Vraiment ? Quelle peut donc être la raison qui vous maintient ainsi au bord de l’inanition, damoiselle, si, bien sûr, il n’est pas indiscret de le demander ?
– Mon père me manquera beaucoup, messire, et son départ m’attriste.
– Je comprends. Pourtant, Mornepierre n’a, selon mes souvenirs, aucun secret pour vous. Vous y serez tout à votre aise. Je n’ai pas toujours été très gentil à votre égard par le passé, je le concède, mais j’espère de tout cœur que votre séjour en ces murs vous plaira autant que j’aurai de bonheur à vous y accueillir. Je ferai d’ailleurs tout en mon pouvoir pour satisfaire vos moindres désirs. J’en ferai une quête, si nécessaire.
Sa voix était si basse que seule Vianne l’entendit. Elle ne pouvait se méprendre sur le sens de ses paroles. Guilbert remarqua sa pâleur subite de même que sa respiration plus rapide. Pourtant, il porta la coupe à ses lèvres comme si de rien n’était. Soudain, le gros rire d’un des chevaliers détourna l’attention vers l’extrémité de la table. Sursautant, Vianne reprit la maîtrise d’elle-même et demanda à haute voix :
– Père, avec votre accord, j’aimerais me retirer. Je suis fatiguée.
La contrariété se peignit sur la figure ridée du seigneur de La Roque-Grissac. Vianne semblait décidément avoir un don pour enfreindre les conventions. Cependant, Guilbert ne parut pas offusqué de cette entorse aux règles de politesse. Il se montra, au contraire, fort courtois. On aurait même dit que cette demande tombait à point :
– Qu’il en soit selon le désir de la damoiselle ! approuva-t-il. Je ne saurais souffrir qu’elle doive demeurer contre son gré.
Puis, s’adressant à Vianne, il ajouta :
– Votre compagnie me manquera assurément. Je vous souhaite une bonne nuit, damoiselle. Néanmoins, je m’en voudrais que vous vous couchiez l’estomac vide et je vous ferai tantôt monter un plateau de victuailles. Peut-être alors l’appétit vous reviendra-t-il ?
Le ton était volontairement moqueur, mais Vianne se garda bien de répliquer. Aussitôt, Mathilde demanda au baron la permission d’accompagner la jeune fille. Guilbert acquiesça. On se leva pour saluer les jouvencelles. La plupart des convives en profitèrent pour se retirer, laissant les hommes entre eux. Vianne et Mathilde se laissèrent conduire par un petit page. La dame de parage semblait fort heureuse de ne plus avoir à subir la conversation lassante du marchand juif.
Elles empruntèrent l’escalier à vis menant à l’étage où se trouvait leur chambre. Selon les souvenirs de Vianne, les appartements de leur hôte y avaient place également. Lors-qu’elles furent hors de portée de voix, Vianne soupira :
– Pourquoi ne pouvions-nous demeurer à La Roque-Grissac ? Ce ne sont pas quelques coups de marteau qui nous auraient incommodées. Cela ne fait que dix jours que nous sommes là et j’ai peine à imaginer devoir y passer tout l’automne. Guilbert me rend si mal à l’aise que j’en perds toute contenance ! Et il a l’air de trouver cela amusant !
Mathilde acquiesça d’un air absent. En fait, la damoiselle avait distraitement écouté Vianne. Elle songeait plutôt à l’écuyer qui servait Guilbert tantôt. Ce n’était pas la première fois qu’elle surprenait les yeux du jeune homme posés sur elle. Le garçon lui plaisait et, sans réfléchir, elle répondit à Vianne :
– Je ne comprends pas, Vianne, pourquoi vous parlez de messire le baron ainsi. Moi, je le trouve fort bien de sa personne.
Vianne s’arrêta si brusquement que Mathilde faillit la heurter.
– Mathilde, chuchota-t-elle, quelle sottise dis-tu ! Tu le connais trop peu, voilà tout. Ce n’est pas parce qu’un seigneur a une belle tournure ou qu’il fait des sourires enjôleurs qu’une dame doit agréer à tout ce qu’il dit ou fait. Et puis, as-tu oublié les rumeurs qui courent sur lui ? Elles ont certainement un fond de vérité ! J’ai failli croire à sa sincérité, mais il n’en est rien ! Il aurait beau user de toutes les flatteries, je ne me laisserai pas attendrir par Guilbert de Mornepierre, fût-il le dernier homme en Périgord !
En haut de l’escalier, le petit page attendait, dansant d’un pied sur l’autre, peu attentif aux propos que les dames échangeaient à mi-voix. Mathilde réprima une moue. Elle ne comprenait pas pourquoi Vianne, habituellement de belle humeur avec elle, s’était emportée aussi vivement. La pauvre fille, très émotive, avait les yeux pleins d’eau. Mais Vianne lui avait déjà tourné le dos, retroussant sa robe pour rejoindre le page. Mathilde refoula ses larmes et lui emboîta le pas. Elles ne dirent plus un mot jusqu’à la chambre où l’enfant les laissa.
Des braises brûlaient dans un chariot de feu et la pièce était éclairée par des lampes à huile de noix nichées dans les
murs. Des tentures colorées divisaient la chambre en deux
clôtets, masquant un grand lit fermé de courtines où auraient pu facilement prendre place six personnes. Sur une table basse près de l’unique fenêtre à croisillons, on avait laissé à disposition une aiguière d’argent contenant de l’eau fraîche, et un bassin pour la toilette du soir. Vianne s’assit sur un coffre et Mathilde s’affaira autour d’elle, dénouant les nattes rousses et dégrafant sa tunique damassée. Les deux femmes restèrent silencieuses plusieurs minutes. La demoiselle de parage se mit en devoir de peigner les cheveux de Vianne avant d’en faire une tresse plus lâche que cette dernière glisserait sous son bonnet de nuit. Elle avait presque terminé, effectuant sa tâche machinalement, le cœur encore serré. Vianne lui saisit la main, la forçant à venir devant elle, et lui avoua à voix basse :
– Je suis tellement désolée pour ce que je t’ai dit plus tôt ! Tu es loin d’être sotte, c’est moi qui le suis ! J’étais en colère contre moi-même !
– Ne vous excusez pas, Vianne, je ne sais pas grand-chose de messire le baron à part ce que vous m’en avez dit.
– J’insiste, je suis fautive ! Et puis, cesse de me vouvoyer. Nous avons presque le même âge et le même rang.
Mathilde hocha la tête. Elle prit le bonnet de lin blanc pour l’ajuster sur la tête de sa compagne avant de répondre :
– Je ne comprends toujours pas ce que tu reproches au baron de Mornepierre. Pour ma part, je le trouve à la fois
beau et terrible. Sincèrement, il me donne la chair de poule.
– Est-ce que tu serais tombée sous son emprise, Mathilde ? Prends garde ! On chuchote que quelques malheureuses auraient pris le voile après qu’il a abusé d’elles.
– Est-ce donc vrai ?
– Bien sûr que non, Mathilde ! Ce sont des sornettes, mais...
La conversation fut interrompue à ce moment par un page qui apportait le plateau promis. Il déposa les denrées sur la table et sortit sans même lever les yeux une seule fois. Dès qu’il eut refermé la porte, les jeunes filles reprirent leurs propos. Vianne se saisit d’abord d’un gâteau au miel.
– En tout cas, dit-elle, il tient parole. Ces pâtisseries sont délicieuses et j’ai bien faim. Je t’accorde que Guilbert est un homme très attirant, mais cela ne lui donne pas tous les droits. Depuis quelques jours, il tourne autour de moi comme un papillon de nuit autour d’une lampe. Pourtant, il doit bien se rappeler comme je le détestais.
– Et pour quelle raison ?
– Oh ! Je ne sais plus trop... J’étais une enfant et pas toujours très obéissante, je dois le reconnaître.
Mathilde ne put réprimer un sourire. Vianne plissa les paupières.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– À mon avis, cela n’a pas beaucoup changé.
– Mathilde !
Le ton de reproche de Vianne céda la place à un grand éclat de rire auquel se joignit Mathilde.
– Mais, dis-moi la vérité. Le baron ne te plaît donc pas ?
Vianne fit la grimace.
– Ce n’est pas ce que tu crois. Il y a...
– Tu as un autre prétendant, alors ? Messire Thibaud en parlait avant notre départ.
– De grâce, Mathilde, tu me vois épouser le vieux seigneur de Ribérac ? Il est veuf deux fois et il a l’âge de père, je crois bien. Horreur ! Quant à cet autre dont je ne sais plus le nom, il a des manières de femme et passe son temps à se toiletter.
On dit même qu’il se livre à des actes répugnants avec ses jeunes pages. Plutôt mourir que de me donner à lui ! Il y a aussi Louis de Bersillac. Il n’est pas particulièrement attirant avec sa carrure de taureau... Non, Mathilde, l’homme que je voudrais épouser...
La phrase resta en suspens. Le visage de Vianne s’assombrit et sa lèvre inférieure se mit à trembler. Elle porta la main à sa bouche et renifla bruyamment. Des larmes avaient perlé entre ses cils couleur de rouille. D’une voix enrouée, elle avoua :
– Il a suivi l’ost du roi Louis en Terre Sainte. Plusieurs pensent qu’il est mort, car nous sommes sans nouvelles de lui depuis cinq longues années. Mais moi, je crois qu’il vit et qu’il reviendra.
Elle se mit à parler précipitamment.
– Chaque soir, je prie la Vierge pour qu’elle le ramène sain et sauf. Mais, plus le temps passe, moins j’ai l’espoir que ce jour arrive.
Elle saisit les mains de Mathilde dans les siennes et, prenant un peu sur elle-même, poursuivit :
– Ah ! Comment te l’expliquer ! Je ne t’ai rien dit à son propos et il y aurait tant à te raconter sur lui. Enfin, celui que j’espère et attends, c’est Jean, le frère cadet de Guilbert.
Mathilde ouvrit des yeux ronds.
– Je savais que messire Guilbert avait un frère puîné, mais j’ignorais que tu étais éprise de lui. Messire Guilbert le sait-il ?
Vianne secoua la tête.
– Comment saurait-il ? Jean et moi ne nous sommes rien promis. Mais au fond de moi, je sais que je l’ai toujours aimé. Vois-tu, je suis venue souventes fois à Mornepierre. Mon père était proche de messire Philippe en ce temps-là. Jean et moi, nous passions tout notre temps ensemble. Nous chevauchions des heures durant. Il m’emmenait même courir la quintaine avec lui !
– Dame ! Quelle éducation pour une jeune fille !
– Oh ! Père n’a pas toujours su nos exploits, ni messire Philippe, heureusement !
– Et messire Guilbert ?
– Guilbert ? Il nous surveillait sans cesse, Jean et moi ! Toutefois, en y repensant, je dois dire qu’il nous a empêchés de commettre bien des bêtises et qu’il a même couvert quelquefois celles que nous avions faites...
Elle se tut un moment et soupira :
– Ah ! Mathilde, j’aimerais tant que Jean soit de retour ! Il me manque tellement ! Revenir ici me le rappelle d’autant plus cruellement.
La demoiselle de parage s’agenouilla devant Vianne et lui prit les mains.
– Vianne, je souhaite pour toi qu’il vive et qu’il rentre bientôt !
Vianne la regarda un moment et les larmes qu’elle retenait difficilement roulèrent sur ses joues pâles. Toutefois, c’est avec fermeté qu’elle déclara :
– En mon cœur, j’ai la conviction qu’il n’est pas mort. Peut-être même est-il sur le chemin du retour ? Il y a des rumeurs que le roi Louis rentrera bientôt. Puisse Jean l’accompagner !
– Alors, Vianne, prions maintenant pour que cela s’accomplisse !
Elles s’installèrent l’une en face de l’autre, à genoux sur le plancher froid, dans une longue prière. Elles se relevaient quand les servantes se présentèrent pour leur toilette. Avec leur aide, elles finirent de se dévêtir, déposant leurs tuniques sur une perche près du lit. Comme il était de coutume, elles roulèrent ensuite leurs chemises sous le traversin et se glissèrent nues entre les draps, ne gardant pour tout vêtement que leurs bonnets de nuit. Les meschines tirèrent les courtines et mouchèrent les lampes avant de laisser les jouvencelles seules.
-o0o-
Lorsque les dames furent montées, les hommes se rassirent. D’un geste de la main, Guilbert renvoya les musiciens. Les pages commencèrent à desservir les tables. Le marchand juif salua bien bas son hôte et alla s’installer dans un coin pas trop éloigné de l’âtre, repoussant du pied les chiens qui se levèrent en grondant pour se recoucher quelques mètres plus loin. Le petit homme se départit de sa rouelle qu’il déposa sur un banc et s’enroula dans ses manteaux, la tête tournée vers le mur. Les jeunes gens se dispersèrent et les chevaliers s’apprêtaient à en faire autant quand, à leur grande joie, Guilbert fit apporter un tonnelet de vin à leur intention. L’alcool ne tarda pas à faire effet et ils ronflaient bientôt autant que le feu devant eux. Guilbert resta seul à table avec messire Thibaud. Ce dernier parlait à mi-voix, comme si le soudain silence des lieux l’intimidait.
– Vous faites montre d’une très grande ouverture d’esprit, mon cher Guilbert. Plusieurs vous reprocheraient d’ac-cueillir un juif à votre table ! Vous ne craignez pas la visite des inquisiteurs ?
– Maître Jacob n’est pas un juif ordinaire. Mon père le recevait déjà lorsque j’étais enfant. Il fait en quelque sorte partie de ce château. D’ailleurs, nous ne discutons jamais religion, mais affaires. Je soigne mes relations et cela me rapporte quelques avantages en temps et lieu.
– Je reconnais, mon jeune voisin, que vous avez été plus avisé que moi en ce domaine. Aussi, je ne puis que vous redire ma reconnaissance. Sans vous, Vianne serait vêtue comme une paysanne, ce que je ne saurais tolérer. Mais croyez que je compte vous rembourser jusqu’au dernier denier et ce, dans les meilleurs délais.
Guilbert posa sa main sur le bras du vieux seigneur.
– Messire, rien ne presse. N’est-ce pas la volonté de Dieu d’aider ceux que le malheur frappe quand on est soi-même dans l’abondance ? Je ne supporterais pas que vous ou votre fille manquiez de quoi que ce soit !
– Je m’efforce de laisser Vianne dans l’ignorance de mon infortune. Elle croit que La Roque-Grissac peut se subvenir. Bien avant que cette calamité ne s’abatte sur mon fief, c’est à peine si je pouvais lui offrir un train de vie digne de sa condition. Cela me peine grandement de faillir ainsi à mes devoirs de père.
Le vieillard fit silence sans remarquer le regard d’aigle de son hôte. Il tressaillit aux paroles que prononça le jeune baron.
– Vous savez, messire Thibaud, que je pourrais apporter bien plus à Vianne que mon hospitalité. Je peux assurer son avenir. Parlons donc franchement. Je suis certain que mon père aurait approuvé ma requête et que vous y acquiescerez aussi. Vos malheurs ont en quelque sorte permis à nos deux lignées certains rapprochements. Elles pourraient n’en faire qu’une...
– Que voulez-vous dire, Guilbert ?
– Vous m’avez bien compris, messire. Je vous demande la main de votre fille.
– Mais, je ne peux vous l’accorder !
– Pourquoi ? Est-elle promise à un autre ?
– Non ! Elle vous l’a avoué elle-même ! Seulement, je suis quasiment ruiné, je vous l’ai dit ! Que vous apporterait-elle en dot ?
– Mes terres rapportent assez pour entretenir une épouse de son rang avec honneur...
Le vieil homme parut hésiter.
– Bien...
– Parlez, messire, s’impatienta soudainement le baron.
– Je ne suis pas étonné outre mesure de votre demande. Depuis notre arrivée, j’ai remarqué le grand intérêt que vous portiez à ma fille. J’en suis fortement honoré. Toutefois, il faut que vous sachiez que j’envisageais plutôt d’unir la destinée de Vianne à... votre cadet.
Guilbert blêmit. Son visage, si sûr de lui tantôt, était devenu couleur de cire. Un instant, messire Thibaud crut qu’il allait s’évanouir. Le baron termina sa coupe d’un seul trait avant de répondre.
– Pardonnez, messire, cet instant de stupeur. Je suis simplement étonné qu’après toutes ces années d’absence de mon frère, vous pensiez encore à lui avec autant de vivacité. Moi-même, mentit-il, j’ai peu d’espoir qu’il ne foule à nouveau nos terres. Personne ne m’a apporté de ses nouvelles depuis son départ. Je crains fort qu’il n’ait rejoint notre père en Paradis.
– Cette éventualité m’a aussi traversé l’esprit, Guilbert. Mais vous savez l’amitié qui liait autrefois ma fille à Jean. Vianne croit toujours en son retour. Sans vous offenser, comment prendra-t-elle la chose ?
Guilbert sourit, découvrant des dents de loup.
– Messire, vous me décevez... Tssst ! Laisserez-vous Vianne se morfondre dans un amour illusoire, attendant indéfiniment un hypothétique prétendant ? Je ne suis pas une fabulation, mais un homme de chair et de sang ! Messire, je ne veux que le bonheur de votre fille. Le mien serait aussi assuré par cette union. Que votre esprit se rassure ! La Roque-Grissac constitue une dot suffisante à mes yeux. Nos domaines étant adjacents, vous conserveriez, bien sûr, la jouissance du vôtre. Je ne voudrais pas vous en déposséder.
– Oui, oui...
Messire Thibaud réfléchissait, un peu décontenancé par l’assurance retrouvée de son jeune vis-à-vis.
– Toutefois, cela me semble un peu prématuré ! Et puis, sans vouloir vous offenser, mon cher Guilbert, je... enfin, comment vous dire ? Ce ne sont certainement que des racontars de mauvaises langues...
Guilbert toisa son invité quelques secondes en affichant un air de totale incompréhension, puis son visage se détendit et il rit franchement, toute dureté envolée de sa figure. Il venait de comprendre à quoi faisait allusion son interlocuteur.
– Vous ajoutez foi à ces ragots ? Alors que moi, Guilbert de Mornepierre, je sollicite auprès de vous une union devant Dieu ! Je vous donne le droit de questionner qui bon vous semble entre ces murs sur ma réputation. Je ne suis point volage, messire Thibaud.
Le baron marqua une pause avant de reprendre avec sérieux :
– Le mariage est un engagement solennel. Voyez-vous, il y a un certain temps que je songe à prendre femme et à assurer ma descendance, mais je ne veux pas épouser une petite sotte, fût-elle l’héritière d’une immense fortune. Je veux pour épouse une digne jeune fille. Or, je ne vous le cache pas, j’éprouve une grande attirance pour Vianne. Elle correspond parfaitement à ce que j’attends de la femme d’un seigneur. Je n’ai pas besoin d’accroître l’étendue de mon domaine, mais je veux des héritiers pour assurer ma succession. Quant à votre fille, ne craignez pas pour sa vertu en la laissant sous mon toit. Je suis un homme d’honneur et saurai attendre le mariage. D’ailleurs, ma cousine Jeanne fera un redoutable chaperon. Elle sait être pire qu’un dragon lorsque cela s’avère nécessaire.
Le vieillard se redressa sur son siège.
– Permettez-moi tout de même de réfléchir à votre demande, bien que je vous accorde le fait que Vianne ne puisse trouver meilleur parti que le vôtre. Tout cela est précipité ; je dois y penser à tête reposée. Or, je ne suis plus tout jeune et n’ai plus votre endurance. Je suis las, il se fait tard et je veux partir tôt demain.
– Je comprends, messire. Je ne voulais pas vous bousculer. Prenez votre temps, mais sachez que j’attendrai votre réponse avec impatience. Quant à notre entente, mon clerc a pris toutes les dispositions pour que l’argent nécessaire à vos travaux vous parvienne sous peu. Vous pouvez donc engager dès maintenant les ouvriers. Allez ! Je vous laisse prendre du repos. Nous nous verrons demain à votre départ.
Les deux hommes se serrèrent la main. Le vieux châtelain se leva pesamment et quitta la pièce à la suite d’un page d’une douzaine d’années. Il réveilla au passage son écuyer qui s’était assoupi dans un coin de la vaste salle. Le garçon lui emboîta le pas d’un air endormi.
-o0o-
Hubert Roquespin était de fort méchante humeur. Le petit officier venait à peine de fermer l’œil quand un soldat vint le tirer du lit. Après l’avoir écouté, Roquespin aboya :
– Et monseigneur n’a-t-il rien ajouté ?
– Non, messire. Il a seulement demandé qu’on vous fasse prévenir.
Roquespin grimaça, ce qui ne fit qu’enlaidir davantage son visage couturé d’une horrible cicatrice. La balafre lui barrait les deux lèvres et la joue gauche, défigurant sa face osseuse. D’un mouvement sec, le petit homme replaça quelques mèches de cheveux rares et gras qui lui retombaient sur le front et chercha son baudrier. Après s’être sanglé, il apostropha à nouveau le soldat.
– Qu’est-ce que tu fais encore là, toi ? Si tu n’as rien d’autre à dire, retourne à ton poste.
Le garçon s’empressa de quitter la pièce nue et terne qui servait de logis au capitaine. Celui-ci ne semblait guère pressé d’obéir à l’ordre du baron. Pourtant, il s’engagea derrière le garde, se mouvant d’une manière un peu grotesque. C’est qu’il était né boiteux. Ce handicap disgracieux ne l’avait toutefois pas empêché de gravir les échelons jusqu’à son grade actuel, pas plus qu’il ne l’avait rendu plus malhabile qu’un autre. Au contraire, Hubert Roquespin constituait un dangereux adversaire pour quiconque se mettait en travers de son chemin. Il maniait l’épée avec une adresse remarquable et ne respectait pas toujours les règles de l’art dans ses affrontements.
En peu de temps, l’officier aboutit à un soubassement sombre d’où lui parvenaient, de temps à autre, des protestations étouffées. Roquespin sourit. Ses yeux noirs et durs brillèrent de malveillance. Il aimait entendre ce son, il s’en nourrissait jusqu’à satiété. Devant lui s’ouvrit un couloir lugubre où deux rangées de portes massives se faisaient face. Toutes ces ouvertures étaient fermées sauf une, de laquelle s’échappait un chapelet de jurons adressés aux hommes qui en gardaient l’accès. Hubert Roquespin se dirigea aussitôt vers eux d’un pas allègre. Il passa la tête au-delà du chambranle et s’arrêta net, complètement ahuri. Le prisonnier, qu’on avait débarrassé de son haubert et enchaîné à la muraille, cessa momentanément de proférer ses imprécations. Lui aussi avait reconnu son vis-à-vis. Entre ses dents, il grinça :
– Roquespin ! Que fais-tu sur les terres de Mornepierre, maudit serpent ?
Revenu de sa surprise, l’interpellé lui coupa la parole, tout en s’approchant de lui :
– J’ai peine à croire ce que je vois ! Comment est-ce Dieu possible ?
Une grimace d’excitation détendit son visage ravagé. Le prisonnier ne le quittait pas des yeux tandis que l’autre prenait un plaisir évident à se repaître de la vision qui s’offrait à lui.
– L’autre Aubusson, en chair et en os ! murmura finalement le balafré.
Puis, sans prévenir, il décocha au captif un coup de coude au creux de l’estomac. L’homme enchaîné émit un « ouf » à peine audible, le souffle subitement coupé. Toujours souriant, Roquespin fit craquer ses jointures tandis que Jean relevait la tête dans sa direction. Un crochet du droit du capitaine le frappa à la mâchoire, puis une grêle de coups lui martela les côtes. Glissant le long du mur, le prisonnier plia les genoux, ne pouvant se soustraire à cette raclée. Au bout d’un moment, le capitaine recula, contemplant d’un air satisfait le corps pendu aux manicles de fer. Quelque chose qui brillait à la main droite du captif attira son œil. Un minuscule anneau d’or encerclait l’auriculaire. Le balafré tenta de l’en arracher, mais le bijou refusa de quitter la phalange du prisonnier. Un peu déçu, il haussa les épaules, fit demi-tour et ressortit dans le couloir. Les deux soldats attendaient, impassibles devant une scène semblable à celles dont ils avaient été témoins des dizaines de fois auparavant.
– Personne ne doit parler à cet homme avant que le baron ne décide de son sort, déclara le boiteux de son habituel ton sec. Tout homme qui contreviendra à cet ordre en répondra personnellement devant moi. Allez en informer tout le corps de garde. Quant à moi, je retourne à mes quartiers. Monseigneur m’y trouvera.
– Messire Guilbert n’a pas dit qu’il reviendrait ce soir, capitaine, avança l’un des hommes.
Roquespin hocha la tête avec conviction.
– Il viendra, soldat, il viendra, crois-en ma parole.
Sans plus d’explications, il s’éloigna de sa démarche claudicante, sifflotant un air enjoué entre ses dents jaunes. Les gardes se regardèrent sans comprendre. Ils refermèrent la porte et mirent les verrous avant de regagner la salle de garde.
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Guilbert jeta quelques bûches dans l’âtre avant de quitter la salle à grandes enjambées, ressentant comme une urgence subite. Les lévriers s’étirèrent paresseusement et marchèrent sur ses talons. Le baron s’engagea dans un passage étroit, salué par les hommes de guet. Il inclina brièvement la tête pour leur répondre et se glissa comme une ombre silencieuse le long de la muraille flanquée à intervalles réguliers de flambeaux crépitants. Les chiens le quittèrent pour fureter du côté des entrepôts, le nez au sol, cherchant quelque rat à qui donner la chasse. Au bout de la galerie, le baron de Morne-pierre se présenta sous le linteau du corps de garde.
Plusieurs hommes dormaient sur des paillasses, mais deux, sans doute en mal de sommeil, jouaient aux dés. Le baron avisa le factionnaire, assis sur un banc contre le chambranle.
– Où est Roquespin ?
– Il attend vos ordres chez lui, monseigneur.
– Bien, dis-lui que je le mande de suite et envoie ces deux-là me quérir l’imposteur. Qu’ils me rejoignent tous chez Crève-Cœur !
Comme le garde transmettait ses ordres, le baron rebroussa chemin et descendit un escalier en colimaçon. Il déboucha sur un palier donnant accès à une courte galerie illuminée par quelques torches. Il passa outre, descendit quelques marches de plus et, après s’être penché pour franchir une arche basse, poussa une large porte cloutée. La pièce rectangulaire était mal éclairée par des torches qui répandaient une épaisse fumée âcre. Des ouvertures étroites en haut des murs sinistres l’en chassaient, maintenant l’air respirable. Un grand braisier brûlait au fond de la salle. Derrière, sur une paillasse miteuse, un gros homme au crâne épais et chauve était étendu. À l’arrivée de Guilbert, il se souleva sur un coude.
– Debout, Crève-Cœur !
