La Bienveillante - Frédérique Vervoort - E-Book

La Bienveillante E-Book

Frédérique Vervoort

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Beschreibung

Frédérique Vervoort porte son regard acéré sur une génération insatisfaite, entre désirs inassouvis et sentiment d’impuissance. Très en verve, elle s’amuse d’une société qui tend à substituer fond et apparence, concept et slogan. La profondeur de son analyse, le rythme du récit, son écriture font de La Bienveillante une fable contemporaine percutante.

La Bienveillante dresse le portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui : spectatrice d’un monde en proie aux crises, tiraillée entre hautes aspirations et petits égoïsmes, déterminée à trouver son bonheur.
Anna Gallet est une trentenaire, sans enfant, sans attache, sans signe particulier. Une famille qu’on oublie vite. Un amour qui trahit. Une amie qui s’éloigne. Un métier sans relief. Son domaine d’excellence est – avec bienveillance – l’art de la moyenne. Femme sans qualité, elle n’en est pas moins lucide sur sa vie, ses failles et refuse de sombrer. Alors, la bienveillance, pour de vrai, pas juste en pensée ou en paroles, cela se tente !

Frédérique Vervoort nous invite dans le monde d’Anna, nous dépeint avec finesse ceux qui le peuple, leur donne la parole, les écoute. Elle la malmène, ne lui épargne aucune épreuve, qu’elle traverse – elle s’y emploie – avec une belle indifférence. Nous la voyons vivre, douter, aimer, souffrir, espérer. Anna, c’est notre fille, notre sœur, notre amie…


À PROPOS DE L'AUTRICE

Maître-assistante à la Haute École Charlemagne en Belgique, Frédérique Vervoort réside à Liège. Franco-belge, elle demeure attachée à l'héritage culturel de ses deux pays d´origine.
L'écriture la passionne depuis toujours, mais c'est seulement maintenant qu'elle prend le temps de s'y consacrer et de partager avec les lecteurs ce qui n'était, jusqu'alors, qu'un plaisir personnel.
Ses romans et nouvelles nous plongent dans une atmosphère intimiste et mystérieuse. Suspense garanti pour ce remarquable auteur qui marche sur les traces de Simenon.
Retrouvez Frédérique Vervoort dans ses romans Mortelle absence, Le jeu de la poupée, Femme hors champ, Amnesia, Mater dolorosa, Contre-jour, Voie(s) de traverse, La Bienveillante, son recueil de nouvelles Mytho et dans ses nouvelles La Voisine, Voie lactée et En attendant Claire.

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Seitenzahl: 181

Veröffentlichungsjahr: 2023

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La Bienveillante

Frédérique Vervoort

UPblisher.com

Les œuvres de Frédérique Vervoort aux Éditions UPblisher

Ses romans (versions électronique et imprimée)

Mortelle absence (2012)

Le jeu de la poupée (2014)

Femme hors champ (2016)

Amnesia (2017)

Mater dolorosa (2019)

Contre-jour (2020)

Voie(s) de traverse (2022)

Son recueil de nouvelles (versions électronique et imprimée)

Mytho (2014)

Et ses nouvelles

La Voisine (2013)

Voie lactée (2013)

En attendant Claire (2014)

 

Prologue

 

Tôt le matin, le radio-réveil avait claironné que débutait la « journée de la bienveillance ». Chaque jour avait son étiquette : journée de la mucoviscidose, journée de la liberté de la presse, journée des câlins, journée de la marmotte, journée des légumineuses… La plus mélancolique était sans conteste pour Anna « la journée mondiale des solitudes »… Était-ce ce pluriel qui l’enveloppait d’une sorte de tulle grisâtre, ou le fait qu’elle se recroquevillât au cœur de janvier, mais cette journée mondiale des solitudes exsudait un sentiment d’abandon infini.

Alors la journée de la bienveillance pourquoi pas ? Après une pandémie et au cœur d’une guerre européenne problématique, il n’était pas inopportun de se tourner vers la bienveillance. C’était d’ailleurs un mot à la mode. L’époque se payait beaucoup de mots. À défaut de faits. Le siècle s’annonçait verbeux.

Anna s’étira dans son lit, où elle dormait seule depuis le départ quelque peu précipité de Simon, quatre ans plus tôt. Elle devait éviter désormais d’évoquer cet… incident ? Accident ? Effondrement… fâcheux. Ordre de son médecin. La déprime n’avait jamais semblé une option valable en ce qui la concernait. Elle se targuait d’être de cette race d’impassibles qui regardent en surplomb les événements du monde, et lorsque ces événements la cernaient et se rapprochaient en ondes concentriques, elle s’en éloignait d’un coup d’aile vigoureux. Dans le meilleur des cas. Dans le pire, elle s’abîmait dans les flots comme une mouette mazoutée.

Officiellement, aujourd’hui, Anna pouvait décider d’être bienveillante. Le fait qu’elle ne comprenne pas clairement ce que recouvrait ce terme, ou qu’elle n’obéisse jamais aux diktats insanes des médias (elle aimait assez ne pas se sentir concernée par la marche erratique du monde, c’était à la fois commode et plutôt stylé, encore un mot à la mode, vu son occurrence frénétique dans la bouche des adolescents) – ce fait-là, donc, ne devait pas la freiner dans sa course à l’aménité. Elle serait bienveillante, restons-en là. Elle trouverait bien un moyen d’observer avec indulgence ses collègues de bureau, sa voisine de palier, les humains épuisés dans les files d’attente des feux rouges, des caisses enregistreuses, des couloirs d’hôpitaux. Dresser un barrage aux pensées négatives, aux pensées tout court. Ne plus être Anna Gallet, trop pétrie de contradictions pour espérer atteindre un jour l’ataraxie rêvée…

Le soleil se levait à peine. Mais l’aurore n’avait pas des doigts de rose ; un crachin de suie l’engluait. C’était à tout prendre un mauvais présage, heureusement Anna s’efforçait de ne jamais croire aux présages, ni aux intuitions.

Elle prendrait le train bleu de la bienveillance. Pour une journée seulement.

Elle ne risquait rien.

1

 

Anna Gallet, trente-six ans, brune, yeux verts, sans enfant, sans attache, sans signe particulier. Elle aurait pu tout aussi bien ne pas exister. Jadis, il y a des siècles, elle avait été une jolie fille, enjouée, qui plaisait. Elle avait eu des amis, un ou deux amants, un maître de thèse et un poste de conseillère dans une maison de la Culture. Rien de très enthousiasmant mais rien de rédhibitoire non plus, au contraire. Il y avait eu des soirées plaisantes, plus ou moins arrosées, quelques nuits torrides, des réunions de famille en nombre restreint (un père, une mère, un frère, puis un père, un frère, une belle-sœur, puis un père, un frère, des neveux, tout cela dans l’ordre chronologique) ; ensuite, personne. Il lui restait le poste de conseillère. Une employée améliorée.

Cela s’était fait tout seul. Il n’y avait eu ni désespoir, ni accident. Une mort, un divorce, un abandon progressif. Anna s’était retrouvée seule, en accord secret avec elle-même. Les siens ne l’avaient jamais beaucoup intéressée. Trop différents, absorbés par des activités et des désordres qui l’indifféraient. La mort de sa mère, emportée par une « longue et pénible maladie », comme on disait à tort car cela avait été très vite, l’avait honteusement peu marquée car elles n’avaient jamais été proches ni complices. Le remariage éclair de son père, le divorce de son frère, l’anorexie probable de sa nièce… Un coup d’aile, le fameux coup d’aile, et Anna s’envolait, se délestant du magma familial. Voyager léger.

Après tout il lui restait les livres, la musique, une amie proche, Manon, qui avait pimenté son adolescence morne de ses foucades et de son audace, et un appartement sobre en bord de Meuse. Elle aimait découvrir les villes, un peu moins les gens. La pandémie ne l’avait pas mise au tapis contrairement à beaucoup de ses semblables. Vivre dans une bulle lui convenait assez. Les contacts sociaux n’étaient plus son fort depuis Simon. Mais pouvait-on traiter Simon de contact social ?

L’histoire aurait dû lui sembler banale. Elle avait rencontré Simon dans un train. Un homme, un train… Cela faisait très cliché. Pourtant elle prenait souvent le Thalys, Bruxelles-Paris. Ce jour-là elle avait failli le louper d’ailleurs, le train de Liège ayant accusé un retard notable qui mettait en péril toutes les correspondances. Finalement, après un sprint sur le quai de la gare de Bruxelles-midi, elle s’était échouée, en sueur, sur sa banquette rouge sang de bœuf et Simon était assis en face d’elle. Elle avait tout de suite été happée par son étrangeté. Il n’avait ni ordinateur déployé devant lui, ni écouteurs vissés aux oreilles. Il offrait simplement aux regards un profil aquilin, de longues mains tranquilles posées sur la tablette, et il regardait le paysage. À son tour, Anna s’était tournée vers la fenêtre et s’était laissé bercer par la cadence hypnotique des arbres et des nuages qui défilaient avec indifférence, dans la lumière blonde d’un matin d’été… Elle se rendait à Paris pour négocier la conférence d’un écrivain célèbre que l’année qui suivrait descendrait de son piédestal. Une groupie ancienne l’accusait d’un viol tout aussi ancien, et les réseaux sociaux achevaient le bonhomme avant même son procès, dont Anna ignorait l’issue. Elle n’avait jamais été violée, c’était peut-être pour ça, avait blâmé une de ses collègues, la très culturelle Irène Neumann. Quand Anna lui avait rétorqué qu’une fellation forcée devrait d’abord se régler par un coup de dent, Neumann avait poussé un cri de dégoût et prit ses distances à la cafétéria.

La suite de cette rencontre ferroviaire fut divinement prévisible car les clichés ont parfois du bon. Ils avaient pris langue, comme on dit, d’abord au figuré, puis, assez vite, toute métaphore bue, au propre. Dans l’hôtel que Simon avait réservé, Anna avait passé deux nuits inoubliables, possédée par une fièvre étrange. Cet homme avait réussi à faire tomber toutes ses barrières, pour une fois elle s’était vraiment livrée… et délivrée de la gangue d’ironie et d’inappétence qui l’éloignait souvent de ses semblables.

Simon Marek voyageait beaucoup. Il était reporter-photographe indépendant et avait prévenu Anna que son métier l’amenait parfois sur des zones de guerre. Un pareil aveu d’un autre homme aurait jadis fait sourire Anna ou l’aurait amenée à se méfier. Le bel inconnu du train se révélait porteur de l’aura romantique du reporter de guerre. Cette fois le cliché devenait incandescent. Dans la vraie vie ce Simon devait être employé de mairie, clerc de notaire ou kinésithérapeute. Bref un métier ordinaire et solide. Cependant, Simon disait vrai. Anna avait vérifié discrètement, et à l’heure d’internet, il paraissait relativement facile de débusquer les mythomanes. Mais trop de photos et d’articles dans des magazines réputés sérieux attestaient de sa signature et son profil racé surgissait parfois au détour d’une interview ou d’un flash d’info. Bref, Simon ne mentait pas. Du moins sur sa vie professionnelle.

Ça avait duré deux ans et quarante jours exactement. Jamais Anna n’avait réussi une aussi longue liaison. Manon, qui batifolait moins l’âge venant, s’émerveillait de cette constance et l’enviait un peu. Anna rencontrait Simon à Paris, dans ce qui était devenu « leur » hôtel dans le 5e. Puis Simon s’était décidé à venir à Liège, dans ses parenthèses de liberté, toujours assez brèves, cependant ce temps compté aiguisait la passion. Anna se sentait, durant ces jours-là, précieuse et convoitée comme une orchidée de serre. Simon l’attendait quand elle revenait de son bureau, rue Hors-Château, et elle adorait le voir alangui sur son vieux canapé de cuir bordeaux, chemise ouverte, les cheveux dans les yeux et les joues givrées d’un doux chaume gris-blond. Le plus souvent, il avait son ordinateur posé sur ses genoux levés. Le miracle du train ne s’était bien sûr pas renouvelé, il avait besoin de « maintenir le contact », de s’informer – lui l’informateur – de consulter ses sources, nombreuses et mystérieuses, avec lesquelles il correspondait à intervalles rapprochés. Le jour du train, il était « en pause » lui avait-il confié, un moment rare qu’elle avait su capter et dont ils avaient profité tous les deux.

Le soir, ils se cherchaient un petit restaurant sympa, ou Anna s’essayait à la cuisine, tout en reconnaissant volontiers qu’il était plus doué qu’elle en ce domaine ;son passé de baroudeur l’amenait à improviser des plats surprenants, de préférence exotiques, du moins aux yeux d’Anna que ses parents avaient habituée plutôt aux potées traditionnelles et aux gratins de légumes.

— Tu n’as aucune imagination ! se moquait Simon, en lui enfournant une cuillerée de poulet gingembre-curry-piment dans la bouche. Et quand son palais s’enflammait, il l’embrassait, avant de remplir son verre de nouveau. Bois ma douce, mais je t’interdis de roupiller !

Car Anna, fatiguée par une journée de travail fastidieuse – des documents à compiler, la liste des fontaines historiques de la ville à compléter – tenait mal l’alcool et avait tendance à ployer dans ses bras comme une tige molle. Alors il savait les arguments qui la réveilleraient. Bouche prise, seins tendus, Anna oubliait rapidement contre le corps énergique de son amant toute velléité d’endormissement. Elle s’émerveillait en secret de cette source intarissable de désir que Simon faisait jaillir en elle, elle qui s’était toujours connue plutôt réticente aux emballements. « Tu te prends pour qui princesse, aucun mec n’est assez bien pour toi, hein ? » persiflait Inès, son ex-belle-sœur, qui avait tendance, elle, à multiplier ses proies à une cadence de chaîne de montage, ce qui aurait dû alerter bien plus tôt Martin, le frère d’Anna… Mais quand on a un prénom d’âne, il ne faut pas s’attendre à une puissance de déduction étincelante, et quand le divorce du malheureux avait été prononcé, à ses torts qui plus est, Anna s’en était plus ou moins réjouie. Il ne fallait pas espérer de cette ingrate qu’elle ait ne fût-ce qu’un embryon d’esprit de famille, avait soupiré sa mère, de son lit d’hôpital.

À dire vrai, Anna s’en était voulu, mais modérément. Son enfance avait été peu choyée, entre un père absent et volage, une mère dépressive en recherche perpétuelle de reconnaissance et un frère aussi brutal que limité. Du moins c’était son opinion et cela avait été suffisant pour qu’elle n’ait guère de remords à prendre ses distances. Ses études d’histoire de l’art qu’elle avait financées par de petits boulots d’étudiante lui avaient valu un surcroît de mépris des siens, enclins à valoriser des parcours matériels et lucratifs. Pourtant, aucun d’eux n’avait réussi dans ce domaine : son père gérait péniblement une supérette de quartier, avec son épouse à la caisse (qu’il avait ensuite remplacée par une « hôtesse » plus juvénile) et son frère réussissait le tour de force d’être un électricien au chômage. Anna ne voulait plus rien avoir en commun avec cette parentèle d’ébréchés. Elle se savait dure, peu indulgente, et sa jeunesse difficile lui avait appris à se protéger.

Quand Simon avait surgi, comme un chevalier blanc, elle avait « fendu l’armure » comme il aimait à le dire, et à le faire. Elle se surprenait à penser à lui durant ses absences avec la ferveur d’une femme de marin. Elle se renseignait sur toutes les zones de turbulences où ses reportages l’envoyaient parfois… Des crues dévastatrices en Inde, des révoltes à Jénine, des camps de réfugiés en Syrie ou en Grèce… L’ombre du djihad l’embarquait souvent dans des enquêtes plus serrées dont il ne lui disait rien. Cela avait un léger parfum d’espionnite qui la titillait. « Je ne devrais pas t’allumer avec ça, ma petite bombe incendiaire, plaisantait-il parfois en la couchant sous lui… Ce n’est pas moral ! » Elle s’en foutait.

Et puis l’impensable était arrivé. Anna avait compté ses retards. Deux semaines, puis trois. Elle était toujours régulière comme un coucou suisse. Le test de grossesse avait viré au bleu, sans l’ombre d’une nuance. Un oubli de pilule, ça arrive. Anna, pour une fois, avait manqué de vigilance. Une soirée trop festive, dans l’enivrement des retrouvailles, c’était peut-être un acte manqué après tout ? Simon se trouvait au Caire, elle ne savait comment lui annoncer la nouvelle. Quand il enquêtait à l’étranger, il correspondait peu, elle le comprenait. Et puis ce n’était pas le genre de message qu’on annonçait par mail. Il lui fallait encore attendre deux semaines avant son retour. C’était jouable.

Impossible de ne pas gamberger durant cette parenthèse où elle se rendait au bureau comme un zombie, pourtant animée d’une ardeur secrète… Quelque chose qui vibrionnait dans sa conscience et dans son ventre, comme un espoir, un début de promesse. Bien sûr Simon avait un métier compliqué, mais Anna avait trente ans, et elle l’aimait. Ce verbe qu’elle s’était toujours refusé à énoncer clairement, flambait à présent en majuscules incandescentes. Et il n’avait rien de honteux ou de mièvre. Elle se savait prête.

Simon l’attendait sous l’arche transparente de la gare de Liège, que le soleil illuminait ce jour-là comme un présage… Elle avait couru vers lui et il avait jeté à terre son sac de toile pour mieux la serrer contre son ventre dur. Elle avait respiré son odeur, caressé ses cheveux et l’émotion l’avait submergée jusqu’aux larmes. Il l’avait repoussée, juste un peu, pour s’en étonner en riant : « on dirait que je t’ai manqué, ma belle ! »

Il s’était ensuite excusé de ne pouvoir rester plus de deux jours, il avait un débriefing important avec le journal. Elle s’y attendait, c’était courant, cependant l’urgence de l’aveu l’avait légèrement angoissée… Pour cette fois, elle aurait voulu prendre son temps, peser ses arguments, même si elle n’avait plus de doutes…

Simon s’était engouffré à ses côtés, dans sa ridicule petite Clio bleue qui obligeait son grand corps à se replier comme un origami. Il avait ri : « quand balanceras-tu enfin cette caisse pourrie ? »

— Simon, j’ai quelque chose à te dire…

Quelqu’un de futur à t’annoncer aurait été plus juste.

Simon était assis dans le canapé bordeaux, il avait dégrafé son blouson, elle regardait son cou bronzé, long et musclé, qu’elle avait toujours envie de lécher, comme un rayon de miel. Elle lui avait dit le quelque chose, d’une traite, la voix essoufflée, les yeux dilatés.

Simon, elle s’en souvenait, avait pâli. Elle avait remarqué les cernes sous ses yeux, et des petites écorchures à vif sur le dos de sa main droite. Au bout d’un temps qui lui avait semblé infini, plus pesant qu’un couvercle, il avait fini par secouer lentement la tête.

— Ce n’est pas possible Anna. Je ne suis pas libre. Et j’ai déjà un enfant. Pardon ma chérie mais c’est non, en ce qui me concerne.

2

 

À la suite de cet aveu, le temps s’était comme dilué pour Anna. Même à présent, des années plus tard, elle avait du mal à rassembler ses souvenirs. Le choc bien sûr, comme un coup de poing dans son ventre qui, de précieux, devenait inutile et encombrant. La douleur qui l’avait comme suffoquée, en même temps que la surprise, une impression de noyade plutôt que de chute. Et puis cette sidération de découvrir à la place de l’amant familier, empathique et passionné, cet inconnu pitoyable qui balbutiait des excuses auxquelles elle ne comprenait rien. Une confession lamentable et banale : oui il était marié et son couple était libre, mais pas au point de prendre la décision ultime de divorcer ou de reformer un nouveau duo… Surtout avec ajout. Car il avait un fils, oui, un petit Gaspard de onze ans qu’il n’était pas question d’échanger avec un autre… L’enfant souffrait déjà assez de ses départs, il ne pouvait pas en plus lui imposer une vie compartimentée. Fantine s’en remettrait, certes, mais pas Gaspard.

Anna découvrait au bout de deux ans, que Simon avait dans sa vie un môme parfaitement légitime et une femme qui portait le prénom de l’héroïne malchanceuse des Misérables. Hugo avait fait de sa Fantine une mère sacrificielle ; hélas la Fantine de Simon se défendrait à coup sûr bec et griffes. L’immolation restait l’option de la seule Anna et de son bébé à venir. Anéantie, elle n’avait pas osé en parler à Manon. Les confidentes de tragédie, c’était bon chez Racine, mais Anna était du genre à se terrer dans sa tanière, en silence.

Le « comment ai-je pu être aussi aveugle – et son corollaire – aussi conne » ne s’était pas tout de suite frayé un passage dans sa conscience altérée. La sidération a ceci de bon qu’elle secrète une sorte d’endorphine comme après une blessure. Du moins, cela avait permis à Anna de se réifier après l’aveu et d’éviter une scène d’hystérie qui l’aurait abaissée à ses propres yeux et, elle le pressentait, n’aurait en rien modifié l’attitude de Simon. L’aventurier intrépide et volatil se révélait à tout prendre tristement vaudevillesque. Elle avait été trompée sur toute la ligne, autant encaisser avec dignité. Après avoir observé un instant de silence, les épaules raides, la mâchoire soudée, elle avait finalement articulé avec lenteur, d’une voix détimbrée, les seuls pauvres mots qui lui venaient à l’esprit : « fous le camp ! »

Simon avait paru réellement blessé. Son aura démonétisée s’effilochait sous leurs yeux. Il avait tenté une explication à défaut d’excuse : « Comprends-moi… Avec la vie que je mène… Toi-même en souffrais… Je ne peux pas imposer cela une fois de plus. Je suis désolé, cela n’aurait pas dû arriver… J’ai menti par omission, je sais, mais on était si heureux dans notre parenthèse, c’était tellement mieux qu’une vie de couple monotone et routinière ! Tu en aurais été la première ennuyée… je te connais ! La légèreté plutôt que la pesanteur, rappelle-toi notre devise ! Notre couple est bien plus spécial que… »

Il s’était interrompu conscient de l’incongruité de son monologue et de la pâleur d’Anna, toujours rigide face à lui. Elle avait fini par compléter, si bas qu’il avait dû se pencher : « Plus spécial… que l’autre ? »

Simon avait acquiescé, avec un léger rictus. Anna le trouvait laid soudain, comme vieilli d’un coup. Mais c’était sans doute un effet miroir. Une nausée légère lui grippait la gorge. Le comble eût été de vomir devant lui. Elle respira à fond et s’efforça de regarder, par-dessus la tête de Simon, la baie vitrée qui reflétait le gris-verdâtre du fleuve, une vision qui l’apaisait d’habitude. Une péniche indolente glissait au loin, vers l’arche du pont, déclinant son sillage soyeux. Anna fut étonnée de cette vague froide de haine qui montait en elle. Pour autant elle ne se leva pas, ne s’emporta pas. Elle se contenta de répéter :

— Fous le camp.

Simon, déstabilisé, finit par se lever, le regard incertain.

— Anna… On ne va pas finir comme ça…

Elle eut un rire bref, qui l’étonna elle-même.

— Tu as raison. Finir est le terme qui convient. Et sois rassuré, ton petit bâtard ne te survivra pas. J’ai horreur de cette chose dans mon ventre, qui vient de toi. Ça me bouffe comme une pieuvre. C’est un mensonge déguisé en fœtus. Je vais me débarrasser de vous deux ! Réjouis-toi !

Simon baissa la tête, dans une attitude de vaincu qui ne lui ressemblait pas. Mensonge encore. Comme elle le pressentait, il devait être plus soulagé que meurtri. Alors elle hurla :

— Va-t-en !! Mais va-t-en donc ! Dehors !

Dans un geste dont elle ne parvint jamais à regretter l’infantilisme, elle se baissa pour ramasser la besace de Simon, ce ridicule sac de marin qu’il traînait partout, sans doute (maintenant elle le soupçonnait des pires mascarades) pour entretenir son look d’aventurier et elle se précipita sur le palier. Ignorant la porte de l’ascenseur, elle se pencha au-dessus de la cage d’escalier – trois étages, l’immeuble était ancien – et sans se soucier du possible quidam en arrêt devant la herse des boîtes aux lettres, elle le balança violemment dans le vide.

Simon ne dit rien et passa devant elle presque en courant. Elle reclaqua la porte derrière lui avec une telle force que les murs en tremblèrent et qu’une petite esquisse de gondole au fusain, achetée un jour de tourisme à Venise, tomba à ses pieds et répandit sur le carrelage une rosace de verre brisé.

Parenthèse refermée.

3

 

Elle avait été reçue au planning familial par une petite femme replète qui portait des lunettes papillon de couleur rose. Tout en tapant les coordonnées d’Anna, elle lui avait posé d’un ton neutre une série de questions concernant ses cycles menstruels et ses antécédents médicaux. Anna du haut de ses trente ans et quelque se sentait prise en faute, idiote comme une collégienne qui aurait zappé ses cours de bio.

Ensuite ce fut le tour d’une psychologue qui n’insista guère devant la détermination glacée de sa visiteuse et qui s’empressa de la renvoyer auprès du médecin de garde, un homme maigre au grand front ridé et aux arcades sourcilières proéminentes. Mais quand il l’interrogea à son tour, elle fut frappée par l’étonnante juvénilité de sa voix.