La comtesse de marbre - Tome 1 - Isabelle Berrubey - E-Book

La comtesse de marbre - Tome 1 E-Book

Isabelle Berrubey

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Beschreibung

En 1311, à trente-six ans, Brunissende de Foix est à l’apogée de sa beauté, quand survient la mort de son époux Hélie VII. Outre des dettes, le comte de Périgord laisse à sa veuve une gouverne mouvementée, dont l’allégeance est partagée entre deux rois. Pourtant, la jeune mère devra s’appliquer à soutenir l’héritier du trône comtal qui n’est âgé que de douze ans, en plus de veiller à l’éducation des sept autres enfants issus de sa fertile union.

Confrontée à la soif de pouvoir de ses beaux-frères, mais aussi à celle des grands seigneurs, vers qui Brunissende pourra-t-elle se tourner pour obtenir aide et soutien? Vers Clément V, ce pape dont on présume qu’il fut pour elle davantage qu’un ami? Toutefois, le souverain pontife a d’autres chats à fouetter avant que ne s’ouvre le concile de Vienne… Vers un nouvel époux? Les prétendants ne manqueront guère, la renommée de sa beauté débordant largement les frontières du Périgord. Pour la veuve d’Hélie, une lutte de pouvoir s’engage…


À PROPOS DE L'AUTEURE

Isabelle BERRUBEY est une auteure québécoise.
Quand, la première fois, j’ai vu des images du Périgord, je me suis sentie en pays de connaissances. Ces puys verdoyants, ces vallées gorgées de pluie et de soleil, ces rivières d’argent, c’était les lieux de mon enfance. Je suis originaire d’un petit village agricole de la Vallée de la Matapédia, en Gaspésie. Il y a tant de similitudes entre le Périgord et cette vallée où j’ai grandi, que j’ai été avide de m’approprier l’Histoire du premier. Celle de Brunissende de Foix m’a fascinée. J’en espère autant pour vous.

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Seitenzahl: 554

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Table des matières

Liste des personnages

Lexique La comtesse

Prologue

Chapitre un

Chapitre deux

Chapitre trois

Chapitre quatre

Chapitre cinq

Chapitre six

Chapitre sept

Chapitre huit

Chapitre neuf

Chapitre dix

Chapitre onze

Chapitre douze

Chapitre treize

Chapitre quatorze

Chapitre quinze

Chapitre seize

Chapitre dix–sept

Chapitre dix–huit

Chapitre dix–neuf

Chapitre vingt

Chapitre vingt–et–un

Chapitre vingt–deux

Chapitre vingt-trois

Chapitre vingt–quatre

Chapitre vingt–cinq

Chapitre vingt–six

Chapitre vingt–sept

Chapitre vingt-huit

Chapitre vingt-neuf

Chapitre trente

Chapitre trente et un

Chapitre trente-deux

Chapitre trente-trois

Chapitre trente-quatre

Chapitre trente-six

Chapitre trente-sept

Chapitre trente-huit

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Autres titres

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Berrubey, Isabelle, 1963- La comtesse de marbre

L'ouvrage complet comprendra 2 volumes. ISBN 978-2-924487-13-6 (vol. 1)

I. Titre.

PS8603.E762C65 2017       C843'.6       C2017-941993-5 PS9603.E762C65 2017

Éditeur version papier : Communications Arseneault

ISBN version papier : 978-2-924487-13-6

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada 

Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2017

*

Auteure : Isabelle BERRUBEY

Titre : A La Comtesse de Marbre - Tome 1

Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur. 

©2023 Éditions du Tullinois Inc.

www.editionsdutullinois.ca 

ISBN version E-Pub : 978-2-89809-313-5

ISBN version E-Pub-PNB : 978-2-89809-314-2

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada 

Dépôt légal E-Pub : 1er trimestre 2023

Dépôt légal E-Pub-PNB : 1er trimestre 2023 

Illustration de la couverture : Geneviève THIBAULT - Tendance EIM 

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC-QUÉBEC

Liste des personnages

Personnages historiques féminins

Agnès de Chalais : Épouse d’Élias Talleyrand et mère de Raymond

Brunissende de Foix : Veuve du comte Hélie VII

Marguerite de Beynac : Épouse de Raymond Talleyrand

*

Personnages romanesques féminins

Aélis Clavet : Bergère

Guibourc : Servante au service de la précédente

Hersent : Petite-fille de Richilde, 5 ans

Mathe Escolas : Jeune maîtresse du comte Hélie VII

Richilde Beauregard : Châtelaine de Labarthe, veuve d’Aubri Levalant

Rosalinde Clavet : Paysanne de Jubrac

*

Personnages historiques masculins

- Archambaud IV : Fils aîné d’Hélie VII et de Brunissende, 12 ans

- Archambaud Talleyrand : Cadet de Boson d’Estissac, chanoine

- Audoin de Neuville : Évêque de Périgueux

- Boson d’Estissac : Demi-frère d’Hélie VII, chevalier

- Clément V : Pape résidant en Avignon (Bertrand de Got)

- Élias II Talleyrand : Seigneur de Grignols et de la Roche-Chalais

- Guillaume de Domme : Tuteur de Raoul de Castelnaud, membre du conseil

- Hélie VII : Comte de Périgord

- Jacques Duèze : Secrétaire du pape, versé en alchimie

- Jaucelme Audrerie : Procureur d’Édouard III pour la Gascogne

- Matteo Villani : Marchand florentin

- Pierre Roque : Prévôt de Vergt

- Raymond Talleyrand : Héritiier d’Élias Talleyrand

Sont aussi mentionnés :

- Philippe IV le Bel, roi de France

- Philippe le Long, deuxième fils de Philippe le Bel, comte de Poitiers

- Édouard III, roi d’Angleterre et vassal de Philippe le Bel, son beau-père, pour le duché de Guienne (Guyenne)

- Les seigneurs du Puycornet, famille de Caussade, voisins du domaine de Labarthe

- Arnaud de Villeneuve, médecin de Clément V

- Dante (Alighieri), poète, penseur et homme politique florentin

- Gaucher de Châtillon, grand connétable de France

- Guillaume de Nogaret, conseiller juridique de Philippe le Bel

- Guy de Dampierre, fils du comte de Flandres

- Raoul de Castelnaud, protégé de Guillaume de Domme

- Renaud IV de Pons, seigneur de Ribérac

*

Personnages masculins romanesques

- Aleaume : Frère de lait d’Yvain, homme de petite taille

- Aubri Lebalant : Père des deux suivants, décédé

- Berthold : Fiancé de Guibourc

- Charles Levalant : Chevalier au service de Philippe le Long

- Frère Évrard : Chapelain du comte Hélie VII, puis de Brunissende

- Itier de Neuvic : Bayle de Grignols, officier chargé d’appliquer la justice

- Maître Éblon : Veneur en chef d’Elias Talleyrand

- Maître Hugues : Intendant à la cour comtale

- Otto Barolier : Forestier au service d’Élias Talleyrand

- Peyre Clavet : Serf en fuite, fils de Rosalinde et frère d’Aélis

- Pierre Cavaillac : Chevalier et chef d’escorte de dame Brunissende

- Poncet : Valet tout dévoué à Boson d’Estissac

- Yvain Levalant : Seigneur de Labarthe, frère aîné de Charles et père d’Hersent

- Willequin et Gonthier : Écuyers au service de Charles Levalant

Lexique La comtesse

Acapte : Droit payé dû à un changement de seigneur

Affermé : Loué en fermage pour un certain nombre d’années

Amigaut : Fente ménagée  sur le devant d’une tunique

Anathème : Sentence d’excommunication

Angevin : Du comté d’Anjou

Aquamanile : Sorte de récipient pour verser l’eau

Armorié : Où sont brodées des armoiries

Assesseur : Magistrat, juriste qui assiste un juge

Assoté : Épris, amoureux

Assommoir : Ouverture par laquelle on laissait tomber des projectiles sur l’ennemi

Bai : Robe du cheval, marron, rousse ou brune avec des crins noirs

Bachelier : Vassal sans fief, sans terres

Bastide : Ville neuve présentant un plan de rues à angles droits

Bougette : Bourse en cuir, fermée par un cordon

Bourdon : Sorte de bâton ferré

Bat-flanc : Planche  prise dans le mur sur laquelle on peut s’étendre

Brachet : Chien de petite taille élevé pour courir le gibier,  au pelage brun, noir et blanc

Bailler : Livrer, remettre quelque chose à quelqu’un

Banneret : Noble sous la bannière d’un seigneur plus puissant

Baudrier : Harnais de cuir qui soutient une épée

Bayle : Officier de justice aux pouvoirs limités

Bleu ners : Bleu foncé obtenu en fixant la couleur dans de l’eau argileuse

Braies : Caleçons d’homme

Braïeul : Ouverture sur le devant de la culotte

Brenier : Éleveur ou dresseur de chiens

Bière (mise en) : Mettre en cercueil, bière étant l’autre nom du sapin

Bref : Court message écrit

Berceresse : Servante chargée de bercer les enfants

Bréhaigne : Stérile

Bricon : Voleur, personne malhonnête

Calame : Partie centrale d’une plume, dépourvue des barbes, utilisée pour écrire

Cassette : Petit coffre de bois servant à ranger les pièces de monnaie

Cendal : Tissu de soie teint en rouge pour les vêtements ou les bannières

Chemin de ronde : chemin compris entre deux murailles sur lequel circulent les gardes

Cinabre : Rouge

Couire : Carquois où ranger les flèches

Cotillon : Costume de paysanne, jupe ample

Commise : Confiscation d’un fief d’un vassal au profit de son seigneur

Corner (l’eau) : Appeler au moyen d’un cor dans lequel on souffle

Cornette : Extrémité d’un chaperon

Courtil : Jardin potager

Coutume : Ensemble des règles en usage dans un comté, un duché

Châtellenie : Unité sous la juridiction d’un châtelain, château et territoire qu’il protège

Chasé : Chevalier qui possède une ou des terres

Clôtet : Partie d’une pièce qui a été séparée par un rideau ou une tenture

Chauffe-pié : Bouche d’air chaud connectée à un fourneau

Canso : Poème chanté dans les cours occitanes (Sud-Est de la France)

Courrier : Cavalier chargé de dispenser les messages d’un lieu à l’autre

Chambellan : Officier responsable des besoins personnels d’un seigneur

Chaut (Que me chaut, peu me chaut) : Que m’importe, peu m’importe

Courtines : Rideaux entourant un lit 

Connétable : Chef des armées

Cotte : Vêtement sur lequel sont brodées les armoiries d’un seigneur

Clergé séculier : Religieux vivant avec le peuple : prêtre, évêque (contraire : moine)

Corps gent : Gracieux, élégant

Corps de garde : Salle des gardes, par extension ensemble des hommes de garde

Denier : Petite pièce d’argent, généralement noire, car ternie

Destrier : Cheval de guerre, grand cheval

Dextre : Droite

Dessoivrement : Séparation de corps

Damoiseau : Noble au service d’un autre

Dame de parage : Dame de compagnie

Dépensier : Officier chargé de tenir les comptes

Ébaubir : Surprendre, étonner

Énamouré : En amour

Escharpin : Soulier de femme

Escove : Balai de branchettes

Escoffe : Vêtement imperméable en peau de loutre, utilisé pour la chasse

Escabeau, escabelle : Banc simple ou tabouret à trois pieds

Escoffion : Coiffure de femme où les cheveux sont retenus en arrière par une résille

Féal (féaux) : Fidèle à la foi jurée

Fèvre : Forgeron

Fief : Domaine concédé à un vassal

Feudataire : Vassal qui possède un fief

Feux : Foyers, habitations -On calcule le nombre de feux (maisons) d’un village.

Folieuse : Prostituée Synonymes : fillette, gueuse, ribaude

Fouarre : Paille

Félon : Traître

Frère de lait : Qui a eu la même nourrice

Faudesteuil : Siège pliant sans dossier présentant deux larges accoudoirs

Familiers : Proches d’un seigneur

Fourré de gris : Doublée avec de la fourrure de loir, qu’on appelait gris

Gymberter : Faire l’amour

Gonfanon : Bannière terminée par plusieurs fanons portée par un fer de lance

Géline : Poule

Gaule : Bâton obtenu à partir d’une branche

Guelfe : Faction italienne dont l’assentiment allait au pape, contrairement aux Gibelins

Glandée : Récolte des glands de chêne

Guimpe : Pièce de tissu blanc encadrant la tête et passant sous le menton

Grand-salle : Pièce à vivre d’un château

Grosse (être) : Être enceinte

Grivoiseries : Plaisanteries grasses

Hanap : Grosse coupe à couvercle

Haut dais : Estrade sur laquelle s’installent

Haquenée : Jument à l’allure douce, pour les dames

Hongre : Cheval castré

Hoqueton : Long vêtement brodé porté par les militaires

Hourdissage : Treillis d’osier ou de paille

Hobereau : Petit seigneur sans intérêt - faucon

Huissier : Gardien de porte

Hoir : Héritier, premier né

Hypocras : Vin sucré servi chaud avec des épices

Hydromel : Vin de miel

Haute et basse justice : Sentence de mort ou d’un châtiment moins important

Hérésie : Contraire aux dogmes de l’Église

Heuse : Botte

Haubert : Protection en mailles de fer portée par les chevaliers

Hommage : Cérémonie au cours de laquelle le vassal redit sa foi en son seigneur

Intragium : Sorte d’impôt

Jouvenceau, jouvencelle : Jeunes gens non-mariés

Larron : Voleur à la tire

Liard ou liart : Cheval gris pommelé

Lice : Rambarde de bois plein ou ajouré

Lieue : Mesure de distance, différente selon le comté, environ 4 kilomètres

Lectrin : Meuble destiné à recevoir un livre ouvert

Modillon : Petite tablette reposant sur un support souvent sculpté

Maltôte : Impôt sur le sel, fort impopulaire sous Philippe IV

Manant : Non noble, personne du commun

Manse : Parcelle agricole capable de nourrir une famille, avec bâtiments dessus

Mâtin : Gros chien de chasse, haut sur pattes

Mesnie : Famille, clan

Méteil : Farine moitié seigle, moitié froment

Mainmorte : Impôt recueilli à la mort d’un serf

Meschines : Nom donné aux servantes dans le Sud de la France

Miséricorde : Dague effilée servant à asséner le coup de grâce aux soldats mourants

Mauvaisetés : Médisances

Mollequin : Mousseline de coton, tissu très léger

Moutier : Monastère

Mainmise (avoir la) : Contrôle

Navré : Blessé

Noise : Bruit

None : Neuvième heure du jour, soit 15 heures

Oriflamme : Combinaison des mots « l’or y flambe » Grande bannière brodée d’or

Oncques : Jamais

Ostel : Résidence des nobles en ville

Ost : Armée d’un roi

Oc : Oui en occitan, contrairement à Oil dans le Nord

Poterne : Porte dérobée, non-officielle

Parsonnier : Voisin de table, qui mange à la même écuelle

Passementé : Couvert de broderies (passementeries)

Paillard : Grossier

Pariage : Convention de droit entre deux parties (ex : le roi et les bourgeois)

Parfin : Finalement

Périgourdin : Monnaie frappée en Périgord

Pli : Message replié

Prébende : Revenu lié à la charge d’un chanoine

Prou : Beaucoup

Prud’homme : Conseiller, homme de conseil d’un village

Psaltérion : Instrument de musique à cordes

Puîné : Cadet

Puy : Colline, montagne

Quenouille (tomber en) : Passer sous la gouverne d’une femme (La quenouille sert à filer la laine)

Queste : Impôt correspondant à la taille, mais aussi poursuite, recherche (d’un gibier)

Queux : Cuisinier

Questaux : Serfs, paysans non libres

Quérir : Aller chercher

Robe : Ensemble des vêtements portés en une fois au Moyen Âge

Roboratif : Revigorant

Rogatons : Restes du repas

Roncin : Cheval de travail

Rondache : Petit bouclier rond

Rouan : Tirant sur le roux, en parlant de la robe d’un cheval

Samit : Tissu de soie lamé d’or et d’argent

Seign : Signature, sceau

Sénéchal : Officier ayant juridiction sur un comté

Shah de Perse : Ancêtre des échecs

Simples : Nom donné aux herbes qui guérissent

Sirvente : Poème satyrique chanté par les troubadours

Sixte : La sixième heure du jour : midi

Sol : Monnaie d’argent valant environ un vingtième de livre

Sor : Jaune-brun en parlant de la robe d’un cheval

Sommier : Cheval de bât ou mule pour le transport des coffres

Suzerain : Seigneur au-dessus de tous les autres

Taille : Impôt annuel des paysans

Tastonner : Masser

Tenure : Terre concédée à un vassal et souvent léguée à l’héritier

Tierce : La troisième heure du jour, soit neuf heures

Tref : Petite tente ronde souvent à larges rayures de deux tons

Tuileau : Parement en terre cuite pour les toits

Tortil : Bandes de tissus de couleurs différentes tortillées et formant une coiffe ronde

Touaille : Linge de toile

Tournure : Allure, apparence physique

Tréteaux : Chevalets servant à soutenir les planches d’une table

Trousser : Relever les jupes d’une femme dans le but de la posséder sexuellement

Troussequin : Partie surélevée à l’arrière d’une selle

Vautre : Chien de chasse à la bête noire (ours, sanglier)

Vavasseur : Petit vassal –vassal d’un vassal plus important

Venelle : Rue étroite et souvent tortueuse

Veneur : Chasseur (chasse à courre)

Vesprée : Moment où le jour cède à la nuit

Vin clairet : Vin léger du genre rosé

Vit : Organe mâle masculin

Prologue

Courtrai, 11 juillet 1302

Une brume froide flottait au-dessus du marécage en voiles fantomatiques. Des sons étouffés s’en échappaient sans qu’on puisse juger de leur provenance ou de leur signification. Au milieu du brouillard, un lourd destrier essayait en vain de se dégager de la vase où il s’était enfoncé jusqu’au poitrail. Son cavalier gisait à ses côtés, le corps transpercé par une lance dont la hampe éclatée pendait tristement. Épuisé, le cheval renonça bientôt à lutter. Il demeura là, blanc dans la boue noire, tel un drapeau signalant la défaite du roi de France, car cette première grande bataille contre la Flandre s’achevait par un désastre pour Philippe le Bel et sa cavalerie.

Soudain, les oreilles du destrier se dressèrent et il releva le chanfrein, les naseaux frémissants. Sur le flanc opposé au mort, deux écuyers traînaient un troisième homme par les aisselles. Ils ressemblaient davantage à des créatures des marais qu’à des combattants et on ne pouvait certifier à qui allait leur allégeance. Si les écuyers recelaient encore quelque vigueur, les yeux clos et le teint cireux de leur compagnon laissaient à penser qu’il lui restait bien peu de vie, surtout que sa tête portait une grave blessure. Cependant, les jeunes hommes persistaient à l’éloigner, en dépit de la boue dans laquelle ils pataugeaient parfois jusqu’à mi-corps.

Parvenus à la hauteur du cheval, le plus jeune des écuyers le pointa de son gantelet de mailles.

– Yvain, murmura-t-il, vois, ce cheval est indemne. Nous pourrions lui faire porter notre père.

Mais l’autre secoua la tête, chuchotant à son tour :

– Nenni, Charles, ce serait peine perdue, cette bête est condamnée. Regarde comme elle s’est enfoncée. Rien ne la fera sortir de ce marécage maudit.

Yvain s’arrêta aussitôt de parler. Ses yeux fouillèrent la brume un long moment avant que, du menton, il ne désigne une élévation noyée de grisaille.

– Il nous faut atteindre ce tertre, commanda-t-il en reprenant son fardeau.

– Tu as raison, approuva Charles en faisant de même. Le reste des nôtres doit déjà s’être replié sur ce puy.

– Le reste? Quel reste? grinça Yvain entre ses dents. Regarde mieux! Ce ne sont que les corps des nôtres qui gisent là, sans un seul de ces maudits flamands!

De sa main libre, il décrivit un arc de cercle que son frère suivit des yeux. Les cadavres tout autour d’eux portaient effectivement les armes de France sur leurs cottes maculées. Yvain serra les dents, le cœur empli de hargne.

– Tant sont tombés et nous ne savons point si Père vivra!

– Garde espoir, reprit doucement Charles. C’est un homme solide. Dieu ne nous aurait point permis de le sauver pour qu’il meure sitôt après.

Le jeune homme avait parlé avec conviction, mais rien n’était moins certain. Tandis qu’Yvain reprenait son souffle, des exclamations se firent entendre. Les deux hommes devinèrent qu’il s’agissait des flamands. Ceux-ci achevaient à coups de miséricorde les chevaliers désarçonnés, prisonniers de leurs armures, pour leur arracher leurs éperons d’or qu’ils se montraient ensuite les uns aux autres avec des cris de triomphe.

Yvain grommela entre ses dents :

– Maudit soit le jour où le comte est venu réclamer son droit d’ost! Et maudit soit le roi Philippe pour avoir entrepris cette guerre absurde!

En entendant son frère parler contre leur suzerain, Charles se rebiffa, ne partageant pas ses vues.

– Le comte a fait son devoir, et nous, le nôtre. C’est sur les Flamands que tu devrais reporter ta colère!

– Peut– être, mais vois où nous en sommes! Plaise à Dieu que nous sortions vivants de cet enfer et notre père avec nous. Mais assez parlé. Hâtons-nous, car le brouillard se lève.

La brume se faisait, en effet, de plus en plus légère. Charles hocha la tête et, dans un ultime effort, en alliant ce qui leur restait de force et de volonté, ils réussirent à hisser Aubri Levalant, seigneur de Labarthe, au-delà du marais. Sitôt qu’ils eurent disparu, le cheval blanc hennit faiblement avant d’être happé par la grisaille.

Chapitre un

Périgueux, 16 juin 1311

Depuis la veille, la ville était en effervescence, tant du côté de la Cité prenant place devant le château de la Rolphie, demeure officielle des comtes de Périgord, que du bourg du Puy Saint– Front, enclos lui aussi dans ses murs. Entre ces deux entités continuellement en opposition s’ouvrait un espace justement nommé l’Entre-deux-Villes. Des couvents, deux d’hommes et un de femmes, s’y étaient installés, grossis en peu de temps de quelques faubourgs qui ne cessaient d’étirer leurs artères tentaculaires à la manière des monstres marins vivant aux confins de la Terre.

La Cité, qui couvrait plus de cinq hectares, abritait un corps de garde, des maisons fortifiées, propriétés de chevaliers aisés et d’autres gens de cour, en plus des habitations réservées au clergé séculier. Dans ses remparts crénelés, renforcés de tours, s’ouvraient quatre portes, chacune donnant dans une direction différente. Le château de la Rolphie dominait cet ensemble. Érigée quelques siècles auparavant dans les anciennes arènes romaines, seuls vestiges de l’antique Vésone, la place forte des comtes était rarement habitée par ceux-ci. Elle avait été délaissée vers 1285 pour le castrum bâti par Archambaud III en la bastide de Vergt. Le calme relatif de ce bourg plaisait davantage aux maîtres du Périgord, lassés de la turbulence de la populace de la capitale. Ainsi, le vieux château n’était plus guère utilisé que pour les cérémonies importantes.

Pourtant, la Cité demeurait un lieu animé et les habitations s’y serraient étroitement autour de la cathédrale Saint-Étienne. Ce bâtiment, en forme de croix grecque surmontée de cinq coupoles, jouxtait le quartier canonial et le palais de l’évêque. Malgré sa vocation, il demeurait de bien plus modestes dimensions que l’énorme abbatiale du Puy Saint-Front, dont la tour-clocher culminait à plus de 70 mètres au-dessus du sol. Partant du moutier sis sur une colline, ainsi que son nom l’indiquait, des rues rayonnantes s’étaient développées autour du monastère, aboutissant en venelles secondaires qui se terminaient en cul-de-sac. Devant l’abbaye, place de la Clautre, une fontaine déversait son eau vive à l’ombre d’un orme vénérable.

Douze portes fortifiées conduisaient au-dehors du bourg dont deux, à l’ouest, donnaient accès à des ponts permettant de franchir la rivière Isle. Le pont de Tournepiche suivait le chemin Saint-Jacques, alors que celui du Pieu passait près du couvent des Clarisses, dont la sœur du comte Hélie était abbesse. Le bourg s’étendait sur une superficie couvrant trois fois celle de la Cité. Pour échapper aux lois abusives de ses suzerains successifs, ses habitants s’étaient, depuis 1204, réclamés bourgeois du roi de France. Même la cession du comté à l’anglais en 1259, puis sa commise en 1294 et, finalement, sa restitution à l’Angleterre par le traité de 1303, n’avait rien changé à ce droit. Avec à leur tête un maire choisi pour l’ensemble, les douze consuls, dont seulement deux étaient issus de la Cité, formaient la structure politique et administrative du grand Périgueux. Cependant, cet état des choses contribuait à exacerber les nombreuses dissensions entre les deux parties de la ville et c’est sur un fond de division que s’amorçait la conférence exigée par Édouard II d’Angleterre, duc de Guienne et vassal de Philippe le Bel, son beau-père.

L’affaire avait commencé après la guerre des Flandres. Les deux monarques avaient ratifié en 1309 un traité de paix entre leurs deux royaumes. Or, le Puy Saint-Front demeurait hors de la juridiction du roi– duc. Le but d’Édouard était donc de l’amener sous sa main afin d’asseoir davantage son autorité sur le comté, toujours entre deux alliances. Aucun des rois n’était toutefois présent à la conférence, comptant chacun sur ses trois représentants pour faire valoir sa cause. Pourtant, la forte délégation qui accompagnait les dignitaires des deux camps avait contribué à mettre Périgueux en émoi. Pour assurer la sécurité des conférenciers, on avait décidé que les pourparlers se dérouleraient au château, plus facile à défendre en cas d’escarmouches des partisans de l’un ou l’autre souverain.

-o0o-

Quand Yvain Levalant se présenta à la grand-salle, une foule bruyante s’y pressait déjà. Retenant une grimace de contrariété, le jeune seigneur de Labarthe regretta presque sa nuit mouvementée. Quelques heures de sommeil supplémentaires lui auraient certainement permis d’être plus alerte et de bénéficier d’une meilleure place dans l’assistance. De taille moyenne, large d’épaules, Levalant n’était pas particulièrement beau. Néanmoins, des traits réguliers composaient un visage agréable qui se terminait par un menton fendu d’un sillon vertical. Mis à part cet attribut, le nouveau seigneur de Labarthe se distinguait aussi des autres jeunes gens par l’abondance de sa chevelure noire et par ses prunelles d’un bleu tirant curieusement sur le turquoise. Ce contraste le faisait instantanément remarquer.

Ayant repéré quelques jeunes gens avec qui il avait festoyé la veille, Yvain se dirigea vers eux d’un bon pas. Ce faisant, il passa à quelque distance devant le comte de Périgord, confortablement assis sur son trône et dominant du regard l’assemblée. Quand Levalant entra dans son champ de vision, Hélie VII inclina brièvement la tête et Yvain fit de même, plus par courtoisie que par réelle sympathie, car il détestait le quinquagénaire. En relevant les yeux, le seigneur de Labarthe rencontra le regard velouté d’une jeune femme aux cheveux d’ébène, qui se tenait debout près du trône, et qu’il n’avait point vue encore. La jouvencelle possédait, outre un minois aguichant, les grands yeux marron d’une biche qui le détaillaient sans vergogne.

Amusé par l’insolente insistance de la jeune femme, Yvain lui sourit avant de poursuivre son chemin. Il prit place auprès de ses compagnons, comme lui vassaux directs du comte, et constata avec un plaisir évident que la belle inconnue l’observait toujours. Se penchant à l’oreille d’un de ses voisins, il demanda :

– Qui est donc cette beauté près du comte Hélie?

L’homme s’esclaffa :

– Une fille de vavasseur que la comtesse a prise dans sa suite, une orpheline à ce qu’il paraît. Elle s’appelle Mathe Escolas et je mettrais ma main à couper qu’elle réchauffe la couche du vieil Hélie chaque soir.

– J’envie soudain le comte! s’exclama Yvain. Que n’ai-je rencontré cette gracieuse personne avant lui?

– Pas si fort, mon ami! murmura son voisin, le comte est peut-être boiteux, mais il n’est point sourd.  Mais, Ventre-Dieu, c’est qu’elle ne te lâche point des yeux, la donzelle!

Levalant rit tout bas. La jeune Escolas, en effet, ne cessait de jeter des coups d’œil en sa direction. Elle ne mit fin à son jeu que lorsque le comte, ayant sans doute intercepté son manège, l’entretint un moment. Peu après, au grand déplaisir d’Yvain, la jeune séductrice quittait la salle.

L’entrée des dignitaires coupa court à sa déception. Tandis qu’un héraut appelait au silence, les représentants de Philippe le Bel et d’Édouard prenaient place sur l’estrade qui leur était réservée. Yvain tourna la tête à dextre d’où s’élevaient tout à coup des murmures. Les places commençaient à se raréfier et quelques partisans du roi-duc se faisaient huer par les gens de la Cité, auprès desquels ils avaient voulu s’asseoir. L’un des officiers finit par trouver un arrangement avec un petit groupe de religieux. Pendant que les gens d’Édouard se déplaçaient, Levalant reporta son attention sur Hélie. À cinquante-six ans, et malgré une vieille blessure de guerre qui lui faisait traîner la jambe, le comte de Périgord n’avait rien perdu du caractère opiniâtre hérité de son père. La dispute présente, entre les Lys de France et les Lions d’Angleterre, l’intéressait vivement, car si Édouard gagnait, cela signifierait la fin des prétentions des bourgeois à la Haute Justice. Quelques années auparavant, Hélie avait dû convenir d’un arrangement, en raison de ses dettes envers la municipalité. Un changement d’alliance annulerait la cession de rente qu’il avait consentie. Comme le bourg était fort de la majorité des quelques 1000 feux de Périgueux, cela voudrait dire des redevances supplémentaires pour les coffres de son Trésor, toujours en grand besoin.

Pendant que les derniers seigneurs s’asseyaient, Yvain balaya des yeux le reste de la salle. D’autres notables avaient fait leur entrée, ayant bénéficié de sièges réservés aux premiers rangs. Parmi eux, le seigneur de Labarthe reconnut le chanoine Talleyrand au côté de Boson d’Estissac. Tous deux étaient les puînés du comte –à vrai dire, ses demi-frères. Si personne n’ignorait les relations conflictuelles qu’ils entretenaient avec Hélie, tous se demandaient quel intérêt les avait poussés à assister aux débats. Cependant, chacun allait bientôt être fixé, car la session s’ouvrait.

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Sur une route poussiéreuse menant du nord au sud, trois jeunes cavaliers devisaient, tirant derrière leurs montures une mule noire chargée de deux grands coffres cloutés. Ils avaient laissé leurs chevaux aller au pas pour les ménager, car la route qu’ils avaient entreprise était longue et leur destination encore lointaine. Pourtant, malgré la poussière qui collait à leurs habits, ils étaient aussi fringants que des poulains à leurs premières cavalcades. Si l’un arborait les éperons dorés, symboles de la chevalerie, les deux autres n’étaient toutefois que simples écuyers montés sur de bons roncins. Aussi brun de cheveu que l’autre était blond, le premier des valets, dont la haute stature impressionnait, apparaissait modéré dans son langage comme dans ses manières, alors que, la plupart du temps, la bouche de son jeune compagnon ne tarissait point.

Le chevalier qui allait au– devant sur son destrier liard se mit à sourire, accentuant le trait vertical qui lui partageait en deux le menton, couvert d’une barbe noire de la veille. Pourtant, cet aspect négligé ne déparait point le reste de sa personne, qui s’animait d’un regard très bleu. S’adressant au jouvenceau, Charles Levalant lança :

– Gonthier, je crains qu’il ne faille t’expliquer mieux. Voilà bien deux heures que nous avons repris la route et tu grommelles encore contre ta ribaude. À la parfin, vas– tu nous dire ce que tu lui reproches?

Le damoiseau, qui avait tout juste seize ans et qui arborait un léger duvet au-dessus de la lèvre supérieure, rougit jusqu’à la racine de ses cheveux pâles. Louchant du côté de son compaign, de quatre ans son aîné, il finit par chuchoter:

– C’est que, messire, elle avait autant de poils en certaines parties du corps que Willequin en a sur la poitrine. Il m’a fallu m’y reprendre à trois fois pour …

Il s’arrêta, le visage écarlate, tandis que les deux autres éclataient de rire.

– Oh! Toi, s’écria-t-il en toisant Willequin, ne ris point! Je suis certain que cette fille avait des liens avec les hommes sauvages! Peut-être même était-ce une sorcière!

Au grand désarroi du garçon, les rires redoublèrent. Se tenant les côtes, entre deux éclats, le chevalier demanda :

– Dis– moi, Gonthier, avec combien de ribaudes es-tu allé avant celle de la nuit dernière?

– Des tas, messire, soutint le garçon, en jetant des regards incendiaires au second écuyer qui s’essuyait les yeux d’avoir trop ri.

– Messire, ne l’écoutez pas! lança ce dernier. Hier encore, il était puceau.

Puis, regardant son compagnon, il ajouta avec un sourire de circonstance :

– La prochaine fois que tu voudras gymberter, dis-toi bien que les femmes sont toutes pareilles à ta ribaude, pas plus sorcières qu’elle! Elle a dû bien rire en ta compagnie, la folieuse!

De rouge qu’il était, Gonthier devint écarlate.

– Qu’est-ce que j’en savais, moi? Personne ne m’a instruit de ces choses chez messire le roi!

Voyant que son valet était fâché pour de bon, Levalant voulut l’apaiser :

– Paix, Gonthier. Ce n’était point méchant de notre part. Avant toi, Willequin aussi a eu sa part de railleries. Quand à parfaire ton instruction des femmes, je t’accorde que la cour n’est pas l’endroit le plus approprié. Il y serait mal vu de fréquenter les folieuses.

– Aussi, ajouta Willequin avec un air conciliant, messire Charles et moi allons combler tes lacunes en cours de voyage, de sorte que le corps gent des dames n’ait plus aucun secret pour toi.

– C’est vrai? s’enquit Gonthier, oubliant sa colère.

– Tope-la! fit Willequin en tendant sa dextre.

– Messire, vous ne donnez pas votre main?

Charles étira à nouveau les lèvres avant de se plier de bonne grâce au jeu.

– Bon, voilà une bonne chose de faite, dit-il après avoir frappé leurs paumes levées. Il m’aurait déplu que vous vous cherchiez noise tout le reste du trajet, ainsi que des enfants.

– Parlez pour Gonthier, messire, reprit Willequin. C’est lui le plus près de l’enfance.

– À vous entendre vous chamailler pour des riens, je crains que vous ne valiez guère mieux l’un que l’autre, trancha le chevalier.

Les jeunes gens échangèrent un regard de connivence, puis Willequin déclara :

– Vous– même n’avez rien d’un sage vieillard, messire, si vous me permettez de parler ouvertement.

– Certes, répondit le chevalier, mais j’estime qu’à vingt– six ans faits, j’ai plus de jugement que vous deux réunis. Si messire Philippe était du voyage, il vous dirait la même chose.

– Votre exemple n’est pas des meilleurs, messire, intervint Gonthier à son tour. Messire Philippe est, lui aussi, un bien jeune homme…

– Oc, répliqua Charles, mais le Long est plus réfléchi que bien des conseillers à la barbe fleurie.

Mesurant la portée de son affirmation, les écuyers se tinrent cois pendant un moment. Toutefois, Gonthier, dont la langue lui démangeait constamment, dit encore :

– Il va vous manquer, messire le comte, n’est-ce pas?

Levalant baissa les paupières, réfléchissant. Depuis qu’il était entré au service du second fils du roi de France, il l’avait suivi partout, fidèlement, rendant peu visite aux siens. Cependant, cette fois, la coupure d’avec la maison royale était définitive. Les caisses étaient vides et le jeune comte de Poitiers, à l’instigation de son paternel dont il portait le patronyme, réduisait ses dépenses, ne gardant auprès de lui que ceux qui lui étaient indispensables. Charles prit une profonde inspiration. À cette rupture attendue s’était ajouté un chagrin plus grand encore. La nouvelle du décès d’Aubri Levalant lui était parvenue alors qu’ils arrivaient à Poitiers. Portant toujours les armes du comte sur leurs tuniques, les trois compaings avaient pris la direction de Labarthe. Se retrouvant sans père et sans suzerain, sans terre et donc sans revenus, le chevalier se tourmentait aussi à propos de ses écuyers, se demandant combien de temps il pourrait les garder auprès de lui. S’efforçant de dissimuler ses inquiétudes, il répondit :

– Oc, Gonthier, il va me manquer. Mais toi, ne vas-tu point t’ennuyer des tiens?

– Nenni, messire. Vous savez ce qu’il en est. Et puis, depuis que je vous sers, j’ai appris à me débrouiller en votre langue suffisamment pour me faire comprendre.

Charles hocha la tête, se rappelant combien le damoiseau avait peine à suivre leur conversation en occitan, à lui et à Willequin au début de son engagement. Gonthier était originaire d’un petit bourg des alentours de Paris. Troisième fils d’un chevalier de l’ostel de monseigneur de Valois, frère du roi, il était entré au service de Charles quelques mois auparavant. Ne désirant point retourner chez son père, avec qui il s’était brouillé, l’écuyer avait décidé de suivre Levalant en Quercy. Cependant, celui-ci se demandait si son valet conserverait cet enthousiasme longtemps, car lui-même avait souffert du mal du pays plus d’une fois après avoir quitté sa contrée. Pendant qu’il était plongé dans ses réflexions, Gonthier demanda soudainement :

– Messire, ne va-t-on point bientôt s’arrêter en quelque bourg?

– Que dis-tu là? s’étonna le chevalier. Je pensais plutôt faire trotter les chevaux.

Derrière son maître, Gonthier esquissa une mimique d’inconfort, ce qui intrigua son compagnon.

– Eh bien, dit Willequin, parle donc au lieu de grimacer.

Gonthier, de plus en plus mal à l’aise, finit par avouer :

– C’est que je me suis levé avec la peau de l’entrecuisse qui me chauffe tant que j’en ai des ampoules…

– Le bel endroit pour avoir des ampoules, railla Willequin. Elle avait le cœur à l’ouvrage, ta ribaude, pour t’échauffer les fesses de la sorte!

– Ne te moque point, répondit Gonthier avec humeur. J’ai peine à endurer les arçons de ma selle.

Se mêlant de leur échange, Charles coupa court aux jérémiades du damoiseau :

– Suffit, tous les deux! Je veux bien que l’on s’arrête au prochain relais, mais seulement pour que Gonthier puisse se soigner. Il doit y avoir un peu de poussière de pied-de-loup (Lycopode) dans l’une des sacoches. Il n’y a rien de mieux contre l’échauffaison. Toutefois, ajouta-t-il à l’adresse de l’écuyer, tu aurais pu m’informer de ton mésaise avant que nous ne partions.

– Oc, messire, mais je pensais que cela s’en irait tout seul.

– C’est bon, je te crois. À présent, si tu es prêt à endurer ton mal, nous allons accélérer la cadence car, autrement, nous risquons d’atteindre Labarthe aux vendanges plutôt qu’à la fête de saint Jean-le-Baptiste.

Comme Gonthier opinait du chef, Charles donna des talons sur les flancs du destrier. N’eut été du sommier, trop chargé pour courir, Willequin et lui auraient bien galopé plusieurs lieues d’affilée, tant ils avaient hâte de revoir Labarthe. Gonthier, qui n’y connaissait personne, aurait apprécié que les bêtes continuent d’aller au pas. Serrant les dents, il espéra que le relais ne soit plus très loin.

 

Chapitre deux

Il y avait plus de deux heures maintenant que la conférence avait repris après la pause du dîner. La première partie du jour, on n’avait fait que prendre connaissance des termes des ententes antérieures, ainsi que lire les plaidoiries de chaque camp. Cette opération fastidieuse n’avait cependant pas usé la patience de l’auditoire, pas plus que celle des dignitaires présents sur l’estrade. Tolérants à l’ouverture des débats, les esprits commençaient à s’échauffer après d’âpres discussions.

Des trois français, Robert de Fouilloy, l’évêque d’Amiens, était le plus vindicatif. Alors que son vis-à-vis anglais, Jean de Norwich, qui portait également la mitre, réclamait la cession pure et simple du bourg en faveur d’Édouard, messire Robert se dressa sur sa cathèdre.

– Monseigneur, répondit-il d’un ton péremptoire, il ne saurait être question de céder tout Périgueux ainsi que vous l’entendez. Oncques aucun roi anglais n’a eu la mainmise dessus. Vous ignorez sciemment les clauses de l’entente de 1259.

– Messire de Fouilloy, répliqua Norwich, dont le visage marbré de rouge marquait le désaccord, je ne nie point les termes du traité conclu autrefois entre messire Louis le neuvième et le roi Henri. Mais, force est de constater que le roi Édouard, que nous représentons en cette cour, devrait, en tant que vassal du roi de France, avoir pleine autorité en ce duché qui est sien.

La Guienne enveloppait alors quatre comtés, dont le Périgord et le Quercy. Cependant, il persistait ça et là des lieux et des domaines où le roi– duc n’avait point de pouvoir, car Philippe le Bel s’en était arrogé le privilège par des ententes lucratives. L’intervention de Norwich déclencha aussitôt des huées de la part des français. Le seigneur de Richmond, voyant que son confrère était pris à partie, voulut le secourir :

– Messire l’évêque d’Amiens, renchérit-il, Philippe le Bel a reconnu la main d’Édouard sur tout le duché de Guienne par la ratification d’il y a deux ans. Il n’y manque que la cession du Puy Saint-Front.

Le comte de Boulogne, second délégué français, prit alors la parole :

– Nenni, messire. D’autres bourgs, comme Sarlat-la-Canéda, sont au roi Philippe. Quant au Puy, ses bourgeois sont fortement opposés à sa cession, voulant demeurer en pariage avec le roi de France. Il serait vain d’accorder au roi–duc ce qu’il demande, à l’encontre de toute logique. N’y a-t-il pas déjà assez de différends entre le comte Hélie et la municipalité? Faire cession risque d’envenimer une situation par trop délicate.

Robert de Boulogne parcourut des yeux l’assistance, dénombrant les hochements de tête favorables à son point de vue. Le comte de Richmond avait dû faire de même. Il soupira avant de consulter ses assesseurs. Son voisin de droite, un clerc docteur ès lois, approuva, l’air dépité. L’évêque de Norwich, tantôt si ardent, semblait lui aussi prêt à jeter l’éponge. Tout au contraire, les dignitaires français jubilaient, comprenant qu’ils avaient gagné leur cause. Déjà, les juges s’accordaient pour leur donner raison. Le Puy allait demeurer en la main du roi de France.

Hélie VII n’attendit point d’ouïr la réponse du comte de Richmond. La jambe raide, il se leva et quitta la salle, mécontent.

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Loin des éclats de la salle basse, dame Brunissende de Foix était allée rendre visite à ses enfants, laissant les dames de sa suite à leur caquetage. Dans la pièce munie d’un grand chauffe-pié se trouvaient deux bers richement ouvragés, à l’usage de ses plus jeunes filles, dont la dernière, Jeanne, n’avait que quelques mois. En plus de ces enfançons, la comtesse de Périgord pouvait s’enorgueillir d’avoir mis au monde six autres rejetons bien vivants, dont trois fils, et tout cela en treize années de mariage seulement.

Dès son apparition au seuil de la chambre, les servantes et les nourrices s’inclinèrent respectueusement, sauf celle qui donnait le sein à la jeune Rosemburge, née à peine onze mois avant sa sœur. En plus de ceux de la comtesse, une douzaine d’autres enfants jouaient sagement au fond de la salle bien éclairée. Des cris de joie fusèrent bientôt. Délaissant leurs poupées, Marguerite, Aremburge et Agnès accoururent au-devant de la châtelaine.

– Mère, mère! s’écrièrent-elles toutes ensemble.

– Allons, mes filles, répondit dame Brunissende en les embrassant, ne soyez point si vives et conduisez-vous sagement comme il sied à des enfants de votre rang.

Les fillettes se calmèrent aussitôt, laissant leur mère caresser un instant leurs joues roses. Âgées respectivement de six, neuf et dix ans, elles promettaient d’être aussi jolies que la comtesse était belle car, à 36 ans, Brunissende de Foix rayonnait de beauté. Beaucoup de ceux qui l’avaient vue ne manquaient point de répéter à qui voulait l’entendre que c’était là la plus belle femme du royaume. Celle dont on murmurait encore méchamment qu’elle avait été l’amie du présent pape Clément, aurait pu se targuer de ne point avoir de rivale. Telle qu’elle apparaissait, il y avait aussi fort à parier qu’elle avait fait remuer le vœu de chasteté de bien des clercs et susciter le désir de plus d’hommes ordinaires encore. Mais la quatrième fille du comte Roger-Bernat III de Foix et de Marguerite de Moncade était l’épouse fidèle du comte de Périgord. Alors qu’elle se croyait destinée au couvent, son père l’avait mariée à Hélie VII, devenu subitement veuf et sans hoir mâle. Dès lors, son devoir avait été de suppléer à ce manque d’héritier à la couronne comtale.

Renvoyant ses filles à leurs jeux, la comtesse poursuivit sa visite. Elle s’approcha d’un garçonnet qui s’amusait à lancer une toupie. Le jouet de bois vivement coloré tournait sur lui-même en décrivant des spirales dont le gamin suivait l’évolution, faisant bien peu de cas de l’arrivante.

– Hélie, lui reprocha cette dernière, vous ne venez point m’embrasser, ainsi que vos sœurs.

Le ton ne tolérait point d’autre manquement. L’enfant délaissa son jouet d’un air bougon pour s’avancer à la rencontre de sa mère. S’arrêtant devant elle, il tendit la joue comme elle s’agenouillait pour y déposer un baiser.

– Vous me semblez bien peu courtois, mon fils, dit Brunissende en le regardant dans les yeux. Expliquez-vous.

Hélie soupira et ses épaules étroites s’affaissèrent.

– C’est que j’aurais aimé assister à la conférence avec mes frères.

La châtelaine sourit de son aveu. Plus tôt, elle avait permis à ses aînés de suivre leur père, jugeant qu’ils étaient en âge d’apprivoiser les audiences et les plaidoiries qui n’en finissaient plus. Cependant, à presque huit ans, Hélie était encore bien jeune pour se morfondre dans la politique comtale.

– Vous vous y seriez ennuyé à mourir, mon fils, lui confia– t– elle pour le consoler. Attendez qu’Archambaud et Roger-Bernat en reviennent. Ils vous diront eux-mêmes ce qu’il en était. Et je crains que ce soit eux, bien plus que vous, qui m’en veuillent.

L’enfant fit la moue, peu convaincu. En vérité, il n’osait dire à sa mère qu’il lui tardait de quitter la chambre des petits pour imiter ses frères. Le devinant, la comtesse lui chuchota :

– Allons, soyez patient. Bientôt, vous partagerez la vie de vos aînés. Retournez jouer maintenant.

Obéissant, le garçon alla reprendre sa place parmi les autres bambins. Dans un froissement d’étoffe, dame Brunissende se releva. S’approchant du premier berceau, elle se pencha pour caresser le front de sa petite Jeanne qui dormait tel un ange. Puis, elle passa au second bers où la nourrice venait de recoucher Rosemburge.

– A-t-elle bien bu? s’informa sa mère.

– À satiété, madame, s’empressa de répondre la nourrice.

– Alors, c’est signe qu’elle est parfaitement rétablie, reprit Brunissende. Je suis bien aise que la préparation de simples de l’apothicaire ait fait effet si rapidement. Fasse le Ciel que ses prochaines percées soient moins pénibles. Surveillez-en les premiers signes de façon à ingurgiter le remède sans attendre.

La nourrice approuva. La potion était amère, mais elle n’hésiterait pas à en avaler autant que nécessaire. C’était, en effet, la nourrice qui prenait le remède en lieu et place de l’enfant qu’elle allaitait, car l’on croyait que le nourrisson absorberait la mixture à travers son boire. Pendant que la femme s’occupait de son propre bébé, dame Brunissende demeura un long moment près du berceau, à agiter un hochet devant Rosemburge, souriant des tentatives maladroites de la petite pour s’en saisir. Comme elle reposait le jouet, une servante vint la prévenir que le comte la faisait mander en ses appartements.

À regret, la comtesse quitta sa place. En sortant, elle aperçut ses fils aînés qui revenaient de la salle d’audience. Tandis que Roger-Bernat venait directement à elle, Archambaud s’était attardé sur le seuil de la chambre des dames, un peu plus avant. Sa mère le vit qui riait de bon cœur. Avant que Roger-Bernat ne vienne l’embrasser, elle le questionna vivement :

– Avec qui votre frère s’entretient-il donc?

Le garçon se retourna brièvement puis, faisant à nouveau face à sa mère, il déclara :

– Avec dame Mathe, ma mère.

Le beau visage de dame Brunissende se ferma aussitôt. S’excusant auprès de son deuxième fils, elle marcha d’un pas pressé jusqu’au premier. Tout comme Roger-Bernat, Archambaud était encore un enfant mince et blond à la voix cristalline. À l’arrivée de la comtesse, il tourna la tête vers elle.

– Mère, dit– il précipitamment, père vous réclame.

– Je vous remercie, mon fils. Allez, je vous prie, retrouver votre frère.

Après avoir jeté un regard furtif dans la chambre, il s’exécuta. Quand, à son tour, la comtesse balaya du regard la salle où travaillaient ses dames de parage, Mathe Escolas paraissait occupée à sa broderie. Les yeux sombres de la jeune femme ne se relevèrent que lorsqu’elle fut certaine que dame Brunissende était repartie.

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Élias II Talleyrand se leva pour quitter la salle où les juges venaient de rendre leur verdict. La barbe fleurie et le pas alerte, il ne faisait pas ses soixante-et-dix ans. Le seigneur de la Roche-Chalais était un lointain cousin du comte Hélie, avec qui il entretenait des relations toutes aussi distantes. Toutefois, cela n’avait pas toujours été le cas. Les deux hommes, issus de deux branches distinctes de la famille Talleyrand, avaient même été, pendant un temps, co-seigneurs de la châtellenie de Grignols avant qu’Élias n’épouse Agnès, l’héritière de la Roche-Chalais. Et, bien qu’il y demeurât le plus souvent, il revenait régulièrement à la forteresse de Grignols, puisque ce nid d’aigle austère avait l’avantage d’être situé entre Périgueux et Vergt, au cœur du comté de Périgord.

Pour l’heure, Talleyrand était furieux de la décision rendue par cette cour de justice et soupçonnait même Philippe le Bel d’avoir soudoyé certains dignitaires. Ce jugement mettait fin aux prétentions d’Édouard sur tout le comté et Élias, qui avait secrètement espéré gérer le Puy au nom de son suzerain, s’en trouvait extrêmement déçu.

Comme il allait sortir, le seigneur de Grignols croisa le regard de Boson d’Estissac. À voir la tête de ce dernier, il était évident que lui non plus n’appréciait pas l’aboutissement de la conférence, mais pour des raisons totalement différentes. Il était notoire que le demi–frère d’Hélie tentait depuis des années de faire valoir les droits de ses ancêtres sur le Puy. Sans consulter leur aîné, lui et son cadet, le chanoine Talleyrand, avaient même institué un procès à la municipalité à ce sujet. Les deux hommes avaient été déboutés pour production de faux documents. Sans l’intervention d’Hélie, l’affaire aurait pu mal tourner et affaiblir le pouvoir comtal, ce qui aurait certainement profité à Élias. Étonnamment, Boson salua courtoisement le seigneur de Grignols avant de disparaître dans la masse des gens qui gagnaient le dehors.

Ayant repéré le procureur de Gascogne, Élias se fraya un chemin jusqu’à lui. Jaucelm Audrerie se trouvait être le représentant direct d’Édouard pour la Guienne et, par conséquent, l’une des figures les plus importantes à cette assemblée. Les deux hommes, que leurs familiers avaient rejoints, attendirent d’être suffisamment loin de la foule pour exprimer leur mécontentement mutuel.

– Eh bien, messire procureur, commença Élias, tandis que les écuyers allaient quérir leurs montures, je vous plains d’avoir à informer notre sire de cette triste déconvenue.

Contrairement à Talleyrand qui en imposait par son physique, Audrerie, la quarantaine avancée et le cheveu clairsemé, était un petit homme sec, tout en nerfs et qui ne possédait, au premier coup d’œil, rien d’un chef. Cependant, il avait l’entière confiance du roi d’Angleterre. Tendant la main vers les rênes de son cheval, il répondit du ton de celui habitué à gérer ce genre de situation :

– Messire Édouard n’aura pas dit son dernier mot. Ce revers n’est point le premier et ne sera certes pas le seul. Néanmoins, je ne tiens pas à ce que ce mauvais jugement amoindrisse la ferveur de ses féaux. Aussi, avant que tous ne repartent en leurs domaines respectifs, j’aimerais les réunir en quelque lieu discret, loin des espions du comte, comme de ceux de Philippe le Bel.

Élias gratta un moment sa barbe blanche.

– Nous pourrions tenir cette assemblée au prieuré de Merlande, suggéra-t-il. Ce n’est guère éloigné de Périgueux et, comme je détiens les droits sur la forêt environnante, nous n’y serons point inquiétés.

– Fort bien, messire, reprit Audrerie, va pour le prieuré. Si vous pouviez procéder à un arrangement pour demain, cela me permettrait de joindre nos gens avant qu’ils ne quittent Périgueux. Les dépenses que vous encourrez seront couvertes par mon maître, bien sûr.

Talleyrand approuva d’un signe de tête. Les deux hommes se serrèrent la main, puis chacun se hissa sur son cheval. Ils se séparèrent, Élias allant du côté de l’hôtellerie des frères Prêcheurs où il avait pris ses aises. Là, il rédigerait un bref de ses instructions qu’un courrier porterait ensuite au prieuré.

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Passant devant ses propres appartements, la comtesse avait gagné l’escalier logé dans l’épaisseur de la maçonnerie. Tant de pieds avaient foulé les degrés de pierre qui tournaient en colimaçon autour de leur noyau central que l’usure les avait rendus glissants. Pourtant, dame Brunissende s’y engagea rondement, une main prudente sur la solide corde de chanvre fixée à la muraille par des œillets de fer.

Les deux chambres étaient situées l’une sous l’autre, de sorte qu’aucun des époux n’ait à circuler dans les couloirs glacés du château en pleine nuit. Les huissiers s’écartèrent pour laisser passer la châtelaine qui entra sans frapper. Avant de sortir, l’un des valets lui avança un siège en face de celui du comte. Malgré l’infidélité de son mari, Brunissende ne paraissait point lui en vouloir. Au contraire, constatant sur le visage d’Hélie une grande fatigue, elle le plaignit :

– Vous n’auriez pas dû rester toute la journée, mon ami. Vous semblez si las.

– Ah! Madame, soupira-t-il, depuis quelques temps, vous trouvez toujours le moyen, sous le couvert de vos attentions, de me faire quelque reproche.

La comtesse s’efforça de masquer son irritation. Malgré l’idylle entre son époux et dame Escolas, elle n’avait rien laissé paraître de son ressentiment. Au contraire, elle affectait une indifférence royale face à sa rivale, espérant qu’Hélie se lasserait vite d’elle. Adoptant un timbre égal, elle reprit :

– Vous vous méprenez, mon époux. Je suis seulement inquiète pour vous. Si vous tombiez malade…

Hélie tendit la main vers une petite table basse où les valets avaient déposé une coupe de vin épicé. S’en saisissant, il la porta à ses lèvres et but deux ou trois gorgées avant de poursuivre :

– Vous paraîtrais-je soudain si vieux? Probablement. Alors que vous, vous êtes telle que le jour de nos épousailles et pourtant, non, puisque je vous trouve plus belle encore.

Un doux sourire s’esquissa sur les lèvres de la comtesse, tandis qu’Hélie continuait, faisant allusion à sa jeune amante :

– Vous lui en voulez, je le sais, mais elle ne vous arrive point à la cheville et, oncques, elle ne prendra votre place…

– Alors, pourquoi ne la chassez– vous point?

La question avait fusé, tranchante comme une lame de couteau. Hélie replongea dans sa coupe, la vidant d’un trait. Un peu de vin coula dans sa barbe poivre et sel et il l’essuya d’un revers de manche brodée. Cette question, il se l’était posée maintes et maintes fois sans vraiment vouloir y répondre. Aussi, changea-t-il volontairement de sujet de conversation.

– Le Puy demeure sous la main du roi de fer, madame, déclara-t-il. C’est ce que je voulais vous faire assavoir. Voilà en quoi a résulté cette maudite conférence dont je reconnais qu’elle m’a fatigué. Aussi, vous prendrez seule le repas de ce soir, car je vais suivre votre conseil et me reposer en mon lit. Demain, je vous charge de mettre tout en œuvre pour que l’on soit prêt à partir pour Vergt dans, au plus, une semaine.

Dame Brunissende acquiesça. Comprenant que la discussion était close, elle se leva pour gagner l’huis. Avant qu’elle ne l’atteigne, Hélie la rappela.

– Dame Mathe sera du voyage, dit– il. Veillez à ce qu’elle ait sa place dans les litières.

Cette confirmation, la comtesse la redoutait. Elle ferma les yeux un instant puis, actionnant résolument le loquet, elle sortit sans se retourner.

Chapitre trois

En cette nuit du 16 au 17 juin 1311, des cris stridents réveillèrent le chambellan et les domestiques qui dormaient au même étage que le comte. Avant qu’ils ne s’empressent vers la chambre de leur seigneur, d’autres clameurs avaient retenti et, quand ils s’y présentèrent, un spectacle inattendu les saisit. Près de la porte, l’un des hommes de garde soutenait la maîtresse du comte, enveloppée d’un simple drap. Sans porter attention à la jeune femme, le chambellan marcha directement vers le lit dont une partie des courtines, arrachée, pendait lamentablement. L’autre factionnaire était déjà penché sur Hélie, couché en travers des couvertures défaites. Quand il se releva, son expression confirma le pire à l’arrivant : le comte de Périgord venait de trépasser. Le chambellan appela en renfort les domestiques, tandis que le garde allait rejoindre son confrère.

Le visage bleuâtre du mort laissait paraître des traits convulsés. L’un des domestiques avança la dextre pour lui fermer les yeux pendant qu’un second couvrait sa nudité. Puis, le chambellan se signa et tous firent silence un moment. On n’entendait plus que les reniflements de la jouvencelle, à qui les soldats avaient finalement passé sa chemise pour qu’elle s’en revête. Échangeant un regard avec son collègue, le premier garde entraîna ensuite la jeune femme au– dehors dans le but de la reconduire chez elle. Une fois cette opération effectuée, le chambellan prit les choses en mains. D’abord, il fallait avertir frère Évrard, le chapelain. Un serviteur fut également envoyé auprès de l’intendant, maître Hugues. Enfin, les deux derniers hommes restèrent avec le chambellan afin d’entamer les préparatifs funèbres. Dès qu’il en eut la possibilité, l’officier jeta une poignée de sel dans le feu, de sorte que le démon ne s’empare point de l’âme du mort. Une fois cette précaution prise, il revint près du trépassé et, avec l’aide de ses compagnons, il se mit en devoir de le laver et de le vêtir pour son dernier repos.

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Brunissende de Foix s’était éveillée au premier cri. Au second, elle avait rejeté les draps du vaste lit à courtines pourpres et s’était assise, nue, sur le bord du matelas de laine. Quelque évènement tragique avait dû se produire. Par le conduit communicant des latrines, la comtesse pouvait entendre des voix étouffées à l’étage au-dessous. À la lueur de la veilleuse fixée au-dessus du lit, elle trouva sa chemise de lin et l’enfila promptement, prenant soin de rejeter dans son dos la lourde natte de ses cheveux fauves. Puis, elle se saisit du mantel fourré de gris, disposé sur la perche près du lit, et s’en couvrit les épaules, car il faisait froid dans la chambre. Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence étouffant. Enfin, des pas précipités se firent entendre au-dehors de la pièce. Il y eut du remue-ménage dans l’antichambre servant également de dortoir aux meschines. Une voix basse d’homme s’éleva, dominant celles plus aiguës des femmes. Peu après, on frappait à l’huis.

– Madame, dit la voix d’homme, c’est maître Hugues. Je dois vous entretenir de toute urgence.

– Entrez, messire, je suis prête à vous recevoir, répondit la comtesse, sans bouger de son lit.

La porte s’ouvrit. Quelques servantes s’introduisirent dans la chambre, portant au-devant d’elles des bougeoirs d’argent à trois branches qu’elles s’empressèrent de disposer sur les coffres et les tables. Tandis qu’elles se rangeaient dans la pénombre, les flammes des bougies jetaient des ombres vacillantes sur les tapisseries pendues aux murs, y faisant apparaître des figures inquiétantes. Cependant, dame Brunissende ne les remarquait pas, toute son attention allant à maître Hugues, dont les traits tourmentés n’annonçaient rien de bon. La cinquantaine passée, l’intendant présentait un visage sanguin aux pommettes saillantes, au milieu duquel émergeait un nez semblable à un cap. La tête recouverte d’une simple coiffe blanche, il s’avança à quelques pas de la comtesse et, ployant le genou, inclina la nuque.

– Que se passe-t-il, messire? Pourquoi cette agitation?

L’intendant se releva, soudain troublé. Malgré l’heure tardive et son réveil brutal, le visage de la comtesse de Périgord éclatait de fraîcheur. En l’absence d’artifices, sa beauté ne paraissait même point altérée. Cherchant subitement ses mots, maître Hugues se sentit coupable à cause de l’annonce qu’il venait faire, craignant peut-être que celle-ci n’entame l’image sans défaut que ses yeux contemplaient. Désemparé, il mit quelques secondes à se reprendre.

– Madame, finit-il par articuler, la mort a frappé le castrum cette nuit. Veuillez me pardonner la dureté de mes paroles, mais votre époux, le comte Hélie, n’est plus…

Un moment, les traits de la jeune veuve se figèrent tel un masque, puis elle ferma les yeux. L’intendant vit couler une larme au coin des paupières closes. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, leur couleur claire sembla renforcer la lumière de la pièce. D’une voix égale, dame Brunissende s’enquit :

– Était-elle avec lui?

Incapable de lui avouer la vérité, Hugues baissa la tête. Il ne voulait point lui infliger cette dernière humiliation, mais son geste le trahit. La comtesse ne demanda plus rien et le chassa du revers de la main. Se dirigeant vers un fauteuil, elle s’assit et y demeura silencieuse un long moment. Les servantes attendaient, attentives au moindre signe de leur maîtresse. Enfin, elle les appela.

– Préparez ma robe de deuil, ordonna-t-elle en se levant.

Les servantes se dirigèrent vers un grand coffre. La tenue demandée y était soigneusement roulée, car c’était celle que la comtesse avait portée pour les obsèques de son père. Quand elles la lui présentèrent, elle approuva et dit encore :

– Habillez-moi promptement, que je me rende à son chevet.

Les meschines s’activèrent, chacune sachant exactement le rôle qu’elle avait à jouer dans le rituel qu’elles accomplissaient habituellement tous les matins. Quelques heures plus tard, leur maîtresse était convenablement vêtue et coiffée. Pendant que celle-ci se regardait une dernière fois dans le miroir à couvercle d’ivoire qu’elle tenait à la main, elles attendirent son approbation.

Replaçant la guimpe blanche en mollequin souple qui dépassait de sa coiffe immaculée, couvrait ses cheveux tressés et lui ceignait le menton, elle hocha la tête d’un air satisfait. Puis, elle manda une des servantes pour celle-ci aille réveiller Archambaud à l’étage au-dessus. La meschine courut aussitôt exécuter l’ordre pendant que ses consoeurs commençaient à ordonner la pièce, car la comtesse ne reviendrait point chez elle cette nuit.

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Étendu sur le lit inconfortable du dortoir qu’il partageait avec d’autres petits seigneurs, Yvain Levalant n’arrivait pas à dormir. Trop de pensées vagabondes se bousculaient dans sa tête. D’abord, la mort récente de son père occupait continuellement son esprit, non à cause du décès lui-même –l’évènement ayant soulagé tout l’entourage du défunt,– mais en raison du vide qu’il laissait, et dont le jeune seigneur mesurait maintenant l’ampleur. Pourtant, au cours des dernières années, Yvain s’était habitué aux moments d’absence de plus en plus fréquents de son géniteur, dont la conscience s’obscurcissait jour après jour. Mais, cet emmurement en lui-même n’empêchait pas de le voir ou de lui parler, et même si ses yeux regardaient sans avoir l’air de comprendre, il était toujours là. À présent que la mort avait fait son œuvre, il n’y avait même plus sa présence physique.

Mesurant sa peine, l’héritier d’Aubri Levalant se surprit à penser à sa propre épouse, emportée par une brève maladie. Contrairement à celui de son paternel, ce départ ne lui avait causé que peu d’émoi, si ce n’était que sa fille Hersent s’était retrouvée sans mère. Or, depuis la mise en bière de son père, un sentiment de culpabilité l’habitait par rapport à Blanche. Il s’était pourtant efforcé d’aimer sa femme, en dépit du fait que celle-ci n’aimait que Dieu. Et c’était là tout son malheur, car Blanche avait tout de la nonne recluse en son couvent. Sa grande dévotion ne s’accordait pas au caractère bouillant d’Yvain. Leurs difficultés avaient d’ailleurs commencé dès le soir de leurs noces, car Blanche, qui n’avait vraisemblablement bénéficié d’aucune instruction quant à son rôle d’épouse, s’était refusée à lui, éclatant en sanglots à son approche. Après quelques tentatives infructueuses les jours suivants, Yvain avait trouvé consolation auprès des folieuses.

À la parfin, travaillée par sa belle-mère, Blanche avait finalement ouvert ses draps à son époux. Cela avait toutefois été une bien étrange consommation, le peu de réaction de sa femme ayant failli faire perdre ses moyens à Yvain. Malgré tout, celui-ci avait persisté à honorer son épouse de son mieux, jusqu’à ce qu’elle soit enceinte. Après la naissance d’Hersent, répondant à la demande de dessoivrement de Blanche, il ne l’avait plus approchée, reportant ses appétits sur les ribaudes, ou même sur quelque belle paysanne consentante que le hasard ou la Providence plaçait sur son chemin.

Il soupira dans le noir. Sa mère avait raison de l’inciter à reprendre épouse, lui suggérant une veuve fortunée ou même une pucelle bien dotée et pas trop naïve. L’image de Mathe Escolas s’imposa d’elle-même à son esprit. Le vieil Hélie avait bien de la chance de réchauffer son lit avec une si jolie jouvencelle. Cependant, il était clair que la jeune femme, qui n’avait pas plus de quinze ou seize ans, n’était certainement pas innocente. Au contraire, se rappelant le long regard qu’elle lui avait décoché, Yvain croyait qu’elle avait su tirer le meilleur parti de sa situation. Il en voulait pour preuves la broche finement ciselée, la ceinture incrustée de perles, et les autres ornements de même nature qui la paraient. Il se dit que, s’il avait été à la place du comte, il l’aurait lui aussi comblée de présents pour avoir le privilège de partager sa couche, tant il trouvait la jeune Escolas sémillante.

– Foutre de Dieu, murmura-t-il, tu rêves éveillé. Oncques Hélie ne se lassera d’elle.

Le comte de Périgord… Yvain le détestait davantage que le roi Philippe. Après tout, c’était la faute d’Hélie si les Flamands avaient triomphé à Courtrai. C’était lui le responsable de ce carnage dont avait été victime la cavalerie, lui également le coupable de la lente agonie d’Aubri Levalant. Hélie ne savait point ce que c’était que de voir mourir à petit feu l’homme qui vous a donné la vie, de ne plus le reconnaître jour après jour, d’espérer sans espoir. Quelle mort infâmante que celle qui vide le corps de sa substance, le faisant ressembler à une enveloppe sans âme.

Se recalant sur ses oreillers, le seigneur de Labarthe se tourna sur le flanc, les dents serrées. S’il avait pu, il aurait amené son suzerain devant l’étranger qu’était devenu son père, tant que celui– ci recelait un peu de vie, et lui aurait crié : « Vois, contemple ton œuvre! ». Mais, il savait que la chose aurait été impossible à réaliser. Toutefois, un mince sourire détendit ses lèvres en revoyant le visage dépité d’Hélie à la fin de la conférence. Levalant sentit monter en lui une joie indicible qui balaya toutes ses pensées négatives précédentes. Allié au bonheur imminent d’accueillir prochainement son puîné à Labarthe, ce sentiment lui fit momentanément oublier sa rancoeur. Il ferma les yeux, ses muscles se détendirent, l’entraînant peu à peu dans un sommeil sans heurt.

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En quelques heures, tout le castrum s’était éveillé. Lorsque Brunissende de Foix posa le pied sur la dernière marche de l’escalier, une foule de gens de maison et de courtisans se pressait aux abords des appartements de son époux. La perplexité se lisait sur plusieurs visages, alors que d’autres faisaient montre d’une véritable tristesse. L’évidence touchait tout le monde : l’homme qui avait gouverné le Périgord pendant seize ans n’était plus. Quand sa veuve s’approcha, chacun s’inclina avec plus de profondeur qu’à l’habitude. Dame Brunissende les regarda tous sans en voir aucun, tant l’émotion l’étreignait car, plus que chacun d’eux, elle mesurait les conséquences de ce trépas subit. Au seuil de la chambre drapée de noir, elle fut accueillie par un vieillard courbé par l’âge.

– Mon enfant, dit– il, Dieu donne et Dieu reprend. Qu’il te procure force et courage en ces jours de grande épreuve qui t’attendent.

– Dieu vous bénisse, frère Évrard, répondit la comtesse en l’embrassant.

D’un geste, le vieillard voulut l’inviter à le suivre près du lit mortuaire.

– Viens, le nécessaire a été fait. Il est prêt à recevoir ta visite.

La veuve allait emboîter le pas au chapelain quand son regard se posa, acide, sur Mathe Escolas, debout près de la dépouille d’Hélie. Revenue près du corps après s’être habillée, la jeune femme espérait la mansuétude de Brunissende. Prenant soin d’offrir une attitude toute empreinte d’humilité, elle marcha à sa rencontre, puis s’inclina avant de lever des yeux rougis de larmes sur la nouvelle maîtresse du Périgord.

– Madame…

Les mots moururent sur les lèvres de la jeune femme, car dame Brunissende, faisant semblant de ne point la voir, passa outre. À l’un des gardes, elle désigna sa rivale qui s’était relevée et jeta avec aigreur :

– Conduisez-la hors de la Cité avec défense d’y oncques revenir. Elle n’est point la bienvenue à Vergt non plus.

Puis, montant le ton de façon que tous entendent, elle ajouta :

– Elle n’est point à sa place en ce lieu et n’y a oncques été.

L’homme s’inclina et partit d’un trait.

– Madame, dit-il à Mathe, veuillez me suivre.

Plus personne ne regardait la maîtresse déchue. Résignée, celle– ci emboîta le pas au garde. Comme elle allait franchir le seuil de la chambre, Archambaud y entrait à la suite d’un page.

– Dame Mathe! s’écria le garçon. Vous savez que mon père est mort?

La jeune Escolas eut un pauvre sourire.

– Soyez courageux, Archambaud, je vous aimais bien.

Elle sortit rapidement, pressée par le soldat. Éberlué, Archambaud la regarda s’en aller, mais maître Hugues, qui avait eu connaissance de son  bref échange avec Mathe, s’approcha.

– Venez, messire, chuchota-t-il, et soyez un homme pour honorer la mémoire de votre père.

Le futur comte redressa les épaules et obéit. Conduit par l’intendant, il passa entre les rangs que formaient ceux qui dépendaient maintenant de lui. Dès qu’elle le vit, dame Brunissende alla à son fils.

– Approchez, Archambaud, dit-elle. Il est temps de prier pour le repos de l’âme de votre père.

Malgré l’éducation qu’il avait reçue, le garçon eut un mouvement de recul en s’avançant vers le cadavre revêtu de ses plus beaux atours. Comprenant ce que son fils ressentait, dame Brunissende lui entoura les épaules de ses mains, le poussant doucement en avant.

– N’ayez crainte, mon fils. La mort est venue et nous ne pouvons, hélas, rien y faire. Mais, il ne faut point avoir peur des défunts que nous avons aimés. C’est votre père qui repose sur ce lit. De par la coutume, vous êtes son hoir. Désormais, c’est vous le comte de Périgord.

Les yeux d’Archambaud se levèrent sur le visage sans défaut de sa mère avant de se reporter sur le trépassé. Les yeux clos, Hélie VII paraissait dormir. Seule la couleur spectrale de son teint et l’absence de souffle confirmaient que ce n’était plus que son enveloppe charnelle que son fils contemplait. À l’appel du chapelain, Archambaud se mit à genoux comme les autres pour réciter les prières des morts. À côté de lui, il entendait la voix de sa mère, calme et posée, et cela le rassura quant à l’avenir. Toutefois, s’il avait pu sonder le cœur de la comtesse, il aurait su que cette dernière n’était point aussi sereine qu’elle le laissait croire.

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À la pointe du jour, un messager se présenta au couvent des frères Prêcheurs, porteur d’une missive urgente pour l’un des clients de l’hôtellerie. Introduit par le portier, le messager dirigea ses pas vers le premier bâtiment qui s’élevait près de l’enceinte. Le moine qui le reçut ne semblait point disposé à réveiller Élias Talleyrand, mais le courrier se fit insistant et il dépêcha un novice jusqu’à la chambre que défendaient des hommes en armes.

Contre toute attente, le seigneur de Grignols était habillé de pied en cap et de bonne humeur. Le novice, qui était un peu simple d’esprit, lui tendit le parchemin avant de repartir, tout heureux de la facilité avec laquelle il s’était acquitté de son devoir. Talleyrand retourna le pli, intrigué que le cachet de cire n’indique point l’identité de son envoyeur. D’un coup d’ongle, il brisa le scellé et parcourut rapidement la missive, sourcillant d’étonnement. Puis, il ordonna à l’un de ses écuyers d’aller lui quérir le porteur du message. Le damoiseau sortit d’un pas pressé pour revenir sitôt après, bredouille.

– Eh bien? lança son maître. Où est– il?

– « Où est-elle? » serait plus juste, messire, car il s’agit d’une femme, expliqua l’écuyer. Si les moines ont permis qu’elle entre dans la cour, ils ne veulent point qu’elle se rende jusqu’à vous. Elle vous prie donc de venir la rejoindre.

– En voilà une qui ne manque point d’aplomb! Est-elle belle, au moins? plaisanta Talleyrand.

– Je ne l’ai pas bien vue, répondit l’homme, car elle a gardé son chaperon.

– Et mystérieuse en plus! rajouta son maître. Bon, assez ri. Passe– moi mon manteau que j’aille voir de quoi veut m’entretenir cette inconnue. Vous en profiterez tous deux pour aller à l’écurie préparer les chevaux. Il ne faudrait point que je sois en retard au prieuré!

Le seigneur de Grignols se leva de son siège. Pendant que le premier écuyer lui fixait sa cape à l’aide d’un fermail garni d’émaux, l’autre lui passait son baudrier. Fin prêt, Talleyrand ouvrit la marche. Une fois dehors, ses gens le quittèrent, conformément à ses ordres.

La messagère attendait près d’un mur aveugle de l’hôtellerie. Dès qu’elle vit arriver Élias, elle rabattit son chaperon sur ses épaules. D’abord saisi, Talleyrand s’approcha, tout sourire.

– Madame, dit– il en s’inclinant légèrement, que me vaut l’honneur de votre visite à une heure si matinale? Le comte aurait-il quelque message à me transmettre?

Négligeant sa seconde question, Mathe répondit :