Filles ou garçons - Pascal Joly - E-Book

Filles ou garçons E-Book

Pascal Joly

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Beschreibung

La majorité des individus naissent et grandissent avec la certitude de savoir qui ils sont au fond d'eux mêmes. Pour ma part, je crois que ma personnalité est assez large, faite 'éléments parfois opposés. Pour mon métier, comédien, c'est une chance, je dispose d'une palette de sentiments naturellement assez vaste. Pour la sexualité, la sensualité, cela a été source de nombreuses interrogations et souvent pris le chemin d'une longue quête. Pascal Joly nous parles de son parcours de vie, ses questionnements, mais aussi de sa passion pour le théâtre et le cinéma, des cours dur de la vie et surtout des rencontres. Ce récit est entremêlé de poèmes. C'est drôle et émouvant.

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Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Filles ou garçons

Filles ou garçons1 Rentrer dans une case2 Poisson d'avril3 Confinement4 J'ai aimé5 La Haute folie6 Le théâtre mon sauveur7 Tu ne va pas rester à rien faire8 Les non choix et la normalité9 La bande du Sphinx10 Amours romantique11 L'agression12 Le regard des autres13 Faire de ma passion un métier14 Mes débuts avec les garçons15 Espoirs de vie à deux16 Renoncement17 Pourquoi chercher loin18 Les trains meurtriers19 J'ai oublié mon âge20 Book photo au CHUEpiloguePage de copyright

Filles ou garçons

Pascal Joly

Filles ou garçons

Ecrits de vie entremêlés de poèmes

A ceux et celles qui ont éclairés ce début de vie.

A Frédéric, Elodie et Papa

1 Rentrer dans une case

        La majorité des individus naissent et grandissent avec la certitude de savoir qui ils sont au fond d’eux-mêmes. Pour ma part, je crois que ma personnalité est assez large, faite d’éléments parfois opposés. A titre indicatif, je suis Bélier ascendant Cancer, la fougue du Bélier, la sensibilité du Cancer. Mes couleurs favorites sont le rouge et le bleu, là encore la passion et les pieds sur terre. Pour mon métier, comédien, c’est une chance, je dispose d’une palette de sentiments naturellement assez vaste. J’aime assez cette définition que se donnait Gérard Philipe : les pieds sur terre, la tête dans les étoiles.

Beaucoup de personnes pensent me connaitre alors que souvent ils ne connaissent qu’une petite partie de moi-même, je suis fait de plein de disparités, et parfois d’éléments contraires.

Pour la sexualité, la sensualité, cela a été source de nombreuses interrogations et souvent pris le chemin d’une longue quête. Et dans une société pragmatique, dévoiler son moi profond fait naître des interrogations ou des critiques acerbes.

 - Oui je comprends, mais maintenant c’est fini les filles,    c‘est les garçons que tu aimes ?

Ou alors :

- Il paraît que tu es plus PD ?».

Voilà deux réflexions que j’ai pu subir en couple dit hétéro ou gay et qui reflète bien ce besoin impérieux pour de nombreux individus de ranger la population dans des cases bien définies, d’étiqueter, de classer, de répertorier.

 Une grande partie de ma vie d’adolescent et de jeune adulte je l’ai passé à me questionner sur ma « réelle » identité sexuelle. Suis-je hétéro, puisque je suis avec une fille, suis-je bi, parce que je regarde aussi les garçons ou finalement ne suis-je pas un gay « refoulé ». Et là encore les étiquettes ont la vie dure dans le milieu gay :

- Tu es actif ou passif, parce que moi je suis passif à 100 %

- Bah tu sais je suis un peu les deux donc pas de soucis

- Ah non ça peut pas le faire moi je suis 100 % passif donc je veux un 100 % actif

Ou des remarques du genre :

- Mais si tu aimes les garçons et les filles ça veut dire qu’il va falloir que je me méfie des garçons et des filles.

- Bah non si je t’aime, je serais avec toi, pas à chercher ailleurs.

Pendant une autre période, et ma foi c’était peut-être la plus simple à bien des égards, j’étais hétéro avec les hétéros, gay avec les gays et bi avec les bi et là je n’avais aucune réflexion désobligeante.

Au départ mon souhait profond était de sortir avec une fille, le regard sur les garçons déjà présent m’apparaissait comme un lointain fantasme non réalisable. Je regardais les garçons dans la rue, je me disais, si un de leurs regards pouvait s’arrêter sur le mien. Parfois quand j’étais tout prêt de l’un d’eux, j’avais envie de laisser doucement tomber ma tête sur son épaule, ou me blottir dans ses bras. L’autre souci, et il est de taille, c’est que mes amis garçons étaient tous hétéros et vivants dans le monde rural, et là forcément tu redoutes la phrase :

- Quoi ? T’es PD ?

Alors tu ne dis rien, de peur de tout gâcher. Je crois que tout cela remonte à loin, au tout début de mon adolescence, lorsque j’étais seul. Il m’a toujours manqué un ami, un vrai, un sincère… un tendre aussi… qui aurait accepté ce genre de complicité.

J’ai aimé quelques filles, plus de garçons et aujourd’hui un garçon dans un corps de fille. Et la réponse est peut-être là. J’aime ce mélange de féminin et masculin, le côté androgyne m’a toujours fasciné sans pouvoir l’expliquer. Et surtout ce grand besoin de me laisser libre dans ma sexualité, ne pas me cloisonner dans un genre. Plus récemment j’ai appris d’autres définitions et je pense que la pansexualité me colle mieux à la peau. Ne pas rechercher chez l’autre forcément un genre, un sexe précis mais plus une personne qui me correspond dans sa sensibilité, la sexualité n’étant qu’une adaptation du couple.

 J’ai très mal vécu ce terme d’activité non essentielle, je trouve cela très humiliant. Une société est un ensemble, avec des activités principales, des activités de soutien, mais les deux, faisant un tout. Lors du premier confinement je quittais mon travail de comédien dans un jeu scénarisé et théâtralisé à 19 h 00 et à 20 h 00 je me retrouvais privé d’emploi, avec de nombreux projets qui se sont annulés ou reportés.

Cette deuxième vague j’ai pu l’anticiper psychologiquement si bien que je décidais de profiter de quelques jours de repos fin octobre pour partir avec Melvin dans le Finistère et de parler avec lui de ce qu’on allait faire si un nouveau confinement arrivait.

Je décidais aussi que  mon fil rouge d’occupation pendant ce deuxième confinement serait l’écriture. Reprendre ce que j’avais commencé lors de ma dépression, les différents écrits ou poèmes entassés ça ou là, un casier entier de textes, réflexions, anecdotes. L’écriture a toujours joué un rôle important, comme beaucoup de personnes de nature réservée, il est plus facile de coucher des mots par écrit que de se lancer dans des grands débats devant un public. Contrairement au premier confinement ou aucun mot ne sortait sur le papier pour le théâtre ou pour mes réflexions personnelles, là, l’envie et la concentration sont plus présentes.

Il faut dire que ce nouveau confinement a aussi un goût de couple, malgré sa réticence à venir trop vite chez moi, Melvin m’a demandé s’il pouvait amener ses affaires le jour où le président Macron annoncerait des mesures restrictives.  Je transforme un élément en théorie anxiogène en deux éléments positifs, l’écriture et la vie de couple avec un garçon. J’en rêvais depuis longtemps. C’est un temps suspendu, Melvin est loin des soucis familiaux, lui aussi écrit sur son passé, ses rencontres, sa transidentité et le regard que l’on pose dessus.

 J’étais un peu inquiet au départ car Melvin a souvent des crises d’angoisses, des larmes, des blocages parfois. Mais là, nos journées se passent à merveille, hormis quelques angoisses nocturnes de mon ami. Nous écrivons, nous faisons du sport, des balades, je travaille un peu pour la compagnie, on se prend des petits apéros, des fous rire à n’en plus finir, des câlins de plus en plus forts et harmonieux. J’aimerais que ses jours ne finissent pas. Mais peut-être faudrait-il commencer par le commencement.

2 Poisson d'avril

        Retour en arrière. Point de départ un 1 er avril. Je ne suis pas encore né que déjà on doute de moi. Annoncé une naissance un premier avril, c’est sûr cela ne peut être qu’un poisson d’avril. C’est effectivement ce que pensa mon grand-père maternel, il faut dire qu’impatient de connaître ce nouveau monde, j’avais trois semaines d’avance sur ma date théorique. Une sage-femme peu scrupuleuse me tira de cet embarras.

- On ne va tout de même pas déranger un médecin à cette heure-ci, madame, vous attendrez, tenez voici des cachets pour vous faire passer la douleur. 

C’est ainsi que ma mère accoucha pour la deuxième fois d’une césarienne. Mais après ce premier contretemps, la réalité ne fut pas celle escomptée. La petite fille attendue avait quelque chose entre les jambes. Mes parents, un peu crédule, avait cru les paroles d’un soi-disant devineur de sexe de bébé. Ils avaient donc pensé au prénom féminin, non je ne vous dirai pas le prénom, j’en ai des frissons, juste un indice, il s’agit d’une héroïne de bande dessinée pour enfant qui montre très souvent sa petite culotte et dont les couvertures de BD sont souvent détournées en ce moment pour commenter l’actualité. Heureusement j’ai des parents qui débordent d’imagination, comme nous approchions des fêtes de Pâques, on m’appela : Pascal. Mon deuxième prénom est René, comme celui de mon grand-père paternel.

Mes parents sont nés juste avant la guerre. Mon père vit le jour à Villeperdue, cela ne s’invente pas, en Touraine. Il se prénomme William, ça aussi, c’est amusant, pourquoi mes grands-parents ont choisi un prénom britannique plutôt que Guillaume, la traduction française. Ce qui était encore plus drôle c’est que mon grand père ne disait pas « Wi » mais « Vi » Villiam, ou encore les « vater « à la place des « waters «. Mon grand-père partit à la guerre et fut prisonnier et déporté en camp de travail en Autriche. Mon père voyait la guerre comme un grand jeu, il s’amusait à tirer la langue aux soldats allemands et à détaler en vitesse. Dans ses jeux, les vélos devenaient chevaux, et il se métamorphosait en cowboy pourchassant les indiens. 

Mon père perdit sa mère après la fin de la guerre d’une hémorragie interne. Maladie ou avortement mal réalisé, cela resta un secret de famille. Mon grand-père éleva seul ses deux enfants et attendu qu’ils soient autonomes pour rechercher une nouvelle compagne qui devint ma grand-mère. Elle était divorcée d’un mari alcoolique. A cette époque et dans une famille catholique cela demanda une force de caractère pour cette femme. Elle ne vint pas seul rejoindre mon grand-père, car elle avait une fille, surprotégée, qui était déficiente visuelle. Louisette qui devint ma marraine. Mon père passa un CAP de chaudronnier après un court passage au collège où il était plutôt bon en maths. Une fois à Drain mon père travailla toute sa carrière dans une PME montante d’Ancenis : Braud et Faucheux, qui deviendra Manitou BF, numéro un du chariot élévateur.

Ma mère se nomme Eliane, elle est née près des bords de Loire dans un petit village de pêcheur à Varades. Ma grand-mère tenait une épicerie dans le bourg et mon grand-père et son frère avaient une entreprise de transport de marchandises pour les liaisons entre Nantes et Angers avec un unique camion. Mon oncle devint mon parrain, c’était un personnage qui a marqué positivement mon enfance. Il avait quelque chose du capitaine Haddock, il jurait des tremblements de bon Dieu pendant de longues minutes à chaque fois que quelque chose le contrariait, on l’entendait du fond du jardin. Ma grand-mère disait :

- Que t’arrive-t-il André ?

Et lui continuait de jurer avant de répondre.

- Je me suis donné un coup de marteau sur les doigts.

Mon oncle était toujours de bonne humeur, voyait les choses en positif et se contentait de peu. Il vit toute sa vie à Varades auprès d’un couple qui n’était pas le sien. Je crois qu’ils ont abusé de sa gentillesse, il travaillait pour rien, il était nourrit et blanchit comme on dit et un petit quelque chose sûrement une fois par an. A sa mort il n’avait quasi rien sur son épargne et encore une fois, il ne dépensait rien. Il aurait pu rendre une femme heureuse, il aurait été très attentionné. Il eut un amour de jeunesse rencontré lors de son service militaire. Mais la distance eu raison de cet amour.

Ma mère donnait un coup de main à la boutique et adorait ce contact avec la clientèle. Elle était vue et admirée pour sa beauté. Elle passait ses vacances chez sa grand-mère en Touraine, c’est là, je suppose qu’elle dût rencontrer mon père. Sur les photos de cette époque, mon père est un jeune homme élégant, en costume foncé, petite moustache fine, et un demi-sourire en coin de lèvre. Ma mère avait la beauté des femmes de cette époque, le visage un peu carré, les cheveux châtains foncés bouclés, un large sourire aux lèvres. C’est ainsi que s’unir un Joly et une Gentilhomme à Artannes en Touraine.

*

Mon enfance fut modeste et banale, sans que ce dernier mot ne prenne une connotation péjorative. Bébé sans problème, gros dormeur, puis petit garçon dévoreur de bouillie, j’attrapais vite le surnom de « bouboule », au regard de mon physique carré et légèrement joufflu. Quand je pense que je suis maintenant épais comme une allumette, cela me fait sourire. Bref tout le monde me trouvait adorable.

C’est une petite maison au sommet de la commune, à flanc de coteau d’un petit village aux confins du Maine et Loire et de la Loire Atlantique. Le lieu-dit se nomme la Haute Folie, plus tard il s’appellera Bégrolles, puis avec l’agrandissement du bourg, la rue des Coteaux. Ma mère était arrivée enceinte de son premier enfant. La façade blanchâtre fait cligner les yeux quand le soleil se projette dessus. Une maisonnette, d’un seul tenant, un garage avec une porte en bois, deux fenêtres et une porte d’entrée en façade.

 A l’intérieur, deux chambres, une salle d’eau, des wc et une cuisine, donnant sur la façade nord. Un unique chauffage au milieu de la cuisine pour chauffer toutes les pièces. Les soirs d’hiver, nous ouvrions les portes des chambres pour que la chaleur puisse y pénétrer, et la nuit, ma mère nous mettait une bouillotte d’eau chaude au pied du lit.

De la fenêtre, un paysage à perte de vue sur la vallée, la rivière La Boire et la Loire et ses petites îles entre les deux bras. Un peu plus loin le pont et la ville d’Ancenis. Sur la droite on aperçoit le clocher de l’église, sur la gauche, des champs verts entrecoupés de bois et de haies, qui me rappellent les prairies des paysages de Belle et Sébastien.

Ma chambre à moi et mon frère Frédéric, de trois ans mon aîné, était composée d’un grand lit unique d’adulte et d’un long meuble bas de rangement. Et pendant 17 ans je dus faire lit commun avec mon frère, jamais nos parents ne nous achetèrent des lits séparés.

Il me revient que très peu de souvenirs de cette période d’enfance, bien sûr il reste quelques photos qui marquent cette période. Je me souviens bien sûr des jeux avec mon frère dans la coulée voisine, dans les carcasses de voitures abandonnées dans un champ de notre voisin agriculteur. Peu de copains étaient autorisés à venir à la maison, il ne fallait jamais faire de bruit ou de bazar. Et mon frère préférait la solitude.

A l’école j’étais un élève moyen, timide, et imaginatif dans les jeux. Mais dès qu’il s’agissait de faire un foot par exemple ce n’était pas mon élément, je préférais jouer aux gendarmes et aux voleurs ou à la guerre avec les copains. Ce qui fait qu’une partie du temps j’étais un peu mis de côté car pas assez fort ou sportif pour de nombreux jeux.

Heureusement le mercredi après-midi il y avait le club Perlin chez la maman de mon voisin Jean-Marc, et puis en fin d’année la kermesse ou les sorties en car et là je laissais tomber ma timidité et montrais aux autres une autre facette de moi, celui de l’amuseur.

Je craignais les bagarres et me tenait le plus souvent à l’écart. Si mon nez fut cassé trois fois, cela ne fut pas par excès d’héroïsme mais par accident. La toute première fois, avec mon frère dans un faux match de boxe. Non je n’ai pas pris un coup au pif, mais tout bêtement glissé et tombé sur le carrelage. Le sang coulait à flot, notre médecin de famille dit à mes parents que tout allait rentrer dans l’ordre, pas besoin d’aller à l’hôpital.

La deuxième fois toujours avec mon frère, cette fois-ci en jouant aux voleurs, mon frère décida de faire barrage à la police en me donnant un coup de socle d’un vieux landau sur ma figure.

La troisième fois, à l’école primaire en jouant à l’épervier, je n’ai pas réussi à freiner ma course et je me suis aplati le nez contre la porte des toilettes extérieurs. Là je ne saignais pas beaucoup mais mon nez enfla et ma cloison nasale en pri un coup. Mais comme le médecin avait dit la première fois il n y a rien à faire, mes parents me laissèrent avec cela.

Plus tard vers neuf ans en rentrant de l’école avec mes copains et voisins Bernard et Jean-Marc, l’un deux en courant me donna un croche pied et j’atterris la tête en arrière sur le bas de la gouttière en zingue du bureau de tabac. Les deux compères s’enfuirent et je restais là, dégoulinant de sang, je fus recueilli par Madame Cheminand une amie de mes parents qui habitait en face du lieu. Mon père vint me chercher, comme à son accoutumé, il fit beaucoup de bruits en apprenant l’histoire mais quand il m’amena chez la mère d’un des gars il se montra moins perspicace.

Pour en finir avec mes blessures de guerre, je citerais celle à dix ans, pendant mes vacances d’été chez mes grands-parents paternels. Avec un gars et une fille en vacances aussi, on avait organisé une course de vélo. Celle-ci devait se dérouler entre les deux garçons et la fille était mon coach, pourquoi moi je ne sais pas, bien sûr l’autre garçon était physiquement plus fort que moi, pour gagner il fallait être stratégique. La course débutait par de grands lacets descendants puis demi-tour pour remonter la côte et arrivé en haut du village. Ma coach m’avait dit :

 - Ne le laisse pas passer dans les premiers virages descendants, sinon tu as course perdue.

Et effectivement, je ne l’ai pas laissé me doubler dans le deuxième virage et nous avons fini, lui par-dessus le guidon et atterri dans le parterre de fleurs et moi couché sur le côté gauche. Mon coude était hyper douloureux je ne pouvais plus bouger mon bras. Mes grands-parents dirent à mes parents :

- Il faut l’emmener au rebouteux.

Celui-ci me fit un mal de chien, en me tordant le bras violemment je blanchissais du visage. Il me conseilla de remuer régulièrement le bras pour faciliter la guérison. Mes parents rentrèrent à Drain et me laissèrent chez ma grand-mère maternelle en Touraine dans la maison de mon arrière-grand-mère. Mais j’avais de plus en plus mal pour remuer le bras et j’étais pris de malaises tout devenait sombre. Au bout d’une semaine, quand même, ma grand-mère me ramena au rebouteux, je tremblais comme une feuille. Celui-ci moins assuré, finit par admettre qu’il serait peut-être préférable de s’en remettre à la médecine traditionnelle. Retour donc à l’hôpital d'Ancenis où j’ai eu droit à des petits rires bien amusés des médecins.

- Alors comme ça tu es allé voir un rebouteux …

 C’est curieux, mais dans ma mémoire je ne trouve aucun souvenir de fête ou de repas d’amis avec mes parents, mis à part des amis de travail de mon père qui venaient « siroter » un verre après le travail ou des méchouis en vacances. Tous les dimanches nous allions, mes parents, mon frère et moi chez mes grands-parents maternels et mon oncle à Varades. Mon père faisait son tiercé avec sa belle-mère et nous mangions le poulet et l’éclair au chocolat du dimanche midi.

 Mon grand-père maternel décéda, je devais avoir 6 ou 7 ans. Je me souviens qu’on alla précipitamment chez ma grand-mère. Mon grand-père était à l’hôpital et on nous plaça sans mot dire chez le voisin boulanger. Plusieurs heures plus tard ma mère revint nous chercher, je vis mon frère pleurer, je ne savais pas pourquoi. Nous entrâmes dans la salle à manger transformée en chambre funéraire. Là je compris, mon frère pleurait à chaudes larmes, ma grand-mère essayait de le consoler, quant à moi j’étais triste et je ne comprenais pas que mes larmes ne coulaient pas. Plus tard mon frère me le reprocha.

*

Mon frère était souvent violent avec moi, pour n’importe quel prétexte. Par exemple je me souviens d’un soir dans le lit où il me demanda :

- Tu préfères qui ta grand-mère de Varades ou de Touraine ?

Je ne savais pas trop quoi répondre.

- Il y en a bien une que tu préfères ?

- Bah peut être plus grand-mère de Touraine.

Et là il me tapa en me disant :

- Ce n’est pas bien tu dois aimer autant l’une que l’autre.

Et puis un beau jour, je crois que mon père en eut marre des dimanches chez la belle-mère. Et je suppose pour compenser ma mère eut l’idée de nous envoyer tous les weekends chez sa mère. Mon oncle venait nous prendre avec sa Diane le samedi à 14 heures et nous ramenait seulement le lundi matin à 7 h 45.

Comme si cela ne suffisait pas, venait se greffer les interminables vacances hormis quelques jours à Pâques, la Toussaint et autres ponts de mai que je passais avec mes parents ou mes grands-parents de Touraine. Le mois d’août, nous partions avec mes parents en vacances en toile de tente, seule vraie récréation du cercle familial de base.

Je me souviens que souvent notre instituteur nous demandait le lundi matin de raconter notre week-end, tous les enfants parlaient de repas en famille, de balades, de jeux avec des amis etc. Moi je n’avais jamais rien à raconter car il ne se passait jamais rien, aucun invité ou copain, que mes devoirs à faire et la vaisselle.

Mes grands-parents avaient acheté leur maison qui faisait partie d’un ancien couvent au 19 ème siècle, séparé en quatre maisons, des murs épais comme des châteaux forts et souvent biscornus, une cave creusée sous la maison, un grand salon, en lieu et place de l’épicerie, une cuisine sombre, trois chambres à l’étage et une petite au rez de chaussée et un immense grenier. Une grande cours et jardin avec plusieurs petits cabanons et les toilettes tout au fond de ce grand espace. Et quand je m’ennuyais dans cette grande prison, ma grand-mère me disait :

- Tu n’as qu’à regarder les voitures passer devant la maison, cela t’occupera.

Ah si je suis mauvaise la langue, la seule distraction culturelle était d’écouter les disques vinyles de ma grand-mère : Tino Rossi, les Compagnons de la Chanson ….

Ma grand-mère, ancienne épicière, tenait à l’ordre établi et hiérarchique. La chienne récupérée après le décès de mon arrière-grand-mère avait droit à moins de caresses que sa chienne, de même sa niche était placée derrière celle de la petite princesse. Il ne fallait pas déplacer l’ordre des choses.

Mon frère était l’aîné, donc le grand, celui qui avait le droit d’aller avec mon oncle dans son camion en livraison ou de le suivre au jardin. Moi j’étais le deuxième, donc le petit, et inconsciemment la fille non arrivée, celui qui devait rester avec sa grand-mère pour faire la vaisselle. Parfois, en trillant des affaires, ma grand-mère nous donnait des petits cadeaux et dans sa grande équité, mon frère avait droit à des cahiers pour écrire et moi des revues sur les fleurs.

Et je ne parle pas de l’hygiène, ma mère ne nous donnait aucun rechange et chez mes grands-parents il n’y avait pas de salle de bain.

J’étais de santé fragile, je faisais souvent des crises d’asthme, l’humidité chez mes parents, la poussière des vieilles maisons chez mes grands-parents ne devaient rien arranger. 

3 Confinement

         Le premier confinement pour cause de Covid-19 va bientôt se terminer, deux mois c’est interminable, je suis seul, coupé de tout lien social, le premier mois, je l’ai bien géré, mais le deuxième n’en finissait pas. Je suis sur une application qui regroupe un peu les « hors milieu » et prône l’ouverture d’esprit. Un jeune trans FTM (Female To Male) s’est inscrit depuis quelques semaines, il n’a pas de photo de profil, mais habite pas loin de Nantes. Dans son profil, il dit avoir écrit sur une page du forum, sous le nom de Charlotte mais préfère qu’on l’appelle Melvin. Des petits dialogues sans conséquences, il me répond poliment et ne semble pas fermé à la discussion. Il me dit habiter Mauves sur Loire chez son père, qu’il a fait son coming-out trans au début du mois de mai.