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Nous sommes en 2053. Un jeune Espagnol, Miguel Campuzano, prépare une thèse en physique des particules sous la direction de Frithjof Frithjofsen, un professeur norvégien proche de la retraite. Plus ou moins marginalisé par ses collègues de l’université de Trondheim, le vieil homme mène des recherches sur les altérations de l’espace que produit un type spécifique de musique. Quel est donc ce monde étrange, presque pétrifié, auquel un casque audio de nature un peu particulière permet d’avoir accès durant quelques minutes à peine ? Que va-t-il arriver à Miguel qui s’est tout naturellement proposé pour jouer le rôle de cobaye ? Les séances d’audition musicale qu’il s’impose à intervalles réguliers ne lui font-elles réellement courir aucun danger ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Universitaire, Éric Lysoe a renoué avec la fiction voici douze ans. Il a publié depuis une soixantaine de nouvelles et sept romans, dont "Turquoise" et "Les Tambours du vent", parus chez Ex Æquo. Également compositeur, il montre avec ces "Harmoniques d’Outre-Mondes" jusqu’où la musique peut nous entraîner.
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Seitenzahl: 113
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Éric Lysøe
Roman de science-fiction
ISBN : 979-10-388-1112-6
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal : mars 2026
© couverture Ex Æquo
© 2026 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
La musique s’était tue. À sa place, un paysage inconnu venait de prendre forme. Je dis bien « à sa place », car c’était comme si les sons avaient subi une brusque métamorphose, comme s’ils s’étaient transformés un à un en matière, en une substance concrète et pesante. Ils s’imposaient désormais sous la forme d’une présence tangible, pareille à un amas d’atomes qui se recompose au sortir d’un trou noir. L’harmonie mystérieuse, curieusement chatoyante, qui m’emportait quelques secondes plus tôt s’était tue. Et dans ce silence à couper le souffle se déployait à présent sous mes yeux une vaste étendue marine, d’un bleu clair, opalescent. On aurait dit une immense vitre où le soleil faisait jouer des reflets changeants pour en animer la surface d’un semblant de vagues. Et tout cela glissait, ou plutôt se précipitait vers l’horizon, dans un mouvement qui me paraissait bizarrement continu. J’avais l’impression qu’un courant unique entraînait chaque molécule d’eau dans une seule direction, puis dans une même chute, au-delà du visible.
Les partisans de l’idée selon laquelle la Terre était plate auraient à coup sûr estimé tenir là une preuve irréfutable de leurs théories ineptes. À l’endroit où le ciel rencontrait la mer, je ne percevais aucun de ces effets de perspective qui laissent deviner la courbure naturelle de notre bonne vieille planète. Je ne parvenais à voir qu’une ligne droite, raide, abrupte. Où diable pouvais-je donc être ?
Je me suis accroupi — ou peut-être ai-je eu simplement l’impression de m’accroupir — et j’ai enfoncé mes doigts dans le sol à mes pieds. Du sable ! J’en ai ramassé une poignée. Dans la paume de ma main, cela ressemblait assez à une poudre de texture grossière, une matière granuleuse et chaude, d’un orange lumineux, presque éblouissant par moments.
— Sans doute ai-je affaire à une concentration inhabituelle d’hématite, murmurai-je, comme pour moi-même.
Je ne sais quelle idée m’était passée par la tête et m’avait poussé à jouer ainsi les géologues chevronnés. Peut-être divaguais-je un peu. Je commençais en tout cas à avoir du mal à respirer.
Je me redressai et fis quelques pas dans cet univers étrange, dont la moindre parcelle semblait exercer sa toute-puissance écrasante, l’intensité de sa pesanteur minérale. Chaque élément du décor paraissait pétrifié — jusqu’à l’eau que son mouvement incessant n’empêchait nullement d’apparaître, je l’ai dit, comme une large plaque de cristal bleuté.
— Que c’est beau ! murmurai-je. Si la mort était une série d’équations différentielles soudain projetées dans l’espace, elle ressemblerait à coup sûr à un paysage de ce genre… Le professeur veut-il me donner une idée de ce qui nous attend au terme du dernier voyage ? Ne cherche-t-il rien de plus que de m’offrir un avant-goût de l’éternité ?
En toute autre circonstance, ces hypothèses farfelues m’auraient paru plutôt déplacées. Mais c’était comme si mes capacités de réflexion se trouvaient tout à coup réduites à néant; comme si, malgré la chaleur ambiante, mon cerveau était entré en hibernation. Je voyais les choses, je les sentais, sans vraiment les comprendre.
Par chance, je n’eus pas le temps de pousser plus loin mes idées sur cette voie. La musique avait recommencé à se faire entendre et, à mesure qu’elle gagnait en puissance, le monde que j’explorais se diluait. Il tournait sur lui-même comme aspiré par l’œil d’un cyclone.
Je me retrouvai presque aussitôt dans le laboratoire du professeur Frithjofsen, mon directeur de thèse.
— Alors ? demanda celui-ci en me retirant l’étrange coque, agrémentée de câbles et de capteurs, qu’il m’avait assujettie sur le crâne.
— Votre casque de réalité virtuelle est tout à fait impressionnant, répondis-je. J’en ai pourtant testé des dizaines dans les échoppes de loisir. Mais là ! J’avoue que je suis bluffé. Ce que j’ai vu m’a paru si concret, si… tangible !…
— Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas de réalité virtuelle.
— Comment ça ? répliquai-je, le visage soudain distendu par l’étonnement.
— Jeune homme, vous avez quand même remarqué que votre courte promenade dans ce nouveau monde commençait et s’achevait sur de la musique…
— Bien sûr ! J’ai perçu tout d’abord des harmonies insolites, des nappes de synthétiseurs qui s’entrecroisaient, se cherchaient, luttaient les unes avec les autres.
— C’est exactement cela… Vous avez identifié le compositeur ?
— Euh !… Vous ? murmurai-je, après quelques secondes d’hésitation.
Ce que j’avais entendu, en effet, ne ressemblait à rien de connu.
— Ah ! j’aurais bien aimé qu’il en soit ainsi, mon petit Miguel ! Mais non, c’était Mozart, un extrait de La Flûte enchantée. Je dois l’avouer, dans une version largement trafiquée par mes soins ! J’espère que, d’où il est, ce cher Amadeus ne m’en tiendra pas trop rigueur.
— Et le rapport avec ce que j’ai observé, senti, touché ? Professeur ! je n’y comprends rien…
Le vieil homme se tut un instant, sans doute pour me laisser le temps de réfléchir. Malheureusement pour moi, je n’arrivais pas à voir où il voulait en venir. Quelle fonction avait bien pu remplir le long moment d’immersion musicale qui avait précédé ma vision ? C’était là, à mes yeux, un parfait mystère.
Contrairement à ce qui se murmurait d’habitude sur le campus, je tenais Frithjof Frithjofsen pour l’un des plus brillants spécialistes que comptait le monde dans le domaine de la physique corpusculaire. C’était lui qui, alors jeune assistant à l’Université de Trondheim — oui, lui qui avait étendu à l’échelle humaine les phénomènes d’intrication quantique d’ordinaire réservés aux particules subatomiques. Je n’étais pas encore en germe dans l’esprit de mes parents qu’il avait déjà réussi à faire apparaître le double d’une souris aux antipodes exacts de son laboratoire. Il avait même eu le culot d’obliger un navire à stationner pendant près d’un mois en plein océan Austral. Il voulait éviter à tout prix qu’à peine matérialisé, le clone de son cobaye aille se noyer en haute mer.
Mais ce n’était pas tout, car il avait poussé le luxe jusqu’à placer son récepteur lenticulaire au sommet d’un mât de dix-huit mètres afin d’empêcher que la petite bête ne s’écrase sur le pont du bateau. Dix-huit mètres, l’altitude de Trondheim : c’était de là qu’étaient parties les informations censées donner aux atomes soudain propulsés dans l’espace la forme et la mobilité d’une souris. Le diable d’homme n’y avait pas rajouté, ne fût-ce qu’un centimètre.
C’est dire à quel point il était sûr de son coup ! Même si, depuis, beaucoup de ses contemporains l’avaient oublié, c’était de cette façon qu’il était entré dans les annales de la science; de cette façon aussi que, bien après, en lycéen studieux, j’avais rencontré son nom durant mes cours de physique. Et voilà pourquoi, sept ans plus tard, au sortir de mon « Máster oficial », j’avais décidé de m’inscrire en thèse sous sa direction. Un joli voyage depuis mon Espagne natale jusqu’à cette ville de Norvège où je résidais maintenant depuis trois années fort bien remplies.
Dès mon arrivée à Trondheim, on avait tenté de me décourager. Des étudiants supervisés par d’autres spécialistes de mécanique quantique m’avaient incité à changer de mentor. Le « vieux », comme ils disaient, n’avait plus la cote, ni sans doute toute sa raison. Un événement imprévu avait dû se produire à l’époque de ses trente-cinq ans, pour qu’il mette soudain un terme à la brillante carrière que tous lui prédisaient. Depuis, il ne publiait plus rien, pour ainsi dire. C’était par charité — et par décision de l’ancien recteur, devenu aujourd’hui ministre — qu’on le laissait « jouer » dans son laboratoire. Il ne percevait aucune subvention — en tout cas de façon officielle. On attendait avec plus ou moins de patience qu’il ait atteint l’âge limite et se trouve obligé de partir à la retraite — ce qui, selon les observateurs avertis, n’allait plus guère tarder.
De toute l’administration universitaire, l’actuel doyen m’était apparu comme le plus entêté à ce sujet. À travers certaines de ses remarques incidentes, et jusque dans ses prises de parole publiques, il se montrait absolument déterminé à se débarrasser au plus vite de son confrère. À l’évidence, il tenait celui-ci pour un personnage trop farfelu pour être un tant soit peu utile à la vie intellectuelle de la Faculté. L’homme était même, à l’en croire, tout juste capable d’entraver le progrès des connaissances, tant au niveau de la petite Norvège qu’à celui du reste du monde. Il y avait, dans de telles insinuations, une exagération dont je m’expliquais assez mal la raison.
Quoi qu’il en soit, Frithjofsen me paraissait si ouvert à toute espèce de nouveautés que je lui étais demeuré fidèle. Au fil du temps, j’avais appris, par quelques indiscrétions, que son parcours de chercheur avait été semé d’embûches — ce qui, je l’avoue, me le rendait encore plus sympathique. Pour commencer, on lui avait volé un nombre non négligeable de découvertes dans le champ de la mécanique quantique. Mais par-dessus tout, il avait essuyé un échec retentissant avec son invention la plus importante — celle que ses ennemis appelaient, un sourire entendu aux lèvres, sa « fameuse cabine de téléportation ». Il m’avait été impossible de savoir au juste ce qui s’était produit à ce propos. C’était là, de toute évidence, un secret bien gardé. L’intéressé lui-même s’abstenait d’y faire la moindre allusion. Ce qui était sûr, c’était que l’expérience avait fonctionné à merveille, du moins… « jusqu’à un certain point », comme disaient ses collègues les mieux renseignés. Malheureusement, cette limite avait été dépassée de telle sorte que l’administration lui avait ordonné — et, s’il vous plaît, par décision de justice — de renoncer à poursuivre les moindres travaux sur ce terrain.
Pareilles mésaventures en auraient découragé plus d’un. Lui, malgré tout, continuait inlassablement à échafauder des théories inédites. Comme j’étais le seul étudiant à l’assister dans ses recherches, il m’en faisait part dès qu’il était convaincu de s’être engagé sur la bonne voie. Ce casque de réalité… « non-virtuelle » devait à coup sûr être sa toute dernière découverte. Il en avait gardé le principe secret jusqu’à ce matin du 14 mars, date à laquelle il avait entrepris de me le faire essayer.
Une question, de ce fait, me préoccupait : quelle pouvait bien être la relation qu’il établissait entre les travaux dont il m’avait révélé jour après jour les fondements essentiels, et l’expérience pour laquelle je venais de lui servir de cobaye ? C’était la première fois que nous parlions d’opéra, la première fois qu’il m’en faisait entendre quelques notes maquillées avec soin. Quel rapport ces nappes de synthétiseurs aux résonances vaguement « cosmiques » entretenaient-elles avec le paysage minéral que j’avais visité quelques minutes plus tôt ? Je devais avoir l’air tout à fait idiot à le fixer ainsi, bouche bée, sans parvenir à lui répondre.
— N’auriez-vous gardé aucun souvenir de ce que notre bon vieux Heisenberg nous a appris à propos de la musique ? demanda-t-il.
À me voir de toute évidence perdu en vaines conjectures, il considérait sans doute que, selon son expression favorite, je « séchais lamentablement ». Comme il en avait l’habitude dans ces cas-là, il s’efforçait de me « tendre une perche ». Il était en effet pour lui hors de question de m’apporter la réponse, pour ainsi dire « toute cuite », ou encore « sur un plateau ». C’était à moi de trouver. Je fouillai dans ma mémoire. Je savais bien que le physicien allemand, fort bon pianiste par ailleurs, avait affiné les règles du calcul matriciel à partir de la spécificité des timbres musicaux, et que cette avancée en termes de mathématique l’avait conduit à élaborer le principe d’incertitude. Ça au moins, c’était clair dans mon esprit. Mais après ?
— Je… je ne vois toujours pas, professeur.
Frithjof Frithjofsen ne put retenir un large sourire. Malgré sa mauvaise réputation, c’était un excellent pédagogue. Il n’acceptait de mettre en difficulté l’un de ses élèves que s’il sentait que c’était là une façon de le faire progresser.
— Peut-être alors avez-vous quelques lueurs sur ce que l’on appelle le « battement binaural » ? finit-il par demander.
— J’en ai une vague idée. Cependant, pour parler franchement, je ne saisis pas le rapport avec ce que je viens de vivre.
— Vous allez comprendre très vite, mon petit Miguel. Tout commence il y a un peu plus de deux siècles. En 1839, pour être exact. Un climatologue prussien du nom de Heinrich Wilhelm Dove découvre le type de reconstruction auditive qui ici nous intéresse. Voilà ce dont il retourne, au cas où vous l’auriez oublié…
Le vieil homme se racla la gorge, comme pour me laisser le temps d’intervenir. Mais je demeurai bouche close. Je n’avais effectivement plus aucun souvenir d’une notion que j’avais dû croiser durant l’un de mes cours d’acoustique, trois ans plus tôt à l’Université de Valladolid. La chose paraissait sans doute de peu d’importance pour mes maîtres de l’époque. Aucun d’entre eux, en tout cas, n’avait jugé utile de s’y attarder. À l’évidence, tel n’était pas le cas de Frithjofsen qui, certain d’avoir visé juste, m’adressa un bref clin d’œil avant de poursuivre :
— Imaginons que je vous place des écouteurs sur le crâne et que je vous fasse entendre deux sons de fréquences légèrement différentes, chacun dans une oreille. Votre cerveau va en quelque sorte synthétiser l’information et percevoir ces deux sons ensemble, superposés. Le phénomène qui en résultera sera ce fameux « battement »
