Georges Simenon - Bernard Alavoine - E-Book

Georges Simenon E-Book

Bernard Alavoine

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Beschreibung

Retour sur le parcours étonnant d’un grand écrivainGeorges Simenon est connu dans le monde entier comme le père de Maigret. Mais la silhouette légendaire du commissaire fait souvent oublier les autres romans. Ici, on a voulu voir en l’auteur un romancier, tout simplement, et s’interroger sur un écrivain véritable phénomène littéraire de notre siècle. Autrement dit : découvrir le vrai Simenon.Une intéressante biographie littéraire mettant en relation les anecdotes de la vie de l’auteur avec ses œuvresEXTRAITEn 1949, un journal canadien, sous le titre de « Pronostics pour l’an 2000 », proposait à ses lecteurs un classement des écrivains francophones qui franchiront le cap de cette fin de siècle : parmi les élus figurait Georges Simenon… Aujourd’hui, nous sommes presque au rendez-vous du troisième millénaire et le « père de Maigret » est considéré comme l’un des grands romanciers de ce siècle, même si d’aucuns voudraient le reléguer aux marges de la littérature officielle, entre le « polar » et les héritiers d’une tradition classique. Georges Simenon est un auteur qui ne laisse pas indifférent : depuis les années 30, il étonne et fascine des acteurs de l’institution littéraire aussi importants qu’André Gide. Pourtant ses détracteurs existent et interdiront au romancier belge d’entrer vraiment dans le sérail : depuis 1933, Georges Simenon espère obtenir un prix littéraire, mais le Goncourt lui échappera régulièrement…A PROPOS DE L’AUTEURBernard Alavoine est Maître de conférences à l'Université de Picardie Jules Verne, Amiens (en 1998) et spécialiste de l'œuvre de Georges Simenon. Il a participé également à l´ouvrage collectif Simenon : l´homme, l´univers, la création (1993).

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Seitenzahl: 350

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Références

collection dirigée par Alfu

Bernard Alavoine

Georges SimenonParcours d’une œuvre

1998

Encrageédition

© 1998

ISBN 978-2-36058-943-2

Introduction

En 1949, un journal canadien, sous le titre de « Pronostics pour l’an 2000 », proposait à ses lecteurs un classement des écrivains francophones qui franchiront le cap de cette fin de siècle : parmi les élus figurait Georges Simenon… Aujourd’hui, nous sommes presque au rendez-vous du troisième millénaire et le « père de Maigret » est considéré comme l’un des grands romanciers de ce siècle, même si d’aucuns voudraient le reléguer aux marges de la littérature officielle, entre le « polar » et les héritiers d’une tradition classique. Georges Simenon est un auteur qui ne laisse pas indifférent : depuis les années 30, il étonne et fascine des acteurs de l’institution littéraire aussi importants qu’André Gide. Pourtant ses détracteurs existent et interdiront au romancier belge d’entrer vraiment dans le sérail : depuis 1933, Georges Simenon espère obtenir un prix littéraire, mais le Goncourt lui échappera régulièrement…

Il faut dire que Georges Simenon n’est pas un romancier comme les autres et que son parcours a dérouté plus d’un critique, surtout en France. Le mot qui vient le plus souvent à l’esprit des commentateurs, c’est en effetphénomèneou encoreénigme: on ne comprend pas très bien comment un romancier puisse écrire à ce rythme et obtenir un tel succès populaire. A défaut d’expliquer, les journalistes annoncent des scores que les lecteurs retiendront facilement. Que n’a-t-on pas écrit à ce sujet depuis plus de soixante ans ! Pour le grand public, l’œuvre demeure à l’image du romancier : des chiffres et des performances ! Simenon est l’écrivain aux quatre cents romans et aux cinq cents millions de lecteurs comme il fut l’homme aux dix mille femmes ! La performance, c’est aussi les quatre-vingts pages d’écriture quotidienne ou les quarante romans populaires par an, les dix-sept pseudonymes ou encore le poids des vingt-sept gros volumes des Presses de la Cité qui constituent l’œuvre intégrale.

Les chiffres abondent, qu’ils soient réels ou fantaisistes, et ils finissent par masquer l’essentiel : une œuvre hors du commun qui aujourd’hui encore embarrasse le monde des Lettres, mais continue de se lire, en France comme à l’étranger. Même si les tirages des rééditions ne peuvent rivaliser avec les best-sellers, l’œuvre romanesque a toujours un public fidèle, tandis que les jeunes lecteurs découvrent Simenon soit au collège, soit par le biais du cinéma et surtout de la télévision. Le petit romancier belge a fait son chemin et passera le cap de l’an 2000, donnant ainsi raison aux pronostics du journal canadien de 1949…

Aujourd’hui, il semble donc opportun de s’interroger sur la place réelle de Georges Simenon dans la littérature duXXesiècle : ce romancier pas comme les autres est l’homme des records, mais aussi le champion des clichés ou des simplifications abusives. On essaiera donc d’oublier un peu les chiffres — réels ou fantaisistes — et de retrouver l’aspect qualitatif de l’œuvre, trop souvent réduite aux seulsMaigret.

Mais avant d’aborder l’œuvre, il faudra d’abord retrouver l’homme : Georges Simenon est en effet un personnage de légende pour plusieurs raisons. La première est la confusion qu’il entretient, plus ou moins volontairement, avec le commissaire Maigret : du chapeau à la pipe, c’est la même silhouette qui apparaît sur les couvertures des romans, les jaquettes de cassettes vidéo ou encore sur le récent timbre-poste français à la gloire du policier (l’utilisation d’une photographie de Simenon devant le célèbre Quai des Orfèvres pour représenter Maigret est particulièrement révélatrice !). La seconde raison qui fait de Simenon un personnage de légende tient à ses relations avec les médias : n’oublions pas qu’il est journaliste avant d’être romancier et gère véritablement son « image », comme on dit à présent, grâce à la presse qu’il utilise avec habileté. Si l’on excepte les dernières années de sa vie où la maladie lui interdit toute visite, Georges Simenon recevra un nombre phénoménal de journalistes au cours de son existence, répondant avec complaisance à toutes les questions. Les versions parfois divergentes et souvent fantaisistes de tel ou tel souvenir d’enfance ou de la genèse de ses romans contribueront à fonder la légende, d’autant que la presse joue son rôle de miroir déformant : les articles rédigés dans l’urgence à la mort de l’écrivain en 1989 permettent de se rendre compte du caractère mythique de Georges Simenon. En s’appuyant sur les travaux de ses biographes et sur les souvenirs de l’écrivain, on a donc tenté de retrouver l’homme Simenon : l’origine familiale, la jeunesse liégeoise, les débuts à Paris, le succès de Maigret, la guerre, l’exil américain ou la retraite en Suisse sont en effet autant de tranches de vie qui permettent de comprendre l’œuvre.

Cependant, c’est une lecture attentive des romans de Georges Simenon qui s’impose dès lors que l’on souhaite connaître cette œuvre à la fois éclectique et foisonnante. Il y a en effet trois Simenon qui s’opposent et se complètent à la fois : l’auteur des contes et romans populaires qui préfère utiliser un pseudonyme (même si celui-ci est transparent commeGeorges Sim), le créateur desMaigretclassé traditionnellement dans le rayon « polar », et enfin le romancier qui cherche « à entrer en littérature » lorsqu’il publie chez Gallimard dès 1934. S’il est facile de faire cette distinction dans les trois carrières de l’écrivain, un tel découpage théorique n’apporte rien à la compréhension de l’œuvre. En réalité, les thèmes les plus récurrents chez Georges Simenon apparaissent dès les œuvres de jeunesse, malgré leurs imperfections et la présence de stéréotypes. De même, il n’est pas rare de rencontrer des personnages très proches, confrontés au même destin, dans la série desMaigretet dans les romans psychologiques à prétention plus littéraire. L’approche thématique qui constitue la deuxième partie de cette étude sera donc globale : les motifs ainsi répertoriés appartiennent à l’œuvre entière (y compris autobiographique), mais seront plus présents encore dans ceux que l’auteur appelait sesromans durspour les opposer auxMaigret.

La troisième partie de cet ouvrage abordera la réception critique de l’œuvre, car le statut de Georges Simenon est encore incertain malgré une célébrité due au commissaire Maigret, un lectorat que beaucoup d’écrivains pourraient lui envier et une certaine légitimation grâce à l’école et à l’Université. Depuis le début des années 30 où apparaissent les premiers articles critiques, en passant par les études de Gide ou de Claude Mauriac, jusqu’aux derniers essais universitaires, la réception de l’œuvre montre une réelle évolution. Cependant, la place de Georges Simenon au sein de la littérature d’expression française n’est pas toujours celle que le romancier lui-même espérait : l’absence de prix littéraires, la bouderie de certains intellectuels, la relégation dans la « paralittérature » sont autant de signes qui montrent que Georges Simenon n’est pas encore tout à fait accepté par l’institution littéraire. Presque dix ans après la disparition de l’écrivain, il semblait donc important de faire le point sur la réception critique de l’œuvre.

Enfin, on a réservé une place importante à la bibliographie de Georges Simenon. Toutefois, pour conserver à ce livre le format de la collection, on a renoncé à traiter les contes et romans populaires écrits sous divers pseudonymes1. En revanche, les 117 romans psychologiques, c’est-à-dire lesromans dursont fait l’objet d’un commentaire ou d’un bref résumé selon leur importance. LesMaigretsont simplement mentionnés car ils seront étudiés en détail dans un second volume de cette collection2. Une bibliographie critique sélective et une filmographie prolongeront cette approche du romancier et permettront à tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Georges Simenon d’approfondir leurs connaissances…

1Un volume de la collection pourra, par la suite, être consacré à cette partie de l’œuvre de Simenon qui a fait le sujet d’un ouvrage très complet de Michel Lemoine (cf. bibliographie).

2 Le commissaire Maigret n’est pas oublié dans ce présent ouvrage ; cependant, en raison de l’importance du personnage, un second volume de cette collection « Références » lui sera exclusivement consacré. On y abordera notamment la genèse du personnage, la psychologie et la thématique ; chaque titre fera l’objet d’une brève présentation.

Quatre pays pour une vie

Une jeunesse liégeoise

Georges Simenon est né officiellement à Liège, rue Léopold, le jeudi 12 février 1903 : c’est du moins ce qu’a déclaré Désiré Simenon, le père de l’enfant. En réalité, selon les dires du romancier, Henriette Simenon a accouché à minuit dix, le vendredi 13 février 1903, et a supplié son mari de faire une fausse déclaration pour ne pas placer l’enfant sous le signe du malheur…

Malgré cet incident, l’arrivée de ce premier enfant comble les parents et tout particulièrement le père qui pleure de joie : « Je n’oublierai jamais, jamais, que tu viens de me donner la plus grande joie qu’une femme puisse donner à un homme», avoue-t-il à son épouse (Je me souviens…, ch. I, mais aussiPedigree, ch. I). Désiré Simenon et Henriette Brüll s’étaient rencontrés deux ans plus tôt dans le grand magasin liégeoisL’Innovationoù la jeune fille était vendeuse. Rien ne laissait prévoir cette union entre Désiré, homme de haute taille et arborant une moustache cirée, comptable de son état, et la jeune employée aux yeux gris clairs et aux cheveux cendrés. Désiré est en effet issu d’un milieu wallon implanté dans le quartier populaire d’Outremeuse où son père, Chrétien Simenon, exerce le métier de chapelier. En revanche, Henriette Brüll a une ascendance néerlandaise et prussienne : dernière d’une famille de treize enfants, elle a connu une période faste lorsque le père était négociant en épicerie. Malheureusement, de mauvaises affaires et un endettement croissant conduisent Guillaume Brüll à la misère tandis qu’il sombre dans l’alcoolisme. Choc qui ébranle Henriette et oblige la jeune fille à travailler très vite dans le grand magasin.

Georges Simenon naît donc en 1903 dans une famille apparemment unie et heureuse et, trois ans après, Henriette accouche de Christian. La mère marque alors sa préférence pour le cadet car Georges n’obéit pas et semble assez indépendant. Tout le contraire de Christian, qui se voit doté de toutes les qualités : intelligence, affection, soumission à la mère… Très vite donc, une scission va être sensible dans la famille Simenon : d’un côté Georges, rempli d’admiration pour son père Désiré, de l’autre Christian, l’enfant chéri d’Henriette. Situation rapidement insupportable pour le futur auteur de Lettre àma mère. Alors âgé de soixante et onze ans, Georges Simenon se souvient de cette époque lorsqu’il écrit : « Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant… » (Lettre à ma mère, ch. I). Ce terrible aveu écrit trois ans après la mort de sa mère en 1974 est révélateur du climat de tension qui règne dans cette famille apparemment unie, mais où le père heureux, bien que résigné, courbe la tête dès qu’Henriette fait une réflexion. Cette mère dominatrice imposera très vite un mode de vie à toute la famille : hantée par le manque d’argent, déçue par le salaire de Désiré qui n’augmente pas, elle va prendre l’initiative. Henriette décide donc d’accueillir des pensionnaires sous son toit. Pour cela, il faut d’abord déménager : la famille quitte le petit appartement de la rue Pasteur pour une maison louée à côté, rue de la Loi. Un beau soir, Désiré retrouve ainsi son fauteuil occupé par un intrus…

Dès son plus jeune âge, Georges Simenon va par conséquent vivre avec des locataires, des étudiants étrangers notamment : Henriette a trouvé un moyen d’arrondir les fins de mois du couple, mais Désiré, qui se contentait jusqu’à présent de sa pipe, de son journal et de ses enfants, ne se sent plus chez lui. L’équilibre précaire est rompu, bien que Désiré ne proteste pas…

L’enfance de Simenon, c’est aussi l’école, avec tout d’abord l’enseignement des Frères de l’Institut Saint-André, tout près de chez lui, rue de la Loi… Georges est un élève prometteur, d’une piété presque mystique : il est le préféré de ses maîtres et sera enfant de chœur à l’église de l’Hôpital de Bavière dès l’âge de huit ans. Alors que ses parents ne lisent jamais de « littérature », le futur romancier dit avoir été fasciné par les romans de Dumas, Dickens, Balzac, Stendhal, Conrad ou Stevenson. Après l’enseignement des Frères des Ecoles Chrétiennes, Georges est inscrit à « demi-tarif » chez les Jésuites, grâce à une faveur accordée à sa mère.

Au cours de l’été 1915, c’est la révélation de la sexualité qui va précipiter la rébellion de cet adolescent précoce : pendant les vacances à Embourg, près de Liège, il connaît sa première expérience avec Renée, de trois ans son aînée. Dès lors, Georges n’est plus le même et va rompre progressivement avec l’église et l’école. Il renonce en effet à l’enseignement des humanités pour s’inscrire au collège Saint-Servais, plus « moderne », c’est-à-dire à vocation scientifique… Georges restera trois ans dans l’établissement, mais abandonnera avant l’examen final en 1918.

Cet élève particulièrement doué, notamment dans les matières littéraires, achève donc sa scolarité à l’âge de quinze ans pour des raisons qui restent encore un peu mystérieuses. Si on en croit ses propres souvenirs évoqués lors d’un entretien, c’est l’annonce de la maladie de son père par le DrFischer qui a déterminé sa décision. Selon le médecin, Désiré, qui souffre d’angine de poitrine de façon chronique, a une espérance de vie limitée à deux ou trois ans. C’est du moins la version admise par les biographes de Simenon, mais les plus récents — René Andrianne et Pierre Assouline — se demandent si cet événement, souvent relaté par l’écrivain, n’est pas un alibi qui cache d’autres raisons plus profondes. Le jeune homme supporte de plus en plus mal la discipline du collège et son tempérament marginal s’affirme. En 1918, la page est donc définitivement tournée : Georges Simenon ne reprendra plus le chemin de l’école.

La vie indépendante

Dès septembre 1918, au moment où les peuples d’Europe commencent à croire à la fin du terrible conflit, Simenon veut donc gagner sa vie et accepte d’abord un emploi d’apprenti pâtissier… Au désespoir d’Henriette, l’expérience ne dure que quinze jours, mais on lui propose à présent une place de commis dans une librairie. Cette fois, Georges y restera six semaines avant d’être remercié pour avoir contredit son patron à propos du véritable auteur d’un roman…

Février 1919. Le jeune homme cherche du travail en arpentant les rues de Liège et entre dans les bureaux de la Gazette de Liége, un des grands quotidiens locaux. La guerre est finie depuis quelques mois et beaucoup d’hommes ne sont pas revenus du front : Simenon tente sa chance… Engagé sur le champ comme reporter stagiaire par Joseph Demarteau, Simenon commence son apprentissage dans ce journal ultraconservateur et proche de l’Evêché. Il doit ainsi parcourir Liège à la recherche de nouvelles, faire le tour des commissariats de police, assister aux procès et aux enterrements de personnalités. A seize ans, Georges Simenon a trouvé, sinon sa vocation, du moins une activité qui lui convient particulièrement : toujours en mouvement, il apprend très vite à taper à la machine, rédiger un article et rechercher l’information partout où elle se trouve. L’expérience durera près de trois ans, et lui fournira la matière de nombreux romans.

Parallèlement à ses activités de reporter, il fait également ses débuts de romancier avecAu Pont des ArchesetJehan Pinaguet,histoire d’un homme simple: le premier roman, publié début 1921, est timide et maladroit, mais révèle des qualités d’écriture, tandis que le second restera inédit jusqu’en 1991 ! L’année 1921 est aussi celle où le jeune reporter est monté en grade et où il publie dans laGazette de Liégeune série d’articles intitulée : « Le péril juif ». Articles de commande ? Sûrement, mais dans cette dénonciation de la puissance juive au sein des milieux dirigeants, Simenon trahit un antisémitisme assez virulent, courant — il est vrai — dans son milieu en ce début de siècle. Cet épisode peu glorieux de son activité de journaliste est bien analysé dans la biographie de Pierre Assouline, qui relève, en outre, un certain nombre de portraits de juifs très équivoques au cours de l’œuvre romanesque. Assouline conclut ainsi « que même si on veut mettre “Le péril juif” sur le compte d’une erreur de jeunesse, on ne peut passer sous silence les articles de Simenon parvenu à la maturité».

1921, c’est aussi l’année où Georges va se fiancer avec Régine Renchon, une jeune fille rencontrée quelques mois plus tôt au sein d’un groupe d’artistes plus ou mois marginaux. Régine, de trois ans son aînée, est étudiante aux Beaux-Arts et appartient à la bourgeoisie de Liège. Le jeune homme a trouvé à présent un équilibre grâce à son travail qui lui permet de vivre assez bien, grâce aussi à la rencontre avec Régine, qu’il va plus tard surnommer Tigy. Pourtant, la fin de l’année 1921 est un tournant : il y a d’abord le service militaire qui s’annonce au mois de décembre, mais surtout un drame — certes prévisible — : la mort brutale de Désiré survient le 28 novembre. C’est à son retour d’Anvers où il était parti en reportage, que Georges apprend la nouvelle de Régine : son père est mort, seul dans son bureau, à sa table de comptable. Simenon est sous le choc, et restera toute sa vie marqué par ces moments difficiles, écœuré par le rituel de la veillée funèbre où toute la famille semble l’épier.

Désormais, Désiré sera beaucoup plus qu’un père adoré par un fils complice : il deviendra un personnage complètement idéalisé revenant régulièrement au fil de l’œuvre du romancier, et notamment dans l’un des romans les plus réussis :Le Fils(1957). L’autre choc de cette fin d’année 1921, c’est l’armée qui l’attend au lendemain de la disparition de Désiré. Simenon a devancé l’appel pour en finir au plus tôt avec cette formalité qui nuit à ses projets professionnels et il va faire ses classes à Aix-la-Chapelle. La corvée ne dure pourtant pas longtemps, car le cavalier Simenon revient à Liège au bout d’un mois et grâce à ses relations (ou plutôt celles de son patron), le conscrit peut assez rapidement exercer son activité de journaliste pendant la journée, tandis qu’il retourne chaque soir à la caserne d’Outremeuse pour dormir. Ce service militaire sur mesures pour le soldat Simenon se passera donc sans histoires, ce qui explique que le romancier n’en fasse guère mention dans son œuvre. Cependant, le jeune homme se sent de plus en plus à l’étroit dans sa ville natale mais aussi au sein de la rédaction de laGazette de Liége. Dégagé de ses obligations militaires, selon la formule consacrée, Simenon a pris sa décision : il part tenter sa chance à Paris…

Paris : du reporter au romancier populaire

11 décembre 1922. Gare du Nord à Paris, un jour froid et pluvieux, dans une atmosphère qui frise le cliché (on se croirait dans un roman de Balzac ou… de Simenon !), le jeune Liégeois débarque avec une valise et un paquet ficelé. Son arrivée à Paris n’est pourtant pas aussi noire qu’il le racontera parfois, car ses biographes font état de quelques économies et surtout de lettres de recommandations, sans parler d’un compatriote qui l’attend à la gare. Certes les hôtels sont assez minables, mais Simenon refuse de gaspiller son pécule et il n’est pas ennemi de se retrouver dans des lieux qui lui rappellent ses errances à Liège. Très vite, il fréquente une bande d’artistes de Montmartre, pour oublier un emploi de secrétaire auprès de l’écrivain Binet-Valmer, très connu à l’époque dans le milieu politique. Ce travail qu’il trouve dès son arrivée à Paris grâce à un ami de son père se révèle en effet décevant : Simenon est en réalité une espèce de garçon de courses au service d’une ligue d’extrême droite… Qu’importe ! Il faut être patient et attendre des jours meilleurs. Le jeune homme gagne quand même sa vie et le 24 mars 1923, il épouse Régine Renchon à l’église Sainte-Véronique de Liège. Dernière concession à Henriette, la cérémonie religieuse à laquelle elle tient est vite célébrée et Simenon reprend le train pour Paris le soir même en compagnie de Tigy.

La présence de son épouse à Paris le rassure et l’aide pour les tâches matérielles : selon ses dires, elle est pour lui un véritable garde-fou qui l’empêche de sombrer dans les excès, comme à Liège lors des réunions de la Caque. Après quelques temps, Simenon abandonne cet emploi de factotum pour un vrai travail de secrétariat. C’est le publiciste lui-même qui, voyant le désappointement de Simenon, l’adresse à un de ses bons amis, le marquis de Tracy, riche aristocrate du même bord politique. Dès lors, le futur romancier qui « gâche déjà du plâtre » en écrivant des contes pour les hebdomadaires galants de la capitale, connaît une nouvelle vie riche en découvertes : c’est de cette époque notamment qu’il puisera la matière de son roman L’Affaire Saint-Fiacre. Le château de Paray-le-Frésil, dans lequel il vit le plus souvent avec le marquis de Tracy, est, selon la légende, le lieu où le commissaire Maigret a passé toute son enfance. Les petites nouvelles qu’il écrit chaque soir — le plus souvent deux ou trois — ont très vite du succès et le couple voit sa situation matérielle s’améliorer. Après presque une année passée en compagnie du marquis, Simenon décide de se jeter à l’eau et vivre complètement de sa plume en revenant à Paris. Désormais, il va proposer ses contes à de grands quotidiens, comme Le Matin, à des revues légères comme Le Merle blanc et surtout à des éditeurs de collections populaires.

A partir de 1924, l’activité de Simenon est florissante : c’est près de deux cents romans qu’il va écrire sous dix-sept pseudonymes jusqu’à ce que lesMaigretprennent véritablement le relais en 1931. Après les contes galants parus dansFrou-Frou, Sans-GêneouParis-Flirt, le romancier débutant va se lancer dans des récits plus structurés, même si leur qualité laisse encore à désirer. En 1923, il a rencontré Colette qui s’est remariée avec Henry de Jouvenel, le rédacteur en chef duMatin. La romancière a refusé d’abord ses textes, lui a donné des conseils et à la deuxième tentative elle a publié un conte signé Georges Sim. Leur collaboration sera fructueuse et les conseils de Colette ont toujours été appréciés par le jeune homme. Les romans populaires qu’il publie parallèlement chez Ferenczi, Tallandier et Fayard obéiront à des critères bien précis. Cette production peut se diviser en trois catégories qui répondent aux exigences des collections ou des éditeurs : il y a d’abord les romans légers, plus ou moins licencieux, aux titres évocateurs (Orgiesbourgeoises,Etreintes passionnées…), ensuite les romans sentimentaux commeLe Roman d’une dactyloouCœur de poupéeet enfin les romans d’aventures dont les titres font déjà rêver (Le Monstre de la Terre de Feu,Un drame au Pôle Sud…). Ces romans populaires, qui sont un peu boudés par les critiques, sont certes bâclés (rythme de production oblige), mais représentent la genèse de l’œuvre à venir : malgré les stéréotypes inévitables, y compris les clichés raciaux, on y voit apparaître bon nombre de personnages, mais aussi des thèmes récurrents aussi importants que la solitude, la culpabilité ou encore la fatalité.

Cette littérature populaire nourrit non seulement Simenon et son épouse, mais elle l’enrichit très rapidement : le romancier dépense beaucoup, reçoit tous les soirs dans son appartement de la place des Vosges, et ne tarde pas à engager une cuisinière, Henriette Liberge, immédiatement surnommée « Boule », ainsi qu’une secrétaire et un chauffeur ! Simenon aime cette vie parisienne qui lui sourit et fréquente des peintres comme Vlaminck et Picasso, mais aussi des poètes comme Max Jacob… Et un soir d’octobre 1925, au théâtre des Champs-Elysées, c’est la rencontre avec une jeune fille de Saint Louis (Missouri), alors totalement inconnue, qui danse dans laRevue Nègre. Elle a vingt ans et s’appelle Joséphine Baker. Immédiatement c’est le coup de foudre et la jolie mulâtresse séduit Simenon : désormais le couple ne se déplace plus sans Joséphine, mais l’infortunée Tigy semble ignorer complètement cette liaison qui durera jusqu’au début 1927.

Cette période, agitée sur le plan sentimental, est aussi débordante d’activités pour Simenon : le jeune romancier écrit de plus en plus, forme des projets qui n’aboutiront pas toujours, rencontre une foule de personnalités du Tout-Paris. C’est précisément en ce début de l’année 1927 qu’Eugène Merle, directeur de plusieurs journaux parisiens, lui lance un défi : Simenon devra écrire un roman sous les yeux du public, enfermé dans une cage de verre… Attiré par la somme importante que lui propose son employeur, il accepte immédiatement, mais le projet n’aboutira pas pour diverses raisons qui restent encore un peu obscures. Cependant, l’épisode de la cage de verre restera dans la légende de Simenon et contribuera à faire de ce romancier un véritable phénomène : plusieurs journaux ont raconté en effet l’exploit qui ne s’est jamais produit !

Après l’idylle avec Joséphine Baker, Simenon décide de quitter l’ambiance de la capitale et de réaliser un de ses rêves de jeunesse : s’embarquer sur un bateau… En réalité, le jeune romancier n’envisage pas de partir sur les traces de Conrad, une de ses lectures d’adolescent, mais plus modestement de faire le tour de la France par les canaux et les rivières. Il achète un canot de quatre mètres équipé d’un petit moteur, et un canoë pour le matériel de camping. Pendant l’année 1928, six mois durant, le romancier va découvrir la France « entre deux berges », pour reprendre le titre de l’un de ses articles : le navigateur débutant, qui est parti en compagnie de Tigy, de Boule et du chien Olaf, n’a pas oublié sa machine à écrire et travaille en plein air au grand étonnement des promeneurs. De cette expérience, il tirera la matière de plusieurs romans, et notamment Le Charretier de la “Providence”.

Quelques mois plus tard, Simenon décide de revêtir à nouveau sa casquette de marin, mais pour de vrai cette fois : il passe son brevet de capitaine au long cours, tandis que Tigy apprend la mécanique dans un garage. Le but est en effet de prendre la mer à bord d’un cotre de dix mètres appelé l’Ostrogothet de faire route vers le Grand Nord. Ainsi, le capitaine Simenon, Tigy et la fidèle cuisinière traversent la Belgique, les Pays-Bas, avant de prendre place à bord d’un navire régulier qui les emmène au Cap Nord. C’est au cours d’une escale à Delfzijl, un port néerlandais, alors que l’Ostrogotha besoin d’être recalfaté, qu’il se met à écrire un roman où apparaît un nouveau personnage : un certain Maigret… Selon l’une des légendes que Simenon aime bien entretenir, le célèbre commissaire est donc né en septembre 1929 dans un port des Pays-Bas. En réalité, ce n’est pas aussi simple : Maigret existait déjà dans d’autres récits, et notamment dans plusieurs romans populaires, sous une forme un peu moins élaborée. Quoi qu’il en soit, les années 1929-1930 marquent un nouveau tournant pour Simenon qui estime que l’époque du petit Sim est révolue : à vingt-sept ans, il est temps d’abandonner les pseudonymes et les romans populaires.

Le commissaire entre en scène

A la fin de l’année 1930, le romancier a déjà écrit plusieurs enquêtes du commissaire Maigret, mais Fayard n’est pas pressé d’éditer la nouvelle collection : il demande toujours des romans populaires à Georges Sim, payés d’ailleurs beaucoup moins chers… Simenon va pourtant s’obstiner et avoir gain de cause : le 20 février 1931, on assiste au lancement desMaigret. Le romancier se transforme ici en professionnel du marketing en organisant une soirée où le Tout-Paris sera invité. C’est le fameux Bal anthropométrique, dans une boîte de nuit proche du Luxembourg, soirée insolite puisque les invités sont déguisés en gangster ou en prostituée ! Contrairement à l’épisode de la cage de verre, cette manifestation de promotion a bien lieu, et le lendemain, la presse fait largement mention de l’événement dans ses colonnes. Cette fois, c’est un succès et Maigret se vend très bien dans les semaines qui suivent le Bal anthropométrique. Désormais, Fayard peut être rassuré sur le sort de sa collection tandis que le cinéma s’empare de ce nouveau filon.Le Chien jauneest porté à l’écran par Jean Tarride un an après la parution du roman, tandis que Jean Renoir adapteLa Nuit ducarrefouren 1932. Malheureusement, ces films — pour diverses raisons — ne sont pas des succès : après une troisième expérience (avecLa Tête d’un homme), Simenon abandonnera tout projet d’adaptation pour plusieurs années.

Entre-temps, le couple décide de s’installer à la campagne, dans une gentilhommière du xvie siècle située entre Nieul et Marsilly, près de La Rochelle. Simenon, nouveau gentleman-farmer, a un bureau pour écrire ses romans, Tigy installe un atelier de peinture et Boule est toujours fidèle dans son rôle de cuisinière. Cependant, cette quiétude a vite un goût de lassitude pour cet homme qui n’a pas encore trente ans, mais qui a soif de découvrir le monde. Alors, après le Grand Nord, c’est à présent l’Afrique qui attire le romancier : le couple s’embarque donc pour l’Egypte, puis se rend à Khartoum, traverse l’Afrique d’est en ouest pour aboutir à l’embouchure du fleuve Congo. La découverte du continent africain se terminera par un retour classique en bateau par l’ouest, voyage qui lui inspirera plusieurs romans « exotiques ». Le public retiendra surtout une série d’articles publiés dans l’hebdomadaire Voilà sous le titre « L’Heure du Nègre » : Simenon, qui maintenant a chassé de son esprit un certain nombre d’idées reçues et de clichés, se fait le champion de l’anticolonialisme.

Après l’expérience africaine, le grand reporter envisage une nouvelle série d’articles : il s’agit cette fois de mener l’enquête en Europe… La première étape de Simenon est l’Allemagne — nous sommes en 1933 — et il enverra à son journal plusieurs reportages qui laisseront la direction deVoilàun peu perplexe. Le journaliste ne fait pas preuve d’une grande clairvoyance et ses analyses sont jugées ambiguës, au point que la direction de l’hebdomadaire le censure parfois. Il réussit cependant un « scoop », comme on dit aujourd’hui, en réussissant à interviewer Trotski, exilé à Prinkipo, une île de Turquie. L’année 1933, c’est aussi l’Affaire Stavisky : elle commence à intéresser le reporter, qui dans ce cas précis a tendance à se prendre pour son personnage favori. Simenon-Maigret mène donc l’enquête après le suicide de l’escroc et la mort suspecte d’Albert Prince, pour le compte deParis-Soir. Comme le montre encore Pierre Assouline, le romancier, qui joue ici au détective, se révèle être un piètre amateur en se laissant piéger par des informateurs du Milieu et en publiant des articles qui ne peuvent vraiment pas être pris au sérieux. Bref, Simenon ne sort pas grandi de cette expérience de journalisme d’investigation.

Humilié par cet échec, le romancier juge qu’il est temps de se faire oublier et veut cette fois aller très loin. Un tour du monde lui semblant idéal, il part donc en décembre 1934 pour New York, Panama, les Galapagos, Tahiti, l’Australie et la Mer Rouge… Il profite de chaque étape pour envoyer des reportages à plusieurs journaux comme Paris-Soir ou Marianne, mais s’imprègne surtout de personnages, d’ambiances ou de paysages : six romans seront directement inspirés de cette expérience exotique.

L’année 1934 est pour Simenon un nouveau palier. Après les illusions, c’est le renoncement à une certaine forme de journalisme qui le tentait, c’est aussi la décision d’abandonner Maigret. Trois ou quatre ans plus tôt, il avait annoncé clairement que son « meneur de jeu », c’est-à-dire Maigret, ne devait être qu’une étape dans sa carrière littéraire : désormais, il pense pouvoir se passer du célèbre commissaire et claque la porte de son éditeur, Arthème Fayard.

Maigret chez les gens de lettres

En réalité, le premier contrat passé entre Simenon et l’éditeur Gaston Gallimard date du mois d’octobre 1933. Au cours d’une rencontre qui restera légendaire, le romancier impose au patron de le vénérable maison de la rue Sébastien-Bottin des conditions très dures tant en matière de rythme de publication que sur les droits proprement dits. Après la rupture avec Fayard, Simenon aborde une nouvelle étape dans son plan de carrière en abandonnant la série desMaigret.Le Locatairesera le premier roman non-sériel publié chez Gallimard en cette année 1934 : une production nouvelle, que l’auteur appelleroman duret qui correspond à ses aspirations. Mais un éditeur prestigieux ne suffit pas à Simenon pour dissiper plusieurs malentendus avec le milieu littéraire. Beaucoup de ses « confrères » ont encore en mémoire la cage de verre ou le Bal anthropométrique, ou évoquent avec dédain les contes et romans populaires, regrettent enfin ses faux pas dans le journalisme… Bref, Simenon n’est pas vraiment accepté par la plupart des auteurs de la « sphère Gallimard » et tous les prix littéraires lui échapperont, alors que, dès 1932, on parle de lui pour le Goncourt ou le Renaudot.

En 1935, une rencontre sera pourtant déterminante pour lui. C’est André Gide, qui le croise dans les couloirs de la maison Gallimard et veut s’entretenir séance tenant avec le « phénomène » Simenon. Le futur prix Nobel de littérature est plein d’admiration pour l’auteur des Maigret, surtout lorsque le commissaire n’est pas présent dans le roman ! Il bombarde Simenon de questions et c’est le début d’un long dialogue — visites mutuelles ou correspondance — entre les deux hommes qui n’avaient guère de points communs à l’origine… Gide dévore Simenon, s’enthousiasme pour certains titres, mais ne ménage pas non plus ses critiques lorsque l’œuvre lui paraît inégale.

André Gide et Gaston Gallimard seront donc les deux hommes qui comptent pour le jeune romancier dans ces années de maturation. L’arrivée chez Gallimard correspond aussi à une période très mondaine pour le couple qui se partage entre l’appartement de Neuilly et la villa de Porquerolles. En fait, Simenon est plutôt un nouveau riche, un parvenu qui dépense de façon ostentatoire, ne s’habille que dans les boutiques les plus chères, uniquement sur mesures, et roule dans une Delage grand sport. Un mode de vie qui demande de gros moyens au romancier et des efforts croissants de l’éditeur : à la fin de ces années 30, les relations entre les deux hommes vont commencer à se détériorer à cause des prétentions toujours revues à la hausse de Simenon.

A la fin de cette décennie, la situation du romancier permet de mesurer le chemin parcouru depuis l’époque des romans populaires. Simenon est un « vrai » romancier, édité par une maison prestigieuse, assuré de revenus confortables… Côté sentimental, Simenon se sent bien avec Tigy qu’il considère plus comme une bonne camarade. Après la liaison avec Joséphine Baker, il n’a pourtant pas renoncé aux aventures, mais, par peur des complications, il se contentera surtout de relations régulières avec des prostituées. A l’approche de la quarantaine, il demande cependant à Tigy de lui donner un enfant : Marc Simenon va naître ainsi le 19 avril 1939 dans une clinique de la banlieue de Bruxelles alors que les bruits de bottes se font de plus en plus entendre en Europe.

La neutralité ambiguë

La guerre va surprendre la famille Simenon dans sa maison de Nieul, près de La Rochelle, qui correspond plus au vrai tempérament du romancier après la vie mondaine menée à Neuilly. L’attaque allemande est trop brutale pour que Georges réponde à l’ordre de mobilisation de l’armée belge, et à l’ambassade de Belgique de Paris où il se présente, on le charge de revenir dans sa région d’adoption pour accueillir ses conpatriotes qui fuient l’armée allemande : le voilà nommé haut-commissaire aux réfugiés belges. Cette tâche lui convient et il remplira sa mission avec efficacité et dévouement.

Cependant, Simenon ne veut pas s’engager plus que nécessaire sur le plan personnel. Retiré dans cette Vendée qui le rassure, il rentre dans sa coquille et a défini sa ligne de conduite. Ce sera la neutralité, solution la plus évidente pour cet individualiste convaincu. Pendant ces années sombres où la France occupée commence à se ressaisir après le choc de 1940, le romancier se préoccupe surtout de la survie de sa famille et des problèmes d’intendance. Un autre souci viendra assombrir sa vie personnelle, souci réel mais un peu déformé dans son autobiographie, et notamment danslesMémoires intimes. Selon Simenon, il s’agit, pour la première fois, d’un problème de santé : blessé par un bout de bois qu’il est en train de tailler pour Marc dans la forêt de Vouvant, il ressent une violente douleur à la poitrine et consulte un radiologue à Fontenay-le-Comte. Le médecin lui révèle alors que son cœur est très fatigué et que son espérance de vie est réduite à une ou deux années. On imagine le choc que ce diagnostic — qui se révélera heureusement erroné — produit sur Simenon. Le romancier ne peut s’empêcher de penser à son père qui a succombé à une crise d’angine de poitrine après quelques années de sursis. Cette menace contribue sans aucun doute à faire de lui un homme replié sur lui-même : la guerre, il préfère l’ignorer… Après l’activité déployée dans l’aide aux réfugiés, Simenon se partage à présent entre les siens et ses romans.

Il continue en effet à écrire mais doit réduire ses dépenses car les mandats des éditeurs se font rares. Cela ne l’empêche pas de vivre à Fontenay-le-Comte, dans un château loué pour une somme assez modique il est vrai. Fenton Bresler, son biographe anglais, raconte que la guerre n’a pas vraiment changé le comportement de Simenon qui, dans ce nouveau décor vendéen, a pris ses habitudes au café en jouant aux cartes avec les notables et se rend régulièrement dans les fermes des environs pour le ravitaillement. Suivant les conseils d’André Gide, il travaille à un nouveau roman, Pedigree, récit autobiographique romancé de son enfance, mais aussi à des œuvres fortes comme La Veuve Couderc qui seront publiées chez Gallimard. Comme beaucoup d’écrivains vivant en France pendant l’Occupation, il continue à publier malgré la censure et la pénurie de papier, et ne semble pas gêné d’être sollicité par les journaux collaborationnistes. Cette attitude pour le moins opportuniste lui sera reprochée à la Libération, même si le romancier n’a jamais manifesté de sentiments pro-allemands. Ce qui aggrave encore son cas, ce sont ses relations avec les gens de cinéma liés avec un producteur allemand, la Continental : Simenon leur a en effet vendu l’exclusivité des Maigret, et en tout, neuf de ses œuvres vont être adaptées pendant l’Occupation !

La Libération va donc causer quelques soucis au romancier qui a terminé la guerre à Saint-Mesmin-le-Vieux, toujours en Vendée, mais dans une région encore plus reculée. Pourtant, la vie qu’il mène dans ce gros village est à la fois sereine, confortable et paisible. Pas de problèmes de ravitaillement, Simenon a tout prévu : vaches, cochons, poulets et dindons permettront à toute la famille de ne manquer de rien ! A partir de juillet 1944, les inquiétudes vont pourtant commencer avec la Résistance qui réquisitionne la Citroën de Simenon pour effectuer des raids contre les Allemands. Mais il y a plus grave, lorsque, un mois plus tard, des hommes viennent l’arrêter : selon la version de Simenon, ce sont des Allemands. Cependant, Fenton Bresler indiquait déjà dans sa biographie que, selon Boule et Tigy, il s’agissait en réalité de FFI ! Le biographe britannique termine son chapitre de l’Occupation sur cette énigme.

Pierre Assouline, qui a mené une enquête particulièrement rigoureuse sur cette période un peu obscure de la vie du romancier, apportera des pièces capitales au dossier : ce sont bien des résistants qui voulaient arrêter Simenon… La menace est donc réelle pour l’écrivain suspecté par Londres de collaboration au même titre que bon nombre de personnalités du milieu littéraire ou cinématographique. Après assignation à résidence dans un hôtel des Sables d’Olonne et plusieurs interrogatoires, les enquêteurs de la Libération referment le dossier Simenon. Il est vide en effet : même si sa signature figure dans des journaux de Vichy comme Je suis partout, il s’agit de feuilletons et non d’articles polémiques. Quant aux contrats passés avec la Continental, on peut difficilement les assimiler à des faits de collaboration. La procédure d’épuration, l’instabilité politique, les règlements de compte ont cependant ébranlé le romancier qui, en ce début 1945, ne songe plus qu’à quitter la France…

L’exil américain

La période de l’Occupation n’a pas arrangé les rapports de l’écrivain avec son éditeur. Gaston Gallimard a certes réussi à publier les romans de Simenon durant ces années sombres, mais les ventes ne sont pas à la hauteur des espérances des deux hommes : leurs relations s’en trouvent perturbées, chacun rejetant la responsabilité sur l’autre. Avant de quitter la France, il convient donc de régler ce problème d’éditeur. Le choix de Simenon se porte alors vers un débutant, d’origine danoise, fils et petit-fils de libraire. Il s’agit de Sven Nielsen, à peine plus âgé que le romancier, et les deux hommes vont trouver rapidement un terrain d’entente. Le premier contrat est signé en juillet 1945 avec les toutes nouvelles Presses de la Cité qui évincent ainsi la maison Gallimard. Désormais, il peut partir.

C’est sur l’Amérique que Simenon a jeté son dévolu. Le 15 octobre 1945, après avoir attendu quelques semaines à Londres, il fait avec Tigy et Marc son entrée dans le port de New York. Une nouvelle vie va commencer alors qu’il a un peu plus de quarante-deux ans. Il souhaite en effet tirer un trait définitif sur ces dernières années, mais ignore encore qu’une rencontre va bouleverser sa vie. A peine un mois après son arrivée en Amérique, alors qu’il a installé sa famille dans un village du Québec, il cherche une secrétaire bilingue, ce qui lui paraît indispensable dans ce pays. La rencontre avec Denyse Ouimet, une jeune femme qu’un de ses amis lui a recommandée, a lieu à New York et sera vraiment déterminante pour Simenon. Cette jolie Canadienne française de vingt-cinq ans sera sa maîtresse dès le premier soir de leur rencontre, dans des conditions qu’il racontera dans son romanTrois chambres à Manhattan.

Les années américaines vont donc être celles d’un certain bonheur pour le romancier. La secrétaire va prendre très vite une place de plus en plus importante dans la vie professionnelle et sentimentale de l’écrivain. Entre-temps Simenon, qui a de nouveau la bougeotte, s’installe dans le Nouveau-Brunswick, puis voyage à travers les Etats-Unis. Denyse fait bien sûr partie du convoi (il y a en effet deux véhicules pour transporter l’épouse encore légitime, la secrétaire, Marc et… son institutrice !). Après cette errance, Simenon pense pouvoir se fixer en Arizona, ce pays qu’il aime pour sa lumière, son climat et son style de vie. Malgré l’attrait incontestable de Tucson ou de la petite ville de Tumacacori, près de la frontière mexicaine, il ne parvient pas vraiment à s’intégrer dans ce décor qui le change peut-être un peu trop de sa Belgique natale… Son activité littéraire est importante et de grands romans, dont certains d’inspiration américaine, verront le jour. Il ne néglige pas non plus la littérature alimentaire en relançant, avecMaigret se fâcheouMaigret à New York, les aventures du célèbre commissaire mis à la retraite prématurément !