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En 1256, Damien Arnould, un jeune tailleur de pierre aussi ambitieux que talentueux, s’engage avec son compagnon Laurent sur le chantier de l’église Saint-Ayoul de Provins, en Champagne. C’est là qu’il fait la rencontre d’Audeline Bernichou, fille cadette d’un riche drapier. L’amour naît entre les jeunes gens, mais Audeline est promise à un autre homme plus fortuné.
Interdit de séjour à Provins, le cœur brisé, Damien se rend à Paris où il est embauché sur le nouveau chantier de la cathédrale Notre-Dame. L’artisan y croisera quantité de gens de tous horizons, du plus honnête au plus fourbe. Bénéficiant de la protection du roi Louis IX, Damien, comme les autres artisans de la pierre, se croit à l’abri de la racaille qui hante les bas-fonds. Bien malgré lui, le sculpteur se trouvera confronté à leurs agissements malhonnêtes. Cependant, le jeune homme est décidé à revoir Audeline.
Fresque peinte avec humanité et précision, Les maîtres de la pierre nous transporte avec force détails dans le Paris du XIIIe siècle, nous faisant vivre une intrigue haletante, aux multiples rebondissements.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Isabelle Berrubey est une écrivaine québécoise. Elle éprouve une véritable passion pour la période du Moyen Âge. Ses romans fourmillent de détails, plongeant le lecteur dans de captivantes fresques historiques où évoluent des personnages de chair et de sang. Véritable reconstitutionniste du monde médiéval, l’auteure fait réellement vivre l’Histoire, maniant adroitement les intrigues et les sentiments jusqu’à la grande finale de chaque oeuvre.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
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Dédicace
Liste des personnages
Lexique
PROLOGUE
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Chapitre XXXIV
Chapitre XXXV
Chapitre XXXVI
Chapitre XXXVII
Chapitre XXXVIII
Chapitre XXXIX
Chapitre XL
Chapitre XLI
Chapitre XLII
Chapitre XLIII
Chapitre XLIV
Chapitre XLV
Chapitre XLVI
Chapitre XLVII
Chapitre XLVIII
Chapitre XLIX
Chapitre L
Chapitre LI
Chapitre LII
Chapitre LIII
Chapitre LIV
Chapitre LV
Chapitre LVI
Chapitre LVII
Chapitre LVIII
Chapitre LIX
Chapitre LX
Chapitre LXI
Chapitre LXII
Chapitre LXIII
Chapitre LXIV
Chapitre LXV
Chapitre LXVI
Chapitre LXVII
Chapitre LXVIII
Chapitre LXIX
Chapitre LXX
Chapitre LXXI
Chapitre LXXII
Chapitre LXXIII
Chapitre LXXIV
Chapitre LXXV
Épilogue
Remerciements
Autres publications de Isabelle BERRUBEY
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Berrubey, Isabelle, 1963-
Les maîtres de la pierre
ISBN 978-2-89649-390-6
I. Titre.
PS8603.E762M34 2012 C843’.6 C2012-942113-8 PS9603.E762M34 2012
VLB ÉDITEUR
Groupe Ville-Marie Littérature inc.
Une société de Québecor Média
1010, rue de La Gauchetière Est
Montréal (Québec) H2L 2N5
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2017
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
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Versions numériques
©2023 Éditions du Tullinois Inc.
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-321-0
ISBN version E-Pub-PNB : 978-2-89809-322-7
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal E-Pub : 2e trimestre 2023
Dépôt légal E-Pub-PNB : 2e trimestre 2023
Illustration de la couverture : Claude REY
Photo de couverture ; L'Abbaye de Saint-Antoine (Isèse) France
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC-QUÉBEC
À Anne, une guide touristique exceptionnelle, et à Manuel, un chauffeur de bus hors pair, ainsi qu’à tous les charmants habitants de Paris et de Provins pour leur extrême gentillesse.
Personnages historiques
- Étienne Boileau : Grand prévôt de Paris – a réformé le système judiciaire
- Jehan de Chelles : Architecte de la transformation de la cathédrale Notre-Dame
- Jean de Joinville : Sénéchal de Champagne, compagnon d’armes de Saint-Louis
- Louis IX : Dit « Saint Louis », roi de France, a mené deux croisades
- Pierre de Montreuil : Architecte qui a succédé à Jehan de Chelles
- Marguerite de Provence : Épouse de Louis IX, reine de France
- Étienne Tempier : Évêque de Paris
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Personnages romanesques
- Damien Arnould : Jeune tailleur de pierre talentueux, originaire de Normandie
- Laurent Brochard : Compagnon de Damien, originaire de Champagne
- Audeline Bernichou (plus tard Dame Sorin) : Premier amour de Damien
- Marianne Bernichou : Sœur aînée d’Audeline, deviendra abbesse
- Eudes Bernichou : Père de Conrad et des précédentes – maître-drapier de Provins
- Sibylle : Épouse de Laurent – principaux enfants : Berthe et Mathieu
- Maroie Barbelivien : Née Rougier, épouse de Damien- apothicaire
- Thierry Rougier : Père de Maroie, de Yoland et de Nicolas – mercier de son état
- Amaury : Fils de Damien et de Maroie, atteint du Syndrome de Down
- Boussaguet : Intermédiaire dans le placement de jeunes apprentis
- Philippe Chanal : Truand au visage vérolé, mêlé à toutes sortes d’histoires louches
- Arnaud Trompe-la-mort : Autre bandit des bas-fonds- Pratique les combats contre paris
- Courte-Heuse : Chef d’une bande spécialisée dans le brigandage
- Raimond Dujournais : Fils de l’échevin Gonthier, frère de Clémence, jeune homme élégant aux relations particulières, lié au chanoine Gaisserand
- Drouart Gaisserand : Chanoine de la cathédrale Notre-Dame
- Guillaume Marcel : Maître qui a engagé Damien à Paris
- Matthias : Compagnon jaloux de Damien – restera attaché à son atelier
- Sylva Ronsard : Boulanger (talemelier) pour qui Grégoire travaille
- Gervais Vaucelle : Officier chargé de maintenir l’ordre autour de la cathédrale
- Grégoire : Jeune livreur de pain
- Jannequin : Jeune mendiant sous les ordres de la mère Luquet -Surnom : Papillon
- La Fripe, Tordu, Blanchet, Picot, Pisse-au-lit, Coquet, Poilu : Gamins dans la même situation que Jannequin
- Perrot, Egbert et Berthold : Apprentis de Damien
- La mère Luquet : Ancienne prostituée qui tient bordel rue du Sablon
Aides au roi : Sorte de taxe sur les marchandises, dont était exemptée l’Église
Aubette : Bonnet de bébé (entre autres définitions)
Babon : Simple d’esprit
Bachoier : Livreur
Barateor : Sorte de ramancheur, de rebouteux
Besicles : Lunettes
Bigre : Apiculteur
Brassier : Journalier, homme payé à la tâche
Cachelouche : Cache-cache
Carole : Danse où l’on fait la ronde
Cendal : Étoffe de soie
Chafaud : Échafaudage, échafaud
Châlit : Base de lit en bois qui supporte le matelas –Les paillasses n’ont pas de châlit
Chancel : Grille de bois entourant le chœur d’une église ou séparant une pièce (parloir)
Chaudeau : Boisson chaude épicée
Cholier : Trou d’évacuation des eaux usées
Cor de gaîte : Cor marquant la fin du guet
Coryphée : Meneur de danse, donne le rythme et les pauses
Coule : Vêtement à capuchon ample
Dameret : Galant efféminé
Déduit : Étreinte, acte sexuel
Doremlot : Mode masculine où les cheveux formaient une boucle sur le front
Écureuil : Sorte de grande roue où deux hommes marchaient, entraînant des câbles pour monter ou descendre une charge
Faisselle : Boîte à fard
Fiancement : Fiançailles, arrangement avant le mariage
Fierge : Reine (jeu d’échecs) aussi Roc (roi) et peon (pion)
Flaon : Flan (cuisine)
Fond de gueule : Couleur rouge
Foulon : Ouvrier qui foule les draps de laine avec ses pieds dans une solution alcaline
Fruitier : Remise où on conserve les fruits
Géline : Poule
Gésine : Femme en gésine – femme qui accouche
Guède et garance : Plantes utilisées pour teindre les tissus
Gymberter : Faire l’amour
Herbolée : Cataplasme d’herbes
Heuse : Botte de cuir
Housseaux : Sorte de guêtres pour protéger les jambes des épines
Lapin : Surnom donné aux apprentis, parce qu’ils courent partout sur le chantier
Lébraude : Nom de la salamandre
Maille : Plus petite pièce de monnaie
Maître d’œuvre : Architecte
Maître d’ouvrage : Commanditaire
Mansion : Décor amovible utilisé lors des soties (pièces de théâtre religieux)
Maquerelle : Tenancière de bordel
Méreau : Jeton de présence des chanoines aux chapitres (réunions)
Miséricorde : Planchette qu’un chanoine pouvait abaisser pour s’y appuyer pendant l’office- Chaque stalle du chœur en était pourvue.
Mollesse : Plaisir solitaire
Montjoie : Élévation de pierres supportant une niche ou une croix le long des chemins
Mortelier : Celui qui fabrique le mortier
Muid : Mesure des liquides ou des solides, variable selon la région
Murdrier : Meurtrier
Nourrin : Petit d’un animal encore dépendant du lait maternel
Oncques : Jamais
Orant : Statue d’un personnage agenouillé en prières
Orinal : Pot de chambre
Oublaier : Marchand d’oublies (gaufrettes croquantes servies chaudes)
Pain rebout : Mal levé, invendable pour cette raison
Palimpseste : Parchemin réutilisé par grattage de l’encre précédente
Pâtrenôtre : Prière ou chapelet
Prouffit : Profit malhonnête sur une marchandise
Puy : Colline
Quauquemar : Cauchemar
Queton : Fard pour les joues
Regrattier : Marchand de comestibles moins frais
Retraits : Latrines –toilettes
Samit : Tissu de soie
Sinople : Couleur verte
Sotie : Pièce de théâtre religieux où tous les rôles sont joués par des clercs
Talemelier : Boulanger
Tençon : Tension, discorde
Tinal : Salle principale d’une habitation
Tiretaine : Étoffe grossière faite de laine, de lin et de coton
Tréchier : Danser
Trenchoisons : Coliques
Provins, mai 1256
La grosse cloche de la collégiale Saint-Quiriace se mit en branle. Les coups sourds résonnaient lourdement dans l’air suffocant. La foire était terminée, et il faisait chaud place du Châtel. Pas un souffle ne franchissait les remparts crénelés cerclant la haute ville. Dans le quadrilatère formé par les grands édifices de maçonnerie que louaient les marchands, des changeurs, protégés du soleil par des auvents de grosse toile que supportaient des corbeaux de pierre, terminaient leur travail sous l’œil attentif de quelques agents comtaux. Un notaire officiait, relisant à ses clients les termes d’un lucratif contrat. Chacun d’eux emporterait ensuite sa moitié du document, soigneusement découpée au milieu d’une phrase écrite en gros caractères. Ainsi, au moment d’honorer les termes de l’entente, il serait facile à un autre homme de loi d’authentifier l’écrit en accolant tout simplement les deux parties.
Les badauds, quant à eux, pressés de regagner leurs logis, quittaient le quartier des marchands. Peu à peu, amuseurs publics et commerçants de bouche leur emboîtaient le pas, laissant derrière eux la tour César, qui marquait les limites de la foire. Cependant, malgré le départ des Provinois, l’endroit fourmillait encore d’une intense activité. En effet, derrière les étals, des commis, la tunique trempée de sueur, s’affairaient à emballer qui des épices, qui des fourrures, qui des cuirs fins.
Plus loin, d’autres enveloppaient avec soin des lames d’Italie dans de grands carrés de soie pendant que leurs voisins, dont la marchandise était sans l’ombre d’un doute la plus prisée à cette foire, procédaient à la mise en ballots d’une fine laine.
Attendant patiemment que les chargements soient complets, des bœufs, attelés par paires à de grands chariots bâchés, demeuraient impassibles sous le soleil. Dans quelques heures, ils auraient quitté Provins pour une autre foire, formant un long charroi qui s’étirerait sur plusieurs lieues. Un conduit les accompagnerait jusqu’à la limite du comté, assurant à chaque négociant en gros que sa marchandise se rende intacte à la foire suivante. Là, ces marchands itinérants concluraient des ententes avec des revendeurs avant de poursuivre leur route vers une autre ville. Tous se hâtaient dans la préparation du départ, chaque minute perdue faisant en sorte de favoriser un concurrent dans la file qui s’ébranlerait bientôt. Mais ce n’était pas la seule raison pour laquelle chacun mettait un grand zèle à remplir son chariot. En effet, il fallait, pour ne point payer de frais supplémentaires aux propriétaires des entrepôts, se dépêcher de faire place nette.
À l’écart du brouhaha, deux jeunes hommes se rafraîchissaient à un puits érigé au milieu de la place, y recueillant l’eau au creux de leurs mains à même la seille qu’ils avaient puisée. Le soleil à son zénith jouait sur la chevelure du premier et donnait, l’espace d’un instant, l’illusion qu’il était couronné d’or. Le garçon se redressa comme les derniers passants s’éloignaient. De forte stature, il paraissait avoir vingt ans. Ses traits réguliers s’éclairaient d’un regard brun et vif. De grandes fossettes creusèrent ses joues glabres tandis qu’il se tournait vers son voisin, encore penché sur le seau.
— Je n’ai oncques eu chaud de la sorte. Ce puits est une vraie bénédiction.
Son compagnon se tourna vers lui. De carrure plus modeste, mais paraissant du même âge que son ami, il présentait un nez fort au milieu d’un visage avenant. Le contraste entre ses cheveux noirs et ses pupilles claires était frappant.
— Je partage ton avis, Damien, répondit-il. Mais nous ferions bien mieux d’attendre à l’abri du soleil plutôt que de cuire sur la place. Pourquoi ne pas se rendre à l’ombre de ce bâtiment de l’autre côté de la rue ? Nous y serions bien plus à l’aise.
Ce disant, il pointa du menton un grand édifice où quelques hommes en bras de chemise s’empressaient. Mais Damien secoua négativement la tête.
— Nenni, Laurent. Notre homme ne nous cherchera pas de ce côté. Il a été convenu avec l’intermédiaire que nous l’attendrions près de la croix des Changes.
De la main, il désigna le monument de pierre qui s’élevait non loin du puits et autour duquel s’activaient encore les changeurs de devises. Puis, reportant son attention sur Laurent, il reprit :
— Si nous ne sommes pas là où nous devons être, comment saurons-nous que maître Hulot est passé ? Il ne connaît pas nos visages, pas plus que nous le sien. Demeurons donc ici malgré la chaleur, afin de ne pas manquer notre affaire.
— Eh bien ! Il ne nous reste plus qu’à espérer que ce ne soit plus très long, grogna Laurent en s’essuyant le front, repoussant d’un revers de manche les mèches humides qui y collaient. Toutefois, je te fais remarquer que les six coups ont fini de sonner au clocher de l’église et que nous n’avons été abordés pas plus par notre homme que par aucun des beaux chalands qui quittaient la foire.
Mais Damien semblait confiant.
— Patientons encore un moment, insista-t-il. Vois, il reste encore du monde sous l’auvent de ce notaire et à ces quelques autres étals. Maître Hulot est sûrement dans l’un de ces groupes.
Devant la moue peu enthousiaste de son compagnon, Damien poursuivit :
— En voilà une tête ! Aie donc davantage confiance en moi. Je sens que, cette fois, nous ne serons point déçus. L’intermédiaire ne m’a pas menti, j’en suis certain.
Le front volontaire de Laurent se barra d’un pli horizontal comme il relevait les sourcils.
— Toi et ton instinct ! Tu devrais te montrer plus réaliste, Damien. Un jour, ta belle assurance risque d’être égratignée, et pas d’un coup de burin ! Tu sais tout autant que moi que si nous ne sommes pas embauchés ce jourd’hui, il nous faudra quitter Provins pour aller quémander du travail Dieu seul sait où.
Damien esquissa un sourire fugace qui creusa davantage ses fossettes.
— Tsst, tsst ! Comme tu m’apparais pessimiste, mon ami. Je ne te reconnais plus. Attendons plutôt de voir ce qu’il en est.
Je te le répète, aie confiance. N’avons-nous pas chacun une lettre de recommandation en bonne et due forme ?
Laurent afficha un air sceptique.
— Je t’accorde que maître Tardieu n’a point lésiné sur les éloges autant pour l’un que pour l’autre. Cependant, j’aurais préféré demeurer en son atelier encore un été avant de chercher autre part de quoi gagner ma subsistance.
Damien ne partageait pas son avis. Il répliqua même un peu sèchement :
— Tu devais te douter que nous en arriverions bientôt à ce moment. Cela faisait déjà plusieurs semaines que le maître se démenait pour dénicher d’autres commanditaires. Je te trouve bien injuste envers lui...
— Ce n’était pas un reproche que je lui adressais. J’ai bien compris que ses fils sont en âge de nous remplacer. Seulement, il m’est difficile de quitter la sécurité de l’atelier où j’ai fait mon apprentissage.
— Bah ! jeta Damien en regardant du côté de l’étal du notaire. Il n’est pas dit qu’il ne nous reprendra pas l’année prochaine. Ne nous a-t-il pas demandé de revenir à la morte-saison si nous n’avions rien d’autre en vue ? Lui aussi regrette la situation, tu peux me croire.
— Oïl, soupira Laurent, mais cela fait quand même drôle de devoir chercher du travail en plein printemps !
— Mieux vaut que ce soit en cette saison de l’année et non au moment des vendanges. Nous avons bien plus de chances d’être engagés maintenant.
Laurent approuva sans grande conviction. Son compagnon l’observa un moment avant de reprendre la parole :
— Te voilà soudainement bien songeur ! À quoi penses-tu donc ?
Le jeune homme prit son temps avant de répondre. Originaire de cette belle Champagne où était située Provins, Laurent était entré à l’atelier de maître Tardieu comme apprenti au même âge que Damien. Très vite, il s’était lié d’amitié avec ce colosse venu de Normandie. Ce lien s’était renforcé pendant les six années de leur apprentissage, et le Champenois voyait venir la fin de leur compagnonnage avec amertume, car il se pouvait que le maître-ymagier qu’ils attendaient n’ait besoin que d’un seul ouvrier. Or, outre la crainte de perdre un ami sincère, Laurent avait grand-peur d’être laissé pour compte puisque, sans fausse modestie, il reconnaissait que Damien était bien plus doué que lui. Le Normand, en effet, ne faisait pas que tailler la pierre, on aurait dit qu’il la modelait : sous ses coups de ciseau, le calcaire inerte semblait aussi souple que l’argile.
Laurent, bien que bon tailleur d’ymages, n’était pas si habile et se plaisait à ciseler les plis des robes et des manteaux, alors qu’on confiait en général à Damien les visages et les vignes délicates. Il s’attendait donc à devoir quitter sa région natale pour offrir ses services dans différents chantiers. Comme son ami ne répondait pas à sa question, Damien parut deviner ses sombres pensées. Par le passé, il avait partagé avec lui autant de déceptions que de joies et le connaissait aussi bien qu’un frère. Posant une large main sur son épaule, il tenta de le rassurer.
— Je ne suis pas attaché à cette région comme toi, dit-il. Il y a longtemps que je suis séparé des miens et je n’ai crainte de chercher dans un autre comté un nouvel atelier. Aussi, s’il n’y a de travail que pour l’un d’entre nous, je te laisserai la place. Mais le moment de nous séparer définitivement n’est pas encore venu. Je le sens là, en mon cœur.
Pour appuyer ses dires, Damien se frappa la poitrine du plat de la main.
— Sois remercié de tes bonnes paroles, lui répondit Laurent. Rien que pour cela, je t’offre une pinte si nous trouvons preneur tous les deux ce jourd’hui !
— Marché conclu ! s’exclama Damien. Prépare tes deniers, car Provins s’enorgueillira bientôt des plus belles ymages qu’on n’y ait jamais vues. Ne sommes-nous pas, toi comme moi, d’excellents tailleurs ?
— Foutre de Dieu, quelle suffisance ! lança Laurent en riant.
Puis, redevenant grave, il demanda :
— Étais-tu réellement sérieux, ce tantôt, en disant que tu ne retournerais pas chez maître Tardieu ? Rentrerais-tu en Normandie ? Il paraît qu’on construit beaucoup à Rouen ces temps-ci.
— À Rouen, à Reims, on construit partout, Laurent ! Et pas que des églises ! Il y a autant d’hôpitaux que de cathédrales qui sortent de terre, et de monastères que d’ostels particuliers ! Depuis que le roi et les grands seigneurs sont revenus de leur entreprise en Terre sainte, oncques il n’y a eu autant de chantiers dans tout le royaume de France ! Voilà suffisamment de raisons de ne point retourner chez le maître ni d’où je viens. En fait, j’aimerais plutôt me rendre à Paris et être engagé dans quelque chantier d’importance. Et qui sait, dans quelque temps, à force de patience et d’acharnement, j’achèterai ma licence de maître et serai patron à mon tour.
— Toi, patron ! Cela me fait tout drôle rien que d’y songer. Mais avant d’en arriver là, il faudrait que celui que nous attendons daigne bien se montrer.
— Il viendra. Il ne nous reste qu’à patienter.
Damien se tut et son compagnon en fit autant. Pendant qu’ils attendaient, deux silhouettes féminines apparurent, sortant de l’édifice à l’ombre duquel Laurent avait voulu s’abriter du soleil trop ardent. C’était de jeunes filles qui semblaient, de par leur vêture, être les enfants d’un riche homme. Elles devisaient tranquillement en se dirigeant vers le puits où se tenaient les deux artisans. Comme elles arrivaient à leur hauteur, le regard de l’une d’elles croisa celui de Damien. Il est de ces hasards qui semblent être écrits. La damoiselle sourit. Pour le Normand, le temps s’arrêta d’un seul coup. Il aurait même voulu que cet instant dure toujours. Mais la jouvencelle, entraînée au loin par sa compagne, finit par détourner la tête. Damien saisit Laurent par le bras :
— Tu as vu cette beauté ? On dirait une fée. Dieu qu’elle est belle !
Et il siffla longuement entre ses dents alors que Laurent haussait les épaules. Puis, constatant que Damien suivait toujours les jeunes filles des yeux, il jura :
— Par la coiffe-Dieu, Damien, qu’est-ce qui te prend ? Je t’accorde que l’une d’elles est fort jolie, mais je te signale que toutes deux sont enfants d’un bourgeois bien nanti. Je le sais pour les avoir vues ce matin à l’église où nous nous sommes arrêtés pour l’office. Elles étaient justement en compagnie de cet homme qui sort à l’instant de cette même maison. Il s’agit sans aucun doute de leur père. Et il doit être fort considéré d’après la place qu’il occupait dans la nef.
Le bourgeois en question s’en venait à son tour vers eux d’un pas rapide. Ils répondirent à son salut courtois d’un signe de tête. Quand il se fut éloigné, Damien reprit avec Laurent leur conversation au sujet des jouvencelles :
— Elles sont sœurs ! s’exclama-t-il, incrédule.
Il jura tout haut :
— Par le sang du Christ, c’est impossible ! Elles sont aussi dissemblables que la rose et le chardon ! Enfin, la première n’est point une beauté, mais l’autre... l’as-tu bien regardée ? On dirait un ange descendu du Ciel.
— Hé ! Ho ! Quelle mouche te pique ? Tu en parles comme si le dieu Amour t’avait décoché l’une de ses flèches dans l’œil. Tu sais pourtant que cette fille-là n’est pas plus pour toi que pour moi. Il y en a moult d’aussi jolies et qu’il est moins dangereux de fréquenter.
Mais Damien n’écoutait pas. Il continua plutôt sur sa lancée :
— Elle doit avoir un nom tout aussi merveilleux que sa personne. Le connaîtrais-tu, par hasard ?
— Nenni, je l’ignore, et toi, tu ne devrais pas chercher à l’apprendre. Allons, si c’est de femmes dont tu désespères, j’ai entendu parler d’un endroit où les damoiselles sont peu farouches et plutôt bien disposées à recevoir tes faveurs !
— Dieu me garde de fréquenter des filles folieuses, rétorqua aussitôt Damien. Les bordeaulx que tu visites de temps à autre ne me disent rien qui vaille. Tu finiras fauché comme les blés à force de courir les ribaudes et, ajouta-t-il avec un air convaincu, également célibataire, car plus aucune honnête fille ne voudra chercher le Mai avec un vaurien de ton espèce.
Froissé, Laurent se tint coi quelques minutes. Cependant, Damien repensait au sourire ingénu de sa fée, se demandant s’il la reverrait un jour. Tandis qu’il rêvassait, son ami lui toucha le bras.
— Regarde, dit-il, je crois que c’est ton homme qui vient à notre rencontre.
Effectivement, quelqu’un venait à eux. De taille moyenne, une courte barbe noire lui couvrant le menton et les joues, l’arrivant s’arrêta net devant les compagnons. Il paraissait pressé.
— Damien Arnould et Laurent Brochard, je présume ? demanda-t-il sans perdre de temps.
Les deux intéressés hochèrent affirmativement la tête. L’homme parut soulagé. Il leur tendit une poigne franche et se présenta :
— Je suis Jehan Hulot. Veuillez pardonner mon retard. Il n’est point dans mes habitudes de faire attendre mes pareils, mais la foire a mobilisé mon notaire et l’affaire qui le concernait ne souffrait point de délai.
— Il n’y a point d’offense, maître, répondit Laurent en lui serrant la main. Nous sommes, mon compagnon et moi, fort heureux de faire votre connaissance. Si vous nous permettez, nous vous délivrons de suite nos lettres de recommandation en espérant que vous aurez du travail à nous accorder.
L’homme se saisit des documents et en parcourut rapidement le contenu. Rendant les parchemins à leurs propriétaires respectifs, il déclara :
— Je connais de renom maître Tardieu. C’est un modeste atelier que le sien, mais qui forme d’excellents ouvriers. Malgré cela, pour de jeunes tailleurs d’ymages, il n’est pas toujours aisé de trouver un patron bien disposé à l’embauche.
Ces paroles parurent désappointer Laurent, mais maître Hulot n’avait pas terminé :
— Néanmoins, vous arrivez à un moment opportun. Voyez-vous, le malheur a frappé mon atelier il y a peu. Voilà quelques semaines, mon contremaître a été emporté par une fièvre tierce et, comme si notre Saint Créateur s’acharnait à m’éprouver, avant-hier, l’un de mes meilleurs ouvriers s’est sérieusement blessé. Or, j’ai de grosses commandes en train et je ne puis me permettre de prendre un tant soit peu de retard. Vous ne pouviez mieux tomber, car j’ai vraiment besoin de bons ouvriers.
Jehan Hulot tendit à nouveau une main que les jeunes artisans serrèrent sans hésiter.
— Vous ne serez point déçu, assura Damien, après avoir fait un clin d’un œil complice à l’intention de Laurent dont la bonne humeur était revenue.
— Sur notre honneur, maître, renchérit ce dernier, tout sourire.
— Vos contrats d’embauche seront, bien sûr, prêts dans la semaine, assura Hulot. J’y verrai dès que possible. Ce jourd’hui, je ne puis vous recevoir, mais demain, présentez-vous à la première heure du jour à l’église Saint-Ayoul. Vous la trouverez dans la basse ville. Après la messe, je vous ferai faire le tour du chantier. Mes ouvriers travaillent à la réalisation d’un nouveau chœur. Vous verrez, le commanditaire n’a point lésiné sur la dépense.
— Nous y serons, confirma Laurent. Que Dieu vous garde!
— Vous de même, mes nouveaux compagnons et amis.
Le maître sculpteur fit un court salut avant de s’éloigner avec la même diligence qu’il avait démontrée pour venir aux ymagiers.
Dès qu’il fut parti, Laurent étreignit son compagnon.
— Béni soit le Ciel ! s’exclama-t-il. Nous aurons un toit et de quoi manger pour les mois à venir.
— Et de quoi boire aussi, ajouta Damien en souriant, l’air malicieux. Tu me dois une pinte, je te le rappelle !
— Il me fait plaisir de te l’offrir ! Car, malgré tes affirmations d’il y a peu, j’ai quand même quelque argent en mabourse. Viens donc ! En quittant notre logeuse ce matin, j’ai repéré une taverne pas trop loin. Après le pâté que nous avons avalé, un peu de vin ne nous fera point de tort.
— Du vin ! s’offusqua Damien. Je préfère le cidre ou même une bonne cervoise brune.
Laurent fit la grimace. Damien était bien le seul homme qu’il connaisse à aimer cette bière épaisse et âcre au palais.
— Comme tu voudras, mais tu ne m’en feras point goûter, dit-il en se mettant en route.
— Petite nature, se moqua son compagnon, qui le dépassait d’une bonne tête.
En riant, les jeunes gens redescendirent la rue, empruntant plus loin une série de venelles où ils disparurent aux regards. Derrière eux, la place du Châtel avait presque retrouvé son aspect habituel. Les ouvriers, après avoir pris leur pause, commençaient à décrocher les auvents, qu’ils ne réinstalleraient qu’à la foire suivante, en septembre.
Assises près de la baie donnant sur le jardin, les sœurs Bernichou brodaient. Sans quitter son ouvrage des yeux, Audeline demanda soudainement à son aînée :
— Marianne, as-tu remarqué ces deux garçons qui se tenaient près du puits quand nous sommes passées sur la place ?
— Nenni, ma sœur. Tous les Toulousains à qui père loue ses caves se ressemblent.
Le ton employé par la jeune fille était légèrement dédaigneux, car les marchands de Toulouse avaient mauvaise réputation. Cependant, Audeline ne se laissa pas démonter par cette réponse peu engageante.
— Je ne crois pas que ces jeunes gens soient de Toulouse, avança-t-elle. Mais je ne les ai oncques vus auparavant en ville.
— Alors, c’est qu’il s’agit d’étrangers de passage, répondit Marianne.
Curieuse, elle ajouta :
— Pourquoi t’intéresses-tu maintenant à ce qui se passait à la foire ? Quand nous en sommes revenues, tu n’avais de cesse de rabâcher qu’il y faisait trop chaud et que les ouvriers n’avaient point de manières. Et puis, n’est-ce point toi qui disais que n’eût été la volonté de père, tu aurais été bien aise de demeurer en notre chambre ? D’ailleurs, j’aurais préféré moi aussi ne point quitter l’ostel familial. Il y avait sur la place moult gens et bien grand tumulte. Ce sont là deux situations qui me déplaisent.
— Tout autant que la compagnie des garçons ! laissa échapper Audeline malgré elle.
— Si père t’entendait, il te fouetterait pour ton impudence ! Mais tu as tout de même raison, car l’amour d’un homme ne m’intéresse point, pas plus que de vivre dans le siècle ! Oh ! Je t’en prie, essaie de me comprendre. Je veux me consacrer tout entière à Dieu.
Comme Audeline n’ajoutait rien, Marianne leva la tête pour voir ce qu’elle faisait. Les deux sœurs Bernichou se ressemblaient peu. Si elles arboraient la même chevelure brune et soyeuse, leurs visages différaient totalement. De trois années la cadette, Audeline présentait un minois doux et pur, avec des yeux très pâles. Quant à Marianne, bien qu’elle ne soit pas laide, ses traits sévères et ses prunelles sombres la faisaient paraître plus âgée que ses dix-sept ans. En cela, elle tenait davantage de leur père, alors que sa sœur avait hérité du profil délicat de leur mère.
— Audeline, tu rêvasses encore, chuchota Marianne en constatant son air absent. À quoi penses-tu donc ?
Comme si elle émergeait d’un songe, la jouvencelle cligna des paupières, l’iris clair de ses prunelles accrochant un rayon de lumière au passage. Marianne la fixait dans l’attente d’une réponse. Elle s’excusa :
— À rien, Marianne. Ou plutôt à la vie que tu auras au couvent des dames Cordelières et à ce que sera la mienne après ton départ. Il ne nous reste qu’un seul été à passer ensemble avant que tu n’y entres. Il ne faut point le gâcher en de futiles conversations, convint-elle en se penchant rapidement sur sa broderie.
— De futiles conversations, vraiment ? pensa tout haut Marianne en reprenant son travail.
Sa sœur était encore si jeune et si naïve. On aurait dit une alouette qui ne fait que chanter sans prendre compte des goupils et des faucons qui la guettent. L’aînée l’observa du coin de l’œil et constata qu’elle était retombée dans sa rêverie. Elle soupira, puis se prit à penser combien Audeline était jolie, alors qu’elle-même se savait plutôt ordinaire. Cependant, elle chassa bien vite cette pensée de son esprit, jugeant qu’elle était indigne de sa vocation future. L’envie était en effet un grave péché, et elle devrait s’en confesser dès demain avant d’assister à l’office. Afin de se ressaisir, Marianne se concentra sur l’exécution du coussin qu’elle comptait offrir à leur père lors des fêtes de la Saint-Jean-Baptiste. Quant à Audeline, dont le travail n’avançait guère, elle songeait encore à ce beau garçon aux cheveux d’or, place du Châtel. Il l’avait suivie des yeux, elle en était certaine. Qui était-il ? Elle soupira. Sa sœur avait sans doute raison. D’après les habits qu’il portait, il s’agissait assurément d’un ouvrier de la foire. Il devait être loin maintenant. Autant l’oublier. Reportant son attention sur son propre ouvrage, elle se mit à chantonner tout en tirant l’aiguille.
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L’église Saint-Ayoul avait été achevée au siècle précédent. Ses murs massifs supportaient une voûte en plein cintre, comme dans la plupart des églises érigées à cette époque. Faute de pouvoir évider les murs, l’un de ses architectes l’avait dotée d’oculus afin que la clarté du jour puisse y pénétrer autant que la lumière divine. La belle pierre de Provins avait servi à l’édification du sanctuaire et, depuis quelques années, on l’utilisait aussi pour doter l’église d’un chœur énorme, rendu nécessaire par la venue des moines bénédictins qui occupaient depuis peu l’abbaye voisine.
Dès que le prêtre eut prononcé les paroles de renvoi, maître Jehan s’approcha de ses nouveaux ouvriers pour les inviter à le suivre. Au sortir de l’église, les jeunes gens se joignirent à leurs nouveaux compagnons et aux apprentis. Tous se dirigèrent vers la loge qui leur était réservée. Chacun s’assit comme il put, les uns sur un bloc de calcaire, les autres sur des bancs, les plus jeunes se regroupant ensemble sous l’œil distrait de leurs confrères. Il y avait là environ une dizaine de personnes.
En tout, quarante ouvriers s’activaient sur le chantier de la grande église. Mis à part les ymagiers, on y trouvait entre autres des maçons, des charpentiers et des morteliers. Chaque métier travaillait séparément sous la conduite du maître d’ouvrage, l’architecte. Chacun avait ses secrets, et le travail était rigoureusement réglementé. Ainsi, les sculpteurs de bois ne travaillaient point la pierre et les maçons ne touchaient point au bois. Tous les ateliers avaient leur maître que dirigeait l’architecte, ce dernier étant le seul avec le commanditaire principal à connaître le projet dans son ensemble. Ces deux hauts personnages laissaient peu de documents écrits. Les parchemins servant de support à leurs plans et calculs coûtaient si cher qu’ils étaient grattés et réutilisés de nombreuses fois.
Damien et Laurent se retrouvèrent face à des inconnus qui les dévisageaient avec intérêt. Maître Hulot fit les présentations en commençant par les ouvriers les plus âgés :
— Voici d’abord Gaucher, mon nouveau chef d’atelier, dit-il en désignant un homme au regard fuyant sous des sourcils broussailleux. C’est à lui que vous devrez vous référer en toutes circonstances.
Ils saluèrent l’homme, qui grommela quelque chose ressemblant à une vague formule de politesse. Damien se rendit alors compte que l’élocution difficile de l’ouvrier résultait sans doute de sa mauvaise dentition. En effet, seules quelques incisives gâtées apparurent lorsqu’il ouvrit la bouche. Damien ne poussa pas plus loin son observation, maître Hulot étant passé à un autre compagnon. Un à un, il les présenta, précisant la spécialité et le lieu d’origine de chacun. La plupart n’étaient pas Provinois. Ils se trouvaient là simplement parce qu’il y avait du travail. Quelques-uns demeureraient un an ou deux avec l’atelier, d’autres partiraient peut-être à la fin de l’été ou même avant. Il arrivait aussi parfois que certains de ces groupes spécialisés se déplacent au grand complet pour aller porter le talent de leurs ouvriers dans d’autres régions, voire d’autres royaumes.
Le Normand remarqua le visage de ceux avec qui Laurent et lui auraient à travailler. Ils étaient trois, un jeune homme timide et deux autres dans la force de l’âge, aux barbes poivre et sel. Laurent, lui, s’efforça de retenir leurs noms. Pendant que leurs compagnons allaient reprendre le travail, maître Hulot en vint aux apprentis, qui étaient au nombre de deux, tel que le stipulaient les statuts de la profession. Même avant que leur patron ne les désigne, les ymagiers les auraient sans peine identifiés, les apprentis étant reconnaissables à leurs genoux découverts en tout temps. Le plus jeune avait quinze ans, l’aîné dix-neuf. Damien et Laurent comprirent que le premier était le fils de Gaucher. Le jouvenceau semblait souffrir d’une infection, l’une de ses paupières apparaissant enflée sur sa conjonctive injectée de sang. Le patron l’apostropha d’une voix sévère :
— Ermont, je t’ai dit cent fois de ne pas te frotter l’œil. Faudra-t-il que je te le répète encore cent autres pour que tu comprennes ? Lève-toi et cours de ce pas chez le mire afin qu’il te soigne.
— Mais, maître, protesta le garçon, j’y suis allé hier en fin de journée comme vous me l’aviez ordonné. Il m’a mis une graine de lin sous la paupière en disant que cela ferait passer les poussières qui y sont entrées, mais mon œil ne va pas mieux. C’est pire depuis !
— C’est parce que tu continues à le frotter. Tu finiras par t’esquinter la vue pour de bon. Allez, retourne chez ce médecin afin de connaître son avis et ne reviens pas avant qu’il t’ait prescrit quelque chose, aux frais de l’atelier, bien sûr.
Le garçon fila aussitôt hors de la loge. Jehan Hulot se tourna alors vers ses nouveaux employés :
— Ermont est un bon apprenti, mais il est un peu insouciant. Comme je vous en ai fait mention à notre première rencontre, à cause des derniers événements malheureux, les travaux ont ralenti et mon échéancier est serré. Je ne tiens pas à ce que d’autres incidents évitables mettent l’atelier dans l’embarras. S’il vous arrivait quelque problème que ce soit, n’hésitez pas à m’en faire rapport de suite afin de prévenir plus grave accident.
— Nous en prenons bonne note, maître, acquiesça Damien.
— Je n’en doute pas. Maître Tardieu vous a décrit comme deux artisans fiables et honnêtes. Cependant, vous comprendrez que je ne tiens pas à assumer les frais d’une négligence. Mon commanditaire est assez tatillon en ce qui concerne les délais et je me dois de faire preuve de sévérité. Mais, assez bavardé, le travail n’attend pas et je vais, dès à présent, vous montrer les modèles qu’il vous faudra reproduire.
Avec le début du travail, des dizaines de coups de massettes avaient fait vibrer l’air, et l’homme avait dû hausser la voix. Se frayant un chemin entre les ouvriers et les pierres dégrossies, Jehan Hulot, qui s’était coiffé du bandeau blanc dévolu au maître, entraîna Laurent et Damien vers la chambre aux esquisses. Un simple rideau, blanc de poussière, séparait l’endroit du reste de la loge. Des planches posées sur des tréteaux faisaient office de table. Toute cette surface de travail était couverte de dizaines d’esquisses et de croquis, certains ayant été réalisés sur une mince couche de plâtre coulé dans un cadre de bois.
Le maître s’empara d’un fusain et, sur l’une de ces planchettes à dessin, il traça quelques arabesques gracieuses. Tendant le morceau de charbon à Damien, il lui demanda de reproduire le même motif. Sans sourciller, l’artisan s’exécuta, redessinant trait pour trait ce que son patron avait effectué. À son tour, il remit le fusain à Laurent, qui copia sans effort le modèle.
— C’était une simple vérification, fit Jehan Hulot en rangeant le matériel. Je sais maintenant que je puis vous confier l’exécution de pièces qui nécessitent une excellente maîtrise car, ainsi qu’a dû vous le faire assavoir votre précédent maître, ce n’est pas tant avec le ciseau que l’on sculpte qu’avec l’œil. Les mains, en effet, ne font qu’obéir à ce que l’œil perçoit. Si l’œil est faux, la main sera fausse également. Par contre, si l’œil est juste, la pièce à exécuter sera parfaite.
Les nouveaux engagés approuvèrent et, leur besace d’outils sur le dos, ils se présentèrent ensuite au chef d’atelier. Gaucher leur attribua le travail de la journée avant de les mener à des places vacantes où des carriers, munis de louves de fer, venaient tout juste de déposer de gros blocs de liais à peine dégrossis. Cette pierre fine était utilisée pour les sculptures les plus délicates. Après leur avoir expliqué ce qu’il attendait d’eux, Gaucher les laissa travailler pour aller voir d’autres compagnons. Au début, Damien et Laurent se sentirent un peu hésitants dans ce nouvel environnement, mais leur mésaise s’évanouit somme toute assez rapidement. Lorsque la pause du déjeuner fut annoncée, ils se mêlèrent aux autres membres de l’atelier, comme s’ils étaient des leurs depuis toujours.
Située dans la plaine de Brie, point de rencontre de neuf routes principales et de onze chemins secondaires, la ville de Provins était ceinturée d’impressionnants remparts, flanqués eux-mêmes d’une soixantaine de tours massives, rondes, carrées ou octogonales. Tout arrivant pénétrant dans la cité traversait une double porte soumise à un contrôle, qu’il s’agisse d’un simple voyageur ou d’un charroi sous escorte.
La cité se divisait en deux parties. La ville haute, sise sur une élévation, dominait l’horizon et constituait le fief des comtes de Champagne, ainsi que celui des seigneurs et des bourgeois que la populace désignait sous le vocable de « riches hommes ». La ville basse, quant à elle, se déployait tout autour de la première. Elle abritait le menu peuple et comportait des carrefours animés entre de modestes habitations à pans de bois s’élevant sur plusieurs étages. Au rez-de-chaussée des maisons s’ouvraient les étals d’une multitude de petits commerçants. Entre ces deux entités reliées par la rue Saint-Thibault s’étendait un vaste espace couvert de boisés, de champs et de vignobles. Les dames Cordelières en possédaient une partie, le reste appartenait au comte et à ses vassaux.
Au pied de la forteresse comtale s’étendait la place du Châtel, au cœur du quartier des marchands, et réservée aux foires ayant fait la renommée de la ville. Bien que la cité soit devenue un passage obligé entre la Flandre au nord et l’Italie au sud, sa renommée n’était pas due au fait qu’on y loue de vastes maisons aux marchands itinérants. En fait, avant que ces grands entrepôts ne soient érigés, on avait autrefois, pour en extraire l’argile nécessaire au dégraissage de la laine, creusé le sol sur lequel la petite ville s’était développée. Ce travail avait laissé d’innombrables caves aménagées plus tard en de grandes et belles salles. Au fil du temps, elles avaient fini par se rejoindre en maints endroits, formant un immense gruyère de souterrains. C’était donc l’endroit idéal pour entreposer en toute sécurité les marchandises précieuses qui transitaient par les routes de France. Qui possédait ici des entrepôts était assuré de faire fortune rien qu’en les louant aux commerçants de passage. D’ailleurs, ces caves étaient souvent réservées plus d’une année à l’avance, et les arrangements réalisés sur place par les soins des notaires valaient leur pesant d’or.
Eudes Bernichou était de ces hommes avisés qui flairent la bonne affaire. Depuis plus de trente années qu’il était dans le commerce du drap, il avait pris soin d’acquérir, par une série d’habiles manœuvres, quelques-unes de ces constructions, dont le plus vaste édifice de la place. Lui-même y possédait un comptoir où il exposait sa meilleure marchandise lors des grandes foires, louant au prix fort les caves qu’il n’utilisait pas. Entre ces périodes de transactions intenses, le lieu servait uniquement à l’entreposage des ballots de laine qu’il importait de Flandre.
Le drapier n’avait cependant point l’intention de se rendre place du Châtel en cette splendide matinée. Empruntant une rue en pente raide, il quitta les beaux quartiers pour se diriger vers le couvent des religieuses. Les nonnes, sous l’autorité de leur supérieure, y dispensaient l’éducation aux jeunes filles, qu’elles soient nobles ou non. Leurs vergers s’étendaient autour de l’établissement principal ceinturé de hauts murs et les seuls hommes à y être admis étaient soit des travailleurs agricoles, soit des artisans engagés pour effectuer divers travaux. Tous devaient montrer patte blanche sous peine de se voir refuser l’accès en ces lieux.
Messire Eudes cheminait sans se soucier des règles draconiennes qu’imposaient les religieuses. Il y avait longtemps que le drapier avait ses entrées au couvent et sa fonction d’échevin n’était pas étrangère aux bonnes dispositions de l’abbesse. Le marchand n’avait oncques ignoré les demandes d’aumônes des religieuses, et se montrait souventes fois fort généreux à leur endroit. Cependant, il ne s’agissait point ce jourd’hui de faire la charité. Quelque chose tracassait messire Bernichou et il lui fallait obtenir conseil rapidement. Hier, en effet, il avait eu une discussion fort sérieuse avec sa fille aînée.
Un pli soucieux apparut sur son front comme il se remémorait ce moment où Marianne lui avait fait part de son désir d’entrer en religion. On était presque à la fin mai. Messire Eudes avait convenu avec elle d’attendre, pour franchir les murs du couvent, après la foire de septembre. Cela lui laissait quelques mois pour trouver un mari convenable à sa cadette. Il ne pouvait en effet laisser Marianne quitter la demeure familiale avant d’avoir fiancé Audeline. Car, depuis un certain temps, celle-ci lui était cause de grands tourments. Elle semblait si naïve et si inconstante, tantôt sérieuse, tantôt comme une enfant insouciante. De plus, comme elle était jolie, quelques prétendants s’étaient fait connaître lors des fêtes du Mai, apportant leurs branches fleuries et se disputant à qui serait, pour l’occasion, le chevalier servant de la jeune fille. Ce n’était donc point les candidats qui manqueraient à se présenter comme époux. Cependant, le drapier rejetait d’emblée ces jeunots sans cervelle et recherchait avant tout un marchand de sa profession, à l’aise et d’une certaine maturité, afin de guider sa fille dans son rôle de femme mariée. Mais pareil mari n’était pas si facile à trouver.
Il soupira, songeant subitement à son épouse décédée. Leur mariage, arrangé de longue date par leurs parents, avait été somme toute heureux. Il avait appris à aimer sa femme comme elle-même l’avait chéri. De leur union étaient nés cinq enfants. Deux fils étaient malheureusement morts en bas âge. Il leur était resté, outre les deux filles, le fils aîné. Mais, comme si le destin ne s’était point satisfait de l’avoir finalement privé de deux garçons, son épouse avait été rappelée à Dieu, elle aussi. Au moment de cette tragédie, son fils Conrad avait à peine onze ans, Marianne dix et Audeline sept. Le drapier s’était alors entièrement reposé sur Ursine, qui avait été la nourrice de sa propre femme. Depuis, la gouvernante menait la maisonnée d’une main ferme mais aimante, dirigeant les domestiques tout en veillant à l’éducation et à la pureté des jouvencelles.
Toutefois, Ursine se faisait vieille et, depuis quelque temps, sa discipline s’émoussait, particulièrement à l’endroit de la cadette, à un moment où messire Eudes croyait qu’il faille, au contraire, faire montre de rigueur. Désemparé, le drapier avait besoin d’aide. En tant qu’homme, il n’avait pu inculquer à Audeline ce que sa femme aurait été cent fois plus apte à lui transmettre. Que devrait-il faire si la recherche d’un époux ne comblait pas ses attentes de père ? Allait-il devoir expédier sa cadette au couvent avec l’aînée, le temps qu’il lui trouve un bon parti ? Certes, messire Eudes comptait quelques célibataires parmi ses connaissances, mais aucun ne semblait répondre à ses exigences élevées.
Il avait d’ailleurs été déçu de l’entrevue qu’il avait accordée à un potentiel candidat pendant la foire. Ce jeune homme avait l’air d’un sot peu doué pour le commerce. Comment, alors, lui confier la prunelle de ses yeux ? Non, un veuf bien nanti constituerait le parti idéal, mais encore fallait-il le dénicher ! Quant à Marianne, la généreuse dotation qu’il ferait au couvent lui assurerait un jour la place de supérieure, fonction pour laquelle sa fille aînée avait l’étoffe. Messire Eudes étira les lèvres. Marianne lui ressemblait. Certes, ce n’était pas une grande beauté, mais contrairement à sa cadette qui faisait tourner les têtes, Marianne avait la sienne bien en place sur les épaules. Elle était réfléchie et démontrait une grande force de caractère. Ces deux qualités auraient fait d’elle un successeur hors pair, mais elle était née femme et les affaires familiales passeraient entre les mains de Conrad, puisqu’il était son seul héritier mâle.
Plongé dans ses réflexions, le drapier s’aperçut qu’il était arrivé à destination. Sa main chercha le cordon de la cloche d’appel. D’un coup sec, il le tira et attendit que le portier vienne lui ouvrir.
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Maître Hulot secouait la tête, un peu découragé.
— Non, Ermont, tu ne dois pas confondre le cliquart et les bancs francs. Vois, ces derniers sont criblés de minuscules trous et ils n’ont point la même dureté !
— Je suis désolé, maître, dit l’apprenti, je les mélange toujours. Pourtant, je n’ai aucune difficulté à différencier le liais et la lambourde.
— Il faudra pourtant que tu apprennes, si tu veux être un bon ymagier. Bon, maintenant, va me chercher une seille d’eau. Tu la porteras à la loge. Après quoi, sers-t’en pour humidifier le tissu posé sur les modèles d’argile que j’ai commencés hier. Je ne voudrais pas qu’ils fendillent et que tout soit à recommencer.
— J’y cours, maître.
Le garçon s’en fut rapidement tandis que messire Jehan gagnait la loge. En y pénétrant, il passa devant une gargouille de plâtre que des ouvriers venaient de retirer de son moule. N’y trouvant rien à redire, le maître la fit porter à un compagnon pour qu’il la reproduise dans une pierre dure puisqu’elle serait exposée aux éléments. Comme Hulot poursuivait son inspection des différentes pièces en train, Damien vint le trouver.
— Ce liais est de bien mauvaise qualité, maître, dit le Normand en lui tendant un éclat. Voyez par vous-même comme il est friable. L’humidité le rongera sitôt qu’il y sera exposé.
Jehan Hulot examina le morceau, qui avait à peu de chose près la consistance du plâtras. L’air déçu, il hocha néanmoins la tête :
— Je suis d’accord avec toi, Damien. J’avais pourtant vérifié la qualité du charroi. Je n’ai pas été assez attentif. Un chargement m’aura échappé. Il faudra que j’en avise l’architecte.
Heureusement, le prochain charroi arrive demain dans le cours de la journée. Auras-tu du travail jusque-là ?
— Amplement, maître. Toutefois, si vous me le permettez, j’aimerais vous exposer des modifications à apporter à l’un de vos dessins. Cela concerne la partie du chœur où apparaît saint Ayoul.
Le maître artisan fronça les sourcils. Toutes ses esquisses avaient été approuvées par le commanditaire, autant que par les moines. Néanmoins, il suivit Damien jusqu’à la salle aux esquisses. Celui-ci étendit le dessin qu’il avait réalisé à côté du croquis qui prenait place sur les planches. Il laissa ensuite le maître comparer les deux esquisses avant de prendre la parole :
— Dans le dessin original, dit-il, saint Ayoul est seul dans sa niche. Mais, si l’on déplace le Christ de ce côté et Sa sainte mère de l’autre, en réduisant à peine ces deux figures qui ne sont pas encore modelées, on peut insérer saint Ayoul entre elles deux. Et, si on place les anges porteurs d’encensoirs ici et puis là, ils se retrouvent disposés de façon à encadrer l’ensemble, plutôt qu’à le soutenir. De cette façon, le tableau permet de ménager des niches en dessous pour le cortège de fidèles dont notre commanditaire fera partie avec sa famille. Ce sont, à peu de chose près, les mêmes figures que vous avez réalisées, mais disposées de façon à faire ressortir l’importance du donateur. Qu’en pensez-vous ?
Damien regardait le maître avec attention. Il savait qu’en modifiant les scènes comme il venait de le proposer, l’ensemble y gagnerait. Cependant, il ne pourrait aller à l’encontre de la décision de Jehan Hulot. Les yeux du maître-ymagier allaient d’un dessin à l’autre tandis qu’il réfléchissait. Au bout d’un moment, il se tourna vers son compagnon :
— Où as-tu appris cela ? demanda-t-il.
Damien pensa avoir mal compris la question. Mais, avant qu’il y réponde, maître Hulot reprit :
— Ce n’est point Tardieu qui t’a appris à tirer le meilleur parti des ymages, n’est-ce pas ?
— Je ne comprends pas ce que vous voulez savoir, répondit humblement Damien. J’ai suivi l’apprentissage qui m’a été donné.
Hulot sourit. Damien était trop jeune pour saisir ce que signifiait sa remarque. Comme les ymagiers ne sculptaient qu’une figure à la fois, peu d’entre eux étaient capables de les harmoniser comme venait de le faire le jeune Arnould.
— L’apprentissage est une chose, dit le maître. Toi, tu possèdes également un don. Rends-en grâce au Ciel.
Saisissant le parchemin qu’il avait couvert de figures, Hulot le mit dans le panier contenant d’autres palimpsestes. Il s’empara ensuite du nouveau croquis et Damien comprit que son idée était acceptée.
— Maintenant, dit le maître, retourne travailler.
Le rideau retomba derrière Damien en faisant s’envoler une fine pellicule de poussière blanche. Demeuré seul, Jehan Hulot reporta son attention sur l’ensemble pensé par son jeune compagnon. Il songea en hochant la tête au bel avenir qu’aurait probablement ce garçon et se félicita de l’avoir engagé.
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Laurent disposa le gabarit de bois sur son bloc de pierre. Il s’empara ensuite d’un morceau de charbon pour reporter les détails du dessin en se fiant à son modèle. Autour de lui régnait une grande activité que la cloche annonçant le dîner vint interrompre. Il s’essuya le front d’un revers de manche avant de jeter un coup d’œil aux croquis que Damien avait déposés près de lui pendant qu’il s’épongeait avec un linge. Les dessins correspondaient aux modifications que maître Hulot avait acceptées. Cependant, sous le tracé annoté de détails et de mesures, une esquisse retint l’attention de Brochard. Avant que Damien n’intervienne, Laurent se pencha pour la tirer vers lui.
— Qu’est-ce donc ?
La question demeura en suspens, car Damien lui reprit aussitôt le parchemin pour le glisser dans sa besace. D’abord incrédule, Laurent leva les yeux vers lui. Il avait eu le temps de reconnaître le visage féminin qui y était couché.
— Ne serait-ce pas la fille du bourgeois de la foire ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
— Si fait, c’est bien d’elle qu’il s’agit, répondit Damien d’un ton neutre. Je suis heureux de ne point avoir perdu la main.
— Comme s’il s’agissait de cela ! gronda Laurent à voix suffisamment basse pour éviter d’être entendu des autres ouvriers. Ma foi, cette fille t’a vraiment ensorcelé ! Si tu penses encore à elle après tout ce temps, c’est que tu t’en es complètement assoté ! Détruis ce croquis avant qu’il ne t’en cuise et oublie-la.
— Nenni ! Qu’est-ce que cela peut bien faire ? Je n’ai pas revu ma fée depuis ce jour où nous avons rencontré le patron, ajouta Damien. Quant à l’oublier, cela ne se peut, car elle possède mon cœur et le lui reprendre est impossible puisque j’ignore toujours son nom et l’endroit où elle se cache.
— Tu es fol !
— Peut-être, rit Damien. Mais au moins, moi, je suis fidèle à ma damoiselle.
Laurent haussa les épaules. Toutefois, l’allusion à son comportement volage l’avait irrité.
— Je n’ai pas de comptes à te rendre sur mes fréquentations, lança-t-il avec humeur.
— Tant que le patron n’est pas au courant de tes allées et venues chez les ribaudes, cela te regarde. Seulement, prends bien garde que notre logeuse te dénonce. À moins que tu n’aies séduit dame Cochepain également.
— Dieu m’est témoin que je ne solliciterai oncques ses faveurs ! s’exclama Laurent en se signant aussitôt. Et si cette vieille femme osait penser le contraire, je ne demeurerais pas plus longtemps en sa maison !
Le rire de Damien s’amplifia. La logeuse, qui était veuve, n’avait rien d’une Vénus. Il se remémora le sourire édenté dont elle avait gratifié Laurent lors de leur arrivée chez elle. Ce dernier n’avait pu réprimer un frisson d’horreur et avait détourné aussitôt la tête.
— N’empêche, chuchota Damien, que tu n’as point de leçon à donner aux autres, toi qui te permets de juger de mes amours. À combien de pauvrettes as-tu autrefois promis de faire découvrir le Paradis avant que leur paternel ne te chasse à coups de balai dans les reins ?
— Cela ne s’est produit qu’une seule fois et c’était un malentendu, je te le rappelle. Mais il ne s’agit pas de moi. Le père de ta belle est un marchand fortuné. Crois-tu donc que ce bourgeois donnerait sa jolie colombe à un pauvre ymagier comme toi ?
— À un pauvre ymagier, certainement pas ! Mais à un réputé maître, il ne saurait refuser.
— Pour l’heure, tu n’es ni maître ni réputé.
— Cela viendra en son temps, mon ami, répliqua Damien.
— Oh ! Toi et ta belle assurance ! Ne t’arrive-t-il pas de douter, parfois ?
— Oncques, Laurent. Et toi, quand cesseras-tu de le faire?
— Quand tu seras devenu maître Arnould, je suppose.
Ils rirent franchement et allèrent rejoindre leurs compagnons pour partager avec eux le repas. Le pot-au-feu de légumes et de lard était consistant et les vivandières le distribuaient à grandes louchées dans des bols de bois. Les ouvriers mangèrent en silence, ne parlant que pour réclamer à l’une ou l’autre de ces femmes du vin ou du pain. Après s’être empli la panse, chacun s’installa ensuite avec sa paillasse dans un coin de la loge pour y faire la sieste, nécessaire pause au milieu d’une journée s’étirant sur onze heures.
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Les artisans allaient maintenant reproduire dans la blanche pierre venue des carrières proches de la ville le croquis que Damien avait soumis au maître. Mais, avant d’attaquer le liais avec leurs ciseaux, chaque tailleur d’ymages devait se référer à un modèle de même taille que l’œuvre à exécuter, ou de proportions réduites. La technique utilisée pour réaliser ces modèles était simple. D’abord, suivant le dessin retenu, l’artisan utilisait de l’argile pour fabriquer le personnage ou l’animal lui correspondant. Par la suite, d’autres ouvriers préparaient du plâtre qu’ils coulaient rapidement dans une auge de bois. Le modèle y était placé et recouvert du même enduit. Une fois le plâtre séché, on découpait le moule, qui servait à son tour à couler la forme, également dans du plâtre. L’argile était ensuite récupérée pour d’autres modelages. Si on ne l’utilisait point elle-même pour faire les modèles, c’était que ce matériau avait tendance, en séchant, à se déformer et à se fendre, contrairement au plâtre qui, de plus, était peu coûteux.
La journée s’achevait et maître Jehan venait de terminer son inspection des derniers moulages. Il avait hâte d’en confier la sculpture à ses jeunes ouvriers. Depuis trois semaines qu’il suivait avec attention le travail de Damien et de Laurent, le maître s’en trouvait plus que satisfait. La production des derniers jours ne démentait point ce qu’il avait constaté dès les premiers. Les deux ymagiers maniaient leurs outils avec précision, sans perdre de temps à jacasser comme le faisaient certains.
Au fur et à mesure que leurs ciseaux entaillaient le matériau dégrossi par les apprentis, de dignes personnages apparaissaient, si bien rendus sous les coups de maillet des deux ouvriers que Jehan Hulot se félicitait de leur avoir accordé sa confiance. Mais c’était surtout les visages exécutés par le jeune Arnould qui retenaient l’attention du maître sculpteur. On aurait cru les voir s’animer à tout moment tant ils semblaient criants de vie. Une telle maîtrise de son art était rare chez un ymagier peu expérimenté. Hulot avait entre autres apprécié cette figure d’enfant espiègle, cachée derrière la tunique d’un dignitaire. Elle n’apparaissait point dans le tableau original, mais en la voyant, le maître savait que bien des fidèles se reconnaîtraient en elle. Une fois que les peintres y auraient apposé des couleurs, cette ymage irait rejoindre celle exécutée précédemment par Damien. Il s’agissait d’un trio de pèlerins auxquels il avait donné un air particulièrement extatique. En découvrant ces trois-là, les yeux levés vers saint Ayoul, aucun passant n’oserait penser qu’ils n’avaient point été exaucés dans leurs prières.
Quand Hulot lui avait demandé où il avait bien pu pêcher leur expression si justement béate, Damien était resté évasif. Il n’avait point voulu avouer qu’il avait tout bonnement griffonné dans ses carnets les visages de quelques badauds au marché. Ceux-ci s’étaient arrêtés pour écouter le discours d’un charlatan qui, monté sur une barrique, leur vantait les mérites d’une potion censée guérir tous leurs maux. Leurs bouches ouvertes et leurs yeux ébahis avaient rappelé à Damien le sentiment qu’il désirait rendre dans ses ymages. Quand, plus tard, les gens du peuple regarderaient à leur tour ces pèlerins de pierre couverts de couleurs rutilantes, maître Jehan se dit que la même expression ébaubie se lirait sur leurs figures.
Que le peuple s’émerveille, c’était cela que le commanditaire voulait avant tout, car rien n’était trop beau pour la maison de Dieu. La foule qui se presserait devant le chœur à chaque office serait surprise d’y découvrir de jour en jour un détail lui ayant échappé jusqu’alors. Maître Jehan sourit. Rapprocher le Ciel de la Terre, voilà ce que ce diable de garçon réussissait à faire. Le talent de Damien était exceptionnel, mais le jeune Brochard avait aussi ses qualités. Maître Hulot appréciait particulièrement la grâce qu’il mettait dans sa façon d’habiller chacun des saints personnages qui lui étaient confiés.
La cloche marquant la fin de la journée se fit entendre, tirant le maître de ses réflexions. Autour de lui, ses compagnons ramassaient leurs outils. Il salua chacun d’eux, leur souhaitant la bonne nuit. Quand tous furent partis, maître Hulot fit une dernière fois le tour des lieux avant de cadenasser la loge. Alors qu’il quittait les lieux, ses apprentis lui emboîtèrent le pas, lui rapportant ce qu’ils avaient appris dans la journée.
Il faisait à peine jour dans la chambre quand une sensation d’inconfort réveilla Audeline. Elle se redressa brusquement sur son séant et repoussa les couvertures sur la courtepointe. Là où elle était étendue précédemment, le drap était humide. Intriguée, elle avança la main, touchant l’endroit du bout du doigt. C’était poisseux. Ramenant ses doigts à hauteur de ses yeux, elle examina le liquide avec attention. Un petit cri lui échappa. En proie à la plus grande des paniques, la jeune fille sauta à bas du matelas. Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi quand elle constata que le sang qu’il y avait sur sa main coulait aussi entre ses jambes.
— Marianne !
L’appel réveilla sa sœur, qui partageait la même couche qu’elle. Marianne s’assit.
— Qu’y a-t-il ? chuchota-t-elle d’une voix ensommeillée. Pourquoi cries-tu de la sorte ?
— Marianne, je vais mourir ! Regarde, je saigne !
L’aînée considéra sa cadette un bref instant avant de réaliser ce qu’il lui arrivait. D’un revers de main, elle écarta le drap qui la couvrait encore, attrapa sa chemise sous le traversin et, après l’avoir enfilée, vint rejoindre la jouvencelle. Celle-ci semblait terrifiée et tremblait à présent de tous ses membres. Marianne l’entoura de ses bras, tentant de la rassurer.
— Ne crains rien, tu ne vas point mourir. Je te le jure sur la tête de notre père. Ah! Audeline, louée soit la Vierge ! Je craignais que tu n’aies pas tes menstrues avant que j’entre chez les nonnes.
— Mes... menstrues... ? hoqueta Audeline sans comprendre.
— Ce sont là les malaises que toute femme ressent lorsqu’elle est en âge de concevoir un enfant, expliqua sa sœur. Mais, assura-t-elle, ton état ne durera que quelques jours, puis il reviendra le mois prochain et ainsi de suite tant et aussi longtemps que tu ne porteras point d’enfant en ton sein.
Pendant qu’elle parlait, Marianne dénicha des linges qu’elle tendit à sa cadette. Audeline les prit sans mot dire.
— Pendant que tu t’essuieras, je vais retirer le drap souillé du lit. Lorsque père et Conrad auront quitté la maison, je le montrerai à Ursine. Mais toi, tu devras demeurer alitée le temps que cela passe.
Lorsque Marianne se retourna après avoir changé le lit, sa sœur fixait encore ses cuisses, l’air horrifié. Elle releva la tête et s’exclama, les yeux pleins de larmes de colère :
— Mais c’est bien injuste ! Est-ce donc le prix à payer pour être femme ?
Marianne déposa le drap taché près d’un coffre et revint auprès de sa cadette éplorée.
— Viens, murmura-t-elle en l’entraînant vers le lit. J’ai disposé quelques piqués par-dessus le drap propre. N’aie crainte de les salir. Le coton absorbera le sang et tu seras au sec.
Audeline s’étendit sans protester. Marianne la recouvrit du reste des couvertures et s’assit sur le rebord du matelas.
— Moi aussi, j’ai à endurer ces désagréments et, même si je serai bientôt novice, je devrai les subir jusqu’à un âge avancé si Dieu m’accorde la grâce de vivre longtemps. C’est parce que nous avons péché par notre mère Ève que nous, femmes, souffrons cet état.
— Même Ursine ? s’enquit alors Audeline, l’air sceptique.
— Ursine a passé l’âge d’enfanter. Ses fils l’ont quittée bien avant que toi et moi ne venions au monde. Mais, quand j’ai eu mes premières menstrues, c’est elle qui m’a instruite de ces choses.
— C’est donc pour cela que tu es si souventes fois indisposée ! Pourquoi ne point m’en avoir soufflé mot avant ? lui reprocha Audeline. J’aurais aimé connaître ces choses avant qu’elles ne m’arrivent.
— Ce ne sont pas là nouvelles que l’on crie sur les toits. Je me devais de te cacher mon état. Le sang nous rend impures, car il vient de nos entrailles. Quand tu seras guérie, avant d’assister à l’office, il te faudra aller trouver le prêtre et te confesser, autrement tu ne pourras communier.
— Qu’arriverait-il si je l’oubliais ?
Marianne se signa prestement.
— Dieu et la Vierge t’en gardent, dit-elle. Il ne faut pas, tu serais en état de grave péché.
— Je n’oublierai point, je t’en fais le serment sur la tête de Cicéron.
— Audeline ! s’écria Marianne, exaspérée. On ne peut jurer sur la tête d’un chien.
— Alors, sur la tête d’Ursine ou de Conrad.
— C’est bon, je te crois. Maintenant, calme-toi et essaie de te rendormir.
Comme Marianne faisait mine de sortir, sa cadette chuchota :
— Et toi ? Tu ne te recouches pas ?
La jeune fille revint sur ses pas, baisa sa sœur au front et répondit :
— Non, je vais descendre retrouver Ursine et la prévenir. Dors et ne te préoccupe pas de moi.
La jouvencelle gagna la porte. À peine l’avait-elle entrouverte qu’un petit cocker marron et crème se glissa dans la chambre. Courant vers le lit, il sauta sur la courtepointe et vint se blottir aux pieds d’Audeline qui, épuisée par les émotions qu’elle venait de vivre, s’était déjà rendormie. Sans faire de bruit, Marianne quitta la pièce et emprunta l’escalier menant au rez-de-chaussée.
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Le temps était gris en ce début juin et, craignant une averse, tout l’atelier se trouvait cantonné à l’intérieur de la loge. Un peu de lumière pénétrait la vaste salle de travail, mais pas suffisamment pour permettre de ciseler les détails avec précision. Le maître avait donc fait ouvrir tous les vantaux de toutes les fenêtres du côté abrité, en souhaitant ne pas avoir à les refermer si une ondée venait à s’abattre.
Laurent était penché sur une longue pièce dégrossie et frappait son burin à petits coups. Le sol jonché d’éclats blancs craquait sous ses semelles de cuir épais. Depuis plusieurs heures déjà il travaillait à la robe d’un prélat, et il s’employait à donner à la pierre tendre l’apparence d’un souple drapé. Pour la énième fois, l’artisan essuya la sueur qui perlait à son front. Ce faisant, comme ses habits étaient blancs de poussière crayeuse, chaque fois qu’il passait un revers de manche sur sa peau moite, des particules minérales y adhéraient, donnant à son visage une couleur quasi spectrale.
Au bout d’un moment, il se redressa, reculant pour juger de son travail. Satisfait, il se remit à ses ciseaux, après avoir jeté un coup d’œil à Damien qui travaillait le bloc à côté de lui. L’artisan était concentré sur sa tâche. Laurent l’observa un moment. Contrairement à lui, Damien pouvait ciseler avec autant de grâce les traits délicats d’une madone que donner de l’effet à ses voiles. Cependant, Laurent n’était point envieux du talent de son compagnon. Il aimait sculpter avec lui, le travail de l’un complétant celui de l’autre. Et puis, le Normand n’avait pas le défaut de faire étalage de ses capacités.
La cloche annonça bientôt le début de la troisième et dernière pause. Laurent déposa ses outils et secoua sa tunique pour la débarrasser de la poussière qui la recouvrait. Damien le rejoignit en faisant rouler ses larges épaules.
— Il était temps, déclara-t-il. J’ai les muscles du dos complètement noués à force d’être penché.
— Moi de même, avoua Laurent en s’étirant à son tour. Je crains qu’il ne nous faille aller voir un guérisseur pour nous remettre d’aplomb.
— Va pour toi, je n’ai guère confiance en ces barateors. Ils te promettent de faire de toi un homme neuf et le jour suivant, tu es aussi mal en point qu’avant qu’ils ne te touchent.
— Tout dépend de l’homme à qui tu as affaire. Gaucher m’en a recommandé un. Il dit qu’il le connaît depuis au moins dix ans. Cela me paraît digne de confiance, non ?
— Je verrai, répondit Damien en lui tendant une serviette. Tiens, passe-toi ce linge sur la figure, tu es aussi blanc que tes vêtements.
Tout en parlant, ils s’étaient assis sur un banc. Laurent finit de s’éponger et réclama à boire. Une porteuse d’eau vint aussitôt à lui. C’était une fille brune dont les rondeurs n’étaient point désagréables à regarder. Se penchant, elle lui tendit des gobelets pleins à ras bords et lui sourit avant de s’en aller vers d’autres ouvriers. Remarquant que la belle ne portait pas d’anneau nuptial, Laurent poussa Damien du coude.
— Avec un cul pareil, souffla-t-il, je me demande comment il se fait que cette fille n’est point encore mariée.
Damien reposa son gobelet vide. Il s’essuya la bouche avant de répondre :
— Il va te falloir chercher ailleurs, mon ami, dit-il, car cette jolie brunette se trouve être fiancée.
— Comment le sais-tu ? demanda Laurent. C’est la première fois qu’elle met les pieds sur le chantier.
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