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1756- Gaston Mauriac, brillant capitaine corsaire, participe à la guerre de course que se livrent la France et l’Angleterre. Pourtant, son pire ennemi se cache à bord de son propre navire! En effet, l’ambition du jeune second Étienne Bournival le poussera à accuser Mauriac de trahison pour avoir accueilli sur La Fougueuse Christian Collins, britannique de naissance, mais français de cœur. Au cours de la mutinerie qui suit, Collins s’enfuit, emmenant avec lui Mauriac, grièvement blessé. Réfugiés sur une petite île des Antilles, les deux hommes veulent rétablir les faits. Cependant, il y a plus urgent, soit aviser la famille de Gaston qu’il est toujours vivant et innocent. Comme celui-ci ne peut lui-même intervenir, Christian se charge de cette mission délicate. Mais les choses se compliquent, car les héritiers Mauriac songent à quitter la France, en proie aux contrecoups de cette guerre qui ne fait que s’étendre, alors que Bournival s’intéresse justement à eux.
Une grande aventure romanesque sur fond de fresque historique
À PROPOS DE L'AUTRICE
Isabelle BERRUBEY est une auteure québécoise et pour cette douzième publication, elle se glisse dans la peau des marins du XVIII°siècle, faisant naviguer le lecteur entre la France et ses colonies sucrières, dans le contexte de la Guerre de Sept ans. Comme les équipages d’autrefois, montez à bord de l’un de ces grands vaisseaux de bois et hissez les voiles vers le large invitant.
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Seitenzahl: 390
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Dédicace
Remerciements
Le naufrage de la Fougueuse
Lexique Le naufrage de la Fougueuse
Avis aux lecteurs
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Épilogue
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Le naufrage de la Fougueuse : roman d'aventure / Isabelle Berrubey.
Noms: Berrubey, Isabelle, 1963- auteur.
Identifiants: Canadiana 20240028392 | ISBN 9782898093791
Classification: LCC PS8603.E7628 N38 2024 | CDD C843/.6—dc23
Auteure :Isabelle BERRUBEY
Titre : Le naufrage de la Fougueuse
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2024-Éditions du Tullinois
ISBN version papier : 978-2-89809-379-1
ISBN version Epub : 978-2-89809-380-7
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2024
Dépôt légal version Epub : 4e trimestre 2024
Mise en page : Joanie Cyr-GRENIERÉditions du Tullinois
Illustration de la couverture : Mario ARSENAULT - Designgo
Imprimé au Canada
Première impression : Octobre 2024
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) ainsi que le Gouvernement du Québec pour son programme de crédit d'impôt et pour tous les soutiens accordés à nos publications.
SODEC - QUÉBEC
À Guy, qui a toujours été plus
un frère qu'un cousin
Merci à mon amie Johanne Lévesque pour la relecture et les commentaires judicieux.
Je me sens choyée de pouvoir compter sur
ton expérience de correctrice et de grande lectrice.
Isabelle
Personnages historiques
- Philippe-François Bart : Petit-fils du célèbre corsaire Jean Bart, gouverneur de Saint-Domingue de 1756 à 1761.
- Jacques Bourdé de Villehuet : Né à Lorient, officier de la Cie des Indes, auteur d’ouvrages à caractère nautique.
- John Byron : Commandant de L’America 60 durant la guerre de Sept ans, navigateur, il devint gouverneur de Terre-Neuve.
- Abraham Gradis : Riche armateur, négociant aux Antilles et au Canada, fondateur de la maison Gradis à Bordeaux.
- François Thurot : Chirurgien de bord, puis matelot, il devint commandant du bateau corsaire La Friponne et remporta de nombreux succès durant la Guerre de Sept ans.
- François-Marie Peyrenc de Moras : Secrétaire d’État à la Marine.
- François de Beauharnais : Gouverneur de la Martinique pendant la Guerre de Sept ans.
- Jean-Jacques Rousseau : Philosophe des Lumières, auteur de plusieurs écrits.
- George II : Roi d’Angleterre.
- Louis XV : Dit Le Bien-Aimé, roi des Français, arrière-petit-fils de Louis XIV.
- Madame de Pompadour : Née Jeanne-Antoinette Poisson, maîtresse officielle du roi.
- William Pitt : Premier ministre anglais, conçut la guerre navale contre le commerce français.
- James Butler Harris : Planteur anglais qui exploita la plantation Brancker pendant quatorze ans après l’avoir acquise en 1753. Aucune épouse connue.
Personnages romanesques
- Gaston Mauriac : Corsaire français, capitaine de la frégate La Fougueuse.
- Henriette Bazinet : Son épouse. Leurs enfants : Gabriel-Olivier et Madeleine.
- Étienne Bournival : Parent d’un proche de Louis XV, second à bord de La Fougueuse, puis capitaine sur la frégate La Marie-Céleste.
- Christian Collins : Alias Christian Le Quellec, écrivain de bord, naufragé anglais rescapé par Gaston Mauriac.
- Lucien Bazinet : Frère d’Henriette, commis à la maison Gradis à Bordeaux.
- Victor Chaussegros : Capitaine du navire marchand Don de Dieu.
- Loubier : Quartier-maître à bord du Don de Dieu.
- Maître Colart : Maître d’équipage à bord du Don de Dieu.
- Lieutenant Duncan : Second à bord de L’America 60.
- Pierre Pieuchot : Quartier-maître à bord de La Fougueuse, puis second maître sur La Marie-Céleste.
- Louis-Michel, François-Marie et Jean-Henri : Mousses à bord du Don de Dieu.
- Julius et Nana : Jeune esclave et sa grand-mère, au service de maître Xavier.
- Étienne Cabillot : Lieutenant à bord du Don de Dieu.
- Vacquier, surnommé Petun : Matelot à bord du Don de Dieu.
- Capitaine Vincent Jolivet : Propriétaire du caboteur Le Jolicoeur.
- Claire d’Ernouville : Veuve d’un riche négociant en Nouvelle-France, voyage avec son majordome Jérôme Grandmaison et sa dame de compagnie, Irène.
Ajoupa : Cabane, case, petite maison
Albion : Autre nom de l’Angleterre
Amelotage : Appariement des matelots 2 à 2. Pendant que l’un dort, l’autre est de quart et vice-versa.
Balancine : Cordage qui permet de soutenir un espar, par exemple une vergue
Beaupré : Mât horizontal à l’avant d’un navire et qui porte les focs
Bière (Mettre en) : Coucher dans sa tombe. Le bois de sapin utilisé à cette fin se nommait bière.
Bosco : Maître des manoeuvres
Bossoir : Petite grue pour la manœuvre des ancres
Branle : Hamac, couchette des marins
Brigantine : Voile le plus basse sur le mât d’artimon
Commerce triangulaire : Échanges entre 3 lieux : France (outils, objets utilitaires, tissus, vaisselle, bétail), Canada (bois de construction, farines, pois, poissons séchés, fourrures) et Antilles (sucre, indigo, cacao, tabac) avec retour vers la France dans ce sens
Cabestan : Treuil servant à remonter une ancre
Caillebotis : Grille de bois permettant la circulation de l’air entre les ponts d’un navire
Cambuse : Magasin aux vivres sur un navire
Caraquin ou Caraque : Vêtement féminin ressemblant à une grande cape
Carène (Mettre en) : Coucher un navire sur des étais pour le réparer
Carreau de cannes à sucre : Champ carré ou rectangulaire sur une plantation
Chat à neuf queues : Fouet anglais comportant neuf lanières et des petites pièces métalliques
Coqueron : Lieu exigu sur un navire
Course : La guerre de course fait appel à des corsaires, navires solitaires qui s’en prennent aux bâtiments de commerce plutôt qu’aux vaisseaux de guerre. Le corsaire détient une autorisation écrite du roi (lettre de course) pour courir les navires ennemis.
Créole : Personne née aux îles
Espar : Vergue ou toute autre pièce de bois amovible dans le gréement
Frégate : Navire à trois mâts, élancé et bas sur l’eau
Filin : Cordage fait de fils tordus
Foc : Voile triangulaire
Gabier : Marin spécialisé dans le maniement et la réparation des voiles
Garcette : Bout de filin ou de câble servant à fouetter
Gréement : L’ensemble des cordages. On dit «gréer un navire» : le doter de ses cordages.
Herpes : Bois gracieusement courbé partant de la figure de proue d’un navire, formant une cage ajourée.
Hune (hunier) : Voile carrée
Largue : Allure la plus rapide d’un navire
Loch : Corde graduée pour calculer la vitesse d’un navire. Utilisée avec un sablier
Maistrance : État-major, ensemble des maîtres à bord
Mantille : Manteau de femme à capuchon
Marron : Esclave en fuite
Pacotilles : Marchandises de qualité (métaux, armes, outils, tissus, etc) offertes aux trafiquants d’esclaves sur le continent africain
Patache : Navire ressemblant à une goélette
Poulaine : Lieu d'aisance situé à l'avant du navire
Rade : Grand bassin naturel ou artificiel pour abriter les navires gagnant un port
Radoub : Réparation sur la coque d’un navire
Sabord : Ouverture sur le flanc des navires de guerre permettant de tirer du canon
Sentine : Égout d’un navire. Les liquides résiduels étaient régulièrement pompés dans la mer.
Tafia : Mauvais alcool, eau-de-vie
Tillac : Pont supérieur
Vaisseau de ligne : Vaisseau trois-ponts que l’on disposait en ligne serrée avec d’autres pour empêcher l’adversaire de passer
Vent de travers : Vent porteur, plus efficace qu’un vent direct s’engouffrant dans la voile
Ce livre contient des termes anciens qui pourraient choquer certains lecteurs.
En ce matin frisquet de janvier 1756, la brume était à couper au couteau sur les quais de Brest. Néanmoins, l’homme qui s’avançait vers la rade marchait d’un pas assuré. Ce n’était pas la première fois que Gaston Mauriac arpentait la longue allée qui longeait l’immense bassin creusé dans la ria de la Penfeld. Cependant, ce n’était pas non plus tous les jours qu’un capitaine, si expérimenté fut-il, découvrait un navire tout neuf, qui plus est, bientôt celui qu’il allait commander. La quarantaine proche, le Bordelais était impatient d’admirer l’élégante frégate, maintenant qu’elle était sortie de la cale de construction qui l’avait vu naître.
À mesure qu’il cheminait le long de la rade, le brouillard matinal se dissipait lentement. Un timide soleil se faisait jour, perçant le voile d’humidité engendré par la fraîcheur de cette nuit d’hiver. Alors que les premiers rayons doraient les mâtures des vaisseaux de guerre amarrés en une ligne continue, le cœur de Mauriac s’accéléra en reconnaissant la silhouette élancée de la frégate. Toutefois, on aurait dit que la belle tardait à se dévoiler, des pans de brume restant accrochés aux trois mâts légèrement inclinés sur sa poupe, encore non sertis de leur gréement.
Mauriac n’était point poète. Pourtant, en cet instant, des strophes naissaient en sa tête aux cheveux noirs et bouclés, coiffés d’un tricorne tout neuf. C’est que le capitaine avait tenu à être en grand apparat pour aller à la rencontre de celle qui partagerait ses jours et ses nuits au cours des prochains mois. Des sommets vertigineux qui avaient attiré son regard vert, celui-ci passa à la partie arrière du navire. Sous l’élévation de poupe, ornée des armes de son commanditaire, tout en haut de la galerie faisant saillie, s’affichait en lettres d’or le nom de la belle : La Fougueuse.
Le capitaine ressentit une bouffée de fierté en le découvrant. Ses yeux quasi-amoureux s’attardèrent aux cariatides qui prenaient place de chaque côté du balcon sculpté, lui-même surmonté de rinceaux ouvragés. Des pilastres de couleur claire encadraient les six fenêtres à croisillons, derrière lesquelles Mauriac devinait une salle du conseil aux riches boiseries. Puis, sous toutes ces merveilles dorées au jaune de Naples, se trouvait, caché en dessous de la ligne de flottaison, le gouvernail d’étambot, pièce maîtresse de l’œuvre.
Mauriac continua son examen attentif. D’un pas nonchalant, comme pour bien prendre le temps d’apprécier leur facture, il longea la rangée de treize sabords derrière lesquels autant de canons en bronze de cuivre attendaient de servir. En comptant ceux des deux gaillards et du flanc bâbord, c’était 32 bouches à feu que portait La Fougueuse. Alliés à sa maniabilité et à sa rapidité, ceux-ci en faisaient une redoutable machine de guerre, capable de tirer des boulets de douze livres.
De sa puissance de feu, Gaston passa bientôt à la proue gracieuse du bateau, dont l’étrave bleu azur s’avançait hardiment au-dessus de l’eau. Sous le Beaupré pointant haut vers le ciel encore gris, des herpes sombres, entrecroisées de jambettes de bois clair, formaient une sorte de filet, d’où s’échappait une gigantesque nymphe altière. Le visage à la grecque de la femme de chêne regardait droit devant, à la fois impavide et intrépide. Sans doute l’artiste avait-il voulu, par l’expression de ce visage féminin, faire valoir les qualités du navire corsaire aux yeux de tous.
Le Bordelais sourit. Sans peur et à l’affût des ennemis du roi de France, tel était le beau défi qu’il allait relever à nouveau. Après avoir navigué sous les ordres d’autres capitaines et commandé lui-même un vaisseau de la Marine Royale, il allait désormais œuvrer à la fois à enrichir son souverain et l’armateur qui avait commandité ce navire léger et maniable, tout en assurant la protection des bateaux de commerce entre la France et ses colonies outre-Atlantique. Involontairement, Gaston Mauriac porta la main à l’intérieur de sa redingote bleu sombre où, sous le gilet de laine rouge, il savait trouver la lettre de course délivrée la veille à son nom.
Désormais corsaire du roi, il allait devoir se constituer un équipage et l’aguerrir. Cette dernière partie serait la plus longue et la plus délicate car, pour être efficace et éviter d’être elle-même la proie de la Royal Navy, La Fougueuse devait pouvoir compter sur des matelots et des officiers entraînés. Mauriac regrettait à ce moment de ne pas avoir à ses côtés François Thurot, un marinier hors pair, qui avait servi sous ses ordres jusqu’à tout récemment. Mais le jeune officier allait bientôt être nommé capitaine à son tour. Il fallait bien une relève pour damer le pion aux Britanniques. C’est que, depuis l’assassinat de l’ambassadeur Jumonville en Ohio, les relations n’avaient cessé de se détériorer entre l’Albion et la France. Même si la guerre n’était pas officiellement déclarée, des bâtiments marchands avaient été arraisonnés par la Navy. Le ministère de la Marine avait alors déployé plusieurs escadres afin de protéger les côtes du royaume de toute ingérence britannique.
Mauriac réfléchissait à la gravité de la situation, quand il vit venir à lui deux hommes marchant de concert. Le premier s’appelait Christian Collins et se trouvait être l’écrivain de bord de La Fougueuse. Né d’un père anglais et d’une mère française, le jeune homme mince de dix-neuf ans s’était réclamé de la nationalité maternelle, après avoir été rescapé, suite au naufrage du vaisseau anglais sur lequel il servait. Chose étonnante, Collins pouvait passer de l’anglais au français le plus pur sans accent, ce qui le relevait de dispenser toute explication à son patronyme. À Mauriac, il avait seulement raconté avoir vécu avec sa mère les onze premières années de son existence et chez ses grands-parents paternels les sept suivantes. Son entrée dans la Marine anglaise avait été forcée, d’où son revirement d’allégeance.
Après avoir salué le jeune homme, Gaston se tourna vers son compagnon qu’il ne connaissait pas encore. À ses galons, il reconnut un lieutenant de Marine. De belle prestance, le regard brun et intelligent, l’homme avait fière allure. Le capitaine jugea qu’il devait avoir entre 20 et 25 ans, ce qui était plutôt jeune pour le grade qu’il arborait. L’officier salua courtoisement avant de se présenter :
— Lieutenant Étienne Bournival, monsieur. Si vous le permettez, je serai votre second à bord de La Fougueuse. Voici, par ailleurs, mes lettres de recommandation.
L’officier avait l’accent de Saint-Malo. Il tendit les documents qu’il tenait à la main.
— Eh bien, lieutenant, déclara Mauriac après avoir jeté un coup d’œil sur les noms apposés au bas des deux écrits, je me verrais bien désobligeant de ne pas accepter votre candidature. Bienvenue à bord, monsieur.
Le visage juvénile du Malouin s’éclaira d’un bref sourire qui trahissait une certaine suffisance. Néanmoins, Mauriac n’y prêta pas trop attention. Les deux hommes se serrèrent la main.
— Très heureux, capitaine, de bientôt naviguer avec vous, ajouta Bournival. J’ai entendu dire beaucoup de bien de votre commandement.
— Méfiez-vous des louanges trop vives, lieutenant. Sait-on jamais, vous pourriez être déçu. Et vous, Christian, qu’en pensez-vous?
Le capitaine s’était tourné vers Collins, qui était resté en retrait. Le jeune homme, qui affectait ne pas avoir écouté la conversation, répondit pourtant sans hésiter :
— Je dirais, monsieur Bournival, que les louanges sont méritées. Si je suis devant vous à cet instant, c’est grâce au capitaine Mauriac, à qui je dois la vie.
— Tut-tut-tut! le réprimanda le principal intéressé. Tout chrétien qui se respecte aurait agi de même que je l’ai fait, monsieur Collins. On ne laisse aucun naufragé, fut-il anglais, à son triste sort, quand on a la possibilité de le recueillir à son bord. Et puis, vous devez davantage à notre bon ami Thurot, qui vous a recousu correctement.
Comme Bournival fronçait les sourcils, le Bordelais s’expliqua :
— Monsieur Collins avait été transpercé par de nombreux éclats que notre chirurgien hésitait à lui retirer. Or, se trouvait sur le vaisseau que je commandais un ancien praticien, reconverti au service de pont, et qui a fait mieux que la meilleure des couturières. Donc, le mérite ne me revient qu’à moitié. Mais, monsieur Collins a dû vous mettre au fait de ses origines.
— En effet, monsieur, confirma Bournival. J’ignorais seulement les détails dont vous m’avez gratifié.
— Très bien. Alors, ne ressassons point le passé, messieurs, voyons l’avenir. La Fougueuse sera prête dans quelques semaines et nous avons un équipage à engager. Allons plutôt de ce pas voir l’agent chargé du recrutement. Je vous paie ensuite un pot chacun.
Sur ces mots, Mauriac entraîna ses deux aides avec lui, vantant les qualités de la frégate sur laquelle ils allaient naviguer durant plusieurs mois sans voir la terre. Pendant que le Bordelais s’enthousiasmait, Bournival observait Collins à la dérobée, s’étonnant que le ministre de la Marine ne se soit pas objecté à son engagement.
-o0o-
Juillet 1756, Baie de Samanã, au nord de l’île de Saint-Domingue
La nuit était claire et la mer apparaissait d’un calme plat. Aux abords de la frégate, les seuls bruits audibles provenaient du clapotis de l’eau noire contre la coque. Ancrée à quelque distance de la côte, La Fougueuse aurait été invisible, si ce n’était de ses feux qui trouaient l’obscurité. À l’entrepont, les hommes se reposaient après des exercices de canonnade qui s’étaient prolongé. Si la moitié de l’équipage dormait à poings fermés, il n’en était toutefois pas de même de l’autre quart. En dépit du silence relatif, si on remontait jusqu’au bordage, l’on entendait percer des éclats de voix sur le pont, où les matelots affectés au service s’occupaient à passer le temps, qui à lancer les dés, qui à jouer aux cartes. Leur barouf n’affectait toutefois pas le sommeil de leurs confrères, serrés les uns les autres dans leurs branles de toile, étant donné l’épaisseur de bois qui les en séparaient. Pourtant, tous ne profitaient pas d’un juste repos.
Monté en douce sur le gaillard d’arrière, un homme épiait la scène, semblant attendre quelque chose ou quelqu’un. Immobile, sa silhouette mince se confondait avec l’obscurité complice. Seul le rougeoiement du fourneau de sa pipe pouvait trahir sa présence. Cependant, les joueurs paraissaient trop pris par leur occupation pour le remarquer. Soudain, le regard de l’homme se figea comme une ombre silencieuse s’avançait le long des canots arrimés sur le pont. Un sourire furtif apparut sur ses lèvres, quand la lueur d’un fanal se mit à danser dans la noirceur.
L’inquiétant personnage se dirigea aussitôt à pas de loup vers un pot à poix qui traînait intentionnellement. D’un geste preste, il y laissa tomber sa pipe incandescente. En quelques instants, le cœur rougeoyant du tuyau alluma le combustible. Disposé près des câbles menant à la mâture, le feu enflamma bientôt les haubans, gagnant la bôme de brigantine et la voile qui y était attachée. Sans plus attendre, l’incendiaire redescendit l’échelle avant d’emprunter la descente du carré, où il se tint quelques minutes, l’oreille aux aguets. Son attente ne se prolongea guère. Réveillé par le crépitement au-dessus de sa tête, l’homme de barre se précipita sur la cloche qu’il fit tinter avec vigueur. Ses cris traversèrent le plafond de la pièce où dormaient les officiers.
Alertés à leur tour, les hommes de quart se levèrent d’un seul tenant, éparpillant dés et cartes dans leur précipitation. Bientôt rejoints par quelques dormeurs de l’entrepont, tous se demandaient ce qui se passait.
— Le feu! Il y a le feu! s’égosilla le timonier en les apercevant.
Les cris de l’homme de barre rameutèrent les matelots vers l’arrière où les flammes avaient déjà pris de l’ampleur. Pendant que ceux-ci tentaient d’abattre les filins et de jeter la toile enflammée à la mer, Gaston Mauriac et les maîtres se rejoignaient dans le carré. Chacun s’était habillé à la hâte et finissait de se boutonner. Les cheveux en bataille, Étienne Bournival faisait semblant d’avoir, lui aussi, été tiré de sa couchette. L’apercevant au milieu des autres officiers, Mauriac alla directement à lui :
— Que se passe-t-il?
— Je l’ignore, mon commandant, mentit Bournival. Comme tous ici, la cloche m’a réveillé.
— Alors, courons y voir! répliqua Mauriac en se dirigeant rapidement vers l’escalier.
L’un à la suite de l’autre, les deux hommes grimpèrent les échelons quatre à quatre, suivis du reste de la maistrance. Quand ils parvinrent sur le pont supérieur, l’intense chaleur du brasier les fit reculer. Cependant, quelques dizaines de marins se relayaient déjà pour combattre l’élément destructeur, formant une chaîne de seaux d’eau de mer. En dépit de leurs efforts, les flammes couraient maintenant sur le bordage, léchant les cordages et la voilure basse du mât d’artimon. Avisant le timonier, Mauriac alla à lui :
— Monsieur Maginel, comment est-ce arrivé? cria-t-il pour dominer le grondement de l’incendie et les cris des hommes au-tour de lui.
— Je ne sais pas, capitaine. J’ai dû m’assoupir sur la roue…
Mauriac tiqua. Cependant, l’heure n’était pas aux réprimandes. Il fallait maîtriser le feu avant qu’il ne brûle les planchers et n’atteigne la soute aux poudres en-dessous. Mauriac dispensa des ordres, repris par ses officiers. Dans l’émoi du moment, il avait toutefois oublié son second et le chercha des yeux.
Pendant que l’on s’activait à maîtriser les flammes, le Malouin était descendu au niveau inférieur. S’introduisant dans la chambre du capitaine, il avisa une petite armoire. L’ouvrant, il s’empara d’un trousseau de clefs avant de prendre le chemin de la Sainte-barbe. Outre que ce lieu donnait accès à la soute aux poudres, on y entreposait les mousquets, fusils et pistolets, déjà chargés et, donc, tous prêts à servir. Alors que le lieutenant mettait la main sur la crosse d’une première arme, des pas précipités dans son dos le firent se retourner. Bournival reconnut le quartier-maître. L’homme était suivi d’une douzaine de matelots.
— Vite, Pieuchot, il ne faut pas perdre une minute! lança-t-il, s’effaçant pour leur laisser la place.
Après avoir fait main-basse sur les armes à poudre et les épées, les mutins reprirent le chemin en sens inverse. Une fois sur le pont, ils distribuèrent leur butin à d’autres qui les y attendaient. D’abord requis pour assurer le transport des baquets d’eau, ceux-ci se retournèrent contre leurs compagnons qu’ils firent reculer à la pointe des canons de leurs armes. Pendant ce temps, le brasier reprenait de la vigueur, s’en prenant aux rinceaux de la poupe et rongeant les cadres des fenêtres. Du gaillard, des tisons, traversant le plafond, étaient tombés dans la salle du conseil, léchant les boiseries vernissées. S’il gagnait les ponts inférieurs, c’en serait terminé de la frégate.
Pressentant le danger, Mauriac voulut redescendre y voir avec quelques hommes. Ils se retrouvèrent nez à nez avec les mutins.
— Par le sang Dieu, s’écria-t-il en reconnaissant son second parmi eux, qu’est-ce que cela signifie?
Bournival, un pistolet chargé dans chaque main, se mit à rire.
— Cela signifie que je prends le commandement de ce navire et que je vous relève de vos fonctions.
Incrédule, Gaston ouvrit de grands yeux.
— Quoi? Qu’est-ce que c’est que cette histoire, lieutenant? Abaissez vos armes, je vous l’ordonne.
— Non, monsieur. Vous êtes soupçonné de haute trahison à l’endroit de notre sire le roi Louis.
— Trahison? Êtes-vous devenu fou, Étienne?
Tenant toujours le capitaine en joue, Bournival se tourna à demi vers ses partisans.
— N’est-il pas vrai que le capitaine héberge un aristocrate d’origine britannique à bord de ce navire? Un Anglais dont il fait grand cas, et dont il a caché la véritable identité?
Du groupe de mutins, des huées et des exclamations se firent entendre.
— Christian est à moitié français par sa mère, protesta Mauriac. De plus, il a prêté serment à la couronne française bien avant que la guerre avec l’Angleterre ne s’officialise.
— Que vous dites, capitaine! le contredit son second. Aucun des hommes ici présents n’en a été témoin. Vous seul l’affirmez. Or, moi, je dis que vous vous êtes laissé corrompre par l’Albion et que vous vous êtes fait le complice de cet homme. En fait, vous travaillez pour le compte de George II, sous couvert d’être corsaire du roi de France. J’en veux comme preuve que La Fougueuse n’a donné la chasse à aucun navire britannique depuis son départ de Brest!
Le lieutenant avait parlé avec autorité et le Bordelais voyait avec effarement l’impact de ses fausses affirmations sur les visages tout à coup méfiants des autres officiers. Cependant, il était bien décidé à rétablir les faits.
— Comment osez-vous douter de mon allégeance? s’offusqua-t-il. Bien avant que vous ne gagniez vos galons, j’ai combattu en Gascogne aux côtés des plus valeureux commandants français, et sous les ordres du Marquis de L’Étenduère au large du Cap Finistère. J’ai même été décoré par le roi pour bravoure!
Cherchant le regard des marins derrière Bournival, le capitaine de La Fougueuse les harangua :
— Vous tous qui m’écoutez, vous devez savoir que pour être efficace dans la guerre de course qui nous a amenés jusqu’ici, il faut un équipage entraîné. Or, j’estime qu’il faut encore un peu de temps avant que ce navire ne se lance dans la chasse aux bâtiments ennemis. Et, encore, faut-il que La Fougueuse croise leur route, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent.
Bournival, qui sentait que la situation pouvait tourner à l’avantage de son rival, s’empressa de le faire taire.
— Trêve de bavardages, jeta-t-il en donnant du menton vers ses partisans. Qu’avons-nous à écouter ce traître? Ne vous laissez pas endormir par ses belles paroles. Et vous, capitaine, dites-moi plutôt qui a mis le feu à ce bateau, sinon un homme qui ne voulait pas que l’on combatte ses compatriotes ? L’Anglais est de mèche avec vous! En attendant que je vous livre au gouverneur de Saint-Domingue, vous serez tous deux consignés à votre cabine.
Déboussolés par les attaques du second à l’encontre de leur capitaine, aucun des officiers ne réagit immédiatement. Mesurant enfin la portée des accusations, ils allaient se saisir de lui, quand le Malouin s’avisa que l’écrivain de bord n’avait pas paru encore.
— Où est Collins? s’écria-t-il en regardant autour de lui. Il doit se cacher quelque part! Cherchez-le!
Les mutins se dispersèrent pour exécuter l’ordre. Or, pendant l’échange entre Mauriac et son second, profitant que l’attention de tous était tournée vers les deux hommes, Christian s’était faufilé en douce, tenant sous le bras le livre de bord et le cylindre de plomb contenant les documents légaux du navire, et dont il avait la responsabilité. Dès le déclenchement de l’alarme, il avait gagné la chambre du conseil pour les récupérer. Au moment où il allait en sortir, Bournival quittait celle du capitaine. Méfiant, le jeune homme l’avait suivi en bas, se dissimulant derrière l’échelle menant à la Sainte-barbe, alors que le lieutenant s’escrimait à trouver la clef ouvrant l’armurerie. Quand Pieuchot et les autres l’avaient rejoint, Christian était discrètement remonté sur le pont, désireux de prévenir le capitaine de ce qui se tramait. Toutefois, constatant que d’autres partisans de Bournival y attendaient leur meneur, il s’était retranché dans la salle du conseil.
Dès que les mutins avaient quitté la Sainte-barbe, le jeune homme s’était glissé derrière eux, portant toujours son précieux fardeau. Après avoir entendu les attaques verbales à son sujet, il ne donnait toutefois pas cher de sa peau. Déjà mal aimé de par sa fonction à bord, l’intendant n’avait eu d’autre choix que de se terrer dans la pénombre en attendant que les esprits se calment. Constatant que Mauriac était également pris à parti, il jugea qu’il valait peut-être mieux se découvrir et affronter ensemble leurs accusateurs.
— Il est là! lança un matelot en tendant le bras vers lui, alors qu’il s’avançait vers le groupe de mutins.
En voyant la masse qui se précipitait pour le saisir, Collins prit peur. Son premier réflexe fut de courir se réfugier sur le Beaupré, réputé sanctuaire. Cependant, Pieuchot avait pris la tête des poursuivants, un sabre d’abordage à la main. Pris entre le quartier-maître et plusieurs matelots qui lui barraient la route, le fuyard opta pour le seul refuge à sa portée. La veille, lors de l’exercice, on avait descendu l’une des trois barques que possédait la frégate et elle n’avait pas été remontée. S’approchant du bastingage, Christian jeta les documents dans l’embarcation, arrimée quelques mètres en-dessous, puis il enjamba la lisse. Au moment où il se penchait pour attraper l’échelle volante avec son pied, une détonation se fit entendre. On entendit un grand «plouf», puis plus rien. Les premiers marins arrivés au bordage eurent beau sonder la surface de la mer, ils ne trouvèrent pas le fugitif qui avait disparu dans l’eau sombre.
Sur le gaillard d’arrière, Mauriac et les officiers qui le maintenaient s’étaient figés, les yeux fixés sur le flanc tribord du navire. À l’annonce de la disparition de son intendant, Gaston se dégagea d’un coup d’épaule. S’emparant de l’épée que tenait mollement le mutin le plus proche, il pointa la lame sous le menton de Bournival. Le lieutenant, surpris, rabaissa son pistolet au canon encore fumant.
— Lâchez vos armes, lieutenant, ordonna Mauriac. Vous devrez répondre de cet assassinat injustifié. Collins ne représentait aucune menace et vous l’avez lâchement abattu.
Pensant avoir maîtrisé la mutinerie, le Bordelais abaissa légèrement son épée. Bournival, bien que mal positionné, en profita pour décharger sur lui sa seconde arme. La balle atteignit Mauriac à mi-cuisse. Sous le choc, le capitaine de La Fougueuse recula de plusieurs pas. Perdant l’équilibre, il se rattrapa à un filin qui pendait. Malheureusement pour lui, ce câble était rattaché à une vergue dont les balancines, rongées par le feu, ne tenaient plus que par miracle. Celles-ci cédèrent, entraînant le lourd morceau de bois et la voile enflammée sur lui. Empêtré dans les cordages et l’encombrant appareil, le capitaine, transformé en torche vivante, hurla avant de basculer par-dessus bord avec la vergue.
Quand le second maître se pencha à son tour par-dessus le bastingage, il ne put apercevoir que des vestiges flottants, sans aucun corps. Reprenant le contrôle de la situation, il fit abattre les quelques éléments qui brûlaient encore et ordonna de lever l’ancre. Quelques voiles en moins, La Fougueuse s’éloigna, laissant dans son sillage tout ce qui pouvait rappeler l’incendie de l’heure précédente. Dans le zèle que mettait son nouveau commandant à quitter les lieux, personne ne remarqua que la barque, mystérieusement détachée, s’en allait à la dérive.
Février 1757, sept mois après la mutinerie
Henriette Bazinet avait toujours été une belle femme. Aussi, en dépit de sa robe de deuil, elle attirait encore le regard de bien des hommes. Le secrétaire d’État à la Marine n’était donc pas insensible à la démarche de la jeune veuve, reconnaissant, outre l’attrait de son visage, la dose de courage et de détermination qu’il lui avait fallu pour se faire entendre de lui. En poste depuis quelques semaines à peine, François-Marie Peyrenc de Moras pencha donc la tête avec attention vers sa visiteuse.
— Excellence, expliqua Henriette d’une voix posée, mon époux ne peut être l’homme décrit par le lieutenant Bournival. Vous avez consulté les états de service de Gaston et constaté que jamais rien ne lui a été reproché auparavant. Au contraire, partout on a vanté sa grande noblesse de cœur et son dévouement à la patrie. Aussi, je vous le demande : un tel homme pourrait-il avoir trahi son roi?
Cette question, Henriette l’avait également posée au prédécesseur de Moras, après lui avoir fait mention des mêmes qualités, sans succès. Elle mettait donc ses espoirs de faire réhabiliter le défunt dans cette nouvelle tentative.
— Dame Mauriac, reconnut le magistrat, j’ai effectivement lu les rapports concernant feu votre époux, et dont vous venez de me faire rappel. Il est notoire que le capitaine de La Fougueuse a, à de nombreuses occasions, fait l’objet d’éloges de la part de ses confrères et de ses supérieurs. Cependant, l’accusation portée contre lui émane d’un proche du roi. Ce détail n’est point à négliger.
Le rouge de la colère monta au beau front d’Henriette Bazinet.
— C’est là où le bât blesse, Excellence, répliqua-t-elle d’une voix sourde. Qui vous dit que l’officier Bournival n’a pas manœuvré pour salir la mémoire de mon époux? Gaston n’est plus parmi nous pour se défendre, ni Christian Collins. Curieusement, l’équipage de La Fougueuse semble s’être évaporé, de même que la frégate elle-même. Personne n’a été en mesure de savoir où sont passés le livre de bord et les documents du navire. Tout cela me semble bien gros. N’en est-il pas de même pour vous?
Vaincu, le secrétaire d’État à la Marine fléchit.
— Soit, madame, répondit-il. Je vais transmettre votre requête au ministre, qui en fera part à Sa Majesté. Cependant, je dois vous aviser de ne pas attendre de retour immédiat du roi. Ainsi que vous le savez, notre bon sire a été lâchement poignardé alors qu’il sortait de chez lui.
— Oui, Excellence, je suis au courant. Cette triste nouvelle nous a bouleversés, mes enfants et moi. Mais, comprenez que ma situation actuelle me laisse dans l’angoisse de voir bientôt surgir les créanciers.
François-Marie Peyrenc baissa les yeux un moment. Si Gaston Mauriac était reconnu coupable de trahison, la pension prévue pour sa veuve ne lui serait pas versée.
— Je comprends, madame, compatit-il. Toutefois, malgré tout mon bon vouloir, je ne peux qu’attendre la réponse du roi. Depuis ce tragique évènement, Sa Majesté peine à retrouver l’énergie et la ferveur qu’elle déployait auparavant aux affaires de l’État. Aussi, n’espérez pas une réponse rapide de sa part.
Voyant s’assombrir les beaux traits d’Henriette, le magistrat en éprouva une certaine compassion. Subitement, il aurait aimé pouvoir lui donner raison. Cette femme, encore jeune et jolie, aurait dû pouvoir bénéficier de la pension accordée aux veuves de marins. Le secrétaire ne connaissait pas son défunt mari, mais lui aussi concevait mal qu’un officier au passé irréprochable, combattant depuis plus d’une décennie en mer, ait commis l’acte suprême de trahison dont il était accusé.
— Je vous tiendrai au courant, madame, ajouta-t-il avec une douceur inhabituelle.
Déçue, mais non vaincue, Henriette Bazinet quitta la salle d’audience. Dehors, un crachin se préparait. Quand la veuve Mauriac parvint chez elle, ses vêtements étaient complètement trempés.
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Avril 1757, Isle Cabras au Nord de Saint-Domingue
De la baie grande ouverte, l’invalide scrutait la mer, comme un chien enchaîné à un poteau salive devant un gigot juteux, mais hors de sa portée. Une plage de fin sable blanc séparait la modeste villa de la vaste étendue turquoise, dont l’observateur pouvait deviner les nuances infinies. Si proche et si lointaine, cette portion d’océan était tout ce qu’il restait à Gaston Mauriac de son ancienne vie de marin. Une vision paradisiaque et d’amers souvenirs.
Après être resté plusieurs jours entre la vie et la mort, le corsaire avait dû composer avec une longue et difficile convalescence, où la souffrance de son corps n’avait d’égale que celle de son âme brisée. Estropié par la balle qui lui avait éclaté le fémur gauche, gravement brûlé sur une partie de sa personne, le capitaine de La Fougueuse n’avait voulu vivre que pour que justice lui soit un jour rendue. Cependant, à mesure que ses plaies se cicatrisaient, le survivant avait rencontré d’autres écueils.
Pendant les jours et les nuits après les tragiques circonstances où la mort avait failli l’emporter, le rescapé s’était demandé comment il n’avait pu rien voir venir. Au cours des derniers mois, pourtant, nombre de petits détails, insignifiants au premier abord, lui étaient revenus en mémoire. Des allusions à peine voilées, des échanges de regards, une propension de certains hommes à l’indiscipline. Rien, toutefois, que lui, capitaine au long cours, n’ait eu à observer sur d’autres navires et sous d’autres commandements que le sien. Pourtant, en remettant ces incidents dans leur contexte et en les prenant dans leur ensemble, il aurait été à même de comprendre ce qui se tramait.
S’appuyant sur sa béquille, l’infirme quitta l’appui de la fenêtre pour se diriger avec peine vers un petit meuble qui, avec la table toute simple et quelques chaises, formait l’essentiel du mobilier. Un grand cahier relié de cuir noir trônait sur cette espèce de guéridon, et dont les pages gaufrées en enflaient l’épaisseur. Tout en traînant sa jambe paralysée, Mauriac prenait garde de n’offrir à quiconque s’introduirait dans la pièce que son profil indemne, l’autre étant trop hideux pour qu’on le voie. Ce n’était pas que le capitaine eut tant de visiteurs, mais il n’aimait pas être regardé. Involontairement, il arrivait que les yeux de ceux-ci s’attardent à son faciès défiguré par le feu, lui donnant l’impression de n’être plus qu’un monstre de foire qui attise la curiosité. Il n’y avait que la vieille métisse chargée de lui faire la cuisine qui conservait avec lui la même expression revêche qu’elle arborait avec tous.
Ainsi que la veille et l’avant-veille, le capitaine ouvrit le livre de bord à une page précise. En maints endroits, l’eau avait altéré l’encre, formant de petits cernes irréguliers autour de certains mots, en effaçant partiellement d’autres. Toutefois, ce travail de sape n’en empêchait pas la lecture et l’ancien marinier parut bientôt absorbé par cette tâche. Il lisait en remuant silencieusement les lèvres, comme s’il peinait à déchiffrer chaque ligne d’une écriture pourtant fort belle. Mais il n’en était rien. Ce journal, le Bordelais en avait pris connaissance nombre de fois depuis qu’il en avait été capable, jusqu’à pouvoir en citer de grands passages entiers par cœur. Il s’obstinait quand même à le relire méthodiquement, l’index de sa droite soulignant chaque détail lui apparaissant maintenant d’une clarté évidente.
Au bout d’un moment, une colère sourde s’empara du lecteur qui, d’un geste rageur, referma brusquement le journal, avant de l’envoyer valser à travers le minuscule boudoir.
— Où est-il? se mit-il à hurler en jetant des yeux fous tout autour de lui. Pourquoi n’est-il pas là quand j’en ai besoin?
L’estropié paraissait tout à coup pris d’un accès de fureur. Avisant la vaisselle d’étain qui reposait sur la table, il lui fit subir le même sort que le registre. Une tasse à moitié pleine se renversa. Le café froid qu’elle contenait se répandit sur le plancher de bois, y créant une grande flaque brunâtre. Loin de s’apaiser, l’infortuné capitaine s’attaqua ensuite aux chaises qu’il jeta bas. Dans sa colère, il voulut également culbuter la table, mais sa béquille glissa dans le liquide répandu, lui faisant perdre l’équilibre. Le malheureux tomba lourdement, s’étalant de tout son long entre les meubles épars.
Déjà alertée par le fracas qu’il avait provoqué, la vieille esclave accourait, suivie de près par un jeune colosse noir, qui ne devait pas avoir plus d’une quinzaine d’années.
— Julius, s’écria-t-elle en s’adressant à l’adolescent, aide mon-sieur Gaston à se relever. Ensuite, tu iras me chercher une serpillière pour essuyer le plancher. Et vous, monsieur, sermonna-t-elle en se penchant sur Mauriac, il va falloir que vous cessiez vos crises quand monsieur Christian n’est pas là.
Les poings appuyés sur ses fortes hanches, la femme parlait avec animation, mais sans méchanceté apparente, avec le ton d’un adulte qui reproche ses frasques à un enfant turbulent. S’adoucissant, elle enchaîna :
— Vous savez bien que monsieur Christian est parti à Saint-Domingue, voir s’il s’y trouve un bateau comme vous le souhaitez. Il a dit que s’il y en avait un, il vous le ferait savoir par le ravitailleur. Foi de Nana, ça ne sert à rien de perdre la boule ainsi que vous le faites. C’est juste mauvais pour vous, monsieur.
Comme le Bordelais ne répondait pas, Nana hocha sa grosse tête enserrée dans un fichu assorti à son madras multicolore. L’absence de réaction de l’impotent la fit changer de disposition à son endroit.
— Ramène monsieur à sa chambre, ordonna-t-elle à l’adolescent, et reste auprès de lui. Je vais ranger tout ce fatras.
Le garçon grimaça.
— Mais, grand-mère, dit-il, je dois réparer l’enclos des chèvres, sinon, elles vont encore se sauver...
— Les chèvres attendront, Julius. Tu sais ce que maître Xavier a dit concernant le capitaine. Je ne voudrais pas que tu sois puni si tu ne suis pas les consignes.
Résigné, Julius glissa une épaule sous l’aisselle du capitaine. Ce dernier, vidé de son énergie, semblait ne plus avoir conscience de son entourage. Néanmoins, le jeune Noir s’inquiétait.
— Grand-mère, demanda-t-il, que dois-je faire s’il recommence à tout saccager?
— Oh, répondit Nana en commençant à ranger, il ne fera plus de problème aujourd’hui. Constate par toi-même comme sa crise l’a fatigué.
En voyant le livre de bord entre les mains de sa grand-mère, Julius se montra curieux.
— Qu’est-ce qu’il y a dans ce cahier qui peut le mettre autant en colère? Et pourquoi ne le caches-tu pas?
La vieille femme haussa ses épaules rondes.
— Ce n’est pas à nous d’en juger, répliqua-t-elle. Je ne sais pas lire, ni toi non plus. Et même si c’était le cas, c’est un secret entre monsieur Christian et le capitaine.
— Mais, enfin, s’enhardit Julius, monsieur Gaston n’a plus du tout de bateau. Sa chaloupe a été vendue au maître par monsieur Christian. Pourquoi l’appelles-tu toujours capitaine?
— Chut! Ce ne sont pas nos affaires, Julius. Jadis, ton père s’est mêlé de ce qui ne le regardait pas et il a été vendu. Je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose. Alors, sois heureux d’être ignorant.
Le garçon fit la moue, insatisfait de cette réponse. Néanmoins, sa grand-mère avait toujours été là pour veiller sur lui et il ne voulait pas paraître ingrat. Moitié traînant, moitié marchant, il sortit avec Mauriac pendant que Nana, de qui Julius avait hérité sa forte charpente, remettait tout en place.
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Juin 1757
Son tricorne sous le bras, serré dans sa redingote bleue aux manchettes immaculées, Étienne Bournival attendait en ligne, dans la galerie des glaces du palais de Versailles, avec quelques autres capitaines. À l’appel de son nom, la tête haute, le corps droit et le cœur battant plus qu’à l’accoutumée, il s’avança d’un pas raide devant toute la cour rassemblée. Parvenu devant le roi, il s’arrêta, exécutant un gracieux salut. Sourire aux lèvres, Louis XV se tourna vers le secrétaire d’État à la Marine pour lui prendre des mains la médaille qu’il éleva à la hauteur de la tête du Malouin. Ce dernier pencha le buste de façon que le monarque puisse lui passer le ruban autour du cou.
— Capitaine Bournival, commandant de La Marie-Céleste, déclara Le Bien-Aimé, la France vous remercie de vos services.
Comme pour les lauréats précédents, La Pompadour initia de courts applaudissements, gratifiant le jeune officier de son plus irrésistible sourire. Après quoi, le roi embrassa le médaillé sur les deux joues et Bournival, saluant bas, se retira à reculons jusqu’à réintégrer son rang. Puis, ce fut le tour d’un autre appelé de recevoir le même honneur.
— Capitaine François Thurot, commandant de La Friponne, annonça François-Marie Peyrenc de Moras.
À l’évocation de ce nom, Bournival, quittant la raideur militaire de rigueur, tendit légèrement le cou en direction de l’appelé. Sans le connaître, il avait déjà entendu prononcer ce nom auparavant. Le Malouin fouilla sa mémoire. Le capitaine se rappelait à présent de quel exploit parlait Mauriac : Thurot avait recousu Collins, dont les entrailles menaçaient de se répandre hors de leur cavité. Bournival ignorait toujours en quelles circonstances cet incident s’était produit. Il réprima un haussement d’épaules. Gaston Mauriac était mort et l’Anglais, s’il n’avait pas été tué par la balle de son pistolet, s’était sans doute noyé après s’être assommé contre la coque de la chaloupe. Le Malouin repensa alors à l’embarcation disparue. Ce n’était qu’au petit matin que le nouveau commandant de La Fougueuse avait été mis au fait de l’absence du grand canot. Dans son empressement à voir Christian Collins mort, le quartier-maître Pieuchot avait sabré l’échelle volante, mais également le câble qui reliait l’embarcation à la frégate.
Bournival en était là de ses réflexions quand François Thurot reprit sa place. Jusqu’à la fin de la cérémonie, le premier se demanda comment le second était passé de chirurgien de bord à capitaine de corsaire. Par un simple hasard des conversations, au cours de la réception qui suivit, Thurot lui-même donna réponse à cette interrogation.
— Eh bien, messieurs, expliqua-t-il à la ronde, après avoir été capturé par les hommes du vaisseau de ligne ennemi et conduit en Angleterre, je réussis à m’évader et à regagner la côte française. Autant vous avouer qu’au cours de ma brève carrière de médecin, j’ai vu suffisamment de sang et de tripes à l’air pour dégoûter un boucher. Par contre, comme j’aimais la mer, je me suis rembarqué, mais à titre de matelot, cette fois.
— Je vous félicite, Thurot, lança son voisin en levant sa coupe à son intention. Voilà une belle ascension en peu de temps. Soixante vaisseaux anglais détruits ou pris en seulement trois mois, c’est tout un exploit!
Le capitaine de La Friponne approuva, élevant à son tour la flûte de champagne qu’il tenait. Les autres l’imitèrent. Chacun but, puis les conversations s’orientèrent vers d’autres sujets. Cependant, quelqu’un parmi ces jeunes intrépides avisa le com-mandant de La Marie-Céleste.
— Hé, Bournival! N’étiez-vous pas second à bord de cette frégate qui a fait naufrage peu après son lancement? Mauvaise manœuvre ou manque de chance?
Le nom de l’ancien second de Gaston Mauriac n’était pas passé inaperçu. Si personne n’avait osé questionner le Malouin à ce sujet, à cause de ses relations haut placées, le vin aidant, les langues se déliaient. Malgré lui, le jeune capitaine se trouva l’objet de bien des questionnements. Toutefois, il s’en tira plutôt bien, s’en tenant à la conclusion du procès posthume de Mauriac, soit que celui-ci était coupable de trahison. Comme les propos prenaient à nouveau un autre tournant, François Thurot approcha le Malouin.
— J’ai été aussi surpris que peiné à la suite de cette affaire, avoua-t-il, sincère. Vous l’ignoriez peut-être, mais j’ai servi un temps sous les ordres du capitaine Mauriac. Jamais je n’aurais pu croire à une telle ignominie de sa part. C’était, selon moi, un homme d’une droiture sans pareille. Je regrette infiniment ce malheureux épisode et, pourtant, je dois m’y conformer, puisqu’il en est ainsi. Je compatis cependant à la double douleur de sa veuve et de ses enfants.
— Mauriac avait des enfants? l’interrompit Bournival. Il n’en a jamais fait mention devant moi.
Thurot parut étonné de cette affirmation.
— Étrange, vraiment. Il les adorait. Je les ai vus une fois au départ de Brest : un garçon et une fille. Ils doivent être grands maintenant. Le fils voulait faire carrière dans la Marine. J’espère seulement que l’offense de leur père n’entachera pas l’avenir de ces jeunes gens.
Étienne Bournival hocha gravement le menton, faisant mine de compatir. Cependant, il pensait à tout autre chose. Peu de temps après, le roi se retira et les gens de cour se dispersèrent. Chacun des médaillés prit alors congé pour rejoindre son commandement.
Septembre 1757
Le rouge était monté au beau visage d’Henriette. Sans qu’elle le veuille, sa main s’envola. La gifle, appliquée avec force, la surprit autant que son fils. Saisi, l’adolescent porta ses doigts à sa joue. Gabriel-Olivier Mauriac était déjà presque un homme, en dépit de ses traits juvéniles. Cependant, sous les boucles sombres de sa chevelure abondante, ce fut le regard d’incompréhension d’un enfant qui la dévisagea.
— Sors, s’exprima-t-elle au bout d’un moment, l’air las. J’ai besoin d’être seule.
Les dents serrées, le jeune Mauriac quitta le salon où ne subsistait qu’un maigre mobilier. Par pitié ou par manque d’intérêt, l’huissier venu procéder à la saisie avait laissé quelques chaises et autres menus meubles derrière. À peine Gabriel-Olivier avait-il refermé le vantail que sa sœur venait à sa rencontre. Madeleine Mauriac allait sur ses quinze ans. Sa taille fine enserrée dans une robe safran au décolleté carré rehaussé de dentelle, la jouvencelle arborait un savant chignon mêlé de rubans. Un tour de cou en velours noir complétait cet ensemble parfait qui laissait présager la femme élégante qu’elle projetait de devenir. Outre la même chevelure d’ébène, elle partageait avec son frère un regard vert qui, pour l’instant, paraissait soucieux.
— J’ai entendu des éclats de voix, dit-elle. Mère et toi, vous vous êtes disputés, à ce que je constate.
Perdant aussitôt son air furieux, l’interpellé laissa échapper un profond soupir.
— On ne peut décidément rien te cacher, ma sœur.
Madeleine posa une main douce sur la manche de redingote de son aîné.
— Ce n’est pas pour t’accabler que je le dis, mais dans les circonstances, il valait mieux ne pas aborder ce sujet avec elle.
Piqué, le jeune homme se dégagea avec brusquerie. Pourtant, il ne put que reconnaître le bien-fondé de son propos.
— Je t’accorde que cette saisie survenant si vite après la fin du procès n’arrange pas les choses entre nous. Comprends que je ne peux m’empêcher de songer que, si père avait agi avec loyauté, nous ne serions pas forcés de quitter ce lieu, et de façon aussi honteuse!
— Gabriel, murmura sa sœur en se rapprochant de lui, pourquoi ne le crois-tu pas innocent? Ni Mère ni moi ne pouvons concevoir qu’il ait pu trahir son serment. Nous ignorons ce qui a pu se passer sur La Fougueuse. La seule version émane du lieutenant Bournival, dont on sait, par ailleurs, que sa parenté avec un familier du roi pouvait lui permettre de mentir. Toi, comme moi, ne t’étonnes-tu pas que pas un seul des témoins cités à procès n’ait trouvé une bonne parole à l’endroit de Père? Ce me semble impossible que, du jour au lendemain, un homme puisse tourner sa casaque ainsi. Je pense, comme Mère, que ces gens, trop peu nombreux à parler, ont été achetés.
Comme son frère ne disait rien, gardant plutôt une mine renfrognée, la jeune fille insista :
— Ne crois-tu pas que nous ayons raison?
Mais Gabriel-Olivier s’obstinait.
— Quoi qu’il en soit, lâcha-t-il finalement, cela ne change rien au présent. Ce soir, nous allons nous entasser dans un logement miteux de la Basse-Ville et, demain, je ferai mes adieux à l’Académie.
— Tu as entendu ce qu’a dit oncle Lucien tantôt. Il a promis de nous venir en aide. Mère veut que tu termines ta formation. Ce n’est pas pour rien qu’elle lui a confié ses bijoux. Le produit de leur vente nous permettra de voir venir d’ici à ce que tu sois engagé sur un vaisseau.
Gabriel-Olivier toisa sa sœur.
— Penses-tu vraiment que l’on accorderait un poste de sous-officier au fils d’un homme qui a trompé sa patrie? Quel commandant voudrait m’engager? Si je trouve une place de matelot, ce sera déjà un miracle!
L’argument avait porté et Madeleine ne trouva rien à redire. Quelques secondes s’écoulèrent avant que la jeune fille ne prenne à nouveau l’initiative.
— Il n’y a pas que la Marine Royale qui ait besoin de recrues. Nombre de navires commerciaux nécessitent de la main-d’œuvre qualifiée. Enfin, nous en reparlerons une autre fois. Pour l’heure, ma malle est prête. Est-ce que tu voudrais aider le cocher à la charger dans la voiture?
Comme tiré d’un mauvais rêve, Gabriel-Olivier se secoua.
— Bien sûr, acquiesça-t-il.
Madeleine prit les devants, le précédant à travers les pièces vidées de leur contenu. Ils arrivaient au seuil de l’ostel loué jusque là par la famille. Au moment de sortir, le jeune Mauriac se retourna pour contempler une dernière fois le riche décor constitué de panneaux blancs ouvragés où s’ébattaient des oiseaux tropicaux au milieu de fleurs exotiques. Cherchant sa sœur du regard, il lui fit cette promesse.
— Un jour, Madeleine, s’il est toujours en vie, je te jure de retrouver Christian Collins et de lui demander des comptes. Si ce n’est pas dans ce monde, ce sera dans l’autre.
— Pourquoi en vouloir aux morts? protesta Madeleine. Après Père, voilà que tu t’en prends à ce pauvre garçon. Je me souviens de lui comme d’un homme discret qui avait peur de déranger.
— N’est-ce pas le signe évident qu’il espionnait pour le roi d’Angleterre? Si Père ne l’avait pas pris à son bord, jamais il ne l’aurait corrompu. C’est lui le responsable de notre déchéance!
— Tu t’égares sûrement, mon frère! Monsieur Collins n’aurait pu prévoir qu’il serait gravement blessé pour être ensuite recueilli à bord d’un navire français. Et puis, comment un espion anglais aurait-il pu se passionner pour nos poètes? Je me souviens que Père disait qu’il allait toujours un livre de vers à la main.
L’adolescente marqua une pause avant de reprendre.
— De toute façon, à quoi cela sert-il de retourner le fer dans la plaie? plaida-t-elle. Il a dû périr noyé, selon ce que l’enquête a révélé.
Tandis que sa sœur dévalait le perron de pierre avec la légèreté d’une alouette, Gabriel-Olivier ajouta pour lui-même :
— Je n’en suis pas si sûr. S’il vit toujours, et que Dieu me permette de le retrouver, je jure de tuer cet homme.
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