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Et si le statut d’immigré était une chance et non un problème ? "L’armoire des braises" est de couleur grise. Elle appartient à l’auteur. Elle est ardente, incandescente, brûle au toucher… Dès qu’on lui arrache les cendres insignifiantes d’une carte postale ancienne, d’un manuscrit ou d’une lettre. Sur ses étagères, des histoires et des histoires, des panneaux intérieurs exposés, le parcours d’une vie poreuse et profondément humaine. Le conservateur de ce musée intime est un « entrepreneur mémoriel » collectionneur de l’insignifiance, de ces traces fragiles dans ses propres chemins de traverse. Il apprend à reconstituer une odeur, un goût perdu, une liqueur enfouie dans les entrailles de l’histoire. Ses mots sont des caméras qui filment un monde inventé. Les objets sont braises. Ils réchauffent des échos invisibles, réveillent la présence derrière l’absence. L’auteur a toujours rêvé d’exposer des parcours humains, des toiles de maitres sans signatures. Pourquoi en faudrait-il ? Faut-il des toiles d’ailleurs ? Il utilise des leviers de mémoire inattendus : des cartes postales anciennes, une pomme de terre bleue, des gares à l’abandon, des abeilles, la musique merveilleuse des plantes. La mémoire est friable. Elle est particule, flottante dans l’air. Il nous faut la cueillir à travers la joie de l’autre, à travers sa peine aussi. L’auteur mêle nos respirations dans un souffle créateur, décolonisateur, émancipateur. Ce livre devient alors un voyage enchanteur vers un musée nouveau, celui des absences.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Trois livres, trois chemins intérieurs en enfilade, trois saisons croisées ouvrant vers une nouvelle lecture de la décolonisation des esprits et la libération des identités exilées, assignées à résidence. L’immigration est un mot étroit, incapable de contenir une vie. Dans l’armoire grise de l’auteur, des tresses de souffles d’un passé qui brûle entre blessures et résistances.
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Seitenzahl: 174
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Dachraoui Chaouki
L’armoire des braises Le musée des absences
À Yousri, en sa mémoire,
À Mehdi & Inès, ses enfants,
À Lamia, son épouse.
À Slah… Mon complice d’exil.
Je me suis laissé envahir par une odeur unique, celle du neuf.
La percevez-vous ? Elle est si singulière, si enivrante.
Une odeur première, intacte, porteuse d’un parfum de commencement.
J’exhume une vieille carte postale, une photographie déposée dans le ventre d’une armoire grise où sommeillent mes collections.
C’est l’image d’une Bédouine. Je respire son cou. Elle avance doucement, et je suis là, marchant dans ses pas, habitant déjà sa vie.
Mon armoire grise est le quatrain d’une dernière saison, devenue mes quartiers d’hiver.
Cette saison particulière, chargée d’objets inertes est aussi celle d’une identité que je reconstruis, image par image.
Une identité dont je ne pouvais disposer avant.
Je n’ai jamais pu porter le drapeau de mon pays d’origine, la Tunisie. Ce droit m’avait été refusé.
D’autres s’en chargeaient à ma place. Ma citoyenneté disparaissait au fil des décisions qu’on prenait pour moi.
J’ai quitté mon pays natal afin de me retrouver, réellement, découvrir d’autres distances plus vastes. J’étouffais dans cet horizon restreint.
Je marche, à travers mes tremblements de vie et des rencontres heureuses qui construisent.
Aujourd’hui, mes chaussures ne me font plus mal.
Désormais, je marche pieds nus.
À distance, à des milliers de kilomètres de chez moi, je porte enfin ce drapeau confisqué.
Avant-propos
Je suis immigré.
Je refuse qu’on me réduise à ce mot, à ce statut. Je refuse d’être une ligne administrative soumise à des autorisations faites de cachets et de permis de séjours.
Je suis parole.
Je ne m’intègre pas. J’intègre.
Sans m’effacer.
J’écris depuis mon musée personnel. C’est une armoire grise remplie de photos, de lettres d’amour incomplètes, éteintes, de papiers rongés, d’objets inanimés.
Mes cartes ne sont pas classées. Elles sont dans un désordre incroyable. J’aime ce désordre, que je porte en moi.
Pendant 40 ans de quête infatigable et incessante, j’ai pu réunir plusieurs milliers de cartes postales anciennes tunisiennes. Elles sont toutes uniques.
L’Algérie et le Maroc avaient suivi. Mon armoire grise criait grâce, débordait d’images que je ne parvenais plus à classer.
Dès que je l’ouvrais, le temps s’arrêtait soudain. Je n’avais plus conscience des heures qui passaient. C’était toujours contraint et forcé que je refermais l’habitacle aux premières lueurs de l’aube, afin de glaner un bref repos.
Ces vieilles signatures recréaient en mon for intérieur un cordon ombilical continu, jamais sectionné.
C’était de petits bouts de papiers qui vivaient en hypothermie. Je me disais que j’allais les ranimer, un jour, quand sonnera l’heure de la retraite.
Je me plaisais à penser que ces images avaient leurs propres vies mobiles.
Elles émigraient au gré des achats, des partages. Elles calquaient un destin semblable à la migration physique des hommes. Des fleurs passées en témoin aux générations futures.
Paul ELUARD aimait les qualifier de « petits trésors de rien du tout ».
Chaque panneau que j’expose dans ce livre est une carte postale, une fenêtre, une tentative de réveiller des cendres recouvertes de braises.
Ce livre livre une expérience de vie. Il observe, se souvient, assemble et veille. Il expose.
Chaque document ancien évoque des vies disparues. Une insignifiance pressée, qui disparait des radars, faute d’être nourrie du simple regard de l’autre.
La mémoire est friable. Elle est particules… Flottante dans l’air.
Un ami m’avait prêté un livre intitulé « la cuisine juive tunisienne » édité en 1998 et écrit par Andrée Zana-Murat.
Il prenait la poussière sur une étagère de mon salon dans un désintérêt total.
Et puis, un jour, alors que j’étais en mal d’inspiration culinaire, je m’en suis saisi. Je l’avais feuilleté sans grande conviction.
Je me suis arrêté sur une recette à base de riz et de boulettes de viande qui m’avait accroché, je ne sais d’ailleurs pour quelle raison.
J’ai commencé à cuisiner cette recette.
Des odeurs ont envahi doucement toutes les pièces, m’entraînant ailleurs. J’étais loin.
Le riz – associé aux boulettes à la coriandre fraîche – dégageait des effluves soudains, familiers.
J’étais transporté.
Je remontais le temps sans le savoir.
J’étais dans le passé, cinquante ans plus tôt à l’intérieur de notre villa à Korba, un petit village tunisien, situé au Cap Bon. Ma mère s’affairait dans sa cuisine en train de préparer ce succulent repas.
Ces senteurs familières avaient conduit ma mémoire olfactive vers un souvenir enfoui, que je voulais rencontrer.
J’avais reconstruit une odeur, en lisant un texte de recette publié par d’autres.
Qu’est-ce que j’avais perdu et que j’ai retrouvé accidentellement dans ce livre ?
Grâce à cette odeur, j’avais réussi à parcourir quelque cinq mille kilomètres pour me retrouver en Tunisie.
À peine arrivé, je partais déjà vers Korba, pour ensuite remonter le temps « dans » les années de mon enfance. Ce voyage n’avait duré que quelques secondes.
J’avais la certitude que cette « odeur » était enfermée secrètement dans un espace. Elle m’attendait.
Je n’ai jamais rendu ce livre à mon ami, qui d’ailleurs, ne l’a jamais réclamé.
De temps en temps, j’y pique quelques recettes en espérant retrouver le transport de cette odeur si particulière. C’était peine perdue. Je n’ai plus jamais retrouvé ce déclencheur sensoriel dans d’autres préparations.
Je me souviens de cet autre souvenir olfactif qui m’avait surpris par son intensité.
Mon neveu encore enfant, était fort proche de ma mère qui le dorlotait et accédait à tous ses caprices. Il lui rendait ces attentions à travers un amour fort et inconditionnel.
Et puis un jour ma mère est partie vers un monde meilleur. Mon neveu était très certainement le plus affecté par cette disparition accélérée par une maladie chronique.
Ensuite, le temps est passé. La douleur, toujours omniprésente en nos mémoires, laissait la place progressivement à un oubli fragile.
Les choses s’éloignent, sans jamais vraiment partir.
Sept ans après sa mort, mon neveu m’avait invité à partager un repas chez lui.
Ce fut convivial et très réussi.
Un sujet en amène un autre, le décès de ma mère était venu naturellement sur la table.
– Attends, dit-il soudain empressé.
Je l’entendais farfouiller dans une armoire. Il en a ressorti un banal sac en plastique, en provenance d’une grande surface tunisienne.
Le sac était roulé en plusieurs torsions, au point de ne former qu’un cylindre enserré.
Il l’avait ouvert précautionneusement et m’avait demandé de sentir.
– Ne regarde pas ce qu’il y a à l’intérieur… Ferme tes yeux et sens !
J’ai approché mon nez de l’ouverture du sac. Je sentais une odeur familière mais que je ne pouvais préciser.
Il a refermé le sac aussitôt, en formant les bourrelets du départ.
– Mais qu’est-ce qu’il contient ?
Il souriait en me fixant des yeux.
– Le sac contient le foulard de ta mère, ainsi qu’une de ses robes. Il ne m’a jamais quitté.
J’étais sidéré !
Il m’expliquait que les objets recueillis lui parlaient. Une expiation de cette mémoire émotionnelle qui nous réconforte, au point d’atténuer la douleur, d’en faire une accompagnatrice en cas de nécessité.
J’ai appris ce jour-là, que l’homme est un véritable musée. Il collectionne des objets inanimés que sa mémoire anime.
L’odeur de ma mère dégageait une concentration temporelle, une victoire – adoucie – par rapport à la mort d’un être cher.
Il avait créé une odeur pour la préserver au fond d’un sac somme toute commun. Par cet acte de préservation, il défiait la mort, la disparition de sa grand-mère, au point de ressusciter son souvenir à chaque inhalation, à chaque déprime.
Il avait emprisonné une volatilité qui sera tôt ou tard épuisée. Pourtant, je reste persuadé qu’à chaque fois qu’il ouvrira son sac, il continuera à sentir ce déclencheur fait de molécules invisibles, dans un renouveau constant. Il ne sera plus fait d’odeur perceptible, mais bien d’une senteur indirecte que nos cerveaux ont déjà emprisonnée dans une fiole intérieure indétectable, immatérielle.
La liaison entre notre mémoire olfactive et celle émotive peut interagir dans une continuité parfaite.
Il fallait nécessairement une association entre ces objets usuels (foulard, robe et sac) afin qu’une connexion se fasse. Aussi, notre mémoire est sélective. Elle ne retient que ce qu’elle veut bien, ce qui lui est significatif.
Ce serait une torture que de se souvenir de tout. En quoi serait-il utile que je me souvienne de ma troisième journée d’école quand j’avais cinq ans et demi ?
Dans la tête de chaque être humain, il existe une panoplie de souvenirs qui varient d’intensité, d’une personne à une autre.
Nous ne possédons pas les mêmes collections. En réalité, nous sommes de véritables gardiens de musées.
Chacun expose en son for intérieur différents souvenirs d’objets.
La mémoire utile comptabilise les adresses des résidences de nos proches, leurs dates d’anniversaire.
La mémoire émotionnelle, celle collectionneuse, s’enrichit d’événements qu’elle peut même créer. Une odeur de parfum, de lessive ou bien celle d’un plat cuisiné et nous voilà en train de regarder dans ce rétroviseur qui nous amène parfois loin dans le passé, à la recherche du temps perdu.
Le goût est également un autre réveilleur.
La carte postale représentait un vieil homme assis dans un réduit d’à peine un mètre de large. Il était assis sur un petit tabouret.
Devant lui, une table basse ouvragée sur laquelle étaient déposées des sucreries. Le regard du vendeur était tourné non vers des acheteurs potentiels, mais bien vers ses douceurs comme s’il voulait y goûter d’abord, avant les autres.
Il salivait.
Ce regard m’avait poussé à acheter cette carte. Il n’en avait cure des passants. Sans le savoir, il était son premier client.
J’ai associé cette image à ce très beau texte de Marcel PROUST qui était une invite au voyage par le goût, cet autre déclencheur.
« Ma mère envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi […]. »
« Et tout d’un coup, le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […] ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »
« Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sous leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Extrait de : Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, tome 1 : Du côté de chez Swann, 1913.
Ma madeleine à moi est un fricassé, une barquette de goût ! C’est une carte postale gustative expédiée par une lointaine enfance au destinataire adulte que je suis.
Imaginez une échancrure ouverte au couteau dans une boule de pain, frite, ovale et croustillante. Elle est dorée à souhait, comme un crépuscule. On y force – à la petite cuillère – un coulis de harissa mélangé à une huile d’olive onctueuse qui peine à se détendre. Puis vient un fond de pomme de terre persillé, écrasé, fleuri par un gravier d’œufs jaunes et blancs brésillés, quelques éclats d’olives noires sans noyaux, des débris d’un thon disséminés sur la partie supérieure du beignet.
Avant d’être un mets apprécié, c’est surtout une toile qui s’admire. Ce sont les yeux qui regardent les bulles de cuisson, rejoints par un nez titillé grâce à des émanations envahissantes qui commandent la main droite. Elle s’engouffre sans réfléchir dans la poche creuse à la recherche de quelques monnaies…
Dès la première morsure le palais se remplit de cette pâte chaude et de ses ingrédients. La langue respire le piquant et son soleil brûlant, prend le large à la poursuite des thons des profondeurs, déterre une patate en robe terreuse et fine.
Une déferlante délicieuse qui mâche au lieu d’engloutir afin de faire durer le régal d’un instant.
Le fricassé est un « fracasseur » de goût. Les cuistots de ces boules de plaisir sont des magiciens des palais.
Il m’arrive parfois devant l’empressement de ma fille à vouloir goûter des Zlabias, de me déplacer dans le centre de Bruxelles pour rendre visite à la « Star de Tunis ».
C’est un magasin qui ne désemplit pas. Une véritable ruche remarquée des autres commerces par une queue d’attente de cent mètres. On s’y presse pour acheter une portion de salade méchouia, un plat de Mloukhia à emporter, des makrouds, de la graïba, en dessert.
Dans la file indienne on devisait en tunisien, en marocain, en français.
Quand vint notre tour, j’ai enjambé le seuil d’entrée du petit commerce en longeant une vitrine remplie des mets les plus variés, tous tunisiens.
À ma grande surprise, je découvre sur une « siniya » un monticule de fricassés érigé en fortifications odorantes. Leurs ventres pleins se déversaient en cascades papillonnantes et irrégulières. Le mélange des petits bouts perdus se perd en paillettes, en « ftafet », ces miettes de bonheur.
Ils jonchaient le grand plat dans un assortiment de pigments multicolores. Il régnait dans ce petit local un je-ne-sais-quoi de Tunisie. Des haleines sucrées et salées, parfois piquantes, comme si la nourriture exposée transpirait de plaisir dans des souffles aériens enchevêtrés pour n’en faire qu’un seul en offrande ultime et complète.
J’étais heureux et fier.
J’étais en présence d’un Ambassadeur qui représentait dignement son pays, une Tunisie recréée.
Pour seule lettre de créance, il vendait des fricassés qui n’existaient nulle part ailleurs.
Il établissait des relations de séductions bilatérales avec le palais de Bruxellois.
L’immigration ne se réduit pas à la violence. Elle n’est pas synonyme d’invasion.
Elle peut être créatrice, respectueuse, enrichissante. Elle peut devenir un partage, lorsqu’on lui laisse le temps d’aspirer, de respirer, de poser ses baluchons.
Je rends hommage à ma nouvelle citoyenneté choisie et bâtie, à l’accueil mutuel et tacite, au respect d’un pays dont j’ai franchi les portes avec reconnaissance. La Belgique.
Chaque être humain est un musée intérieur. Un conservateur de nos cinq sens.
Nous exposons nos vitrines fragiles : des odeurs de cuisine venues d’ailleurs, des humeurs, des voix, des dates d’anniversaire en manque de célébrations. Nos différences sont des toiles accrochées. Elles tiennent suspendues, sur des murs transparents, si fin, si fin…
Parfois les accès à ces musées sont condamnés. Parfois ils se heurtent dans des respirations contradictoires, irrégulières et haletantes.
Mais souvent, si on se donne la peine d’ouvrir ces portes, ils dialoguent, échangent enfin.
Ce sont ces rayons de lumière que j’essaie de réchauffer, à travers l’ombre fidèle d’une armoire grise.
On n’émigre pas seulement pour fuir. On émigre pour trouver une autre place, qui soigne l’âme et ses manques.
J’ai pris la route sans trop savoir ce qui m’attendait. J’avais un petit carnet de papiers blancs, vierges, dans ma poche.
Je ne savais pas encore que j’allais le remplir de souvenirs, de timbres oblitérés, de lettres égarées par le temps. Je vis de l’histoire des autres, qui répond enfin à la mienne.
L’exil est progressif, constructeur.
Il laisse, en chacun de nous, un espace trouble, qu’il faut combler.
C’est de là que vient ce récit.
D’un besoin de comprendre, de relier et de transmettre.
J’ai voulu raconter mes saisons résumées en une année de vie. Le printemps de ma jeunesse en Tunisie, L’été de mes passions en Belgique, l’automne d’un mariage, la naissance de trois beaux enfants, suivi d’un divorce.
Aujourd’hui, c’est au tour de mon hiver, que je vis pleinement, entre deux pays, dans le musée intime créé par ma mémoire et ses soubresauts.
Je veux rendre visible l’invisible. À dire ce que j’ai senti, ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu, ce que d’autres disent sans parler. Je leur prête ma voix.
Alors j’écris.
Je filme.
Je photographie.
Je tends ma main à d’autres destins, avant que le temps n’efface tout.
Lors de mes quêtes, chaque trouvaille est un pavé posé sous mes pas.
C’est la trace d’un chemin que je n’ai pas prévu, mais que j’ai appris à apprivoiser, à aimer, puis à instruire.
Mon armoire grise est une guérisseuse. Elle soigne les blessures de l’âme.
J’ai fini par recueillir des fragments de vies ordinaires et des récits insignifiants, hors du commun. Les images acquises ont bouleversé cette recherche personnelle. Chaque histoire imprévue, chaque anecdote forme une mosaïque de tableaux, d’expériences humaines que je reconstituais.
Je marche libre.
Entre ces vieilleries qui se confondent, se glissent des moments d’errance, de silences, de présences et d’absences.
Le seuil
C’était un matin ensoleillé de septembre 1979, quand j’ai débarqué à Bruxelles.
Mon sac à dos contenait cinq boîtes de sardines, deux boîtes de fromage, quelques vêtements, et un seul pantalon.
Mon diplôme d’ingénieur-adjoint en génie civil, obtenu en Tunisie, était mon bien le plus précieux, garant d’une carte de visite sociale incomplète.
J’étais alors un jeune immigré, porteur d’un titre de séjour fragile.
J’avais soif de tout. Je voulais guérir de mes blessures fondatrices. Renaître de cette nostalgie d’un pays que j’avais été contraint de quitter.
Cette absence, ce manque, avait la forme précise d’une carte postale – quatorze centimètres sur neuf – imprimée recto verso, frappée du même silence.
Je ne savais pas encore qu’il me faudrait assembler ces documents pour m’enraciner, me libérer. Il me fallait empiler ces explorations qui allaient habiter mon chemin, sans me presser, sans urgence.
Glisser un vieux cliché dans une pochette en plastique peut sembler un acte anodin. Pourtant, ce geste tient tête à la plus sournoise des violences celle de l’oubli et ses condamnations par contumace. Il s’agit d’une préservation physique et morale.
Un jour pourtant, guidant un ami au détour des rues de Bruxelles, j’ai soudain compris.
J’avais franchi la frontière la plus solide, plus impénétrable que toute douane. Celle que l’on franchit quand on se met à faire visiter sa ville d’adoption.
– Je vais te montrer un théâtre de marionnettes. C’est un endroit unique à Bruxelles. J’y ai travaillé.
– Un théâtre ? demanda-t-il surpris, les yeux brillants.
Un long corridor conduisait à la porte d’entrée de l’établissement. Une impasse qui s’ouvrait sous nos pas. Les pavés, bosselés, sonnaient sous nos talons de marcheurs impatients.
Je m’arrête un instant, comme si ce lieu venait subitement de renaître de mes années estudiantines. J’y ancre mes pas, y scelle mes quatrains griffonnés, et j’y partage une passion d’été qui m’a consumé à jamais.
Je suis un exilé qui archive.
Chaque acquisition que je faisais se glissait entre « ici » et « là-bas », comme on cale une porte qui veut se fermer par gravité en profitant d’une pente douce. Chaque achat était un butoir qui empêche l’ouvrant de se rabattre sur une vie ordinaire engluée dans un quotidien étouffant, irrespirable que je ne supportais plus.
Je me souviens de ma première carte achetée. La porte de France, à Tunis, elle était teintée d’une fine poussière, une empreinte transfuge au toucher.
Je l’ai payée vingt francs belges au marché du Sablon, sous un crachin de novembre mêlé aux relents d’une terre fraichement mouillée et celle d’un chocolat chaud provenant d’un stand voisin.
Cette carte réduisait ma séparation géographique. Elle creusait, en même temps, une galerie entre mon passé qui refusait l’inhumation et ma nouvelle adresse belge.
J’étais un destinataire.
Je n’ai pas grandi sur le sol belge. Une première dalle naissait sous mes pas. Je la malaxais de mes propres mains. Je sentais les épaisseurs, la consistance douce d’une matière invisible qui se dérobait à chacune de mes pressions, de mes émotions. Chaque carte postale que j’achetais était un entre-deux. Elle était aussi légère qu’un papier qui franchissait les frontières et assez solide pour porter mes deux appartenances.
Son recto exhibait la porte de France, ancrée à Tunis, un franchissement vers la vieille ville.
Son verso recueillait, malgré moi, mon adresse bruxelloise gribouillée.
Entre ces deux faces se logeait un immense espace où j’apprenais à être partout, là où je voulais.
Chaque nouvelle acquisition prolongeait ce seuil intérieur, affinait l’équilibre fragile qui faisait tenir ensemble mes deux patries.
Dans chaque document, j’enserre l’absence, je le convertis en scénario, en histoires debout à ne plus en finir.
La fracture migratoire cesse de saigner. Je la bande de compresses de cellulose et d’encre.
Je sais que je sauvegarde, en douce, des existences minuscules que les manuels refusent.
Mon armoire grise ressemble à un bottin où se révèlent des noms que plus personne n’épelle, j’entretiens les pierres, déchiffre les épitaphes, murmure en moi-même : « Regarde, ils ont vécu là. »
J’étais dans un laboratoire clandestin, identitaire, où les effluves de cannelle et de gaufres se mêlaient sans retenue à l’odeur du jasmin et des bricks à l’œuf. Mélangées, elles titubaient, troublées, quelque part dans des vapeurs exaltées, incertaines.
Je cohabite. L’équilibre me guide. Parfois je tombe. Je me relève.
Certains sculptent le marbre. Moi, je taille dans le temps mes propres érosions.
Je dépose ces traces, je les ordonne, j’en fais mémoire et histoires.
Je ne me fonds pas, j’apporte un nouveau son, une nouvelle odeur. J’écris dans la marge.
