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On vous parle d'un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Cette parenthèse heureuse où l'on pouvait en toute insouciance évoquer le sexe, l'alcool, la bidoche et la vitesse. Une époque où nous n'étions pas envahis par une quête de pureté morale et où on croyait encore à la bonté humaine. Dans le tome 1, Délires d'initiés, Alf voguait entre voyages en stop, bateaux prisons et désertion. Dans le tome 2, Les fêlures du mâles, il nage des bas-fonds anversois aux salons de la périphérie sans se noyer dans l'hypocrisie. Ses amies lui dessillent les yeux, lui ouvrent l'esprit et la braguette. Si le mot 'cul' vous dérange dans une phrase, quelle que soit la beauté du texte, tournez la page et vous aurez avalé le bouquin d'un coup. Il n'est pas facile de satisfaire les attentes des lecteurs les plus néophytes comme les plus aguerris.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Souvenirs d’offense
Que votre volupté soit « fête »
Ces vessies sont loin d’être des lanternes
Sa divine diva du divan
Opération Omerta !
Chaud derrière, effrayant devant
La roue de l’infortune
Le masque de l’enfer
Sous les clichés, la rage
Mieux vaut mourir incompris que passer sa vie à s’expliquer
L’ire entre les lignes
Tous ces troufions à l’imaginaire atrophié
Raie vers cible
Une giroflée à cinq pétales
Un profil pour Dieu et l’autre pour le diable
Une pupute au grand cœur, déesse de l’amour et du tagada tsoin-tsoin
Dans la tempête, adore l’écho
Adieu or et vigie
Les jeux de mots et les propos
tenus par l’auteur empiètent sur
l’orthographe.
« Merci aux libraires d’aimer leur métier
et de nous laisser un coin de leurs rayonnages. »
M LA SUITE
On vous parle d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Cette parenthèse heureuse où l’on pouvait en toute insouciance évoquer le sexe, l’alcool, la bidoche et la vitesse. Une époque où nous n’étions pas envahis par une quête de pureté morale et où on croyait encore à la bonté humaine.
Dans le tome 1 « Délires d’initiés », entre voyages en stop, bateaux prisons et désertion, Alf nage des bas-fonds anversois aux salons de la périphérie sans se noyer dans l’hypocrisie. Il y rencontre des amies qui lui dessillent les yeux, lui ouvrent l’esprit et la braguette. Si le mot « cul » vous dérange dans une phrase, quelle que soit la beauté du texte, tournez la page et vous aurez avalé le bouquin d’un coup.
Il n’est facile de satisfaire les attentes des lecteurs les plus néophytes comme les plus aguerris.
A. Clouelebec,Farfelu flirtant avec le trip mental sous haute surveillance sensuelle ?
Le maton lui ouvrit la porte et Alf, tout heureux, quitta le pénitencier sans se retourner. Mais quelqu’un l’attendait de pied ferme. Bonjour Alf, tu voulais déjà plumer le premier pigeon dès ta sortie ?
...
- Ah double Maître, vous êtes rapide vous. Votre profession conviendrait merveilleusement à certaines femmes moins vénales que vous. Mais je ferai le nécessaire.
- J’y compte bien. Avez-vous reçu mes honoraires ?
- oui et j’ai remarqué qu’il n’existe pas de barème chez vous. Le fruit revient à l’avocat.
Double Maître le salua et le quitta promptement.
À la gare des Guillemins, il téléphona à Coco Charnel.
- Tu es libéré Alf ?
- Oui, je suis à la gare de Liège et je file à Namur. Peut-on se voir ?
- À quelle heure ?
- Le train arrive à Namur vers 17 h 38.
- Tu viens pour moi ?
- Évidemment pour toi ! Mais tu as raison, c’est aussi pour une question de fric.
- J’en étais sûr, mais OK, je serai là.
- Merci et à bientôt.
Dans le train qui l’amenait à Namur, il avait le bourgeon qui le titillait. Il pensait à son avenir de sacristain, amant de l’abbesse du couvent des « s’offre-à-tous » au Zéro. Il devait y aller, le plus vite possible, avec la lettre de Jean Foutre pour engranger des pourboires. À la gare de Namur, la Coco l’attendait. Elle l’avait vu descendre du train, la Boyard aux lèvres. Il ouvrit les bras d’un geste théâtral attendant que Coco vienne s’y jeter. Elle était vêtue d’un blue-jean qui lui donnait une allure un peu bi-sexe, style androgyne (Tu as le look Coco, Coco tu as le look !). Avec son jeune âge et dotée d’un visage d’ange, elle n’était pas avare de ses charmes. Elle se dressa sur la pointe des pieds et haute de son mètre soixante-six, elle embrassa son déserteur avec ses lèvres de Cupidon.
- Tu t’en es vite sorti !
- Heureusement, mais je n’étais qu’un déserteur et pas un transfuge violent. Comme disait Camus ; entre la justice et ma mère, même moi, je choisis ma mère. Et toi, tout baigne ?
- Oui et j’ai tes 500 francs !
- Oh, c’est trop gentil. Je te revaudrai ça !
- Mon œil ! répondit-elle d’un air taquin.
- J’ai un cadeau pour toi, lui montrant une affiche de « Che Guevara ».
- Mon Dieu, c’est cher payé, pensa la Coco.
Il adorait faire des cadeaux comme tous ceux qui n’en ont pas reçu beaucoup.
À la cafétéria de la gare, il l’écoutait comme on écoute une douce musique d’ascenseur. Elle lui posa mille questions pendant qu’il sifflait deux triples trappistes qui lui montèrent vite à la tête par manque d’entraînement.
- Toi, tu as eu vraiment du bol.
- Je suis content même s’ils m’ont privé de mes droits civiques pour cinq ans.
- C’est important ces droits ?
- Bof, je ne peux pas voter, ni me marier et même pas être directeur de prison. Je n’ai pas droit de cité, quoi !
- Pas te marier ?
- Oui, pas avant cinq ans.
Elle resta dubitative, laissant entrevoir sa poitrine menue. Alf l’observa un instant et se mit à fantasmer en rêvant de frotter sa verge dans le sillon mammaire de Coco. Mais à quinze ans, elle ne pourrait que lui offrir un microsillon.
Dans un dernier adieu, ils s’embrassèrent sur le quai. Le chef de gare siffla et le train se mit en branle dans un vacarme abrutissant. Sa belle Coco, seule sur le quai, regarda le train partir avec regret. Elle savait comme nulle autre convertir le temps amer de l’éclipse en extase du retour. Ils entendront siffler ce train toute leur vie souffrant chacun d’un immense désir l’un pour l’autre, mais rarement de façon synchronisée.
Arrivé à la gare Centrale d’Anvers, il projeta déjà son échappée routière, son horizon de bitume en Grande-Bretagne ou ailleurs. Il fila au Zéro pour son quibus.
- Prozac, mon Amour !
- Mon Dieu, Alf, est-ce possible ? Mais quelle gueule, tu as sûrement dû galérer avec ta mine de carême.
- Le mot est faible, mais correct.
- En revanche, ta mine pourrait m’inspirer de la pitié et si tu viens pour Léa, tu arrives avec une guerre de retard. Elle est partie vivre avec un Monégasque à Monte-Carlo.
- Sainte Merde, dis-moi Louise que c’est une blague !
- Non, c’est la triste vérité. Mais cela ne t’empêche pas de reprendre ton job au bar.
Sacristi, lui qui ne rêvait que de retrouvailles orgiaques avec Léa, ne conserverait que des souvenirs d’un amour soumis aux aléas capricieux.
- Merci Louise.
Il fourra sa main dans la poche et en retira la lettre de Jean Foutre. Louise l’examina attentivement.
- Mais c’est dingue, pas possible. On n’en savait rien. Excepté le fonds de commerce qui est déjà sur le flanc, il n’y a pas grand-chose ici. De plus, Léa a donné ses parts à Daniela après le suicide de Jean.
- Pourquoi s’est-il suicidé ? Il était encore jeune, non ?
- Oui, quarante-deux ans et quand on lui demandait comment allait ses affaires, sa famille, sa santé, il répondait imperturbablement « impecgénial-super » ce qui devait être interprété dans la bourgeoisie comme étant au bord de la banqueroute avec huissiers à la villa. Il n’avait plus les revenus suffisants pour subvenir à son train de vie même s’il percevait un pourcentage quand il recommandait spécialement le « Zéro » à ses amis notables lorsque l’envie leur prenait de s’encanailler. Même les pourliches et les commissions sur la recette n’y firent rien. Finalement, il a pris son courage à deux mains et son flingue dans l’autre pour se tirer une balle dans le caisson. Les maisons où il régnait en maître étaient closes alors qu’avant, elles étaient ouvertes. À son décès, sa femme a découvert un « Wezenberg » de dettes.
Leurs discussions étaient dignes d’une mauvaise série télévisée. Tout sonnait faux.
- Bon ! Donc, on m’a trompé grossièrement.
- Alf, prends un whisky et écoute. Jean n’avait même pas dix pour cent de la boîte et avant de se brûler la cervelle, on a rencontré des problèmes avec ses ardoises qu’il prétendait marquées à la fourchette.
- Cheerio, c’est quoi « à la fourchette » ?
- Une fourchette possède quatre dents. Donc, quand tu écris, les dents notent quatre fois la même addition. Hai capito adore mio ?.
- Mais quelle affaire !
Alf savait bien que cette missive n’avait aucune valeur juridique et comme il n’avait pas envie d’emmerder ses vierges de comptoir, il arrêta les frais et embrassa sa proxénète.
- Tu commences quand tu veux !
- OK, mais avant ça, je dois me chercher une piaule.
- Tu peux loger dans la chambre de Léa en attendant de te dénicher un kot.
- OK, mais dis-moi pourquoi est-elle partie ?
- Elle a eu affreusement peur d’une bande d’Albanais qu’elle n’a pas voulu servir avant de les mettre dehors avec l’aide de la police. Elle a été menacée de viol, de mort et autres gracieusetés.
- Quelle horreur, des représailles !
- Oui et cela a précipité son départ avec son fiancé monégasque Enguerrand pour Monte-Carlo.
- Ce nom est prédestiné. Mais est-il sympa ?
- Très, mais la seule chose qui arrive à sa cheville, c’est sa chaussette.
On fit signe à Louise pour lui montrer une femme mûre au look de sorcière luciférienne avec un nez très long qui s’agitait sur son tabouret.
- Que veux-tu ma Chérie ?
- Donne-moi du champagne et offre une coupe au barman !
Le public avait déjà muté au Zéro, un 95 c étant plus important que le baratin, un monde où la vulgarité montrait un signe de bonne santé financière.
Les purs anversois avaient cédé la place aux basanés friqués à Rolex et aux cheveux gominés. Au coin du bar, une tromperie siliconée lui fit de l’œil en se soulant sérieusement avec un chevalier d’industrie bourré de whisky et d’oseille, le type même du nouveau riche décomplexé et arrogant. Le mec parlait pour toute la galerie.
- Moi, c’est Lambert ! Et tu sais Alf, que moi, j’ai adoré les femmes et elles me l’ont bien rendu ; des Flamandes foutraques, des baronnes de la haute, des bipolaires forcenées. Tu n’as pas idée !
Alf n’écoutait pas. Il pensait à Léa et l’expression du profond ennui qu’il affichait en disait plus long.
Accoudé au bar, Alf était entouré du gus cintré du bocal, de son ami, un rastaquouère de la plus belle eau et de Madeleine, la vieille nasique de Louise qui éternuait bruyamment par le bas pour avoir une sensation nostalgique provoquée par son odeur. La blonde peroxydée s’approcha comme une vipère vers le petit groupe en soufflant avec la gouaille d’une mauvaise fille, mais l’élégance d’une bourgeoise.
- Louise m’a annoncé que tu logeais ici cette nuit. Voulez-vous coacher avec moi ?
Elle lui lança un regard canaille comme le font les putains des grandes métropoles.
- Je ne sais pas. Cela va dépendre de l’heure de fermeture.
- Je reste jusqu’à la fin.
- Si tu veux, mais je crains que tu ne doives téléphoner à ton premier amant !
- Quoi, tu le connais ?
- Bien sûr, c’est ton médium.
Tonnerre de Brest, elle n’allait pas lui coller aux basques comme le sparadrap du capitaine.
Ce vrai gibier d’amour, avec ses yeux pâles d’Husky, se mit à rire grossièrement. Sans être ignorant et quelque peu cultivé,
Alf avait été formé par les vicissitudes de la vie et l’espièglerie du temps. Le Zéro était devenu un petit club fermé à l’humour parfois déplacé. Les clients chics ne se bousculaient plus au portillon. L’âme en peine et le gosier toujours sec, Alf se servit un double Scotch. Betina, la blonde peroxydée, restait accrochée au bar comme une moule sur son brise-lame et n’arrêtait pas de caqueter. Le rastaquouère buvait de grandes rasades de whiskard tout en fumant des joints. D’origine grecque, il était très antique attique. Betina demanda à Alf.
- Vous le connaissez ?
- Comme un frère, rien de plus !
Le rasta observa Alf et lui sourit en se concentrant sur son verre.
- Nous avons mis en équation nos algorithmes avec la racine carrée de nos divergences. OK, je suis un mauvais mari, mais un bon zig pour la bagatelle ! Hein Alf ?
- Que voulez-vous que j’en sache ?
- Demandez à Daniela !
Alf encaissa le choc en apprenant que sa Daniela avait couché avec ce grand pervers doublé d’un masochiste profond. Après les jours de bonheur passés avec elle, cette nouvelle le révulsa.
- Et en plus, elle n’avait qu’à s’enfourcher sur ma bite, façonnée par ses soins, pour se bourrer la chatte selon sa fantaisie.
Pour Alf, ce déballage de vulgarité devenait insupportable à entendre et il ne put s’empêcher d’intervenir.
- Soyez distingué Monsieur ! Votre cul doit être drôlement jaloux de ce qui sort de votre bouche.
Mais le mec insista.
- La nature l’a pourvue d’autant de bêtises que de beauté.
- Arrêtez d’être malveillant ! Vous n’êtes qu’un vulgaire marchand de cochons qui sabre et sable le champagne avec des filles d’un niveau intellectuel bien supérieur au vôtre. Du reste, manger vos cochonneries tue ! Daniela m’a raconté que c’était la première fois qu’elle avait eu un type tel que vous, qui puait autant le porc et qui bandait aussi mou avec une queue en tire-bouchon. D’ailleurs, les filles d’ici vous appellent « Le Porc de l’Angoisse » ou « L’obèse en ville ».
- Tu es jaloux Alf parce que les femmes m’ont toujours réussi.
- Sauf ta mère !
Les filles qui avaient participé à cette prise de bec applaudirent en criant de concert.
- Balance ton porc, balance ton porc… Groink, Groink…
Louise accourut et prit Alf par le bras en l’écartant du bar.
- Alf, c’est un de nos meilleurs clients. Apprends à tenir ta gueule !
- Mais Louise, allons droit aux putes, c’est quand même un phacochère de la fachosphère.
La remarque de Louise le rendit furieux et il le fut davantage quand Louise lui suggéra d’aller roupiller prétextant qu’elle s’occuperait du bar de une à trois. Il la laissa au zinc, tanguant aux bras des clients et monta dans la chambre de Lèa où il prit un bain s’imaginant Lambert embrassant Danièle. (Une mouche à merde sur un joli gâteau, quelle horreur). Dans la douche voisine, un butor hurla.
- Déshabille-toi ! Quand j’achète du jambon, c’est pas pour bouffer le papier d’emballage.
Avant de se coucher, devant le miroir, il s’enduisit de crèmes vendues à prix d’or par des labos qui s’en mettaient plein les poches grâce aux désespoirs des femmes. Dans le lit de Léa, ses pensées commencèrent à dériver en s’éloignant doucement de la réalité pour entrer dans le monde des rêves. Il était sur le point de s’endormir quand soudain, il sentit la présence de quelqu’un qui se glissait dans son lit.
- Merde, mon bouge au lit nouveau est arrivé. se dit-il.
- Ne t’inquiète pas, c’est moi. J’ai téléphoné à mon premier amant, mais il avait du boulot avec toi !
Alf alluma la lumière et vit la peroxydée qui, de naissance, était rousse. Elle était pas mal foutue et le kiki d’Alf, sevré depuis ses séjours en prison, se manifesta comme un militaire au garde-à-vous.
- Tu veux que j’éteigne la lumière ?
- À toi de choisir, peu importe, seule la jouissance compte ! Sapristi, c’était la Marquise de Merteuil qui parlait.
Alf mit de côté quelques appréhensions bien légitimes et éteignit la lumière en imaginant des doubles aux identités différentes. Il aimait cette confusion, celle d’un cabotin du caboteur. Quant à Betina, elle aussi trichait dans cette nuit folle en camouflant sa véritable identité érotique. Elle ne demandait que le philtre d’amour. Alf la retourna pour la mettre en situation avant de rallumer la petite lampe de chevet.
- Sapristi, quel beau métier professeur !
La levrette était un moyen fort joli quand on a sous le ventre un cul ferme et poli.
- Holà ! Pas l’entrée des artistes ! s’écria-t-elle inquiète.
Pourtant, l’ambiance n’était pas prépuceculaire.
Betina débordait d’imagination et s’avérait être une partenaire espiègle. Elle avait des globes façonnés par la magie des grâces ; « Comme on connaît les seins, on les honore » Elle voulait que le plaisir soit le plus intense possible. Cette amazone du chibre sollicitait du « Wild Sex » exigeant sa part de jouissance et réveillant son côté animal. Le rodéo sauvage fut interrompu par une brusque sortie de Rousse, qui dans tous ses états, ne voulait pas qu’Alf ne prenne son pied trop vite. Pour Alf, l’orgasme et l’éjaculation étaient indissociables pour atteindre la plénitude de la jouissance. Alors, d’une voix douce, la sauvageonne s’étant calmée, demanda avec humilité et soumission.
- Baise-moi encore un peu, je te prie.
- Ouiiiii !
Hostia joder ! Quelle émotion après une pareille correction.
Elle se prenait pour le bouffon (Mascarille) et leurs ébats prirent une dimension encore plus sauvage. Les baisers atteignirent la frénésie et le martèlement de leurs coups de reins les propulsa vers l’extase. À cet instant, ils étaient assurés de vivre d’amour et de Bordeaux clairet pour le restant de leurs jours. Après l’amour, à bout de souffle, les mots refirent surface. Elle lui posa une bonne dizaine de questions auxquelles il répondit en inventant toujours une nouvelle anecdote. C’était le paradoxe du menteur qui mentait même quand il affirmait qu’il mentait.
- Et toi, ma Betina adorée, raconte ?
- Je n’ai pas grand-chose à dire si ce n’est que je suis née grâce à une catastrophe. Ma mère s’est retrouvée enceinte à sa grande surprise, elle qui croyait avoir passé l’âge, mais passons.
- Comment as-tu échoué ici ?
- Par Léa, c’est ma meilleure amie et chair chérie. Nous éprouvions du désir l’une pour l’autre comme dans la leçon de guitare « Balthus ». Woh, c’était bon dis. Nous avons été ensemble aux Dames Chrétiennes.
- Drôle d’idée !
- Et oui. Un jour, elle m’a parlé de son job de coach et comme je venais de perdre le mien, je suis allé la voir. Et voilà !
- Belle expérience. Excuse-moi d’être un peu inquisitif, mais prends-tu la pilule ?
Elle l’embrassa et fit semblant de réfléchir pendant d’interminables secondes durant lesquelles les synapses d’Alf s’enflammèrent chauffées à blanc.
- Je vais te répondre. Ne panique pas, ce n’est pas avec toi que je vais me la faire dorer.
Les craintes d’Alf s’étaient muées en peur.
- Je trouvais inutile de me mettre à la contraception étant donné ma faible activité sexuelle. Je suis une mère célibataire d’un petit garçon de six ans qui se prénomme Sven. Avant sa naissance, j’avais une sexualité basse tension. Une partie de moi était en sommeil. J’avais un plaisir plat sans plus et j’en donnais peu. Avec le père de Sven, ça a été fort différent. Nous nous sommes aimés avec une intensité de fous. Je me suis enfin sentie femme. Tu comprends ça Alf ?
- Je comprends bien, mais maintenant, la prends-tu ?
- Comme toutes les coachs qui défilent ici. On se fait visiter donc, on la prend !
Il avait oublié que les deux figures de la maman et la putain se répondaient en miroir.
Alf avait toujours éprouvé un certain tropisme pour les femmes victimes de l’existence. Il s’efforçait de les protéger, mais n’était pas toujours à la hauteur de ses ambitions.
- Maintenant, c’est à ton tour Alf ! Accouche, moi j’ai tout déballé.
- Oh moi, j’ai pris la route pour m’éloigner d’une vie minable. J’ai fait quarante boulots et cinquante malheurs. J’ai bifurqué sur de l’insouciance agrémentée d’un peu d’audace et de bonheur. Je n’ai pas encore entamé ma vie d’adulte et comme l’existence ne m’offre rien ou pas grand-chose, je découvre l’amour et me laisse complètement aller à la désinvolture. J’ai osé faire des trucs impensables pour m’éclater totalement. J’ai été marin, militaire, déserteur, prisonnier et j’en passe.
Elle le prit dans ses bras et ils se serrèrent l’un contre l’autre comme deux chiots.
- Eh bien, c’est du beau. Cela promet !
Alf regarda sa fille des Dames Chrétiennes et se dit secrètement.
- Il n’y a rien de plus beau au monde que l’amour d’une femme mariée. C’est une chose dont aucun mari ne se rend compte. Bis repetita.
- Tu as dû être très malheureux mon Chéri ?
- Oui et non. Une fois que tu as connu une jeunesse cabossée, je t’assure que durant le reste de ton existence, ton cerveau ne traîne pas pour reconnaître le bonheur et il sait rapidos en profiter.
- Ta famille, tes amis, ils en pensent quoi de ta vie décousue ?
- Si tu commences à te soucier de ce que les gens pensent de toi, tu deviendras à jamais leur prisonnier et ça, j’ai déjà donné.
- Dis Alfie, pourquoi étais-tu si inquiet au sujet de la contraception ?
- Écoute, une bonne semence, même si elle tombe dans la mer, deviendra une île.
- Alf, tu es impayable !
- C’est pour ça qu’on me loue.
- Tu es un antidote à la déprime. Léa parlait de toi comme « spleen doctor ». Tu verras, disait-elle, c’est un fou sorti tout droit d’un jeu d’échecs.
- Je sais, ma mère me le répète en boucle.
- Toi, tu n’as pas que les chevilles qui enflent !
Il avait encore un tas de questions à poser à Betina, mais resta prudent afin d’éviter les mêmes déboires qu’avec Daniela. Il renonça à être trop intrusif pour ne pas provoquer de la méfiance. Il l’embrassa et sans retard à l’allumage, elle se jeta sur son kiki. Avec sa technique de succion par saccade, le succès fut aussi succinct que succulent. Kiki content, il s’endormit dans les bras de sa belle Marquise alias « Fellatrix ».
Le matin à son réveil, il analysa la chambre décorée par un architecte d’intérieur au budget illimité, mais au talent limité. Doucement, Betina sortit de son sommeil en bâillant.
- Laisse-moi pandiculer en paix. À propos, Léa m’a laissé une lettre pour toi. Prends-la, elle est dans mon sac à main !
Alf saisit le sac qui comme tout sac de femmes ressemblait à un vrai foutoir. Il le renversa sur le lit avec l’espoir de trouver la lettre en question. Betina regardait tout ce qui tombait de sa sacoche et s’arrêta sur une belle photo de Sven. Alf s’énervait en cherchant cette sacrée lettre et se calma quand Betina la sortit d’une poche intérieure zippée. Il prit la lettre en éprouvant un sentiment de malaise et fila dans la salle de bain pour la lire en paix.
Hôtel de Paris, Monte-Carlo
Mon cher Alf,
Comme toi, j’en ai eu marre du glaçage d’escarpins. Comme toi, faire le mort est une façon de manifester mon besoin d’amour. Le fantasme de disparaître est fréquent chez nous. Les gens pensent, à tort, que c’est du désamour. J’ai reçu des menaces terribles et pour la première fois, j’ai eu le trouillomètre à zéro au Zéro. Enguerrand m’a protégé. Il a été adorable. Mon Alfie, je n’oublierai jamais nos ébats et nos agapes. Personne n’aurait pu deviner que cela se terminerait de cette manière. J’avais vu en toi mon alter ego. Je t’aimerai toujours. On se reverra dans une autre vie, car en ce qui concerne celle-ci, j’ai choisi le plein d’aisance.
Bisou, Léa
PS : Embrasse les filles du Zéro au gent minois qu’on voit parfois au bar d’en bas, vendre leur fleur jusqu’à cent fois par mois et n’oublie pas de protéger Betina.
Alf était admiratif devant l’écriture ronde et soignée de Léa. Elle avait choisi en dernière minute une autre vie et il ressentit un peu de spleen envahir son esprit.
- Tu as vu combien de temps tu es resté dans la salle de bain. Il y avait cent pages ou quoi ?
- Tu aurais voulu le savoir et lire une lettre d’amour qui ne t’était pas destinée ? File doux avec moi, sinon, je me venge dans mon journal !
- C’est quoi ton journal ?
- Tous les jours, j’écris une petite critique de mœurs avec des non-dits que le lecteur est libre de se raconter.
- Sans les détails, j’espère !
- Évidemment, c’est de l’érotisme de salon.
- Que vas-tu écrire sur moi ?
- Sur toi, je vais écrire un truc en flamand.
- Ah bon et quoi ?
- Gisteren, ontmœtte ik n’okselfris exemplaar!
- Ça veut dire quoi ?
- J’ai rencontré quelqu’un aux aisselles soignées.
- C’est pas mes aisselles qui sont soignées, c’est toi qui dois te faire soigner !
Avant d’aller au resto, elle grilla quelques cibiches menthol en guise de petit déjeuner. À treize heures, à la table de « Chez Marcel », elle parla de son éducation répressive aux Dames Chrétiennes avec Léa. À cette époque, déjà jeunes, elles bravaient tous les interdits pour satisfaire leurs moindres désirs. Elle se mettait à nu, lui racontant ses ébats avec force détails tout en craignant un trop-plein de confidences. Sa vie funambulesque entre amicales trahisons et fiascos amoureux était racontée avec beaucoup de dérision. Elle mangeait peu, bavardant comme une pie et buvant comme une Polonaise. Marcel arriva en leur proposant un pousse-café.
- Alors les tourtereaux, un petit cordial ?
Alf reçut un clin d’œil appuyé de Marcel qui n’avait d’yeux que pour Betina.
- Merci Marcel, donne-moi cet alcool qui permet de rendre l’eau potable.
Ils se lancèrent à trois dans les grappas et dès que Betina fila aux vestiaires, il rajouta un peu d’alcool dans le verre d’Alf.
- Espérons que cette fois-ci, ta nouvelle copine ait des soldis ?
- Dans le pire des cas, j’en ai, car c’est moi qui invite. Donne-moi encore une grappa, per favor, amico mio.
Il n’abandonnait jamais la cérémonie de l’apéro ni son habitude à boire, huit ou neuf fois par jour, sous le moindre prétexte ou sans aucun.
- La faccio divertiti, j’ai aussi été jeune et je baisais à l’œil. À 55 ans, la chose est chère et rare. Pour les pauvres vieux, l’amour devient avare.
- Ça, je crois. Il vaut mieux faire l’amour pour ne plus y penser que de ne pas le faire et d’y penser toujours.
Betina et Alf éclusaient sec et elle continuait à déballer son jardin secret aidée par l’accumulation des grappas ingurgitées avec passion.
- J’ai des liaisons sans que mon entourage ne s’en doute, mais cela ne me rend pas spécialement heureuse.
Elle parlait ouvertement de ses performances, de sa libido et de ses fantasmes. En écoutant ce discours, Alf avait difficile d’accepter cette vérité. Il aurait préféré un mensonge, car il la voulait chaste. Avec un verre dans le nez, la nostalgie lui monta à la tête. En examinant le visage de Betina, il se retourna vers le sas et se remémora la proposition farfelue de Daniela. Usant souvent du silence, Alf essayait ainsi d’attirer la passion.
- Tu rêves Alf ? As-tu trop bu, mon Chéri ?
- Non.
Il lui susurra de le sucer dans le sas.
- Pauvre fou, ta raison te perdra et pourquoi pas au beau milieu du resto ?
- Et pourquoi pas ?
- Tu l’auras ta gâterie, mais dans ton bain, une bonne lutte au turbin !
Ils quittèrent le resto quand Marcel commençait à remettre le couvert pour le service du soir. Bien éméchés, ils prirent un bain les laissant heureux à leurs délices hormonales avant d’aller bosser.
En descendant au bar, Alf remarqua très vite que Louise était mal lunée. À sa place habituelle, il se servit un whisky quand Louise s’approcha.
- Stop Alf, arrête de picoler. Tu es complètement schlass, plus imbibé qu’un sucre au Calva !
- Pas du tout !
Louise avait sa tête de harpie et Alf l’imaginait chevauchant son balai phallique. Sa moquerie soutenue d’analogie le renvoya fissa au bestiaire. Un monde de plus en plus interlope s’accumulait au Zéro. Alf était particulièrement lent ce soir ce qui excédait Louise au plus haut point. Assis au bar, deux jeunes types, jolis garçons, sirotaient un cocktail à base de gin. Chloé vint s’installer avec Madeleine « La Nasique » et deux autres filles. Alf voulait à tout prix faire de l’humour.
- Savez-vous que l’éléphant supplée aux mains avec sa trompe ? dit-il en faisant un clin d’œil en direction de Madeleine
Les gens ne rirent qu’à moitié puisque l’autre moitié n’avait rien compris. Surprenant son public, Alf leva son verre et en regardant Madeleine, il l’apostropha.
- Eh Mady, peux-tu aussi t’asperger avec ton appendice nasal préhensile ou soulever des troncs d’arbres et saisir un œuf sans le casser ?
Un silence glacial prit vite la place de quelques rires étouffés. La Nasique frisait presque la crise d’apoplexie. Louise accourut comme une furie en criant avec colère et lançant un regard incendiaire. La gifle claqua sans prévenir.
- Sale petit Voyou, tu vas immédiatement présenter tes excuses avant de quitter les lieux. Je ne veux plus te voir traîner ici !
Merde. Il n’était pas nécessaire d’être prix Nobel pour comprendre que la Madeleine de Prout, cette maquerelle autoritaire au snobisme à peine dissimulé était, en fait, la mère de Louise. Alf savait que lorsqu’on a été rejeté une fois, on craint d’être shooté une deuxième fois.
- Mais enfin Louise, où est ton sens de l’humour ? Rassure-toi, je ne voulais pas faire de la peine à Madeleine, ce n’était qu’une boutade. On n’a pas tous le curseur de l’humour au même endroit.
Madeleine pleurait à chaudes larmes, mais l’alcool y était aussi pour quelque chose.
- Cesse de tourner autour du pot. De toute façon, la coupe est pleine. Ce n’est pas ta première connerie ici. Je suis assez mature pour te pardonner, mais pas assez stupide pour te faire confiance une fois de plus. Prends ton brol et fous le camp !
Alf n’avait aucune envie d’insister, mais se sentait obligé de répliquer.
- Avant de m’envoyer dinguer, sache que je te remercie, toi et mes copines du Zéro pour les excellents moments passés ensemble. C’était très très gai. Au revoir et fiche-moi la paie !
Elle le regarda d’un regard troublé, la méchanceté avait disparu de son visage. Il avait touché une corde sensible de la personnalité de Louise, il en était certain.
Toutefois, il n’allait pas s’obstiner, sentant qu’aucun retour en arrière n’était concevable, même pour lui. Avait-il fait exprès cette connerie avec Mady ou était-ce l’excès d’alcool guidé par son destin farceur ?
- J’irai prendre mon brol !
Il monta l’escalier quatre à quatre et sur le palier, il entendit des voix dans la chambre jouxtant celle de Léa.
- Tu mouilles autant avec les autres ?
Il reconnut cette voix profonde. Avec précaution, il ouvrit la porte voisine et louchant par le jour de la porte entrebâillée, il la vit sur son lit en train de se faire gamahucher par un vieux beau. Il s’empressa de susurrer à voix basse.
- Eh les Amis, faites gaffe, il y a une descente de flics. Ils sont déjà au premier !
Ravi de son joke, il prit la fuite par l’escalier. En bas, il vit Louise expliquer à une novice les astuces du métier.
- Fais l’étroite pour lui même quand elle est large en manœuvrant du cul et jouit quand il décharge. Quel monde !
ll était vingt-trois heures quand il atterrit au Match content de revoir les copains.
Il se réveilla, à moitié inconscient et sans souvenir, dans le lit d’une inconnue. La femme était maigre comme un hareng saur en nuisette. Cette grande chétive aux yeux malicieux avait préparé un thé et deux Optalidons qui trônaient sur la table de nuit.
- Ça va zatlap ?
- mmmmm…
Il l’observa dans la brume de sa boîte crânienne qui tambourinait sans arrêt. Elle possédait des cernes de cendres, de beaux yeux bleus et de grandes dents blanches qui lui rétrécissaient sa lèvre supérieure, une drôle de bobine genre beauté neurasthénique.
Alf n’apprécia pas de se faire traiter de zatlap au réveil. Cela le rendit grincheux et elle s’en aperçut tout de suite.
- Mon Dieu, cette nuit au Match, j’étais toute frétillante de l’attention que tu me portais. Par contre, ce matin, ton attitude n’est pas des plus agréable.
- On se construit soi-même sur terre « au nom du pervers et du malsain esprit ». J’ai un mal au crâne pas permis.
- Cela ne m’étonne pas, tu as bu comme huit.
Des bribes de souvenirs commencèrent à remonter à la surface, beuverie avec Betina chez Marcel, brouille au Zéro et puis, plus rien. Le néant.
- Tu marchais en zigzaguant, on aurait dit que tu tentais d’éviter des objets inexistants.
- Je devais tenir une cuite de feu de Dieu. Ma tête ne s’intéresse nullement à la marche en zigzag de mon monde.
- Veux-tu encore du thé Alf ?
- Je préfère un Underberg.
- OK, je vais voir si j’en trouve un. Je dois tout de même faire des courses pour le déjeuner. À tout à l’heure !
Il profita de son absence pour faire un tour dans l’appartement. Il s’arrêta devant un coucou qui tictaquait dans le hall en face d’un crucifix. Il ne put réprimer un sourire en se disant : « Tous fous, ces calotins ! ». Arrivé dans le salon, un tableau d’une grand-mère peint par « Godderis » le regarda d’un œil glacé depuis le dessus de la cheminée où traînait une revue scientifique : « Les spermatozoïdes face au microbiote vaginal ». Il comprit le regard froid de la bobonne.
À table, elle avait ramené des pistolets de chez Van Dessel, rue de l’Esplanade. Alf se doutait qu’il était en pleine ville grâce à l’adresse imprimée sur le sac en papier de la boulangerie.
- J’ai trouvé un Fernet-Branca, il n’avait pas d’Underberg.
- C’est très gentil.
- Ça va mieux, trousseur de jupons ?
- Non, pas des masses.
- Te souviens-tu de ce que tu m’as raconté cette nuit ?
Goddam, il se trouvait atteint d’une amnésie totale, le néant absolu.
- À peu près, oui, en mentant comme un arracheur de dents.
- Tu m’as dit que j’étais faite pour toi en me disant « Je t’aime ».
- Et merde, chaque « je t’aime » est un coup de poignard en devenir ? pensa-t-il.
Les larmes aux yeux et trémolos dans la voix, elle continuait sur le même registre.
- Tu m’as dit que j’étais ta confidente, ton refuge, ton oxygène.
La démesurée possédait un vocabulaire à surprises. Son jargon étonna Alf. Ils avaient dû se tromper de scénario.
L’absence de bruit oppressait Alf et respirant un grand coup, il s’alluma une Boyard en faisant claquer son zippo. Tout à coup, elle se leva furieuse et balança d’un geste rageur sa tasse dans l’évier.
- Mais c’est pas vrai, je tombe toujours sur le même genre de mec.
Elle s’immobilisa en regardant Alf, chancela et s’agrippa à la porte avant de se laisser tomber dans le fauteuil du salon. Alf s’approcha d’elle avec gentillesse et au moment où il voulut lui parler, il sursauta en voyant un petit cadre argenté avec une photo de la démesurée dans les bras de Ben, son patron et ami du Match.
- Mon Dieu, mais c’est le Ben ?
- Oui.
- Tu sors avec lui ?
- Parfois, en pointillé. C’est un amour fort, mais destructeur, une passion dévastatrice qui ne mène à nulle part, car il est très jaloux.
- Je vois.
- Qu’il aille au diable. Je n’ai jamais pu prendre la douloureuse décision de le quitter sauf cette nuit où j’y ai vraiment cru.
- Hein ?
- Tu vois, tu te rappelles que dalle !
Il s’était une nouvelle fois empêtré dans des difficultés inutiles.
- Mais tu verras, la vie est magnifique et tout s’arrange avec le temps.
- Toi, tu dis ça, mais moi, il n’y a personne qui me comprend ni qui me soutient.
Elle ferma les yeux et effleura sa mini poitrine.
- Tous mes amis me disent, Francine, tu es trop émotive. Alf fut soulagé d’apprendre enfin son prénom.
- Avant je pleurais pour des futilités et maintenant, je pleure sur mes amours défaillantes.
- Tu as plusieurs amours, Francine ?
- Oui, car je suis incapable de dire non. Mon psy m’a expliqué que ce comportement provenait de mon hypersensibilité. Il prétend qu’il m’est difficile de contrôler mes émotions. Je me sens toujours obligée de dire oui et je n’ose même pas demander une augmentation ce qui arrange mon patron.
- By Jove, si Ben est jaloux, il y a de quoi !
- Allez, viens te mettre à côté de moi !
- Non Francine, je dois partir pour me trouver un kot.
- Tu peux loger ici. Tu n’y es pas bien ?
- Bien sûr, mais je veux garder mon indépendance.
- Je comprends. Si tu veux, je te conduirai, tu gagneras du temps dans ta recherche. Si tu ne trouves rien, tu restes le bienvenu chez moi.
Dans la Simca 1000 de Francine, il était attristé par ses pensées.
- Mon Dieu, il est plus facile de lever une femme que de la laisser tomber. Comment vais-je décrire Francine dans mon calepin ? Elle était friquée et anxieuse avec des mini tettes qui ne donneraient pas du Reblochon.
(Reblocher : pincer une deuxième fois le pis, de pis en pis)
Alf divaguait et sentait qu’après ses excès, il n’avait toujours pas récupéré de la veille.
- Dis Alf, si tu ne dégotes pas un logis et que tu dors chez moi, ce ne sera pas à l’hôtel du Cul Tourné !
- Non, à condition que ça ne tisse pas des liens. Je préfère être honnête avec toi, on sera comme Psyché et Éros qui après l’amour, ne cherchaient jamais à se revoir.
Un peu honteuse, elle opina du bonnet.
- OK !
Après deux heures de prospection infructueuse, ils arrivèrent près du port devant une rangée de maisons insalubres et majoritairement vides.
- Arrête-toi ici Francine !
- Quoi, dans ce coin merdique ?
Alf sortit de la voiture devant une maison vétuste dont les vitres renvoyaient un reflet vert de mousse. La façade en pierres usées et tachées de teinte beige qui faisait penser à la couleur d’un vomi monumental donnait l’impression d’un effondrement imminent. En face de cette piteuse masure, des badauds s’étaient amassés pour voir l’installation d’une énorme grue de démolition. L’endroit puait la décrépitude urbaine. Francine le prit par le bras pour aller jeter un coup d’œil à l’intérieur.
- Je n’ai jamais vu un condensé d’aussi mauvais goût. Tu ne vas quand même pas prendre ça ? C’est répugnant !
- C’est un cinq étoiles du dépaysement dépressif. Moi, je la trouve très baroque N’Roll.
Les trottoirs étaient jonchés de détritus. Les maisons voisines, totalement décaties, semblaient envahies par des squatters et des junkies. Et crise sur le ghetto, tagué sur la porte d’entrée, Alf aperçu un graffiti représentant un énorme pénis accompagné d’un « Fuck ».
- Regarde ce zob, Francine ! Je crois que c’est une invitation pour une leçon d’anatomie.
- Avec toi Alf et ton art consommé des métaphores sans queue ni tête, les aléas de la vie prennent toujours une tournure sexy-comique. Dès que ta masure pourrie sera sous eaux, tu te demanderas quel maillot mettre.
La bicoque était misérable et les pièces, vues par la fenêtre, ressemblaient à un foutoir, mais le tout avait l’air assez spacieux pour y séjourner malgré le « Fuck » accueillant. Francine était déjà prête dans sa Simca pour reprendre la route quand Alf aperçut, en face de sa masure, un vieux bistrot, le « Sint John’s Inn ».
- Viens, on va fêter ça. J’ai trouvé le numéro du proprio.
- Tu es complètement fou ! C’est insalubre ton truc !
- Bof, c’est un toit.
Au fond, elle n’avait pas tort, car l’endroit fumait et suintait de partout où loyers, dettes et crasses s’accumulaient.
En ouvrant la porte du St John, ils plongèrent au milieu du dix-huitième siècle.
- Eh Maat, twee pinten !
- Toujours à tu et à toi avec les tenanciers de tripots !
Francine fit la grimace et quand elle vit le vieux serveur rabougri s’amener avec les verres de bière, elle eut un haut le cœur.
- Viens Alf, on fout le camp d’ici !
- Attends, je vais téléphoner.
Il était là, coincé entre le stock et les toilettes irrespirables.
Elle n’osa pas s’asseoir et resta debout les mains agrippées au dos de la chaise. Des hommes ébouriffés et peu soignés examinèrent avec attention cette géante. Elle trouillait et son cœur se mit à battre à toute allure. Elle n’en pouvait plus et ce n’est qu’au retour d’Alf que son palpitant retrouva un rythme normal.
- Francine, tu n’as pas touché à ta bière ?
- Ce verre ne m’inspire pas.
- Quoi ? Il manque de mousse ?
Alf souriait comme un passionné.
- Ça y est. 800 francs par mois et il y a 6 pièces.
- Non Alf, tu me fais marcher.
- Il en demandait 1 000 balles, mais quand je lui ai dit que j’étais artiste peintre et que je cherchais un atelier, il me l’a laissé pour 800 francs.
- Mais cette vieille bâtisse est d’une laideur abominable, la rue est dégueulasse et ce rade en face est ignoble. Tu es cinglé. Je crois mon pauvre Alf que tu es empêtré dans des problèmes personnels. Je ne sais pas si tu survivras dans cette misérable masure, mais je suis sûre que tu ne me verras pas souvent ici dans ton hôtel de merde.
- Moi, je m’y sentirai excrément bien.
Le soir, à l’appartement, il prenait l’apéro avant d’aller au Match pour essayer de sous-louer les chambres de sa nouvelle demeure rue de Jérusalem. Francine était tout excitée, car elle avait invité ses parents à casser la graine. Alf voulait rejoindre ses potes au Match quand la sonnette se mit à tinter. C’était les parents de Francine. Le père était aussi grand que sa fille avec des yeux rieurs et les cheveux châtains. La mère, plus petite, avait des yeux de biche et le teint mat. Elle parlait d’une voix un peu saphique au timbre hypnotique traînant un certain spleen. Ils faisaient encore très jeune et la mère aurait pu se faire passer pour la sœur ainée de Francine avec plus de sensualité et d’appâts à tous les étages. Alf était impatient de partir.
- Bon, je me sauve. Bonne soirée !
- Reste un moment, le Match n’est pas encore ouvert à cette heure. La mère de Francine le regarda, intriguée.
- Vous devez être Ben ?
- Non, je suis un ami de Ben. Moi, c’est Alf.
Après les présentations de coutume, la mère posa à Alf une avalanche de questions. Elle voulait probablement savoir s’il avait la lumière à tous les étages.
- Et que faites-vous comme études ?
- Je donne des cours de voile.
Elle interpella aussitôt son mari.
- Écoute ça Augustin, Alf donne des cours de voile. C’est chouette hein ! Vous viendrez voir notre voilier arrimé à l’Oosterschelde. L’été, il mouille à Saint-Malo.
- Je connais, c’est un bel endroit.
- Appelez-moi Constance.
Augustin en profita pour le noyer d’explications sur la voile et Alf faisait toutes sortes de digressions pour éviter de se mêler les pinceaux, car il savait que ses connaissances en matière de voile devaient tenir sans peine sur un timbre-poste.
- Vous mangerez bien un petit morceau avec nous ?
- Maman, Alf doit s’occuper d’aller louer des chambres ce soir !
Les yeux de Constance brillèrent soudainement sous l’effet du Picon au vin blanc, mais surtout aux affaires d’Alf.
- Vous êtes dans l’immobilier ?
- Je n’irais pas jusque là !
- Ah bon, parce que nous avons quatre appartements, dont celui-ci, à vendre depuis des mois chez « Boursimo ». Mais ils ne sont pas très actifs.
Les parents de Francine étaient adorables et le repas fut à la hauteur ; viande de chez « Panaché », frites maison, dessert de chez « Haerens » et « Croque-Michotte », trois boutanches pour quatre. Alf ne fut pas avare de bons mots pour égayer la soirée.
- Vous avez beaucoup d’humour. Ça fait plaisir, dit Alf à Constance pompette.
- L’amour n’est pas sans rapport avec l’humour, car pour aimer quelqu’un, il faut le supporter, non ?
Après deux pousse-cafés, lui qui n’avait pas ses yeux en poche ne restait jamais sourd à un appel du pied et sentit, sous la table, le peton de Francine remonter lentement à l’assaut de sa cuisse. À son tour, sous la table, il se mit à rechercher la menotte de l’effrontée. Mais bizarrement, la main qu’il croyait tenir n’était pas celle de Francine, mais bien celle de Constance qui surprise, rougit sans broncher. C’était la classe. Alf retira sa main et le repas se termina en beauté. Cette class woman était aussi belle qu’énigmatique. Il regretta qu’elle ne se soit pas glissée sous la table.
- Allons les enfants, nous devons doucement y aller.
Après ce quiproquo, Alf baptisa Constance d’un sobriquet coquin « La mère Pute Hâtive ». Il salua les parents de Francine en précisant.
- Je ne tarderai pas à fixer une date pour vous recevoir dans ma nouvelle maison dès qu’elle sera aménagée.
- C’est gentil.
Francine le fusilla d’un regard noir, embrassa ses parents et referma la porte.
- Tu aurais dû te taire. Tu ne vas pas oser les recevoir dans cet ignoble dépotoir ? Moi, il n’est pas question que j’y mette les pieds !
- J’aimerais seulement leur prouver que je suis matériellement capable de leur offrir un souper équivalent.
L’orgueil jouait un rôle dans ses mystifications.
- Comme disait ma mère, les blessures d’amour-propre deviennent incurables quand l’oxyde d’argent y pénètre !
Alf venait d’essuyer deux tirs de missile. Le premier, quand il voulut inviter les parents et le second exocet, quand elle lui a fait sentir qu’il n’avait pas un radis.
Susceptible et ivre, il enfila son pull-over.
- Tu t’en vas ?
- Oui, je pars au Match !
- Il est 3 heures du matin, il n’y aura plus un rat !
- Tu as raison, je reste !
Couché sous la couette, il s’empressa de la culbuter pour la remercier et apaiser ses tourments, mais, toujours sous l’emprise de l’alcool, il commit l’erreur irréparable de lui murmurer.
- Je t’aime Constance.
Ce propos agit comme un coup de reins dans une débandade ambiante. Elle se leva furax en s’arrachant les cheveux.
- Mais tu es vraiment un sale type !
Alf essaya de lui expliquer que c’était son mauvais côté d’humour, mais elle n’y crut pas une seconde. Il avait beau tenter la calinothèrapie, mais peine perdu. Plus il parlait essayant d’effacer ses mots malheureux, plus cela donnait des effets contraires. Il finit par s’acheter une conduite en fermant son bec. Il hésitait entre partir ou rester. Ne sachant pas quoi choisir, il s’endormit.
Le matin après réflexion et ressortant un brin frustré de cette nuit orageuse, il décida de laisser roupiller sa Jezabel. Il partit sur la pointe des pieds et pensa qu’au réveil, elle se dirait « Où est le Prince ? »
Alf n’avait aucune idée de sa prochaine destination, mais il devait bien se trouver un endroit pour s’installer. Ayant deux heures à tuer, il alla prendre un café à la « Place Verte » et à dix heures, il réceptionnait les clés de son royaume en carton-pâte. Phosphorant sur cette drôle de nuit, il admit qu’il avait commis un impardonnable impair et se mit à engueuler sa conscience qui protesta aussitôt.
- OK OK, ne me fais pas chier !
Devant la porte de Jérusalem, il s’escrimait avec la clé dans cette satanée serrure qui n’avait aucune envie de s’ouvrir.
- Point d’argent, point de suisses. (Suisse : Portier de grandes Maisons)
Finalement, la serrure céda et la porte s’ouvrit, mais qu’à moitié démasquant des murs cloqués. Au premier, des fils électriques pendouillaient un peu partout. Les marches de l’escalier étaient pourries et craquaient à chaque pas. Les chambres étaient crasseuses avec des murs rongés par l’humidité. De vieux meubles étaient restés en place, soit une armoire de grande taille dont il manquait une des deux portes battantes et une petite table bancale. Des miasmes tenaces flottaient dans toute la bicoque. Il comprit qu’il y aurait un sacré boulot pour rendre à cette maison délabrée un aspect habitable. Il ouvrit difficilement la fenêtre et un vent froid énergique chassa partiellement les effluves nauséabonds et l’atmosphère délétère.
- Sainte Merde, quel bordel !
Alf adorait les bêtes en liberté. Avec une sauterelle dans sa guitare, il partageait sa chambre avec sa copine « Palpmapine » qui voletait, seul témoin de ses frasques amoureuses.
Jérusalem se situait dans le quartier qui abritait les communautés les plus précaires et cosmopolites du centre-ville. (Downtown) Une humanité cabossée et malchanceuse y était concentrée où les rancœurs et les peurs semblaient avoir eu raison du vivre ensemble. Alf allait arpenter cette Jérusalem nocturne et interlope. De la fenêtre ouverte, il entendit au dehors des bruits et se pencha pour voir Francine taper sur la porte.
- Hello, tu viens visiter mon palais. Pousse la porte, elle est ouverte.
Elle prit une dernière bouffée d’oxygène et entra avec précaution dans le taudis. Puis monta à l’étage par l’escalier bringuebalant. Elle fut accueillie par une odeur soufrée dégoutante qui la frappa au visage et tremblant, elle chercha Alf.
- Où es-tu ?
- À côté.
Elle poussa la porte d’à côté et s’arrêta net. Debout dans l’encadrement de la porte, raide comme un huissier de justice, les mains posées sur les hanches (ne fais pas ses yeux furibonds), le cou rentré dans les épaules et une mine renfrognée sur son presque doux visage, elle fut prise par une quinte de toux qui la secoua longuement.
- Alf, tu es maso. Tu ne peux pas vivre ici. Je ne savais même pas que des saloperies pareilles pouvaient être louées. Cette ruine est sur le point de s’écrouler.
Quand elle eut fini de parler, sa respiration s’accéléra et la toux reprit de plus belle.
- Ça va Francine ? Viens, on va en face boire un godet au St John.
- Non, c’est trop infect !
Un éclair dur et froid traversa son regard.
- Bon, on trouvera un autre endroit plus classe.
Ils se retrouvèrent dans un autre Rade Crade et Francine avait le visage cadenassé.
- Si on prenait une bouteille de blanc ?
- Bonne idée.
L’homme des tavernes arriva avec la commande et dévisagea Alf en lui demandant : Est-ce ta minette ?
Après les deux premiers verres, elle fixa Alf dans les yeux.
- J’ai eu Ben au téléphone. Je lui ai tout raconté. Il m’a dit que tu étais son ami, mais m’a conseillé de me méfier de toi, car tu étais un individu qui vivait du produit du labeur vaginal de tes odalisques et qu’à part ma génitrice, tu es l’épouvantail des mères de famille et glandeur à des cadences. Il m’a même mis la pute à l’oseille. Tu t’imagines ?
- Hein, quoi ? Mais quel poète !
- C’est ce qu’il m’a dit et aussi que tu travaillais dans des bordels et que tu te servais de n’importe quoi et de n’importe qui pour parvenir à tes fins.
- C’est beau les amis ! Avec de tels amis, on n’a pas besoin d’ennemis !
- Moi, cela ne m’a pas choquée. J’aime ton côté sulfureux. Puis à voix très basse, elle ajouta.
- Et Mamy aussi. D’ailleurs, on sera invité sur le voilier.
- C’est chouette ! Et Mamy aussi ?
- Par contre, à table, tu ne donnais pas l’impression d’être un professeur de voile. Tu étais taiseux à ce sujet.
- Ah bon ! Pourtant, j’ai travaillé sur un deux-mâts qu’on a dû sortir d’une tempête. Le voilier était enfoncé dans le creux d’une énorme vague. Il avait totalement disparu de la surface, la proue pointait vers le haut de la lame devant nous, les vents soufflaient l’enfer, même la coursive à bâbord était invisible. La poupe rebondissait sur le sommet des vagues. Le bateau était ingouvernable avec son hélice et le gouvernail hors de l’eau. C’était infernal, pire qu’avec le colosse érodé, le nègre de Narcisse.
Alf gesticulait dans tous les sens en racontant son histoire comme si lui aussi était non maîtrisable et se dit que du moment qu’une personne y croit, il n’existe pas d’histoire qui ne puisse être vraie.
- On a vu la mort en face ! Je pense encore souvent aux vagues à l’assaut de cette vieille coquille de noix et aux profondeurs abyssales. Rien n’allait plus, je ressentais en moi des jaillissements inconnus qui me jetaient sur le carreau. En voulant rompre l’anguille au genou sur cette mer en furie, crois-moi, j’étais au bout des rouleaux.
- Mon Dieu, calme-toi Alf ! Rien qu’en te voyant ainsi gesticuler, j’ai le mal de mer. Pour moi Alf, tu es plutôt un marin terre à terre !
Francine était aussi généreuse que Lilith, car, après l’apéro, ils filèrent acheter un matelas dans le même magasin où son spécialiste local du sommeil fut heureux de pouvoir à nouveau le conseiller. Ils quittèrent la boutique avec un superbe Beka qui atterrit sur le toit de la Simca. Ce soir, il sera dans de beaux draps. Il rangea sa porcherie pour installer son nouveau lit avec deux beaux draps blanc et bleu ainsi qu’une couverture épaisse et bien chaude. Il ferma soigneusement la porte de sa chambre et se coucha heureux du travail accompli.
Les cinq chambres de Jérusalem furent louées en un temps record au prix de 400 francs pièce, payables d’avance. C’était une belle affaire pour un vieil immeuble qui tombait en ruine. Ben, qui avait été témoin de ces locations, prit Alf par le bras et lui conseilla.
- Tâche d’éviter les huissiers cette fois-ci !
- T’inquiète.
- Quand tu me réponds ça, je me fais du souci pour toi. Veux-tu connaître le fond de ma pensée ?
- Vas-y !
- Arrête tes conneries, ça va mal finir. Fais plutôt de la politique, c’est tout à fait ton genre.
- Ah, parce que la politique, c’est pas de la connerie ? Des copains et des coquins qui se critiquent et se tapent dessus avant de se tomber dans les bras ! As-tu déjà écouté leurs discours pleutres ?
Ben prit un regard sévère et avant de tourner les talons, il ajouta.
- Mon Vieux, tu n’es qu’une mise en scène !
Avant l’arrivée de ses copains locataires, Alf alla fermer à clé le grenier, car dans le toit, il manquait de nombreuses tuiles. Il ne voulait pas que ses potes loueurs ne remarquent ces trous béants qui en cas de pluie, viendraient inévitablement troubler leurs sommeils.
- Salut les Amis !
Dans le gourbi de Jérusalem, Michel, Pierre, Niels, Antoine et Christian prenaient possession de leur chambre. Leur vie était nettement moins pieuse que leur adresse. L’humilité et la chasteté n’allaient pas vraiment être les valeurs en vogue à Jérusalem. Il y avait un clash des générations entre ados branchés et croulants dépassés. Ce n’était qu’une bande d’adulescents aux hormones en ébullition qui voulait flirter, coït qu’il en coûte. Ils traversaient la vie en maîtrisant le sarcasme, la débrouille, les cons, la rue et les travers de la société en se poilant. Toutes les nuits, des parties en catimini, priapées honteuses et sauteries géniales étaient de rigueur. Ici, on se foutait du prêt à penser bourgeois. Ces iconoclastes ne devaient ni raser les murs ni se cacher même si l’endroit était propre à effrayer toutes les ligues de vertu. Alf n’était là que pour choquer les âmes bien-pensantes, bousculer la morale bourgeoise et indigner les esprits pudibonds qu’il jugeait poussiéreux.
Tous les jeudis, des drinks étaient organisés où les cops de cops se bousculaient dans le « Alf’s Baisodrôme » autour de bouteilles de whiskard et de pinard. Les filles, classiques ou
élégantes, défilaient à un rythme soutenu. Certaines jouaient les vierges effarouchées et se muaient dans un silence pesant qui ne durait pas longtemps. Comme les locataires des lieux étaient de solides séducteurs, leur formule concise et frappante se résumait à.
- C’est avec les bonnes bourgeoises qu’on fait les meilleures grues !
Et effectivement, deux d’entre elles furent invitées le samedi suivant au « Bal des Débutantes » qui équivalait à une foire à bestiaux. C’était chair tendre et gueule de bois. Sabrina, Jill et Kelly, trois filles superbes, comptaient faire carrière chez les flics. Une greluche fautive, ça se défend mal. Trois catins acoquinées, c’est un château fort. Elles s’accompagnaient de relevés de cheveux, de sourires coquins et d’œillades enflammées. Ces apéros hebdomadaires étaient rythmés par le mouvement des bécasses qui survolaient Jérusalem. Après avoir payé son loyer au proprio, il lui restait en poche 1 200 francs.
Avec ce montant, il pouvait partir en Angleterre, mais il décida de remettre ce projet à plus tard. Francine était venue le chercher à Jérusalem pour l’inviter à dîner au « Peerdestal », rue de la Digue, à deux pas de la Grand-Place.
Le personnel était très accueillant et la viande excellente couronnée par un vin léger et agréable, un « Pernand-Vergelesses » présenté par un « Wee » venant d’un sommelier anversois, une Fernande Verge-Lisse (sic).
La salle était bruyante et le public sympa.
- As-tu vu, à neuf heures, la tête de cette bonne femme ?
- À neuf heures ?
Alf lui expliqua qu’il était à midi. Elle ne comprit pas sa réponse et pensa qu’il était déjà entamé.
- Jette un coup d’œil, elle a un « Perdekop ». Tu me diras que c’est normal vu que l’on est au « Peerdestal ».
- En effet. Mais fais gaffe, elle te fixe !
Alf jeta négligemment un regard derrière lui et reprit son verre de Pernand.
- Cheerio » dit-il en hennissant doucement.
- Je me demande si j’ai frappé à la bonne porte?
- Jérusalem, je sais que tu adores.
Elle marqua un temps d’arrêt puis annonça d’une voix doucereuse.
- J’aimerais tant passer de l’autre côté du miroir.
- C’est typiquement féminin.
- Veux-tu que l’on fasse un bout de chemin ensemble ou bien, je ne suis qu’un simple flirt pour toi ?
- Le flirt, c’est taquiner le bouton sans cueillir la rose. Cette dernière réflexion d’Alf l’a médusa.
- Dis Alf, tu racontes toujours autant de bêtises ?
- Non et tu m’en vois attristé. J’ai passé l’âge du cérébral célébré.
- Merde Alf, c’est à moi d’être attristée !
Deux Irish coffees plus tard, Alf faisait de grands yeux à Francine pour attirer son attention.
- Regarde, regarde à quatre heures, il y a une femme qui se lève. Tu as vu son fessard. Mon Dieu, quel fessard !
- Oui, c’est un vrai « Perdekont » et tu me diras que c’est normal vu que l’on est au « Peerdestal ».
Ils pouffèrent de rire et elle était passée à côté du miroir.
- En fait Alf, tu es très critique sur le physique des gens.
- Oui, mais ce n’est pas méchant.
- Je me demande, si j’avais été ici sans te connaître, de quel quolibet tu m’aurais affublé?
Alf savait que dans son journal, il la nommait « grande asperge », dix fois trop grande pour sa petite vertu.
- Mon petit girafon! C’est gentil, non ?
- Bof, j’ai toujours été complexée par ma grande taille. Déjà à l’école, je dépassais tout le monde dans ma classe, à croire que j’avais triplé l’année.
- Aurais-tu préféré être différente ?
- Je ne sais pas.
Elle resta pensive en ne montrant aucune autre expression sur son visage.
- Ne fais pas cette tête, tu es merveilleuse.
- Tu trouves ?
- Évidemment et puis, qu’on aime son corps ou qu’on le déteste, il restera toujours le nôtre pour la durée du séjour.
Quand l’addition arriva sur la table, il se précipita pour la prendre, mais Francine fut plus rapide que lui.
- Je t’invite ! Tu feras de même la prochaine fois.
Ne voulant pas passer pour un profiteur vivant aux crochets d’une belle tourmentée, il lui proposa de venir boire un verre à Jérusalem, proposition qu’elle déclina vivement.
- Viens plutôt prendre un pousse-café chez moi.
- Oh oui, avec une bonne sieste !
- À quoi penses-tu ?
Il pointa négligemment un doigt vers son entre-jambes et répondit.
- Sympatrique le bout, Tabou !
- Toi Alf, je te jure que tu es fou et probablement foutu !
Ils se bidonnèrent de leurs conneries et le patron vint leur servir une bouteille de « Chardonnay ».
À une table voisine, l’ambiance semblait franchement moins comique et Alf pouvait entendre le couple s’apostropher.
- Philippe, ça fait un quart d’heure que tu ne me parles plus et que tu reluques cette pimbêche qui se trouve derrière moi. Crois-tu que je suis aveugle!
- Sophie, fous-moi la paix ! Pas ici, please !
- Si tu m’aimais vraiment, tu arrêterais de la draguer. Cela te fait bander de me rendre folle ?
- Chérie, s’il te plaît…
- Arrête de la regarder et regarde-moi ! J’ai aussi un cul, mais il me semble qu’il ne t’intéresse plus ! C’est ça ?
Elle lança sa tête en arrière et partit d’un grand fou rire qui se mua en un ricanement ressemblant davantage à celui d’un docker anversois en mal de bière qu’à celui d’une demi-folle en pleine représentation. Elle parlait à haute voix et Alf se rendit compte que la pimbêche matée n’était autre que sa Francine. Le type, un homme distingué, se leva et se dirigea vers leur table pour présenter ses excuses.
- Pardonnez-nous pour cet esclandre, mais ma femme est maniaco-dépressive. Nous allons quitter cet endroit, car, ayant oublié de prendre ses médocs, elle part dans son délire entre bouffées enthousiastes et rechutes.
La femme sauta de sa chaise comme un « Jack in the box » et hurla.
- Quand il voit une poupée, il ne peut s’empêcher de la déshabiller du regard. C’est un obsédé, un détraqué, un désaxé. Il raconte à tout le monde que je suis frigide, mais je vous jure que ce n’est pas vrai !
Le patron, voulant éviter que la discussion ne s’envenime trop, les guida gentiment vers la sortie. L’incident était clos et les conversations des tables reprirent.
- La pauvre, c’est terrible !
- Tu vois que tu es merveilleuse. D’ailleurs, ce type avait une classe folle. Elle sourit, mais il supposa que c’était pour lui faire plaisir.
- Sais-tu Alf que lorsqu’on n’a rien à attendre et que rien n’arrive, ce n’est pas grave. Mais ce qui est comique, c’est que ça m’arrive aujourd’hui avec toi. Je n’ai jamais eu autant de succès, tout le resto me reluquait. En général, j’ai horreur de me montrer, mais avec toi, ça m’a boosté. Par contre, cette femme m’a donné le cafard. On aurait dit qu’elle réclamait un geste d’amour comme une mendiante insistante. Viens, on y va, ton girafon t’attend.
