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Frédérique Vervoort nous entraîne dans un monde où apparences et réalité se confondent. Sa toile de fond ?
l’univers du cinéma, ses indestructibles décors en carton, ses éternels sentiments à la mode, ses vrais amis dévorés par la jalousie et la peur. "Étoile filante" est une parabole, celle d’une société tiraillée entre un besoin affirmé de vérité et la séduction irrésistible d’apparences flatteuses.
Avec dans les premiers rôles : Philippe, médecin liégeois, veuf, séducteur éventé, entre deux âges, confit dans ses souvenirs ; Constance, actrice cosmopolite, célibataire, séductrice dans le vent, trente-cinq ans, en route pour les étoiles !
Le scenario ?... un morne après-midi de juin, alors que Philippe s’ennuie dans son cabinet défraichi, surgit Constance, attifée comme une vamp des années 40 et pressée de soigner son mal de gorge. Ils sont séduits, ils se rapprochent, ils succombent.
Autour de cet attelage en apparence bancal, Frédérique Vervoort anime un monde de seconds rôles attachants, le fils, sa fiancée, le meilleur ami, les patients. Elle approfondit sa réflexion sur les relations de couple, la tyrannie des media et des réseaux sociaux, la paroi ténue entre vérité et mensonge, le ballet des faux-culs et des vrais ambitieux, un décor peut-être pas si éloigné de notre quotidien…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Franco-belge, Frédérique Vervoort porte en elle l’héritage culturel de ses deux pays d'origine.
Passionnée de mythes et légendes, observatrice attentive des comportements humains, ses romans et nouvelles nous plongent dans une atmosphère intimiste et mystérieuse au plus près des personnages.
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Seitenzahl: 236
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Les nuages semblaient peints, vraiment peints, en transparence, sur une toile fine, d’un bleu léger… Une aquarelle chiadée, exécutée par une étudiante appliquée de cours du soir. Mais c’était joli quand même. Et vrai. L’air sentait le tilleul et la terre remuée. Ce coin de la ville prenait décidément des airs de campagne, loin des quais bruyants et des travaux du tram…
Yann marchait sans hâte. À ce stade, ça ne servait plus à rien de se dépêcher. L’essentiel était fait. Il pensait à la tête de Poinsot lorsqu’il lui avait annoncé la nouvelle : je me tire, et votre préavis, vous pouvez vous le carrer bien profond.
Il s’était ensuite payé le luxe d’un bras d’honneur d’enfer, sous les yeux médusés de Lucie, la secrétaire esclave de Poinsot. Un moment de pure jouissance, qui valait bien le sacrifice d’une poignée d’euros.
Enfin, poignée, l’expression était sans doute très désinvolte. Il risquait d’en baver, financièrement parlant. L’honneur avait toujours un prix, autant le savoir. La pension envoyée par son père lui permettrait heureusement de voir venir et de garder son studio sur les quais. Il dévidait déjà les explications dans sa tête : ce boulot ne lui convenait pas, il avait raté – de très peu – sa maîtrise de commerce, ça n’autorisait pas un Poinsot de l’utiliser comme factotum (le terme sonnait mieux que magasinier ou homme à tout faire) dans son magasin de merde. Vendre des outils de jardin et des semis, pour un citadin comme lui qui n’aimait que l’odeur de l’asphalte frais et des vapeurs d’essence, c’était déjà une erreur de casting. Il se l’était joué défenseur de la nature, amoureux des forêts pour décrocher un job dont il avait urgemment besoin. Ses épaules larges et son sourire de gendre idéal avaient fait le reste.
Et puis Poinsot. Son crâne chauve oblong, son ridicule tablier de toile de jute tagué d’un marronnier vert fluo, ses petites dents pointues trop bas plantées dans des gencives charnues, d’un rose répugnant… Un potentat des boutures, un tyranneau des rhizomes. Rien qu’à le voir, les jonquilles s’éteignaient et le mildiou galopait. Flambez pâturages !
Yann marqua un arrêt. Un banc s’offrait à lui, dans une flaque d’ombre. La maison de son père, avec sa loggia années trente et sa haute porte surmontée d’un sgraffite chantourné à motif floral – ça le poursuivait en définitive – n’était plus très loin, juste en face du parc, dans la rue homonyme. Il avait fait une heure de bus pour y arriver, ses rêves de voiture et d’autonomie venaient quand même d’en prendre un coup. Par chance, son studio n’était plus très loin, à pied. Rien ne l’obligeait à passer déjà par la case paternel. Les explications viendraient bien assez tôt.
Il y avait, juste devant lui, un très vieux saule dont les branches, d’un vert fluide, trempaient dans l’eau un peu stagnante du bassin où s’ébrouaient des oies bernaches. Cette vision était somme toute apaisante. Il n’était pas si ennemi de la nature finalement… Poinsot lui avait empoisonné le cerveau avec ses engrais malfaisants. Cet homme était une moisissure ambulante, il aurait transformé un écolo en enragé du bitume par son seul contre-exemple.
Yann respira l’air tiède de dix heures. Il n’aurait déjà plus à se lever à l’aube pour attraper le premier car en partance pour Tilff. Et il ne réveillerait plus Nora par ses ébrouages matutinaux sous la douche. Cette pensée l’attendrit, puis l’inquiéta. Nora devait déjà être à l’université, où elle officiait comme assistante du respecté professeur d’anthropologie sociale, Robert Quentin, surnommé Le Maestro par ses collègues et étudiants. Pourtant, Yann pressentait que sa défection des Jardins de Pomone (ceux qui se représentaient cette nymphe sous les traits de Poinsot devaient être mis sous lithium de toute urgence) soulagerait peut-être secrètement Nora, tellement raffinée et intellectuelle que dans les replis les plus obscurs de son cerveau reptilien, l’idée de ne plus panteler sous le corps certes robuste d’un vendeur de râteaux méritait d’être soupesée. Yann ne s’était jamais départi de ce complexe de n’être « pas assez bien pour elle ». Ce n’était aucunement une question de classe sociale : Yann fils de médecin et joli garçon, « présentait bien », comme on dit. Il ne manquait pas d’argent, au départ, s’habillait avec chic et décontraction, disposait d’humour et de vocabulaire, menait avec une (trop) grande désinvolture ses études de commerce. Pas question de suivre les traces de son père, d’hériter d’une patientèle quelconque. Il rêvait d’Australie et de business clinquant, et Nora croyait en lui. Nora, la plus jolie, la plus intelligente de leur cercle d’amis un peu trop bourges pour elle, fille d’instituteurs méritants. Auréolée de diplômes et de grâce. Une nymphe, une vraie celle-là, que le monde lui enviait. Un si beau couple !
Et puis, l’univers de Yann s’était fissuré. Sa mère, Hélène, pilier de l’indestructible binôme Villers, s’était effondrée dans son bureau d’avocate, sous le regard affolé d’un client dont elle peaufinait le divorce. AVC, le diagnostic avait été rapide et sans appel. Après un bref coma de trois jours, on avait débranché le corps flottant et l’esprit envolé de cette femme belle et énergique dont l’époux et le fils, alors âgé de vingt ans (jamais la fameuse phrase de Nizan n’avait sonné aussi juste), n’avaient toujours pas fait le deuil.
Depuis, le docteur Villers se traînait, dans un métier qui avait jadis requis sa fougue et sa passion ses patients se raréfiaient et Yann ratait ses dernières années avec une constance méritoire. Lorsqu’il s’était découvert trop dégoûté par les maths et le management pour suivre son cursus, son père avait à peine protesté. Il n’en n’était plus à une déception près. Yann avait déclaré qu’il « se cherchait ». À l’époque, il cherchait surtout le corps de Nora, fraîchement rencontrée à une soirée d’étudiants, soirées qu’il fréquentait plus que les cours. Ils s’étaient plu immédiatement. La blonde et le ténébreux, un duo cinématographique qui fonctionnait bien au lit.
L’Australie n’était plus à leur portée avec Nora engagée à la faculté, et le docteur plus à même de financer une année sabbatique à son fils, sans bourse d’étude à la clé. Alors, sur un coup de tête, et très conscient de la précarité de cet emploi, Yann s’était présenté aux Jardins de Pomone, pour un job de vacances. On verrait après.
C’était tout vu. Il avait tenu deux mois et les vacances n’étaient même pas finies. Au moins, il ne ferait plus pouffer Nora en s’exhibant en salopette Pomone, et, avec un peu de chance, il trouverait une boîte quelconque pour valoriser ses trois années réussies. Il avait entendu parler de concours internes, d’entreprises vertueuses, prêtes à donner leur chance à de jeunes pousses (Pomone le poursuivait) toutes disposées à donner de leur temps et de leur énergie. Du temps, il en avait désormais. De l’énergie, c’était à voir. Mais on pouvait toujours reconsidérer le concept.
Une femme passa devant lui, empâtée, grisonnante, traînant derrière elle un de ces mini-chiens japonais à la fourrure exubérante que la mode canine imposait partout. Elle lui lança un bref regard, peu intéressé. Yann pensa qu’une carrière de gigolo venait de se clore avant d’avoir débuté. Cette idée l’amusa un instant puis la morosité retomba sur ses épaules comme un manteau mouillé. Ça lui arrivait tout le temps depuis la mort de sa mère : à des moments d’exaltation, d’insouciance totale succédaient des périodes d’abattement. Il se demanda s’il n’était pas bipolaire, une pathologie qui revenait souvent dans les conversations pour exonérer des comportements extravagants. Mais il n’avait rien d’extravagant même si sa rébellion contre Poinsot relevait d’une pulsion presque incongrue.
Cela valait-il le coup d’aller chez son père ? Il ne commençait ses consultations que l’après-midi. Et encore un jour sur deux. Fini les visites à domicile. La mort d’Hélène l’avait couché comme une herbe sous le vent. L’avantage de cette passivité, c’est que les cheminements de son fils ne semblaient plus le concerner beaucoup, et qu’il enrobait chacun de ses revirements d’une indulgence lointaine. Il s’était toutefois fendu d’un compliment en voyant Nora pour la première fois. Cette fille ressemble à une Vierge de la Renaissance, à un tableau de Filippo Lippi… Yann n’était pas, comme ses parents, un féru d’histoire de l’art, et les peintres du Quattrocento échappaient un peu à sa compréhension, contrairement à Nora, qui lui reprochait à mots couverts son manque de culture, elle qui plaçait ce mot, avec un C majuscule, au centre de son enseignement. Le Social et le Culturel étaient les deux mamelles de l’anthropologie selon Quentin. Du moins c’est ce que Yann avait cru comprendre quand Nora se lançait sur le sujet. Il finissait toujours par la faire taire d’un baiser appuyé, ce qui marchait parfaitement. Il n’aimait pas passer pour un crétin, néanmoins il fallait bien reconnaître à Nora sa supériorité en érudition. Ce qui n’était certes pas difficile mais le vexait secrètement. Pour se dédouaner il se targuait d’une « intelligence émotionnelle » qu’elle lui concédait avec ironie, en ajoutant « et sexuelle », ce qui les faisaient rire tous les deux. Il adorait sa Vierge de Lippi (ou de n’importe quel autre manieur de pinceau en haut-de-chausses). Et son père l’appréciait aussi. Mieux, sa blondeur évanescente le faisait sortir de sa torpeur devenue familière, réveillait en lui des souvenirs de voyages en Toscane, d’émois artistiques. Il revivait, un peu…
Yann se rendit compte que sa rêverie l’avait mené, sans qu’il en eût vraiment conscience, jusqu’au milieu de l’allée. La mémère au chien avait dû le remplacer sur le banc. Et voilà qu’à travers le rideau des branches, il apercevait, de l’autre côté de la rue qui longeait le Parc, la porte Art-déco de son père. Le cuivre de sa plaque de médecin, accrochée par un rayon de soleil, brillait d’un éclat incitateur. Yann y vit un signe. Dédaignant le passage pour piétons, il traversa la rue et chercha la clé dans sa poche. C’était la maison de son enfance. Le parfum de sa mère y flottait encore. Il s’y sentait légitime. Et pourquoi pas, attendu.
— Yann, quelle bonne surprise ! Le docteur Philippe Villers semblait ravi. Il ajouta cependant, quelque peu intrigué : tu as déjà fini ton travail ?
— J’ai démissionné, papa.
Ouf, voilà qui était dit. Le reste n’était plus qu’une question d’enrobage.
— Poinsot, le patron, je veux dire, n’est qu’un odieux con, il me traitait comme un – Yann hésita un peu puis se décida, autant y aller franco – comme un animal.
— Un animal !! Son père le regardait, les yeux exorbités, ses pupilles semblaient élargies dans ses iris bleus, Yann s’interrogea brièvement : abusait-il des calmants ?
— Oui, c’est à peu près ça.
— Il t’exploitait, tu veux dire ?
— Pire que ça. Je devais être son assistant, vérifier ses comptes, m’occuper du marketing, au lieu de cela je faisais le sale boulot, je rempotais, coltinais, évacuais les sacs de terreau, regarde mes mains !
Véritablement secoué, Yann tendit vers son père ses deux mains écarquillées. Le docteur sourit, nullement impressionné.
— C’est vrai que tu aurais besoin d’une manucure. Yann éclata de rire. Son père prenait bien la chose.
— Tu as un préavis de combien ?
Yann grimaça. J’ai claqué la porte papa, ça avait un certain panache, tu sais, mais le préavis… Il se mordit la lèvre, hé merde…
— Du panache, et pas de pognon… Villers soupira. Yann, tu es toujours trop impulsif… je peux comprendre, mais…
— Il n’y a pas de mais, papa ! Je ne vais pas rester l’esclave de ce bouseux, je vaux mieux que ça, et puis ce n’était qu’un job d’étudiant.
— Sauf que tu n’es plus vraiment étudiant !
— Arrête avec ça, tu sais bien !
L’ombre d’une femme brune, élancée, aux beaux sourcils farouches, qui ressemblait à Yann, flotta entre eux, comme un reproche vaporeux. Yann s’en voulut de l’avoir évoquée. Pourtant, cette fois il avait été sincère. Totalement. Son père baissa la tête, vaincu lui aussi.
— Yann, on ne peut rien y faire. J’aurais tant voulu que tu surmontes, que tu ailles de l’avant !
— Parce que tu surmontes, toi ? Tu vas de l’avant ? Yann eut honte de son ton ironique. Son père ne méritait pas ça.
— Toi tu es jeune.
— Toi aussi papa ! Enfin, tu n’es pas vieux, je veux dire…
— Pas encore tout à fait… Le docteur sourit. Il avait cinquante et un ans.
C’était un bel homme, avec un visage fin, une bouche mince, encadrée de deux longues rides élégantes et désabusées. Ses yeux d’un bleu éclatant étonnaient par leur acuité, que démentait son attitude lasse. Ses épaules commençaient à se voûter. Yann remarqua qu’il ne s’était pas rasé et que ses cheveux châtains grisonnants se hérissaient un peu comiquement sur les tempes. Il se laissait aller.
— Enfin, Yann, qu’est-ce que tu vas faire ? Je peux débloquer encore l’argent de ta mère, mais cela n’aura qu’un temps. Tu dois commencer à…
— Réfléchir sérieusement à mon avenir, j’ai compris.
— Ne prends pas ce ton suffisant. Je ne crois pas t’avoir beaucoup embêté à ce sujet. Pas assez même. Et tu as vingt-trois ans bien sonnés. Vingt-quatre dans un mois. Nora sera peut-être moins indulgente que moi. Elle me semble assez carriériste et elle a sans doute raison. Il faut bien que l’un de vous se bouge.
Yann resta interdit. Jamais son père ne lui avait lancé ce genre de reproche, du moins aussi explicitement. Jusqu’alors, c’est comme s’il se sentait responsable des malheurs de sa famille, de la mort précoce de sa femme. Une sorte de porte-poisse incontournable, qui n’avait le droit que de se taire. Que d’envelopper d’une miséricorde distante l’adolescent blessé que le destin lui laissait sur la rive. Lui jeter le nom de Nora comme un coup de cravache en pleine figure, ce n’était pas son style. Mais quand Yann s’était-il déjà préoccupé du « style » de son père ? Il le connaissait peu, au fond. Le docteur avait toujours formé avec sa mère une sorte d’entité exclusive qui le désarmait. Yann les enviait un peu, tout en les trouvant vaguement comiques, un couple de perruches qui ne décidait rien sans l’assentiment de l’autre. Pour être juste, sans l’assentiment d’Hélène, car c’était elle l’élément dominant du couple, ce qui ne gênait pas Yann car sa mère, comme certaine femme autoritaire avec ses pairs, était d’une étonnante indulgence avec son fils. Yann avait hérité d’elle, outre le regard et les cheveux sombres, un certain charme un peu gitan, à la fois altier et folâtre, qui lui rendait les obstacles plus faciles à franchir. Pas tous malheureusement. Et il pressentait que son père voyait juste en ce qui concernait Nora : elle ne resterait pas éternellement amoureuse d’un perdant.
Il baissa la tête : c’est vache ce que tu dis. D’accord, je te promets que je vais me refaire.
Villers produisit une sorte de sourire mi-amer mi-ironique : « Te refaire », on dirait un joueur de poker. Yann tressaillit car il lui arrivait, un peu trop souvent ces derniers temps, de jouer en ligne. Pas pour de grosses sommes bien sûr, car c’était un luxe qu’il ne pouvait plus se permettre, et qui agaçait Nora. Nora dont il devait garder l’estime. Les femmes ont besoin d’admirer leur mec, de ça il était certain et aucune féministe ne le convaincrait du contraire. Il avait l’obligation de redevenir le joyeux conquérant, un brin désinvolte, dont elle guignait parfois l’approbation : tu penses quoi de ce chapitre, Yannis ? Elle était la seule à lui rendre son patronyme grec, parce que un peu de l’essence de Socrate ou d’Aristote infusait le sang de chaque descendant hellène, selon sa croyance, même si la mère de Yann restait discrète sur ses origines. Ses propres parents, que Yann n’avait jamais connus, avaient disparu pendant l’ère funeste des colonels, et c’est un couple belge, ami, qui l’avait élevée, fort bien ma foi. Yann considérait les Stern comme ses propres grand-parents, qu’il voyait le temps des vacances, dans le village d’Ardèche où ils s’étaient retirés pour passer une retraire agreste. La mort d’Hélène les avait bien entendu dévastés et, ce qui pouvait se comprendre, mais dont ils avaient un peu honte, les Villers père et fils n’étaient plus retournés à Font-Rogue depuis, se contentant de coups de fil de plus en plus espacés. Trop de souvenirs à vif, trop de larmes à prévoir. Ils avaient déjà donné.
Les chapitres de Nora, Yann voulait encore les commenter, même s’il ignorait tout, jadis, de la querelle Mauss-Gurvitch. Dieu merci, il pouvait encore apprendre et faire un commentaire de texte, en frimant un peu. Nora adorait quand il frimait. Il était tellement son contraire…
— Fiston, je suis désolé, j’y suis allé un peu fort. J’ai confiance en toi. Tu peux reprendre ton master si tu veux, je m’arrangerai toujours…
Yann fit la grimace. Il ne se sentait pas de taille, à vrai dire. L’étudiant attardé, cela manquait de classe. Il avait raté le coche, autant l’admettre et passer à autre chose. Il était plutôt doué en maths, en informatique, cela pouvait servir, en creusant un peu. L’espoir, de nouveau, gonflait sa poitrine. Il regarda son père, tassé sur sa chaise. Il faisait plus que ses cinquante ans. Et cette cuisine, qu’il connaissait par cœur le déprimait, avec son plafond vaniteusement haut, ses carreaux de Delft et cette verrière un peu sale qui donnait sur un jardinet mal entretenu. Son père évitait à présent le salon et la salle à manger trop vaste. Le bureau d’Hélène était verrouillé mais Yann soupçonnait son père de s’y rendre en secret pour invoquer la disparue, comme un chaman en manque d’hallucinogène. Son cabinet se trouvait au rez-de-chaussée. Il y avait peut-être un patient dans la salle d’attente. Yann se leva.
— C’est bon, papa. Je vais te laisser. Ça va aller.
— Attends ! Tu ne veux pas un café ? Tu as mangé ? Villers se dirigeait déjà vers la machine à expresso, carrossée comme un bolide de course, installée sur le plan de travail. Hélène l’avait choisie, peu avant son accident. Elle était folle de café. Yann éprouva une légère nausée.
— Non, merci. Une autre fois.
— D’accord, tiens-moi au courant. J’y vais…
Il y avait dans ce « J’y vais » un monde de découragement, voire de dégoût. Yann se rappelait l’enthousiasme dont il faisait preuve autrefois. Il s’en moquait. Tu ressembles au bon docteur d’une série télé. Villers ripostait : ils sont plutôt dégueus dans les séries télé maintenant ? Genre serial killers masqués, non ? Ils riaient de leur complicité. Aucun n’était vraiment expert en série télé, contrairement à Hélène qui adorait ça. Son côté régressif. Elle aimait surtout les feuilletons judiciaires dont elle démontait les failles avec jubilation. C’était loin tout ça.
Dehors, le soleil de midi s’était dilué comme un lavis, laissant la place à un crachin maussade, tramé de grisaille. Yann frissonna. Il avait oublié son blouson chez Pomone dans l’emportement de sa sortie théâtrale, tonitruante et grandiose. Pas question de revenir la queue basse pour quémander un bout de jeans. Il bifurqua à gauche, vers les quais. Nora ne rentrait pas avant deux heures, au moins. Elle avait la clé de son studio mais n’avait pas encore pris la décision d’emménager avec lui. Il n’insistait d’ailleurs pas. La cohabitation tuait la passion, c’était connu. Quoique. Mais Nora n’était pas encore prête à quitter son petit rez-de-chaussée en Pierreuse. Elle adorait ce quartier, plus bobo que bohème.
Yann pouvait comprendre mais il éprouvait un besoin vital de voir le ciel et le fleuve. Question d’espace.
Le charme balzacien de la petite rue pentue le laissait froid, à la grande incompréhension de Nora. Tu es un béotien. Mes ancêtres sont ioniens, rétorquait Yannis. Rien à voir. D’ailleurs ces pavés te ruinent les talons. L’argument portait. Nora gardait un faible pour les bottines haut perchées. Yann trouvait ça sexy. Il ne désespérait pas de la convaincre. Alors il faudrait troquer le studio pour un appartement. Vue sur Meuse, il y tenait. Donc, la question se reposait avec acuité. Il devait trouver un travail. Ne surtout pas être à la charge de Nora, qui gagnait modestement sa vie. La question de l’héritage de sa mère, que son père protégeait par prévoyance, l’effleura. Heureusement, il n’en était pas là.
Son quai portait un nom de général. Généraux et hommes d’état du passé finissaient tous en ponts et chaussées. Leur destin s’achevait dans des pierres. Yann jugea inutile de s’interroger davantage. Il avait soudain une faim de loup et l’impression revigorante que son avenir enfin était à réinventer.
Philippe Villers entrouvrit la porte de sa salle d’attente. Elle aurait eu besoin d’être repeinte ; le vert pâle des murs avait pris, à la longue, une couleur d’eau stagnante qui déforçait le moral. L’affiche d’une lointaine expo Matisse à Beaubourg, qu’Hélène adorait, achevait de se décolorer près de la fenêtre. Il n’avait plus le courage de rien évidemment, et a fortiori se fichait à présent de manière abyssale de la décoration de cette pièce, qui lui parut cependant curieusement vide.
— Docteur ?
Il n’avait pas vu la patiente, qui occupait l’angle mort près de la porte. D’habitude, les visiteurs se mettaient en face pour être les premiers repérés. Ce temps-là paraissait révolu. Le fait d’avoir annulé ses visites à domicile avait valu à Villers quelques défections. La femme agitait un doigt ganté dans sa direction comme une élève sur un banc d’école. Ganté, cela le frappa immédiatement car qui mettait encore des gants de nos jours, surtout par ce temps printanier. Il pensa peut-être à un cas d’eczéma ou de psoriasis. Ou à une crainte non résolue de la Covid. C’est vrai qu’il avait ôté (ou elle était tombée toute seule) l’affichette imposant le port du masque. C’était sans doute une erreur. La femme se leva. Une actrice d’avant-guerre, c’est ce qu’il pensa tout de suite. Non pas que la femme fût vieille, à vue de nez une petite trentaine, le front était lisse, la silhouette tonique et harmonieuse, cependant sa manière de s’habiller – un tailleur rose poudré, ajusté sur les hanches, aux petites basques galonnées, un chemisier de soie à jabot, et ces fameux gants de suède – lui conférait une allure anachronique tout à fait déroutante. Il ne lui manquait plus que le chapeau à voilette, et avec stupeur, il remarqua l’objet, un feutre souple drapé d’un tulle noué, posé avec soin sur le siège d’à côté, près d’un sac à main à fermoir doré.
— Je suis Constance Brenner. Je n’avais pas rendez-vous, mais j’ai vu que vous étiez un des rares docteurs consultables aujourd’hui. J’ai tenté ma chance et vous m’avez ouvert, alors je me suis dit…
La jeune femme ouvrit les bras dans un geste à la fois fataliste et encourageant. C’est vrai qu’il avait appuyé machinalement sur l’ouvre-porte en entrant dans son bureau, par le couloir arrière qui donnait sur les pièces du fond. Il n’avait pas encore consulté son carnet de rendez-vous. Avant, Muriel, la secrétaire, lui organisait tout cela de main de maître ; à présent, il fallait avouer que sa présence devenait inutile et qu’il avait dû, avec infiniment de gêne et de regret, se séparer de cette perle. La forte diminution de ses activités ne nécessitait plus une telle dépense. Il songea un bref instant aux reproches demi-informulés qu’il avait adressés à son fils, ce procrastinateur avéré, qui venait une nouvelle fois de rendre son tablier. Ne faisait-il pas de même, à son niveau ? Et la mort d’Hélène les absolvait-elle, tous les deux, de ce manque d’énergie devenu chronique ?
Avec un sourire, il s’effaça devant sa patiente. Elle entra dans son cabinet d’une démarche assurée, malgré des talons d’une redoutable hauteur, sac et chapeau à la main. Il remarqua ses cheveux châtains, roulés sur la nuque en un chignon sophistiqué. Tout était dans le détail, de manière stupéfiante. Jusqu’aux longs ongles laqués de pourpre, lorsqu’elle ôta enfin ses gants, et au maquillage appuyé. Cette fille avait l’air de descendre en marche des années trente, ou quarante, il ne savait trop.
— Que puis-je pour vous madame…
— Brenner. Constance Brenner.
Le nom lui parut aussi délicieusement sophistiqué. À coup sûr, une telle femme ne pouvait s’appeler Josiane Michu ou Maryse Van de Broek. Il retint à temps un rire nerveux et se dit qu’il y avait bien longtemps que ça ne lui était plus arrivé, cette soudaine bouffée d’hilarité…
— Que vous arrive-t-il madame Brenner ?
— J’ai affreusement mal à la gorge. Ce matin, au réveil, j’étais en plus quasi aphone, c’est bien ennuyeux en ce moment.
Elle avait en effet le timbre voilé, ce qui ne manquait pas de charme, mais Villers ne connaissait pas sa voix naturelle. Il la fit se lever – avec ses talons elle était aussi grande que lui – et enfila à son tour des gants, chirurgicaux ceux-là.
— Ouvrez la bouche, faites Ah…
— Ah… ah…
Il lui écarta les lèvres avec délicatesse. Son rouge à lèvres grenat tachait le latex. Elle parut confuse. Désolée, je n’ai pas eu le temps de me démaquiller.
— Ce n’est rien. Vous avez mal quand j’appuie ?
Il effleurait l’arrière de ses oreilles, parées de clips argent en forme de feuille, et le haut de son cou, très blanc, étonnamment long et gracile. Elle broncha un peu.
— Oui. J’ai du mal à avaler.
— Vous avez les ganglions assez gonflés, la gorge rouge. Pas de fièvre je pense. C’est une petite angine. Ça court en ce moment avec le redoux. Je pense que des antibiotiques ne seront pas nécessaires. Repos et paracétamol. Dans une semaine vous serez sur pied, normalement.
Elle poussa une exclamation de détresse.
— Une semaine ! Ce n’est pas possible ! Je dois travailler !
— Nul n’est indispensable, vous savez. J’espère que le monde ne s’arrêtera pas de tourner si vous marquez une petite pause…
C’était drôle, la plupart de ses patients exprimaient leur soulagement lorsqu’il leur accordait un congé de maladie. Cette fille sortait du rang.
— Si je prends des boissons chaudes, du miel, ça peut aider ?
— En principe oui, alors évitez la fatigue.
— Ne vous en faites pas.
Il aurait aimé prolonger la conversation, contrairement à ses nouvelles habitudes, investiguer davantage cette patiente, pour une fois, l’intriguait, et puis elle avait les mêmes sourcils en ailes d’hirondelle qu’Hélène. C’était troublant. Ses yeux cependant étaient gris, bien plus clairs que ceux d’Hélène. Frangés de cils si longs qu’ils devaient être faux.
— Si vous voulez comprendre un métier qu’il est impossible d’interrompre sans risques, passez près de la cathédrale un de ces jours. Vous ne pourrez pas louper ça. Je vous dois ?
Elle avait ouvert le fermoir de son sac avec un claquement aussi sec que le ton de sa voix malgré sa raucité nouvelle.
Villers un peu vexé, l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Il ne put réprimer un sursaut d’étonnement. Garée devant sa porte, le long du trottoir, en double file, une imposante Panhard verte, qui portait avec panache son trois quarts de siècle impeccablement briquée, attendait sa passagère. Au volant, un type à casquette dont il ne distinguait pas bien le visage, lui adressa un signe de la main désinvolte. Les voitures qui doublaient en oubliaient de klaxonner, et ralentissaient, impressionnées par l’ancêtre. Villers n’y connaissait rien en voiture, il trimballait depuis dix ans une increvable allemande, mais ce monument le laissait a quia. Constance Brenner s’engouffra par la portière arrière sans même lui jeter un regard. Il avait dû la vexer, inexplicablement. La voiture démarra avec majesté et bifurqua à gauche, vers le pont Albert. Le siècle reprit son cours normal. Villers, songeur, reflua vers son cabinet de consultation. Avec un peu de chance, il aurait fini sa journée tôt.
À 18 heures, il n’y avait plus personne, en effet. À vrai dire, il aurait pu tout aussi bien clôturer à 17 heures 30. La maison lui paraissait vide comme un vaisseau fantôme, une grande baraque qui prenait l’eau, au propre comme au figuré. Il y avait des infiltrations dans le toit, les châssis devaient être remplacés. Hélène se serait emparée de ces travaux avec enthousiasme, il l’entendait déjà téléphoner aux entreprises, comparer les devis, annoter les rendez-vous sur son agenda violet, qu’il n’avait jamais plus osé rouvrir depuis. Cette pensée l’accabla. Ce genre de projet l’anéantissait par avance. Il n’avait aucun sens pratique. C’est Hélène, en général, qui supervisait leur quotidien. Sans elle, il se sentait comme une barque à la dérive, pour poursuivre la métaphore aquatique. Je me noie, pensa-t-il, et je m’en fous. Il attrapa au porte-manteau du corridor son vieux trench des jours gris et claqua la porte derrière lui. Il avait envie d’un verre.
