Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
L’empire carolingien n’existe plus. Cependant, la paix signée entre Charles le Chauve et ses frères aînés pourrait compromettre le projet de restauration de la voie commerciale scandinave, entrepris depuis plusieurs années. Pressentant la menace, les membres du clan de l’ours doivent donc réagir promptement. Plus que jamais, Björn, Hastein, Ragnar et Asgeir doivent jouer de ruse dans leur conquête du marché méditerranéen. Mais, parfois, la traîtrise peut survenir alors qu’on est tout près du but. Obligé de mettre ses plans en veilleuse pour prendre la tête de l’invasion, Björn parviendra-t-il à dompter le destin et à réaliser ses rêves? Surtout, ses fidèles compagnons seront-ils encore là pour l’épauler?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Dans ce dernier volet de sa trilogie viking,
Isabelle Berrubey complète l’incroyable parcours du chef danois Björn Ragnarsson. Par le biais d’une fresque historique méticuleusement reconstituée, l’auteure humanise ceux que les chroniqueurs francs ont cherché à diaboliser. Pourtant, en dépit de leur terrible réputation, les hommes du Nord étaient avant tout un peuple débrouillard et opportuniste qui savait tirer parti de situations à leur avantage.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 366
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Remerciements
Dédicace
De la même auteure
Liste des personnages :
Prologue
Chapitre Un
Chapitre Deux
Chapitre Trois
Chapitre Quatre
Chapitre Cinq
Chapitre Six
Chapitre Sept
Chapitre Huit
Chapitre Neuf
Chapitre Dix
Chapitre Onze
Chapitre Douze
Chapitre Treize
Chapitre Quatorze
Chapitre Quinze
Chapitre Seize
Chapitre Dix-sept
Chapitre Dix-Huit
Chapitre Dix-Neuf
Chapitre Vingt
Chapitre Vingt-et-Un
Chapitre Vingt-Deux
Chapitre Vingt-Trois
Chapitre Vingt-Quatre
Chapitre Vingt-Cinq
Chapitre Vingt-Six
Chapitre Vingt-Sept
Chapitre Vingt-Huit
Chapitre Vingt-Neuf
Chapitre Trente
Chapitre Trente-et-Un
Chapitre Trente-Deux
Chapitre Trente-Trois
Chapitre Trente-Quatre
Chapitre Trente-Cinq
Épilogue
Notes de l’auteure
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Fils de l'ours / Isabelle Berrubey.
Noms: Berrubey, Isabelle, 1963- auteur. | Berrubey, Isabelle, 1963- Accomplissement du destin.
Description: Sommaire incomplet: tome III. L'accomplissement du destin.
Identifiants: Canadiana 20200079514 | ISBN 9782898091995 (vol. 3)
Classification: LCC PS8603.E7628 F55 2020 | CDD C843/.6—dc23
Auteure :Isabelle BERRUBEY
Titre : Fils de l'Ours – L'accomplissement du destin
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2022-Éditions du Tullinois
ISBN version papier: 978-2-89809-199-5
ISBN version e-Pub : 978-2-89809-200-8
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal papier : 4e trimestre 2022
Dépôt légal e-Pub : 4e trimestre 2022
Imprimé au Canada
Première impression : Octobre 2022
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC-QUÉBEC
À Johanne Lévesque, qui m’a fait le grand honneur de critiquer et de corriger ce dixième ouvrage.
Un énorme merci!
À mon amoureux Albert,
qui devient « veuf d’écriture »
chaque fois que l’inspiration m’habite.
Je t’aime!
Isabelle
Fils de l'Ours – Björn côte de fer (Tome II)
Editions du Tullinois, 2021 – roman historique, 360 pages
Fils de l'Ours – Quand les runes parlent (Tome I)
Editions du Tullinois, 2020 – roman historique, 414 pages
Eliott et son chien
Editions du Tullinois, 2019 – roman, 372 pages
Les Aviateurs de la Liberté
Editions du Tullinois, 2018 – roman historique, 440 pages
La comtesse de marbre tome 2,
Editions St-Louis, 2018 – roman, 578 pages
La comtesse de marbre tome 1,
Editions St-Louis, 2017 – roman, 443 pages
Le monde appartient aux crétins,
Editions de la Francophonie, 2012 –essai, 188 pages
Les maîtres de la pierre,
Editions VLB, 2012 – roman, 728 pages
Gagnant du prix Jovette-Bernier 2013
Les seigneurs de Mornepierre,
Editions VLB, 2010 – roman, 856 pages
En nomination pour le prix de la relève Archambault
Les Francs historiques
- Louis le Pieux : Fils de Charlemagne, empereur décédé en 840, père des trois suivants
- Charles le Chauve : Roi de Francie occidentale
- Louis le Germanique : Roi de Francie orientale, frère du précédent
- Lothaire premier : Roi de Francie médiane, frère aîné des deux précédents
- Pepin II : Neveu des trois frères, petit-fils de Louis le Pieux. Surnommé Phebus, à cause de la blondeur de ses cheveux. Il revendique l’Aquitaine.
- Abbé Hugues : Demi-frère de Louis le Pieux
- Nithard de Ponthieu : Petit-fils de Charlemagne, grand stratège militaire, il est au service de son cousin Charles le Chauve.
- Hincmar de Reims : Archevêque et conseiller principal de Charles le Chauve
- Ermentrude d’Orléans : Épouse de Charles le Chauve
- Judith de Bavière : Mère de Charles le Chauve
- Bernard de Septimanie : Aurait été l’amant de Judith et serait le père présumé de Charles le Chauve
- Guillaume de Septimanie : Fils du précédent, devient comte de Bordeaux
- Renaud d’Herbauge : Comte au service de Charles le Chauve, défenseur de la Vendée et du Nantais
- Hervé d’Herbauge : Fils et successeur du précédent
- Lambert : Fils du défunt comte de Nantes, il revendique la place de son père auprès de Charles le Chauve.
- Nominoé : Chef breton rebelle
- Érispoé : Fils du précédent
- Cobbon : Comte au service de Charles le Chauve
- Abbé Hibodus : Prieur du monastère de Saint-Philibert
- Moine Ermentaire : Chroniqueur du monastère de Saint-Philibert, il succède à Hibodus.
- Moine Anschaire : Prédicateur envoyé christianiser la Scandinavie, il devient légat du pape.
Les Scandinaves historiques :
- Ragnar (Reginherus) : Jarl, commandant de l’invasion danoise qui déferle sur le royaume carolingien
- Asgeir (Oncherus) : Chef de guerre (thegn), frère juré de Ragnar, père adoptif de Björn
Hastein (Hasting) : Frère juré de Björn, surnommé « Tueur d’évêque »
- Björn (Berno) : Baptisé Venant par les moines de Saint-Philibert, surnommé « Côte de fer » ou « Flanc de fer », véritable chef de l’invasion après la mort de son père Ragnar (voir notes de l’auteure à la fin)
- Godfrid et Sygtrygg : Deux frères jurés venus de Frise. Le premier est le fils d’Harald Klak, dit le Banni.
- Yvar, Ubbi et Halfdan : Les trois fils présumés de Ragnar (voir notes de l’auteure à la fin)
- Horik premier : Roi du Danemark
- Rorik : Neveu d’Harald Klak, il dirige une partie de la Frise.
Les autres acteurs historiques :
- Sanche de Gascogne : Comte de cet état
- Garcia Iniguez : Roi de Navarre, parent de Sanche
- Abd al-Rhamân II : Émir de Cordoue
Personnages romanesques :
- Aélis : Fille d’un petit baron du Béarn
- Frère Silain : Moine herboriste décédé tragiquement lors d’un raid viking
- Frère Servat : Moine ami de Silain, à la recherche du protégé de ce dernier
- Olarni : Belle-sœur d’Asgeir, assassinée par son époux
- Jörunrr : Époux de la précédente, tué par Björn
- Odindis et Birging : Filles des précédents
- Thyri : Épouse d’Asgeir
- Ran et Gudrid : Filles d’Asgeir et de Thyri
- Lif : Épouse de Ragnar
- Estrid : Épouse d’Hastein
- Hofi : Lieutenant de Björn
- Inga : Jeune guerrière dont Björn est amoureux
- Sigrid : Concubine de Ragnar, mère de Björn, décédée en accouchant
- Ilya : Mère de Jörunrr
- Njal : Fils cadet d’Ilya
Il neigeait à gros flocons sur Argentaria ( Strasbourg). De temps à autre, une rafale provoquait un tourbillon blanc, voilant la vue des deux milles hommes rassemblés à l’intérieur de l’enceinte de la ville. En dépit des bourrasques et du froid mordant de ce 14 février 842, les deux factions réunies tendaient une oreille attentive au discours de leur chef respectif.
Debout sur le perron de pierre dominant la vaste cour, chacun coiffé d’un bonnet de feutre bordé de fourrure, Louis le Germanique et Charles de Neustrie s’échangeaient en ce moment ce qui allait devenir pour les générations subséquentes les serments de Strasbourg. Après s’être d’abord adressé à leur propre soldatesque et aux représentants du peuple dans leur langue commune, les deux souverains répétèrent par la suite leur engagement dans les mots de l’autre nation, Louis en langue romane, Charles en langue tudesque.
Enflant la voix à tour de rôle pour dominer les grondements du vent furieux, les monarques s’exécutèrent sous le regard impassible des nombreux évêques qui assistaient à l’évènement, engoncés dans leurs lourdes chapes fourrées. Quand ils eurent terminé, une immense clameur s’éleva, couvrant quelques instants le mugissement de la tempête. Émus de la reconnaissance des leurs, les deux frères tombèrent dans les bras l’un de l’autre, avant de se retirer avec leurs suites à l’intérieur du château.
Débarrassé de sa cape enneigée, Charles se hâta vers le foyer de la salle, offrant ses doigts gelés à la chaleur bienfaisante d’un feu crépitant. Pendant que des serviteurs s’occupaient des manteaux des prélats, le Chauve, ainsi qu’on surnommait désormais le roi de Neustrie, se tourna vers Louis. Tant d’années les séparaient que le second aurait pu aisément passer pour le père du premier, si ce n’était de leur absence totale de ressemblance. Pourtant, ce détail n’affectait plus le Germanique.
Face aux rumeurs que Lothaire avait fait courir à leur endroit, Louis était plutôt content du renouvellement public de l’alliance contractée un an auparavant avec Charles. Mais, des deux, c’était le roi de Neustrie qui avait le plus à gagner, car il nécessitait le concours d’un allié aguerri pour contrer les manigances déloyales du roi d’Italie.
— Voilà, mon frère, déclara-t-il en se tournant vers Louis, venu lui aussi présenter ses mains au feu. La preuve est ainsi faite que je ne suis pas mort, ainsi que l’a prétendu notre aîné, non plus que toi, tu as fui à l’approche de ses troupes!
— Effectivement, approuva à son tour Louis, que la chaleur rendait rougeaud. Il y a amplement de témoins en ce lieu pour contredire tous les mensonges de Lothaire. J’attendais ce moment avec impatience. Quant à notre aîné, j’ai hâte de lui faire rentrer ses vilenies dans la gorge!
— Ce jour viendra, affirma Charles en répondant à l’invitation de Louis qui lui désignait un siège. Cependant, il n’est pas bon d’en discuter ici, devant tous ces gens d’Église, ajouta-t-il à voix basse. Sache que, dès que ces rumeurs infondées nous concernant me sont parvenues, j’ai envoyé des hérauts par tout mon royaume faire lecture d’un démenti officiel. Mais chacun de ces évêques et prélats ici présents en fera autant, de retour dans son évêché.
Il s’assit prudemment sur le bord d’une banquette tan-dis que Louis se laissait carrément choir dans un fauteuil qui geignit sous la charge imposée. Portant un regard vers les prélats qui devisaient entre eux à quelque distance, Charles laissa échapper un soupir involontaire. Revenant à Louis, il reprit :
— J’aimerais cent fois mieux que ce soit Lothaire lui-même qui confesse avoir, encore une fois, trafiqué la vérité à son avantage! Je commence à être las de ses turpitudes.
Louis, qui avait réclamé du vin chaud, se contenta de hausser les épaules.
— Je suis d’accord avec toi. Aussi, si tu le veux bien, ne reprenons pas ce débat à son sujet. La force des armes reste notre meilleur atout pour le faire fléchir. Lothaire ne pourra se cacher indéfiniment chez notre neveu Pepin. Nous le ferons sortir de l’Aquitaine, tel un lapin devant le goupil. D’ailleurs, j’ai reçu un message de Carloman. L’ost que je lui ai demandé de lever avant mon départ pour Argentaria est en route. Il nous rejoindra à Worms.
— Ton fils aîné est devenu un véritable meneur d’hommes, constata joyeusement Charles, se servant du vin à son tour. Tes fantassins et lui ne seront pas de trop dans cette lutte que nous menons pour la paix. Il y a déjà eu tant de morts, des chefs valeureux comme de simples piétons! J’espère seulement que Pepin et Lothaire en auront tiré leçon. Ils se sont souventes fois révélés aussi entêtés que des bourriques.
— Patience, mon frère, soutint Louis, dont le regard distrait s’attardait sur les tapisseries colorées, pendues de chaque côté de l’âtre. Mon astronome dit que les augures sont favorables à notre cause. Ainsi, la comète apparue avant la Noël s’est brusquement évanouie la nuit dernière, juste comme nous allions sceller notre entente.
— Dieu nous a envoyé un signe, affirma Charles, soudain ragaillardi. Ainsi, nous procéderons comme nous l’avons déterminé. Dès notre arrivée à Worms, j’enverrai Nithard, et d’autres avec lui, auprès de Lothaire. Ils lui proposeront un traité de paix qu’il ne pourra refuser. Il sera toutefois primordial de n’accorder à notre frère qu’un court délai de réflexion. Je ne tiens, pas plus que toi, à recommencer le jeu du chat et des souris auquel il nous a confrontés l’an dernier.
— Tout à fait, renchérit Louis. Il me semble que les temps sont arrivés de goûter une paix durable entre nous, pour le bien de nos gens, et pour le nôtre.
Charles approuva d’un hochement de tête, puis les deux frères se mirent à discuter des perspectives qu’entraînerait la fin des hostilités.
-o0o-
Les pièces en ivoire de morse étaient déposées sur un plateau de jeu dont les carreaux, pâles ou foncés, avaient été taillés dans deux essences de bois différentes. C’était au tour d’Asgeir de déplacer l’un de ses pions, mais le roi des mers prenait son temps. Ragnar, qui lui faisait face, n’était pas pressé non plus.
Dehors, le vent d’hiver hurlait, soulevant des tourbillons de neige poudreuse qui, à la longue, formait une pente immaculée à partir du sommet de la halle vide. Demain, tous les enfants de la boer viendraient y glisser, mais aujourd’hui, ils étaient cantonnés à l’intérieur avec les adultes. Plutôt que de se morfondre à attendre le retour du beau temps, chacun s’occupait de son mieux. Les plus jeunes jouaient à cheval- bâton. Équipés d’épées de bois, filles et garçons essayaient de désarmer leurs adversaires dans un chahut étourdissant. D’autres, assis sagement sur les bancs, peaufinaient qui, une sacoche de cuir qui, l’étui d’un couteau. D’autres encore tissaient ceintures et galons, accordant avec dextérité les fils de couleur attachés à un poteau de soutien, ou bien faisant aller rapidement navette et bâton de l’un des deux métiers verticaux dressés près des portes.
Nullement dérangés par le tohu-bohu qui les entourait, les deux chefs observaient le mutisme le plus complet. Au moment où Asgeir s’apprêtait à déplacer la pièce représentant un guerrier taciturne derrière son bouclier, une épée de bois vint atterrir au milieu de la planche de jeu, projetant les pièces restantes de toutes parts. Les doigts encore refermés sur le pion rescapé, Asgeir tourna la tête vers le responsable de cette brusque intermission, en même temps que son möturnautr. Leurs yeux étonnés croisèrent le regard mutin d’une fillette, aussi blonde qu’elle avait les joues roses.
— Je crois que ceci t’appartient, dit finalement Ragnar en lui tendant l’arme factice.
Un sourire angélique se dessina sur le visage de l’enfant qui repartit, aussitôt son épée récupérée.
— Eh bien, je crois qu’il nous faudra attendre que la guerre soit terminée pour compléter cette partie, mentionna Ragnar en mettant de côté le jeu de hnefatafl.
— De toute façon, j’allais gagner, l’assura Asgeir.
— Certainement en finissant par m’endormir. Heureusement pour toi, tu n’es pas aussi lent lorsqu’il s’agit de pourfendre tes adversaires!
Asgeir rit. Comme son frère juré, il commençait à être moins souple, mais son bras n’avait rien perdu en force.
— Parlant d’attaque, dit-il, tu te doutes que Björn et Hastein sont impatients de partir. Ils ne parlent plus que de cela!
— J’ai totalement confiance en l’un comme en l’autre, reprit Ragnar. La Gascogne est le lieu privilégié pour cette voie commerciale dont nous rêvons depuis tant d’années. Seulement, attaquer de front cette région y concentrerait aussitôt toutes les forces franques. Il devenait essentiel de créer une diversion suffisamment importante pour laisser le champ libre à la flotte que Björn dirigera. Tout de même, je ne pensais pas m’en prendre à Quentovic.
— C’est le plus gros port de l’empire! s’exclama Asgeir. Et forcément le plus riche! Voudrais-tu qu’on se contente de quelques rapines? Nous avons assez de bateaux pour tenter ce coup.
— Il faudra procéder un jour de foire, rappela Ragnar. Celle de mai dure une semaine. Nous enverrons d’abord quelques uns des nôtres en tant que marchands. Ils devront laisser leurs armes aux gardes des portes, mais il y a toujours quelques schmid sur place. Nos guerriers n’auront qu’à se servir à un étal au moment voulu et à frapper au hasard. Dans la panique, les gardes n’auront pas le temps d’intervenir que nos gens auront pris le contrôle des portes. Nous pourrons ensuite investir la place.
— Je trouve cependant curieux que, depuis que nous visitons leurs côtes, les Francs n’ont pas encore compris le stratagème. C’est pourtant simple!
— Ils ne sont pas Scandinaves, voilà tout! répliqua Ragnar avec bonhommie. Toutefois, ils ne sont pas si bêtes pour autant. Je me méfie du comte d’Herbauge. Si tous les chefs francs étaient aussi futés que lui, la tâche ne nous semblerait pas si aisée.
— Alors, il faudra l’éliminer, déclara Asgeir.
— Plus tard, admit Ragnar. Pour cette expédition, il ne représentera pas une menace, puisque nous serons loin de la Vendée.
— Tes fils se joindront-ils à nous? Tu n’en étais pas certain, il y a encore un mois.
Ragnar promena le regard sur les membres de son aett. Ses filles entouraient Lif, brodant des chemises en silence, concentrées sur leur tâche. Le jarl sentit alors son cœur se serrer.
— Non, répondit-il finalement. Ils prendront la mer au printemps à destination de l’East-Anglie. Yvar en a décidé de la sorte et ses frères ont choisi de le suivre.
— Qu’il en soit ainsi, décréta Asgeir.
Ils n’ajoutèrent rien d’autre. Pendant un long moment, chacun resta dans ses pensées. Depuis l’incident de Noir-moutier, Björn avait définitivement fait sa place. Ni Asgeir ni Ragnar n’étaient revenus sur la mise au point musclée que leur avait rapportée Hastein. Et, bien qu’il pèse au jarl d’être séparé de ses hoirs, il comprenait le choix d’Yvar. Quant à Asgeir, il s’en remettait aux dieux et à Björn lui-même.
Avril 843
Les porteurs des flèches de guerre s’étaient dispersés par tout le Jutland. Chaque clan, chaque village, chaque maison même avaient été visités. Tous les hommes valides, qu’ils soient bondier, karl ou praellar, disposaient de cinq jours pour se présenter à leur thegn, suivant le district de vaisseaux auquel ils appartenaient. Ce ne fut pas long. Depuis le retour de l’expédition de l’année précédente, chaque guerrier fourbissait ses armes, impatient d’entreprendre cette grande offensive en pays franc qui allait lui permettre d’amasser de colossales richesses ou d’acquérir des terres arables, quand ce n’était pas les deux. De ces milliers d’hommes, les plus jeunes étaient les plus ardents. N’ayant rien à perdre et tout à gagner, ils accouraient en masse vers les halles destinées à les héberger, le temps de s’embarquer sur l’un des centaines de navires construits à Walcheren.
Près de l’entrée de la hùs familiale, Björn était occupé à astiquer son épée, ayant déposé le fourreau de l’arme sur le banc où il s’était assis.
— Alors? s’enquit une voix familière. À nouveau prêt pour la bataille?
Avant que le Franc ne réponde, Hastein s’était laissé lourdement tomber à côté de lui.
— On n’est jamais trop prêt, corrigea Björn sans lever les yeux. En même temps, le jeune chef faisait tourner la lame de l’arme, faisant miroiter le soleil sur l’acier poli. Des reflets dorés allèrent jouer sur le mur du bâtiment voisin, donnant l’impression qu’il était touché par un éclair de feu.
— En tous cas, ton épée t’a bien servi en Gascogne, poursuivit Hastein. Dommage que Vàli ne soit plus de ce monde. Maintenant que j’en ai les moyens, je lui aurais commandé le même genre d’arme, en espérant qu’il daigne la forger.
— S’il ne s’était noyé en rentrant d’une pêche blanche, convint Björn, peut-être aurait-il accepté ta commande. Après tout, n’es-tu pas aussi chef que moi?
Hastein approuva du menton. La campagne qu’ils avaient menée tous deux au sud de l’Aquitaine l’avait aguerri dans le commandement des hommes. Mais Björn ne le laissa pas s’étendre sur le sujet.
— Quand nous aurons débouché notre voie commerciale avec la Méditerranée, dit-il, tu trouveras certaine-ment une arme faite du même acier que la mienne. Le fer qui l’a produit provenait de Byzance. Mon père m’a dit l’avoir troqué contre de l’ambre gris (Concrétion intestinale du cachalot utilisée en parfumerie).
— C’est curieux, quand même, reprit Hastein, que pendant toutes ses années de schmid, Vàli n’ait forgé que cette seule épée…
— Sa fabrication lui avait beaucoup demandé, soutint Björn. Selon ce qu’il a confié à Asgeir, il en pleurait presque en la forgeant, car elle n’est pas une épée ordinaire, puisque l’âme d’un grand guerrier l’habite.
Björn faisait allusion aux os calcinés qui avaient servi à transformer le fer mou en un acier des plus résistants.
— Je la sens à chaque combat. Cette arme ne me fera jamais défaut. Beaucoup ne jurent que par leur hache. De loin, je lui préfère ma lame.
Amoureusement, le jeune homme glissa les doigts dans la cannelure où était gravé son nom.
— Chacun ses goûts, déclara Hastein, coupant court à la démonstration. Moi, je n’irai pas au combat sans ma hache. Mais, revenons à notre affaire. Cela me fera tout de même quelque chose que nous opérions séparément.
— À moi également, mon frère, admit Björn, mais il est essentiel que l’attention des Francs soit retenue le plus loin possible du territoire gascon. Bien entendu, Asgeir et Ragnar me donneront un coup de main. Cependant, toi, tu deviendras la terreur du roi Charles. Ne te connaissant pas, les Francs doivent croire à un autre envahisseur, qui vient de plus loin encore qu’au-delà du Danevirke (Sorte de grande muraille de terre et de pieux destinée à protéger la frontière danoise contre les Francs).
— N’aie crainte, précisa Hastein. Je serai leur pire cauchemar depuis l’avènement du Grand Charles lui-même. Jamais ils n’auront vu un tel déluge de fer et de feu s’abattre sur eux!
Laissant échapper un rire sonore, Björn mit la main sur l’épaule du géant.
— Pour cela, j’ai toute confiance en toi! Mais viens, les halles sont pleines de gaillards aussi décidés que nous. Allons les chauffer un peu avant le départ.
Se levant, le Franc rangea son épée au fourreau, qu’il posa ensuite en travers de ses épaules. Sa lame était connue de tout le Jutland, mais bien des hommes seraient honorés de la voir de leurs propres yeux, avant d’appareiller outremer.
-o0o-
Le jeune moine se releva lentement de sur le dallage froid où il s’était étendu, face contre terre, les bras en croix. C’était un privilège de se confesser privément au prieur de Saint-Philibert-de-Grandlieu. La faute dont Servat s’était accusé n’était pourtant pas si grave qu’elle justifie une grande mortification. Pourtant, les yeux rivés sur le bout de ses sandales de cuir, le jeune religieux attendait qu’Hibodus, assis derrière sa table de travail, lui dicte sa pénitence.
— Mon fils, commença l’abbé, la voix un peu chevrotante, ce n’est point un péché que de n’avoir pu répondre au désir d’un mourant.
— Votre Grâce, pour moi, c’était un devoir sacré envers frère Silain, que de trouver Venant et de le ramener à sa foi chrétienne. J’ai pourtant lamentablement échoué.
Hibodus grimaça un sourire contrit.
— Je ne nie pas la noblesse de votre engagement, mon fils, mais, en mon âme et conscience, frère Silain ne vous a-t-il pas chargé d’une mission irréalisable? Songez donc : Vous êtes à la recherche d’un homme qui, selon toute vraisemblance, a changé non seulement d’aspect, mais de nom et d’allégeance. Comment pensiez-vous arriver à le retracer, tout en demeurant vous-même en vie? Selon les dires de Silain, recueillis de sa bouche, Venant serait devenu l’un de ces chefs barbares qui écument notre pays depuis ce temps!
— Pardonnez-moi mon audace, messire abbé, mais frère Silain croyait qu’il était possible de le ramener dans la foi de son baptême. Autrement, il ne m’aurait pas demandé de retrouver Venant. Aussi, à cause de mon échec, je m’administre la discipline aussi souvent que ma chair l’endure et je m’impose le cilice plusieurs heures par jour.
Hibodus ramena ses longues mains, paume contre paume, appuyant ses doigts fins contre ses lèvres pâles. Depuis le triste jour où Servat lui avait rapporté la mort atroce de son vieux collègue, le prieur traînait une plaie à l’âme. Fermant les yeux, il mit plusieurs minutes à répondre. Toutes ces années, l’abbé n’avait cessé de penser à Venant, se demandant si, en refusant que Silain lui rende la fibule qui lui appartenait, il n’avait pas contribué à la fin tragique de l’herboriste. En effet, en sachant ses origines, peut-être Venant aurait-il été moins rebelle et, de ce fait, au lieu de fuir à l’appel de frère Odon lors de l’attaque des Norses sur Noirmoutier, il se serait réfugié dans les soubassements avec les frères. Ainsi, il n’aurait pas été enlevé et ne se serait pas éloigné de la religion chrétienne.
L’abbé releva les paupières.
— Frère Servat, dit-il enfin, après avoir reposé ses avant-bras maigres sur le bois ciré, nul n’est infaillible en ce monde, moi le premier. Vous avez accompli, depuis votre arrivée au monastère de Saint-Philibert, un travail remarquable dans le classement des archives. Mais, cette mission que vous mettez toujours de l’avant est-elle bien le fait de Dieu? Ne serait-elle pas plutôt une tentation pour vous éloigner de vos devoirs à la congrégation, en particulier l’assistance à frère Ermentaire? Voici donc que je vous ordonne de n’en plus faire mention et même de ne plus y penser.
Hibodus se leva pour poursuivre.
— Priez de toutes vos forces, mon fils. Et que Dieu vous pardonne vos égarements, ainsi que je le fais. In Nomine Patri, et Fili et Sanctis! Amen
Pendant qu’il parlait, l’abbé traça un grand signe de croix. Surpris, Servat s’empressa de se signer. Après quoi, Hibodus vint lui donner l’accolade, le renvoyant à ses activités. Encore éberlué, Servat s’en retourna, profondément déçu, mais déterminé à obéir à l’ordre de son supérieur.
-o0o-
Penché sur une carte grossièrement dessinée, Renaud d’Herbauge paraissait soucieux. Depuis quelque temps, il courait des rumeurs de rébellion en Bretagne et, si cela s’avérait, une guerre devenait inévitable. Or, entreprendre un affrontement armé contre Nominoé signifiait de longues semaines d’occupation, où le gros de ses troupes serait mobilisé. Renaud songea qu’il devrait réduire ses effectifs le long des côtes, non seulement en Vendée, mais également dans le Nantais, dont il assurait la défense depuis qu’il en avait reçu la charge, deux ans auparavant.
Alors qu’il jonglait à la situation, une porte s’ouvrit brusquement, laissant place à un jeune homme énergique. Apercevant le comte, l’intrus s’arrêta net, quelque peu ébaubi de l’y trouver. Comme il s’apprêtait à ressortir, croyant ne pas avoir été aperçu, Renaud l’interpella :
— Ah! C’est toi, Hervé! Que puis-je pour t’agréer?
— Rien, Père, mentit le jeune homme, mal à l’aise d’avoir été découvert. En fait, je croyais qu’il n’y avait personne.
Le comte d’Herbauge fronça légèrement les sourcils.
— Et que venais-tu vérifier dans la salle des chartes? s’enquit-il, soudain curieux.
La physionomie d’Hervé d’Herbauge traduisait un mésaise grandissant.
— Je voulais juste consulter un document, mais, ajouta- t-il rapidement, je reviendrai. Veuillez m’excuser de vous avoir dérangé.
— Là n’est pas la question, reprit le comte. Si je comprends bien, tu veux examiner un écrit sans que je le sache. Et pourquoi donc, mon fils?
Hervé soupira avant de se jeter à l’eau.
— Cela va certainement vous paraître idiot, Père. Mais, l’autre jour, vous avez fait allusion au Breton Nominoé qui, jusqu’à présent, se trouvait être soumis à l’autorité du roi Charles. Vous sembliez croire que cette soumission n’était plus qu’apparente. Comme je connais peu la Bretagne, je voulais remédier à cette lacune, au cas où il nous faudrait marcher contre cet homme.
— Eh bien, mon fils, il n’y a pas de honte à vouloir par-faire ses connaissances, d’autant plus que tes suppositions sont, hélas, bien réelles.
— Alors, Nominoé s’est vraiment retourné contre le roi? s’exclama Hervé.
— Tout porte à le croire, mon fils, répondit Renaud. Mais, ce ne sont pas les Bretons qui sont le plus à craindre.
— Et qui donc? demanda le jeune homme en s’approchant, à l’invite de son père.
— Les hommes du Nord, dévoila le comte. L’an dernier, comme tu le sais, ils se sont attaqués au port de Quentovic, le plus grand du royaume de Francie. Toutefois, j’ai su dernièrement qu’une flotte avait aussi ravagé une partie du golfe de Gascogne. Si ces barbares apprennent -et ils semblent toujours bien informés- que je livre bataille dans le Nantais, ou encore à la frontière bretonne, j’ai bien peur qu’ils en profitent pour razzier à nouveau nos côtes, tenant compte du peu de troupes en mesure de les repousser.
— Beaucoup de bourgs ont été fortifiés depuis que vous avez été nommé comte de Nantes, rappela Hervé. Et, jusqu’à maintenant, vos soldats et vos cavaliers ont toujours contenu les Norses.
— C’est vrai, mais ceux-ci n’étaient alors qu’un petit nombre. Or, l’an dernier, leurs bateaux se comptaient par dizaines. Qu’arriverait-il, s’ils s’aventuraient sur nos fleuves? Je songe aux moines de Saint-Philibert, qui ont été chassés de leur île par les attaques répétées des barbares. Si ceux-ci décidaient de débarquer à Déas… Déjà que l’abbaye de Jumièges a été incendiée. Je n’ose imaginer ce qu’il adviendrait de l’abbé Hibodus et de sa communauté.
— Quoi qu’il advienne, Père, je vous seconderai, promit Hervé avec feu. Nous bouterons les Bretons en leurs terres et les Norses hors de la Vendée!
Devant l’air déterminé du jeune prince, Renaud sembla reprendre confiance.
— Tu es bien le digne fils de ton père, déclara-t-il. Viens, que je te montre où j’entends surprendre les Bretons. Tu me donneras ensuite ton avis.
Ravi d’être le premier à conseiller son paternel, Hervé s’avança, son mésaise oublié.
3 Mai 843 Jutland
La nuit enveloppait la boer de son manteau bleuté. Dans la halle tranquille, seul le souffle des dormeurs trompait le silence. Pourtant, tous n’avaient pas cédé au sommeil. Dès l’extinction des feux, Inga était venue se glisser dans le sac de peau de phoque de Björn, qu’il partageait habituellement avec son co-pain. Hastein, cependant, était plutôt confortablement installé dans une halle voisine, avec l’épouse que le marieur et ses parents lui avaient choisie, il y avait deux automnes déjà. La jeune femme, qui répondait au nom d’Estrid, avait mis au monde un fils, trois mois auparavant. L’heureux père, que Ragnar avait promu chef, au même titre que son frère juré, n’avait pas voulu se séparer d’eux.
Björn aurait bien aimé qu’Inga devienne sa femme, sinon sa frilla, mais la guerrière avait d’autres ambitions. Pelotonnée contre lui, la jeune Danoise jouait des doigts dans la toison clairsemée de sa poitrine. « Je veux commander une hund. » avait-elle déclaré à Asgeir, dès son arrivée.
Cette exigence, plus qu’une demande, avait fait sourciller le roi des mers. Néanmoins, Asgeir, qui connaissait la détermination d’Inga, avait acquiescé, devinant que son approbation risquait de décevoir son fils. Resserrant les bras autour de la jeune femme, Björn fixait la lueur pâlotte émise par l’une des lampes à huile de baleine, demeurées allumées en quelques points du vaste bâtiment.
— Tu sais que tu ne manquerais de rien, murmura-t-il en tournant la tête vers elle.
Les doigts d’Inga cessèrent un court instant leurs caresses. Björn sentit le corps de sa maîtresse se tendre comme une corde d’arc, avant de se relâcher tout d’un coup.
— Je ne suis pas prête à devenir une gardienne de clés (Les femmes mariées étaient détentrices des clés des coffres, d’où leur surnom de « maîtresse de maison ».), répondit-elle. J’ai vu trop de femmes attendre un époux qui n’est jamais revenu, et d’enfants qui n’ont pas connu leur père.
Ce fut au tour d’Inga de sentir Björn se crisper.
— J’oubliais que tu ignores le nom du tien. Je ne voulais pas te blesser.
— C’est Asgeir, mon véritable père, la corrigea-t-il. C’est grâce à lui que je suis le chef dont tu partages la couche.
Il y eut un bref silence, puis il ajouta :
— Cependant, je respecte ta décision.
— Mais, tu ne l’approuves pas, conclut-elle. Restons-en là, alors. Un jour, tu trouveras celle qui adhèrera à tes rêves et à qui tu confieras tes secrets, mais ce ne sera pas moi. Qu’Odin te garde, Côte de fer!
Aussi discrètement qu’elle s’était faufilée jusqu’à Björn, la guerrière s’extirpa du sac de couchage. Le Franc suivit des yeux sa silhouette frêle, tant que la pénombre le lui permit. Alors, seulement, il soupira, enviant Hastein et les vikingars qui avaient emmené avec eux femme et enfants, dans le dessein de s’établir en territoire franc. Néanmoins, il savait que le voyage ne serait pas aisé et que leur rêve de possession prendrait plus d’une année. Cependant, en attendant ce jour lointain, l’île de Noirmoutier constituerait un site d’accueil plus qu’acceptable, puisqu’elle hébergeait déjà une colonie florissante de leurs compatriotes.
Björn aussi rêvait d’un royaume à lui. Il ferma les yeux, ramenant ses bras nus sous sa nuque. Demain, la flotte menée par Asgeir appareillerait pour Noirmoutier. Une fois arrivée, elle serait scindée en deux. Il était convenu que le Franc prendrait le commandement d’une soixantaine de navires à destination de la Gascogne. Inga ne serait pas sur l’un de ces bateaux. Björn soupira. Peut-être qu’Asgeir en avait décidé ainsi, de façon à ce que le Franc passe sa frustration sur le dos des Gascons. Quoi qu’il en soit, le jeune chef était décidé à les chasser de leurs terres, non parce qu’il les haïssait, mais parce qu’ils constituaient un obstacle à la voie commerciale qu’il avait mandat d’instaurer.
Toutefois, ce n’était pas tant l’éventuelle résistance du peuple gascon qui occupait l’esprit du Franc, mais la remarque formulée plus tôt par Inga. Björn avait beau dire, il restait qu’en lui-même, le fait de ne pas connaître sa lignée lui était comme une plaie qui refusait de guérir. Alors, ne sachant comment apaiser son esprit, il pria sa fylgia de lui accorder cette faveur. La dise devait être de belle humeur car, peu après, Björn ronflait doucement, emporté dans l’un de ses étranges rêves dont les dieux le gratifiaient encore de temps à autre.
-o0o-
Le roi de Neustrie finissait de déjeuner quand on introduisit le comte de Ponthieu dans l’appartement. Repoussant son siège, Charles se leva pour l’accueillir.
— Ah! C’est toi, mon cher Nithard! Il me tardait de te revoir.
— N’en déplaise à votre Majesté, répondit l’arrivant, j’aurais aimé que le temps soit plus clément, afin de raccourcir mon voyage.
— Il le sera bientôt, mon cousin. Ermentrude et moi allons alors descendre vers le sud. L’Aquitaine nous sera plus agréable que ces giboulées tardives, que tu as eu à subir.
Ce disant, Charles se tourna vers la jeune femme discrète qui partageait son repas. Ermentrude d’Orléans avait été choisie comme épouse royale sur les conseils d’Hincmar de Reims, non en raison de sa beauté, car elle était de figure ordinaire, mais plutôt parce qu’elle était la petite-fille d’Adalhard, l’un des familiers de Louis le Pieux. En son temps, Adalhard avait fait attribuer moult droits et domaines selon sa convenance, et Hincmar avait jugé que cette union renforcerait les appuis dont Charles avait grandement besoin. Les noces avaient été célébrées le 19 décembre précédent et la jeune épouse avait conçu, à la grande joie du roi de Neustrie.
— Madame, dit-il en se tournant galamment vers elle, si cela ne vous importune pas, il serait de mise que vous retourniez en votre chambre. Nithard et moi avons à dis-cuter.
Ermentrude n’était pas de celles qui s’obstinent. Répondant au salut de Nithard, elle se leva sans bruit pour aller rejoindre ses dames de compagnie, déjà rassemblées près des portes. Ensemble, elles quittèrent la pièce, suivies d’une flopée de servantes et de jeunes valets.
Dès que les portes se furent refermées derrière la petite foule, Charles revint à Nithard.
— Elle est tout ce qu’un monarque peut attendre d’une épouse : soumise, peu bavarde et féconde. J’espère qu’elle me donnera un fils.
— Je le souhaite aussi, mon roi. Un enfant mâle assurerait votre lignée et ferait la joie du peuple.
Pendant que Nithard se demandait si la tonsure de son cousin aurait un effet sur la détermination du sexe de cet éventuel héritier, Charles s’imaginait les acclamations que l’annonce d’un hoir engendrerait. Cependant, il avait invité son parent à prendre la place laissée par Ermentrude.
— Outre le mauvais temps, reprit-il en se resservant du blanc de poulet, y a-t-il d’autres nouvelles dont vous vouliez me faire part, mon cousin?
Nithard n’avait pas l’habitude de se lamenter pour des riens, ni même de trop se plaindre quand il y avait matière à le faire. Toutefois, un certain découragement animait ses traits. Charles remarqua alors la profonde ride horizontale qui lui barrait le front. Il en ressentit aussitôt un émoi qui lui coupa l’appétit. Mais le comte de Ponthieu reprenait rapidement :
— Ah Sire! S’il n’y avait que cette neige abondante qui rend chemins et sentes quasiment impraticables, je serais le plus heureux des hommes. Mais, mon cousin, de voir se multiplier ainsi les désordres, les rapines et les maux de toutes sortes, j’en viens presque à penser que j’ai trop vécu.
— Tu m’alarmes, s’écria Charles, ébranlé. Comment toi qui, alors que je désespérais, me relevais sans cesse, tu sembles pris de cette même tristesse qui accable mes gens, et jusqu’à ma mère qui se morfond et ne veut plus voir personne.
— La reine Judith serait-elle malade? s’inquiéta Nithard, oubliant du coup ses propres malheurs.
Charles détourna la tête un moment.
— L’hiver a été dur pour elle également. Elle se plaint d’avoir mal par tout le corps et, ainsi que je l’ai dit, refuse de voir quiconque, hormis moi-même et ses servantes. Par-fois, j’ai l’impression qu’elle ne tient à la vie que pour contempler l’enfant qu’Ermentrude mettra au monde. Elle en parle très souvent. D’autres jours, elle me confie attendre le règlement de l’entente entre mes frères et moi pour partir doucement.
Charles marqua une pause, comme pour contenir l’émotion qui l’avait envahi.
— Je ne veux pas la perdre, souffla-t-il.
Nithard baissa la tête, cherchant des mots de réconfort.
— Je vous comprends, Charles, dit-il en relevant le front. Moi qui ai eu la douleur d’enterrer mon père l’automne dernier, je vous sais gré d’avoir reporté la signature de ce traité au printemps.
— Je prie pour que Lothaire ne fasse point d’ambages le moment venu. Il a suffisamment tergiversé.
Nithard n’ajouta rien. Il avait son opinion sur le roi d’Italie et, par charité chrétienne, il s’abstint de la faire connaître.
-o0o-
Comme à chaque départ de son époux, Thyri sentait son cœur se serrer, mais plus encore en raison de l’ampleur de cette nouvelle expédition.
— Combien de temps seras-tu absent, cette fois?
Cette question, Thyri l’avait retenue le plus longtemps possible, croyant à tort être en mesure de ne pas la poser. Asgeir prit son temps pour y répondre. Il saisit d’abord le visage de sa femme entre ses mains rugueuses, effaçant délicatement du bout des pouces les larmes qu’involontairement celle-ci avait laissé échapper. Le roi des mers étira les lèvres en un sourire rassurant.
— Je reviendrai, ma fleur. Ne t’inquiète pas.
Doucement, le Danois lui baisa le front avant de la relâcher. Puis, se tournant vers ses filles, il les embrassa toutes deux.
— Quant à vous, mes colombes, soyez de bonnes filles et aidez votre mère.
Puis, laissant la petite Gudrid, Asgeir prit Ran à part. La jeune fille, qui allait sur ses douze ans, en paraissait facilement deux de plus.
— Prends soin de ta sœur et obéis à ta mère, ordonna-t-il. Surtout, ne laisse personne d’autre te dicter ce que tu as à faire.
Un sourire mutin se dessina sur le visage de Ran. Tout l’hiver, elle était restée au côté de son père, apprenant de lui tout ce qu’elle pouvait en matière de négoce.
— Je suis allée à bonne école, Père, affirma-t-elle. Je me débrouillerai.
Asgeir approuva d’un hochement de tête.
— Je ne l’ai pas mentionné à ta mère, confia-t-il tout bas, mais j’ignore quand je rentrerai. Aussi, je compte sur toi pour la vente des agneaux du printemps et le troc du vadmàl. Je sais que tu en es capable.
Le Danois sourit franchement, découvrant une rangée de dents qui aurait fait l’envie de bien des seigneurs chrétiens.
— Moi-même, j’hésiterais à dire non à la redoutable femme de pouvoir que tu es en passe de devenir.
— Vous verrez, Père, l’assura l’adolescente, à votre retour, j’aurai en ma possession le bâton qui le prouvera (Ces bâtons ont été trouvés dans la sépulture de femmes issues de l’aristocratie. On les a longtemps attribués à des völurs (prophétesses), mais leur usage a été révisé depuis).
— Je n’en doute pas, termina Asgeir avant de déposer un dernier baiser sur le front de sa fille.
Le roi des mers se sangla ensuite, ajustant méthodiquement chaque fourreau et chaque étui de ses armes. Enfin, il passa le bouclier rond, fraîchement repeint, sur son large dos, cala son casque à orbites de métal sur sa tête, et sortit sur le pas de sa maison. Aussitôt, les hommes de sa hird se rassemblèrent autour de lui. Marchant à leur tête, Asgeir prit la direction de la halle.
17 mai 843 - Messac sur les bords de la rivière Vilaine
La bataille avait fait rage. Le visage barbouillé de sang et de terre, le comte d’Herbauge et son fils contemplaient la plaine marécageuse, où tant d’hommes valeureux étaient tombés. Partout où le regard portait, des corps ensanglantés gisaient : ceux des piétons, transpercés par le fer des lances et des épées, ceux des cavaliers désarçonnés et criblés de flèches, ou bien écrasés sous le poids de leur destrier fauché en pleine course, ou ceux encore d’archers piétinés par les sabots de ces mêmes chevaux ayant chargé leurs lignes.
— Père, nous avons gagné! s’écria joyeusement Hervé, qui s’était spontanément tourné vers Renaud.
— La mort n’a rien de réjouissant, commenta laconiquement celui-ci, faisant perdre son enthousiasme à Hervé.
Lentement, le défenseur du Nantais essuya sa lame avant de la ranger au fourreau.
— Ce n’est pas ce que je voulais laisser entendre, exprima Hervé, avec une pointe de regret dans la voix. Cependant, les Bretons sont en fuite. N’est-ce pas ce qui compte?
Avant de répondre, Renaud d’Herbauge fixa longuement la forêt vers laquelle s’étaient égaillés les Bretons.
— Ce jour d’hui, dit-il, nous avons repoussé Lambert, mais nos pertes sont considérables. Je suis certain que Nominoé doit tramer une autre offensive. C’est un grand chef militaire, rompu à toutes les ruses. Quant à Lambert, il n’est pas homme à renoncer aussi rapidement. Il veut diriger le Nantais, comme son père avant lui, et il fera tout pour le prendre.
— Vous semblez soudain peu sûr de vous, remarqua Hervé, subitement inquiet.
Renaud hocha la tête.
— Ce n’est pas craindre la défaite que de jauger ses adversaires. Au contraire, mieux on les connaît, mieux on les juge, et plus on est en mesure de les vaincre. Cependant, je ne suis oncques allé si loin en cette région, et je ne veux point trop m’y aventurer.
— Et pourquoi donc, Père? s’étonna Hervé qui, d’un mouvement du bras, s’était essuyé le visage avec la manche de sa tunique armoriée.
— Ces terres sont de véritables bourbiers et autant de pièges pour nos cavaliers. Les Bretons y sont chez eux, et parfaitement à l’aise. Si nous les avions suivis tantôt, ils auraient fait volte-face et massacré nos gens.
Devant la mine horrifiée de son fils, Renaud lui envoya une bourrade amicale sur l’épaule.
— Ainsi que tu l’as laissé entendre, poursuivit-il, ce qui compte, c’est cette première victoire contre Lambert. Profitons de l’accalmie pour enterrer nos morts et préparer une défense plus adéquate.
Hervé approuva d’une moue incertaine. Tout plein de vigueur qu’il était, il s’en remettait pourtant à l’expérience de son paternel. Aussi, les propos du comte avaient éveillé en lui un sentiment de prudence, qu’il comptait mettre à profit dans l’avenir.
-o0o-
Même jour - Île de Noirmoutier
Repus, le bébé avait cessé de téter. Estrid le reposa sur ses genoux pour rattacher l’une des deux broches ovales refermant les fentes de sa tunique. Toutes les femmes en âge de concevoir portaient ce même genre de vêtement ouvert, qui facilitait l’allaitement. Revenant à son nourrisson, la jeune mère lui tapota le dos d’une main, tout en le maintenant de l’autre, après l’avoir assis sur sa cuisse. Au moment où l’enfant éructait, son père passa la tête sous le linteau de bois de l’entrée.
— Voilà tout un rot! s’exclama Hastein en se redressant car, étant plus grand que la moyenne des hommes, il avait dû se pencher pour franchir le seuil de la hùs. Son casque attaché à la ceinture, bardé de tout son attirail de guerre, le vikingar aurait fait fuir n’importe quelle patrouille franque à lui seul. Cependant, ses intentions du moment étaient tout autres. En deux enjambées, le guerrier avait rejoint Estrid à qui il enleva de suite son fils pour l’élever dans les airs.
— Pas si vite, lui reprocha-t-elle, où il va régurgiter son boire.
— Mais non, la contredit Hastein. Un fils de chef ne saurait être délicat.
Il avait à peine fini de parler qu’un jet blanc et épais atterrit avec force sur le devant de sa tunique. Pinçant les narines, le Danois se dépêcha de rendre l’enfant à sa mère.
— Je t’avais prévenu, déclara celle-ci en essuyant la bouche du bébé avec un linge propre.
— Ça va, j’ai compris, grommela Hastein en réclamant de quoi se laver aux ambàttir de sa femme.
— Pouah! Comment une si petite créature peut-elle inisposer autant? marmonna-t-il, tandis que les servantes se dépêchaient de le nettoyer.
— Ce n’est qu’un bébé, plaida Estrid avec humeur, et il n’aime pas être secoué.
Hastein fit la grimace, examinant la grande tache humide qui maculait sa poitrine.
— Bah! Cela sèchera vite avec le vent du large. Nous appareillerons dès que la mer aura monté.
— Quand reviendras-tu? demanda Estrid, soudain adoucie.
— Je ne sais pas, avoua-t-il. L’entente qu’Asgeir a conclue avec les Bretons ne comporte pas d’échéance précise. Mais, reprit-il après l’avoir embrassée, je te ramènerai de quoi rendre jalouses toutes les femmes du Jutland. Et à toi, conclut-il en se penchant sur le bébé à moitié endormi, je raconterai tous nos exploits.
Volant un dernier baiser à son épouse, Hastein sortit de la même manière qu’il était entré, inconscient des petits rires que les servantes avaient laissé éclater après son départ.
-o0o-
Après la bataille - Campement breton
Réfugié sur l’autre rive de la Vilaine avec ses hommes, Lambert fulminait. Le fils de l’ancien comte de Nantes était d’un caractère aigri. Il était tout jeune lorsque son père avait été chassé du pouvoir, pour avoir soutenu Lothaire premier. Énergique, intelligent, et doué pour le combat rapproché, Lambert n’admettait pas de perdre, surtout que la faute en incombait à un autre que lui-même. Rejoint par le jeune chef qui commandait la seconde division bretonne, il l’apostropha vertement :
— Qu’est-ce que signifie cette débandade? Où est Nominoé?
Érispoé, encore suant de la bataille précédente, retira son casque.
— Mon père est malade. Il m’a envoyé à sa place.
— Avec le résultat que l’on sait, maugréa Lambert, de méchante humeur. Nous aurions dû battre les troupes de Renaud ! Au lieu de cela, nous voici fuyant comme des lièvres devant les chiens.
Érispoé serra les dents, mais il ne répliqua pas. Le Breton était fier et il n’allait pas s’abaisser à s’humilier par des excuses. D’ailleurs, Lambert s’était calmé. Cela ne l’avantageait pas de rabrouer le fils de son allié. Érispoé était jeune et, de toute évidence, il ne possédait pas l’expérience de son paternel.
— De quoi souffre ton père? s’enquit Lambert, d’un ton volontairement exempt de rancœur.
— Une forte fièvre l’a cloué à son lit.
Lambert hocha la tête.
— C’est bon, dit-il. Ramène tes hommes. Renaud restera encore plusieurs jours dans la région, ne serait-ce que pour s’assurer que nous ne tenterons rien. Cependant, ses soldats sont fatigués et il marchera lentement. Nous avons le temps de le surprendre. Dès que Nominoé ira mieux, fais-le-moi savoir.
— Nous allons réattaquer le comte d’Herbauge?
Érispoé paraissait sceptique. Lambert le regarda droit dans les yeux.
— Oui, mais nous ne serons pas seuls pour le faire. D’ici quelques jours, j’attends de deux à trois cents mercenaires danois, à qui j’ai promis tout le butin qu’ils voudront.
Le Breton ne cilla pas. Comme son père, il n’aimait pas trop que des étrangers se mêlent des affaires de sa patrie. Cependant, les Norses avaient la réputation d’être de redoutables guerriers. Lentement, il approuva d’un signe de tête avant de retourner vers les siens.
20 mai 843 - Près des côtes franques
Depuis le midi, les navires s’étaient engagés sur l’onde brunâtre de l’estuaire. Juché sur l’élévation de proue du premier esquif, un marin sondait l’eau des yeux, guettant d’éventuels écueils. La Gironde était un fleuve périlleux, que Björn avait appris à connaître au cours de ses périples antérieurs. Ainsi, les snekkjur et les langskip qui composaient sa flotte avaient beau être dotés d’un faible tirant d’eau, les bancs de sable du tumultueux fleuve franc étaient vicieux, se déplaçant sans cesse au gré de leurs envies, masquant à l’œil le plus avisé les arêtes de rochers émergeant à fleur d’eau.
Une fois passés les risques d’un enlisement malheureux, le jeune commandant dirigea sa flotte vers un bras de mer tranquille, bordé d’alluvions dorés. Bientôt, la soixantaine d’embarcations put s’échouer sur une longue plage abritée, derrière laquelle s’élevait une construction de terre et de bois. Dès que Björn mit pied à terre, un homme s’avança vivement à sa rencontre.
— Sois le bienvenu, Seigneur, dit-il, sa poigne tendue.
